à propos de Nouvel An....
Deux manières de ''sortir du bois'' pour le réveillon du Nouvel An... petit conte de chantier ordinaire (ou presque)
Vers les années 1860 des bûcherons de la région de Lavaltrie qui se trouvaient sur un chantier dans le bois auraient bien aimer sortir du bois et rentrer sur les rives du Saint Laurent pour embrasser leur blonde pour le Nouvel An...
Mais la glace avait pris la rivière et les canoes d'écorce qui les avaient amenés sur le chantier ne servaient à rien.. pour ''sortir'' il aurait fallu des jours et des jours de raquette et çà...c'était pas possible.
Impossible donc de sortir et les gars se lamentaient, ils buvaient plus fort que d'habitude et s'endormaient parfois en rêvant dans la cambuse.. à la manière de crisser leur camp d'icitte sans abandonner le chantier
et voilà que l'un deux, un certain Baptiste, qui était plus malin que les autres a une idée...il était forcément plus malin puisqu'il a fait appel au Malin, plus connu dans ces temps là sous le nom de Satan ou de Belzébuth
Satan donc qui était toujours en quête de bonnes affaires et à la recherche d'âmes fit une proposition généreuse àun groupe de sept d'entre eux. Ils embarqueraient dans leur canoé d'écorce et lui d'un souffle puissant les ferait voler par dessus rivières lacs et montagnes jusqu'à Lavaltrie oû ils pourraient embrasser leur blonde. Sur le coup de six heures du matin Satan s'engageait à les ramener au chantier et eux ils garderaient leur âme à condition qu'ils prennent bien la précaution de ne toucher aucune croix de clocher d'église pendant le survol des villages
C'est la raison pour laquelle si l'on examine attentivement les nombreuses peintures qui immortalisent cette scène de
la chasse galerie
on voit souvent le Diable accompagner le canoé volant, soit dans les airs, soit du sol caché derrière un arbre. Comme par exemple dans le coin gauche en bas de la reproduction de ce tableau au dessus de mon ordinateur, un tout petit Diable noir en forme de chien.... !
Plus d'un siècle plus tard l'histoire a bien failli se répéter...j'en apporte ici témoignage
cette histoire là ne s'est pas déroulée dans un camp de bûcherons mais dans un camp de mineurs et de prospecteurs
ce qui dans l'esprit est la même chose, bûcherons, prospecteurs, mineurs parfois, puis constructeurs de barrages et pétroliers, les uns et les autres étant des ''gens de chantier'' pour qui l'expression ''sortir '' était alors à prendre à la lettre au terme de la période de travail assignée.
Ce qui m'amène à une petite disgression culturelle: observez qu'à l'heure actuelle l'expression ''
être sorti du bois'' n'a pas la même signification au
Québec et en
France. Au
Québec quand on dit que l'on
n'est pas sorti du bois on veut dire que l'on
n'est pas tiré d'affaire ce que l'on rend également, en
France en tous cas, par
on n'est pas sorti de l'auberge (ou du tunnel etc...)
expression équivalente à l'anglais''
out of the woods''..
ce qui ne veut pas dire nécessairement que la québécoise soit simplement la traduction de l'américaine puisque - si l'on se réfère à l'usage du terme avec sa signification littérale - encore récemment, sur le terrain, on raccourcissait même l'expression de la manière suivante :
''quand sort-il'' pour demander quand Untel reviendrait de son séjour dans le bois (en forêt) pour un repos de quelques jours au camp de base
de même le pilote de l'hydravion disais ''
demain je vais sortir Michel sur la rivière Machin''.
ce qui montre bien que l'expression a ses propres racines francophones
en
France, par contre
sortir du bois c'est se manifester au grand jour, révéler ses vraies intentions, ne plus avoir peur de se montrer
ma conclusion personnelle :
-souvent en
Amérique du Nord on peut y voir un héritage du temps oû la forêt pouvait représenter un danger particulier pour les pionniers qui la traversaient puis, en particulier pour le
Québec, une allusion au temps où les travaux dans la forêt étaient simplement, d'avantage que maintenant, synonymes de pénibilité, rudesse et risques de toutes sortes.
-en
France j'y vois une allusion au temps oû on se cachait dans la forêt (le bois) pour échapper par exemple aux 'archers du Roy ' ou pour y fomenter des mauvais coups

mais peut-être que je me trompe... !
Bref....revenons à nos moutons
l'histoire ne s'est pas non plus passé au
Québec mais en
Colombie Britannique à South Seas
....drôle de nom pour ce camp minier de montagne en
Colombie Britannique
drôle de nom car les mers du Sud...on en était bien loin sauf dans l'esprit du prospecteur qui en était à l'origine et qui, ayant fait fortune quelque part en trouvant de l'or dans les mers du Sud, espérait que le nom lui porterait chance une seconde fois.
camp au milieu de la forêt d'épinettes
en bas dans la vallée, à une ou deux heures de piste et de route c' était
little Arizona l'extrémité nord de ce vaste
shrub desert qui s'étend du sud au nord à l'abri des montagnes et des pluies du Pacifique depuis le
Mexique.
Little Arizona que les locaux appellaient aussi la
dry belt ...l'Ouest sans les roches rouges mais avec parfois l'icône dont je parlais dans un autre post les
tumbleweeds et aussi une autre icône, le crotale.
en bas dans la vallée c'était aussi le village oû l'on descendait deux fois par mois pour charger le pick up de provisions
Un pick up bien équipé.. un treuil, une pelle, un hi-jack, une scie à chaîne, 4 chaines, tout çà fourré dans le caisson arrière... çà permettait de faire face à la plupart des situations.....
mais pas à toutes...
Le mois de décembre avait été festif...
çà avait d'abord été, le 4 décembre, le banquet traditionnel de la Sainte Barbe, vieille tradition des mineurs d'Europe, importée par les Français et adoptée par les anglophones du camp... le début de la saison des fêtes.
Il faut dire que si la Sainte Barbe était honorée par certaines unités des Forces armées Canadiennes dont les artilleurs, elle ne l'était pas particulièrement pas par les mineurs de
Colombie Britannique qui avaient apparemment abandonné la tradition de l'ancienne Europe
Dans le
bunkhouse, le cuisinier du camp, un néo Canadien d'origine scandinave et qui avait passé ses premières années au
Québec dans les camps d'exploration, avait dressé deux grandes tables garnies d'un smorgasbord de sa préparation
La Sainte Barbe dans le camp c'était le jour du cook ou du couque si l'on préfère...Dans la rude vie des camps l'homme tenait une place éminente.... et contribuait largement à maintenir le moral.
En retour il jouissait de prérogatives qui le plaçaient quelque peu à part ''
c'est moi qui run la cookerie'' disait-il. Quand on entrait dans sa
cookerie c'est un peu comme quand on entrait dans le cabinet du médecin : on pouvait garder sa casquette mais on obéissait au maître des lieux...point
Après la Sainte Barbe cet homme de l'art - héritage Scandinave oblige - avait tenu à célébrer, le 13 décembre, la Sainte Lucie occasion de mettre sur la table une ou deux spécialités scandinaves comme le lutefisk et le lefse
Enfin, bien sûr il y avait eu Noël, célébré au camp avec quelques jours d'avance juste avant que les équipes débauchent et se rendent dans leur famille... à
Vancouver ou ailleurs et même au
Québec.
Mais il restait encore le réveillon du Nouvel An à fêter...
et pour çà nous n'étions plus que trois... trois personnes, gardiens du temple, restaient au camp pour les Fêtes, mon épouse, moi-même et Raynald un technicien du lac Saint Jean qui s'était porté volontaire pour surveiller et entretenir le groupe électrogène absolument indispensable, pas tant pour nous fournir en électricité – nous aurions pu nous éclairer avec des Coleman et nous chauffer avec le propane en bouteilles - que pour alimenter la pompe qui gardait hors eau les travaux souterrains en cours...
Mais malgré ces servitudes de chantier une absence d'une nuit était possible et nous avions prévu avec délices de répondre à l'invitation du réveillon de la Saint Sylvestre de notre plus proche voisin, l'ingénieur d'un autre camp, situé à une trentaine de kilomètres et qui résidait avec sa famille au village dans la vallée.
Avec délices.... un rare moment de sophistication en perspective...manger à une vraie table recouverte d'une nappe immaculée, dans de la vraie vaisselle avec des couverts peut être d'argent, boire du vin dans des verres destinés exclusivement à cet usage, s'essuyer, en cas de besoin, les lèvres avec une vraie serviette, être servis par la Maîtresse de maison dans une belle robe au lieu d'un barbu quinquagénaire au langage coloré et à la tenue approximative... sans le risque qu'un
packrat audacieux s'infiltre dans la salle à manger et vienne vous narguer en plein milieu du repas
Il devait bien y avoir dans nos paquetages une cravate pour moi et...une robe pour mon épouse....en cherchant bien

Mais dans la nuit du 30 au 31 la neige commence à tomber... dru... dru et le matin du 31 elle tombe toujours.. une neige record comme il en arrive de temps en temps...bientôt il est clair que mon pick up même équipé comme il l'est n'atteindra même pas le bout du camp. De nos jours nous sortirions les motos à neige mais à l'époque si les
ski-doo commençaient à circuler un peu partout nous n'en avions pas au camp dont l'accès était maintenu normalement par le CAT (erpillar) de plus gros camps de la région..ou d'une entreprise de la vallée
mais ce jour là était exceptionnel, beaucoup de services en mode minimum, et après avoir bondi sur le radio téléphone pour tenter d'obtenir de l'aide je me suis vite rendu compte que ce n'était pas gagné...que nous risquions de ne pas pouvoir
sortir et que notre petit camp risquait bien de rester coupé du monde jusqu'au moins au lendemain.
adieu réveillon civilisé, cravate, robe, lumières de la ville... ou du village...
nous vl'a mal amanchés dit Raynald ou quelque chose comme çà...
et il ajouta :
''à ct' heure comme on peut plus compter sur SANTA (Claus) pour sortir y'a plus qu'à faire appel à SATAN comme dans la chasse galerie '' et devant mon incompréhension il entreprit de me conter la merveilleuse l'histoire du canoe volant
c'est vrai que nous nous trouvions à peu près aussi mal amanchés que les bûcherons de Lavaltrie mais pour faire appel à Satan il faut y croire, comme on croit à Santa et moi je croyais d'avantage au radio téléphone auquel je retournai donc conter mes déboires...
des fois que Satan serait à l'écoute.. !
car le radiotéléphone avait ceci de particulier que lorsque vous appeliez un interlocuteur donné tous les autres du réseau entendaient le message,
nous nous étions quasi résignés à un Nouvel An forestier dans la nature sauvage ''en compagnie des orignaux et des loups'' (sic!) quand une voix bien timbrée, pas du tout démoniaque, sortit de l'appareil..
un appel de quelqu'un que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam et qui m'offrait de venir nous ouvrir la route dans la journée.... sans que l'on ait à hypothéquer notre âme, tout au plus à entrebaîller le portefeuille
et dans l'après midi voilà que dans le cliquetis de ses chenilles et le raclement de sa lame surgit non pas Satan mais un joli petit Caterpillar D6 et ses quelques 200 chevaux au bout de la piste..... la cavalerie venue nous raccorder au monde
Bien la Bonne Année !
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Cochize.