Les types d’énoncés simples en bambara
Dédié à Agathe
1 - La langue bambara
Le bambara, langue la plus parlée au
Mali, fait partie des parlers manding. L’ensemble des parlers manding appartient au groupe mandé. A l’intérieur du groupe mandé, les parlers manding sont classés parmi les langues mandé de souche mandé-ouest (sur la classification interne du groupe mandé-ouest, cf. Kastenholz 1997 : 70ff). En ce qui concerne la classification externe des langues mandé, elles constituent un des six sous-groupes principaux de la meta-famille Niger-Congo.
2 - Traits typologiques
Le bambara est une langue tonale (opposition de deux tons lexicaux, haut et bas, et phénomènes de
downstep et
downdrift). Sur le plan phonologique, il comporte un système de 19 consonnes et 7 voyelles orales, auxquelles correspondent 7 voyelles nasales et 7 voyelles longues. Sur le plan morphologique, le bambara est une langue à caractère isolant : il ne dispose ni de classes nominales ni d’opposition de genre. Comparée aux langues mandé de souche nord-ouest (p.ex. les parlers bozo, le soninké), la morphologie verbale du bambara et des autres parlers manding est simple par suite d’un processus d’érosion des paradigmes verbaux. Dans le syntagme génitival, l’ordre est déterminant-déterminé, alors que dans les autres syntagmes de détermination, l’ordre est déterminé-déterminant (nom + adjectif, nom + numéral, nom + participe, nom + défini). La prédication verbale a comme ordre de base : S–Mp–Od–V–X (S = sujet, Mp = marque prédicative, Od = objet direct, V = verbe, X = nominal qui n’a le statut ni de sujet, ni d’objet direct). Les marques prédicatives forment un paradigme de morphèmes morphologiquement libres, qui servent à la constitution de l’énoncé : ces morphèmes "portemanteau" indiquent les valeurs des catégories temps/aspect/mode (TAM) et l’affirmation/négation et peuvent donc être considérés comme éléments de conjugaison. Ils ont la particularité de fonctionner par couples et suivent immédiatement le nominal en fonction de sujet. En plus, il existe un seul suffixe flexionnel (-
ra) qui se comporte comme les autres marques prédicatives. L’association d’un auxiliaire avec une base lexicale modèle un constituant syntaxique, c.à.d. soit un constituant nominal, soit un constituant verbal. Donc, l’indistinction du nom et du verbe qui existe au niveau lexical est alors résolue au niveau syntaxique, autrement dit, la fonction syntaxique des participants d’un énoncé s’explique uniquement par leur position ; le cas, au sens strict du terme, et le genre ne sont pas exprimés avec des moyens grammaticaux. La dérivation et la composition sont en bambara des procédés très évolués et pour la majeure partie productifs.
3 - Enoncés simples
En bambara, il existe six types d’énoncés simples. Tous ces six modèles ont en commun au moins deux éléments : un groupe nominal (nom simple, ou nom complexe, ou pronom) ou construction nominale complexe (syntagme, séquence) en fonction du sujet grammatical de l’énoncé, et une marque d’énoncé (copule ou marque prédicative).
3.1 - Enoncé présentatif : N + don / tè
Ce type d’énoncé, le plus simple en bambara, consiste en une marque d’énoncé,
don à l’affirmatif ou
tè à la négation, précédée d’un groupe nominal simple ou complexe qui fonctionne en sujet :
Muso don.C’est une femme.
Muso tè.Ce n’est pas une femme.
Mògò nyuman don.C’est un homme gentil.
Mògò nyuman tè.Ce n’est pas un homme gentil.
Nbuuru ni ji don.C’est du pain et de l’eau.
Saga wala ba don.C’est un mouton ou une chèvre.
Jakuma tè, wulu don.Ce n’est pas un chat, c’est un chien.
Au cas où le pronom de la première personne du singulier est le sujet de l’énoncé, on utilise la forme emphatique (
ne) :
Ne don.C’est moi.
Ne tè.Ce n’est pas moi.
3.2 - Enoncé équatif : N1 + ye / tè + N2 + ye
Ce type d’énoncé exprime une identité (affirmative : X est Y, négative : X n’est pas Y). Il se compose de deux groupes nominaux (N1 = sujet, N2 = complément) et d’une marque d’énoncé discontinue :
ye... ye à l’affirmatif,
tè... ye au négatif.
Hawa ye muso ye.Hawa est une femme.
Fali tè jègè ye.Un âne n’est pas un poisson.
Hawa fa ye karamògò ye.Le père de Hawa est enseignant.
Bamakò ye Mali faamadugu ye.Bamako est la capitale du Mali.
Hawa ni Fanta ye kalandenmusow ye.Hawa et Fanta sont des écolières.
Au cas où N1 est représenté par le pronom de la première personne du singulier, on utilise la forme emphatique, donc
ne au lieu de
n :
Ne ye alimanika ye.Je suis Allemand.
Au cas où le premier N serait
tògò " (pré)nom" ou
jamu "nom de famille, patronyme", la marque d’énoncé se simplifie en
ye à l’affirmatif (et peut même être supprimée), et se réduit à
tè à la négation :
A tògò ye Fanta.Elle s’appelle Fanta.
E tògò di ?Comment t’appelles-tu ?
E tògò ?Comment t’appelles-tu ?
U jamu ye Ture.Leur nom de famille est Touré.
U jamu Ture.Leur nom de famille est Touré.
A jamu tè Jalo.Son nom de famille n’est pas Diallo.
3.3 - Enoncé situatif : N1 + bè / tè + N2 (+ postposition)
L’énoncé situatif a la structure suivante : N1, le sujet, est relié au complément (N2 ou N2 + postposition) par une marque d’énoncé,
bè à l’affirmatif, et
tè au négatif. En règle, le complément est formé de N et d’une postposition mais au cas où un nom propre de lieu forme le sujet, le complément se réduit souvent au N :
Denw bè so kònò.Les enfants sont dans la maison.
A ka liwuru tè tabali kan.Son livre n’est pas sur la table.
N fa bè Tumutu.Mon père est à Tombouctou.
Hawa ni Fanta tè yan.Hawa et Fanta ne sont pas ici.
A bè di ?Il est comment ?
Un énoncé situatif n’exprime pas uniquement une localisation mais sert aussi à signifier la possession, l’appartenance, l’association :
Muso fila bè Madu fè.Madu a deux femmes.
So naani bè n fa bolo.Mon père possède quatre chevaux.
Mobili tè n bolo.Je n’ai pas de voiture.
A cè tè ku fè.Son homme n’aime pas l’igname.
N bè kini fè.J’aime du riz.
Se bè Musa ye.Musa a du pouvoir.
L’énoncé situatif se réduit à un nominal sujet suivi uniquement de la marque d’énoncé dans les cas, limités en nombre, des énoncés qui expriment le temps ou une existence spécifique :
Funteni bè.Il fait chaud.
Nènè tè.Il ne fait pas froid.
Dibi bè.Il fait sombre.
Bugun tè.Il ne fait pas de brouillard.
Ngomi bè.Il y a de la rosée.
Hèrè bè.Il y a de la paix.
3.4 - Enoncé descriptif : N + ka / man + Adjectif (= 'Verbe statif' pour Creissels)
Ce type d’énoncé a une valeur descriptive : le sujet de l’énoncé et l’adjectif sont reliés par la marque d’énoncé,
ka à l’affirmatif, et
man à la négation.
Donso ka farin.Le chasseur est courageux.
A man di.Ce n’est pas bon.
Liwuru sòngò ka gèlèn.Le livre coûte cher.
Ji man suma.L’eau n’est pas fraîche.
Dans l’énoncé descriptif, un complément (N ou N + postposition) peut succéder à l’adjectif :
Feerefèn ka ca sugu la.Il y a beaucoup de marchandises au marché.
Wari man ca Madu bolo.Madu n’a pas beaucoup d’argent.
3.5 - Enoncé processif intransitif : N + Mp + V (+ complément)
Ce type d’énoncé est constitué au moins d’un N, le sujet, d’une marque d’énoncé (Mp) et d’un verbe intransitif. Il peut être élargi d’un complément (N ou N + postposition). La marque d’énoncé est placée devant le verbe dans tous les cas, sauf celui de l’accompli affirmatif (-
ra) qui est suffixé au verbe. Pour ce type d’énoncé, l’ensemble des marques d’énoncé consiste en :
bè /
tè, -
ra /
ma,
ka /
kana,
bèna /
tèna,
na,
ye...
An bè taa sugu la. Nous partons au marché.
An tè taa sugu la. Nous ne partons pas au marché.
An taara sugu la. Nous sommes partis au marché.
An ma taa sugu la. Nous ne sommes pas partis au marché.
An ka taa sugu la. Que nous partions au marché !
An kana taa sugu la. Que nous ne partions pas au marché !
An bèna taa sugu la. Nous allons partir au marché.
An tèna taa sugu la. Nous n’allons pas partir au marché.
An na taa sugu la. Nous partirons au marché.
A ye taa sugu la ! Partez au marché !
Tous les énoncés (en haut) sont généralement constitués de deux termes syntaxiques nécessaires, le sujet et le prédicat verbal (marque prédicative + verbe). En bambara, il y a un petit nombre de verbes intransitifs qui demandent obligatoirement un complément consisté en un N et une postposition, p.ex. les verbes
fama... ma "être longtemps sans voir qn" ou
fò... kò "venir en l’absence de qn", c.à.d. les compléments sont indispensables, les verbes ne foctionnent pas sans complément :
An famana nyògòn ma.Il y a longtemps qu’on ne s’est pas vu.
Ne fòra i kò kunun.Hier, je suis venu en ton absence.
La marque d’énoncé
ye de l’énoncé
A ye taa sugu la ! est celle de l’impératif à la seconde personne du pluriel. Il peut être combiné exclusivement avec les pronoms de la seconde personne du pluriel
a "vous" resp.
aw (forme emphatique de
a) qui forment pour chaque le sujet de l’énoncé.
Quant aux verbes intransitifs, l’impératif à la seconde personne du singulier, à l’affirmatif, représente un cas particulier, dans la mesure où ni sujet, ni marque d’énoncé n’apparaissent :
Taa ! Pars !
Na yan ! Viens ici !
Sunògò sisan ! Dors maintenant !
Kuma ! Parle !
Yèlè ! Ris !
Par contre, on retrouve bien à la forme négative du singulier la marque d’énoncé, à savoir
kana :
Kana taa ! Ne pars pas !
Kana na yan ! Ne viens pas ici !
Kana sunògò sisan ! Ne dors pas maintenant !
Kana kuma ! Ne parle pas !
Kana yèlè ! Ne ris pas !
Aux formes du pluriel, affirmative et négative, on a bien encore un énoncé qui consiste en sujet (morphologique), en marque d’énoncé et en verbe :
A ye taa ! Partez !
A kana taa ! Ne partez pas !
A ye na yan ! Venez ici !
A kana na yan ! Ne venez pas ici !
3.6 - Enoncé processif transitif : N1 + Mp + N2 + V (+ complément)
Dans ce type d’énoncé, le sujet nominal précède la marque d’énoncé, puis le nominal (N2) en fonction d’objet direct, et enfin le verbe transitif à qui peut être rattaché un complément. La marque et le verbe constituent ensemble le groupe verbal, en fonction de prédicat. L’ensemble des marques d’énoncé consiste en :
bè /
tè,
ye /
ma,
ka /
kana,
bèna /
tèna,
na,
ye...
An bè u fo sugu la. Nous les saluons au marché.
An tè u fo sugu la. Nous ne les saluons pas au marché.
An ye u fo sugu la. Nous les avons salués au marché.
An ma u fo sugu la. Nous ne les avons pas salués au marché.
An ka u fo sugu la ! Que nous les saluions au marché !
An kana u fo sugu la ! Que nous ne les saluions pas au marché !
An bèna u fo sugu la. Nous allons les saluer au marché.
An tèna u fo sugu la. Nous n’allons pas les saluer au marché.
An na u fo sugu la. Nous les saluerons au marché.
A ye u fo sugu la ! Saluez-les au marché !
Comme pour le type 3.5, il existe en bambara des verbes transitifs qui demandent obligatoirement un complèment post-verbal (N + postposition), p.ex. les verbes
di... ma "donner qqch à qqn" ou
singa... ma "prêter qqch à qqn":
A ye liwuru fila singa n ma.Elle m’a prêté deux livres.
Madu tè wari di a muso ma.Madu ne donne pas de l’argent à sa femme.
Ces deux énoncés-ci ne sont pas grammaticalement corrects sans les compléments
n ma et
muso ma. Ils sont obligatoires !
En ce qui est l’impératif, il représente un cas particulier également : à la seconde personne du singulier, à l’affirmatif, l’énoncé ne consiste qu’en objet direct et en verbe, ni un sujet ni une marque d’énoncé n’apparaissent :
U fo ! Salue-les !
Mobili san ! Achète une voiture !
Baara kè ! Travaille !
Nin nbuuru dun ! Mange ce pain !
A di n ma ! Dis-le à moi !
Par contre, on retrouve la marque d’énoncé à la forme négative du singulier et la construction complète de ce type d’énoncé, c.à.d. avec sujet, marque d’énoncé, objet direct et verbe, à la fois à l’affirmatif et au négatif :
A ye u fo ! Saluez-les !
A ye mobili san ! Achetez une voiture !
A ye baara kè ! Travaillez !
A ye nin nbuuru dun ! Mangez ce pain !
A ye a di n ma ! Dites-le à moi !
A kana u fo ! Ne les saluez pas !
A kana mobili san ! N’achetez pas de voiture !
A kana baara kè ! Ne travaillez pas !
A kana nin nbuuru dun ! Ne mangez pas ce pain !
A kana a di n ma ! Ne le dites pas à moi !
4 - Remarques générales
En résumé, l’ inventaire des marques d’énoncé est distinct relativement aux six énoncé-types...
Type 3.1 :
don /
tèType 3.2 :
ye... ye /
tè... yeType 3.3 :
bè /
tèType 3.4 :
ka /
manType 3.5 :
bè /
tè, -
ra /
ma,
ka /
kana,
bèna /
tèna,
na,
yeType 3.6 :
bè /
tè,
ye /
ma,
ka /
kana,
bèna /
tèna,
na,
ye
Ces six énoncé-types ont en commun un ordre fixe de leurs éléments ; une modification de cet ordre a pour conséquence que l’énoncé soit n’est pas correct, soit en change le sens, p.ex. concernant le type 3.2 :
Ne ye a terikè ye.Je suis son ami.
A terikè ye ne ye.Son ami, c’est moi.
Dans tous les types d’énoncés simples, la structure place hiérarchiquement le premier terme, le sujet (N ou N1 dans les six types d’énoncés ; en haut, c’est
ne) comme étant le plus important (et non
a terikè), ce qui est justifié par le fait que l’inversion de
ne et
a terikè permet la mise en relief de
a terikè dans l’énoncé
A terikè ye ne ye, donc "Son ami, c’est moi", c.à.d. "Je suis, plus que toute autre personne, son ami". Vous voyez, les deux énoncés n’expriment pas du tout le même : le premier exprime simplement l’amitié de deux personnes, pendant que le second exprime le fait qu’une personne (
ne) est le meilleur ami d’une autre personne.
Autre point commun des énoncés "canoniques" est l’aptitude à être transformé, par simple substitution de la marque d’énoncé affirmative par son pendant opposé, en un énoncé négatif. Les couples de marques d’énoncés sont partiellement identiques : on retrouve
bè dans trois énoncés-types,
tè dans même cinq énoncé-types. Pourtant, il faut bien les distinguer, p.ex. le
ka (des types 3.5 et 3.6) de
ka (du type 3.4), mis à part qu’il existe bien d’autres
ka en bambara, et de plus, il faut bien distinguer le
ye de l’impératif du pluriel de
ye, marque prédicative de l’accompli affirmatif (type 3.6) et de
ye (du type 3.2). Il faut les considérer partiellement comme homonymes.
Les six types décrits en haut rendent compte d’une seule proposition, du bambara. Il est cependant possible de formuler des propos sans recourir à l’un de ces six modèles. Par exemple, pour de nombreuses salutations, le bambara connait un schème comportant trois éléments, dont le dernier peut varier à l’infini...
I ni sògòma ! Bonjour !
I ni wula ! Bonsoir !
I ni su ! Bonne nuit !
I ni baara ! Bonne continuation !
I ni sugu ! Bonne chance (au marché) !
...
Cependant, ces phrases, bien grammaticalement correctes, sont inaptes à être mises à la forme négative ou à être incluses dans des énoncés comme
N y’a dòn ko... "je sais que" ou
N ko ko... "je dis que..." :
N y’a dòn ko Fanta don.Je sais que c’est Fanta.
A y’a dòn ko Madu bè Tumutu.Il sait que Madu est à Tombouctou.
A ko ko Hawa ye a denmuso ye.Il dit que Hawa est sa fille.
On ne peut pas du tout dire :
*
N y’a dòn ko i ni sògòma.*
A y’a dòn ko i ni su.*
A ko ko i ni baara.
5 - Références :
Creissels, Denis 1985. "Les verbes statifs dans les parlers manding",
Mandenkan 10: 1-32.
Diallo, Mohammed L. 1991. Lehrmaterial Bambara. Ms. Universität Bayreuth. 45pp.
Dumestre, Gérard 2003.
Grammaire fondamentale du bambara.
Paris : Karthala.
Kastenholz, Raimund 1996.
Sprachgeschichte im West-Mande. Methoden und Rekonstruktionen. Köln : Köppe.
Herbert