Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) 321 · 29 janvier 2010 à 21:33 · 244 photos 171 messages · 22 participants · 52 090 affichages | | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:52 · Modifié le 6 août 2025 à 12:12 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 21 de 171 · Page 2 de 9 · 10 710 affichages · Partager 13 octobre - Ban Muangtcha KhaoFlirt, sangsues, ennui
Hier soir, après quelques morceaux de cochon supplémentaires, et lorsque nous fûmes à nouveau bien imbibés d'alcool, un des jeunes types du village m'a lancé un « Paï lin phousao, falang ! », ce qui signifie, si l'on traduit littéralement " Aller se promener jeunes filles, étranger !". C'était donc une invitation, pour moi l'étranger, à l'accompagner aller taquiner quelques jeunes filles non mariées d'une autre maisonnée. Mais prudence, cet acte social s'opère selon quelques règles. Il est, entre autres, hors de question qu'un des deux partis se retrouve seul en scène, il faut en effet toujours qu'au moins deux personnes de chaque sexe soient présentes. Cela signifie par exemple que ce garçon n'aurait pas pu envisager un seul instant de s'y rendre sans être accompagné d'autrui. Puériles pour l'œil étranger, mais importantes dans la vie sociale de la jeunesse villageoise, ces rencontres, durant lesquelles l'on se contente en fait de plaisanter, permettent ainsi de sceller les premiers liens d'hypothétiques futures unions matrimoniales. C'est donc assis près du foyer d'une des deux ou trois dernières huttes du village que je n'avais pas encore visitées que nous avons tous deux laissé libre cours à nos plaisanteries et badinages alcoolisés, face à trois charmantes jeunes filles de peut-être seize ou dix-sept ans, pouffant sans cesse de rires dans leurs admirables tuniques et parures traditionnelles Akha. Bien qu'au départ très intimidées par ma présence, c'est pourtant avec un "trophée" remis par l'une d'elles, acquis au bout de beaucoup d'obstination rigolarde, que j'ai achevé cette soirée de cour courtoise : un de ces nombreux "colliers" de petites perles blanches que toute jeune fille Akha non mariée accumule, les attachant suspendues à sa taille en attendant de s'en servir plus tard, après son union, pour orner, aux côtés de multiples bijoux d'argent, sa spectaculaire coiffe de femme mariée. Je sais que ce n'est pas un cadeau totalement anodin, car la plupart du temps elles ne concèdent en effet à leur prétendant, qui ensuite l'exhibera ostensiblement autour du cou, qu'un des plus vilains de ces colliers, un des deux ou trois qu'elles réservent peut-être d'ailleurs justement pour ces occasions, et qui sont réalisés avec d'horribles perles de plastique sans valeur. Ainsi, ce matin je ne me suis pas privé, col de chemise un peu plus entrouvert que d'habitude, de l'afficher moi aussi, un brin provocateur. Quelques hommes et jeunes garçons n'ont alors pu réprimer certains « Oh » d'admiration et interrogatifs, certains d'entre eux tenant même fermement à savoir de quelle hutte il provenait.
Déception ce matin, pour mon dernier repas à Talao Khang. Alors qu'hier soir les femmes préparaient les abats du cochon, les tripes qui, frites dans de la graisse avec des herbes, sont excellentes, je ne les ai pas vues apparaître au petit-déjeuner. En lieu et place, nous n'avons eu droit qu'à quelques carrés de couenne et des pousses de bambou.
Départ et adieux un peu précipités ce matin, car je souhaite profiter d'accompagner une famille qui migre pour quelques jours vers ses rizières, et me faire ainsi opportunément guider sur une partie du trajet. Avec quatre femmes, trois hommes et trois enfants, dont un bébé lové dans une couverture soigneusement disposée au fond de la hotte dorsale d'une des mères, nous nous mettons en route. Une heure de marche en leur compagnie, puis nous faisons une pause dans un premier abri de rizière. Nous y cueillons puis partageons une de ces sortes de melons sans goût, et très faiblement sucrés, qui sont semés aléatoirement dans les rays, ces petites parcelles temporaires gagnées sur la forêt défrichée. À partir d'ici, eux prennent une autre direction, s'engouffrant dans un improbable sentier à peine tracé. Nous nous quittons donc définitivement.
Je poursuis seul, pendant plus de quatre heures, un itinéraire que l'on m'a grossièrement décrit ce matin. C'est très probablement ce parcours, à l'aller comme au retour, que les trois trafiquants chinois ont accompli l'autre nuit, en grande partie dans l'obscurité. Des bosquets de bambou géants encadrent l'étroit sentier et il faut régulièrement en franchir d'énormes et lourds troncs morts et désormais noircis tombés en travers du chemin, se courber très bas pour passer en-dessous ou au contraire les escalader. De la forêt très dense envahit la totalité des pentes escarpées environnantes. Les montées et les descentes se succèdent, interminablement. D'épais et hauts buissons encombrent à maintes reprises le sentier, et je suis contraint d'en écarter continuellement les branches par d'incessants mouvements des bras. Inévitablement, les sangsues pullulent dans ces zones perpétuellement humides. Il faut alors profiter de la moindre surface un peu sèche pour s'arrêter et rapidement opérer une inspection systématique et méticuleuse des pieds, puis en arracher jusqu'à la dizaine de bêtes qui colonisent régulièrement chacun d'eux. Quelques glissades et chutes sont en outre inéluctables dans les passages les plus pentus. Plus loin, il est nécessaire de rejoindre puis remonter le cours d'un torrent, en le traversant et le retraversant un nombre incalculable de fois, dès qu'une de ses berges ne se fait plus praticable. Puis il faut le quitter et atteindre à nouveau une crête, la longer un moment, puis redescendre sur l'autre versant, où apparaissent les premières minuscules rizières du prochain village. Arrêt dans un cabanon pourrissant, et toute première rencontre, depuis mon départ ce matin, avec un paysan qui entretenait là les petits canaux d'irrigation de ses parcelles. Interloqué, il me rejoint et nous discutons quelques instants, tout en brûlant au briquet chaque sangsue que nous détachons l'une après l'autre de nos pieds. Il ne me reste qu'une dernière petite hauteur à gravir, une heure ou deux de marche tout au plus.
Puis, le son d'une cloche de bétail, et deux hommes vaquant là à je ne sais quelles occupations, peut-être tout simplement, comme ils aiment souvent à le faire, à contempler leurs buffles pendant de longs moments. J'entame immédiatement les habituelles, incontournables et rassurantes présentations : « Je suis seul, je me promène, je viens de tels villages et me dirige vers tels autres » étant les principales et les plus urgentes à déclamer, toujours dans cet ordre. C'est peu dire que tous sont désormais sérieusement épatés, et parfois même perplexes dans un premier temps, lorsque je leur énumère la liste de l'ensemble des villages par lesquels je suis passé depuis le tout début de mon périple. C'est surtout le fait que j'accomplisse seul ces parcours qui les sidèrent, notamment parce que certains de ces villages, par exemple les hameaux Hmong et Hanyi visités il y a deux semaines, sont des endroits où la plupart d'entre eux, ici, ne sont jamais allés et n'iront probablement jamais.
Plus très loin du village désormais, puisque j'ai déjà perçu le chant d'un coq, je rattrape et surprends deux enfants marchant dans la même direction. Encore bien plus que les adultes, il faut méthodiquement les rassurer sur mes intentions. C'est important si on ne veut pas qu'ils paniquent, ce qui arrive très fréquemment à l'approche des villages. S'annoncer de loin, par une simulation de toux par exemple, s'immobiliser le cas échéant, surtout si les enfants sont très jeunes, prononcer quelques mots amusants et exagérés sur les difficultés rencontrées en chemin, cela suffit parfois, comme ici, car ils ne fuient pas, ils sourient même, puis se laissent approcher, ce qui n'est pas toujours le cas, loin de là. Il faut néanmoins maintenant obligatoirement que ce soit moi qui ouvre la marche, au-devant d'eux, et à quelques mètres de distance, qu'ils puissent ainsi ne pas me quitter des yeux pendant un seul instant. Ce manège-là, je le connais désormais bien et le mets systématiquement en pratique si les circonstances m'y poussent.
Nous nous séparons à l'approche du village, car eux décident d'entrer par le haut, et moi par le bas. À l'arrivée dans chaque nouveau hameau, je m'arrange toujours pour assez rapidement pouvoir le traverser en tous sens afin d'annoncer au plus tôt ma présence à un maximum de villageois, et de tâcher par la même occasion de repérer laquelle des maisonnées pourrait s'avérer la plus joyeuse et la plus accueillante pour la nuit. Devant l'une d'elles, sous l'auvent formé par la toiture de chaume, se tient un petit attroupement, trois femmes, un vieillard et une ribambelle d'enfants. Je les rejoins, et comme toujours, sans tarder, sous l'ordre d'un adulte, un gamin m'apporte un tabouret bas. Nous regardons les quelques photos qu'il me reste à distribuer dans quelques villages, puis aussi le bestiaire, le livret d'images d'animaux.
Dans tous les villages Akha, alors que la plupart des hommes les ont désormais presque tous abandonnées, toutes les femmes sont, pour leur part et tout au long de la journée, quels que soient les travaux ou activités qu'elles exercent, en permanence parées de leurs spectaculaires tuniques et coiffes traditionnelles, que j'ai déjà maintes fois décrites par le passé. Admiratif devant la sophistication et la richesse d'ornementation de ces attributs, je ne me lasserai jamais de les contempler.
Le vieillard de la maisonnée que j'ai rejointe est terriblement impotent, il ne doit même plus pouvoir quitter les abords immédiats de la hutte. Son pouce et son index sont encrassés de résidus d'opium, résultant d'innombrables malaxages quotidiens de boulettes de la drogue. En l'absence d'hommes valides en cet instant, je ne peux me permettre de solliciter ici l'hébergement pour la nuit. Je leur tiens néanmoins compagnie durant un long moment, mais finalement, parce que je suis fatigué et qu'il faut les laisser, je demande le nay ban, le chef du village. On me désigne sa hutte, et les gamins, inévitablement, m'y accompagnent.
Bien qu'arrivé chez un des trois chefs, je me retrouve pourtant, à mon grand regret, au milieu d'une famille de lourdauds. Un brin sans gêne avec mes affaires, ils vont jusqu'à reposer certains de mes effets directement sur le sol de terre battue, geste qui ne se pratique absolument jamais tellement le sol, quelle que soit sa nature, terre, planche ou bambou, est ici toujours considéré comme une zone impure. Partout ailleurs, systématiquement, chacun de mes objets sera immanquablement et précautionneusement déposé sur un tabouret, un petit banc, ou encore sur le bat-flanc de repos, près de ma paillasse.
Il n'y a pas de jeunes femmes sous ce toit, du moins en ce moment. Le père m'assomme de questions ayant trait à l'argent et deux garçons s'amusent de plaisanteries stupides. Quant à la mère, je ne parviens pas à lui faire articuler plus de deux syllabes à la suite. D'autres attitudes aussi, même si j'y attache pourtant peu d'importance, témoignent néanmoins d'un degré de négligence vis-à-vis de l'invité. Là où, ailleurs, toujours, l'on s'empressait de rentrer pour la nuit mon linge resté dehors, ici il y demeure. Là où ma paillasse était systématiquement apprêtée avant que je m'y couche, ici je n'ai trouvé qu'une natte poussiéreuse cachant des déjections de rongeurs, et une vieille couverture trouée et amassée en boule dans un coin. Même les trois chiens restent méchants. Là où d'habitude, le plus souvent, ils se tiennent relativement cois dès que j'ai été admis dans un intérieur, ils continuent ici à se montrer très hargneux et grognant à chacune de mes apparitions. J'aimerais pourtant passer au moins deux nuits dans ce village, et donc, dès demain matin très tôt, j'irai "prospecter" à la recherche d'une famille plus accueillante, puis étudierai une combine pour déménager sans heurts ni vexation. Il y a notamment tout un petit groupe de huttes vers lesquelles je ne me suis pas encore aventuré. Celles-ci se situent non pas de l'autre côté d'une crevasse, creusée comme souvent par l'écoulement des eaux de pluie qui forment parfois de véritables torrents, mais sur le versant opposé d'un authentique ravin dans lequel il faut d'abord descendre ou contourner par l'aval.
Ce village de Muangtcha Khao, avec ses quelque quatre-cents habitants, serait le hameau Akha le plus proche de la seule piste carrossable qui traverse l'extrême nord de la province de Phongsaly. Cette piste est néanmoins encore éloignée de plus d'une soixantaine de kilomètres semble-t-il. D'ici là, on m'apprend que ne se trouvent plus que quelques hameaux des ethnies Hô et Lolo. Muangtcha Khao est probablement un des villages situés le plus en altitude parmi ceux visités durant ce séjour. Il offre un panorama époustouflant. Où que l'on porte le regard, ne s'y déploient que le ciel, et jusque très loin, la forêt dense.
Un brouillard est tombé dès 17 heures. N'ayant alors vraisemblablement plus grand chose d'autre à contempler, c'est une bonne soixantaine de villageois qui se sont réunis pour m'observer faire ma toilette, en caleçon comme d'habitude, sous le jet d'eau glacé d'une fontaine en ciment qu'ils ont construite au centre du village. Douche, lessive, chaussures incluses, et surtout rasage, bref du grand spectacle. Par chance, un couple de colporteurs, deux vieux marchands itinérants chinois de passage, ont malgré tout fait un peu diversion, car en cas contraire, c'est certain que mes spectateurs eurent été bien plus nombreux !
La mère est teigneuse. Ce soir, allez savoir pourquoi, elle a piqué une crise, une colère, un boucan de tous les diables. Tout en hurlant, elle s'est mise à taper violemment sur la paroi de planches qui sépare le foyer du reste de l'espace à vivre. Le père, lui, tout en continuant à m'inonder de questions stupides et incohérentes, fait le fanfaron devant les autres, croyant parvenir à se faire comprendre de moi. Un fils est irritable, sa femme est lunatique. Un seul d'entre eux, le plus jeune, est sympathique et intelligent, mais malheureusement timide. Je devine très bien qu'il déchiffre avant tous les autres mes laborieuses paroles, mais il laisse quand même docilement son père les lui traduire en dialecte. Bref, chez ces gens-là... on s'ennuie. | | | Annonce · Sponsorisé | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:52 · Modifié le 6 août 2025 à 12:11 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 22 de 171 · Page 2 de 9 · 10 708 affichages · Partager 14 octobre - Ban Yakhou KanArgent, géographie, éboueurs
Même si, faute de suffisamment d'opportunités de dépenses, l'argent est, dans ces endroits reculés, très rarement manipulé, et donc peu visible au quotidien, le yuan chinois reste quasiment la seule devise circulant dans les villages de cet arrière-pays, ceux parcourus ces dernières semaines. Me rapprochant désormais peu à peu des centres d'activité, je vois maintenant réapparaître les kips laotiens, cette monnaie au cours tellement fluctuant et surtout continuellement dévalorisé depuis des dizaines d'années. En effet, alors qu'il y a un peu plus de vingt ans seulement, le billet de un kip était encore utilisable, il faudrait aujourd'hui en réunir près de treize-mille d'entre eux pour composer une somme équivalente à un seul euro ! Alors, pour s'accommoder de cette inflation galopante, les coupures les plus petites doivent être régulièrement mises au rebut, car se réduisant inéluctablement à des valeurs insignifiantes les unes après les autres. Ainsi, toutes celles comprises entre un et cinq-cents kips ont été sorties de la circulation en quelques années seulement, et celles de mille kips subiront à n'en pas douter un sort identique dans peu de temps. À l'opposé, et dans le même temps, des coupures de montants toujours plus conséquents deviennent alors nécessaires, ainsi celles de cinq-mille kips, puis dix-mille kips et enfin cinquante-mille et cent-mille kips ont progressivement fait leur apparition. Peu avant cela, il était très fréquent de pouvoir observer, en ville, juste derrière les guichets de banque, des employés équipés de masques à poussières occupés à manipuler des monceaux de liasses de billets, parfois jusqu'à deux ou trois mètres cubes empilés sur un bureau, et des volumes encore plus importants déposés au sol. Il n'était pas rare non plus d'apercevoir des clients, commerçants sans nul doute, en route ou de retour d'une de ces banques, juchés sur le siège arrière d'un scooter et portant, suspendus à chaque bout de bras, deux lourds sachets en plastique plus ou moins transparent remplis à craquer de ces mêmes liasses de billets. En tant que touriste, c'était un peu plus simple, mais il fallait toutefois penser à emporter un sac de rangement lorsqu'on se rendait dans une banque pour changer ne seraient-ce qu'une seule centaine de dollars américains. En cas contraire, il n'y avait pas d'autre solution que d'en ressortir en tenant ostensiblement dans chaque main une très volumineuse liasse.
Comme je l'ai décidé la veille, ne souhaitant pas rester plus longtemps sous le toit de cette famille d'accueil définitivement peu amène et maladroitement choisie, c'est quasiment dès le réveil ce matin, en tout cas dès la levée du soleil, que je me suis mis à parcourir le village, à la recherche d'une nouvelle et plus sympathique maisonnée. Malheureusement, ces moments très matinaux ne sont pas les plus appropriés pour cela car, à cette heure, la plupart vaquent à des tâches importantes, tel le nourrissage des bêtes, et beaucoup s'apprêtent par ailleurs à s'en aller, pour la journée entière ou encore plus longtemps, vers les champs et la forêt.
Ainsi, après pourtant quelques déambulations, je ne suis finalement pas parvenu à rencontrer une famille qui m'eut donné une réelle et forte envie de rester pour une deuxième nuit dans ce village. À nouveau même, j'ai eu à faire à quelques comportements peu avenants. En prenant soin de ne pas en faire une généralité, ce n'est toutefois pas la première fois que je remarque une sorte de corrélation entre extrême isolement des hameaux et attitude bienveillante de leurs habitants, comme si au contraire, à l'image de ce que je constate ici, la proximité de pistes carrossables, et donc des bourgs de plaine et d'une certaine modernité, corrompait les mœurs. Le sentier reliant ce village à la piste autorise même, du moins en saison sèche, la circulation de mobylettes, dont quelques familles ici se sont équipées, des objets qui n'ont par contre encore jamais pu atteindre aucun les lieux habités de l'arrière-pays. Les marchandises, mais aussi des habitudes, des mentalités et des comportements adoptés à l'extérieur pénètrent ainsi plus aisément dans ces parages que dans les villages montagnards plus isolés. Cela me fait penser à cette maxime lue un jour quelque part : « Sur les mauvaises routes on ne rencontre que des gens bien, sur les bonnes routes on rencontre toutes sortes de gens ». Conséquence supplémentaire de la relative accessibilité de ce village, pour la première fois on m'a parlé de deux autres étrangers occidentaux, des touristes comme moi, mais eux accompagnés d'un guide lao, qui seraient parvenus jusqu'ici, il y a de cela environ deux ans. Cette information ne m'a pas surpris outre mesure car ce matin, en parcourant le village, l'attitude d'un homme m'avait interpellé : en m'apercevant passer devant sa hutte, il était venu à ma rencontre pour me proposer de lui acheter des dents de phacochères. Or, rien de similaire ne m'est jamais arrivé dans les villages isolés, jamais on ne m'y a présenté quoi que ce soit à vendre. Cela m'avait alors mis la puce à l'oreille, car signifiait clairement que certaines personnes, des visiteurs étrangers assurément, avaient déjà montré ici un intérêt pour ce type de reliques. Bref, le développement suit son cours.
Dilemme pour les journées à venir, puisqu'il m'en reste une dizaine de disponibles pour parcourir la région à pied, avant de devoir entreprendre le trajet motorisé de trois ou quatre jours qui seront requis pour mon retour vers la capitale du pays. J'avais initialement envisagé un tout autre itinéraire que celui accompli jusqu'ici, et avais surtout prévu de me déplacer bien plus rapidement, sans m'éterniser aussi longtemps dans certains villages Akha, comme je l'ai néanmoins fait ces derniers jours. J'avais entre autres vaguement projeté, durant ce séjour, d'effectuer une traversée nord-ouest/sud-est, ou inversement selon les circonstances, de toute la région située sur la rive droite de la rivière Nam Ou, mais j'ai finalement abandonné cette idée, car je dois encore, ici sur la rive gauche, me rendre dans trois ou quatre villages déjà visités une première fois il y a deux ans, et dans lesquels j'avais promis à certains habitants de revenir un jour ou l'autre leur remettre des photos réalisées à l'époque. Par ailleurs, l'envie est forte de retourner vers l'est, vers les villages Hanyi déjà traversés deux semaines auparavant, car j'avais particulièrement apprécié la compagnie de ce groupe ethnique et de mes hôtes. Pour cela, il me faudrait cependant plus de temps disponible, sans compter que ce serait alors dommage de ne pas en profiter pour pousser un peu plus loin, jusqu'à la frontière vietnamienne. Ce projet, assurément, je le réaliserai une prochaine fois.
Pour obtenir des renseignements relatifs à la géographie de la région, et surtout concernant l'emplacement des villages les plus isolés, il faut impérativement et régulièrement interroger plusieurs personnes, des hommes uniquement, et les questionner de manières diverses et variées, de façon à pouvoir accumuler et pondérer les informations obtenues, les comparer, puis s'assurer de leurs cohérences. « Quelle distance ? », « Combien d'heures de marche ? », « Combien de rivières à traverser ? », « Combien de montagnes à franchir ? », « Y aura-t-il des intersections ? Si oui, après quelle durée de marche ? » et quelques autres encore sont les questions indispensables que je parviens désormais à formuler à partir de mon très pauvre et limité vocabulaire lao. Ensuite, lorsque j'ai pu obtenir quelques réponses chiffrées, afin de garantir leur validité et exactitude je m'en vais, très sûr de moi, les affirmer moi-même à un autre homme du village, tout en observant ses réactions et en les lui faisant confirmer. Mes difficultés à bien cerner la géographie de cette région, particulièrement sauvage, ainsi que la position des villages, se trahissent d'ailleurs désormais directement sur l'embryon de carte que j'avais griffonnée il y a deux ans, lors de mon dernier passage dans ces secteurs. Y parvenant à nouveau aujourd'hui, mais depuis une direction presque diamétralement opposée, je me rends alors compte que ces schémas et notes sont truffés d'erreur, et qu'il faut que je me résigne à les reconsidérer dans leur globalité.
Retour au sein de ma peu supportable famille d'accueil. Les trois chiens persistent à être terriblement sévères envers moi, et je les crains réellement. Ils commencent à férocement gronder dès qu'ils m'aperçoivent franchir la barrière de bambou cernant la hutte. Depuis hier soir, je reste ainsi continuellement sur mes gardes tellement je redoute leur fourberie, et même qu'ils ne parviennent à me mordre, ceci particulièrement lorsque je me trouve à l'intérieur de la hutte, dans sa quasi obscurité permanente.
Dans les villages de montagne, il n'y a pas de vécés. Le matin, à l'heure de la "grosse commission" quotidienne, chacun se réfugie alors dans un buisson proche, équipé éventuellement d'un tube de bambou ou d'un autre récipient rempli d'eau, mais aussi, en tout cas systématiquement en ce qui me concerne, armé d'un solide bâton. Car, habitués depuis l'éternité à ces rituels quotidiens immuables, ils nous suivent dès le franchissement de la clôture du village, et jusqu'au lieu de l'action. On peut toujours tenter de les chasser à coups de pierres, ils reviendront à la charge quelques secondes plus tard. Alors, à peine défroqué et accroupi à l'abri des regards, prêt à opérer consciencieusement la tâche défécatrice, ils sont là tout près, sur le qui-vive, à l'affût et déjà grognant, et il va falloir s'en défendre violemment, car leur impatience est sans limites. Ils s'approchent au plus près, excités, et grognant de plus en plus fort, et il faut alors leur brandir le bâton, et même s'en servir pour les frapper parfois. Eh oui, je veux parler des cochons ! Entièrement libres de déambuler en journée dans et autour des villages, ils en sont les inégalables éboueurs. Ils nettoient en effet immédiatement la moindre déjection humaine dès sa production, et sont même prêts à se battre férocement entre eux pour s'accaparer ces mets de choix. C'est à deux ou trois d'entre eux qu'ils accompagnent systématiquement chaque villageois dans les buissons tous les matins. Des chiens sont parfois aussi de la partie, mais les cochons, bien plus féroces à ces occasions, ne sont en aucun cas prêts à leur céder quoi que ce soit. Quoi qu'il en soit, la place est nette en deux temps trois mouvements, avant même que l'on ait eu le temps de se reculotter. Je dois reconnaître qu'il y a quelques années, lorsque j'avais découvert, ahuri, ce surprenant mode "d'assainissement", ce fut une véritable révélation, car jusqu'alors je m'étais toujours demandé comment procédaient les villageois pour ne pas souiller ainsi dangereusement les abords de leurs habitats. Par ailleurs, puis j'en arrêterai là avec ce sujet sensiblement scatologique, lorsqu'un jeune enfant "s'oublie" à l'intérieur d'une hutte, on fait alors entrer un chien, qui nettoiera rapidement la place, le sol... mais aussi les fesses du petit !
Départ, seul, dans les brumes matinales, pour le village de Yakhou Kan, situé vers le sud. Celui-là, je ne l'ai encore jamais visité, mais je l'avais quand même positionné il y a deux ans, très maladroitement il est vrai, sur mes cartes griffonnées. C'est un village de l'ethnie Hô m'assure-t-on. Le chemin ne présente pas de contrainte majeure, et il me faut à peine trois heures pour le rallier. Alors, vers la fin du parcours, l'apercevant au loin sur le flanc de la dernière colline opposée, et devinant que je ne rencontrerais plus aucune difficulté à l'atteindre en peu de temps, je m'offre une sieste dans un petit abri de rizière élevé là sur pilotis. Impermanence des choses, sous ces latitudes humides indéniablement plus qu'ailleurs, toutes constructions ou habitats, ici uniquement composés de bois, de bambou, de chaume et autres végétaux, sont inévitablement destinés à dépérir, se dégrader, pourrir, retourner rapidement à la terre nourricière. En effet, dans cet abri, comme c'est aussi souvent le cas dans les huttes d'habitation lorsqu'il y règne le calme, on distingue de tous bords les grignotements inlassables de la matière végétale par les insectes xylophages, rongeurs et voraces.
Comme on en rencontre parfois, et ils sont alors généralement reconnus et désignés comme tels par leurs co-villageois, je loge ce soir dans la famille d'un chasseur averti. C'est avec fierté qu'il me dévoile, comme des trophées, quelques reliques d'animaux sauvages rapportés précédemment, des peaux de muntjacs et d'autres cervidés, des crânes et cornes de serows - une sorte d'antilope de forêt - des queues de civettes et de quelques mammifères supplémentaires que je ne connais pas, ainsi qu'une peau de félin que mon livret de photos animalières nous permet d'identifier comme étant sans aucun doute possible celle d'un chat-léopard ( Prionailurus bengalensis).
Ce soir, mon hôte chasseur m'offre cérémonieusement un peu de viande de gibier, un cervidé qu'il ne reconnaît néanmoins pas parmi les photos de mon bestiaire. Il s'agit d'une toute petite portion de chair enveloppée dans une feuille végétale désormais sèche, et recouverte de suie grasse et noire, car jusqu'alors mise à fumer au-dessus du foyer, sur la plate-forme de bambou suspendue, un dispositif que j'ai déjà décrit ailleurs et sur lequel l'on dépose continuellement divers menus objets et ingrédients que l'on souhaite sécher ou fumer. Le petit morceau de viande, pas plus gros qu'un œuf de poule, est rapidement cuit. La chaire est très brune et même sombre, presque noire, mais tendre, d'une saveur forte et divinement goûteuse. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:53 · Modifié le 6 août 2025 à 12:11 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 23 de 171 · Page 2 de 9 · 10 706 affichages · Partager 15 octobre - Ban Tchak KhaoPauvreté, peur, discrimination
Me voici arrivé chez les Lolo, une ethnie "cousine" et proche des Hô. Je me suis invité au sein d'une minuscule maisonnée. Il y règne une ambiance un peu triste, mais la famille se fait envers moi d'une gentillesse confondante. Une pauvreté et un dénuement absolus y sévissent toutefois. Une vieille femme, un couple et leurs deux jeunes enfants cohabitent dans la précaire hutte, en vérité rien de plus qu'une cabane, uniquement faite de bambou et de chaume. Seules quelques planches de bois ont été utilisées pour bricoler une porte. Il y a également un bébé, âgé de pas plus de quelques mois, un orphelin semble-t-il, recueilli je ne sais où, et que la vieille femme veille toute la journée. Ainsi, dans les villages de montagne, c'est la toute première fois que j'aperçois un bébé non pas nourri au sein d'une femme, mais avec de douteux sachets de lait en poudre chinois. Du fond de son berceau, une hotte de vannerie de bambou suspendue bas à la charpente, il pleure souvent. Particulièrement chétif, sa santé semble fragile.
Un vieux couple de colporteurs chinois, aperçu le jour précédent chez les Akha de Muangtcha Khao, est hier lui aussi parvenu ici, il fit son entrée dans le village quelques heures seulement après moi. Si j'avais appris que nous allions effectuer le même trajet, j'aurais un peu reporté mon départ afin que nous fassions la route ensemble. Dès leur arrivée, ils ont étalé devant une des huttes leur minuscule carré de bâche en nylon, et y ont répandu les quelques habituels trésors susceptibles de trouver acquéreurs parmi les villageois : quelques vêtements d'enfants de très mauvaise fabrication chinoise, des bobines de fil à coudre, des aiguilles et des épingles, quelques paquets de cigarettes, de ce filandreux tabac jaune en vrac pour les pipes à eau, des briquets, des piles et des ampoules de rechange pour les torches, quelques gadgets et bijoux de plastique pour les enfants, etc. Je suis allé leur tenir compagnie durant un moment afin de profiter de l'amusant spectacle de quelques vives négociations. C'est que l'on ne brasse pas des fortunes par ici et qu'un sou est un sou. On peut alors bruyamment se chamailler pendant un long instant pour un rabais de cinq-cents kips, quatre centimes d'euro.
Avec ma misérable famille, nous avons passé une partie de la soirée à regarder les albums photos. Celui des animaux a fasciné les deux jeunes enfants. Alors qu'à mon arrivée je les effrayais complètement, qu'en fin d'après-midi je les inquiétais encore terriblement, je suis finalement parvenu à les faire littéralement pleurer de rire en tentant d'imiter le cri et la posture, mais de manière totalement aléatoire et fantaisiste, de la plupart des bêtes que nous découvrions ensemble au fil des pages.
Tôt ce matin, avant qu'ils ne reprennent la route avec leurs bardas harnachés sur le dos, je suis rapidement retourné voir mes vieux colporteurs chinois pour faire acquisition de quelques menus cadeaux à offrir à ma famille d'accueil avant mon départ : cigarettes, nécessaire de couture, dosettes de shampoing, ballons de baudruche et sifflets, et même trois petits ticheurtes d'enfants. Et puis, une fois n'est pas coutume, je leur ai laissé une somme d'argent un peu plus conséquente que d'habitude. Ils l'ont d'abord vigoureusement refusée à maintes reprises et n'ai pu la leur faire accepter qu'en prétextant qu'elle était destinée à pourvoir durant quelque temps aux besoins du bébé, orphelin recueilli par leurs soins.
Parce que certaines familles, malgré le fait qu'elles se trouvent dans une situation matérielle et économique catastrophique, se font parfois tellement prévenantes envers moi, alors certains départs s'avèrent plus mélancoliques que d'autres.
Mes vieux Chinois et moi quittons le village simultanément, mais eux vont désormais se diriger vers le nord alors que je poursuis ma route vers le sud. Marcher à l'aurore permet de ne pas avoir à supporter les cris stridents et incessants des insectes de forêt, qui s'en donnent à cœur joie durant tout le reste de la journée. Très tôt le matin, l'espace sonore est réservé aux oiseaux.
Le chemin a d'abord continuellement descendu jusqu'en fond de vallée. Dans cette région, les Hô et les Lolo connaissent et pratiquent - dans les limites permises par la topographie - la culture de rizières irriguées. Ils sont en effet parvenus, dans ces vallons pourtant particulièrement étroits et escarpés, mais situés à proximité des indispensables torrents et ruisseaux, à composer de minuscules terrasses étagées, de jamais plus d'un hectare environ toutefois chacune. Ces avantageuses mais petites surfaces ne suffisant néanmoins pas à la subsistance de la totalité des villageois, la culture traditionnelle de friches sur abattis-brûlis de forêt de pente, cette si impressionnante et surtout exténuante technique agraire que j'ai déjà décrite autrefois, est également pratiquée. Quant à l'opium, bien que tout aussi présent et trafiqué que dans les autres villages de la région, quelle que soit l'ethnie qui peuple les lieux, il se fait cependant dorénavant moins visible. Il faut dire que l'on se rapproche des plaines habitées par les Lao, et donc du champ d'action des autorités provinciales. Alors les parcelles sont plus isolées, mieux dissimulées, loin à l'écart des hameaux, des autres cultures et surtout des sentiers. Même dans les villages, il me semble que les fumeurs se font plus discrets qu'ailleurs.
Il est remarquable que, marchant en journée, je ne croise quasiment jamais personne sur les sentiers. Le plus souvent, les quelques rares rencontres humaines n'ont lieu qu'à proximité immédiate des villages, celui du départ ou de l'arrivée. Cela prouve à quel point les montagnards de ces zones reculées ont très peu d'occasions et de prétextes de se rendre dans un hameau voisin, et encore moins souvent en direction des bourgs de plaine. Les rapports sociaux du quotidien se limitent alors uniquement à la population du village. Les distances et les temps nécessaires aux déplacements à pied expliquent en grande partie cela, et une des conséquences directement visibles est que certains sentiers sont tellement peu foulés qu'ils tendent continuellement à disparaître sous la végétation envahissante.
Dans ces zones forestières reculées et particulièrement sauvages, il est totalement inconcevable et illusoire d'envisager de passer la nuit dehors, là où trop de bêtes, des grosses comme des petites, rôdent en permanence. Ma principale préoccupation est alors, lorsqu'un trajet entre deux villages consécutifs s'annonce un peu plus long et laborieux que d'habitude, de m'assurer que je ne parviendrai pas dans le suivant après la tombée de la nuit. Surpris par la longueur d'une étape, cela m'est arrivé autrefois, dans un petit village Hmong de la province de Luang Nam Tha, alors que j'effectuais mon premier véritable périple de plusieurs journées à pied, seulement cinq au total cette fois-là, entre le bourg du même nom et celui de Muang Long, à travers la grande réserve naturelle de Nam Ha et via l'unique voie de circulation qui existait à l'époque, un étroit sentier se noyant régulièrement au milieu d'une végétation dense. Cette expérience fut presque cauchemardesque.
Dans ces villages, dès que le jour s'obscurcit, plus personne ne s'éternise dehors puisque, sans électricité, plus rien ne peut s'y faire. Tous les villageois restent alors cloîtrés jusqu'au lendemain à l'intérieur des huttes. Ce jour-là, le crépuscule était bien entamé lorsque j'arrivai à proximité du hameau, un solide bâton déjà bien tenu en main, car les terribles et féroces chiens, comme je le redoutais, se mirent immédiatement à me hurler dessus en essayant, tous à la fois, de me mordre. N'ayant aperçu âme qui vive à l'extérieur, j'approchai de la première hutte, située un peu à l'écart du reste du village, et appelai. À l'intérieur, comme je le craignais, tous prirent peur, parce qu'ils ne m'avaient encore pas vu, parce qu'ils comprenaient que j'étais un étranger et parce qu'ils ne pouvaient même pas s'assurer du fait que je sois seul ou non. Pire que tout, ils ne pouvaient pas connaître les intentions, bonnes ou mauvaises, de ce - ou de ces - visiteur étranger. Alors ils se calfeutrèrent, se turent et éteignirent la lampe à graisse pour dissimuler leur présence, pour faire croire que personne ne se trouvait à l'intérieur, et espérer ainsi que je finisse par m'éloigner. Ce à quoi je dus me résigner.
Il est important de savoir que, sous ces latitudes, la durée du crépuscule est particulièrement brève, et que la nuit tombe alors très rapidement. Il ne faut ainsi pas beaucoup plus de quinze minutes pour passer du jour à l'obscurité quasiment complète, ce qui fut donc le cas ici. Je tentai la hutte suivante, en baragouinant les quelques mots que je connaissais pour me présenter et faire part de mes intentions résolument pacifiques, malgré la meute de chiens qui ne cessait de hurler après moi. Scénario identique à celui précédent, mais cette fois les personnes se trouvant à l'intérieur allèrent même jusqu'à étouffer le feu du foyer, là aussi pour faire croire à l'absence d'occupant, à moins que ce ne fut pour empêcher leurs potentiels agresseurs de pouvoir les épier à travers les interstices des parois de planches.
Autre hutte, autre tentative, cette fois je les suppliai. Rien à faire, cela s'éternisa. Puis un homme hurla à l'intérieur, comme des menaces. Pendant tout ce temps, faute de pierres, je ne cessai de lancer des mottes de terre au milieu de la meute des chiens, et de brandir mon bâton dans leur direction pour tenter de les maintenir à distance.
Quatrième hutte, quatrième tentative. Un vieil homme osa enfin une sortie. Ouf, j'étais sauvé, mais tremblant littéralement d'émotion, le cœur battant la chamade et les jambes en coton, prêt à m'effondrer. Bref, le genre de situation qui pourrait véritablement dégénérer. Cette fois-là, j'ai bien senti que les armes n'étaient pas loin. On ne m'y reprendra plus jamais.
Discriminés, dénigrés et rabaissés à un rang social très inférieur, les Akha d'origine tibéto-birmane sont, pour les groupes ethniques "chinoisants" de la région, que ce soient les Hô et Lolo, les Hmong ou encore les Yao, les "parias" des montagnes. Les Akha seraient un peu pour eux ce que les bohémiens ou les Roms sont actuellement pour les Européens de l'Ouest. Je ne sais expliquer cet état de fait, mais qui transparaît régulièrement, par exemple au travers de blagues douteuses et de désapprobations blasées, lorsque je relate à mes hôtes Hô ou Lolo mes visites antérieures dans des villages Akha. L'origine géographique différente de ces derniers serait-elle la cause de ces discriminations ? Ou serait-ce leur condition de pauvreté extrême ? Leur mode de vie moins élaboré et plus rustre ? Leurs étranges accoutrements vestimentaires ? Leur tempérament plus farouche et indépendant ? Et pourtant, certes un Akha abandonné dans un village Hô n'en mènerait pas large, mais il est certain que le contraire s'avèrerait bien pire ! | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:53 · Modifié le 6 août 2025 à 12:11 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 24 de 171 · Page 2 de 9 · 10 704 affichages · Partager 16 octobre - Ban Soma BounMisère
La fin de "l'aventure" approche, quelques ultimes étapes en perspective, désormais en direction du sud-ouest, plus ou moins en chemin vers la piste carrossable, où dans quelques jours je pourrai à nouveau grimper dans un véhicule. Je prévois d'achever ce périple avec la visite de deux ou trois derniers villages, tous déjà traversés deux ans auparavant, mais y parvenant à l'époque depuis la direction opposée. Hier, je n'ai pas reconnu un sentier, pourtant emprunté une première fois il y a deux ans. Comme d'autres dans ces lieux reculés, il est trop peu souvent foulé, son tracé se confondant alors régulièrement avec des voies secondaires ou même des coulées de bêtes ne menant donc nulle part. J'ai ainsi perdu énormément de temps dans de vaines tentatives, m'engageant plusieurs fois dans ces voies sans issue, le plus souvent ces passages d'animaux qui disparaissent au fond de ravins ou dans des zones de végétation inextricables. C'est finalement fourbu et les jambes maculées de boue séchée, marquées d'innombrables morsures de sangsues et de griffures, que j'ai rejoint le village de Soma Boun.
Soma Boun, une misère poussiéreuse. Je ne suis même pas parvenu à dénicher le moindre morceau de viande dans les quelques huttes que j'ai visitées. Pas un seul lambeau de couenne ou de gras de porc, qui aurait salutairement pu accompagner les incontournables pousses de bambou. Sans surprise, on m'apprend que le village transmigrera bientôt, car l'eau s'y faisant trop rare. En effet, seuls deux minces filets sont disponibles pour la totalité des habitants du hameau. J'ai déjà à plusieurs reprises évoqué autrefois ce motif déclencheur des transmigrations, c'est-à-dire des déménagements de certains villages dans leur ensemble, car se trouvant dans ce type de situation critique relative à une pénurie d'eau. Ces hameaux présentent alors généralement des aspects plus ou moins délabrés puisque les habitants, dorénavant résignés à l'idée de leurs abandons à plus ou moins brève échéance, ne se donnent même plus la peine de les entretenir. Des brèches dans la clôture qui ceint le village ne sont par exemple plus colmatées. Quelques familles ont visiblement déjà dû s'en aller, car quelques huttes ont été abandonnées, ne subsistent plus que les ossatures de bois, comme des carcasses pourrissantes et rapidement gangrénées par la végétation. Le reste, les quelques planches s'il y en avait, précieuses ici, car laborieusement débitées à la main, ainsi que les claies de bambou aplati si leur état leur autorisait un recyclage, ont été préalablement récupérées.
Pas de bétail et peu de porcs dans le village, mais un nombre conséquent de volailles. Dès 4 heures ce matin, à l'heure où la grand-mère de ma famille d'accueil avait déjà commencé à s'activer, entreprenant d'abord de réduire à la machette un tronc de bananier sauvage rapporté la veille de la forêt et destiné à la soupe des cochons, tous les coqs du village ont entamé leur habituelle chorale matinale, se répondant sans cesse l'un l'autre, sans interruption jusqu'à l'aurore, et bien plus tard encore. Certaines familles en possèdent bien ici une dizaine, sans compter les poules.
La hutte est exiguë, on m'a installé pour la nuit dans le "grenier", en réalité simplement quelques planches de bois mouvantes jetées en travers des poutres horizontales de la charpente, et auxquelles j'accède à l'aide d'une fragile échelle de bambou. On m'a étendu là une fine natte de joncs tressés, sans paillasse. Je me rendors malgré le ramdam des coqs, mais suis à nouveau réveillé peu après par un sourd ronronnement incessant. C'est la grand-mère qui vaque cette fois, à la lueur de la seule minuscule flamme d'une lampe à graisse, dans la pénombre du petit recoin dédié à la cuisine. Je la distingue à peine, actionnant pendant longtemps et à la force des bras la meule de pierre, broyant lentement des grains de maïs qui entreront eux aussi dans la composition de la soupe des cochons. Des épis de maïs, il y en a d'ailleurs des centaines de suspendus juste au-dessus de ma tête, entreposés là à sécher et déjà colonisés par les charançons, car je me retrouve ce matin saupoudré de farine qui en tombe régulièrement en très fine pluie. Les rongeurs ont eux aussi fait, et dès hier soir, une nouba de tous les diables, à courir au-dessus, au-dessous et près de moi, sur les planches, sur les épis de maïs et au milieu de quelques sacs de riz déposés là.
Le grand-père se lève bien plus tard, vers six heures, et s'empare immédiatement de son bang, sa pipe à eau, ici d'une dimension particulièrement impressionnante. Ce n'est qu'à cet instant que la meule de pierre cesse sa rotation et que la grand-mère réapparaît, cette fois pour s'activer à allumer un des foyers. Une demi-heure plus tard, juste avant de manger, le grand-père et moi absorbons chacun trois fonds de bol de lao-lao, un alcool aussi fort que les pires distillations villageoises de nos contrées. 7 heures, les nappes de brume se dispersent déjà progressivement et des pans entiers du magnifique panorama se dévoilent à nouveau, l'un après l'autre, face au village, sous une splendide lumière dorée. Quelques adultes que je n'avais pas rencontrés hier, car probablement rentrés tardivement, repartent déjà vers les champs ou en forêt, munis des serpes et des machettes fraîchement affûtées sur les pierres pourvues à cet effet, et qui traînent négligemment en permanence au pied de chaque hutte, dans la boue si il pleut. Quelques hommes ayant été informés de ma présence passent toutefois préalablement me rendre visite.
On m'apprend que beaucoup d'autres adultes du village, dont les parents de ma famille d'accueil, des enfants également qui les ont accompagnés, sont absents pour plusieurs jours, partis travailler dans les champs les plus éloignés, et personne ne sait quand ils rentreront. En journée, ne demeurent alors présents au village quasiment plus que des vieillards et des enfants. Hier, à mon arrivée, il ne m'a ainsi pas été très facile de me faire inviter, et je n'ai donc cette fois pas pu choisir une hutte d'accueil. Je me suis finalement dirigé vers la seule d'entre elles devant laquelle un homme, un vieillard en l'occurrence, se tenait présent. Auparavant, de rares femmes qui se trouvaient également à l'extérieur étaient vite allées s'enfermer dès qu'elles m'avaient aperçu pénétrer dans le hameau. Deux autres vieillards nous ont ensuite rejoints dans la hutte, puis la horde de gamins, plus ou moins rassurés, a rapidement suivi. Ce sont ceux trop jeunes pour partir travailler aux champs et qui restent ainsi au village sous la garde des anciens. Dans une excellente ambiance, et au milieu de beaucoup de rires, j'ai commencé à distribuer les photos d'il y a deux ans. Alors, progressivement et comme chaque fois, les femmes, curieuses à nous entendre nous exclamer de la sorte, n'ont pas pu résister bien longtemps, et se sont finalement approchées pour s'en amuser elles aussi.
Ban Soma Boun, village Hô d'une effroyable et inquiétante pauvreté, mais dominant un environnement d'une grande beauté. Une quinzaine de huttes de bois et de bambou déposées sur un sommet dénudé de terre rouge et surplombant, dans toutes les directions, un vaste panorama de vallées vertes se succédant très loin jusqu'à l'horizon.
Dès hier, en fin de journée, peu après la distribution des photos, la plus jeune fillette de ma hutte, gamine de seulement quatre ans, m'avait déjà pris en affection. Comiquement loquace et volubile, elle me tient sans cesse des discours auxquels je ne comprends strictement rien, mais qui font bien rire tout le monde. Ce matin, elle n'hésite même plus à me suivre dans mes pérégrinations d'un bout à l'autre du village, ne me lâchant plus d'une semelle. Nous faisons ainsi tous deux à nouveau bien rire tous ceux que nous croisons. Je suis finalement, malgré moi, bien obligé de la renvoyer un peu sévèrement lorsque je décide de m'éloigner à l'extérieur du hameau. Un ennui, un désœuvrement profond pour les quelques vieux hommes demeurant au village. Ne leur restent que leurs pipes à eau, leur opium pour certains, et quelques-uns de leurs petits-enfants, qui se lovent souvent dans leurs bras.
Troubles gastriques. Les premiers depuis le début de ce périple. Il est à préciser qu'hier soir nous y sommes allés sans précautions avec quelques ballons de baudruche qu'il a fallu gonfler et regonfler, même après qu'ils soient tombés plusieurs fois sur le sol de terre souillée, ou qu'ils soient passés entre les mains maculées des mômes morveux.
Mauvaise nouvelle, les hommes m'annoncent que le village suivant, Phoutang May, celui dans lequel je comptais faire étape, a désormais disparu. Ce village, Akha, aurait été abandonné depuis mon dernier passage, ses habitants ayant transmigré, comme cela se pratique encore parfois pour différentes raisons par ces populations qui, pour beaucoup d'entre elles, sont restées de traditions semi nomades. Selon leurs dires, le sentier qui y menait à l'époque aurait lui aussi déjà totalement disparu sous la végétation. La conséquence est que cela devrait rallonger mon étape du jour, et le pessimisme que les vieillards montrent devant ma volonté de poursuivre seul dans cette direction n'est pas de bon augure.
Après que j'aie vainement tenté de trouver un homme disposé à me guider aujourd'hui, le grand-père m'a accompagné jusqu'à deux-cents mètres devant le village, jusqu'au bord du mamelon de terre nue qui surplombe la vallée. Là, d'amples gestes des bras, qui ont désigné tour à tour la quasi totalité des points de l'horizon, puis de paroles incompréhensibles, il m'a vaguement indiqué les directions à suivre. Ce furent des efforts bien vains toutefois, car je sais d'expérience que, dans ces coins-là, face à ces topographies particulièrement tourmentées, l'on a beau essayer de mémoriser des repères depuis les hauteurs, ceux-ci s'estompent puis se perdent définitivement dès que l'on se retrouve replongé au cœur de la végétation dense des pentes et des fonds de vallées.
Là, aujourd'hui encore plus que d'habitude, outre les incontournables sangsues embusquées sous l'humidité des feuilles mortes jonchant le sol, des nuées de moucherons et de moustiques m'accompagnent presque continuellement dans une dense haie d'honneur mouvante, à hauteur de mon visage ruisselant déjà de sueur. Situation rapidement peu supportable, je me procure alors, comme je le fais souvent faute d'avoir trouvé une solution plus efficace pour les repousser, un rameau de feuillage que j'agite sans relâche, tout en marchant, autour de ma tête. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:53 · Modifié le 6 août 2025 à 12:10 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 25 de 171 · Page 2 de 9 · 6 334 affichages · Partager 17 octobre - Ban Yakhou KanÉgarement, orientation, fatigue
Je me suis égaré et les cinq heures de marche initialement prévues en ont été rallongées de plus de trois. Parvenu au fond du troisième vallon, et après avoir traversé une minuscule rizière isolée, j'ai eu grande difficulté à retrouver le départ du sentier, et ai dû ratisser minutieusement la totalité de la périphérie de cette parcelle, à la recherche d'une improbable issue, m'engouffrant ainsi régulièrement dans les moindres semblants d'ouvertures, mais qui s'avérèrent les unes après les autres des voies impraticables. Je me suis alors aventuré plus loin, à travers des broussailles et jusqu'au fond d'un ravin, puis le long du torrent qui coulait là et qu'il a fallu traverser et retraverser un nombre incalculable de fois. À ses abords, les sangsues m'y ont continuellement assailli. Puis une sorte de trace, que j'avais fini par retrouver, s'est elle aussi peu à peu estompée, et a entièrement disparu. Enfin, le cours du torrent s'est également amenuisé, puis a fondu à son tour. J'ai alors été de plus en plus fréquemment contraint de me courber pour pouvoir franchir certains buissons et bosquets de bambou géants effondrés, écarter des bras les hautes herbes et tiges obstruant le passage, m'extirper des mares de boue tout en ne cessant de chasser les innombrables essaims de moucherons toujours attirés, à hauteur de visage, par l'odeur de la transpiration. Lorsque le doute ne fut plus permis sur le fait que cette voie ne mènerait nulle part, il m'a bien fallu me résigner à faire demi-tour, et retourner sans plus tarder au village de Soma Boun avant la nuit, afin d'y envisager une nouvelle tentative pour le lendemain, et espérer surtout de pouvoir cette fois, d'ici là, convaincre un homme de me guider.
Je m'autorise une pause au bord de la minuscule rizière traversée peu auparavant, près d'un petit abri de bambou qui y tient encore debout, probablement construit l'année précédente, mais déjà rongé et pourrissant de toute part. De quelques mètres carrés seulement, il n'est pas élevé sur pilotis, comme le sont pourtant presque toujours les huttes de rizière, afin que les hommes puissent s'y tenir hors de portée de la vermine. Celui-ci est au contraire bâti à même le sol de terre, mais le bat-flanc de repos, fait de tiges de bambou fendues et aplaties, et haut d'une cinquantaine de centimètres, permet toutefois aux travailleurs de s'isoler du sol durant la nuit. Sous cette sorte d'estrade, déjà les herbes rampantes ont colonisé les lieux. S'y trouvent aussi deux ou trois vieux outils, ainsi que quelques ustensiles de bois et de bambou désormais pourrissants : pipes à eau, baguettes à manger, récipients de bambou, calebasses, pièges à animaux, nasse à pêcher, etc. Au sol est disposé le très sommaire foyer de cuisson, trois simples pierres entourant un tas de cendres. Je prends le temps de me reposer là un instant, d'y inspecter mes pieds, afin d'en ôter les quelques dernières sangsues qui s'y accrochent encore, et de faire l'amer constat que les interminables traversées du torrent sableux et des mares de boue me les ont eux aussi un peu écorchés.
Comme souvent à proximité des rizières isolées comme celle-ci, les hommes ont planté là deux ou trois spécimens d'un arbre qui offre en cette saison un étonnant et excellent fruit jaune, dont je ne connais pas le nom, mais dont le goût et la texture se situeraient entre ceux d'une poire bien mûre et ceux du fruit de la passion. Je m'en délecte de quelques poignées.
Sur le chemin du retour, je repère une discrète bifurcation dont je n'avais, à l'aller, pas prêté suffisamment d'attention, car trop peu marquée et pour laquelle je fus d'abord persuadé qu'il s'agissait d'une voie secondaire sans issue. Je calcule que si la durée de marche que m'a annoncée le grand-père de Soma Boun pour rallier le village suivant fut correctement estimée, alors il devrait me rester assez de temps pour effectuer cette autre tentative, et parvenir dans le village visé avant la nuit. De plus, retourner d'ici à Soma Boun me décourage, car cela impliquerait de reparcourir en sens inverse une longue descente, sur une portion du sentier particulièrement abrupte et glissante.
Je décide alors de poursuivre ou, plus précisément de reprendre, le trajet prévu. La nouvelle voie semble la bonne, car plus haut, bien que toujours très étroit, le chemin se fait enfin net et relativement bien marqué - il faut noter que les sentiers de la région ne sont la plupart du temps que des traces pas plus larges qu'une vingtaine de centimètres, souvent moins. Ça grimpe pendant longtemps, abruptement, jusqu'à un point culminant offrant un panorama à trois-cent-soixante degrés sur l'ensemble de la contrée. Aucun signe de lieu habité n'est toutefois encore détectable, pas le moindre village en vue, pas même une fumée, comme on en aperçoit parfois au loin, pas une seule petite surface dénudée non plus, pas trace d'une clairière ou d'une parcelle cultivée. La forêt uniquement visible, et à perte de vue. J'aime ces moments d'exception, qui procurent des sentiments plus ou moins ambivalents, oscillant entre l'anxiété et l'euphorie.
Marcher encore. Descendre, monter, descendre, monter. Toujours devoir affronter les pentes en ligne droite, sans jamais pouvoir profiter de lacets, c'est résolument exténuant, qui plus est sous la chaleur. J'ai ici quelques regrets d'avoir abandonné, l'autre jour, mon sifflet de secours à un gamin. Je me dis chaque fois qu'il ne faut surtout pas que je me sépare de cet objet de sécurité, mais toujours, je finis par le céder.
Je me résigne à courir un peu, à seulement trotter plutôt, en raison du sac sur le dos qui gêne quelque peu et des risques de glissades. Les heures défilent en effet dangereusement, et en ces instants où l'inquiétude commence à poindre, je me mets à l'affût du moindre son, à guetter chaque bruit, même infime, qui pourrait révéler la proximité d'un village. Cependant, la fatigue aidant, et tellement désireux de percevoir un écho familier quelconque, on se retrouve parfois victime de légères hallucinations auditives : un cri d'alarme d'oiseau confondu avec celui d'un enfant, une brève stridulation d'insecte prise pour un aboiement, le craquement d'une tige de bambou géant assimilé au claquement d'une hache. On s'immobilise alors, on retient même sa respiration durant quelques secondes pour mieux écouter, espérant que cette sonorité villageoise caractéristique se répète. Mais plus rien, c'était encore la forêt.
On s'offre aussi de temps en temps une belle frayeur, surpris par le bruissement de gros branchages dans les buissons proches. Ce ne sont toutefois jamais que deux ou trois de ces énormes et impressionnants buffles domestiques que leurs propriétaires laissent vagabonder en forêt durant plusieurs jours, et même plusieurs semaines, et que l'on rencontre alors à des kilomètres et parfois à plusieurs heures de marche de tout lieu habité. J'avais décrit autrefois comment certaines de ces bêtes, après avoir ainsi erré trop de temps d'affilée en forêt dans des zones isolées, et sans plus y côtoyer aucun humain pendant de longues périodes, retournaient à un état quasiment sauvage, et qu'il ne restait aux paysans d'autres solutions que d'aller à leur recherche dans la montagne, et de les y abattre, afin de récupérer au moins le capital viande.
Puis les buissons se font moins denses, la forêt plus claire, et enfin la vue de deux ou trois cochons aventurés dans les bois à quelques centaines de mètres de leur village annoncent cette fois, sans aucun doute possible, la fin certaine de l'épreuve. Je suis en effet fourbu, car voilà maintenant plus de huit heures que j'ai quitté le village de Soma Boun, ayant progressé à vive allure, et m'étant en tout et pour tout accordé une seule pause d'une vingtaine de minutes de toute la journée.
Fatigue générale. Fatigue de marcher dans des conditions hasardeuses. De trop souvent devoir se contenter de deux repas quotidiens mal équilibrés et de ces incontournables pousses de bambou insipides. Fatigue de la compagnie des insectes, de ceux du jour et ceux de la nuit. Fatigue de toujours devoir s'asseoir au ras du sol, les genoux dans le menton, sur des "tabourets" parfois hauts de dix centimètres seulement. Fatigue de ne pas pouvoir mieux communiquer avec les villageois. Fatigue d'ingurgiter de l'alcool brûlant. De l'obscurité des veillées. De ne jamais savoir exactement où je me situe. De devoir chaque jour désamorcer les soupçons et la paranoïa des villageois vis-à-vis de mes intentions et de mes motivations. De devoir continuellement me méfier des chiens, et les combattre parfois. De vivre du dénuement de mes hôtes. De boire des eaux souillées, dans des récipients terreux usités par tous, enfants morveux inclus. De dormir sur des paillasses trop courtes et trop souvent sur de simples planches. De me laver dans d'improbables mares ou aux abords boueux des ruisseaux glacés et sous le regard de tous.
Du retard dans mes pages d'écriture. Moins le goût et l'envie. Je fais ainsi malheureusement l'impasse sur de trop nombreuses observations. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:54 · Modifié le 6 août 2025 à 12:10 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 26 de 171 · Page 2 de 9 · 6 334 affichages · Partager 18 octobre - Ban Yakhou MayTransmigration, polygamie, bidonville
J'ai ce matin trouvé l'emplacement du nouveau village Akha de Phoutang May, celui que j'avais projeté de rejoindre deux jours auparavant, mais dont on m'avait prévenu qu'il avait disparu depuis ma première visite, il y a deux ans. Les villageois ont donc effectivement transmigré, comme cela se pratique traditionnellement, et à plus ou moins longue fréquence depuis la "nuit des temps" par la plupart des populations semi-nomades et montagnardes de la région. Les raisons peuvent être multiples : l'eau a pu commencer à manquer dangereusement, les pans de forêts cultivables alentour ont pu être défrichés et exploités trop intensivement, c'est-à-dire selon des cycles de mises en jachères d'une périodicité trop brève, et il a alors fallu laisser à l'environnement le temps de profondément se régénérer durant quelques années, ou encore les chamans ont pu décréter que les esprits des lieux n'étaient plus favorables, et donc déclencheurs des malheurs récents - décès, maladies, mauvaises récoltes, etc. - subis à répétition, la seule solution devenant l'abandon du site et une transmigration vers un nouveau territoire vierge de tous troubles.
Un autre motif de déplacements des villages montagnards les plus isolés, déplacements dans ces cas alors ultimes et définitifs, est celui imposé par les autorités. Suivant une politique nationale menée depuis plusieurs années visant à "l'intégration" des minorités ethniques, et sous un prétexte consistant le plus souvent à accuser ces montagnards de détruire la forêt avec leurs rays, ces cultures traditionnelles de friches sur abattis-brûlis - bien qu'il ait été démontré que dans la région il n'en est rien, car les paysans, intervenant de manière cyclique, à plusieurs années d'intervalle et sur presque toujours les mêmes friches, la forêt a largement le temps de s'y régénérer - il s'agit de les encourager à se rapprocher des axes de circulation et des plaines, voire de s'y installer directement. Ces villages deviennent ainsi aisément administrables, mais aussi contrôlables, et certaines pratiques, nommément bien sûr la culture du pavot à opium, doivent alors, par la force des choses, être abandonnées. Il est néanmoins indéniable que ces transmigrations imposées apportent aussi des avantages en termes de développement, notamment via un accès aux circuits de distribution, aux soins, à l'éducation, etc.
Ce fut une bonne surprise de retrouver les villageois de Phoutang May, déjà côtoyés il y a deux ans, car je leur rapporte de très nombreuses photos datant de ma visite d'alors, des clichés réalisés dans l'ancien hameau, celui dorénavant abandonné. Le nouveau lieu de vie, établi à une altitude inférieure au précédent, se situe par ailleurs désormais à proximité d'un village de l'ethnie Hô que j'avais lui aussi déjà visité une première fois à l'époque. J'ai ainsi passé un moment en compagnie des Akha de Phoutang May, leur ai remis les photos, avant de rejoindre le village Hô proche dans lequel je souhaite résider pour la nuit, non sans promettre préalablement aux Akha de revenir les visiter le jour même en fin d'après-midi, ou au plus tard le lendemain matin. J'aurai en effet le temps pour cela, car je projette de passer deux nuits parmi les Hô, ce qui me permettrait par la même occasion de soulager un peu mes pieds meurtris.
La physionomie des plus petits hameaux de montagne peut rapidement être transformée. En l'espace de deux ans seulement, on reconnaît parfois à peine leurs agencements, car certains des précaires habitats peuvent avoir disparu pendant que d'autres ont été bâtis, les voies d'accès et de circulation ayant par ailleurs pu être modifiées.
Chez les Hô, l'homme qui m'accueille est un des anciens chefs du village, et, fait très rarement constaté jusqu'à ce jour parmi ces populations montagnardes, toutes ethnies confondues, il tend désormais indéniablement vers une certaine forme d'alcoolisme. Il s'est aujourd'hui installé à l'ombre de l'auvent de sa hutte qui surplombe une des petites allées de terre en pente qui traverse le hameau. Il surveille, étalés sur une plate-forme de bambou et de rotin exposée en plein soleil, quelques lambeaux de viande brune mis là à sécher. Assis sur un tabouret bas posé à proximité immédiate de ses victuailles, et armé d'une très longue perche de bambou, il prévient, sans avoir à se déplacer, les tentatives d'assauts des chiens, des cochons et des chats.
Je remets à cet homme son portrait photographique réalisé il y a deux ans, et instantanément, soit quelques minutes seulement après mon arrivée, il m'offre à son tour deux de ses lambeaux de viande, deux belles pièces carnées, brunes et ne comportant pas la moindre trace de gras. Du gibier à coup sûr, et représentant peut-être pas loin de trois-cents grammes au total. Fumées et bien séchées, elles se conserveront sans risque dans mon sac. Cadeaux précieux, je pourrai les offrir puis les consommer en compagnie d'une future famille d'accueil, ici ou dans un prochain village. Je lui ai donc à mon tour offert, parmi le peu de présents qu'il me reste, deux paquets de cigarettes chinoises, bien plus prisées que les lao, et désormais rares puisque l'on se situe dorénavant plus proche des petits marchés du pays que ceux chinois ou vietnamiens, de l'autre côté des frontières. Ravi de mon don, pourtant relativement dérisoire par rapport au sien, il a alors immédiatement renchéri avec... une vieille vésicule biliaire d'ours séchée ! J'en suis resté bouche bée, car je sais que cet ingrédient, très recherché entre autres dans la médecine traditionnelle chinoise, peut se revendre à l'étranger contre une belle somme d'argent, jusqu'à cinquante dollars américains le gramme, surtout lorsque, comme ici, il est issu de l'ours noir asiatique. Décontenancé, mais dans l'impossibilité de refuser le surprenant objet, après quelques tentatives néanmoins, je l'enfouis à son tour dans mon sac. Nous scellons notre amitié en buvant quelques verres de lao-lao, et je dois me défendre pour ne pas accepter encore quelques morceaux de viande supplémentaires. Cet homme m'est particulièrement sympathique, aussi je lui sollicite l'accueil pour la nuit.
Parmi les quelques photos réalisées ici il y a deux ans et que je distribue, il y a celle, notablement jolie, montrant quatre femmes Hô, avantageusement parées de leurs plus beaux ornements traditionnels, tuniques et coiffes lumineuses et colorées, et que j'avais effectuée alors que j'étais en chemin entre deux hameaux. Tôt ce jour-là, elles se rendaient au marché de la plaine, et, passé la surprise de m'apercevoir en route vers leur village, j'avais obtenu leur consentement pour rapidement prendre le cliché, sous une belle lumière matinale et sur fond de verdure. Je ne savais alors pas d'où elles venaient, ni donc où se situait leur propre village. Aussi, depuis quelques jours et jusqu'à aujourd'hui, je montrais régulièrement cette photo dans les hameaux appartenant à cette ethnie et que je visitais, dans l'espoir que quelqu'un reconnaîtrait ces quatre femmes, sans succès toutefois. Elles résident ainsi ici, et j'ai prévu un tirage papier pour chacune d'elles, ce qui les ravit.
Exploitant opportunément quelques hectares de rizières irriguées aménagées en terrasses, le village Hô de Yakhou May est relativement prospère, même s'il subsiste, comme partout ailleurs, plusieurs familles totalement miséreuses, vivant dans ce que l'on ne peut qualifier au mieux que de cabanons.
Ma nouvelle famille d'accueil s'avère très sympathique, et de plus, nous sommes assurés d'avoir de la très bonne viande à manger durant tout mon séjour. J'ai même aperçu quelques bananes dans le village, alors que je n'en avais plus vu une seule depuis le début de ce périple, il y a maintenant plusieurs semaines. Je ne crains plus que les tournées de lao-lao, le puissant alcool de riz villageois, dont le père nous arrosera vraisemblablement régulièrement. Il me l'a d'ailleurs déjà promis, fier de pouvoir prononcer, à maintes reprises du coup, le seul mot anglophone qu'il connaît : « Meu-nii kin whisky ! » (Aujourd'hui boire whisky !).
Dès peu après mon arrivée, avec ceux rassemblés autour de moi, nous regardons mes carnets portfolios, deux livrets de photos montrant, l'un les tenues vestimentaires caractéristiques des vingt ou vingt-cinq principaux groupes ethniques de la région, et l'autre les mammifères, reptiles et oiseaux sauvages les plus emblématiques qui hantent les forêts environnantes. Les deux carnets plaisent toujours autant et ils sont longuement parcourus et commentés par tous. Un homme, comme souvent, voudrait acquérir le bestiaire, mais ce n'est que dans le tout dernier village traversé que je le céderai.
Mi-journée, le père remballe ses pièces carnées, qu'il rassemble en trois ou quatre petits fagots cerclés de liens de bambou, puis empaquette dans un vieux sac de nylon, non sans que préalablement, et c'est bon signe, deux lambeaux soient mis de côté, et prennent la direction de la cuisine. Je guette les coups de hachoirs, de machettes plus exactement et qui vont, je l'espère, rapidement les débiter en carrés à frire.
Une fontaine en ciment a été construite dans le village, et aubaine, elle se trouve à proximité immédiate de ma hutte. Cela me changera grandement des mares et des trous boueux, ou encore des filets d'eau presque taris et canalisés au ras du sol dans des gouttières de bambou et qu'il faut atteindre, chaque fois que cela est nécessaire, au fond d'un ravin par des pentes glissantes. Quant à ma paillasse, même si elle s'avère, comme toujours, trop courte, elle est néanmoins confortablement installée, un peu à l'écart, dans une large coursive dont cette hutte est pourvue.
Une femme vient exhiber devant mon nez les plaies purulentes dont sont recouvertes les jambes de l'enfant qu'elle porte sur le dos, mais désormais, beaucoup trop souvent sollicité pour des soucis de santé, je l'annonce tout de suite : « Yaa bo you ! » (Médicaments pas connaître !). Puis, elle me parle quand même ensuite de ses problèmes à elles, intestinaux, de tête, d'yeux. C'est très fréquent, dans les villages, que l'on me sollicite avec espoir pour l'obtention de médicaments salvateurs, mais je crains plus que tout les médications hasardeuses, même administrées à doses homéopathiques et à seule visée de placebo, car n'y connaissant en définitive pas grand-chose. De plus, je transporte très peu de choses, à peine quelques comprimés d'Ercéfuryl et d'aspirine. Je reste tout au plus disposé à désinfecter des plaies superficielles, même si je sais qu'elles seront chaque fois à nouveau inévitablement souillées au bout de quelques heures seulement.
Le père est polygame, il a deux femmes. Après nous être partagé un flacon de lao-lao, puis avoir mangé un peu de viande, de chou aigre, de pousses de bambou, de haricots froids et de riz, il a été très fier de me conduire dans la hutte voisine, séparée de celle-ci par seulement une saignée tracée dans le sol de terre et qui permet l'évacuation des eaux de pluie. Sa première femme, qui vit là et qui est maintenant âgée de plus de soixante ans, a les lobes d'oreille incroyablement distendus, mais surtout définitivement fendus. Ils n'auront pas survécu à tant d'années de port des boucles d'oreilles Hô en argent, probablement les plus lourdes parmi celles portées par les femmes de la plupart des groupes ethniques de la province. Un volumineux goitre, dont les femmes de la région, déficitaire en iode, sont parfois atteintes, ajoute à sa "monstruosité".
En fin d'après-midi, comme je le leur avais promis le matin, je suis retourné rendre visite aux villageois Akha de Phoutang May. Comparé à mon village Hô, ce nouveau hameau Akha, bien que tout récemment installé, fait figure de très précaire taudis. Il semble en effet comme un "bidonville de forêt". Il comprend une trentaine de petites cabanes de bambou, de tôles et de chaume, posées sur le sol pentu d'un arpent forestier très grossièrement défriché, plusieurs souches carbonisées étant même encore enracinées en place. Ici, aucun villageois ne s'est donné la peine d'élever son habitat sur pilotis, comme il est pourtant traditionnellement d'usage parmi cette ethnie. Il s'agit là d'une implantation primaire réalisée dans l'urgence, la toute première phase d'installation d'un nouveau village. Ce n'est que plus tard, toutefois si les forces et les moyens le permettent, que l'on tentera d'améliorer progressivement l'ensemble, car nul doute que, pour l'instant, tous les efforts sont concentrés sur le plus important et le plus vital, la production de l'alimentation, celle du riz avant tout, en recourant aux laborieuses cultures de friches sur abattis-brûlis de forêt et les titanesques travaux préalables nécessaires pour y parvenir, et que j'ai déjà décrits autrefois à plusieurs reprises. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:54 · Modifié le 6 août 2025 à 12:09 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 27 de 171 · Page 2 de 9 · 6 332 affichages · Partager 19 octobre - Ban Yakhou MayViande
Être complètement saoul dès 8 heures du matin. Hier soir déjà, avec le père, nous nous sommes partagé un flacon d'alcool et il a bien fallu remettre ça ce matin, pour accompagner la viande du coq qu'il a tenu à abattre en l'honneur de ma visite. Les pattes à griffes à ronger reviennent aujourd'hui aux enfants, mais j'ai droit à la tête. C'est régulièrement un problème collatéral avec les plats de volailles : persuadés de me faire ainsi honneur, mes hôtes tiennent à ce que ces peu ragoûtants morceaux bouillis que sont la tête, et aussi les pattes et les doigts, me soient attribués. Je parviens généralement à refuser, mais ce ne fut pas le cas ce matin. J'ai alors dû me résigner et m'atteler à ronger les cartilages du cou, grignoter la crête et les muscles du bec déraciné, mais surtout arracher les yeux et les jeter discrètement aux chiens, heureusement comme toujours fidèlement à l'affût sous la table basse de rotin. Il aurait enfin fallu broyer le crâne pour en extraire la cervelle, mais cet effort-là, je n'y parviens pas encore.
Puis, comme le veut ici l'usage, ce ne fut qu'après en avoir terminé avec l'alcool que nous autres buveurs pouvions entamer le riz, c'est-à-dire le repas à proprement parler. Seulement, parvenu à ce moment, tout était désormais largement froid, et surtout, tout avait été remué et souillé par l'ensemble de la famille, par tous ceux qui ne consommaient pas d'alcool et qui s'étaient, dès le début des festivités, donnés à cœur joie, les mains dans les plats. Alors, en ces instants critiques et délicats, être ivre est un avantage certain pour pouvoir affronter courageusement la répugnance et le dégoût.
Lorsqu'il y a de la viande durant un repas, quel que soit l'animal préparé, qu'il soit gros ou petit, sauvage ou domestique, que ce soit du cochon, de la poule, du porc-épic, de la tortue, des oiseaux, de l'écureuil, du serpent, du rat de bambou, du chien, plus rarement du pangolin ou du varan, tout sera consommé. L'ensemble sera immanquablement grossièrement découpé à la machette puis bouilli, malheureusement jamais rôti, pour les raisons déjà évoquées plus haut, afin de n'en rien perdre, et notamment les graisses. Le plat sera donc une soupe commune dans laquelle chacun y prélèvera des morceaux à l'aide de ses baguettes. Le bouillon sera également consommé, régulièrement siroté par tous à la cuillère, avec d'ostensibles bruits d'aspirations. Dans la semi obscurité des huttes, on ne sait jamais exactement quel morceau l'on va ainsi prélever dans le plat commun, mais une fois ce morceau en main, il faut obligatoirement l'exploiter jusqu'à l'os, en détacher le moindre filament de chair, de graisse, de cartilage ou de peau, puis le ronger afin de ne presque rien jeter.
Il a plu presque toute la nuit, ce fut un véritable déluge. C'est peu dire que ce matin les allées du village sont maculées d'une épaisse couche de boue glissante et collante. J'en transporte en permanence une bonne livre sous chacune de mes tongs, puis me résigne finalement, comme les gamins, à marcher pieds nus. En ces circonstances, il devient alors un peu plus difficile que d'habitude d'atteindre les taillis, comme toujours poursuivi par deux ou trois cochons intéressés et affamés, de se soulager dans l'humidité des sols forestiers détrempés et sous celle, dès qu'on en heurte les branches, dégoulinant des buissons parmi lesquels on se cache. Là, comme chaque matin, il faut, bâton brandi, tenir les cochons en respect tout en guettant les tentatives d'assauts des sangsues.
Ne pas pouvoir reprendre le chemin aujourd'hui. Les sentiers sont trop boueux, le corps et l'esprit sont trop engourdis d'alcool. J'y réfléchirai à nouveau demain.
Il y a une petite échoppe dans le village, en fait un simple cabanon en bambou, qu'une famille ouvre chaque matin durant une ou deux heures. C'est la toute première échoppe que j'aperçois depuis maintenant près d'un mois. La famille se fait là deux ou trois sous en revendant ce qu'elle se donne laborieusement la peine de rapporter d'un marché de plaine : quelques gâteaux à la date de péremption immanquablement très largement dépassée, des cigarettes, des piles pour les torches, du sel, des briquets, etc. Je peux alors de nouveau laisser libre cours à mes instincts de consommateur. Car ce fait est remarquable, lorsqu'il n'y a strictement rien à acquérir nulle part, comme ce fut le cas pour moi durant ces dernières semaines, alors on ne manque de rien, mais il suffit qu'une opportunité d'achat se présente à nouveau pour que d'inutiles besoins refassent surface.
L'échoppe se situe à la sortie du village, opportunément à la fois juste au bord du sentier qui en repart et près de l'école, qui est la deuxième école seulement que j'aperçois en un mois. Hier après-midi, peu après mon arrivée, alors que je m'arrêtai un instant à cette échoppe afin d'acquérir quelques gâteaux à apporter aux villageois Akha de Phoutang May que je m'apprêtais à retourner visiter, c'est juste là, de l'école, que la plupart des gamins m'aperçurent pour la première fois. Une longue récréation exceptionnelle fut alors bien sûr accordée et tous, les deux institutrices incluses, m'ont rapidement entouré. Un falang dans le village, ce serait dommage de ne pas profiter d'un si rare spectacle ! Ce fut là une occasion idéale pour moi de leur faire subir une de mes nombreuses et très naïves blagues.
Discrètement, tout en plaisantant sur d'autres sujets pour qu'ils ne remarquent rien, je compte le nombre exact de personnes se trouvant là puis, lorsque j'ai terminé, je fais part de ma surprise de me voir assailli par une si importante assemblée, puis les interroge : « Wow, il y a beaucoup d'enfants ici ! Combien êtes-vous ? Vous ne le savez pas ? ». Je me mets alors à simuler une opération de comptage, mais effectuée à une surprenante vitesse - en fait irréaliste - en trois ou quatre secondes seulement, noyant même les derniers chiffres dans un flot de sons incompréhensibles. Puis je leur annonce le résultat, net, précis, vrai : « Djet siip' khao », soixante-dix-neuf. Là, immanquablement, quelques-uns parmi eux vont vouloir vérifier ce nombre, et donc se mettre à compter à leur tour. Évidemment, nos chiffres sont identiques. Certains en restent bouche-bée pendant que d'autres explosent de rire. Tous curieux, vifs et joyeux, peu apeurés, car réunis ici en bandes, il faudra néanmoins encore un peu de temps pour acquérir la confiance connue parfois ailleurs, notamment dans les villages Akha où je résidai quatre jours et où certains des plus jeunes enfants ne craignaient même plus de m'approcher de près lorsque, par exemple, j'écrivais sur mes cahiers.
Pour l'instant, mon hôte bigame et moi menons la grande vie. En journée, nous laissons ainsi ses femmes et ses enfants partir travailler aux rizières ou cueillir en forêt, pendant que nous vaquons à des occupations et à des tâches plus anodines, plus personnelles, entre siestes, bricolages et palabres, tout en surveillant la viande mise à nouveau à sécher au soleil. Aux heures adéquates, nous attendons que les repas se préparent.
Un chasseur a rapporté en cette fin d'après-midi un muntjac, cette espèce de chevreuil asiatique. J'en ai acquis deux belles pièces sanguinolentes. Nous sommes assurés d'encore bien manger ce soir. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:54 · Modifié le 6 août 2025 à 12:08 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 28 de 171 · Page 2 de 9 · 6 332 affichages · Partager 20 octobre - Boun NeuaÉpilogue
Mal dormi, sur les planches trop courtes. Sérieux troubles gastriques. C'est dire, les cochons, pourtant vifs et à l'affût actif dès le lever du soleil, ont même peiné à me suivre jusqu'aux buissons. Impossible d'en connaître l'origine. Il y avait plusieurs préparations difficilement identifiables hier soir pour accompagner la viande de muntjac. Je penche néanmoins pour cette purée de pousses de bambou, un plat réchauffé de la veille. Ou alors est-ce dû à ces sortes de minuscules châtaignes dont se gavent en cette saison les enfants et dont certains, de leurs menottes souillées, m'en ont offert hier de pleines poignées.
Reprendre la route ce matin. Plus envie de traîner. Envie d'en finir. Aujourd'hui, ce sera la dernière étape. Je vais alors tâcher d'atteindre, en peut-être cinq heures et sur un chemin très facile, la seule piste carrossable qui traverse le nord de la province, celle qui mène d'un côté à la Chine et de l'autre vers l'intérieur du pays. Près de cette piste, plus très loin de là où je vais la rejoindre, se trouvera un village lao, dans lequel je ne souhaite pourtant pas devoir passer la nuit, mais où, je le sais, même en marchant vite, je parviendrai trop tardivement pour intercepter l'unique minibus quotidien effectuant le parcours.
Le père a énergiquement refusé mes trente-mille kips ce matin. Cela arrive fréquemment, mais alors que je parviens néanmoins généralement à faire céder mes hôtes, ici ce fut absolument impossible. Il me remet même, malgré mes vives protestations, un troisième lambeau de viande de gibier que je n'ai pour ma part pas le droit de refuser. Je fouille alors à l'intérieur de mon sac, car c'est le moment d'abandonner quelques menus objets qui me seront désormais définitivement inutiles : parapluie géant, livrets de photos, et encore deux ou trois bricoles.
Adieu à tous, généreux montagnards, puisse ma présence vous avoir apportée ne seraient-ce que quelques instants de distractions et de rires, puisse-t-elle avoir assouvi un peu de votre insatiable et vive curiosité. Vous, vous ne m'avez jamais déçu.
Marcher vite. Troubles gastriques, quelques pauses dans les buissons des abords du sentier. Arrêts rapides dans deux villages Hô, dans lesquels je remets des photos d'il y a deux ans. Chaleur du milieu de journée, peu de villageois sont présents, partis nombreux rejoindre les travaux de moisson du riz.
Puis, au bout de cinq heures, c'est la fin. La piste de terre se trouve là. Il me suffit désormais de la longer pendant une trentaine de minutes pour atteindre le très modeste bourg de Ban Sopsong. Alors, comme chaque fois, petit coup de blues en revenant chez les Lao. Pensez donc, ce n'est pourtant qu'un simple village de campagne, mais déjà un autre monde ! S'y trouvent quelques engins motorisés, des échoppes, des anonymes, des riches et des pauvres, des classes sociales, une administration, même des lois !
Un ferrailleur chinois est présent là. Il effectue une tournée dans la province, avec son vieux camion qui pourrait très dignement figurer dans une production cinématographique ayant pour cadre une des deux guerres mondiales passées. Il se dirige vers le sud. Opportunisme, voilà une aubaine inespérée à ne pas manquer. Après une négociation "chinoise", rude, il accepte de me transporter et nous voici partis, cahin-caha, sur la piste d'un état déplorable, et donc parfaitement assorti au véhicule.
Mon ferrailleur ne récupère pas que les vieux métaux, mais également les plastiques. Nous négocions même dans un village Taï Lü quelques dizaines de kilos de graines de sésame. Tout cela est jeté pêle-mêle à l'arrière, en vrac, dans l'étonnant haut coffre du véhicule. Moi, j'ai fait ma place dans le bric-à-brac infernal de la cabine, entre outils graisseux, chiffons crasseux, bouteilles vides, mégots de cigarettes, et nombreux objets et détritus non identifiés supplémentaires en tous genres, certains coupants, d'autres collants, tous salissants.
Cinq heures nous sont nécessaires pour effectuer nos soixante-cinq kilomètres. Deux pannes et quelques arrêts sont passés à peser et à acquérir des sacs de déchets dans des villages.
Notre arrivée à Boun Neua, modeste et languissant bourg-carrefour, réel point de départ, dès demain, du trajet de trois jours vers la capitale, est triomphale : le haut coffre du camion accroche une banderole de propagande du parti communiste lao - seul parti autorisé dans le pays, rappelons-le - suspendue au-dessus de la piste. Au grand scandale des villageois, nous l'arrachons ! | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:55 · Modifié le 6 août 2025 à 12:07 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 29 de 171 · Page 2 de 9 · 6 331 affichages · Partager 21 octobre - OudomxaïTransport
La plus pénible des trois journées de retour vers la capitale est enfin achevée. Montées, descentes, virages, poussières, chaleur, nausée, troubles gastriques persistants. Miraculeux Imodium. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:55 · Modifié le 6 août 2025 à 12:07 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 30 de 171 · Page 2 de 9 · 6 330 affichages · Partager 22 octobre - OudomxaïNo transport
Je n'ai pas eu le courage de reprendre la route aujourd'hui. Repos hygiénique. Au programme de la journée, siestes et nourritures saines dans la petite ville d'Oudomxaï, la mal aimée des voyageurs. Carrefour majeur de tous les trafics du nord du pays, elle s'avère pourtant intéressante à observer. Trois univers s'y côtoient, mais ne se rencontrent pas : les Lao, les Chinois, puis mes Minorités ethniques montagnardes, silhouettes discrètes, furtives, presque fantomatiques, de bref passage, paraissant toujours désirer regagner au plus tôt leurs hauteurs. | | | À: 321 · 29 janvier 2010 à 21:55 · Modifié le 6 août 2025 à 12:06 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 31 de 171 · Page 2 de 9 · 6 364 affichages · Partager 23 octobre - VientianeLao
Les Lao sont fondamentalement bons. Nonchalants et enthousiastes, désintéressés et d'humeur constante, vifs et curieux, sociables et respectueux, ils le resteront encore pendant longtemps. | | | À: 321 · 30 janvier 2010 à 2:52 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 32 de 171 · Page 2 de 9 · 6 331 affichages · Partager ... avant de sombrer dans le sommeil, encensé de leurs vapeurs opiacées. - --
Tu es un vrai poète! 
Je viens de découvrir ton poste. Je suis sidéré qu’il n’y ait aucun commentaire, pourtant il doit y avoir une foule de gens qui te lisent (?). Grand merci pour ton narratif détaillé, il fait vraiment plaisir à lire et je promets de m’y mettre (dès que je saurai vaincre ma flemmardise). J’ai jeté un coup d’œil rapide à ton « adultère » (9 octobre) et ça m’a bien fait rire. Qu’est-ce qui t’a pris, tu as pourtant toute l’expérience requise pour savoir où te tenir ! Avais-tu, toi aussi, fumé une petite pipe ? | | | À: 321 · 30 janvier 2010 à 3:09 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 33 de 171 · Page 2 de 9 · 6 330 affichages · Partager Et re-bonjour!
Félicitations pour tes essais qui sortent de l'ordinaire. Comme tu le sais peut-être, je m'intéresse beaucoup à l'Asie, à son histoire et à ses peuples tellement variés. Je serais très content si tu voulais bien m'envoyer tes récits en version "Word", comme tu le proposes. Pourrais-je te demander, pour poursuivre, de m’envoyer to adresse e-mail en MP ? | | | À: GeorgesOZ · 30 janvier 2010 à 15:48 · Modifié le 11 oct. 2013 à 22:04 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 34 de 171 · Page 2 de 9 · 6 311 affichages · Partager Salut Georges, Merci de tes commentaires. Oui, je connais ta passion pour les peuples de l'Asie, j'en ai lu de grands passages et je ne te cache pas que tant d'érudition me sidère, chapeau et merci !
Qu’est-ce qui t’a pris,
Alcool avant tout. Puis particulières aise et décontraction du fait d'avoir passé plus de temps dans ce village qu'ailleurs (deuxième séjour de quatre journées, à deux ans d'intervalle). La familiarité des enfants à mon égard ce soir là ainsi que leur engouement y ont aussi contribué.
A + 321
Jeunes femmes Akha Djepia, province de Pongsaly, Laos
| | | À: 321 · 31 janvier 2010 à 1:03 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 35 de 171 · Page 2 de 9 · 6 283 affichages · Partager tant d'érudition me sidère, chapeau et merci ! - --
Je ne fais que patiemment essayer de démêler les trames complexes dans lesquelles ces peuples ont été tissés.... Et j’en oublie la moitié quelques jours après!  
La photo d’une de petites amies ?  On mâche du bétel dans ces montagnes ?
Autre chose, j’ai remarqué que tu parles Lao avec les gens que tu rencontres. Ça doit bien sur être la lingua franca (puisque tu pérégrines au Laos), mais est-ce qu’on le parle et comprend toujours ? As-tu fait des efforts pour apprendre d’autres langues locales, le Hmong par exemple qui n’a rien à voir avec le Lao ? | | | À: 321 · 31 janvier 2010 à 10:59 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 36 de 171 · Page 2 de 9 · 6 270 affichages · Partager Encore merci pour ce nouveau récit tout aussi passionnant que les deux autres. | | | À: 321 · 31 janvier 2010 à 16:12 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 37 de 171 · Page 2 de 9 · 6 258 affichages · Partager Extraordinaire récit, et surtout extraordinaire voyage.....
Je voulais juste y jeter un coup d'oeil, et 2h se sont passées à lire ce passionnant carnet. Seul regret, à te lire les decrire, on les imagine, on a envie de les voir, et on regrette l'absence de photos.
Merci et bonne route. | | | À: 321 · 1 février 2010 à 15:38 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 38 de 171 · Page 2 de 9 · 6 207 affichages · Partager Le dessin de ses yeux est d'une subtilité rare. - -- Combien de fois je me suis fait exactement la meme reflexion sur les yeux asiatiques!   | | | À: GeorgesOZ · 1 février 2010 à 20:09 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 39 de 171 · Page 2 de 9 · 6 195 affichages · Partager Autre chose, j’ai remarqué que tu parles Lao avec les gens que tu rencontres. Ça doit bien sur être la lingua franca (puisque tu pérégrines au Laos), mais est-ce qu’on le parle et comprend toujours ? As-tu fait des efforts pour apprendre d’autres langues locales, le Hmong par exemple qui n’a rien à voir avec le Lao ?
Salut Georges,
Je crois que j'ai beaucoup induit les lecteurs en erreur... En réalité je parle très très peu lao. Je n'ai acquis que le nécessaire "vital" et indispensable (pour me présenter, pour demander mon chemin, pour solliciter nourriture et hébergement, etc.). Et encore, je n'ai fait qu'accumuler un peu de vocabulaire et je ne sais pas construire les phrases...
Malheureusement je me contente de ces acquis et fais très peu d'efforts supplémentaires. Les raisons ? la fainéantise avant tout. Mais il est aussi très difficile de faire des progrès en lao parmi les minorités des villages isolés : parce que, dans leurs conversations quotidiennes, elles n'utilisent que leurs dialectes, et parce que, pour certaines d'entre elles, les Akha notamment, lorsqu'elles parlent lao c'est avec un accent et une prononciation "à coucher dehors" (syllabes hachées, etc.).
Bref, pour répondre à ta question : oui, les hommes parlent et comprennent généralement bien le lao, mais pas toujours les femmes qui souvent ne parlent et ne comprennent que le dialecte de leur ethnie.
Il y a néanmoins une région où le lao est parfois à peine compris : c'est la plus reculée de la province et vers laquelle je m'étais aventuré en 2008, le secteur extrême nord-est, la région de l'intersection des trois frontières Laos- Vietnam- Chine.
A + 321
Femmes Lolo
Image attachée: | | | À: Breiz77 · 1 février 2010 à 20:16 · Modifié le 11 oct. 2013 à 22:05 Re: Trafics d'opium et cætera, un mois à pied dans les montagnes du Nord Laos (province de Phongsaly) Message 40 de 171 · Page 2 de 9 · 6 192 affichages · Partager Salut Breiz',
Merci de ton message ! Tiens, j'ai regardé tes photos. Pourrais-tu me dire dans quelle région as-tu vu ces chevaux ?
A + 321 ("breizhois" de ma naissance jusqu'à mes 20 ans !)
Hommes Yao et pipes à eau
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