Diɲɛ ye baro ye ("le monde est conversation")
c'est très beau, cela
Enchanté ! J'en suis bien aise, merci merci !
Une histoire vécue qui y convient bien :
Il y a un certain temps, j'ai passé plusieurs semaines dans la cour d'une grande famille au Bèlèdougou (dans la région de Kolokani, au sein du pays bambara) : plusieurs (petites) familles, nombreux enfants, et encore aussi le grand-père, par surcroît le chef de famille (
dutigi >
du = concession, famille ;
tigi = maître, responsable, propriétaire). Ce vieux Monsieur (ne plus au processus de travail à cause de son âge, bien sûr !) a passé la journée dans la chaise longue de bambou (se gauchissant de plus en plus au fil de temps) au sein de la cour, à l'abri d'un arbre ombrageant. Frappant était d'abord qu'un gars a été toujours dans ses environs et l'a aidé autant que possible. Il a rempli toutes ses obligations, une évidence pour lui. Certes, il a joué aussi avec les autres enfants mais ne s'est éloigné trop de son grand-père. Jamais. Le gars avait environ 5 ans et était parmi beaucoup de petits-fils et petites-filles dans la cour le préféré du
dutigi. (il est bien possible qu'une fille soit sa préférée). A l'heure des repas, le petit lui a amené le plat de riz et le pot de sauce. Jour par jour. Et le petit-fils (
mɔdenkɛ) a mangé avec son grand-père, le matin, le midi, le soir. Les deux ensemble, les deux seulement... Les repas dans une famille malienne, Béatrice, vous le savez, sont pris selon un certain ordre, dans lequel l'âge et le sexe jouent un rôle important : il y a un plat pour les hommes, un plat pour les femmes (+ les bébés et autres plus petits/es) et un plat pour les enfants (plus âgés). Mais dans ce cas-ci, le petit-fils de 5 ans s'était détaché du groupe d'enfants restant et formait un pair fixe avec le grand-père.
La relation entre le grand-père et son petit-fils préféré était beaucoup plus qu'une affection d'habitude entre deux générations, celle des grands-parents et celle des petits-enfants. Ici, il s'agissait plutôt d'une autre facette (ou aspect) du système sophistiqué des relations sociales. Le gars fait office d'une sorte d'ouvre porte au grand-père pour le reste de la famille.
Au Mali, un chef de famille reste à la tête d'une grande-famille durant sa vie, jusqu'à sa mort. Certes, avec l'âge croissant, il devient de plus en plus têtu, vit dans son propre monde, confère avec d'autres vieux hommes seulement – mais continue à avoir le dernier mot dans toutes les affaires et questions importantes de la grande-famille. Un fait qui conduit inévitablement à des conflits : il faut imaginer, d'autres hommes adultes (fils, beau-fils etc.), bien âgés mais plus jeunes que le grand-père, à l'âge de 40 ou 50, chacun père de 3, 5 ou encore plus d'enfants ne peuvent pas pour le bien de respect critiquer directement le grand-père – mais il y a une seule exception : le petit-fils préféré qui est libéré de tels tabous... S'il capte que les autres personnes âgées ne sont pas contentes avec le chef de famille, le petit-fils peut faire au grand-père le récit de l'insatisfaction des autres hommes adultes sans que le vieux en est fâché. Donc, par analogie avec la
senankuɲa, le cousinage à plaisanterie, entre deux groupes ethniques (p.ex. celui entre les Bozo et les Dogon, très fort) ou entre deux grandes familles (p.ex. celui entre les Diarra et les Traoré), dans la relation entre le grand-père et son petit-fils préféré aussi peuvent être formulées ouvertement des vérités désagréables. Ça a pour conséquence que le petit-fils s'intègre de plus en plus dans le rôle d'un coursier ou d'un intermédiaire. C.à.d. la famille va l'"employer" pour lui faire comprendre certaines choses avec des mots pleins d'égards ou pour le décider à changer son attitude. Comme déjà dit en haut, le rôle de ce garçon peut bien être pris par une fille. Sur ce point, le sexe n'est pas primordial ; si le grand-père préfère une petite-fille, elle prend le rôle de ce garçon... Primordiale est plutôt la relation avec le grand-père, une sorte de complicité qui est causée par l'attraction mutuelle...
J'espère que cette histoire vous anime d'
être toujours unie au MALI, pays unique, malgré votre changement du road-trip cet hiver en Afrique de l'Ouest...
Hery