Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied 321 · 26 novembre 2006 à 15:31 · 27 photos 239 messages · 61 participants · 94 498 affichages | | | | 26 novembre 2006 à 15:31 · Modifié le 24 août 2025 à 0:39 Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 1 de 239 · Page 1 de 12 · 44 594 affichages · Partager Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à piedAux côtés des minorités ethniques montagnardes, les Akha, les Moutchi, les Poussang, les Khamu, les Hmong, les Yao et les Taï Lue
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« C'est en leur accordant notre attention que nous faisons apparaître des endroits merveilleux, et non en trouvant des endroits "vierges" qui nous émerveillent. » D. G. Haskell
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Lors de précédentes pérégrinations dans cette région du monde, après d'innombrables randonnées effectuées à la journée, j'entrepris finalement trois traversées un peu plus ambitieuses. D'abord un trajet d'une durée de cinq jours entre Vieng Phuka et Muang Long, un autre d'un peu plus d'une semaine entre Muang Long et Muang Sing - accédant à cette occasion à des villages des ethnies Khui, Akha et Hmong, via la montagne et à une époque où aucune piste ne reliait encore les deux premiers de ces bourgs de la province de Luang Nam Tha - puis un itinéraire en boucle de quatre ou cinq journées en amont de la ville de Phongsaly, dans la province du même nom, en direction des premiers groupes de villages Akha localisés dans le secteur.
J'égarai malheureusement assez rapidement les notes que je rapportai de ces premières expériences mais, au delà de ce regret, celles-ci confortèrent mon envie d'entreprendre désormais des périples plus engagés, tant au regard de leurs durées que des étendues de territoires parcourus. Le texte qui suit se présente donc, chronologiquement, comme le premier que je propose. Il résume un séjour de quarante-deux journées au Laos, dont trente-cinq de marche, seul, à pied et sans guide, au cœur des montagnes de la fascinante province septentrionale de Phongsaly, à la rencontre des innombrables minorités ethniques qui y résident, parmi lesquelles les divers groupes Akha - Nuqui, Nutchi, Eupa, Djepiah, Luma, Oma, Pouli Noy, etc. - ainsi que les Moutchi, les Poussang, les Khamu, les Hmong, les Yao et les Taï Lue. La totalité des nuits se déroulèrent en compagnie de ces villageois.
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TABLE- 18 & 19 septembre - Vientiane - La capitale- 20 & 21 septembre - Luang Prabang - La route- 22 septembre - Ban Phanasa - Les tuniques- 23 septembre - Ban Khouansi - Les foyers- 24 septembre - Ban Loupha - Les sentiers- 25 septembre - Ban Shika - L'alcool- 26 septembre - Ban Kioukhan Khao - Les ethnies- 27 septembre - Ban Souphsoy Khao - La fête- 28 septembre - Ban Likna - L'étape- 29 septembre - Ban Silé - Le chamanisme- 30 septembre - Ban Xiang - La hutte- 1er octobre - Ban Sakhan - L'opiomanie (1)- 2 octobre - Ban Lahang - L'opiomanie (2)- 3 octobre - Ban Khaoso - Le ya-baa- 4 octobre - Ban Likna - La police- 5 octobre - Phongsaly - Le commerce- 6 octobre - Ban Mohan Taï - La nature- 7 octobre - Ban Vanaïkho - La boue- 8 octobre - Ban Sumpoy Neu - Le massage- 9 octobre - Ban Sumpoy Neu - Les animaux- 10 octobre - Ban Sumpoy Neu - Les trafiquants- 11 octobre - Ban Poutcha Khao - Les crétins- 12 octobre - Ban Poutcha Khao - L'intimité- 13 octobre - Ban Pamlan Khao - Les vautours- 14 octobre - Ban Ouychoun - Les aigrettes- 15 octobre - Ban Soulane Noy - La rivière- 16 octobre - Ban Poukhoua Khao - L'argent- 17 octobre - Ban Nanoy - Le retour- 18 octobre - Ban Nanoy - La cabane- 19 octobre - Ban Nongfeu - Les bêtes- 20 octobre - Ban Moukhang - L'eau- 21 octobre - Ban Moukhang - Le coton- 22 octobre - Ban Moukhang - L'habitat- 23 octobre - Ban Kioukho - La riziculture- 24 octobre - Ban Nangoy Kho - La veillée funèbre- 25 octobre - Boun Neua - Les obsèques- 26 octobre - Oudomxaï - Le bordel- 27 octobre - Luang Prabang - La mixité- 28 octobre - Vientiane - Le transport- 29 octobre - Vientiane - La fin Image attachée: | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:32 · Modifié le 5 août 2025 à 23:44 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 2 de 239 · Page 1 de 12 · 44 542 affichages · Partager 18 & 19 septembre - VientianeLa capitale
Des cinq dernières années, je ne m'étais plus une seule fois donné la peine de transiter par Vientiane, la flegmatique capitale du Laos, l'évitant dès lors soigneusement, afin de pouvoir me rendre plus rapidement - et donc surtout d'y disposer de plus de temps - dans les arrière-pays lointains, au cœur des régions montagneuses et des épaisses forêts sauvages, en direction des villages les plus isolés, les plus préservés d'un point de vue traditionnel. Très peu de choses ont toutefois changé depuis lors, ici en ville, si ce n'est, comme partout ailleurs, que les inégalités sociales et économiques se creusent toujours davantage. Le trafic routier s'y montre par ailleurs sans doute désormais un peu plus dense, et on peut surtout y observer une circulation de véhicules 4x4 sans cesse grossissante, laissant voir passer des modèles particulièrement imposants, rutilants, auprès desquels ceux qui commencent à faire leur apparition au sein de nos agglomérations occidentales feraient presque pâle figure. Des téléphones portables dans beaucoup plus de poches également, évidemment, puis un nombre continuellement croissant de commerces et autres petites affaires, la plupart aspirant semble-t-il à des ambitions bien modestes, du moins s'agissant de ceux communément visibles aux yeux du touriste. À ce sujet, il est toujours aussi surprenant de constater, ici comme dans l'ensemble des bourgades de provinces, la multitude de détaillants proposant tous exactement les mêmes séries d'articles, les mêmes objets, les mêmes modèles.
Le Laos cependant se transforme, la mue s'opère certes lentement, même très lentement, mais indéniablement. Petit à petit, bien que ce soit accordé avec parcimonie et circonspection, les autorités communistes "lâchent du lest". Il faut dire qu'elles disposent à portée de regard - juste sur l'autre rive du fleuve Mékong - de l'exemple de la Thaïlande voisine et de son développement récent fulgurant, sans doute d'ailleurs trop brusque, et donc des dommages qu'il a laissés dans son sillage. Ces despotes rouges souhaitent alors peut-être tâcher d'éviter de reproduire chez eux les mêmes erreurs, mais aussi de ne pas perdre le contrôle, leur contrôle, strict, autoritaire, inflexible, sur l'ensemble de la vie politique et économique du pays. En conséquence ils prennent leur temps et continuent, après maintenant plus de trois décennies d'un pouvoir exclusif, sans partage, à tenir fermement en main ce pays et sa population. Un de leurs outils, visibles de manière tangible pour le touriste, est incarné par le couvre-feu des lieux nocturnes. Imposé à 23 heures 30, à 23 heures 31 au plus tard, ceux-ci closent tous leurs portes.
Pour nous autres visiteurs de bref passage, à part quelques petites actions de bas étage, la corruption, pourtant omniprésente à tous les échelons de la société, reste relativement peu perceptible au quotidien. On n'atteint en effet pas ici le degré de décomplexion du Cambodge voisin. Là-bas par exemple, circulant sur les routes et les pistes, les conducteurs, qu'ils se trouvent aux volants de véhicules privés ou publics - voitures, camions, bus, simples scooters même parfois - se contentent à peine de ralentir lors du dépassement d'un poste de contrôle pour jeter, à travers leur fenêtre, les quelques billets exigés, froissés en boules, qui atterrissent alors plus ou moins loin des deux ou trois plantons se tenant là, sur le bas-côté, le plus souvent paresseusement avachis dans des hamacs tendus entre un arbre et leur guitoune. Mais, même si cela s'affiche donc ici, au Laos, d'une manière beaucoup moins perceptible pour un observateur étranger, il ne fait aucun doute que tout le monde s'avère cependant susceptible de payer à un moment ou à un autre, et que cela peut subvenir dans tous les contextes et à toutes les strates de la société. Pourront ainsi potentiellement y être confrontés aussi bien l'étudiant désireux d'assurer l'obtention de son diplôme, le citoyen lambda s’attelant à une démarche administrative quelconque, le petit ou le gros entrepreneur en demande d'autorisations spécifiques, le commerçant en attente de pouvoir faire circuler des marchandises, le restaurateur ambitionnant de maintenir son activité, etc. Parti unique, élections verrouillées, très rares médias - tous étatiques et outils d'une propagande éhontée - interdiction des manifestations, autocensure. Bref, la révolution n'aura ici pas lieu demain, ni même après-demain.
Ainsi, après pourtant cinq années d'absence, très peu d'évolutions et de changements sont finalement constatables et visibles de manière manifeste dans la nonchalante capitale du Laos, et surtout pas au sein des organisations ou administrations publiques. Le touriste par exemple, s'il souhaite faire proroger son visa, aura la joie de visiter les bureaux des services de l'immigration. Il s'agit là d'un très modeste - et définitivement vétuste - bâtiment de deux étages, avec sa salle d'accueil du public implantée au rez-de-chaussée, un local au charme suranné et emblématique de l'ensemble des administrations du pays : peintures usées, voire décapées, salissures irrécupérables sur les murs, mobiliers spartiates et érodés, armoires et casiers dégingandés dans lesquels s'amassent et d'où débordent même des piles de dossiers poussiéreux et des liasses de documents défraîchis et jaunis. Toujours pas la moindre trace d'un ordinateur à cet étage inférieur. En revanche des tampons disponibles en abondance, car tamponner constitue ici une tâche récurrente. Une table, deux chaises et un mobilier de rangement rare - mais suffisant toutefois pour autoriser une large accumulation de papiers - occupent chacun des boxs en bois qui s'alignent de part et d'autre de ce hall, et dans chacun desquels est disposé un guichet de réception du public, simple embrasure pratiquée dans une vitre par ailleurs le plus souvent fêlée. Dès l'ouverture le matin, la télévision, suspendue en hauteur dans un coin, est allumée, et un vieux billard bancal au tapis usé jusqu'à la corde occupe une partie de l'espace restant libre, entre les deux rangées de guichets. Si on s'y rend l'après-midi, il arrive qu'il faille réveiller le fonctionnaire tamponneur, effondré sur son siège, accablé de chaleur sous un ventilateur brassant laborieusement un air lourd.
Pas loin de là, le long de l'avenue longeant le Mékong, le palais présidentiel est gardé par deux ou trois bleusailles. Dès 10 heures du matin, il y en a au moins un d'endormi, si ce n'est dans sa guérite, alors à l'ombre d'un arbre, dans le petit parc au gazon décapé situé de l'autre côté de la chaussée, la kalachnikov négligemment déposée près de lui.
Des élections législatives ont eu lieu en mai dernier, la "nouvelle" chambre a une fois de plus approuvé le remaniement des mêmes représentants au pouvoir et la "nouvelle" assemblée a décidé de la composition du "nouveau" gouvernement. Ainsi en va-t-il de la vie politique au Laos depuis plus de trente ans.
À Vientiane, humble capitale du pays, des bâtiments tout juste neufs se font déjà vieux, d'autres n'ont pas d'âge. Quelques rues encore caillouteuses, et même certaines de terre, subsistent à ce jour en plein centre. Non loin, de petites friches urbaines, vertes et marécageuses. Des travaux publics modestes mais interminables ou inachevés et qui impliquent qu'il y a toujours, lorsque l'on s'y déplace à pied, un quelconque obstacle à contourner, un trou béant, un caniveau ouvert, un monticule de terre ou de pierres, une chaussée ou un trottoir éventré, quelques matériaux abandonnés çà et là. Un vaste marché central de produits frais, apocalyptique, est implanté juste derrière un bâtiment construit en dur, dans lequel nous autres touristes nous arrêtons la plupart du temps pour nos emplettes. Ce ne sont en revanche là-bas, étalés sur une superficie de peut-être un hectare au total et à travers un improbable dédale, une infinité d'étals posés à même le sol de terre, un capharnaüm abrité de mille bâches rafistolées, de tôles ondulées cabossées et même de vieilles nappes de nylon percées, suspendues parfois à peine plus d'un mètre cinquante du sol. Je me suis promis de m'y rendre un après-midi, durant le bref mais intense déluge que l'on essuie encore presque quotidiennement ici en cette fin de saison des pluies, simplement afin d'y prendre la mesure du désastre. Il est déjà aisé de deviner que les quelques briques ou planches de bois régulièrement jetées au sol doivent alors opportunément aider, en ces moments fatals, à franchir les plus importantes mares d'eau stagnante et de boue.
Voilà un petit peu de Vientiane, apathique, engourdie et paresseuse. Le touriste s'y ennuie rapidement, n'y dénichant pas grand-chose à y faire ou à visiter. Un charme rétrograde cependant, voire désuet. Quelques rares mais belles pagodes toutefois, avec leurs nuées de moines et moinillons en robes safran.
On s'y déplace en songteaws, camionnettes dont les bacs arrière ont été aménagés pour les transports collectifs, ou en tuk-tuk fumant et pétaradant, fameux tricycles à moteur exploités pour les transports privatifs, et dont les chauffeurs, qui stationnent à presque chaque angle de rue, ne manquent jamais de héler le falang de passage, l'étranger, le Blanc occidental, à condition qu'ils ne se soient pas assoupis un moment dans les minuscules hamacs qu'ils tendent tous à l'arrière de leurs engins. Il continue aussi d'y circuler un nombre honorable de samlors, les vélo-taxis à trois roues équipés d'un siège passager latéral ou arrière. Les conducteurs parviennent en effet encore, presque sans risque, à se faufiler parmi les engins motorisés, mais sans doute désormais pour plus très longtemps. Calme, très calme Vientiane.
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20 & 21 septembre - Luang Prabang & OudomxaïLa route
Doucement, on se remet des chocs temporel, alimentaire, climatique, et en définitive physiologique. Comme d'habitude, cela perturbe un peu l'organisme au début, mais tout s'améliore ensuite assez rapidement. En somme une simple question d'acclimatation générale, qu'il faut espérer pouvoir atteindre sans trop tarder. Départ, en direction désormais de l'extrême nord du pays. Trois journées de bus seront au total nécessaires pour parvenir à destination, avant de pouvoir enfin poursuivre à pied, dès lors durant plusieurs semaines consécutives. Pour couvrir les deux premières étapes motorisées de ce parcours, qui permettent de rejoindre la petite ville d'Oudomxaï, la route se présente dans un état acceptable, mais s'avère en revanche en permanence excessivement sinueuse. Aussi, malgré l'exaspérante lenteur de nos déplacements - il ne faut en effet pas espérer franchir une vitesse moyenne supérieure à trente-cinq kilomètres à l'heure - des enfants et des femmes lao, trop peu accoutumés aux longs trajets en transports routiers, sont au supplice, fréquemment pris de nausées, le spectacle des crises de vomissements des uns et des autres s'offrant alors à intervalles réguliers.
La veille, entre Vientiane et Luang Prabang, nous avons assisté à pas moins de deux accidents de véhicules, et entrevu à ces occasions deux macchabées. Le premier de ces accidents routiers consista en une banale collision frontale entre deux voitures 4x4. Les conducteurs, inexpérimentés, ne savent pas bien appréhender les virages. Plus loin, parvenus à hauteur du deuxième accrochage, nous n'avons pas pu distinguer un des véhicules impliqués puisqu'après une probable embardée, il avait plongé au fond du ravin adjacent. Une quarantaine d'hommes, tous de l'ethnie Hmong, se tenaient accroupis là, silencieux, à distance respectable d'un corps, déposé au bord de la chaussée et recouvert de chiffons maculés de sang. Visiblement un paysan d'un village proche qui ne devait rien faire de plus que marcher le long de la piste.
Une seule nuit à Luang Prabang, la capitale royale révolue du pays. S'y admirent des dizaines d'anciens temples bouddhistes exceptionnellement bien préservés, pour la plupart même toujours en activité à ce jour et, paraît-il, particulièrement pittoresques et séduisants mais que je n'ai tout de même encore jamais pris le temps de visiter - après pourtant un certain nombre de passages dans le secteur - perpétuellement avide de rejoindre le plus rapidement possible la ruralité, les montagnes, les forêts, les minorités ethniques de l'extrême nord. Luang Prabang, une modeste bourgade, néanmoins de loin la plus touristique du pays, et pour cause, promue par l'UNESCO - je veux dire inscrite au patrimoine mondial de l'humanité par ce dernier - et donc dès lors mise sous cloche, en voie de muséification forcée. À Oudomxaï en revanche, le soir suivant, nous ne sommes déjà plus que trois ou quatre touristes au total, et demain, lorsque je serai parvenu dans la province septentrionale de Phongsaly, il est fort probable que j'y serai cette fois le seul. C'est enfin de là que je pourrai débuter mes pérégrinations, que j'entamerai mon vrai départ. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:32 · Modifié le 5 août 2025 à 12:15 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 3 de 239 · Page 1 de 12 · 44 490 affichages · Partager 22 septembre - Ban PhanasaLes tuniques
Toujours en direction du nord, c'est à partir d'Oudomxaï que les choses deviennent véritablement intéressantes, tant le potentiel d'exploration de la région, à ce jour pourtant totalement inexploité, s'annonce vaste et foisonnant. Grâce à différents repérages géographiques assez méthodiquement effectués autrefois entre les bourgs d'Oudomxaï et de Phongsaly, il m'est désormais possible de tenter de pénétrer plus avant vers les arrière-pays de ces contrées, d'abord via des pistes marginales, puis surtout de vagues sentiers pédestres non cartographiés. Fascinante et mystérieuse province de Phongsaly, la plus septentrionale du Laos, nichée au bout du nord, enclave davantage tournée vers la Chine et le Vietnam voisins - entre lesquels elle s'insère comme un coin - que vers l'intérieur même du pays. Hier, entamant ma troisième journée de transport requise pour s'y rendre depuis Vientiane, la petite route de campagne s'est rapidement transformée en une simple piste de terre et de cailloux, chaussée chaotique, sèche, saturée de poussière, dont d'épais nuages soulevés par le passage de notre bus antédiluvien étaient continuellement recrachés dans l'habitacle, puisque sous la fournaise nous ne pouvions jamais supporter bien longtemps de voyager en conservant les fenêtres obstruées. Puis, bien que l'après-midi fût déjà nettement avancée, j'ai demandé au chauffeur de m'abandonner dans un endroit sans doute improbable, au milieu de nulle part, à la croisée d'une petite piste secondaire, dont j'avais autrefois précisément répertorié la position. Naturellement, il n'a pas même paru ne serait-ce que soupçonner ma démarche ni mes intentions. Mieux, il fut d'abord convaincu que je faisais erreur, insistant alors ardemment pour que je poursuive avec lui l'étape, au moins jusqu'au prochain bourg, pour laquelle j'avais d'ailleurs payé la totalité du coût, tant c'eut été peine perdue, ce matin au départ d'Oudomxaï, de tenter de lui indiquer le vague terminus dont je souhaitais bénéficier. Face à mon obstination il m'a néanmoins finalement déposé là, à la stupeur générale des autres passagers, nombreux à me questionner sur mes projets, et tâchant eux aussi de me retenir. Loyal, le chauffeur m'a même remis quelques milliers de kips, pour remboursement du prix de la partie du trajet que je n'allais donc pas effectuer.
Cette piste auxiliaire, qu'aucun transport régulier ne sillonne encore à ce jour, devrait, selon mes prévisions, rallier la rivière Nam Ou, un affluent du fleuve Mékong, cours d'eau par ailleurs majeur et emblématique du nord du pays, localisé à peut-être cinquante ou soixante kilomètres en direction de l'est. Mon idée est d'atteindre cette rivière, mais en m'écartant d'ici là autant que possible de la piste, afin de consacrer quelques journées à déambuler, désormais à pied exclusivement, dans les montagnes environnantes et visiter ainsi plusieurs des villages qui y sont sans nul doute dispersés.
La région honore rapidement ses promesses puisqu'après un peu plus de deux heures de marche et une douzaine de kilomètres seulement, je traverse déjà un premier village, appartenant à un groupe de l'ethnie Akha. En ayant pourtant visité un certain nombre par le passé, c'est néanmoins toujours empli d'une belle dose d'émotion que j'approche ce type de hameaux, résolument rustiques, primitifs, "hors du temps", sommaires et isolés, bâtis en ne recourant jusqu'à ce jour qu'à des matériaux naturels directement issus de la forêt, bois, bambou, herbes à paillotes, feuilles de latanier, etc., et dans lesquels beaucoup de villageois - toutes les femmes, nombre d'enfants, moins les hommes cependant - arborent encore les tuniques vestimentaires traditionnelles caractéristiques de leur ethnie. La plupart des individus qui se tiennent en cet instant à l'extérieur de leurs huttes me repèrent alors qu'il me reste encore plus de deux-cents mètres à parcourir avant de les rejoindre, et je me rends compte que mon arrivée effarouche déjà quelques-uns parmi eux. Ainsi, une troupe de sept ou huit gamins qui s'amusaient à l'entrée du hameau s'égaille rapidement dans toutes les directions, abandonnant même là, dans la précipitation, les grosses toupies de bois avec lesquels ils jouaient à combattre. Presque simultanément, une ou deux femmes qui effectuaient je ne sais quelles tâches domestiques devant leurs huttes s'y engouffrent prestement à mon approche, puis s'y cloîtrent. Toujours inévitablement un peu déroutants sur le coup, je suis tout de même désormais largement accoutumé à ce type d'accueils, et je sais depuis longtemps qu'il ne faut pas s'en formaliser car ils ne signifient en aucun cas que le visiteur ne soit pas le bienvenu. Les villageois, plus exactement les femmes et les enfants donc, surtout si aucun homme ne se tient à leurs côtés au même instant, restent en effet, au moins dans un premier temps, toujours extrêmement craintifs, à l'évidence également suspicieux, tant ils ne peuvent saisir les motifs d'une telle improbable apparition, et tant le concept de tourisme, chez eux, dans leur "misérable" village - qui ne peut sans doute à leurs yeux pas représenter le moindre intérêt pour un visiteur étranger - doit leur paraître insondable, incompréhensible, inaccessible.
Comme souvent, il m'a suffi d'apercevoir, durant une seule fraction de seconde, la tunique traditionnelle caractéristique portée par une des femmes du lieu pour pouvoir sans difficulté deviner à quel groupe ethnique se rattache l'ensemble des habitants du village, les attributs vestimentaires des uns et des autres de ces groupes composant en effet des marqueurs identitaires à la fois éloquents et déterminants - je disposerai ces prochains jours de maintes occasions de décrire plusieurs de ces attributs. Celui-ci appartient, ainsi que probablement quelques autres localisés dans les environs proches, aux Akha Djepiah. C'est la toute première fois que je rencontre cette population, et tout juste en ai-je découvert quelques représentations photographiques cette année dans une publication. Il est probable que ce groupe ethnique, particulièrement minoritaire dans le pays, se restreigne à une aire d'habitat pas plus étendue que quelques dizaines de kilomètres carrés.
Presque toujours trop hâtivement désignées et réunies sous cette unique appellation, les populations Akha implantées au Nord Laos composent en réalité une véritable "nébuleuse ethnique" de groupes nettement différenciés les uns des autres. D'ailleurs, bien que tous soient originellement issus d'une aire géographique à la fois commune et vaste - un très large territoire du monde tibéto-birman - ils ne se reconnaissent néanmoins eux-mêmes la plupart du temps ni faisceau culturel commun ni affinité filiale, et ont en effet préservé chacun des identités culturelles fortes et caractéristiques, se mêlant par exemple socialement très peu, et surtout pas matrimonialement. On compte ainsi parmi les nombreux Akha résidant dans la région, les Luma, les Nuqi, les Pouli Nyai, les Pouli Noy, les Nutchi, les Oma, les Pala, les Djepiah, les Kopien, les Botche, les Tchitcho, les Chapo, les Eupa, et d'autres encore.
Ce village, désormais implanté en bordure de piste, et donc bien plus aisément accessible que beaucoup d'autres - qui pour leur part s'atteignent via d'étroits sentiers forestiers de collines et de montagnes - est un hameau transmigré, c'est-à-dire qu'il a été déplacé, il y a de cela plus ou moins longtemps, sous les "encouragements" des autorités du pays. Conséquence d'une politique affichée d'intégration des minorités ethniques à la nation en vigueur depuis déjà plusieurs années, il s'agit aussi, de fait, en incitant de la sorte ces populations à se rapprocher des voies de communication et des plaines, de rendre les villages isolés mieux administrables, mieux contrôlables. Sous des prétextes accusatoires de destruction de la forêt avec leurs essarts, appelés ici rays - les emblématiques cultures de friche sur abattis-brûlis que je décrirai plus loin - ou encore de production de drogues opiacées, ces villageois déplacés ne peuvent ainsi définitivement plus agir "hors des radars" des autorités. Même si nombre de transmigrations se sont par le passé avérées constituer finalement des échecs notoires - ayant par exemple provoqué le mouvement vers les plaines de populations montagnardes pourvues d'organismes résolument inadaptés au climat saturé d'humidité qui y règne, ou encore ne sachant, faute de connaissance des techniques agraires requises, pratiquer la riziculture irriguée que ces terres requièrent - elles sont aussi indéniablement parfois à l'origine de quelques avantages.
Par exemple, alors que rares sont les villages montagnards bénéficiant de la présence d'une école - cependant, lorsqu'il en existe une, pas plus de vingt-cinq pour cent des enfants en profitent en moyenne, pour deux à trois heures de classe par jour et durant quelques semaines par an seulement - ce village Akha Djepiah de Ban Phansa est en voie "d'éducation". La première hutte que je dépasse, précaire cabanon de bois et de bambou ouvert à tous les vents et implanté légèrement à l'extérieur du hameau, fait office d'école. Une jeune institutrice Lao Loum - l'expression Lao Loum désigne les Lao des plaines, c'est-à-dire les "vrais" Lao - a été dépêchée jusqu'ici pour tâcher d'instruire les villageois, tout du moins tenter de leur inculquer quelques rudiments d'alphabétisation lao. Pour l'heure, elle dispense un cours de lecture à un groupe d'une trentaine d'adultes, composé pour la plupart de femmes, mais incluant également trois hommes, tous assis là, sur des bancs brinquebalants dont les piétements, simples tronçons de bois mal dégrossis, ont été directement plantés dans le sol de terre battue. Les hommes se rangent tous les trois, sans aucun doute possible à mes yeux, du côté des opiomanes. Cette caractéristique s'avère en effet toujours immédiatement détectable de par les allures et les accoutrements immuablement négligés que ces individus adoptent, mais surtout à la vue des physionomies générales, qui donnent l'impression de faire face à des personnes littéralement cachectiques. Le tableau offert par ce groupe de femmes Djepiah, toutes vêtues de la tunique traditionnelle emblématique de leur ethnie et se tenant à ces places habituellement dévolues aux enfants, détonne tout autant, et figure même presque de manière surréaliste. Sans conteste, il faut dire que ces tuniques se montrent à elles seules singulièrement surprenantes d'originalité - voire d'excentricité - pour un observateur occidental.
Taillées dans de la grosse toile de coton de couleur indigo - étoffes que ces femmes confectionnent elles-mêmes en intégralité, depuis la culture de la plante jusqu'à la teinture, en passant par nombre d'étapes de préparation des fibres et de tissage, un long et laborieux processus que je décrirai sans faute un jour prochain - ces tuniques se composent d'une jupe très courte tombant au-dessus des genoux, d'un "haut" ne recouvrant guère plus que la poitrine, puis d'une ample veste à manches longues, toujours portée ouverte. Ces deux dernières pièces vestimentaires sont largement décorées, sur le col et aux extrémités des manches pour la veste, et de manière presque exhaustive pour le "haut", de bandes de tissu industriel coloré, bleu, vert, rouge et blanc, cousues. Mais, plus que tout chez les Akha Djepiah, ce sont les coiffes féminines qui se montrent particulièrement singulières et originales. Sortes de bonnets coniques taillés dans la même toile de coton indigo que le reste de l'habillement, ceux-ci s'inclinent légèrement vers l'arrière de la tête et laissent ainsi apparaître un bandeau frontal indépendant orné de six à dix pièces de monnaie percées et solidement attachées là avec du fil. Autre détail, plutôt amusant cette fois, a trait aux longues chevelures de ces femmes, qui retombent sur les côtés mais dont les extrémités sont relevées et réinsérées sous les bonnets de toile, composant alors comme de drôles "d'oreilles" animales, pendantes, à l'allure un peu "canine". L'ensemble de ces tuniques est en outre agrémenté, notamment sur les coiffes mais également suspendus au cou et à la ceinture, d'une abondance de colliers de perles et de graines, de pompons et de floches de laines colorés, ainsi que de pièces de monnaie supplémentaires cousues çà et là, pour la plupart des anciennes piastres indochinoises françaises en argent, mais aussi des spécimens plus contemporains et plus locaux - en tout cas moins exotiques - des monnaies birmanes, thaïes, chinoises pour les plus fréquentes. Comme pour ajouter encore un peu d'originalité à leur apparence physique générale, nombre de ces femmes mâchent de la noix d'arec, ce qui a pour effet de provoquer une coloration permanente de leurs cavités buccales et dentitions d'une teinte sombre et dense oscillant entre le noir et l'orangé, en passant par toutes sortes de nuances proches du rouge, leur conférant alors d'étranges sourires. Enfin, presque toutes ces femmes se déplacent continuellement pieds nus et plusieurs d'entre elles, communément celles qui allaitent un enfant, vont et viennent, vaquent à leurs occupations, avec un ou les deux seins laissés dévoilés.
J'échange quelques mots avec l'institutrice lao mais ne m'attarde pas là trop longtemps car, malgré leur nombre, je perçois nettement que j'intimide ces femmes, qui paraissent devant moi comme des bêtes apeurées, se tenant pour la plupart tête baissée, osant à peine me jeter quelques coups d'œil furtifs. Du côté des hommes, représentés ici en minorité mais surtout apathiques, ils s'avèrent définitivement inaptes à prendre en main la situation. C'est bien là la toute première fois, en pourtant maintenant plusieurs mois cumulés passés au Laos, que j'observe des adultes prendre une part active à un cours d'éducation scolaire. À ce sujet il faut noter que, au sein des minorités ethniques montagnardes, il est fréquent que les femmes aient pu, de toute leur existence, n'acquérir que quelques rares mots de langue lao - des paroles que de plus elles prononcent avec des accents et des élocutions résolument improbables - un vocabulaire extrêmement restreint leur permettant tout juste d'aller vendre quelques produits de cultures ou de cueillettes aux habitants du bourg de plaine le plus proche, tout du moins pour celles dont le village ne s'en trouve pas trop distant. Lorsqu'on les aperçoit là-bas, généralement tôt le matin, elles ne sont que des silhouettes furtives, presque fantomatiques, l'air souvent désemparé, semblant toujours désirer plus que tout de regagner au plus tôt leurs hauteurs.
Je quitte donc cette école, aussi rurale que rustique, et m'engage dans le village. Mon laïus de présentation est depuis longtemps parfaitement rodé, le plus urgent consistant à rapidement rassurer les villageois sur le fait que j'arrive bien seul. Si je ne m'y attache pas tout de suite, ce sera en effet toujours immanquablement la toute première question qui me sera adressée par les montagnards, quel que soit leur groupe d'appartenance ethnique, et généralement d'une manière lapidaire, simplifiée, comme pour s'assurer que je comprenne bien et promptement ce qui m'est demandé. « Paï pou dio bô ? » , Vas-tu seul ?, voire uniquement « Pou dio ? », Seul ?, interrogations presque toujours accompagnées du signe de l'index levé pour bien appuyer le propos. Il s'agit d'ailleurs là d'une question qui me sera assurément posée à plusieurs reprises dans un même village, en réalité par presque chacun de mes interlocuteurs, comme si l'éventualité que plusieurs étrangers puissent surgir simultanément et inopinément à ma suite dans un hameau pouvait plus que tout inquiéter les villageois. Deux ans auparavant, alors que je venais tout juste de parvenir dans un village de l'ethnie Hô particulièrement isolé, j'avais eu la très mauvaise idée de vouloir commettre une plaisanterie à ce sujet, et de répondre cette fois-là à cette sempiternelle question par un « Bô, bô, siip ha khûn paï ! », Non, non, quinze personnes arrivent ! Une blague que je me suis promis de ne plus jamais renouveler par la suite, tant elle avait fortement dérouté et même troublé mes hôtes.
Il est par ailleurs à ce stade inconvenant, et à vrai dire tout à fait inapproprié, que je m'adresse directement et en premier lieu à une femme, tant ma survenue inattendue en ces endroits peut ainsi les décontenancer. Il est du reste fréquent que je les aperçoive s'éloigner - voire partir s'enfermer dans leurs huttes - à ma simple apparition, comme si elles souhaitaient de la sorte s'assurer suffisamment tôt de prévenir toute éventualité de confrontation avec ma personne. Si en certaines occasions je dois pourtant de mon côté me risquer à les solliciter, et que d'aventure aucun homme ne semble présent à cet instant dans les parages, c'est entouré de maintes précautions que je m'y prends, en les interpellant tout en veillant par exemple à maintenir une large distance physique entre nous. Il arrive même parfois que, bien que trois ou quatre d'entre elles soient réunies près d'une hutte, je sens que je ne peux pourtant pas, là non plus, m'aventurer à effectuer un seul pas dans leur direction si aucune présence masculine ne se montre à leurs côtés, au risque alors plus que probable de les effaroucher. Quant aux enfants, la plupart fuient presque toujours se cacher je ne sais où tandis que j'ai à peine pénétré dans les enceintes des villages. Leur curiosité l'emportant, ils réapparaissent cependant généralement sans tarder, notamment dès que j'ai finalement approché un ou plusieurs adultes et que nous avons entamé un dialogue. À ces derniers, une fois qu'ils se soient assurés que je suis bien seul, je peux commencer par exposer rapidement mes intentions, c'est-à-dire expliquer d'où je viens et où je projette de me rendre par la suite, du moins s'ils ne me l'ont pas déjà demandé. En effet cette autre question, « Paï saï ? » , Où vas-tu ?, compose elle aussi une grande incontournable, faisant souvent même office de salutation, avec une supplémentaire qui est « Kin khao bô ? » , As-tu mangé ? Parvenu à ce stade, si j'ai décidé de faire halte là pour la nuit, soit je sollicite directement mes interlocuteurs pour qu'ils m'hébergent - et ils me désignent alors le plus souvent la hutte du nay ban, c'est-à-dire du chef du village - soit je n'annonce rien et entame nonchalamment une déambulation à travers le hameau afin de repérer une famille qui m'apparaîtrait particulièrement amène et accueillante. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:33 · Modifié le 5 août 2025 à 12:14 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 4 de 239 · Page 1 de 12 · 44 489 affichages · Partager 23 septembre - Ban KhouansiLes foyers
Mal dormi, sur une de ces étroites couchettes d'invité, close, dans un réduit de la dimension d'un placard, grossièrement confectionné en claies de bambou et au sol simplement recouvert d'une natte de vannerie qui entièrement l'occupait. Pas de paillasse, rien de plus que quelques planches de bois en guise d'amortisseurs. Si je ne m'y recroquevillais pas, c'est au choix ma tête ou mes pieds qui venaient buter contre les parois. De plus, j'ai eu sensiblement froid en fin de nuit, alors contraint de me blottir sous l'unique et fine couverture dont je disposais. Le repas de la veille s'était en outre présenté extrêmement frugal - se résumant à des pousses de bambou bouillies, quelques herbes et du piment pilés pour accompagner le riz. Le contact avec mes hôtes fut en revanche aisé et très heureux, tout au long de la soirée. Les gamins ont même finalement presque dominé leurs appréhensions - j'ai ce matin pu obtenir de deux fillettes qu'elles posent pour une photo - et les adultes, comme à l'accoutumée, ont laissé libre cours à leur habituelle dévorante curiosité mêlée d'une distanciation respectueuse. Il est indéniable cependant, et j'en ai fait le constat depuis bien longtemps déjà, que plus on a le désir de côtoyer intimement des populations étrangères, plus on se rend compte alors de l'absolue nécessité de maîtriser un minimum de leurs langages pour pouvoir en retirer quelque chose de constructif et de rassasiant, mes trop faibles connaissances du vocabulaire lao ne suffisant malheureusement pas, loin s'en faut, à assouvir ces appétences intellectuelles. De plus, c'est sans compter le fait que lorsque les minorités ethniques font elles-mêmes usage de cette langue lao officiellement en vigueur dans le pays - étant acquis qu'au quotidien elles emploient exclusivement leurs dialectes propres - c'est toujours en usant de prononciations et d'accents improbables, ce qui désavantage encore substantiellement la compréhension pour une oreille peu exercée.
Départ pour Ban Khouansi - le mot ban (prononcer "banne") désigne le village - autre hameau aperçu hier depuis la piste, agrippé au loin sur un flanc de montagne, celle-ci par ailleurs entièrement ensevelie, comme toutes celles de la région, sous une épaisse couverture forestière. Il me faut dorénavant quitter le cours de cette piste pour m'engager dès lors sur un sentier, dont je me suis fait indiquer la localisation précise par mes hôtes la nuit précédente. Lorsqu'on a, comme ici - bien que cela se présente en réalité assez rarement au cœur de tels environnements forestiers - la possibilité d'apercevoir très tôt le village de destination, l'accès en paraît le plus souvent a priori extrêmement aisé et simple, et semble lui-même pouvoir s'atteindre en un temps relativement restreint. Descendre, remonter, descendre à nouveau puis remonter une dernière fois, non, cela semble définitivement ne présenter aucune difficulté majeure, un délai d'une heure devant tout au plus suffire pour le rallier. Généralement il en faudra pourtant au bas mot le double, ou plus encore, cela dépendant notamment du nombre d'erreurs de parcours que l'on pourra commettre, inévitables dans de tels dédales de sentes et de traces qui s'avèrent en réalité devoir contourner, ici un monticule, là un ravin, que, vus de loin et de la hauteur d'où on les surplombait initialement, l'on avait négligés ou, plus souvent encore, même pas soupçonné la présence. Là, dans ce fouillis végétal, ce sont des passages dont l'étroitesse permet parfois à peine d'y maintenir les deux pieds côte à côte, et qui se faufilent tantôt entre de hautes herbes ou au milieu de fourrés denses, tantôt au travers de bosquets de bambou géant, enchevêtrements plus ou moins effondrés, ailleurs encore dans des zones boueuses ou sur des traces quelquefois si équivoques que l'on doute alors d'être demeuré sur le sentier adéquat ou de s'être inopportunément engagé dans une voie quelconque, vaguement ouverte par le bétail divaguant. Il arrive aussi qu'il faille traverser l'étendue d'une de ces minuscules rizières irriguées, assez communément implantées au fond des combes, là où la configuration du terrain a autorisé leur aménagement - la plupart des cultures étant toutefois situées sur les pentes - et il faut alors plus loin dénicher le passage plus ou moins obstrué qui permet de poursuivre le cheminement. La veille déjà, ressentant une certaine dose de gêne éprouvée par les villageois de Ban Phanasa face à ma survenue parmi eux, j'avais tenté une première fois de rejoindre ce second hameau, mais la journée étant bien entamée et le tracé des sentiers s'annonçant trop confus, j'avais finalement jugé plus prudent de rapidement faire demi-tour.
De même que la veille à celui de Ban Phanasa, Ban Khouansi est lui aussi un village de l'ethnie Akha Djepiah. Dans certaines des plus grandes huttes Akha, on peut disposer jusqu'à trois foyers de cuisson, parfois isolés les uns des autres - pas systématiquement cependant - par des demi cloisons de bois ou de bambou. Au sein des familles les plus démunies et des huttes les plus précaires, on ne peut toutefois le plus souvent apercevoir qu'un seul de ces foyers. Dans tous ces habitats, élevés sur pilotis et intégralement bâtis à l'aide de matériaux naturels issus de la forêt - bois, bambou et chaume principalement - il est primordial de se protéger des dangers que peuvent représenter les feux domestiques. Ainsi, ces foyers de cuisson ne sont bien entendu jamais posés à même les planchers, inflammables, mais contenus sur des sortes de caissons de bois emplis de terre tassée. Ces caissons sont généralement intégrés de manière à ce qu'ils affleurent avec le niveau du sol, ou sont disposés légèrement en surplomb, mais alors de jamais plus d'une vingtaine de centimètres environ. Le poids conséquent que composent ces structures, dont les côtés peuvent atteindre une longueur d'un mètre cinquante à plus de deux mètres, est compensé à ces endroits par un renfort des poutres porteuses, et éventuellement par l'adjonction d'un ou de deux pilotis supplémentaires positionnés sous la hutte. Les feux sont allumés directement à la surface de ces sortes de casiers chargés de terre damée - terre qui finit elle-même par cuire sous l'action répétée de la chaleur émise - et des trépieds métalliques ou de simples grosses pierres disposées là supportent le poids des woks et autres marmites en fonte ou en aluminium. Chacun de ces foyers est presque toujours surmonté d'une petite plateforme horizontale suspendue à la charpente, confectionnée avec des tiges de bois et de bambou et constituée même parfois de deux ou trois niveaux qui se superposent alors. On y dépose toutes sortes d'objets et ingrédients, d'origine végétale ou animale, comestibles ou non, que l'on souhaite fumer ou sécher. Il n'est pas toujours aisé de déceler ce qui s'y trouve tant tout cela se retrouve rapidement recouvert d'une épaisse pellicule de suie noire et opaque. Plus accessoirement, il semble aussi que ces plateformes visent à contenir les panaches d'étincelles qui, très régulièrement, fusent et s'échappent des flammes et qui donc, en venant buter là, présentent ainsi moins de risques de s'élever jusqu'au chaume des toitures. Toutefois, malgré ces quelques précautions, les menaces d'incendies accidentels demeurent naturellement importantes à l'intérieur de tels habitats et je reste étonné qu'il ne se produise pas plus d'incidents, n'ayant encore jamais aperçu de restes de huttes calcinées dans un village. C'est pourtant pour cette raison, et pour prévenir le risque de propagation d'un feu accidentel à l'ensemble d'un hameau, qu'il est fréquent que la totalité des greniers à riz, sortes de minuscules mais robustes cabanes elles-aussi élevées sur pilotis, soient regroupés un peu à l'écart des villages, généralement éloignés de quelques dizaines de mètres.
Lorsqu'une hutte dispose de plusieurs foyers de cuisson, il semble presque toujours que l'un d'entre eux soit plus spécifiquement dévolu aux usages des hommes, même s'il pourra être indifféremment utilisé par quiconque en cas de besoin. Les hommes n'étant en charge que de la préparation des viandes - celles-ci se faisant toutefois fort rares au quotidien - ils ne s'attelleront aux tâches culinaires qu'à ces occasions. Le plus souvent - mais je sais que cela se produit uniquement en raison de ma présence et je le regrette - nous mangeons séparément, les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre, ou alternativement, les hommes en premier lieu, puis les femmes et les enfants ensuite, qui prennent alors nos places et récupèrent les plats que nous avons à ce stade déjà largement entamés.
Un des foyers de la hutte dans laquelle je me suis ce soir invité affiche des proportions particulièrement imposantes. Il supporte un large wok de fonte dont le diamètre doit bien dépasser quatre-vingts centimètres. S'il peut occasionnellement être employé pour préparer l'alimentation des hommes - par exemple lors d'assemblées à caractère festif réunissant de nombreux convives - son usage au quotidien est plus spécifiquement dédié à la cuisson de la nourriture des cochons, et on le charge alors presque continuellement de toutes sortes de déchets récupérés et de végétaux, notamment de troncs de bananiers sauvages qui sont fréquemment rapportés de la forêt et que l'on hache préalablement. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:33 · Modifié le 5 août 2025 à 12:14 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 5 de 239 · Page 1 de 12 · 44 499 affichages · Partager 24 septembre - Ban LouphaLes sentiers
Mal dormi, à nouveau dans un "placard". La couverture que l'on m'avait cédée présentait cette fois une épaisseur honorable, mais force est de constater que reposer sur des planches disjointes demeure toujours autant inconfortable, ayant par ailleurs dû me contenter de mon sac en guise d'oreiller. Il est peu fréquent que je voie ce genre de recoin vaguement cloisonné prévu pour l'invité. Ailleurs, par le passé, le plus souvent et notamment parmi les groupes Akha, j'étais généralement accueilli sur le bat-flanc de repos commun des hommes, dont nous reparlerons ultérieurement.
Hier soir, un de nos voisins a abattu une chèvre, je ne suis cependant pas parvenu à en connaître le motif, entendu que ce type d'événement, en aucun cas anodin, ne peut être impromptu. À ma demande, l'on a bien tenté de me l'expliquer mais je n'y ai strictement rien saisi, mon pauvre vocabulaire n'y suffisant malheureusement pas. Le père de ma famille hôte et moi-même fûmes invités pour le festin qui s'ensuivit. Nous nous y sommes ainsi régalés des abats bouillis de la bête, de purée de pousses de bambou, d'arachides grillées, de riz et de piments. Je ne dois toutefois pas me leurrer, la plupart des repas dont je profiterai les prochaines semaines seront, c'est certain, nettement plus frugaux.
Il ne fait aucun doute que les villageois ne saisissent pas pleinement les motivations qui me mènent ainsi à eux, avec mes incessantes pérégrinations d'un hameau à l'autre, et qui s'annoncent cette fois a priori pour une durée de plusieurs semaines d'affilée. Si ma présence ici ne va pas jusqu'à inquiéter les hommes, je suis persuadé qu'elle leur pose en revanche nombre de questions tant, je l'ai dit plus haut, l'idée et le concept de tourisme dans ces endroits peuvent difficilement leur apparaître intelligibles, voire cohérents. Une certaine dose de suspicion doit aussi, à coup sûr, effleurer les esprits, étant par ailleurs peu enclin à penser que les maigres explications que je tente parfois de leur exposer - notamment concernant le fait que je suis vivement intéressé par leurs cultures, par l'observation de leurs modes de vie et de leurs traditions - puissent les convaincre de quoi que ce soit. Pour tâcher d'y remédier un tant soit peu, je prends désormais systématiquement la peine d'informer rapidement mes hôtes, ainsi que la plupart des autres interlocuteurs que je rencontre à travers les villages, que je ne suis que de bref passage parmi eux, et que mon intention est de me remettre en route dès le lendemain, gageant que cela suffise à les apaiser et les assurer au moins de mes dispositions entièrement pacifiques, et surtout désintéressées.
Il me fut hier passablement laborieux de parvenir à amuser les gamins de ma famille d'accueil, une seule soirée ne suffisant pas toujours à briser la glace. C'est pourtant assez fréquemment par leur intermédiaire, me servant d'eux en quelque sorte, que je démontre rapidement et aisément aux adultes ma parfaite inoffensivité, et que ceux-ci finissent par "m'adopter", tout du moins par baisser la garde. Je suis néanmoins cette fois relativement surpris de cette attitude générale, plus ou moins distante, des villageois à mon égard, des conduites oscillants entre crainte respectueuse et bienveillance suspicieuse, si on peut s'exprimer ainsi. De temps à autre, le soir, alors que je suis occupé ici ou là, il m'arrive de capter des fragments de conversations furtives qui, à n'en pas douter - cela s'avérant notamment perceptible aux tons employés - ont trait aux motifs de ma présence en ces lieux.
Au départ de Ban Khouansi ce matin, les villageois avaient tâché de me faire comprendre qu'il serait peut-être problématique pour moi d'atteindre seul ma destination suivante - le hameau de Ban Loupha - sans risquer de m'égarer. J'avais toutefois jugé qu'ils exagéraient la difficulté, et que ce n'était qu'en raison de la description que je leur avais livrée de mon parcours de la veille qu'ils doutaient désormais de mes capacités. J'avais donc tout de même décidé de reprendre le chemin sans l'aide d'autrui, sachant qu'en tout état de cause il me restait toujours la possibilité de faire demi-tour si je devais faire face à un quelconque embarras. Finalement j'eus la chance qu'un homme, accompagné de son gamin, s'en aille au même moment vers ses rays - les rays sont des parcelles défrichées, incendiées puis cultivées temporairement en forêt, j'en reparlerai plus précisément ultérieurement - qui étaient visiblement localisés quelque part dans les environs de mon propre itinéraire. Nous avons donc quitté le village simultanément, et j'ai ainsi pu opportunément profiter de leur compagnie à tous deux, et bénéficier notamment des larges connaissances de l'homme concernant la géographie de la région. Plus tard, alors que nous étions parvenus à une bifurcation où nous devions nous séparer, mon guide improvisé fut d'accord, après quelques palabres et négociations, pour continuer à m'accompagner jusqu'au prochain village. Je me doutais toutefois bien que le gamin, âgé de pas plus de cinq ans, bien que jusque là il gambadait courageusement et même très énergiquement, pieds nus sur les sentiers escarpés, transportant pendant tout ce temps lui-même, et avec fierté, une petite houe proportionnée à sa taille, n'irait pas beaucoup plus loin, en tout cas pas jusqu'à ma destination, annoncée à quelques heures de marche supplémentaires. Alors, à ma grande stupéfaction, son père l'a passagèrement "abandonné" non loin du chemin, l'a littéralement caché au cœur d'un épais fourré, dans lequel il a dégagé puis recouvert de branches et de feuillages une petite aire. Là, après lui avoir dicté quelques consignes, il l'a laissé à lui-même, puis nous avons tous deux repris notre route. J'ai bien tenté d'émettre quelques objections, mais l'homme les a rapidement balayées. J'ai calculé qu'il se sera ainsi absenté durant au minimum quatre heures au total, charge au gamin de s'occuper seul pendant tout ce temps, isolé en pleine forêt, derrière quelques mètres de hautes herbes et de broussailles humides. L'homme a également abandonné là, maintenus aussi bien camouflés que son enfant, sa hotte, sa machette, le riz de la journée, et même son fusil, une de ces pétoires à crosse courte que les montagnards fabriquent eux-mêmes autour de canons manufacturés d'un autre âge. Autant dire que j'ai largement culpabilisé d'avoir œuvré à cette situation, car si nous avons marché si vite par la suite, allant jusqu'à trotter parfois lorsque la configuration du terrain le permettait, c'était bien entendu parce que mon accompagnateur se faisait un sang d'encre pour son enfant. Plus loin, je lui ai même notifié que nous devrions faire demi-tour, que je pouvais remettre mon trajet au lendemain, mais cela était pour lui hors de question, insistant pour continuer.
Fort et courageux gamin, il ne parut même pas inquiété par notre départ et sur son sort. Je l'ai alors imaginé, se tenant coi durant tout ce temps, silencieux et bien dissimulé dans ce sinistre environnement, tout de même proie facile pour certains prédateurs, ne seraient-ce que les nombreuses et vivaces sangsues qui l'auront peut-être visité, surtout s'il s'est assoupi. En effet sur ces sentiers, maintenus en permanence humides dès qu'ils sont ombragés, ces bêtes pullulent et il faut absolument s'abstenir de stationner plus de quelques secondes de suite à la même place si l'on veut éviter qu'elles rappliquent aussitôt, alertées de notre approche par les vibrations du sol et la chaleur émise. Une inspection méticuleuse des pieds - mieux, de l'ensemble du bas du corps - est d'ailleurs régulièrement de rigueur, et il faut à chaque fois prendre le temps de les ôter une à une, ce qui provoque immanquablement de minuscules hémorragies, totalement indolores mais relativement importantes au regard de la taille ridicule des morsures, laissant alors des filets de sang coagulant avec peine. En définitive, je dois bien admettre que, sans l'aide de cet homme - guide improvisé - j'eus certainement tôt fait demi-tour, tant les sentiers se sont plusieurs fois dédoublés, certaines de ces bifurcations devant à coup sûr aller se perdre je ne sais où, au fond de combes et de ravins escarpés. Nous avons ainsi alterné les montées et les descentes, parfois abruptes, souvent glissantes, puis les traversées de ruisseaux, de hauts et denses fourrés, et, tout du long, n'avons croisé aucune âme qui vive, pas une seule. Mon compagnon s'en est retourné avant que nous atteignions ma destination, me rassurant sur la suite en me précisant que la fin du parcours ne poserait dorénavant plus aucun problème. Une demi-heure plus tard, je parvenais au village de Ban Loupha.
Après m'être débarbouillé tant bien que mal dans le cours d'un ruisseau aux abords boueux coulant au fond d'une combe, m'être invité au sein d'une famille et un peu sustenté en leur compagnie, je m'attelle à quelques pages d'écriture. Il ne faut alors pas bien longtemps pour qu'une dizaine d'hommes, piqués par la curiosité, ainsi qu'une ribambelle de gamins, rassurés par la présence de leurs aînés, m'entourent et me cernent de près, tous vivement amusés par ma vélocité de rédaction - cependant objectivement bien peu soignée. Les femmes, pour leur part, se tiennent comme toujours un peu à l'écart, à une distance autant respectueuse que timide.
Ce sont désormais les Akha Pouli Noy qui m'accueillent. Si les tuniques traditionnelles féminines rappellent fortement celles des Akha Djepiah à travers certains éléments significatifs - par exemple l'ample veste à manches longues, le "haut" masquant tout juste les poitrines, ou encore les jambières - on y distingue aussi des spécificités notables, notamment du côté de la jupe, qui ici tombe un peu plus bas, juste en dessous des genoux. Ce sont cependant une fois de plus les coiffes qui portent l'empreinte le plus caractéristique de l'ethnie. Il s'agit cette fois, pour les femmes mariées, d'une sorte de bonnet de toile épaisse lourdement chargé de colliers de perles et de graines, de cupules d'argent, de pièces de monnaie du même métal, de floches de laines et de broderies. On serait alors presque tenté de parler de "casque" tant ces coiffes sont ainsi caparaçonnés d'une abondance de ces objets décoratifs, pour la plupart en matières solides. À l'arrière de ces coiffes, placé comme en porte-à-faux incliné, est fixé un disque - très probablement une structure en bambou - recouvert de la même toile sombre que le reste de la tunique, et lui aussi décoré de nombre de cupules métalliques et de perles, agencées de manière à figurer des motifs triangulaires emblématiques. Enfin, les chevelures ne sont plus comiquement coiffées en "oreilles canines", comme nous le décrivions plus haut pour les femmes Akha Djepiah, mais très élégamment étirées de part et d'autre du visage, l'encadrant ainsi étroitement en dessinant un V inversé. Les coiffes des jeunes filles sont similaires à celles des épouses, si ce n'est qu'elles sont dépourvues de ces disques postérieurs. Du côté des hommes, si beaucoup d'entre eux ont définitivement abandonné les vêtements traditionnels Akha, ils sont encore quelques-uns à le porter au quotidien, en l’occurrence de très amples vestes et de tout aussi larges pantalons, courts, laissant généreusement apparaître les chevilles, tous deux taillés dans les mêmes étoffes de coton bleu indigo que les femmes tissent pour élaborer leurs propres tuniques. Il est par ailleurs assez fréquent d'observer des jeunes hommes exhibant fièrement de lourds torques en argent massif, et plusieurs d'entre eux arborent ces casquettes vertes dites "à la Mao" qu'ils dénichent sur les marchés de plaine, des couvre-chefs d'origine chinoise qui leur confèrent des allures légèrement canailles. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:34 · Modifié le 5 août 2025 à 12:13 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 6 de 239 · Page 1 de 12 · 44 499 affichages · Partager 25 septembre - Ban ShikaL'alcool
Hier soir, en compagnie de mes hôtes Akha Pouli Noy, notre veillée, qui réunissait une quinzaine d'hommes au total, s'est prolongée jusque fort tard. Sans aucun doute du fait de ma présence, le lao-lao a été à cette occasion servi avec bien peu de modération. Cet alcool de riz, le tord-boyaux distillé localement et artisanalement dans les villages à travers tout le pays, constitue un breuvage brut et épouvantablement fort. Ma famille d'accueil s'était d'ailleurs attelée hier à un de ces chantiers de distillation et, en fin d'après-midi, peu après mon arrivée, j'ai pu observer l'alambic d'un peu plus près. Il s'agit d'un dispositif éphémère très rudimentaire que l'on installe à l'extérieur, à l'air libre, à proximité immédiate de la hutte. Un gros fût de bois évidé, désormais noirci par les fumées et dans lequel on déverse un certain volume de paddy - le paddy désigne le riz encore non décortiqué - est placé verticalement dans le plus grand wok dont on dispose, un vaste récipient concave en fonte souvent de près d'un mètre de diamètre, que l'on emplit d'eau et fait reposer sur un foyer improvisé. Ce fût de bois est transpercé, environ aux deux tiers de sa hauteur, par un fin tube de bambou qui en dépasse largement tout en s'inclinant vers le bas, un chiffon en guise de filtre étant par ailleurs noué à sa terminaison. Enfin un deuxième wok, voire une simple bassine en aluminium, d'une dimension nettement plus réduite que le premier, est déposé en haut de l'édifice, jointant là hermétiquement avec l'ouverture supérieure dont est pourvu le fût de bois. Rempli d'une eau fraîche périodiquement renouvelée - c'est généralement une personne âgée qui est chargée de cette tâche, qui certes ne nécessite pas d'efforts physiques importants mais exige une attention constante - ce récipient a pour fonction de favoriser, grâce à la différence de température ainsi entretenue entre les extrémités haute et basse du contenant, la condensation interne des vapeurs alcoolisées, qui s'écoulent alors lentement, en un très mince filet via le tube de bambou dans un jerrican disposé là. Je gage qu'à sa sortie l'alcool obtenu frôle allègrement les quatre-vingts degrés et il suffit, pour s'en convaincre, de porter à ses lèvres le contenu du fond d'un petit bouchon pour constater que peut-être la moitié du liquide s'est déjà évaporée, le seul temps d'accomplir le geste. Les chantiers de distillation du riz ne sont pas mis en œuvre bien fréquemment, par ailleurs seules les années fastes autorisent de produire des quantités significatives de ce redoutable alcool. Il est à noter que le lao-lao se déniche aisément sur tous les marchés du pays, même sur les plus modestes d'entre eux, dans les campagnes profondes, et qu'il se négocie, présenté là dans des jerricans en plastique, à des tarifs environ deux fois inférieurs à ceux de la bière - que ce soit celle produite localement, la Beer Lao nationale, ou une à deux autres marques d'importation chinoise que l'on trouve parfois - alors qu'il affiche un degré l'alcoolisation dix fois supérieur à celles-ci. Il arrive que certains groupes de population aromatisent leur lao-lao en recourant à diverses écorces ou herbes naturelles qu'ils y font macérer, ce qui lui confère de la sorte une légère teinte pouvant varier du brunâtre au verdâtre. Il semble cependant que les cas d'alcoolisme se fassent extrêmement rares parmi les montagnards, et je crois avoir à ce jour personnellement rencontré un seul individu entaché de ce type d'intempérance, depuis le temps que je sillonne ces régions. Ainsi, s'il m'arrive ici pourtant assez fréquemment de mentionner le lao-lao, c'est uniquement parce que c'est justement du fait de ma présence qu'il est régulièrement proposé en introduction des repas. Enfin, au sujet de la bière que je mentionnais plus haut, est-il utile de préciser qu'on n'en trouve jamais la moindre trace dans les villages dont il est question ici. En effet, outre qu'il serait bien trop laborieux d'en convoyer jusque là, aucun habitant de ces lieux n'aurait surtout la capacité financière d'en acquérir
Réveil aux alentours de 5 heures 30 ce matin et, rapidement, avant même de déjeuner, nous nous resservons quelques rasades de ce lao-lao. Le rituel de consommation de cet alcool emblématique du pays est rigoureusement identique à travers toutes les provinces, et quel que soit le groupe ethnique au sein duquel l'on est accueilli. Un homme prend d'une main la bouteille ou le flacon qui le contient, et de l'autre un verre, idéalement de la taille de ceux communément désignés " shooter" en Occident, ou d'un format plus standard si c'est le seul dont on dispose - notons à ce sujet que l'on n'utilise ici jamais de verres lorsque l'on déjeune, tout au plus peut-on se verser de l'eau bouillie dans son bol à riz en fin des repas pour se désaltérer, et d'autres fois c'est un unique vieux bocal qui fait office de récipient à boire commun à tous. L'homme se sert alors une lampée de lao-lao, s'excuse rituellement auprès de son voisin de droite de consommer de la sorte avant lui en lui adressant un « Dum khon deu' ! » , Homme, je bois avant toi ! - mais fréquemment aussi rien de plus qu'un rapide et vague geste destiné à lui présenter le verre d'alcool - puis l'avale d'un trait juste avant, le plus souvent, d'émettre un râle de gorge bien sonore pour démontrer à tous que le fort degré d'alcool du breuvage est incontestable. Une fois remis de son saisissement, il remplit alors à nouveau le verre puis le tend à ce même voisin qui se tient à sa droite, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ait servi, à tour de rôle, la totalité des hôtes réunis là, le verre vide lui étant à chaque fois renvoyé. Lorsqu'il a ainsi parachevé le tour de l'assemblée, il remet le flacon et le verre à l'homme qui le jouxte - là aussi toujours celui situé à sa droite - qui se charge alors à son tour de la même opération, c'est-à-dire de servir, l'un après l'autre, chacun des convives, et ainsi de suite. Il est par ailleurs presque à chaque fois de bon ton, tandis qu'un nouveau verre est tendu à untel, que celui-ci proteste - recourant pour cela à quelques simagrées - du fait que celui-ci soit trop rempli. C'est certes parfois effectivement le cas et il peut alors obtenir - mais uniquement après d'âpres négociations - que quelques millilitres en soient reversés dans le flacon.
Pendant tout ce temps nous sommes invités à picorer, en guise d'apéritif et du bout des baguettes, ou à l'aide d'une cuillère pour les bouillons, dans les plats qui ont déjà été déposés devant nous, à l'exception formelle du riz. Il est en effet tabou d'entamer celui-ci tant que nous n'avons pas cessé de boire de l'alcool. L'inconvénient est que ces bacchanales s'éternisent souvent longuement, et d'autant plus que les assemblées réunissent un nombre important de convives. Au contraire les enfants, qui bien entendu ne boivent pas, sont donc pour leur part, durant tout le temps que se prolonge ce manège, autorisés à se servir dans l'ensemble des plats, riz inclus, ce qu'ils ne se privent pas d'accomplir très allègrement. Aussi lorsqu'enfin nous autres, adultes, cessons de boire et pouvons alors cette fois sérieusement nous sustenter à notre tour, ces plats, outre qu'ils sont désormais résolument refroidis, ont surtout été remués et "souillés" par de nombreuses menottes plus ou moins crasseuses, toujours terreuses. Il faut alors avouer que, parvenus à ce stade, seuls nos esprits embrumés et notre faim vorace nous permettent de surmonter nos potentiels sentiments de répugnance. Ce matin toutefois, le père de la famille qui m'accueille, un de ses fils et moi-même, distribuons chacun une seule tournée de lao-lao, puis entamons donc assez rapidement le repas, quelques poignées de feuilles et herbes variées crues déposées à même la petite table basse de rotin, dont nous nous servons pour accompagner une soupe, quelques pousses de bambou bouillies et du riz.
Il est regrettable que les mœurs locales, mais peut-être aussi et surtout les nombreuses tâches qui leur incombent, tiennent les femmes à distance des assemblées et des réunions qui se produisent régulièrement autour de moi.
J'ai ce matin, à l'image de la veille, opportunément pu quitter le hameau de Ban Loupha accompagné d'un villageois sur une partie du parcours. Je suis résolu à tâcher désormais de procéder de la sorte chaque fois que cela me sera possible tant le risque de s'égarer peut s'avérer manifeste lorsque je me trouve en chemin entre deux villages passablement isolés. Plus loin, alors que mon compagnon m'a abandonné depuis moins d'une heure, je retrouve la piste que j'avais quittée trois jours plus tôt et qui continue à serpenter dans la vallée. Voilà ainsi d'ores et déjà trois journées dépensées à sillonner l'arrière-pays, à effectuer une honorable boucle m'ayant permis de visiter quatre beaux villages, sur peut-être une quarantaine de kilomètres au total seulement. Quatre villages, et déjà deux ethnies côtoyées, tandis que ce soir je suis accueilli au sein d'une troisième, puisque me voici désormais parmi les Moutchi. Quelle fabuleuse mosaïque culturelle offre cette région du monde si particulière.
Les Moutchi ont ici conçu un habitat original, résolument différent de celui des Akha par exemple - dont nous aurons d'autres occasions de parler - avec lesquels ils entretiennent pourtant un certain degré de "cousinage", étant donné que ces deux ethnies se rattachent à la même famille ethnolinguistique, celle dite tibéto-birmane, et qu'en outre par ailleurs des éléments des parures traditionnelles des uns vont jusqu'à sensiblement rappeler ceux des autres. Les huttes des Moutchi ne sont en revanche pas - ou ne sont plus - bâties en bois et bambou, du moins leurs murs, puisque ceux-ci se présentent en dur. Il s'agit en effet de petites constructions en pisé, c'est-à-dire dont les "maçonneries" sont constituées d'un mélange tassé de terre et de paille, et dont le cœur est par ailleurs armé de tiges de bois et de claies de bambous. Dans ces conditions, elles ne sont donc bien entendu pas élevées sur pilotis et de la simple terre à peine battue fait office de sols intérieurs, ceux-ci présentant en outre inévitablement une planéité plus que douteuse avec nombre de creux et de bosses. D'autre part les façades sont fréquemment badigeonnées d'un lait de chaux sobrement coloré au bleu indigo naturel, et affichent ainsi des teintes passées, délavées et originales. Enfin, les toitures sont tantôt recouvertes de chaume, tantôt de tôles ondulées légères, parfois aussi d'une juxtaposition de ces deux matériaux - l'ancien et le contemporain - au fur et à mesure que les familles se trouvent en capacité d'investir dans quelques plaques de ce dernier. Je présume toutefois que c'est la proximité avec la piste qui a favorisé l'émergence récente de ces habitats "en dur", et que ces populations, traditionnellement et à l'instar de nombreuses autres ethnies de la région, se contentaient antérieurement, et jusque depuis peu encore, exclusivement de bois et de bambou.
Des tuniques traditionnelles des femmes Moutchi, il ne subsiste guère plus, qui soient encore régulièrement portées au quotidien par celles-ci, que les coiffes, parfois également ici ou là une veste ou des jambières brodées. Affichant des teintes un peu passées chez ceux arborés par les femmes qui sont mariées, l'ensemble de ces éléments restent au contraire vivement colorés du côté des jeunes filles. Pour elles les coiffes consistent en une longue bande de toile de coton blanc écru, richement enjolivée de motifs variés, plusieurs fois enroulée autour de la tête et dont la dernière extrémité, chargée de fines perles, de pompons et de floches de laine, parfois aussi de quelques pièces de monnaie cousues, pend élégamment sur le côté. Celles des femmes mariées apparaît donc plus terne puisqu'il s'agit d'un simple carré de toile teint à l'indigo sombre, presque noir, emprisonnant la chevelure, puis ceint d'un étroit bandeau qui maintient en place l'ensemble. Singulièrement caractéristiques et originales sont les boucles d'oreilles de ces dernières, de petits disques d'argent transperçant les lobes, auxquelles pendent quelques minuscules pompons et qui sont reliées l'une à l'autre par des fils de laines ou des colliers de fines perles qui passent alors par dessous la gorge. Je n'ai aperçu que deux ou trois vieilles femmes qui arboraient des vestes traditionnelles, désormais ternies et usées jusqu'à la corde par les années. Ces vestes, portées en permanence ouvertes, sont taillées dans de la grosse toile de coton noire, à l'exception des manches qui se décomposent en une succession de larges pièces colorées, rouges et bleues, et de quelques étroits motifs brodés. Quant aux hommes, ils ont ici tous abandonné les vêtements traditionnels, dorénavant définitivement remplacés - sauf probablement à l'occasion d'événements festifs ou cérémoniels durant lesquels ils sont ressortis au grand jour - par de classiques shorts, pantalons et ticheurtes de très mauvaise fabrication chinoise. Ils les acquièrent sur les marchés de plaine et, dans ces environnements âpres, ceux-ci ne tardent pas à devoir être rafistolés ici ou là, et prennent alors inéluctablement et rapidement l'aspect de frusques plus ou moins encrassées. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:34 · Modifié le 5 août 2025 à 12:12 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 7 de 239 · Page 1 de 12 · 44 491 affichages · Partager 26 septembre - Ban Kioukhan KhaoLes ethnies
Alors qu'un peu plus tôt je venais de mentionner le fait que les cas d'alcoolisme se faisaient extrêmement rares au sein des populations montagnardes, hier le patriarche de la famille qui m'accueillait chez les Moutchi en constituait cependant un représentant notoire. Ma visite s'avérant ainsi une fabuleuse occasion pour s'adonner une fois de plus à ce travers, lui et son gendre m'ont, lorsque l'état recherché fut dûment atteint et durant une bonne part de la soirée, hurlé et postillonné au visage des flots de paroles rigoureusement incompréhensibles. C'est presque heureusement l'alcool lui-même qui m'a alors permis, de mon côté, de supporter cet épisode particulièrement exaspérant, et même franchement désagréable. Et, comme si cela ne fut pas encore suffisant, la bacchanale a repris ce matin, dès le réveil, et j'ai dû cette fois m'arracher à leurs haleines éthérées, invoquant opportunément le prétexte d'un long chemin à parcourir dans la journée. Tandis que j'ai le plus souvent de la difficulté à quitter les villages, regrettant presque toujours d'y résider durant trop peu de temps, je n'ai au contraire aujourd'hui pas demandé mon reste, avalé quelques poignées de riz, puis repris ma route.
Je regagne rapidement la piste qui, a priori, parcoure en totalité ce secteur sud de la province de Phongsaly, sur une ligne d'orientation approximativement latitudinale. L'étendue de cette piste s'avérerait sensiblement supérieure à ce que j'avais initialement estimé. Les villageois de Ban Shika me l'ont évaluée à soixante-dix kilomètres au total, avant qu'elle ne s'interrompe face aux berges de la rivière Nam Ou, le principal cours d'eau qui irrigue la province et la traverse dans toute sa longueur, composant ainsi lui-même une voie de communication majeure et éminemment privilégiée par beaucoup de résidents de la région. Je fais étape dans un village dont les habitants m'informent appartenir eux aussi à l'ethnie Moutchi, même si je perçois immédiatement de notables différences dans les attributs vestimentaires traditionnels visibles, principalement dans les coiffes. La région présente ainsi, sur un territoire pourtant pas plus vaste que l'équivalent d'environ trois départements français réunis, une diversité culturelle inouïe, puisque pas moins de vingt à vingt-cinq ethnies y sont recensées, sans même compter les sous-groupes et les clans. On ne peut alors que supposer que c'est notamment au fil de leurs longues pérégrinations migratoires, aux époques où ces multiples groupes ont quitté, il y a de cela plusieurs dizaines de décennies - un à deux siècles parfois - leurs régions natives des fins fonds septentrionaux du Myanmar, des marges des provinces chinoises montagneuses et reculées du Yunnan ou du Sichuan, ou encore de quelques recoins des hauts plateaux tibétains, chassés de là-bas par les persécutions, les conflits ou les famines, que la plupart d'entre eux se sont atomisés en d'innombrables branches. Celles-ci ont alors ensuite chacune, et indépendamment des autres, développé des caractéristiques culturelles propres, vestimentaires donc, mais aussi linguistiques, tant cette partie du monde est également réputée pour la diversité des dialectes qui y sont encore de nos jours pratiqués.
Pas plus de neuf clichés réalisés durant ces cinq premières journées occupées à sillonner les montagnes de la région. Et pour cause, ce sont les femmes, dans leurs surprenantes parures, qui se montrent les plus photogéniques, mais aussi malheureusement les plus difficiles à approcher, et donc à photographier. L'équivalent d'une demi-journée et une nuit passées dans la plupart des hameaux ne suffit en effet pas toujours à emporter leur confiance ni à émousser leurs réticences. Peut-être cela est-il à mettre sur le compte d'une certaine dose de coquetterie, mais sans doute souvent aussi d'une réelle crainte, voire de la persistance de tabous sous-jacents. D'un autre côté, je me suis toujours rigoureusement refusé à "voler" la moindre photo, je veux dire par là à les réaliser à l'insu des personnes. Quand bien même je souhaiterais m'y risquer que je n'y parviendrais pas tant mon rudimentaire petit appareil à film - cette caractéristique participant par ailleurs d'un choix volontaire puisque je n'ai généralement aucun accès à une source d'électricité, nécessaire à une recharge de batteries, durant plusieurs semaines d'affilée - ne possède pas de zoom, ni même quel qu'autre réglage que ce soit. De plus cela est sans compter que la quête d'images n'a jamais constitué pour moi une priorité lors de mes périples.
Balade, depuis cinq jours donc, aux environs d'une piste qui doit me mener jusqu'à la rivière Nam Ou. L'itinéraire longe une vallée, sans jamais y descendre complètement. Les hameaux sont implantés plus haut, sur les crêtes, ou au contraire à quelques dizaines ou centaines de mètres en aval. Seuls certains d'entre eux, généralement ceux situés à proximité immédiate de la piste, bénéficient d'une fontaine, en fait un simple pilier de ciment élevé sur une dalle de même nature et d'où jailli continuellement, via un morceau de tuyau métallique placé en saillie, le flux d'une source captée en profondeur. Ailleurs, pour pouvoir s'approvisionner en ce précieux liquide, il faut le plus souvent descendre au fond d'une combe aux escarpements plus ou moins aisément praticables, pour atteindre une résurgence, parfois simplement un maigre ruisseau. Si le passage se présente trop abrupt, quelques grossières marches peuvent être taillées dans la pente de terre, qui par ailleurs est maintenue presque constamment humide, et donc dangereusement glissante, en raison des quelques pertes d'eau qui se produisent presque toujours sur les délicats trajets de retour. Ce sont les femmes et les jeunes filles, occasionnellement des enfants qui, plusieurs fois par jour, sont en charge de ces corvées de ravitaillement et qui, pour les mener à bien, emportent cinq à sept tubes de bambou qu'elles calent verticalement dans des hottes dorsales, de très volumineux cylindres aux parois amincies et d'un diamètre pouvant couramment atteindre quinze à vingt centimètres. Les fontaines de village offrent alors bien sûr un réel avantage par rapport aux ruisseaux et participent à l'élévation du confort de tous, à titre personnel également, je veux dire par là à l'occasion de mes toilettes quotidiennes, même si dans ces conditions il m'est du coup impossible de m'isoler, ou de me faire un tant soit peu discret, puisque ces aménagements sont toujours situés au centre des hameaux. Il n'est ainsi assurément pas rare, alors que je me tiens en sous-vêtement sous le jet glacial d'une de ces installations, où juste à côté à me savonner, que je me retrouve cerné par plusieurs dizaines de villageois qui n'ont pu contenir leur curiosité et sont venus scruter mon étrange corps, probablement bien pâle à leurs yeux. Il n'y aura cependant jamais la moindre moquerie de prononcée, pas non plus d'échanges de commentaires équivoques ou quelconques, ni même de simples sourires. En définitive rien de plus qu'une passive observation, ce qui, les premières fois, s'avère tout de même légèrement confondant. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:35 · Modifié le 5 août 2025 à 12:11 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 8 de 239 · Page 1 de 12 · 44 489 affichages · Partager 27 septembre - Ban Souphsoy KhaoLa fête
Après les Akha Djepiah, les Akha Pouli Noy puis les Moutchi, me voici parvenu en territoire Poussang. À l'instar de celles des Moutchi, les demeures des Poussang ne sont pas élevées sur pilotis, et ce sont cette fois de sommaires habitats de bois directement posés sur des sols de terre battue qui se présentent au visiteur. De même, le port des vêtements traditionnels se trouve parmi cette population en voie d'abandon, même si quelques femmes continuent d'arborer des vestes très caractéristiques teintes au bleu indigo naturel et des jambières blanches écru. Les vestes des jeunes filles sont ici à nouveau beaucoup plus colorées que celles des adultes, rappelant là encore fortement celles des Moutchi, avec qui il est manifeste que ce groupe ethnique entretient quelques liens de parenté. La coutume du port des coiffes est en revanche, une fois de plus, bien préservée et celles-ci seront à coup sûr, ici comme ailleurs, les derniers emblèmes identitaires qui subsisteront encore quelque temps lorsque tous les autres auront été définitivement sacrifiés à la modernité. Ces coiffes consistent en un très volumineux chignon aplati disposé à l'avant du crâne, chignon d'une largeur telle qu'il va jusqu'à presque masquer en totalité le front de la personne. Une bande de toile de coton blanc écru positionnée verticalement maintient en place ce chignon, s'enroule une fois autour et au-dessus de la tête, puis l'ensemble est ceint d'un bandeau chamarré de motifs cousus en patchwork. Enfin, une généreuse grappe de petits pompons et de floches de laine colorés, à dominante rouge vif, est fixée sur le flanc droit de ce chignon frontal - quelques autres identiques sont par ailleurs parfois suspendus sur l'extrémité haute des jambières. Autre caractéristique culturelle notable, les femmes Poussang se laquent curieusement en noir leurs deux incisives supérieures - et elles seules - ce qui surprend singulièrement l'observateur la première fois qu'il leur fait face et qu'elles lui adressent un sourire. Pour finir avec les jambières, un attribut vestimentaire également adopté par quelques autres groupes ethniques de la région - les Phou Noï du centre de la province par exemple - elles sont bien entendu empreintes d'un rôle décoratif mais, en enserrant de la sorte les tibias et les mollets, visent surtout, lors des déplacements en forêt, à stopper paraît-il efficacement la progression des sangsues vers le haut du corps.
Une fête se prépare au sein de la famille qui m'accueille - à ce sujet précisons d'emblée qu'au cœur de ces contrées, une fête peut tout aussi bien concerner et être organisée à l'occasion d'un événement heureux, le Nouvel An, un mariage ou une naissance, que lors de la survenue d'une catastrophe ou d'une tragédie, par exemple une maladie ou un décès. Une fois de plus, je ne saisis pas quel en est l'objet, si ce n'est qu'elle impliquerait très directement une jeune adolescente du foyer, âgée de treize années et dont on va de la sorte, je suppose, célébrer une étape emblématique de la vie sociétale. Je m'enquiers de savoir si celle-ci pourrait présenter un quelconque rapport avec le projet d'une future union maritale, de fiançailles par exemple, mais il ne semble pas qu'il s'agisse de cela. Je présage toutefois que le motif tient d'une certaine importance puisque pour la circonstance un cochon est abattu. Comme toujours en pareille circonstance, après l'avoir d'abord immobilisé puis entravé à l'extérieur, via un solide ligotage de ses pattes, il est ensuite porté dans la hutte, alors qu'il ne cesse un seul instant de hurler abominablement, puis déposé à même le sol de terre battue. Là, il est enfin égorgé, non sans que quatre hommes aient dû préalablement à nouveau le maintenir fermement immobile, nécessitant pour cela d'avoir autant recours à leurs genoux qu'à leurs pieds, en plus de leurs mains, tandis qu'une bassine ait été placée devant la gorge de l'animal afin de recueillir le flot de sang qui en jaillit instantanément et abondamment, requérant par ailleurs un temps non négligeable avant qu'il ne tarisse. L'atelier de boucherie peut alors débuter, presque la totalité des hommes s'y attelant, chacun d'eux armé d'une machette et après que de larges feuilles de bananiers sauvages aient été répandues sur le sol. Une poule est, un peu plus tard, également abattue.
En début d'après-midi, de nombreux villageois sont venus festoyer sous notre toit, boire du lao-lao et manger du cochon bouilli, certains s'en étant ensuite retournés vers leurs huttes les bras encombrés de quelques morceaux de chair sanguinolente grossièrement empaquetés dans des fragments de feuilles de bananier. Nous récidivons ce soir, cette fois en compagnie d'une assemblée légèrement plus réduite, mais qui réunit tout de même cinquante à soixante convives, exclusivement des hommes, excepté la jeune fille mentionnée plus haut et en l'honneur de qui tout ceci est donc organisé. Durant ce temps les femmes se tiennent pour leur part discrètement à l'écart, regroupées par petits comités palabrant calmement à proximité des foyers. Une cérémonie du bacì est alors initiée. Il s'agit là d'un ancien rituel animiste, par ailleurs désormais également récupéré par le bouddhisme, et dont la tradition s'est propagée parmi nombre de groupes ethniques du pays. Il consiste, si on souhaite le résumer en très peu de mots, à nouer autour des poignets de la personne concernée des fils de coton blancs préalablement consacrés afin de lui "attacher les bons esprits".
Les anciens ont alors commencé par réciter je ne sais quelles prières, de longs monologues comme psalmodiés et auxquels personne ne semble prêter la moindre attention, les conversations et les activités des uns et des autres se poursuivant en effet comme si de rien n'était durant tout ce temps. Ces anciens ont récidivé de la sorte à trois reprises, déclamant une première fois leurs mystérieuses incantations en se tenant face à la réserve de fils de coton blancs déposés sur la table, puis face à la jeune fille, et enfin devant un peu de nourriture également présentée là. Chacun des convives, à tour de rôle et je fus invité à procéder de même, prend ensuite directement et activement part au rite. Il s'agit de prélever un ou deux de ces fils blanc immaculé - et donc a priori désormais consacrés - puis de les nouer aux poignets de la jeune personne, tout en prononçant quelques paroles - des vœux je suppose. À la fin de ce manège, l'adolescente se retrouve avec chacun de ses poignets engoncés dans une énorme "pelote" composée d'une quantité innombrables de ces fils blancs, véritables paquets de coton qu'elle devra conserver en place au minimum durant trois jours, tout du moins si elle veut s'assurer de l'efficacité de leurs "effets" promis.
Durant tout ce temps, quatre foyers de cuisson sont restés continuellement activés et alimentés en bois de combustion, afin de pourvoir au ravitaillement constant de tant d'invités. Par ailleurs, de nombreux bangs, les fameuses volumineuses pipes à eau, circulent incessamment de l'un à l'autre, l'ensemble entretenant un épais brouillard de fumée à l'intérieur de la hutte - précisons à ce sujet que les habitats ne sont jamais dotés d'ouvertures autres que celles que composent les portes. C'est rapidement insoutenable et, en ce qui me concerne, j'en ai bientôt des larmes aux yeux.
L'alcool aidant, les paroles fusent et je peux alors quelquefois assister à de surprenants échanges entre les uns et les autres, comme j'en ai déjà très souvent été le témoin par le passé, parmi les populations montagnardes et à l'occasion de réunions festives équivalentes. Des hommes "dialoguent" mais il arrive que les tirades se prolongent durant tellement longtemps qu'elles se transforment presque en monologues. Par exemple l'un d'eux prend ici la parole, pendant qu'un peu plus loin d'autres continuent, de leur côté, de palabrer, ou plus trivialement de s'occuper à fumer. Son laïus, sa harangue, va parfois durer cinq, six minutes d'affilée, ou même plus. Fréquemment, au bout d'un moment, plus personne ne semble l'entendre, ses interlocuteurs initiaux, comme lassés ou désormais interpellés par une autre conversation proche, l'abandonnant alors à lui-même et à sa péroraison. Un autre s'élance à son tour, puis un autre. Les premiers ne sont donc plus du tout écoutés mais cela ne les décourage en rien, et ils poursuivent leurs soliloques sans défaillir le moins du monde, comme pour eux seuls. Cela rappelle certaines joutes verbales, mais pour lesquelles il n'y aurait pas le moindre enjeu, ni même la recherche ostensible d'un duelliste ou d'une quelconque audience - ce qui rend d'ailleurs le terme "joute" finalement assez peu approprié à la circonstance. Les récits, particulièrement emportés, semblent pourtant littéralement vécus, affublant les protagonistes de mimiques faciales éminemment marquées et expressives, tantôt exaltées voire hallucinées, tantôt furibondes ou outrées. À ces occasions les uns et les autres peuvent parfois aller jusqu'à donner l'impression de s'affronter, et même de s'invectiver, tout ceci paraissant encore exacerbé, pour une oreille étrangère, par les dialectes aux surprenantes sonorités.
Je donnerais beaucoup pour pouvoir saisir en détail ce qu'il se dit ici. De plus ce n'est pas, loin de là, uniquement lors de ce type d'assemblée un peu exceptionnelle et réunissant de nombreux convives que les hommes se montrent aussi prolixes et volubiles, puisque c'est également très couramment le cas à l'occasion de certaines veillées plus quotidiennes et d'où l'alcool est absent. Or, il s'avère que la plupart de ces hommes quittent rarement les parages proches de leurs villages, parfois pas à une seule reprise durant plusieurs semaines d'affilée. Ainsi, de tout ce temps ils ne côtoient continuellement que les mêmes personnes, c'est-à-dire leurs familles et leurs co-villageois - de temps en temps aussi, mais finalement assez peu fréquemment, les voisins d'un autre hameau du secteur. Ils évoluent par ailleurs invariablement dans le même environnement naturel, visitant constamment les mêmes forêts, les mêmes collines, les mêmes cours d'eau, les mêmes rays. N'étant dès lors en aucun cas, de quelle que manière que ce soit, journellement connectés avec l'extérieur, ils n'en reçoivent donc strictement aucune nouvelle information régulière. Alors voilà pourquoi je me pose tant la question de savoir ce qu'ils peuvent bien trouver à relater lors de ces longs et fréquents développements oratoires.
Et puis soudain, quasiment d'un coup net, sans transition, une large part de l'assemblée se tait, et tous ces hommes se tournent vers moi. L'un d'eux m'interpelle, un seul mot, je ne saisis pas. Il mime alors le geste d'ouverture d'un livre, joignant puis écartant alternativement les paumes de ses mains. Je comprends. Mon passeport, il veut le voir. Je devine dès lors que cela faisait quelques instants déjà qu'une conversation avait trait aux motifs supposés de ma présence ici. Méfiance, incompréhension, paranoïa. Il était jusqu'à aujourd'hui assez rare que je fasse l'objet de contrôles administratifs dans le pays, bien que cela se soit néanmoins produit à plusieurs reprises par le passé, notamment dans des endroits sensiblement moins isolés qu'ici, en tout cas plus facilement accessibles, par exemple dans ou aux abords de villages ou de bourgs de plaine restés encore largement à l'écart des circuits touristiques. À trois reprises je fus même escorté jusqu'à des petites casernes militaires de campagne pour y être dûment interrogé, à une première occasion alors que je me promenais seul dans une région de l'est du pays fortement productrice de pavot à opium, les fois suivantes parce que je m'étais pris à réaliser de modestes croquis dans des hameaux pittoresques, activité visiblement hautement suspecte dans ces endroits. Ce n'est cependant que la deuxième ou troisième fois, depuis maintenant quelque temps que je passe à les côtoyer, que des montagnards eux-mêmes exigent de contrôler mon passeport. Je remets donc le document à un des hommes, après m'être néanmoins assuré qu'il soit bien le nay ban, le chef du village - car en cas contraire je sais qu'il circulerait interminablement de main en main. Ce nay ban s'attelle alors à longuement et méthodiquement scruter l'objet, parcourant chacune de ses pages sans en omettre une seule. Au bout de quelques minutes de tentatives de déchiffrement que je devine vaines, je le rejoins pour lui désigner les visas et autres tampons en cours sur lesquels il devrait concentrer son attention, ainsi que sur les dates de validité qu'ils affichent, s'il souhaite s'assurer que je me trouve en règle. Je ne me fais cependant pas d'illusions à ce sujet tant il est acquis que la plupart des hommes présents n'ont encore jamais eu l'occasion d'avoir entre les mains un document de cette nature, et que les informations qui y sont portées doivent demeurer pour eux relativement absconses.
Inévitablement, cet intermède a passablement dégrisé l'ambiance, au moins de mon point de vue. Je ne suis toutefois pas excessivement surpris par cet acte. Déjà en parvenant ici, à la mi-journée, je ne m'étais pas senti autant à mon aise que dans d'autres villages. Les hommes n'avaient par exemple pas tardé à me titiller avec des histoires d'argent, me sondant, certes naïvement, pour tâcher d'évaluer le montant de la "fortune" que je transporte. Cela arrive de temps à autre, mais le plus souvent sous la forme d'un jeu, mes hôtes n'étant bien entendu jamais dupes de ma relative aisance financière, qui m'a notamment permis d'accomplir ce déplacement jusque dans cette région du monde. Toujours au cours de l'après-midi, ces taquineries avaient redoublé alors que je venais de rémunérer une femme, que j'avais juste auparavant sollicitée pour un petit travail de couture, en l'occurrence le rapiéçage de mon short - en effet, tandis que je l'avais laissé sécher dehors pour la nuit au village de Ban Shika, les poules avaient dû le faire chuter au sol et un zébu s'en était alors chargé à son tour, le mâchant sans doute longuement, l'engluant par ailleurs du même coup d'un large flot de salive épaisse et visqueuse. Bref, ces facéties de l'après-midi autour du thème de l'argent - donc plus précisément de celui qui supposément m'accompagne - en devenaient légèrement exaspérantes, et encourager mes interlocuteurs à regagner leurs pénates ne suffisait visiblement pas à m'en débarrasser.
Dans mon sac je transporte cinq-cents euros, soixante dollars américains et environ un-million-cinq-cent-mille kips, chacune de ces trois devises se présentant sous la forme liquide, puis une carte bancaire - rigoureusement inutilisable ailleurs qu'à Vientiane, la capitale du pays - et enfin un passeport et un billet d'avion de retour, soit en définitive l'équivalent d'une assez coquette somme au total. Je maintiens ce pactole plus ou moins bien dissimulé à l'intérieur de mon sac et de la petite besace que je porte presque continuellement en bandoulière, dont j'ai organisé les rangements d'une manière adaptée aux circonstances somme toute assez spécifiques du mode de tourisme que je pratique. Cela me permet par exemple d'en extirper mon passeport en un tournemain, sans même que des spectateurs se tenant là ne puissent deviner de quel recoin ou poche intérieure il provient. Le reste, ils ne le verront jamais, sous aucun prétexte, si ce n'est quelques coupures, leurres destinés à laisser croire que ce sont les seules qui m'accompagnent. Lorsque je manipule mon sac, j'use par ailleurs de gestes fermes visant à bien faire comprendre aux observateurs alentours qu'il s'agit là d'une chasse formellement gardée. Je devine que ce "cérémonial" lui confère une sorte d' aura tenant naturellement à distance d'éventuels fureteurs.
J'ai toutefois une entière confiance en les villageois montagnards, que je ressens comme foncièrement respectueux des biens d'autrui, et en aucun cas voleurs ou chapardeurs. De plus, dans ces environnements à caractère microcosmique, où tout se voit et tout se sait très rapidement, le moindre larcin commis par untel serait presque immédiatement mis au jour par l'ensemble de la communauté, tant il est ici impossible de dissimiler quoi que ce soit durant bien longtemps. Je sais aussi que, dès l'instant où je suis accueilli au sein d'une famille, celle-ci devient de fait sur-le-champ responsable et garante de la protection de mes biens. Ainsi, je pourrais abandonner pendant une journée entière mon sac dans une hutte, celui-ci même non scellé et empli de la totalité de son contenu, incluant la majeure partie de ma "fortune" - dont par ailleurs personne ne soupçonne l'existence - m'éloigner par exemple pendant tout ce temps dans la montagne, et être assuré que personne ne toucherait à ce qu'il renferme. Au contraire, lorsque j'aurai délaissé mon paquetage par terre dans un coin avant de m'absenter, je le retrouverai à mon retour chaque fois dûment rangé près de ma couchette, presque toujours surélevé sur un support quelconque permettant de le maintenir à distance du sol, un tabouret par exemple, tant certains objets ne peuvent en aucun cas, dans cette culture, demeurer sur ce sol, surface considérée comme impure par excellence. Une seule fois par le passé, je surpris une personne - un vieillard en l'occurrence - qui, ne pouvant contenir sa curiosité, avait tenté d'ouvrir la poche sommitale de mon bon vieux sac à dos.
Je laisse - ou du moins propose - toujours une petite somme d'argent à mes hôtes avant mon départ, ne serait-ce qu'en dédommagement de la nourriture consommée parmi eux, même si cette participation financière est assez régulièrement refusée. Ce matin au réveil, nouvelle surprise, ceux-ci ont eux-mêmes sollicité cette contribution. Outre que je sais pertinemment que cet acte est ici particulièrement déplacé, c'est bien la première fois que je fais face à cette situation. J'extirpe donc quelques billets froissés de ma poche, les dépose rapidement près de ma paillasse, attrape mon sac et mes sandales puis m'en vais, sans même manger, à regret mais de manière à très clairement signifier mon mécontentement et mon irritation. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:35 · Modifié le 5 août 2025 à 12:10 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 9 de 239 · Page 1 de 12 · 44 474 affichages · Partager 28 septembre - Ban LiknaL'étape
Au programme de la matinée, arpenter le dernier tronçon de la piste sur laquelle je me suis engagé six jours plus tôt, et qui doit me mener sur les berges de la rivière Nam Ou. Après pas plus de deux heures de marche je traverse, sans m'y attarder bien longtemps, un village Khamu, autre groupe ethnique assez largement implanté - pour sa part en des sortes d' îlots démographiques relativement disparates - dans tout le Nord- Laos. Je reparlerai à une prochaine occasion de cette population. Peu après avoir laissé derrière moi ce hameau je rejoins trois hommes qui, pour l'heure, se dirigent dans la même direction. Nous cheminons alors de concert durant quelques kilomètres puis, s'apprêtant finalement tous trois à quitter la piste pour s'engager sur un sentier annexe, ils m'invitent à les accompagner, me convainquant rapidement que ce serait là la meilleure option qui se présente - il s'avéra plus tard qu'il s'agissait effectivement d'un raccourci, mais qui nous fit cependant rallier le cours de la rivière Nam Ou nettement en amont de la zone que j'avais pour ma part envisagée d'atteindre. À partir de là, de cette bifurcation, la suite de l'étape ne se présente alors plus qu'en une longue descente, sans cesse zigzagante, serpentant sur un étroit sentier excessivement glissant puisque maintenu continuellement humide, là, à l'ombre de l'épaisse frondaison des arbres qui l'encadrent. Nombre de ces derniers déploient des dimensions considérables et, de fait, c'est logiquement le plus souvent dans ce type de secteurs particulièrement escarpés que l'on peut faire ce constat puisque, d'accès incommodes, l'exploitation du bois par les villageois y exige de tels efforts de débardage que ceux-ci en deviennent décourageants voire résolument rédhibitoires. Les arbres peuvent ainsi s'y développer et croître à leur aise. En forêt il arrive pourtant parfois, mais alors dans des zones nettement plus accessibles, que l'on tombe sur un chantier d'extraction de bois, aux ambitions toujours bien modestes toutefois puisque, dans ces contrées, il ne s'agit jamais plus, après avoir abattu un ou deux de ces monstres, que d'y façonner les quelques pièces de bois d’œuvre nécessaires à la construction d'une nouvelle hutte dans le village. Les tableaux que ces éphémères exploitations sylvestres offrent alors n'en sont pas moins saisissants, et on ne peut que demeurer admiratif devant les efforts produits à ces occasions puisque, dotés uniquement d'outils manuels très rudimentaires, les travailleurs parviennent, via des dispositifs ancestraux de sciage de long et à la seule force des bras, au prix donc de pénibles et exténuants efforts, à en extraire des planches en nombre et des poutres massives. Celles-ci seront ensuite rapportées dans les hameaux sur les épaules des hommes ou débardées à la traîne d'un buffle, exploité pour cette occasion en animal de bât.
Je suis toujours autant admiratif de l'agilité des villageois qui, immuablement chaussés de simples tongs en plastique ou de mauvais godillots en toile de fabrication chinoise, évoluent comme des cabris sur ces terrains scabreux alors que, de mon côté et malgré toutes les précautions dont je m'entoure, je doive me résigner à chuter parfois, en profitant au passage presque à chaque occasion pour me souiller assez largement de terre ou de boue. Enfin parvenus sur les rives du cours d'eau, mais en un lieu pour moi indéterminé, "au milieu de nulle part" pourrait-on dire - même si j'ai toujours jugé le sens de cette expression singulièrement déplacé, quel que soit le contexte géographique dans lequel on se trouve - mes acolytes m'indiquent qu'il ne nous reste désormais rien de plus à faire que de patienter, et de souhaiter qu'une pirogue, que nous hélerons alors, veuille bien faire son apparition à l'horizon, plus exactement au détour des premiers méandres que la rivière laisse entrevoir dans chaque direction. Majestueuse Nam Ou, j'ai toujours eu un faible pour ce cours d'eau, voie historique de migration et de pénétration dans la région de plusieurs des groupes ethniques qui la peuplent actuellement et dont l'amont, un large tronçon qui irrigue le septentrion de cette province de Phongsaly, est resté jusqu'à ce jour excessivement sauvage, à coup sûr très rarement navigué par les hommes. Là-bas, encaissée, indomptée, turbulente et capricieuse, elle serpente à travers des territoires naturels demeurés admirablement préservés, entre montagnes et collines toujours verdoyantes.
Ainsi s'achève comme une première étape, le premier acte de ces quelques vagabondages pédestres débutés sept jours plus tôt. Je peux sans conteste souligner que son bilan culturel est remarquable avec ce constat que, sur une distance de pas plus de soixante-dix ou quatre-vingts kilomètres - sans prendre en compte la boucle hors-piste de deux journées effectuée précédemment entre les villages de Ban Khouansi et de Ban Shika - cohabitent au bas mot cinq groupes ethniques culturellement étrangers l'un à l'autre. Cinq groupes qui présentent donc chacun, d'un village au suivant, des coutumes et des règles de vie, des styles vestimentaires et des pratiques dialectales, des croyances et des rituels propres. Je sais en outre que, de nos jours encore et malgré la relative exiguïté des territoires concernés, très peu de relations économiques et sociales sont entretenues entre ces différents groupes, qui tout juste perpétuent traditionnellement quelques échanges de produits, sans doute d'un peu de riz lorsqu'une pénurie se présente chez les uns ou chez les autres, de semences parfois, ou encore d'un peu de bétail ou d'animaux de basse-cour afin de tâcher de diversifier le patrimoine génétique de leurs cheptels respectifs.
À ma demande, l'homme en pirogue qui nous a finalement récupérés là, sur la berge - nous ne fumes pas trop de quatre pour hurler et agiter suffisamment les bras afin qu'il puisse repérer notre présence dans l'ombre des frondaisons - me dépose au village de Ban Likna, hameau localisé en aval et sur la rive opposée, avant de poursuivre sa navigation vers le sud. Ban Likna est un modeste bourg qui agglomère une quarantaine de bicoques de bois, quelques habitants ayant toutefois pu se faire bâtir des demeures en ciment grâce à la proximité immédiate du cours d'eau qui facilite avantageusement le transport de matériaux de construction jusqu'ici. On y trouve aussi un petit dispensaire, ainsi qu'une seule minuscule échoppe, un cabanon de planches dans lequel sont entassés pêle-mêle quelques produits de première nécessité et désormais bien poussiéreux. Plus loin, en direction de l'est, subsiste une vaste région, que je présume particulièrement sauvage, avant d'atteindre, à peut-être soixante-dix ou quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau, la ligne de crête de la Cordillère Annamitique, qui compose là-bas une frontière tant géographique que physique avec le Vietnam voisin. Je gage qu'il n'existe, dans cette direction et sur l'ensemble du territoire de cette rive gauche du cours d'eau, pas la moindre piste menant vers ces confins. À partir d'ici, il faut donc à nouveau se contenter des étroits sentiers piétonniers. On ne compte d'ailleurs à ce jour toujours aucun pont qui franchisse cette rivière majeure du nord du Laos - qui affiche une longueur de près de cinq-cents kilomètres au total - à l'exception d'un seul, localisé à une grosse journée de pirogue en aval, une situation exacerbant de fait encore l'isolement de ce secteur, à l'image de tant d'autres tout aussi désavantagés à travers le pays. Une de mes idées pour la suite de ces errances pédestres dans la région est de me diriger désormais vers ce grand est si mal connu, au sujet duquel je ne dispose en outre d'aucune véritable information - ce sont uniquement sa position excentrée et l'absence de mention de piste carrossable qui m'y ont attiré - et d'y déambuler durant quatre ou cinq journées peut-être, ne sachant d'autre part pas non plus, pour l'heure, quelles populations j'y rencontrerai. Cette journée étant toutefois trop avancée pour envisager un départ sur-le-champ, je consacre alors la fin de l'après-midi à tâcher de repérer les amorces de sentiers. Sans surprise, les habitants de ce village situé en fond de vallée me sont d'un bien maigre secours tant, comme souvent, l'existence des montagnards - et donc la localisation de leurs hameaux - les intéresse peu. Ces montagnards se montrent en outre très peu fréquemment dans ces endroits, ne s'y aventurant qu'en de rares occasions, en réalité uniquement en cas d'absolue nécessité. Pour huit mille kips, soit un peu moins de soixante-dix centimes d'euros, je loue une sorte de "placard" de planches dans l'unique pension du lieu, et dans laquelle je me retrouve le seul client. Il s'agit d'un abominable réduit dont le lit, d'une longueur trop courte pour ma taille - qui s'avère pourtant moyenne selon les standards européens - occupe les deux tiers de la surface. Une fois mon sac déposé au sol, je peux très exactement me permettre d'y exécuter un seul pas.
J'avais espéré cependant pouvoir repartir dès aujourd'hui en direction des hauteurs, tant mes expériences antérieures m'ont démontré que l'ennui, le désœuvrement et l'oisiveté étaient les seules activités que pouvait proposer ce type de village de vallée. Je me console néanmoins en me convainquant qu'une nuit passée seul, et non plus "en familles", comme ce fut continuellement le cas durant la semaine écoulée, me permettra de me reposer un peu plus efficacement. En soirée, une femme dispose son petit étalage dans l'unique allée du village, une table pliante brinquebalante en tôle d'acier, quatre tabourets d'enfants en plastique, et une marmite dont elle maintient chaud le contenu sur un de ces foyers de cuisson portatifs - sortes de récipients coniques en terre alimentés au charbon de bois et qui sont communément employés à travers tout le pays. Elle propose alors aux rares chalands des bols de soupe de nouilles, malheureusement dépourvus de la moindre trace de garniture de viande. Après en avoir tout de même englouti deux grands bols, je m'enquiers de la possibilité d'acquérir auprès d'elle, le lendemain matin, un peu de riz cuit assorti d'un accompagnement quelconque et, gentiment, elle me promet de m'apporter elle-même ce ravitaillement dans ma pension, aux alentours de 6 heures. Le nécessaire est donc assuré.
J'apprends finalement qu'en me dirigeant vers l'est, je traverserai en premier lieu un village Khamu puis, plus loin, un ou plusieurs villages Hmong. Si au contraire je repartais d'ici vers l'ouest, donc en refranchissant préalablement la rivière Nam Ou, un chemin m'entraînerait visiblement à nouveau vers de nombreux hameaux Akha, mais dont j'ignore les groupes d'appartenance. Enfin, une troisième solution que j'ai envisagée est de rejoindre, dans un premier temps, le village de Ban Maï, implanté lui aussi sur les berges de la Nam Ou, à trois heures de pirogue en amont. Là, dans un ou deux jours, se tiendra théoriquement un petit marché, en réalité rien de plus que deux ou trois négociants qui se rendent périodiquement jusqu'à cet endroit improbable et reculé pour acquérir quelques produits forestiers que des villageois des montagnes environnantes veulent bien venir leur présenter parfois. Ce petit marché, aux dires des habitants du lieu lors de mon précédent passage dans la région il y a deux ans, se produirait tout de même à une fréquence régulière, sur un cycle bimensuel. J'avais alors imaginé qu'avec le petit monde descendu là pour l'occasion, je pourrais peut-être assez facilement partager le coût d'un trajet en pirogue, afin de remonter encore plus loin vers l'amont, jusqu'au village de Ban Natchang Tay, que j'ambitionne d'atteindre un jour. Hameau localisé tout là-haut, dans l'extrême nord, il est en effet à mes yeux resté auréolé d'un certain mystère depuis que je l'ai aperçu sur une carte, positionné à l'intérieur même des limites de l'immense, sauvage et très méconnue réserve naturelle de Phou Den Din. Mais le piroguier qui m'a déposé ici aujourd'hui m'a exposé deux arguments me dissuadant de porter trop d'espoir à ce sujet. Tout d'abord, selon lui, je ne trouverai pas de pirogue pour Ban Natchang Tay, et ceci même dans l'hypothèse de la tenue effective du petit marché de négociants mentionné précédemment. Ensuite il est possible que, par là-bas, en certains endroits, le débit des eaux se présente actuellement trop faible pour permettre le passage de l'embarcation. Resterait alors l'éventualité de tenter malgré tout d'affréter seul une pirogue légère, pour un coût cependant sensiblement décourageant. Que d'hésitations, que de directions s'offrent à moi, toutes plus attirantes et prometteuses les unes que les autres ! Quoi qu'il en soit, l'excitation demeure vive car, que la prochaine étape se fasse en direction de l'est, de l'ouest ou du nord, je suis assuré d'y retrouver rapidement les montagnes, la forêt, les villages isolés. Je prendrai demain matin ma décision à ce sujet. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:36 · Modifié le 5 août 2025 à 12:10 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 10 de 239 · Page 1 de 12 · 44 475 affichages · Partager 29 septembre - Ban SiléLe chamanisme
En route vers l'est, vers les terres Hmong. Sollicitant ce matin à nouveau les villageois de Ban Likna, l'un d'eux m'a accompagné sur un à deux kilomètres, pour m'indiquer l'emplacement d'un départ de sentier, puis une vague direction qu'il me faudrait observer par la suite. Il s'agit, dans un premier temps, durant quelques dizaines de minutes, de remonter le cours d'un torrent, affluent de la rivière Nam Ou. Je rencontre rapidement un paysan, occupé à désencombrer les étroits canaux permettant l'irrigation de quelques minuscules casiers de rizières aménagés en terrasses ; il en profite pour recueillir, puis enfouir dans un panier en osier porté en bandoulière, quelques crabes d'eau douce qu'il surprend tout en menant à bien sa tâche. Le questionnant lui aussi - il est tellement rare de faire des rencontres en chemin, entre les villages, qu'il faut profiter de la moindre opportunité - il me suggère de filer tout droit, à travers des rays partiellement visibles d'où nous nous tenons, jusqu'à atteindre la crête. Là-bas, je retrouverai un sentier, et il me faudra alors m'en aller vers la droite, en direction du nord-est, puis marcher durant environ quatre heures.
Plus haut, je longe quelques parcelles de sorgho, une céréale relativement peu cultivée dans le pays. Elle pousse ici sur des pentes extraordinairement inclinées, à un point tel que deux femmes occupées là à sarcler les plants sont parfois contraintes, pour ne pas risquer de chuter, de s'agripper aux souches carbonisées laissées sur place, en début d'année, après que la parcelle de forêt qui se trouvait initialement là ait été défrichée puis incendiée. Elles m'affirment pour leur part que, lorsque j'aurai atteint la crête, c'est vers la gauche que je devrai me diriger. Je ne peux blâmer personne pour ces apparentes imprécisions, qui sont finalement de mon seul fait, ne sachant pas moi-même exactement où je désire me rendre, si ce n'est rejoindre des villages de l'ethnie Hmong. En effet, dépourvu de la moindre ressource cartographique réellement exploitable, je n'ai pas la plus petite idée de l'emplacement des hameaux, improvisant et naviguant alors à vue, comme à mon habitude, d'après les renseignements obtenus çà et là. Il est donc présumable que, quelle que soit la destination vers laquelle je m'oriente une fois parvenu là-haut, je finirai effectivement par rejoindre des villages. Souhaitant cependant, comme toujours, me rendre vers les marges de la région, les secteurs les plus isolés, c'est la direction communiquée par le paysan rencontré précédemment que je décide de suivre. Pour l'instant, j'accède à la crête en une heure, sur un sentier filant tout droit dans la pente, sans jamais effectuer le moindre lacet, comme il est d'usage dans cette région du monde. Là-haut, un joli panorama s'offre à moi, sur une vaste étendue de la vallée de la Nam Ou. Mis à part un large tronçon du cours d'eau qui me reste encore visible, brun, opaque, lourd de limons, le paysage ne dévoile qu'une immense nappe forestière et, clairsemant de temps en temps celle-ci, se découpant alors par petites formes géométriques sur ces pentes densément boisées, se détachent les rays, les cultures temporaires gagnées sur la végétation sauvage.
Cinq heures de marche, quelques courtes pauses non prises en considération, m'auront aujourd'hui été nécessaires pour atteindre le premier village du secteur. Cela aura tout de même représenté un dénivelé cumulé en rien négligeable puisque j'ai dû replonger à trois reprises dans des vallons avant de remonter à chaque fois dans les hauteurs. La seule rencontre de la journée, hormis celles du tout début du parcours, eut lieu au bout de deux heures environ, avec deux jeunes hommes Hmong qui pour leur part descendaient au village de Ban Likna pour tenter de négocier un gibier fraîchement abattu. Il s'agissait cette fois-là d'un chat marbré - ou peut-être d'un chat léopard, je n'ai à vrai dire pas bien su faire la distinction - ainsi que quelques oiseaux qu'ils n'ont daignés me dévoiler qu'après un peu d'insistance de ma part - et réticences de la leur - alors que j'avais parfaitement perçu le gonflement significatif de leurs musettes.
De ce que j'ai pu constater jusqu'à ce jour, les montagnards, toutes ethnies confondues, ne consomment que très rarement de la viande. Du côté du bétail domestique, volailles, porcs, buffles ou chèvres - ces dernières étant tout de même élevées beaucoup moins fréquemment que les autres animaux - il n'en sera abattu un spécimen qu'en des occasions bien particulières, lors de certaines fêtes ou événements familiaux emblématiques. J'ai cependant régulièrement droit à de la volaille, qui est assez communément sacrifiée en l'honneur de ma visite, même s'il faut alors le plus souvent se partager la carcasse d'un seul de ces maigres volatiles entre les nombreux membres des familles, à chaque fois tous autant affamés que moi. La viande de porc apparaît nettement plus rarement, pour cela il est nécessaire d'attendre que se produise un mariage, un décès, une cérémonie chamanique d'importance. On en conserve néanmoins parfois pendant longtemps quelques morceaux de chair boucanée, ou des lambeaux de gras, desquels émanent alors des relents plus ou moins prononcés de charogne, et dont l'aspect extérieur, prenant au fil du temps des teintes oscillant entre le brun et le noir, ferait fuir plus d'une personne non accoutumée - ou pas suffisamment famélique ! - mais qui, une fois cuisinés, s'avèrent toujours savoureux. Enfin, la viande de buffle se présente à des occasions tout à fait exceptionnelles, n'en ayant personnellement bénéficié que lors de mariages au sein de familles aisées, de décès de dignitaires, ou encore durant des fêtes de Nouvel An. Quant aux gibiers, les animaux sauvages prélevés en forêt, disons pour simplifier que l'on cherchera à vendre à l'extérieur, dans la mesure du possible et via des circuits plus ou moins obscurs, tout ce qui se présente d'une taille environ supérieure à celle de l'écureuil : les félins, les pangolins, les serows, les muntjacs et autres cervidés, les tortues, les faisans, les civettes, les singes, les varans, les porcs-épics, etc. Ceci n'est toutefois bien sûr pas systématique puisque, pour que ce commerce informel devienne possible, il est nécessaire que les chasseurs disposent de débouchés facilement accessibles, ce qui n'est pas le cas, loin s'en faut, pour nombre de hameaux parmi les plus isolés, se trouvant bien trop éloignés du premier bourg de plaine. Il n'est ainsi par rare, dans les régions montagneuses du nord du pays, alors que l'on est en route pour un long trajet en bus entre deux capitales de province, que l'on aperçoive, en rase campagne, quelques-uns de ces chasseurs descendus en bord de route ou de piste pour tenter de négocier leurs prises avec les très rares voyageurs de passage - sur certains axes routiers, il n'est en effet pas exceptionnel qu'un ou deux bus composent les seuls véhicules visibles de toute une journée. Les chasseurs exhibent alors là leurs proies, ostensiblement suspendues aux extrémités de perches de bambou fichées en terre, sur les bas-côtés. Les quelques fois où les chauffeurs, à la demande insistante d'un ou de plusieurs passagers du véhicule, aient daigné s'arrêter, j'ai toujours été sidéré de la férocité avec laquelle ceux-ci négocièrent leurs achats, ne laissant aux montagnards qu'une dérisoire rémunération en échange de gibiers parfois particulièrement rares et fort prisés. Enfin, pour en revenir au sujet de la viande d'animaux sauvages consommée dans les villages, seules de bien plus modestes proies apparaissent régulièrement aux menus, le plus souvent des écureuils, des rats de bambou, de petits oiseaux, des chauves-souris.
Parfois, alors que l'on est en chemin, à pied et à une distance encore considérable du hameau le plus proche, on peut apercevoir, en bordure du sentier ou d'un ray, les traces d'un petit foyer rapidement improvisé, deux ou trois pierres encadrant quelques restes de bois carbonisés, et plus loin quelques plumes arrachées à un ou plusieurs oiseaux. Il s'agit ici de ce que des hommes, venus chasser dans les parages, ont abandonné sur place, ayant ainsi consommé là une part de leurs prises. Occasionnellement un abri sommaire, parvenu dans un état de dégradation plus ou moins prononcé lorsqu'on le découvre, subsiste à proximité de ces vestiges. On devine alors que les chasseurs y ont même passé la nuit, dans cette hutte primitive et éphémère promptement bâtie avec quelques troncs de bambou, pour composer une étroite plateforme élevée à une trentaine de centimètres du sol, ouverte de tous les côtés et simplement surmontée d'une toiture légère en feuilles de bananiers sauvages. Des villageois m'ont en effet déjà raconté, toujours avec un vif enthousiasme, qu'ils s'aventuraient parfois en forêt par groupes de deux à trois individus, et pour autant de journées et de nuits d'affilée, aimant je suppose à ces occasions notamment profiter de l'obscurité pour traquer certaines espèces. Dans un registre similaire, il y a de cela quelques années, dans la province de Luang Nam Tha, j'avais un jour surpris les membres d'une famille de l'ethnie Khui - qui s'en étaient allés cueillir en forêt des pousses de bambou - lors de leur pause et tandis qu'ils faisaient griller une brochette de cinq ou six campagnols.
En définitive, ces quelques développements simplement pour illustrer le fait que les protéines n'abondent pas dans l'alimentation quotidienne des populations montagnardes. Les œufs, ils ne les consomment strictement jamais, ceux-ci étant toujours systématiquement laissés à couver pour la reproduction, même si, de temps en temps, un ou deux exemplaires sont prélevés, par certains groupes ethniques, pour opérer d'obscurs offices chamaniques. Je gage par ailleurs que l'œuf soit empreint d'une valeur symbolique toute particulière puisqu'il m'est arrivé, à quelques reprises par le passé, alors que je quittais mes familles d'accueil au petit matin, que les mères me remettent cérémonieusement un œuf cru à l'heure de mon départ. La nourriture quotidienne est donc essentiellement d'origine végétale et, pour accompagner le riz, on rencontre le plus souvent des pousses de bambou, de la citrouille et de la courge, de petites aubergines rondes, des herbes et des feuilles - que je n'identifie pas toujours et qui sont consommées crues ou cuites - des racines de manioc, du maïs, des arachides, du piment. Généralement un seul plat d'accompagnement est proposé, en plus du riz et de l'incontournable mélange de piments pilés et de sel, et c'est sans aucun doute uniquement en l'honneur de ma présence que les familles s'échinent souvent à préparer deux ou trois plats. Lorsque, toujours en raison de ma présence, une poule est tuée, alors je crois pouvoir affirmer qu'il ne s'agit définitivement pas de journées tout à fait comme les autres. Cela m'est d'ailleurs arrivé quelques jours plus tôt, tandis que je résidais parmi les Moutchi. Le patriarche de ma famille d'accueil, au début du repas, alors qu'il venait de prélever dans le plat commun les deux pattes bouillies du volatile - je veux dire les pieds, c'est-à-dire les tarses et les phalanges - s'est attelé à réciter je ne sais quelles "incantations", tout en scrutant studieusement les tendons qu'il venait d'en arracher à l'aide de ses seuls doigts. Lorsque ce cérémonial fut achevé il me présenta ces pattes de poule, qu'il avait ainsi lui-même commencé à déchiqueter, mais je parvins à décliner l'offre, n'étant pas particulièrement friand de ces morceaux peu ragoûtants, dont il faut en effet ronger jusqu'aux os l'épaisse peau écailleuse. Il s'agit pourtant là de parts de choix, notamment très prisées par les enfants, et on en trouve par ailleurs fréquemment, présentées grillées ou bouillies, sur les étals des marchés de plaines.
Puis, au détour d'une combe, le village. Celui-là, j'en suis convaincu, peu d'autres touristes l'ont vu avant moi, plus probablement même aucun. Il me suffit d'un simple coup d'œil pour instantanément l'identifier comme appartenant à l'ethnie Hmong, tant cet habitat, bien que présentant une conception extrêmement sommaire - je le décrirai plus tard - est tout à fait caractéristique et ne ressemble à celui d'aucun autre groupe de population de cette région du monde. Seuls des matériaux directement issus de la forêt ont été employés pour bâtir les huttes, et pas la moindre tôle ondulée n'est encore parvenue jusqu'ici. Du bois, du bambou et du chaume pour toutes fournitures. Les jours derniers encore, même dans les villages visités les plus isolés, quelques-unes de ces tôles ondulées emblématiques, feuilles de métal légères qui petit à petit gagnent les arrière-pays, se montraient désormais visibles çà et là. Il s'agit donc d'un village Hmong mais, étonnamment, les femmes sont toutes coiffées d'une manière que je n'avais encore jamais observée ailleurs auparavant, ayant pourtant côtoyé assez régulièrement ce groupe ethnique par le passé, notamment dans la province de Xieng Khouang ou celle de Hua Phan. Il faut noter que, à l'instar des Akha, l'ethnie Hmong, même si elle ne forme pas une nébuleuse de sous-groupes aussi vaste que celle de ces derniers, comprend néanmoins plusieurs groupes nettement différenciés. On compte ainsi les Hmong Dam, les Hmong Khao, les Hmong Lay, et d'autres encore. D'un point de vue démographique, les Hmong composent la plus importante des ethnies minoritaires du pays, et même la principale à l'intérieur de la branche dite des Lao Soung, les "Lao d'en haut". Éternels nomades, sans aucun doute depuis des millénaires, immuablement chassés des régions à travers lesquelles ils ont transité, les Hmong figurent parmi les toutes dernières populations arrivées dans le pays, depuis le sud de la Chine. Ici ils ont alors dû se contenter des ultimes territoires disponibles, sur les crêtes.
C'est toujours pour moi particulièrement gratifiant, et surtout un réel enchantement, de pouvoir atteindre ce type de lieu isolé, resté véritablement jusqu'à ce jour à l'écart du monde moderne, mais, en contrepartie et je l'ai déjà dit précédemment, dans ces endroits le contact avec les villageois s'avère généralement plus délicat qu'ailleurs, et je dois alors très méthodiquement me présenter, moi et mes intentions. Les premiers temps, ma présence effraye toujours autant les femmes et les enfants, et certains de ces derniers restent craintifs même tout au long de mon séjour. J'ai sélectionné la demeure la plus vaste pour m'accueillir, une longue bâtisse de bois posée directement sur un sol de terre battue, comme il est de coutume chez l'ensemble les groupes Hmong. On n'aperçoit plus beaucoup de plastique par ici, tout juste quelques bidons et jerricans, et peu encore. La maisonnée abrite sept ou huit adultes, deux adolescentes et huit enfants.
L'ancien est le chaman. Ce soir il a officié une cérémonie à laquelle je n'avais jusqu'alors été confronté qu'une seule fois par le passé, six ans auparavant, dans la province de Xieng Khouang, dans une famille Hmong avec laquelle j'avais noué un excellent contact. Dans sa parure noire, cette tunique étonnamment ample que portent traditionnellement les hommes Hmong, le chaman, déjà vieil homme, est assis sur un petit banc et fait face à son autel, caisson de bois suspendu à la paroi de la hutte et dans lequel s'accumule tout un bric-à-brac hétéroclite. On y distingue de gros bâtons d'encens intacts ou consumés et fichés dans des paniers de vannerie de bambou, quelques bols et coupelles contenant des offrandes, riz et alcool notamment, du papier de bambou rituel à brûler, deux pattes de poulet et de multiples autres reliques animales, dents, cornes, griffes, mâchoires en nombre et encore bien des objets. Ceux-ci sont malheureusement difficilement identifiables pour la plupart d'entre eux puisque le profane n'a pas le droit de les toucher, et donc de les manipuler. Quelques plumes sont par ailleurs accolées aux parois de l'autel à l'aide de sang coagulé. Une cagoule noire renversée sur le visage et lui obstruant ainsi entièrement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite sans cesse frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant également en mouvement la même cadence, les pieds frappant continuellement le sol, il psalmodie et récite à une allure tout aussi effrénée des prières ou des récits, qu'il entrecoupe fréquemment d'onomatopées, notamment des séries de « Brrr ! brrr ! brrr ! ». Tout ceci est difficilement compréhensible car peu articulé, sa voix étant de plus partiellement couverte par le son d'un gong, frappé à la même cadence par un jeune homme de la maison qui se tient derrière lui, accroupi sur le sol. Notre chaman semble chevaucher à toute allure une monture, parti en transe en direction de je ne sais quelle contrée mystique peuplée d' esprits. À un moment, un troisième homme a placé un porcelet tout juste égorgé sur un van à riz, large plateau circulaire en vannerie de bambou, puis l'a déposé au sol derrière le chaman. Chronomètre en main, tout ceci a duré exactement deux heures et vingt minutes et le rythme n'a absolument jamais faibli de tout ce temps. Pour finir, et juste avant qu'il n'ôte sa cagoule, l'homme au gong et celui au porcelet sont venus entourer le chaman, le soutenir par les épaules, comme s'ils craignaient, et à juste titre on peut le penser, que ce vieil homme soit pris de vertiges en se levant. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eu lieu hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain.
Hier, à Ban Likna, les quelques personnes que j'avais interrogées à ce sujet m'avaient toutes affirmé qu'il ne se trouvait qu'un seul village dans cette direction. Je me doutais que cela était peu probable, tant le territoire reste vaste avant de toucher à la frontière avec le Vietnam, mais n'en fus pas étonné outre mesure tant je suis habitué de constater que le sort des montagnards intéresse si peu les gens des vallées que ceux-ci ne se préoccupent en aucun cas de leur existence et de leurs territoires, dans lesquels ils ne se rendent par ailleurs bien entendu strictement jamais. Ainsi, effectivement, déjà ici on m'annonce au moins deux autres villages situés plus loin, à deux heures puis à quatre heures de marche supplémentaires. Je suis même convaincu qu'il est possible de se rendre officieusement jusqu'au pays voisin, par de discrets sentiers et hors poste-frontière bien sûr - ceux-ci se faisant d'ailleurs totalement inexistants à des lieues à la ronde - ce dont ne doivent pas se priver nombre de villageois de la région, tant il en est toujours ainsi dans les marges de ce pays. Il faut en outre préciser que, au sein de ces territoires excentrés, les populations sont souvent plus tournées - même culturellement - vers les pays voisins que vers le leur, ceux-ci leur permettant notamment généralement de s'approvisionner plus facilement en denrées de première nécessité, les marchés qui s'y trouvent étant en définitive bien plus accessibles que ceux situés sur le sol national.
La langue Hmong présente des consonances toutes particulières et ne ressemble à aucun des pourtant nombreux autres idiomes pratiqués dans le pays. Harmonieuse, agréable à l'oreille, elle rappelle foncièrement certains dialectes entendus en Chine du Sud, parmi les Miaos de la province du Quizhou par exemple. Les conversations sont ainsi ponctuées d'innombrables sons en « ch » ou « sch », prononcés comme soufflés en maintenant la langue à peine appliquée contre le palais. J'ai par ailleurs toujours trouvé, parmi le nombre considérable de groupes ethniques résidant au Laos, ceux que je qualifie, un peu rapidement il est vrai, de "chinoisants" - notamment les Hô, les Yao, les Lanten, et donc les Hmong - d'un tempérament et d'une compagnie éminemment engageants et avenants. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:36 · Modifié le 5 août 2025 à 12:09 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 11 de 239 · Page 1 de 12 · 43 893 affichages · Partager 30 septembre - Ban XiangLa hutte
Poursuite du cheminement en direction de l'est. Il se fait plus aisé que la veille, je suis notamment contraint à moins de dénivelés puisqu'une large portion du parcours consiste à longer une crête, à peine quelques dizaines de mètres en contrebas de celle-ci, à flanc de la pente, puis à replonger périodiquement au fond de petites combes, dans lesquelles s'écoule presque invariablement un ruisseau, a minima un filet d'eau. La forêt alterne avec quelques rays - les cultures de friche sur abattis-brûlis, que je décrirai à une occasion ultérieure - ces surfaces gagnées sur cette même forêt au prix de rudes efforts, et dont l'extrême déclivité des pentes ne laisse parfois pas d'étonner l'observateur qui les découvre. Là domine bien sûr principalement le riz, des épis qui en cette saison achèvent leur mûrissement, mais aussi, en marge ou au cœur de ces parcelles largement majoritaires, de minuscules lopins où pousse du manioc, du maïs, des arachides. On y aperçoit également des plants de courges, de melons d'eau, ainsi que de nombreux végétaux supplémentaires dont je ne connais toutefois pas la nature, et qui se trouvent la plupart du temps disséminés d'une manière paraissant comme aléatoire au beau milieu des autres cultures. Et puis, dans un renfoncement, sur une étendue de quelques dizaines de mètres-carrés bien moins inclinée que les alentours, et sur laquelle les eaux pluviales s'écoulent donc sans nul doute plus lentement, je fais finalement face à une plantation sauvage de peut-être une cinquantaine d'arbustes, volumineux et touffus, déjà hauts de deux à deux mètres cinquante. Aucune hésitation quant à la détermination de l'espèce, très aisément identifiable, puisqu'il s'agit de pieds de cannabis. Et si un doute subsistait au sujet de leur nature, il suffit d'en écraser un bourgeon entre les doigts pour en reconnaître immédiatement l'odeur caractéristique. Un homme, que je croise peu après, quelques instants avant d'atteindre ma destination de la journée - un autre village Hmong - et que j'essaye d'interroger à ce sujet en brandissant devant ses yeux un rameau de la plante que j'ai prélevé, me certifie que les villageois du cru ne le fument en aucun cas, et semble vouloir le qualifier de "mauvaise herbe". Je sais que les Hmong ont, par le passé, abondamment employé la fibre de chanvre pour confectionner leurs tuniques traditionnelles, dans des proportions même nettement plus importantes que celle du coton par exemple, mais que cette pratique a désormais presque totalement périclité, au profit de toiles industrielles chinoises de médiocre qualité qu'ils acquièrent sur les marchés de plaine. Je présume alors que les arbrisseaux observés aujourd'hui ne composent que des reliquats, ne sont que des repousses sauvages de plantations dorénavant abandonnées.
Ce matin, en compagnie de ma famille Hmong de Ban Silé, à 5 heures 30 nous étions tous levés. Moins d'une heure plus tard, après avoir absorbé quelques verres de lao-lao, nous déjeunions d'une poule bouillie, prestement engloutie, chair, abats et peau avalés, os et pieds rongés, tête croquée. Je me mis en route aux alentours de 9 heures, après avoir rendu quelques dernières visites à des maisonnées voisines. Au bout de seulement deux heures trente de marche j'atteignais ce hameau de Ban Xiang, appartenant lui aussi aux Hmong. Ceux-ci m'informent que le sentier va prochainement se scinder, la voie de gauche menant vers de nouveaux villages Hmong, celle de droite vers des villages des ethnies Khamu, Akha et Taï Dam. Il me faudra alors opérer un choix, cela se fera selon mes envies du moment. Un point positif est que, pour l'heure, dans ce secteur et depuis avoir quitté les rives de la rivière Nam Ou, je ne suis confronté à aucune difficulté de parcours majeure, la sente ne s'étant dédoublée que peu de fois, et ayant par ailleurs toujours assez aisément su discerner les voies qui étaient à suivre, les autres menant probablement uniquement aux rays.
La matinée est à peine achevée que l'homme qui me reçoit sous son toit entreprend d'abattre une poule pour célébrer ma visite. Bien que je ne puisse me permettre de protester - la moindre objection de ma part serait en effet totalement vaine - ce type d'accueil débordant de largesses me met toujours dans un certain embarras car chaque famille ne possédant pas beaucoup plus, en tout et pour tout, qu'une dizaine de ces volatiles, je comprends que le sacrifice de l'un d'eux ne représente pas un acte anodin, puisqu'il entame alors nettement le cheptel. Pour une nuit passée au sein d'une famille, avec donc deux repas consommés en leur compagnie, j'ai pour habitude de remettre à mes hôtes, au matin en les quittant, une somme de trente à cinquante-mille kips environ, ce qui équivaut approximativement à deux euros cinquante à cinq euros, un montant objectivement honorable au regard du très faible niveau de vie ayant cours dans la région. Je sais aussi que, la plupart du temps, rien n'est attendu de ma part, et je dois d'ailleurs parfois insister pour que cette somme soit empochée.
Les huttes Hmong présentent une conception résolument rudimentaire, élaborées qu'elles sont en recourant entièrement et exclusivement à des matériaux naturels d'origine végétale, du bois, du bambou et du chaume pour les principaux d'entre eux. Elles ne sont jamais élevées sur pilotis, mais au contraire directement posées sur des sols de terre battue. Les parois extérieures sont le plus souvent composées de planches de bois débitées à la main - parfois de simples claies de troncs de bambou fendus et aplatis pour les plus sommaires habitats - disposées verticalement et aux jointures plus ou moins alignées, laissant tout loisir, dans l'obscurité des soirées et des nuits, d'épier l'intérieur depuis l'extérieur. Il n'y a jamais de fenêtres, ni d'autres ouvertures d'aucune sorte, en dehors d'une seule porte pour les plus petites huttes, d'une issue secondaire offrant un accès direct à un espace dédié à la cuisine pour celles d'une surface plus importante, parfois d'une troisième pour les plus vastes habitats, cette dernière ouverture étant alors cependant très peu fréquemment employée. Les toitures sont communément élaborées à partir de chaume, plus exactement d'herbes à paillotes - dites aussi "herbes à éléphants", Imperata cylindrica - qui poussent abondamment sur les anciennes friches abandonnées. Ces toitures se terminent rarement en pignons droits, les extrémités étant le plus souvent façonnées en formes arrondies débordant de l'emprise au sol des huttes, ou alors se trouvent dotées d'auvents rapportés, offrant dans les deux cas des abris extérieurs sous lesquels l'on peut opportunément se protéger du soleil ou des intempéries. Ce sont là des espaces privilégiés pour s'adonner à des occupations ou des travaux légers, lieux notamment convoités par les femmes et les jeunes filles, qui s'y réunissent fréquemment pour de longues séances communes - et bavardes - de broderies, également par les vieillards lorsqu'ils décident de consacrer une journée à la confection d'ouvrages en vannerie de bambou.
À l'intérieur des huttes, qui baignent dans des semi obscurités permanentes, et qui ne sont pas plus équipées de cheminées d'évacuation que de fenêtres, les fumées s'échappent à peine à travers de très étroites ouvertures aménagées aux extrémités supérieures des pignons, fumées qui noircissent alors rapidement et largement les soupentes et les charpentes - les innombrables toiles d'araignée également - d'épaisses couches de suie vernissée. Il n'existe aucun cloisonnement ou séparation intérieurs, tout au plus une paroi de planche ou une claie de bambou isole occasionnellement une surface dédiée à la cuisine et située à l'extrémité arrière de l'habitat. Tout le reste, c'est-à-dire presque la totalité du volume de la hutte, s'organise alors en un espace unique, lieu à tout faire, à vivre, à travailler et à dormir. Même si un recoin consacré à la préparation des repas en est donc parfois séparé, cet espace principal comprend généralement un ou plusieurs - selon la taille de la hutte - autres foyers de cuisson, disposés çà et là à même le sol de terre battue.
Chez certaines ethnies, notamment les Akha, il est fréquent que la plupart des hommes dorment côte à côte sur un bat-flanc commun, ou de la même manière sur des paillasses alignées sur un plancher. Chez les Hmong au contraire, les sols de terre battue obligent à toujours systématiquement surélever ces paillasses, qui peuvent alors parfois là aussi être disposées sur une estrade commune, mais sont le plus souvent indépendantes les unes des autres, composant comme de sommaires lits de bois placés ici ou là. Ceux-ci, notamment ceux des femmes et des vieillards, sont couramment isolés, enfermés dans ce que je nomme des "placards à dormir", que l'on ne peut en effet en aucun cas qualifier de "pièces" puisque ce ne sont jamais que quelques planches ou claies de bambou cernant lesdits lits, pour former des sortes de boxs dont les surfaces n'excèdent pas celle des couchettes elles-mêmes. En ce qui me concerne, presque toutes les fois où j'ai été accueilli parmi les Hmong, je fus invité à dormir sur de simples lits - je dirais même "plateformes" tant le terme lits me paraît inapproprié pour désigner ces grossiers assemblages de quelques planches de bois - des lits disposés à la vue de tous, dans la grande pièce commune.
Tout un bric-à-brac d'objets et de denrées stockées en vrac ou en sacs est constamment visible dans ces intérieurs, autant répandu au sol que suspendu çà et là aux parois ou aux charpentes de bois, d'où pendent également d'un peu partout de vieilles et vastes toiles d'araignées lourdes de poussières et de suie, que personne ne se donne jamais la peine d'ôter. Cependant, en observant plus attentivement autant les objets que les individus, on devine que presque à chaque chose est attribuée une place bien définie et que les espaces sont relativement organisés, ceux pour travailler, ceux pour se reposer, ceux pour stocker, ceux pour cuisiner, et même ceux pour s'adresser aux esprits et les accueillir. Les jours précédents j'avais décrit les foyers de cuisson des Akha, et avais mentionné les plateformes de bambou qui les surmontaient presque toujours, ces dispositifs suspendus aux charpentes et qui servent à sécher ou à fumer différents objets et ingrédients que l'on y dépose continuellement - et que l'on y oublie même parfois. Les Hmong, et d'ailleurs presque la totalité des groupes ethniques du pays, mettent en œuvre des procédés similaires, et j'aime particulièrement aller observer ce que contiennent ces "édifices", tant ils peuvent permettre d'en apprendre un peu sur ce qui a été chassé ou capturé précédemment, ou encore ce qui a été fabriqué puisque l'on y dépose également couramment de petits ouvrages de vannerie de bambou afin qu'ils acquièrent de la sorte, au bout de quelque temps de ce traitement enfumé, de jolis aspects sombres et lustrés, comme "laqués". Il peut cependant parfois s'avérer singulièrement difficile de déterminer la nature de la totalité des éléments qui s'y trouvent, tant l'ensemble peut se confondre sous une couche de suie grasse. On y distingue toutefois ordinairement des herbes, quelques épis de maïs, des lambeaux de chair animale, de petits rongeurs entiers mais écorchés et dépouillés, des peaux de serpents, des batraciens, des paquets de lamelles de bambou très soigneusement et régulièrement façonnées destinées à la confection de prochains travaux de vannerie, et donc aussi des ouvrages achevés, tels des boîtes et des coffrets, des étuis de machettes, etc.
Au-dessus de nos têtes est presque toujours aménagé un semblant de mezzanine, d'une surface plus ou moins importante, en fait simplement quelques planches de bois posées sur les entraits de la charpente et auxquelles on accède soit à l'aide d'un poteau taillé d'encoches à grimper, soit d'une courte échelle de bambou amovible. Ces étroits espaces ne sont destinés qu'au stockage de matériels et de denrées, même s'il m'est arrivé à quelques reprises par le passé d'y être moi-même relégué pour y dormir une ou plusieurs nuits, faute de suffisamment de place disponible au niveau inférieur. On y trouve là aussi tout un fatras d'objets hétéroclites, d'immenses nattes de bambou - utilisées pour battre les gerbes de riz durant les moissons puis pour finir de sécher le paddy au soleil - des pièges à gibiers et des nasses de pêche, quelques outils agraires, des sacs de graines, des épis de maïs, de vieux woks en fonte brisés, des armes antédiluviennes, des chiffons mangés par les rats, des hottes, des paniers et des coffres en bois, et certainement bien d'autres objets encore. Les nuits on y entend très fréquemment courir des rongeurs.
Pour achever là cette description somme toute très sommaire de l'intérieur des huttes Hmong, il reste à évoquer l'autel aux esprits - ou les autels, car ils sont périodiquement reconstruits tout en conservant intacts les anciens à leur place, même si ces derniers ne sont désormais définitivement plus employés. Il s'agit là de caissons de bois suspendus à une des parois de planches et qui accumulent de manière fascinante tout un tas d'objets rituels plus mystérieux les uns que les autres, composant ainsi comme de véritables et étranges cabinets de curiosité miniatures, mais auxquels les profanes dont je fais partie n'ont malheureusement pas le droit de toucher et donc d'explorer. Je prendrai un jour le temps de décrire en détail ces étonnants et emblématiques arrangements que l'on peut observer dans la plupart des habitats Hmong. Enfin, également objets d'une certaine fascination de ma part, un mot pour mentionner les multiples reliques animales qui sont fréquemment conservées par les chasseurs, même si elles ne peuvent le plus souvent offrir aucune fonction utilitaire, tout au plus décorative ou évocatrice de souvenirs de pistages, battues et traques antérieurs. Peaux et fourrures, crânes et cornes, dents et griffes, plumes et écailles, on les retrouve, à force d'observation, abandonnés ici ou là, posés ou ficelés sur une poutre de la charpente, fichés dans le chaume, coincés entre deux planches, cloués sur celles-ci. Les plus récurrentes de ces reliques sont incontestablement les crânes de muntjacs, plus exactement les sommets de crânes, dont les bois deviennent crochets de suspension pour tout un tas d'objets, les vêtements bien sûr, mais aussi les filets de pêche, les musettes, les fusils, les paquets de pièges à rongeurs.
Après un peu d'hésitation, je décide de ne pas passer la nuit à Ban Xiang mais de reprendre la route, disposant encore en effet d'une large part de l'après-midi pour marcher. À ma demande, le père de la famille qui m'a invité à manger sous son toit m'accompagne durant une petite demi-heure, jusqu'à une bifurcation que je ne dois en aucun cas manquer, puis je poursuis seul. Deux heures plus tard je parviens à un torrent, qu'il me faut franchir. Je crains presque autant les torrents que les intersections de sentiers car, lorsqu'on les atteint, il n'est pas rare de devoir, non pas simplement les traverser, mais marcher dans leur lit durant un temps plus ou moins prolongé. Il peut alors devenir problématique, quand on ne connaît pas la région, d'abord de déterminer la direction à prendre - vers l'amont ou vers l'aval - puis de repérer plus tard l'endroit sur la berge où se réamorce le cours du sentier. Je suis aujourd'hui confronté à cette difficulté et, après un long essai infructueux dans chaque direction et un peu de tergiversation, je décide de faire prudemment demi-tour pour ne pas risquer de parvenir au village suivant après la tombée de la nuit, ayant quitté Ban Xiang un peu tardivement, en début d'après-midi.
Le cheminement de la journée fut donc relativement bref, mais largement accompli en compagnie des sangsues, sur un sentier qui ne doit par ailleurs pas être fréquemment emprunté puisque, à maints endroits, certains buissons l'envahissaient si allègrement qu'il me fallut même parfois me frayer le passage à l'aide des bras. Ce sont là des postes d'affût privilégiés pour les sangsues. Elles s'y tiennent tapies à l'ombre, dans ces zones qui restent presque continuellement humides, à l'abri sous les feuilles mortes ou enfouies au milieu des herbes adjacentes. Aptes à promptement desceller l'approche du prochain marcheur de passage, elles se mettant alors instantanément en branle, en position verticale, alertes et comme dansant sur place, prêtes à embrasser un pied ou une jambe qui passerait à leur portée. L'une est parvenue à atteindre sa cible, à s'agripper au vêtement ou à la peau et s'élance immédiatement vers une surface de l'épiderme plus propice à sa longue morsure. On se baisse, on l'arrache, mais ce bref laps de temps a suffi à trois ou quatre autres de ses semblables pour rappliquer à leur tour. Il n'y a donc pour l'instant rien à faire, et il ne faut en effet surtout pas stationner sur place dans ces endroits, même durant quelques secondes seulement. Il est au contraire nécessaire d'attendre pour cela d'accéder à la prochaine zone plus ou moins sèche et dégagée, si possible située au soleil, afin d'entreprendre une inspection générale et systématique - mais tout de même rapide - de tout le bas du corps. Même en accélérant le pas, voire en trottinant quelque peu, certaines d'entre elles parviennent à leur but, à atteindre puis étreindre une surface de peau. Il m'est ainsi arrivé de devoir en ôter jusqu'à une douzaine de bêtes férocement "soudées" sur un seul pied. Autant dire que, dans ces situations, on ne se donne pas la peine ni le temps de s'entourer de rigoureuses précautions sanitaires pour s'en débarrasser. Un raclement de l'ongle puis une rapide éjection aussi loin que possible et rien de plus, nous hâtant surtout de les expulser avant qu'elles n'aient le temps de prendre cette fois pour cible un doigt de la main.
Revenu au village de Ban Xiang, je suis allé solliciter l'hébergement au sein de la famille qui m'avait, plus tôt dans la journée, invité à manger - et qui avait à cette occasion sacrifié une poule. Pas de nouvelle volaille ce soir au menu mais deux petits oiseaux, dont la taille n'est pas supérieure à celle de merles et que deux adolescents avaient rapportés dans l'après-midi. Ceux-ci avaient également capturé trois ou quatre chauves-souris, que je n'ai cependant pas vues réapparaître dans les plats. Elles seront alors probablement servies demain matin, au réveil.
Il est rare que je voie les montagnards employer les zébus, les "vaches à bosse", pour porter des charges, ce qu'ils sont pourtant réduits à accomplir lorsqu'ils ne disposent d'aucun autre animal plus propice à l'exécution de ces travaux, notamment des buffles ou, mieux encore, les petits chevaux de races rustiques que certaines familles possèdent parfois. Un couple est ainsi ce soir revenu d'une cueillette en forêt accompagné d'un de ces bovins flanqué de chaque côté de deux troncs de bananiers sauvages, une pauvre et peu nutritive nourriture qui permettra toutefois de rassasier les cochons durant quelques journées. Je doute néanmoins qu'il soit possible de faire entreprendre à ces zébus des trajets plus conséquents, par exemple jusqu'à atteindre un bourg de plaine, tant ces bêtes parviendraient probablement difficilement à franchir certaines pentes parfois particulièrement raides. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:37 · Modifié le 5 août 2025 à 12:07 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 12 de 239 · Page 1 de 12 · 43 892 affichages · Partager 1er octobre - Ban SakhanL'opiomanie (1)
Hier soir, à mon retour au village de Ban Xiang, quatre femmes et un jeune homme étaient réunis dans la hutte dans laquelle je suis revenu solliciter l'hébergement pour la nuit. L'une d'elles, à l'aide de la traditionnelle petite balance à suspension en bois et bronze que chaque famille possède, était occupée à peser une belle portion d'opium, un petit bloc de matière brune et pâteuse d'environ deux-cents grammes, qu'une des trois autres femmes présentes là était venue se procurer. Je ne suis pas parvenu à m'informer de la valeur du kilogramme en cours, ici et en ce moment, un taux qui, je le sais, peut substantiellement varier en fonction de ces deux facteurs - le lieu où l'on se trouve et la période de l'année - la récolte se produisant de février à mars et les stocks commençant dès lors à être consommés, et donc à s'amoindrir progressivement au fil des mois.
Autre anecdote relative à l'opium, l'avant-veille, au village de Ban Silé, alors que je pénétrais dans la hutte dans laquelle je m'étais fait inviter pour la nuit, deux vieillards étaient couchés sur le bat-flanc de repos des hommes, dans les positions caractéristiques des fumeurs d'opium, c'est-à-dire en chien de fusil, et s'adonnaient là assidûment à leur passion. Très peu de temps après, un troisième comparse, sans nul doute prévenu depuis peu de mon arrivée, et donc guidé jusque là par la curiosité, les rejoignait à son tour, faisant son entrée en tenant précautionneusement à la main une assiette en acier émaillé. Celle-ci contenait l'ensemble de son attirail, c'est-à-dire sa pipe, sa lampe à huile, sa longue aiguille, une fine spatule en métal, enfin un petit bol et un pilon, tous noircis et encrassés de résidus opiacés, cuits et recuits cent fois. Ce genre de tableau se présente très souvent à moi, puisqu'il est presque rare qu'il n'y ait pas au moins un opiomane au sein de chacune des familles qui m'accueillent, et tant la fumerie de l'opium compose ici un acte tout à fait banal et commun du quotidien, en aucun cas doté d'un caractère tabou, et ceci même en présence de l'étranger.
Il y a deux catégories d'opiomanes dans les villages de montagne. D'abord ceux entièrement et définitivement dépendants et addictifs, qui en sont ainsi réduits à consacrer la totalité de leurs journées à la drogue. Trop affaiblis par les effets cumulés d'une consommation excessive, ils s'avèrent alors incapables de s'atteler au moindre travail de quelque importance - par exemple ceux des champs ou de défrichage en forêt. Il y a ensuite ceux qui ont pris le parti, et y parviennent, de s'adonner à cette occupation uniquement durant leurs soirées et leurs nuits. Parmi les premiers, on trouve des hommes - plus rarement mais parfois aussi des femmes - de tous âges. Lorsque ceux-ci sont parvenus dans la fleur de l'âge, c'est-à-dire en théorie aptes à la prise en charge de travaux d'envergure, mais donc désormais dans l'incapacité totale de les entreprendre en raison des effets apathiques consécutifs à cette consommation exacerbée de la drogue, il peut en résulter des situations résolument dramatiques, qui iront fréquemment jusqu'à entraîner les foyers concernés dans de dangereuses précarités économiques et alimentaires. La seconde catégorie d'opiomanes - ceux qui font usage de la drogue uniquement en fin de journée et la nuit - implique des adultes dont l'âge tend à se rapprocher doucement de celui de la vieillesse, et pour qui cette activité est alors largement tolérée, et même fortement ancrée culturellement, puisqu'elle peut les aider à soulager et affronter des troubles et affres relatifs à ce grand âge, dans ces environnements passablement frustes et résolument sous-développés, où les médicaments se font rares. Au sujet de la première catégorie de fumeurs, les opiomanes irrémédiablement dépendants et addictifs, il faut préciser, à leur décharge, que c'est souvent un accident ou une maladie qui est à l'origine de cette accoutumance, l'opium s'étant avéré, lors de cette mauvaise passe, d'une véritable aide thérapeutique en raison de sa contenance substantielle en morphine et donc des propriétés antalgiques dont il bénéficie. C'est malheureusement trop fréquemment à la suite de ce type d'usage, à caractère médicinal donc, qu'une addiction définitive s'impose aux organismes. Ces fumeurs-là sont alors immédiatement reconnaissables, de par leurs morphologies desséchées, leurs physionomies cachectiques, leurs teints cireux oscillant entre le gris et le verdâtre, enfin leurs allures toujours abominablement négligées, cheveux en bataille et vêtements en charpie.
Dans chacun des hameaux traversés depuis avoir laissé derrière moi les berges de la rivière Nam Ou, j'ai pu observer quelques ruches, en fait de simples fûts de bois évidés et aux extrémités obstruées. Ces ruches rudimentaires, que l'on positionne directement accolées aux parois arrière des huttes ou des greniers à riz, ne sont toutefois pas destinées à élever des abeilles, mais des frelons, dont les villageois se montrent friands des grasses larves et chrysalides que ceux-ci génèrent. Ces belles et volumineuses larves blanches sont consommées crues par certains individus, sinon rapidement cuites ou grillées, alors grossièrement enveloppées dans un fragment de feuille fraîche de bananier que l'on dépose durant quelques secondes seulement sur les braises rougeoyantes d'un foyer. C'est le même mode de cuisson qui est employé pour préparer d'autres larves, sauvages celles-là, notamment celles dites de bambou - ou vers de bambou - d'une taille plus modeste et que l'on déniche à l'intérieur des tiges que produit la graminée géante.
Concernant l'opportunité d'observer des costumes traditionnels Hmong, je suis ici sensiblement déçu. Certes les femmes, les jeunes filles et certains enfants les arborent encore au quotidien, mais quasiment tous les hommes les ont désormais abandonnés. Ne subsistent en effet chez eux que quelques accessoires - les sacs d'épaule par exemple - ainsi que le court et très ample pantalon si emblématique de cette ethnie, quelques torques d'argent également. On pouvait pourtant en espérer plus de territoires si foncièrement isolés, et c'est finalement dans des fiefs Hmong nettement plus accessibles que j'ai pu constater la meilleure préservation de cette tradition vestimentaire, notamment dans la province de Xieng Khouang située plus au sud, une région à laquelle j'avais consacré plusieurs semaines les années précédentes.
Deuxième tentative, ce matin, de quitter le hameau de Ban Xiang, après mon échec de la veille. Je ne prends cependant cette fois pas la route seul puisque quatre hommes et un enfant vont m'accompagner jusqu'au fameux torrent. Le gamin ne doit pas être âgé de plus de six ou sept années, et c'est avec fierté qu'il ouvre la marche. Bien qu'allant pieds nus, il progresse à vive allure. Prenant de mon côté les quelques habituelles précautions pour ne pas chuter sur certaines pentes glissantes, je peine alors presque à suivre la cadence dans ces endroits. Il est pourtant important, comme ce fut déjà le cas la veille, de ne pas s'attarder en chemin car les sangsues se présentent à nouveau en nombre. Je suis de plus cette fois, en fermant ainsi la marche, défavorisé face à leur agressivité puisque, à l'instant de mon passage, elles ont eu largement le temps de s'éveiller et de se mettre en position d'attaque, prévenues par l'approche de mes prédécesseurs. Environ à mi-chemin, nous nous autorisons une halte près de quelques-uns de ces bosquets de bambou géants que l'on rencontre fréquemment dans cette région du monde, de volumineuses tiges - il vaudrait peut-être mieux parler de troncs - qui atteignent régulièrement des hauteurs spectaculaires et qui se déploient en immenses panaches au-dessus de nos têtes. Les hommes entreprennent immédiatement d'entamer à la machette certaines de ces tiges, non pas de les sectionner, mais simplement d'opérer une ouverture à la base de certains de leurs tronçons internodaux, à la recherche des fameux vers de bambous - en fait les chenilles d'une variété de papillons nocturnes - que je mentionnais déjà un peu plus haut. Nous en dénichons rapidement l'équivalent d'une ou deux petites poignées, des larves blanches, grouillantes, d'une longueur de trois à quatre centimètres que l'on stocke dans de fins tubes de bambou promptement débités sur place, et dont on obstrue les ouvertures à l'aide de morceaux de feuilles végétales froissées. Il s'agit là d'un mets de choix, d'ailleurs très prisé dans l'ensemble du pays.
Environ deux heures trente après avoir quitté le village, nous parvenons sur les berges du torrent. Les hommes profitent de cette sortie pour s'adonner à une partie de pêche. À cette fin, ils ont apporté un filet épervier - c'est-à-dire un large filet circulaire lesté de plombs en périphérie - ainsi que deux arbalètes à tendeur et un antique masque de plongée dix fois rafistolé, et obtenu je ne sais où. D'après quelques explications de mes compagnons, que je ne déchiffre certes pas en totalité, je comprends que le torrent marque comme une délimitation géographique naturelle de leur territoire, et qu'ils semblent alors rarement s'aventurer au delà. Il est encore tôt dans la journée, aussi je ne me presse pas à me remettre aussitôt en chemin - que je parcourrai seul à partir d'ici - mais prends part activement à cette amusante partie de pêche. Le masque de plongée est utilisé pour scruter les fonds avant, parfois, de tenter un tir d'arbalète, tandis que le filet épervier est, à fréquence régulière, savamment et élégamment lancé au-dessus du cours d'eau, se déployant alors de toute son envergure dans les airs, avant de s'étaler à sa surface puis d'immédiatement s'immerger. Il suffit ensuite de le ramener doucement à soi à l'aide d'une ficelle restée attachée en son centre. Il se referme alors simultanément et progressivement, emprisonnant par la même occasion d'éventuelles proies qui n'auraient pas eu le temps de s'échapper avant qu'il ne s'abatte au-dessus de leurs têtes. Enfin, troisième procédé de pêche, auquel je m'attelle également - avec d'abord un peu d'appréhension mais surtout sans résultat probant en ce qui me concerne - nous fouillons les berges à mains nues, à tâtons, de manière à débusquer les poissons qui s'y sont réfugiés. C'est finalement cette technique qui remporte le plus de succès auprès de mes acolytes. Nous remontons ainsi le cours du torrent de place en place, nous retrouvant tantôt avec de l'eau pas plus haut que le niveau des genoux, tantôt à l'abdomen voire à la poitrine. Je me résous en fin de compte - mais à regret - à abandonner mes compagnons puis poursuis seul, après qu'ils m'aient communiqué quelques consignes sur la direction à suivre.
Plus tard, au plus profond d'un vallon, je longe quelques pittoresques petites rizières aménagées en terrasse, en fait de minuscules surfaces parfois pas plus étendues que quelques dizaines de mètres carrés pour les plus étroites, et qui se dévoilent, l'une après l'autre, séparées par de denses taillis et des bosquets de bambou géant. À une si faible altitude et à proximité d'un cours d'eau de l'importance de celui qui coule là, je devine que ces cultures ne peuvent appartenir ni aux Hmong, ni aux Akha. De chaque côté, où que l'on porte le regard, les pentes qui me surplombent débordent littéralement d'une végétation dense et luxuriante, formant des parois vertes presque intimidantes. Je ne regagne plus les hauteurs de toute l'après-midi. La configuration du terrain et les incessantes circonvolutions de la belle rivière, dont je ne m'éloigne désormais plus, obligent à régulièrement traverser puis retraverser son cours, toujours à gué, qui s'avère relativement calme, dont la largeur n'excède jamais une quinzaine de mètres et au milieu duquel le niveau de l'eau, en cette saison, atteint rarement celui de ma ceinture. Je passe deux villages de l'ethnie Khamu et un village Taï Dam, dans lesquels je ne m'autorise que de brèves haltes, puis à nouveau un hameau Khamu, où je décide finalement de faire étape pour la nuit. Ban Sakhan - c'est le nom de ce village - bénéficie d'un cadre privilégié et quelque peu enchanteur, implanté qu'il est à la confluence de la rivière qui m'a guidé cet après-midi et d'une autre plus importante qu'elle rejoint ici, la Nam Poumi. J'apprends que cette dernière est navigable en aval et jusqu'ici - deux ou trois pirogues sont d'ailleurs accostées aux berges - et il semble possible d'atteindre de la sorte le cours de la grande rivière Nam Ou, celle que j'ai abandonnée il y a trois jours. Les hommes me préviennent néanmoins qu'en cette saison, et peut-être aussi plus spécifiquement cette année, ce trajet s'avère sensiblement problématique à parcourir en raison d'un trop faible niveau d'eau dans certains secteurs, obligeant alors à descendre puis à tirer ou pousser les embarcations afin de ne pas risquer d’endommager les hélices et les moteurs. Cela ne m'inquiète pas outre mesure puisqu'il ne s'agissait pas là de mon projet, d'autant moins que j'apprends également qu'il me serait possible de regagner les hauteurs pour rejoindre plusieurs villages Akha. Voilà un programme qui me plaît beaucoup mieux.
Ban Sakhan, ultime hameau accessible par voie d'eau, compose de la sorte comme une porte d'entrée de l'arrière-pays. Il est aussi, grâce aux facilités qu'offre la rivière, assez aisément approvisionnable en denrées et marchandises élémentaires, qui n'ont alors pas à être laborieusement transportées à dos d'homme - de cheval parfois - sur les sentiers escarpés, comme c'est si souvent le cas dans maints autres lieux reculés de la région. Deux familles ont ainsi créé leur petit et très modeste commerce, en fait deux minuscules et étriqués cabanons de bois d'une surface n'excédant pas cinq ou six mètres carrés chacun. Dans ceux-ci s'entasse pêle-mêle tout un bric-à-brac au milieu duquel on distingue quelques-uns des articles habituels et incontournables dans ce genre d'endroits. Il y a là des cigarettes, des piles, des briquets, des bobines de fil de nylon à tresser les filets de pêche, des hélices de pirogue, de l'huile à lampe, des sachets de soufre - qui entre dans la composition de la poudre à fusil - des bougies, des paquets de glutamate de sodium, des crayons, des nouilles déshydratées, quelques bonbons, etc. Il faut préciser que tous ces produits sont plus destinés aux habitants des environs que ceux de la place, qui s'épargnent ainsi un trop long et coûteux trajet jusqu'aux villages, certes mieux achalandés, des berges de la rivière Nam Ou. Ban Sakhan affiche alors de la sorte un air embryonnaire de comptoir de bout du monde. Je n'ai en revanche aperçu aucune marchandise du type vêtements ou ustensiles de cuisine, gamelles en aluminium ou objets en plastique par exemple. Ils feront toutefois leur apparition ici de temps en temps, sur le dos ou les épaules de colporteurs itinérants, plus fréquemment vietnamiens dans ces parages, chinois ailleurs, tous "spécialisés" dans ces objets et qui sillonnent périodiquement à pied ces contrées, définitivement situées à l'écart des voies de circulation.
Une famille Khamu m'accueille en m'offrant, pour commencer et comme c'est très souvent le cas au sein des maisonnées dans lesquelles je réalise une simple pause en journée ou une étape pour la nuit, quelques portions de cette espèce de melon-pastèque, à la chair blanche, à peine jaunâtre, sans goût, même pas sucrée, mais abondamment juteuse et qui s'apprécie néanmoins après quelques heures de marche sous la chaleur. Le premier de mes objets qui interpelle chaque jour systématiquement mes hôtes est mon parapluie géant, que je transporte en permanence, bien en évidence, sanglé verticalement sur le flanc de mon sac à dos. Quotidiennement donc, et parfois à plusieurs reprises dans une même journée, je ne peux échapper à une rapide démonstration de son ouverture, que je m'attelle à effectuer moi-même si je ne veux pas le voir passer interminablement de main en main, incessamment manipulé, auquel cas je ne doute pas qu'il tomberait prématurément en morceaux. Puis nous buvons du lao-lao, un cru excessivement fort et qui affiche ici une belle coloration légèrement verdâtre, ayant sans aucun doute été aromatisé avec une herbe quelconque. Tous, moi inclus, nous ne pouvons retenir d'exprimer une grimace de mortification après chaque lampée absorbée, que nous nous empressons d'oublier en picorant une bouchée dans le premier plat disposé à portée de main. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:37 · Modifié le 5 août 2025 à 12:06 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 13 de 239 · Page 1 de 12 · 43 871 affichages · Partager 2 octobre - Ban LahangL'opiomanie (2)
Les Khamu résidant systématiquement à des altitudes inférieures à 1500 mètres, et ces populations aimant par ailleurs implanter leurs villages aux abords de rivières présentant un débit conséquent, l'eau est toujours largement abondante à proximité immédiate des habitats. La confluence formée par la Nam Poumi et un torrent offre ici de vastes bassins d'eau calme dans lesquels il fait bon se baigner. Est-il alors utile de préciser que le poisson entre inéluctablement aux menus de chacun des trois repas quotidiens ? Séchés, bouillis ou frits, ils accompagnent ainsi les pousses de bambou et le riz, pour composer ces menus quasiment universels, sans cesse répétés à l'identique, jour après jour, et même plusieurs fois chaque jour, dans chaque maisonnée. Ce poisson n'est cependant peut-être pas aussi abondant que souhaité puisqu'il faut parfois se satisfaire de seulement deux ou trois spécimens d'entre eux - qui plus est aux tailles bien modestes - lors d'un repas, et que l'ensemble des membres de la famille doit alors se partager. En conséquence, on se contente d'en picorer presque des miettes pour nous rabattre avidement sur de généreuses parts de riz gluant. De celui-ci on se sert, poignée après poignée, dans les paniers communs, avant d'en rapidement modeler des boulettes que l'on malaxe, puis trempe dans le piment salé.
Les Khamu sont établis dans l'ensemble du Nord- Laos, parfois au cœur de cadres moins enchanteurs que celui-ci, lorsque leurs hameaux sont par exemple implantés sur des plateaux plus ou moins secs et arides, ou encore le long de pistes ou de routes. J'ai par le passé assez fréquemment côtoyé les Khamu, là aussi dans la province de Xieng Khouang que je mentionnais plus haut au sujet des Hmong, et je peux affirmer que ce village de Ban Sakhan est représentatif de ceux restés relativement traditionnels, car maintenus encore sensiblement isolés, à l'écart, et alors configurés de cette manière si caractéristique, au fond d'un vallon encaissé. Les habitats Khamu sont toujours construits sur pilotis, du moins ceux des familles qui n'ont pas transmigré vers des bourgs de plaine ou autres secteurs plus accessibles et qui, de par le processus d'acculturation qui s'ensuit, adoptent irrémédiablement peu à peu les usages et les techniques de leurs nouveaux voisins. Au contraire des villages des "vrais" montagnards, ceux des Akha et des Hmong par exemple, l'air circule inévitablement assez peu dans ces endroits enclavés et cernés par une généreuse végétation, obligeant même à devoir supporter des chaleurs étouffantes en certaines périodes de l'année. De plus, du fait de la proximité et de l'abondance d'eau, les moustiques s'y montrent généralement présents en grand nombre. Aussi, malgré les environnements pourtant esthétiques dont on y profite souvent, je n'ai jamais énormément apprécié résider aux côtés de l'ethnie Khamu, un groupe par ailleurs un peu mieux intégré à la société lao que d'autres, une intégration parfois accomplie, précisons-le, à marche plus ou moins forcée par les autorités, accélérant par là même un processus de déculturation inévitable. Très anciennement implantés dans le pays - avant les Lao eux-mêmes, mais qui les ont ensuite repoussés, au fur et à mesure de leur arrivée et de leur progression, vers les vallées secondaires bien moins attrayantes - les Khamu pratiquent une langue qui appartient au groupe linguistique dit des Austroasiatiques, les distinguant définitivement de leurs voisins géographiques des hauteurs, par exemple les Akha ou les Hô (groupe linguistique des Sino-Tibétains), ou encore des Hmong et des Yao (groupe des Miao-Yaos). Enfin, les Khamu arborent une couleur de peau nettement plus sombre et brune que celle des groupes précédemment mentionnés.
Ce matin, alors que je m'apprêtais à prendre congé de ma famille d'accueil et à quitter le village, j'eus la surprise de découvrir, déposé sur mon sac, un monceau de riz cuit soigneusement empaqueté dans un fragment de feuille de bananier, et qui renfermait en outre également deux minuscules poissons séchés ainsi qu'une petite poignée du mélange de piment et de sel. Cela devait bien représenter au total près d'un kilo et demi de riz gluant. Ce n'est pas la première fois que l'on me remet comme ici de la nourriture dûment emballée en prévision de mes pérégrinations de la journée à venir. Il est même parfois arrivé que je n'y trouve que du riz, sans aucun accompagnement si ce n'est le piment, me laissant supposer que mes hôtes escomptaient à ces occasions que je déniche moi-même, en chemin, dans la forêt et à leur manière, un complément nutritif naturel quelconque, pousses de bambou, champignons, que sais-je encore.
Sur les quelques indications délivrées par mes hôtes Khamu, je regagne les hauteurs puis longe des crêtes, replongeant à deux ou trois reprises dans des vallons avant de devoir presque immédiatement grimper de nouveau. Je me dirige désormais résolument vers le sud, et devrais traverser des villages Akha, dont j'ignore toutefois pour l'heure l'identité du sous-groupe. Je n'ai plus rencontré de Akha depuis plus de quatre jours, et je me réjouis par avance de ces "retrouvailles".
Cinq heures de marche m'auront été nécessaires pour rejoindre le premier village annoncé. Évoluant la plupart du temps sur un sentier de crête bien sec, à l'abri de l'humidité qui règne habituellement dans les fonds de vallons, le parcours fut donc cette fois presque totalement exempt de sangsues. Ce chemin s'est en revanche dédoublé à plusieurs reprises, mais je n'ai jamais rencontré de difficulté à opérer les choix adéquats concernant les directions à prendre, m'étant trompé une unique fois et ayant en outre réalisé mon erreur au bout de quinze minutes seulement. Je n'ai à nouveau pas quitté le couvert de la forêt un seul instant mais je pus cependant, depuis certaines hauteurs, profiter de quelques panoramas exceptionnels sur de vastes étendues de la région, sur cet océan de verdure qui nappe ici la totalité des reliefs. En dehors de deux hameaux à peine distingués au loin, dans des horizons emplis de brume de chaleur, je n'ai aperçu aucun indice supplémentaire de présence humaine de tout le parcours, si ce n'est quelques minuscules taches brunes ou de diverses autres nuances que composent les rays - les petites parcelles cultivées - qui se détachent comme des confettis sur ce vert forestier uniforme. Je n'ai pas non plus pu profiter de la moindre rencontre humaine en chemin. Ainsi, cette fois encore, comme souvent, ce n'est que parvenu à une distance d'environ cent ou deux-cents mètres de l'entrée du hameau que j'ai surpris les premiers villageois. Si, comme ce fut le cas aujourd'hui, ces personnes sont des enfants ou des jeunes filles, ils détalent alors immédiatement dès qu'ils me repèrent, littéralement terrorisés, en direction des fourrés adjacents ou du village. Lorsqu'ils ont atteint les buissons et qu'ils s'y maintiennent immobiles et parfaitement dissimulés, sans aucun doute également anxieux à souhait, je ne perçois généralement plus un seul bruit lorsque je passe à leur niveau. Je me mets alors habituellement à doucement siffler un air quelconque pour bien leur démontrer que je m'éloigne rapidement.
Je fais halte quelques instants dans ce premier village et, après avoir appris que le suivant en est éloigné de moins d'une heure de marche, je reprends la route, décidé à passer la nuit là-bas. Tous deux sont habités par les Akha Loma.
Bien que tout à fait cordial et amical, le contact avec les villageois ne se présente pas aussi chaleureusement que je l'espérais. L'objet de ma visite pose à nouveau question, et on semble vouloir conserver à mon égard ce que j'ai envie de qualifier de "méfiance respectueuse". En outre ma présence effraye considérablement les enfants, d'une manière que j'avais encore rarement observée jusqu'ici. Même à l'intérieur de la hutte ils continuent de me dévisager, à distance, telle une bête curieuse, les regards fixes dirigés sur ma personne durant de longs instants, comme fascinés par le moindre de mes gestes ou chacune de mes paroles. L'homme qui m'accueille sous son toit est père de onze enfants, presque exclusivement des garçons. Opiomane addictif et forcené, il utilise ce que j'appelle une "pipe du pauvre", un simple tube de bambou - muni d'un orifice percé aux deux tiers de sa longueur en guise de cheminée d'aspiration - sur laquelle il dispose des boulettes de drogue d'une grosseur ahurissante, comparable à celle d'une belle noix de muscade, soit l'équivalent d'environ quatre à cinq doses que certains autres fumeurs, plus modérés, façonnent pour leur part. Je le suspecte d'être encore un peu débutant et "autodidacte" en la matière car ses gestes et sa technique me paraissent quelque peu grossiers, moyennement élaborés, presque incertains. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:37 · Modifié le 5 août 2025 à 12:05 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 14 de 239 · Page 1 de 12 · 43 870 affichages · Partager 3 octobre - Ban KhaosoLe ya-baa
Les tuniques traditionnelles des femmes Akha Loma, à l'instar de celles visibles chez l'ensemble des groupes Akha, sont proprement spectaculaires. Pour les élaborer, ces femmes confectionnent elles aussi le même matériel textile de base que leurs "cousines ethniques" - une épaisse étoffe de coton qu'elles teignent à l'indigo sombre - et emploient pareillement une profusion d'éléments décoratifs, d'anciennes pièces de monnaie et des cupules en argent, des colliers de perles et des floches de laine, des patchworks de tissus industriels colorés et d'autres encore. La première caractéristique de ces vêtements, qui les différencie notablement de ceux, par exemple, portés par les femmes Akha Djepiah ou Akha Pouli Noy que nous avons précédemment décrits, réside dans la longueur de la pièce principale, la tunique proprement dite, qui tombe ici plus bas, presque jusqu'aux chevilles. Cette tunique est en outre indissociable d'un étroit tablier de la même longueur, pour sa part orné en périphérie de motifs colorés. Le nombre de pièces de monnaie décoratives employées, cousues çà et là, principalement sur la poitrine et le long des pans de la veste, peut s'avérer parfois remarquablement important - cela dépendant toutefois de l'âge de ces femmes, chacune d'elles cédant petit à petit, au fil des années, ces précieux éléments décoratifs à la génération suivante. Mais ce sont une fois de plus les coiffes qui caractérisent ce groupe de la manière la plus emblématique.
En premier lieu, les cheveux sont presque entièrement dissimulés sous une pièce d'étoffe de coton indigo qui ceint au plus près la tête, formant comme un bonnet étriqué qui enserre et maintient par la même occasion en place une sorte de chignon sommital à l'allure à peu près cylindrique, en tout cas aux proportions bien plus hautes que larges, et qui pointe alors ainsi au-dessus du crâne. Ce "chignon" est décoré de broderies et de cupules d'argent, bien qu'il soit en grande partie - mais pas totalement - dissimulé sous un dernier élément, une longue bande d'étoffe d'une douzaine de centimètres de largeur et pour sa part entièrement recouverte, à vrai dire littéralement surchargée, d'un patchwork de pièces de tissus vivement colorés et d'une profusion de pièces de monnaie en argent. Ce lourd élément, qui domine visuellement le reste et que l'on pourrait par conséquent presque considérer comme la coiffe proprement dite, est enroulé une fois autour du fameux "chignon", qui le retient par la même occasion. Cet enroulement unique est cependant agencé d'une manière sensiblement lâche, qui fait alors retomber cette étroite bande d'étoffe de façon inclinée sur le côté - toujours le côté droit - et jusque sous l'oreille, disposition qui pourrait au premier abord paraître quelque peu indolente, mais en réalité bien évidemment parfaitement réfléchie. Si les jeunes filles non mariées ne confectionnent pour leur part pas ce chignon sommital - tout laissant à penser que les cheveux sont coupés très courts sous les "bonnets", que je ne les vois par ailleurs jamais quitter - elles enroulent cependant elles aussi un bandeau ouvragé de ce type autour de leur tête. Il s'agit là toutefois d'une pièce plus étroite et portée d'une manière moins élaborée, disons plus conventionnelle que celle des adultes, puisque ce bandeau ne retombe ici pas sur le côté mais est arrangé à l'horizontale. Enfin les unes et les autres emploient, pour maintenir et ajuster ce lourd élément décoratif solidaire du chignon ou du "bonnet", une très longue épingle à cheveux en argent, épingle n'étant définitivement pas le mot approprié pour qualifier cet accessoire tant il s'agit là d'un véritable "clou", une massive aiguille à la tige de section carrée et dont la longueur doit bien approcher les vingt centimètres au total. Ultime coquetterie, la tête de cette "épingle" consiste en une pièce de monnaie supplémentaire soudée à cet emplacement, et l'extrémité de ce bijou, d'où pendent par ailleurs deux ou trois floches de laine, est raccordée au reste de la coiffe par l'intermédiaire de plusieurs colliers de fines perles colorées.
Hier, chez mes hôtes Akha, la soirée fut empreinte d'un climat un peu trouble, disons étrange, et en définitive pas particulièrement convivial. Nous avons bu beaucoup de lao-lao, mais au sein d'une atmosphère finalement peu joyeuse, avant que mon hôte, ce père d'une famille nombreuse, ne s'adonne de nouveau à son vice, à ses pipes d'opium, pour le coup à chaque fois outrageusement chargées de doses impressionnantes de produit. Devant mon indifférence face à la drogue - je dois reconnaître que j'en suis presque blasé, depuis le temps en effet que j'observe et constate sa large consommation dans cette région du monde - il a ensuite été question d'autres choses, d'autres substances, de ya-baa, une méthamphétamine, sorte "d'ecstasy du pauvre", et même de ya-maa, l'héroïne dite de "grade 3", un stupéfiant bien moins élaboré et raffiné que la blanche, dite de "grade 4", et lui aussi destiné aux populations les plus indigentes. Ces deux produits, et quelques autres qui en sont dérivés, provoquent d'abominables ravages dans l'ensemble de l' Asie du Sud-Est, et même au delà bien entendu, depuis déjà quelques années. Un des jeunes hommes de la maisonnée me proposa ainsi de l'accompagner dans une hutte voisine pour s'amuser à tout cela. J'aurais souhaité le suivre, ma curiosité l'emportant sur le reste, mais j'ai avant tout craint le regard qu'auraient alors sans aucun doute porté sur moi les autres villageois, et j'ai donc décliné.
Je devrais manifestement dès demain achever cette boucle pédestre de cinq journées consacrées à sillonner cet arrière-pays, en rive gauche de la rivière Nam Ou, et rejoindre alors à nouveau les berges de celles-ci, avant de repartir ensuite et sans tarder vers une autre direction - n'ayant pour l'heure pas encore la moindre idée de laquelle il s'agira. Je devrais ainsi théoriquement pouvoir regagner le village de Ban Likna en à peine cinq heures, semble-t-il. Je me promets de revenir un jour dans cette zone et de "l'explorer" plus en profondeur, tant son potentiel s'annonce séduisant, nombre de villages supplémentaires devant sans aucun doute se présenter avant de toucher à la frontière, ici toute sauvage, avec le Vietnam voisin.
Je fais à nouveau étape dans un village Akha Loma, qu'il ne m'a fallu que quatre heures pour rejoindre, de plus très aisément, la traversée de plusieurs autres hameaux m'ayant régulièrement permis de me renseigner sur les chemins et les directions à suivre. Ce soir, au sein de la famille qui m'accueille, le couple des grands-parents, deux vieillards forts âgés, fume l'opium. Depuis l'instant de mon arrivée, au milieu de l'après-midi et jusqu'à la nuit, je ne les ai pas vus se lever une seule fois des bat-flancs à dormir, sur lesquels ils semblent vissés et d'où ils nous abreuvent continuellement de douces vapeurs opiacées. Ce soir, toujours couchés là, dans les positions caractéristiques des fumeurs, en chien de fusil, de faibles halos lumineux irradient de leurs lampes à huile, qu'ils entourent de gestes à la fois agiles, précautionneux et experts. L'un ou l'autre, de temps en temps, tente d'intervenir dans les conversations à travers de brèves réflexions, mais auxquelles personne ne semble prêter attention. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:38 · Modifié le 5 août 2025 à 12:04 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 15 de 239 · Page 1 de 12 · 43 869 affichages · Partager 4 octobre - Ban LiknaLa police
Retour au village de Ban Likna, sur les berges de la rivière Nam Ou, où j'ai retrouvé mon "placard à dormir", celui déjà loué une première fois il y a six jours. Rien n'y a changé, même le cadavre d'un cafard géant que j'avais repéré dans un coin n'a pas été déplacé. Hier au soir, trois policiers sont venus me rendre une petite visite, très certainement interpellés par une ou plusieurs personnes suspicieuses de m'apercevoir à nouveau dans les parages, après ma première apparition ici une courte semaine plus tôt. Petites paranoïas latentes et désormais viscérales d'une ruralité sous l'emprise d'un régime communiste ancré dans le pays depuis déjà plus de trente ans, où tout est observé, où beaucoup s'improvisent indics, à tel point qu'il arrive qu'un regard étranger comme le mien peine à opérer une distinction entre certaines milices villageoises informelles et des policiers fonctionnaires. Ce n'est pas la première fois, loin de là, que l'on "m'honore" de ce genre de visite, qui se produit toujours à l'occasion d'un de mes brefs passages dans des petits bourgs de l'arrière-pays. Si au tout début, quelques années plus tôt, ces séances pouvaient passablement m'intimider, autant dire que ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui, à tel point que le rapport de force s'est même désormais parfois diamétralement inversé. Je ne me prive en effet dorénavant plus, lors de certains de ces interrogatoires, de me jouer du trouble que ces confrontations peuvent de temps en temps provoquer chez mes interlocuteurs, si peu habitués à avoir affaire à un falang, se montrant en outre parfois drôlement maladroits avec un emploi de quelques mots d'anglais qu'ils maîtrisent généralement à peine. Aujourd'hui toutefois, ni pénibles ni zélés pour un sou, s'étant rapidement rendus compte de ma totale inoffensivité après un bref échange, ils n'ont même pas exigé de contrôler mon passeport. Au contraire, enthousiastes de la rencontre, ils m'ont proposé de descendre boire de la Beer-Lao près de la rivière, dans une sorte de bouge, un réduit, en vérité un simple cabanon de bois nonchalamment tenu par un couple âgé et qui y sert, au choix, de la bière ou du lao-lao. Je crois pouvoir dire que nous avons largement entamé leur petit stock et j'ai terminé la nuit, totalement éméché, allongé au creux d'une des trois ou quatre pirogues amarrées juste là, tirées sur un vaste banc de sable. Aux aurores, vers 5 heures, un type m'a réveillé, hilare. Ce n'est qu'à ce moment que je me suis rendu compte que les moustiques avaient eux aussi très allègrement festoyé durant la nuit, à mes dépens bien entendu. Je suis alors allé récupérer mon sac près du défunt cafard, puis en quête de riz et d'un peu de poisson fumé, avant de redescendre sur les berges.
Ce n'est finalement que ce matin, après avoir tergiversé quelques instants, que j'ai ébauché la suite de mon parcours. Je vais pour l'instant tâcher de remonter le cours de la rivière Nam Ou, jusqu'au village de Hatsa, et de là, rejoindre par la piste la petite ville de Phongsaly, la capitale de la province du même nom. De Phongsaly, je rallierai Boun Neua, un modeste bourg poussiéreux situé à l'intersection de deux pistes de terre, puis irai me promener le long de celle, ancestrale, qui se dirige vers le nord, jusqu'à atteindre la frontière avec la Chine, à la pointe septentrionale de la province. Deux ans plus tôt, j'avais parcouru à pied l'intégralité de cette piste - qui s'étend sur un peu moins de cent cinquante kilomètres - avec pour principal objectif d'effectuer une reconnaissance passablement rigoureuse des lieux, d'y prendre des repères, dans la perspective de pérégrinations ultérieures, qui s'accompliraient alors cette fois "hors-piste", en tout cas résolument à l'écart de celle-ci. J'abandonne ainsi pour cette fois un autre projet que j'avais également un peu envisagé, et qui consistait à remonter bien plus haut le cours de la rivière Nam Ou, vers son amont donc, jusqu'à atteindre le village de Ban Natchang Tay, que j'ai déjà mentionné précédemment, et qui se situe à l'intérieur des limites de la sauvage et méconnue réserve naturelle de Phou Den Din. Je crains en effet trop sérieusement de ne pouvoir y trouver une pirogue collective qui s'y rendrait, ayant appris, lors d'une précédente visite dans la région, que cela survenait à de très rares occasions, qui de plus ne sont jamais réellement planifiées par avance, cela dépendant uniquement du nombre de passagers qui se présentent le jour même. Une autre solution, pour parvenir à mes fins, consisterait à chartériser à moi seul une embarcation, mais pour un coût alors très dispendieux, cette partie du trajet devant a priori nécessiter à elle seule une entière journée de navigation. Voilà donc un projet supplémentaire que je mets de côté, non sans me promettre qu'il n'est que partie remise.
Mais pour l'heure, afin de pouvoir quitter mon petit village de Ban Likna, je n'ai pas d'autre choix que d'attendre que suffisamment de passagers, eux aussi intéressés par le trajet que je convoite, se présentent sur les berges, où je ronge actuellement mon frein. Une pirogue classique pouvant accueillir jusqu'à une douzaine de personnes, on m'informe que nous partirions sans doute même si nous n'en étions que sept ou huit au total, car le conducteur parierait alors sur la probabilité d'embarquer d'autres voyageurs ou marchandises en chemin. Hier soir, mes compagnons de beuverie m'avaient fait entrevoir la possibilité d'un départ aux alentours de 8 heures, mais maintenant qu'il est presque 10 heures, je demeure le seul candidat, et autant dire qu'à une heure désormais aussi avancée, je ne dois plus me faire trop d'illusions de ce côté, mais espérer plutôt le passage ici d'une embarcation qui proviendrait de l'aval, et dans laquelle il subsisterait au moins une place. Durant cette attente passablement ennuyeuse, j'eus l'occasion à deux reprises de voir brièvement réapparaître mes "amis" policiers, redescendus là à chaque fois aux moments précis où ils perçurent le bruit des moteurs de deux embarcations arrivant de l'amont, et qui s'autorisaient ici de courtes étapes. Après de rapides et très superficiels simulacres "d'inspections" des chargements de chacune d'entre elles, ils se sont à peine dissimulés pour recueillir, plus ou moins discrètement donc, une "taxe" de la part des bateliers, à chaque fois quelques billets froissés hâtivement empochés, et qui passeront peut-être pas beaucoup plus tard dans de nouvelles mains, par exemple celles du vieux couple tenancier de la gargote qui nous surplombe.
Je suis finalement parvenu au bourg de Hatsa, certes après un départ bien tardif, cependant au terme d'un trajet exceptionnellement rapide, et c'est le moins que l'on puisse dire. À 11 heures, aucune embarcation faisant route vers le nord n'était encore apparue en aval de Ban Likna, au détour du premier coude de la rivière que l'on apercevait au loin. Mais peu après, alors que je commençais à sérieusement désespérer, un vrombissement sourd parvenait à mes oreilles, s'amplifiant très rapidement. J'ai immédiatement reconnu le bruit caractéristique - et assourdissant - non pas du moteur des pirogues conventionnelles mais de celui de ces petites embarcations que les Lao eux-mêmes nomment tout simplement " speed-boat", et qui, comme leur appellation l'indique, consistent en de véritables bolides flottants. D'abord apparus en Thaïlande voisine, puis depuis quelques années à peine au Laos, il s'agit de frêles barcasses, ne pouvant chacune pas accueillir plus de huit passagers environ au total, mais équipées de moteurs tout bonnement surpuissants. Les vitesses qu'elles peuvent atteindre sont tellement impressionnantes qu'un casque - une de ces coques en plastique bien dérisoire, parfois utilisées dans le pays par les conducteurs de scooters, et qui doivent protéger de bien peu de chose en cas d'accident et de choc un peu rude - est remis à chaque passager. Pour rendre ces embarcations suffisamment maniables et réactives, au regard des très grandes vitesses auxquelles on les pousse, leur hélice est déportée à l'extrémité d'un long axe d'acier d'environ deux mètres, que l'on peut orienter à loisir.
Au delà du fait qu'ils matérialisent à mes yeux l'antithèse de la flânerie et de la découverte, et qu'ils n'autorisent donc pas la moindre contemplation en chemin, je m'étais jusqu'à ce jour toujours interdit d'emprunter ces détestables engins, notamment parce que je suis nettement conscient du danger qu'ils représentent - les accidents ne se font d'ailleurs pas rares - qui plus est sur une rivière aussi sauvage, impétueuse et turbulente que la Nam Ou, au cours en outre singulièrement encombré de rochers et parsemé de zones de rapides. Le trajet ne présenta effectivement pas un moment particulièrement agréable, la vitesse inconsidérée et le stress qu'elle engendre, même s'il finit par s'émousser au fil des minutes, ne permettant absolument pas d'observer à loisir l'environnement et les paysages. Cela file à très vive allure, ça glisse sur l'eau, ça bondit sur les rapides, ça tangue, ça frôle les rochers émergents, et ça casse les oreilles. Pour tout dire, dès les premiers instants, j'avais même failli demander à faire demi-tour, à me faire redéposer à Ban Likna, quitte à devoir attendre jusqu'au lendemain de pouvoir en repartir, mais l'impatience de pouvoir reprendre au plus tôt mes promenades l'a finalement emportée sur ma crainte. En fait, c'est même dès la veille que j'aurais pu quitter Ban Likna puisqu'un premier speed-boat était alors déjà passé par là en toute fin d'après-midi. Un homme, averti de mes intentions - comme l'était sans doute presque tout le village à cette heure-là - était accouru pour me chercher, mais j'avais décliné dès que j'avais aperçu la nature de l' abominable embarcation.
Parvenu tant bien que mal au petit bourg de Hatsa par la rivière, il m'a à nouveau fallu patienter, pour la même raison que précédemment, c'est-à-dire qu'un nombre suffisant de passagers se présentent pour pouvoir remplir cette fois le minibus qui, dans ces conditions seulement, allait décider le chauffeur à entreprendre le trajet jusqu'à Phongsaly-ville. Durant une partie des trois nouvelles heures d'attente qui furent nécessaires pour en arriver là, ce sont à nouveau des policiers que j'ai un peu côtoyés, dans la seule gargote du lieu, éphémère cabanon de bambou accroché à la pente de la berge. Ils étaient dans un état d'ébriété déjà légèrement avancé quand je les ai rejoints. Peu auparavant, alors que nous venions tout juste d'accoster, ils avaient entrepris d'inspecter le contenu de deux ou trois sacs de marchandises qu'une femme, passagère à mes côtés, avait transporté jusqu'ici. Je n'ai pas pu me rendre compte par moi-même de l'objet du délit, mais il devait être d'un certain intérêt car, revenus sous cette tonnelle de bambou, les condés avaient finalement déployé un cahier d'écolier, pour y retranscrire ce qui semblait correspondre aux chefs d'accusation. Les palabres ont considérablement duré, avec même quelques haussements de voix - ce qui est rare dans cette région du monde, où il ne faut en aucun cas perdre la face, ni surtout la faire perdre à autrui. Une paire de menottes fut même momentanément exhibée, en signe tangible de menace. Pour finir, les sacs furent confisqués et une belle liasse de peut-être deux centaines de billets changea de mains, comptée et recomptée à pas moins de trois reprises par les fonctionnaires. Je ne suis pas parvenu à aller observer le contenu des sacs, ceux-ci ayant été refermés avant d'être emmenés dans la cahute, et ne peux donc que présumer de ce qu'ils cachaient. Je parierais néanmoins pour des gibiers sauvages protégés, pour la simple et bonne raison que, depuis le temps que je parcours les routes du Nord- Laos c'est, à la suite de quelques contrôles des véhicules, l'infraction que j'ai pu observer le plus souvent. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:38 · Modifié le 5 août 2025 à 12:04 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 16 de 239 · Page 1 de 12 · 43 785 affichages · Partager 5 octobre - PhongsalyLe commerce
Près de deux heures auront été nécessaires pour couvrir en minibus les vingt-et-un kilomètres qui séparent le bourg de Hatsa de Phongsaly. Au début, on se dit « Tiens, c'est étonnant, seulement les places assises sont occupées, et nous partons tout de même ? ». Mais, très rapidement, nous nous retrouvons littéralement submergés par nombre de passagers supplémentaires glanés, çà et là, au fil des premiers kilomètres parcourus. Par chance - mais aussi par expérience des transports dans le pays - je fus un des premiers montés et installés dans le véhicule, et ai donc pu m'accaparer une bonne place assise, à l'avant, là où les cahots de la route se font un peu moins ressentir qu'ailleurs. Cette piste est la seule de la région dont un tronçon - celui menant d'ici à Phongsaly puis qui se prolonge jusqu'au bourg suivant, celui de Boun Neua, une portion cumulant une distance de soixante kilomètres environ - fut un jour asphalté. C'est là un bitumage cependant certainement très peu qualitatif puisque la chaussée, à l'image de celles en nombre d'autres endroits du pays, se ravine un peu plus lors de chaque nouvelle saison des pluies, la constellant désormais d'innombrables nids-de-poule qui rendent les trajets presque aussi pénibles que ceux accomplis sur les pistes de terre, les nuages de poussière toutefois en moins. Nous opérons de fréquentes haltes, embarquant à chaque occasion toujours plus de passagers, qui dorénavant s'entassent comme ils peuvent, debout dans la travée centrale. Des femmes vomissent et je dois pour ma part m'accommoder d'un seau débordant de poissons que l'on m'a calé entre les genoux. La vallée est verdoyante et le paysage magnifique, d'autant plus qu'il s'est remis à légèrement pleuvoir et que, entre deux ondées, de belles lumières le baignent.
Une jeune fille embarque, chargée de deux sacs de produits qu'elle s'en va très probablement vendre au marché de Phongsaly. Une passagère, typée rombière, se prend d'ouvrir et d’ausculter le contenu d'un des sacs, en extrait un légume, puis c'est la ruée. Des hommes, quelques femmes - celles qui ne vomissent pas - se mettent à se les arracher, littéralement. Il s'agit d'une espèce d'oignon blanc longiforme, je ne sais trop, n'en ayant encore jamais aperçu de cette sorte, lié par petites bottes de cinq ou six pièces. Le succès est entier. Il est vrai qu'ils sont beaux ces légumes, mais tout de même, quelle hystérie. Dans la mêlée, des bottes sont défaites, d'autres tombent au sol. On se demande comment la jeune maraîchère va ensuite pouvoir régler ses comptes, dans cette cohue tout autant exaltée que compressée, dans ce minibus bondé et en marche. En très peu de temps tout est achevé, les deux sacs se retrouvent littéralement vidés de leurs contenus, et la situation s'apaise enfin. Quelques billets crasseux circulent, pour l'équivalent d'environ huit centimes d'euro la belle botte d'oignons.
Avec toutes ces histoires, et l'accumulation de retards qui en découlent, je finis par craindre de n'atteindre Phongsaly qu'après l'heure de fermeture de la banque, horaire qui de plus est peut-être avancé en ce vendredi, puisqu'il s'agit du dernier jour ouvré de la semaine. Il faut pourtant en effet obligatoirement que je parvienne à y changer quelques devises, même s'il me reste en théorie encore largement assez de kips lao pour suffire à la poursuite de mes pérégrinations dans les montagnes. Mais, étant à peu près certain de ne plus avoir accès à une seule banque durant les vingt prochaines journées, je préfère rester prudent et m'assurer de disposer du nécessaire en cas de "coup dur", si par exemple j'en arrivais à être contraint de devoir affréter à moi seul un transport quelconque. Mais, pour comble de malchance, à peine sommes-nous parvenus à destination que j'apprends que c'est « boun » aujourd'hui, c'est-à-dire un jour férié, et donc chômé pour les administrations. Faute de banque, il ne me reste plus qu'à aller trouver les antipathiques quincailliers chinois, potentiels changeurs "au black" de devises, et surtout rudes négociateurs, mais dont par le passé et à deux ou trois reprises, je fus bien aise de profiter des services, pour la même raison qui se présente malencontreusement à moi aujourd'hui. Deux ou trois d'entre eux sont disposés à me changer mes quelques dizaines de dollars américains, mais via une transaction chargée d'une honteuse commission de pas moins de dix pour cent. Quels profiteurs ! Quant à mes devises en euros, ils n'en veulent en aucun cas, les regardant même avec un certain dédain. Je fais finalement affaire avec un jeune homme, mais ne parviens pas à faire chuter sa commission de moins de six pour cent.
Dès aujourd'hui, après cette rapide opération de change monétaire puis quelques tout aussi hâtives emplettes sur le marché - et avant qu'il ne fasse nuit - je suis allé me promener au nord du bourg, pour tâcher de dénicher un départ de sentier qui me permettrait peut-être, dès demain matin, de repartir d'ici directement à pied. Mais rien, le néant, ce que m'ont d'ailleurs à mon retour confirmé quelques quidams que j’ai interrogés à ce sujet. À vrai dire je m'en doutais un peu, et n'en fus pas surpris outre mesure, les rares ébauches de cartographie de la région que j'ai pu auparavant consulter m'ayant déjà laissé présager que les sentiers se situaient vraisemblablement plus loin vers l'ouest, qu'ils s'amorçaient quelque part sur la route menant à Boun Neua, ne sachant cependant pas précisément dans quels secteurs. Je vais alors, demain matin, grimper dans le premier transport qui partira dans cette direction, puis tenterai de me faire "parachuter" à mi-parcours, dans un endroit qui, à vue d’œil me semblera prometteur.
Je me retrouve ce soir unique touriste présent à Phongsaly. Il arrive pourtant de temps en temps que quelques voyageurs prennent le temps - et la peine - de parvenir jusqu'ici, pour ensuite cependant, pour presque la totalité d'entre eux, se contenter de rejoindre Hatsa, puis de redescendre illico vers le sud via la belle rivière Nam Ou, ce parcours fluvial qui compose étonnamment, pour la majeure partie d'entre eux, l'unique prétexte du long et pénible déplacement pourtant requis pour atteindre cette fabuleuse région. Mais aujourd'hui, aucun de mes congénères ne se montre dans les parages, je suis même allé le vérifier dans la seconde pension du lieu. Je le regrette, car j'aurais apprécié discuter un peu, normalement, c'est-à-dire ne pas avoir à me contenter une fois de plus des trop superficielles conversations que je suis malheureusement seulement capable d'entretenir avec les Lao. Il n'y a de plus absolument rien d'intéressant à faire ou à visiter à Phongsaly-ville pour un touriste, les quelques ruelles - même pas pittoresques - étant parcourues à pied en pas plus de dix ou quinze minutes. Pour ne rien arranger, il se met finalement à pleuvoir des trombes d'eau. Demain, les sentiers seront donc inéluctablement redevenus boueux et glissants. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:39 · Modifié le 5 août 2025 à 12:03 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 17 de 239 · Page 1 de 12 · 43 796 affichages · Partager 6 octobre - Ban Mohan TaïLa nature
Bienvenue chez les Yao, parmi lesquels je suis accueilli ce soir. Il s'agit du premier village Yao que je visite durant ce périple, et pour cause, alors que certains groupes ethniques sont disséminés dans presque toute la région, le territoire Yao se restreint à un périmètre bien précis - et par ailleurs presque exclusif - localisé à l'ouest de la piste qui traverse en totalité la pointe nord de la province de Phongsaly. Ce territoire, se trouvant comme engoncé dans cette sorte d'étroit corridor, entravé entre la piste et le sud profond de la province chinoise du Yunnan voisin, la région dite du Xishuangbanna, forme ainsi une longue bande géographique d'environ quatre-vingts kilomètres de longueur, pour un peu plus de vingt dans sa plus grande largeur. Ce matin je me suis rendu en bus jusqu'au bourg de Boun Neua, là où la route asphaltée s'interrompt brutalement, pour laisser place à une antique piste de terre. Je n'ai en effet finalement pas été inspiré par un quelconque secteur où j'aurais pu descendre à mi-chemin, conformément à mon projet initial de la veille, afin de reprendre mes promenades pédestres en direction du nord. Effectivement, malgré une observation scrupuleuse des lieux, je n'ai pu repérer de tout le parcours le moindre départ de sentier suffisamment prometteur. De plus, attentivement scrutées depuis le bus, les premières vallées, profondes, encaissées et intimidantes, me semblaient hasardeuses à franchir. Bref, je ne l'ai pas "senti".
Au départ de Boun Neua, petit bourg chétif et poussiéreux posé au croisement des deux seules pistes qui sillonnent la contrée, si l'on est décidé à affronter celle qui se dirige vers le nord, il faut emprunter un songteaw, une camionnette tout-terrain dont le bac arrière a été équipé de deux bancs latéraux, puis abrité par une petite toiture de tôle soudée sur une solide armature de tubes d'acier. Véhicule ainsi ouvert à tous les vents - des ridelles en bâche de nylon sont déployées uniquement lorsqu'il pleut abondamment - on y suffoque à maintes reprises dans des nuages de poussière, continuellement soulevés sous l'effet de notre passage, et qui nous rattrapent dès les moindres décélérations, sans cesse inéluctables si l'on veut éviter les ornières et les ravinements, si l'on souhaite également s'épargner des chocs trop violents lors de chaque confrontation annoncée avec un nid-de-poule. Il ne faut par ailleurs surtout pas manquer le départ matinal de ce transport si l'on désire s'engager sur cette route de l'extrême nord, puisque c'est le seul qui réalise le parcours dans la journée, un trajet cependant peu sollicité par les villageois et qui est disponible dans l'autre sens le lendemain.
Nous avons fait face à un contrôle policier dès peu après notre départ, à la sortie immédiate du bourg, sur un simili check-point matérialisé par un simple fil de raphia synthétique rose tendu au travers de la piste et arborant, attaché au milieu de sa longueur, un sac en plastique destiné à bien le visualiser. Les condés ont contrôlé la totalité des passagers, moi inclus, ce qui est rare car les falangs sont la plupart du temps négligés lors de ce type d'inspection. Parmi les autres voyageurs, trois d'entre eux, des montagnards, ne se trouvaient semble-t-il pas tout à fait en règle puisque les fonctionnaires sont parvenus, après quelques discussions, à soutirer trois-milliers kips à chacun d'eux.
Je décide de faire halte à Ban Sone Taï, un village de l'ethnie Taï Lue dûment repéré il y a deux ans, lors d'une première reconnaissance que je fis des lieux. De là, un large sentier s'éloigne vers les confins ouest de la province, en direction, paraît-il, de nombreux villages Akha et Hô. Ces territoires de l'ouest composèrent initialement un des principaux objectifs de ce séjour, mais j'apprends ici qu'en continuant de remonter la piste sur quelques kilomètres, jusqu'à dépasser de peu le prochain hameau, celui de Ban Souchane, un autre chemin s'éloigne dans la direction opposée, vers les limites nord-est de la région, où se trouverait tout un groupe de villages Yao. C'est finalement dans cette direction que j'ai ce matin décidé de m'en aller. Deux ans auparavant j'avais pour la première fois côtoyé quelques Yao, mais dans des villages parmi les moins isolés, et ce groupe en particulier, les Yao Khao, que l'on ne rencontre dans aucune autre région du pays - sachant qu'au Laos résident aussi les Yao Mien dans la province de Luang Nam Tha, et les Yao Pom May dans celle de Huaphan - n'a depuis lors cessé à la fois de m'intriguer et de me fasciner.
De Ban Sone Taï je poursuis donc la remontée, dorénavant à nouveau à pied, du cours de la piste, qui elle-même longe une rivière dénommée Ngeun Li. Parvenu au hameau de Ban Souchane, je glane quelques renseignements complémentaires, visant notamment à me permettre de localiser de manière sûre le départ du sentier convoité. Celui-ci se trouverait à seulement quelques centaines de mètres après la sortie du village. Je ne le repère cependant pas, et suis donc contraint de revenir sur mes pas pour tâcher de persuader un paysan de m'accompagner sur cette courte distance, afin qu'il me le montre de visu. Il vient alors me désigner un étroit passage, presque enfoui dans les hautes herbes et s'inclinant en ligne droite vers la rivière Ngeun Li, cours d'eau qu'il me faut commencer par traverser, à gué, le niveau de l'eau m'atteignant ici presque à la taille. J'en profite pour me faire à nouveau confirmer par cet homme l'existence de villages Yao dans cette direction, tant cette voie d'accès, sans aucun doute très peu souvent empruntée, ne le laisse en rien présager. Il me faut ensuite longer et retraverser à de nombreuses reprises un petit affluent de la rivière Ngeun Li puis, plus loin, bien que demeurant toujours aussi étroit, le chemin se présente néanmoins finalement plus distinctement, mieux tracé, me permettant d’annihiler mes derniers doutes.
L'environnement, la nature, se dévoilent ici une fois de plus de manière somptueuse. La végétation, dense, est désormais gorgée de toute l'eau de pluie tombée cette nuit et, entre les incessantes traversées de la rivière et les inévitables frottements de tout mon corps contre les hautes herbes et les buissons, il ne faut pas longtemps pour que je me retrouve trempé de la tête aux pieds. Le long du vallon, parmi tant d'autres espèces, je passe sous quelques-uns de ces arbres que l'on qualifie parfois de "fromagers", dont les bases des troncs sont comme renforcées de spectaculaires proéminences, tels des contreforts végétaux, également quelques fougères arborescentes qui déploient de larges frondes, puis les immuables et toujours aussi grandioses bosquets de bambou, qui lancent haut des panaches dont les feuilles sommitales retombent telles de courtes guirlandes. J'évolue ainsi durant à peine plus de deux heures, les multiples traversées à gué du torrent et les éliminations des sangsues me ralentissant quelque peu. La Chine ne doit se situer qu'à quelques kilomètres, peut-être pas plus d'une douzaine à vol d'oiseau, juste derrière une frontière ici toute théorique, enfouie dans la forêt, vaguement caractérisée par une ligne de crête parmi d'autres.
J'ai relaté plus haut que, chaque fois que je m'approchais d'un nouveau village, il me suffisait d'apercevoir, même durant une seule fraction de seconde, la tunique traditionnelle portée par une des femmes pour pouvoir deviner tout de suite et presque à coup sûr à quel groupe ethnique se rattachait l'ensemble du hameau. Avec les Yao cet exercice est encore simplifié car, même si leurs vêtements arborent eux aussi des teintes à large dominance bleu indigo, quelques éléments décoratifs, très emblématiques de cette ethnie - et dont nous reparlerons ultérieurement - sont d'une couleur rose fuchsia vif, presque lumineux, ainsi facilement et immédiatement discernable, même depuis une grande distance.
J'ai un faible pour les Yao. Avec les Lanten - parfois aussi dénommés Yao Moun - résidant dans les provinces de Luang Nam Tha et de Bokéo, et avec qui il ne fait aucun doute qu'ils entretiennent un proche "cousinage ethnique", ils sont, selon moi et sans vouloir m'avancer dans des généralités trop hâtives, un des groupes les plus agréables à côtoyer, d'un tempérament résolument calme et doux, qui transparaît continuellement dans leurs gestes, dans leurs attitudes, dans leurs intonations de voix, dans leurs paroles mêmes. Ce petit divertissement m'ayant désormais démontré qu'il pouvait s'avérer un excellent moyen d'aisément et rapidement rompre la glace, dès peu après mon arrivée je montre aux villageois qui m'entourent en nombre quelques-unes des deux centaines de photographies que j'ai effectuées deux années plus tôt dans d'autres villages Yao de la région, situés plus loin dans le nord, aux alentours du bourg de Utay et dans lesquels je les remettrai d'ici quelques jours aux habitants. Le succès est immédiatement au rendez-vous et, de mon côté, je m'amuse autant à chaque fois d'entendre les exclamations de surprise et les rires des uns et des autres, même si je dois toutefois prendre de rigoureuses précautions pour m'assurer que ces fragiles images, qui circulent de main en main, me reviennent en bon état.
Peu après, réunis avec une dizaine d'hommes devant une hutte, sur des tabourets bas en rotin que des enfants ont été enjoints de nous apporter là, il ne me faut grâce à eux pas beaucoup plus de cinq minutes pour élaborer sur papier une ébauche de carte de la région, parvenant même à y positionner plusieurs autres villages Yao ainsi qu'un ou deux villages Akha. Les hameaux les plus distants que nous y annotons le sont d'environ huit heures de marche. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:39 · Modifié le 5 août 2025 à 11:58 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 18 de 239 · Page 1 de 12 · 43 795 affichages · Partager 7 octobre - Ban VanaïkhoLa boue
Longue veillée hier soir, dans la pénombre. Il m'a fallu remontrer les photos trois fois, au fur et à mesure que de nouveaux voisins nous rendaient visite. Un des aspects me concernant qui surprend le plus les villageois est le fait que je parcoure seul et sans crainte la région, sans me soucier ou redouter outre mesure différents dangers qui - ils tentent du moins de m'en persuader - l'habiteraient. Les plus jeunes hommes me miment alors, certes avec un certain amusement, des situations de brigandage, de chutes dans un ravin, de jambes cassées ou je ne sais quels autres accidents ou attaques d'animaux sauvages, ce qui au final nous fait tout de même tous bien rire. J'avais hier soir choisi, pour m'abriter pour la nuit, une des huttes les plus modestes du lieu, affreuse cabane de pas même une trentaine de mètres carrés de surface posée sur un sol de terre battue, construite de murs bas de pisé désormais largement craquelés et rehaussés de grossières planches de bois jusqu'à la toiture, une épaisse couche de feuilles végétales. Il n'y avait toutefois pas suffisamment de place pour que je reste dormir là. J'ai donc mangé en compagnie de mes hôtes, ai veillé avec eux, puis des voisins m'ont conduit sous leur toit.
Levé dès 4 heures, réveillé par une femme qui s'est attelée à cuire la soupe des cochons, un amas de divers résidus végétaux et de troncs de bananiers hachés qui s'accumulaient, probablement depuis plusieurs jours déjà, dans un énorme wok de fonte disposé à demeure sur le plus gros foyer, à deux ou trois mètres duquel ma paillasse provisoire fut installée la veille. Plus tard, nous autres humains nous contentons d'une soupe de pousses de bambou et de riz additionné de piment.
Il a à nouveau abondamment plu cette nuit, des trombes d'eau se sont abattues presque sans discontinuer. Aussi ce matin il est à peine possible de s'éloigner du village, en fait même des abords immédiats de la hutte, tant l'eau ruisselle de partout et la couche de boue se fait épaisse et grasse, plus particulièrement à l'intérieur même du hameau. Là, ce n'est plus en effet qu'un sol de terre dénudée, sur lequel se diluent alors généreusement les excréments de l'ensemble des animaux, volailles, chiens, cochons, zébus et buffles, qui y errent en totale liberté. Je suis tout de même allé vérifier le niveau du torrent qui, bien sûr, s'est élevé, et dont l'eau se maintient chargée de limons et reste marron, opaque, ne permettant absolument pas de voir où l'on pose les pieds lorsqu'on le franchit. À mon retour de cette courte sortie, je rapportais une lourde masse de terre gluante dûment accrochée sous chacune des semelles de mes sandales, ainsi que quelques sangsues vissées à mes pieds, la plupart comme toujours lâchement enfouies entre les orteils. La quasi totalité des enfants vont pieds nus, et même certains adultes, puisque cela semble visiblement pour eux plus pratique et aisé de se déplacer dans ces conditions toutes particulières.
Matinée oisive, les ondées se succèdent. Je profite des rares accalmies pour effectuer deux ou trois sorties, armé de mon parapluie géant, afin de me dégourdir les jambes, avec prudence toutefois pour ne pas risquer de glisser et de chuter au sol. Le reste du temps je vaque d'une hutte à l'autre, où nous nous installons sous les étroits auvents formés pas les ravancements des toitures de chaume, près des rudimentaires métiers à tisser que l'on abrite traditionnellement à ces endroits. De petites assemblées d'importance variable et fluctuante se forment alors presque immédiatement à chaque fois autour de moi. On m'observe écrire sur mes cahiers, nous plaisantons de choses et d'autres, on me demande de remontrer encore et encore les photos qui, pour certaines d'entre elles, commencent déjà à largement s'écorner. Et puis chacun aime à pouvoir manipuler sans cesse mon parapluie géant et quelques autres de mes rares objets, ma lampe miniature, ma boussole, un cadenas à code, des objets rudimentaires mais de belle fabrication. Pouvoir inspecter quelques petites coupures d'euros et de dollars américains plaît tout particulièrement à mes compagnons.
Comme toujours, lorsqu'on a besoin de s'éloigner et de s'isoler quelques instants dans les buissons, qui composent ici les toilettes naturelles, je prends pour ma part la précaution de m'armer d'un bâton, moins pour les frapper que pour menacer et tenir à distance les cochons - parfois aussi quelques chiens - qui accompagnent systématiquement chaque individu qui, par la force des choses, doit agir quotidiennement de la sorte. Habitués depuis la nuit des temps à ces rituels qui se renouvellent inévitablement chaque jour, ces bêtes semblent être capables de reconnaître, parmi les personnes qui s'éloignent du hameau, celles qu'il faille suivre dans ces courtes "expéditions". On a beau s'isoler à l'abri des regards humains, ces animaux se tiendront là, à quelques mètres de distance seulement, prêts à intervenir, et il s'agit de les tenir en respect le temps que durera l'action. Ils sont généralement deux, trois ou quatre, et entre eux la concurrence est alors féroce, c'est à qui s'emparera du gros lot. À l'instant où l'on se défroque, ils se montrent encore plus excités et la situation devient toujours un peu plus délicate, puisqu'à ce moment ils s'approchent parfois à moins de deux ou trois mètres. Tout juste rhabillé, si le bâton n'est pas conservé brandi dans leur direction, ils se jettent sur l'objet convoité, et en quelques secondes à peine, la place est nettoyée. Ce sont les éboueurs de village, plus exactement les vidangeurs. Cela choque les premières fois, puis l'on s'y habitue finalement, n'ayant de toute manière aucune possibilité d'y échapper, sauf à s'éloigner bien plus loin des hameaux pour accomplir l'acte défécatoire. Le premier jour où je fus témoin de la chose, cela constitua pour moi une petite révélation, tant je m'étais auparavant un nombre incalculable de fois étonné de n'avoir jamais aperçu la moindre trace de souillures de ce type aux alentours des villages, qui auraient en outre inévitablement été source de dangereux vecteurs d'insalubrité et de contaminations.
Un prochain village, Akha, se trouverait distant de seulement une heure d'ici puis, à partir de là, deux directions seraient envisageables : une à l'ouest, menant à la Chine avec la présence d'au moins un dernier hameau sur le territoire du Laos avant de dépasser la frontière, puis une autre poursuivant en direction du nord et qui permettrait de rejoindre de nombreux villages supplémentaires, appartenant désormais exclusivement à l'ethnie Yao. Pour l'heure, je me montre tout à fait paresseux et me dis que si je me décide à repartir aujourd'hui, je n'irai pas plus loin que le village Akha annoncé. Aussi je ne me presse pas, étant sensiblement réfractaire à devoir marcher dans cette atmosphère et ces conditions exagérément humides.
Si, au sein de nombreuses ethnies de la région, le port de l'habit traditionnel a désormais souvent été presque totalement abandonné par les hommes, il n'en va pas de même parmi les Yao, chez qui il reste très largement visible au quotidien. Qu'elles soient portées par de tout jeunes enfants ou par des vieillards, il s'agit de tuniques toutes identiques et d'une conception extrêmement simple, réduite à l'essentiel. Ces vêtements, encore une fois découpés et confectionnés dans d'épaisses toiles de coton préalablement tissées et teintes à l'indigo naturel par les femmes, se composent d'un très ample pantalon et d'une tout aussi large veste sans col, qui se ferme par rabat d'un pan par dessus l'autre, deux ou trois petites billes d'argent faisant office de boutons. L'ensemble revêt ainsi un peu l'allure d'un confortable "pyjama" de jour. Le dernier élément, le bonnet, est pour sa part à la fois discret et remarquablement élaboré dans ses détails. D'une conception somme toute rudimentaire, puisqu'il s'agit d'un simple calot lui aussi taillé dans de la toile de coton bleu indigo, il est surtout agrémenté d'un bandeau périphérique de quatre ou cinq centimètres de hauteur, décomposé à son tour en deux étroites bandes de toile blanche et nombre de très fins liserés brodés avec un remarquable soin, à l'aide de fil de couleur rose fuchsia. Toutefois, le détail le plus "spectaculaire", du moins lorsqu'on l'a enfin discerné, concerne la bande centrale indigo, sur laquelle les femmes ont eu l'audace de broder des caractères chinois anciens en recourant à du fil d'une teinte rigoureusement identique à celui employé pour tisser le support. Le résultat est que l'œuvre ne peut se percevoir distinctement qu'à une très courte distance, donc uniquement si on a l'occasion de pouvoir la contempler de suffisamment près, ce qui est rarement le cas puisque cela oblige à s'approcher à seulement quelques dizaines de centimètres de celui qui la porte. Le contraste entre d'un côté ces environnements et ces modes de vie particulièrement rudes, et de l'autre ce genre de détails affichant une finesse et un raffinement inouïs ne peut que toucher l'observateur étranger car, sous des dehors austères, il matérialise, parmi encore bien d'autres aspects, un haut degré de sophistication et de sensibilité de ces populations. Je décrirai ultérieurement un autre de ces subtils et délicats détails, qui se rattache lui aussi aux tuniques traditionnelles des Yao, mais cette fois à celles des femmes.
Lors d'une journée de ce type, durant laquelle les intempéries laissent peu de possibilités pour entreprendre des travaux à l'extérieur, des femmes se tiennent elles aussi, se regroupant par deux ou trois, assises sous les auvents, pour broder et converser, profiter de la lumière du jour indispensable à ces fins travaux d'aiguille. Avec les jeunes hommes, nous saisissons ces occasions pour les taquiner un peu, les faire pouffer de rire avec quelques blagues plus ou moins drôles. À une femme qui disposait, dans son petit panier à ouvrage, d'un de cesdits bandeaux décoratifs déjà achevés, je lui ai commandé l'objet complet, donc un bonnet fini, en insistant pour qu'il soit lui aussi, à l'instar de tous ceux portés par les hommes, couronné en son sommet d'une ancienne pièce de monnaie cousue à cet emplacement. Malheureusement, embarras passager, le bandeau s'avère d'une longueur légèrement trop courte pour pouvoir cerner ma tête en totalité, d'une grosseur certes un peu supérieure à la moyenne de celles des hommes du lieu. Elle pense cependant pouvoir y remédier. À l'origine, j'avais eu l'idée d'acquérir le bandeau seul et fus stupéfait lorsqu'elle m’annonça le premier prix, c'est-à-dire avant une traditionnelle négociation, obligatoire en ces contrées : vingt-mille kips, soit à peine un euro et soixante-dix centimes. Il est toujours déconcertant de constater que des minorités ethniques, ici ou ailleurs, n'ont pas la possibilité d'évaluer leurs productions à leur juste coût, à leur juste valeur devrais-je plutôt dire. Il aurait effectivement selon moi fallu, autour d'un objet de cette qualité, que la tractation s'entame à un tarif, au bas mot et en tenant compte du niveau de vie local, de peut-être cinquante-mille kips. La réalisation de ce bandeau lui a en effet probablement nécessité au minimum dix ou douze heures de travail au total, je ne sais trop, voire plus puisqu'il faudrait aussi considérer et donc prendre en compte l'ense mble du processus de fabrication, c'est-à-dire y inclure les phases de production des matières elles-mêmes, les fils, la toile, la teinture, en remontant jusqu'aux étapes de la culture du coton. Je n'ai alors pas eu le courage de lui demander combien me coûtera l'objet complet et fini, nous aviserons plus tard à ce sujet.
Avec des villageois, il arrive que certains échanges, certaines conversations, en viennent à des questions d'argent, et se fassent alors plus ou moins ambivalents. De temps en temps, subrepticement et plus ou moins naïvement, c'est en me demandant de révéler la valeur d'un des objets que je transporte, ou d'un service dont j'ai usé - par exemple le coût du vol aérien dont il m'a fallu m'acquitter pour me rendre jusqu'ici depuis la France - ou encore le montant de mon salaire, qu'ils essayeront d'évaluer ma "fortune". Les premiers temps, il m'arrivait de demeurer sincère dans mes réponses, mais m'étant rapidement rendu compte que l'énoncé de certains chiffres pouvait de temps à autre troubler, choquer, voire sidérer mes interlocuteurs, et ne parvenant pour ma part bien entendu pas à tenter de les justifier, en les mettant notamment en comparaison avec le coût de la vie incomparablement plus élevé en Occident, je tâche désormais de faire preuve d'un peu plus de prudence à ce sujet. J'en arrive alors, selon les circonstances, soit à mentir - mais en prenant le risque de m'emmêler moi-même les pinceaux et de perdre en cohérence, soit, le plus souvent, d'éluder d'une manière ou d'une autre ces thèmes de discussion. J'ai déjà expliqué plus haut comment je m'organisais au quotidien afin de ne rien laisser entrevoir à mes hôtes de la plus grande part du "pactole" que je transporte en permanence. Si je procède ainsi, c'est moins pour des questions de sécurité - car je reste convaincu que je ne risque pas grand-chose de ce côté-là, que ce soit concernant des vols ou des agressions - qu'en raison du fait que je ne souhaite pas heurter ou ébranler quiconque avec des montants monétaires hors de propos dans ce contexte. Ainsi, de mon argent, je n'en laisse paraître qu'une quantité très modérée, et principalement destinée à détourner les attentions des uns et des autres du reste du "magot".
Alors que dans la plupart des villages on observe généralement une relative homogénéité des habitats, je suis ici surpris de la diversité de conception des huttes. Je n'en compte pas moins de quatre types. La plupart sont, comme il est de tradition chez les Yao, directement posées sur un sol de terre battue et, parmi elles, certaines, les plus rudimentaires, sont construites en recourant exclusivement à des troncs et des claies de bambou, d'autres sont bâties en pisé - associé ou non à du bambou ou à des planches de bois - d'autres enfin mettent en œuvre uniquement du bois. Les toitures sont composées de chaume, de tuiles de bambou ou de tôles ondulées légères. Le quatrième type de demeures - ici représentées au nombre de deux ou trois exemplaires - sont des bâtisses plus élaborées puisqu'élevées sur pilotis et par ailleurs bien plus solidement conçues, en bois assez soigneusement ouvragé. Les Yao n'ont pas pour coutume d'user de pilotis et c'est sans conteste la proximité géographique avec d'autres ethnies, ici les Taï Lue, et une élévation du niveau de vie des familles concernées, qui ont favorisé cette évolution, à la fois pratique et culturelle.
Une des familles vivant dans une maison sur pilotis possède un écran de télévision et un lecteur de DVD, ce sont les seuls existants dans le village. Avec une ou deux ampoules électriques, ils sont alimentés, alternativement et quelques heures durant la journée, grâce à une petite turbine génératrice de courant immergée dans le torrent qui coule en contrebas du hameau, et dans lequel on a canalisé et concentré une partie du cours afin d'en augmenter la puissance. Ces petites turbines, qui s'acquièrent auprès des quincailliers chinois de Phongsaly, composent des dispositifs sommaires, des objets en acier pesant une dizaine de kilogrammes et équipés d'une dynamo et d'une hélice fixées chacune à l'extrémité d'un axe de rotation. Les fils d'alimentation reliant la turbine hydraulique à la maison sont suspendus en haut de perches de bambou plantées à intervalles plus ou moins réguliers dans le sol, et une batterie, du type de celles communément utilisées dans les voitures, permet de stocker un peu d'énergie et de l'accumuler en prévision des moments les plus sombres de la journée. Nulle possibilité ici de capter la moindre chaîne de télévision, l'écran se montrant exploitable uniquement pour visionner des DVD, exclusivement des programmes de karaoké et quelques films chinois ou thaïlandais de série B. Généralement, lorsque comme ici une ou deux familles possèdent un téléviseur, elles proposent en soirée des séances tarifées. En l'échange d'un billet froissé de très faible valeur, les uns et les autres voisins viennent profiter là de quelques heures de divertissement, tous s'asseyant à même le plancher, comme pour un spectacle. Les villageois me confirment que l'ensemble de ces objets manufacturés - les tôles ondulées, ce dispositif électrique et quelques autres - ont été transportés jusqu'ici à dos d'homme et à pied.
Dans l'après-midi nous bénéficions enfin d'une accalmie météorologique, la pluie cessant momentanément de s'abattre. Je me décide alors à surmonter ma paresse de ce jour et à rejoindre le village Akha de Ban Vanaïkho, que l'on m'a annoncé à seulement une heure de marche. Il me faut toutefois commencer par franchir le torrent, dont le niveau s'est sensiblement élevé depuis la veille, sans compter qu'il m'est nécessaire d'y aller à tâtons puisque l'eau est désormais totalement opaque, ne laissant rigoureusement rien entrevoir des fonds. Bien que j'aie pris soin pour cela de m'équiper d'un solide bâton d'appui, mes deux tentatives échouent, craignant à chaque fois sérieusement de perdre l'équilibre, les sept ou huit kilos du sac ne le favorisant pas. Je m'en retourne alors au village Yao où un homme, corpulent et surtout aguerri à cette opération, non seulement me montre la meilleure trajectoire à emprunter mais me permet de prendre appui sur son bras lors de la traversée, que nous accomplissons ainsi sans encombre. Le sentier est détrempé, boueux, de l'eau me dégouline sur tout le corps dès que je frôle de trop près ou que je doive écarter les branches d'un buisson qui encombre le passage. Je dois en outre parfois me contraindre à piétiner, dans les descentes, pour ne pas risquer de glisser et de chuter. Deux traversées supplémentaires du torrent sont requises avant que je parvienne à destination, mais ne me posent pour leur part pas de problèmes, le lit se faisant plus large et donc le cours moins agité et profond.
Ban Vanaïkho est un village Akha Nuqui, ethnie qu'il m'est déjà arrivé de rencontrer à quelques reprises lors de mon précédent passage dans la région, deux ans plus tôt. La situation géographique de ce village m'interpelle du fait qu'il soit implanté à une si faible altitude, les Akha aimant généralement plus que tout, quels que soient les groupes auxquels ils se rattachent, résider à proximité des crêtes, loin des vallons humides et encaissés où l'air circule moins aisément. Peut-être est-ce là un de ces villages que les autorités ont encouragés à transmigrer, comme elles ne se privent jamais de le faire lorsqu'elles estiment qu'ils se trouvent trop isolés. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:40 · Modifié le 5 août 2025 à 11:57 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 19 de 239 · Page 1 de 12 · 43 801 affichages · Partager 8 octobre - Ban Sumpoy NeuLe massage
La soirée fut festive, arrosée, et à l'ambiance même un peu survoltée à vrai dire. Visiblement ravis de ma visite, mes hôtes - qui par ailleurs m'ont déclaré que j'étais le premier falang, le premier Blanc occidental, à faire halte dans le village - ont souhaité marquer l'événement en tuant un chien, dont nous nous sommes régalés de la chair. Après leur avoir montré mes nombreuses photos des Yao, deux ou trois femmes de ma famille d'accueil n'ont opposé aucune difficulté à se laisser tirer le portrait à leur tour. Plus tard, alors que nous avions désormais tous deux atteint un degré d'ivresse respectable, le chef de famille a encouragé les femmes et jeunes filles de la maison à me procurer un massage, le massage Akha, une rare aubaine mais surtout un honneur fait au visiteur, d'autant plus si celui-ci est étranger je présume. Il m'était jusqu'à aujourd'hui arrivé une seule fois de bénéficier de ce privilège parmi les Akha. Je suis alors invité à m'allonger sur le bat-flanc de repos à dormir, et pas moins de six femmes et adolescentes s'alignent de part et d'autre de moi, s'agenouillant là, et ces six paires de mains s'attellent immédiatement et simultanément à presser, compresser, triturer, mes bras, mes jambes, mes mains et mes pieds, puis mon dos. Faut-il préciser qu'il n'y a strictement rien d’ambivalent ou d'équivoque dans cet acte, aucun vêtement n'étant bien sûr ôté et il s'accomplit tout du long sous les regards - amusés pour le coup - de presque la totalité de l'assemblée présente à cet instant. Les pressions exercées par les femmes adultes se font puissantes, voire de temps en temps presque douloureuses. Inéluctablement, la situation s'avérant parfaitement inhabituelle pour mes hôtes, les éclats de rire fusent rapidement, dégénérant même pour certains en véritables crises de fous rires. L'aspect relatif à ces massages qui, finalement, me surprend le plus, réside dans l'aisance et l'absence de gêne avec laquelle les jeunes filles s'y adonnent sur ma personne puisque, le reste du temps, pudeur oblige dans ces endroits et au sein de ces sociétés traditionnelles extrêmement conservatrices, il est quasiment inenvisageable que j'aie le moindre contact physique, même accidentel, avec un quelconque individu de sexe féminin.
Les parures des femmes Akha Nuqui sont réellement spectaculaires, et me fascinent toujours autant à chaque fois que j'ai l'opportunité de pouvoir les contempler - je les décrirai sans faute à une autre occasion. Même si j'ai bien sympathisé avec ma famille d'accueil, il me reste en revanche très délicat de photographier les personnes des huttes voisines. Aussi, flânant ce matin dans le village, errant de l'une à l'autre de ces huttes, je transporte mon petit appareil photographique, tantôt volontairement ostensiblement suspendu autour du cou afin de ne surprendre personne quant à mes éventuelles intentions, tantôt enfoui au fond de ma poche lorsque je crains qu'il intimide ou effarouche les villageois que je rencontre. Je prends ces quelques précautions élémentaires puisque je sais d'expérience que, appareil photographique visible ou pas, ma simple approche dans leur direction peut parfois faire littéralement fuir certaines femmes ou jeunes filles. Plus tôt, alors que je tentais, il est vrai trop furtivement - ce qui n'est néanmoins pas dans mon habitude - de la photographier, l'une d'elles a exécuté le geste de me décocher une de ses tongs ; elle est sans doute allée légèrement trop loin, même si je dois bien admettre que je l'avais un peu cherché. Alors, que de clichés manqués dans ces endroits exceptionnels, qui offrent continuellement aux regards des "tableaux" à la fois si inhabituels et si captivants pour un observateur occidental, ne seraient-ce que ces femmes déambulant dans le village parées de leurs surprenantes tuniques, vaquant sans cesse d'une tâche à l'autre, le plus souvent devant des décors de végétation luxuriante. C'est dans ce genre de circonstances que je regrette parfois un peu de n'être pas plus sérieusement équipé en matériel photographique, mais surtout davantage pourvu en connaissances et compétences techniques relatives à ce sujet, n'ayant jusque là jamais pris la peine de faire mieux que de me contenter d'un appareil si insignifiant et peu sophistiqué.
J'ai ce matin effectué un rapide trajet aller et retour vers le village Yao de Ban Mohan Taï, afin de récupérer le bonnet que j'y avais commandé la veille à une des femmes. Cette fois non encombré du poids de mon sac, et ayant précisément repéré le jour précédent à quel endroit il était préférable de s'engager dans le torrent, je le franchis dorénavant seul sans grosse difficulté. Le couvre-chef qui m'est remis à Ban Mohan Taï est finalement adapté de justesse à mon tour de tête, mais la pièce de monnaie chinoise cousue au sommet se montre malheureusement passablement défraîchie, exagérément polie, sa frappe disparaissant même désormais presque totalement à force de frottements répétés contre d'innombrables éléments textiles, ayant déjà dû transiter à maintes reprises sur d'autres bonnets similaires, qui furent eux-mêmes, à tour de rôle, tous usés jusqu'à la corde par leurs propriétaires respectifs. J'ai un peu négocié le prix de l'objet, juste pour le principe, parce qu'il le faut, puis ai en fin de compte, tout en vantant les hautes qualités de l'ouvrage puis ses propres compétences à elle en la matière, remis à ma couturière-artiste un pourboire significatif, qui je crois lui a fait extrêmement plaisir.
Revenu à Ban Vanaïkho, malgré la pluie qui continue de tomber par intermittence, je décide de ne plus m'y attarder, et donc de récupérer mon sac puis de reprendre la route, non sans avoir été invité par ma famille d'accueil à me restaurer à ses côtés une dernière fois. Dès hier soir, les hommes m'avaient fait comprendre qu'à partir d'ici ils doutaient que je parvienne à reconnaître seul le chemin, et je n'avais alors pas rencontré trop de difficultés à convaincre un jeune gars, opiomane âgé de vingt-six ans et au comportement un peu "déluré", de m'accompagner. Tout juste étions-nous partis que j'ai rapidement pu me rendre compte que les villageois disaient vrai lorsqu'ils me prévenaient des complications potentielles que pouvait présenter ce parcours, et que ce fut une heureuse initiative de recruter ce guide improvisé. Même s'il ne nous a fallu à peine plus de trois heures pour rallier le village de Sumpoy Neu, nous déplaçant cependant à relativement vive allure, nous avons dû traverser et retraverser la rivière un nombre incalculable de fois, plusieurs dizaines, sept ou huit au bas mot. Certains franchissements impliquant d'emprunter des troncs simplement jetés au-dessus de son cours, et me refusant pour ma part à les utiliser du fait que la fine épaisseur de lichen ou de mousse qui les recouvre, gorgée de l'humidité qui ne cesse de tomber depuis au moins deux jours, les rend excessivement glissants, je suis contraint de me mettre à chaque fois à l'eau, dans ces endroits où sa profondeur est généralement plus importante qu'ailleurs, ce qui ralentit notre cheminement. Même si cette eau, toujours aussi marron et opaque, dépasse rarement le niveau de ma ceinture, la puissance du courant se montre variable selon les secteurs et je dois, de plus, constamment veiller à ce que le fond de mon sac ne soit jamais immergé.
Sur le sentier, c'est la "fête des sangsues" et j'ai une fois compté jusqu'à près de vingt spécimens agressivement accolés sur un seul de mes pieds. Pullulant à maints endroits, nous avons cependant peu d'opportunités de nous en préoccuper plus avant, aucune zone sèche et dégagée ne nous autorisant à profiter d'une pause qui nous permettrait de nous atteler à une inspection un tant soit peu minutieuse des parties inférieures de nos corps. Au contraire, il faut marcher vite tant elles se montrent réactives dès notre approche. Cinq ou six d'entre elles s'agglutinent parfois sous le vieux pansement liquéfié qui protégeait la dernière irritation provoquée les jours précédents par le frottement des courroies de mes sandales contre ma peau.
Les traversées répétées de la rivière alternent ainsi avec le cours de l'étroit sentier, tantôt glissant, tantôt boueux, franchissant régulièrement des zones semi marécageuses, de denses fourrés, et finalement de petites rizières isolées. La forêt s'affiche à la fois superbe et oppressante, bien que dans ces conditions d'extrême humidité il est difficile de pouvoir profiter pleinement de ses charmes indéniables. Mon jeune guide Akha évolue en tongs, même pieds nus à travers les passages les plus débordants de boue, puis rapidement en simple slip, puisque cela semble effectivement plus commode de la sorte de se mettre à l'eau. Pour tenter de se protéger des intempéries il n'a emporté qu'un minuscule parapluie, un modèle d'enfant désormais tout crasseux, dont je doute de la réelle utilité, ainsi qu'une tout aussi chétive besace, qui ne doit guère pouvoir contenir autre chose que son attirail d'opiomane. Nous passons finalement à proximité d'une de ces éphémères et fragiles cahutes de rizière dressées sur pilotis, et ne nous faisons pas prier pour nous y abriter quelques instants, le temps de souffler un peu, d'échapper à l'eau qui ne cesse de ruisseler de toutes parts, et de nous débarrasser enfin de nos passagères clandestines, nos ennemies les sangsues. Mon compagnon en profite pour fumer un peu de tabac dans un bang, une pipe à eau abandonnée là, puis pour finir, ne pouvant décidément y résister davantage, également une pipe d'opium rapidement apprêtée.
Puis le voici enfin, le village Yao de Ban Sumpoy Neu, littéralement noyé au cœur de la forêt, un de ces hameaux, parmi tous ceux que je visite, dont l'aspect est le plus "primitif", et dans lesquels je pénètre à chaque fois avec une réelle émotion, pouvant sans peine m'imaginer que ces décors pourraient être exactement les mêmes si j'avais été projeté dans une autre époque, plusieurs siècles en arrière. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:40 · Modifié le 5 août 2025 à 11:56 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 20 de 239 · Page 1 de 12 · 43 799 affichages · Partager 9 octobre - Ban Sumpoy NeuLes animaux
Hier, alors que nous approchions du village Yao de Ban Sumpoy Neu, la totalité des chiens sont venus à notre rencontre pour nous haranguer, autant moi que mon compagnon Akha, s'acharnant violemment sur nous, nous empêchant de progresser plus avant. Ils se montrent toujours extrêmement impressionnants lorsqu'ils apparaissent amassés de la sorte en meute, les babines retroussées et les crocs exhibés. Des bâtons brandis dans leur direction ne suffisant pas à les décourager, nous avons dû nous résigner à leur projeter des pierres et des mottes de terre pour les maintenir à distance respectueuse, le temps que les villageois, d'abord peu visibles en raison de la pluie, ne daignent les rappeler à l'ordre. Apparaissant les uns après les autres, rapidement attirés à l'extérieur au bruit des féroces grondements et aboiements de leurs chiens, c'est avec des yeux écarquillés qu'ils nous ont durant un instant observés, littéralement interloqués, et même ahuris de nous apercevoir là, les parties inférieures de nos corps maculées de boue et l'ensemble dégoulinant d'eau.
Le hameau, d'une configuration presque circulaire et disposé sur une pente de terre rouge dénudée, réunit une petite quinzaine de bicoques. De dimensions très réduites, celles-ci sont toutes bâties sur un schéma rigoureusement identique et en recourant à un seul et unique matériau, le bois, employé autant pour élever les murs, à l'aide de planches mal jointées alignées verticalement, que pour composer les toitures, recouvertes de lauzes fendues à la hache. Le village est en outre clôturé par une palissade de piquets, espacés les uns des autres de pas plus de quelques centimètres, empêchant ainsi la plupart des animaux domestiques, cochons, zébus et buffles, d'en sortir ou d'y pénétrer si les deux entrées sont maintenues closes. L'aspect exagérément rudimentaire des huttes associé à cette barrière de protection extérieure confère au hameau une allure résolument "moyenâgeuse". La frontière avec la Chine serait par ailleurs localisée à seulement une heure de marche.
Cette nuit, les cochons, qui en situation d'intempéries ont l'habitude de venir s'agglutiner contre les parois des huttes, cherchant à s'abriter là, sous les étroits espaces protégés par les ravancements des toitures, n'ont cessé de se quereller, parvenant parfois aux limites de la bataille, les chiens se tenant à proximité se mettant de temps en temps de la partie. Ça grognait, ça criait, ça hurlait même de temps à autre, tout ce grabuge se produisant à seulement quelques centimètres de nous autres dormeurs, assoupis juste du côté opposé des parois en planches de bois disjointes. En journée, lorsqu'une porte de hutte est laissée ouverte et sans surveillance, il n'est pas rare qu'un ou deux de ces cochons noirs et trapus tentent une incursion à l'intérieur, arrivant occasionnellement à leurs fins et tâchant alors de grappiller en toute hâte quelques déchets végétaux abandonnés au sol.
Levé à 5 heures. Ce matin, il continue de pleuvoir, presque sans discontinuer. Même si ce ne sont désormais plus les trombes d'eau des jours précédents, cela suffit néanmoins à entretenir en l'état, à travers tout le village, une épaisse couche de gadoue collante, qui s'accumule très rapidement en lourdes masses sous les semelles. Je suis hier soir parvenu à convaincre mon compagnon Akha de me guider une nouvelle fois aujourd'hui sur les sentiers. Il faudrait alors que l'on reprenne le chemin au plus tard en fin de matinée, qu'il puisse ainsi avoir le temps, avant la tombée de la nuit, de m'accompagner jusqu'au prochain village, puis d'accomplir son trajet de retour. Cependant, comme la veille, la pluie me décourage à nouveau - mais je dois avouer qu'elle compose aussi un prétexte assez bienvenu pour finir de me convaincre de résider ici une soirée supplémentaire. Étant donné l’exiguïté des habitats, mon guide a passé la nuit dans une hutte voisine de celle de la famille qui m'a accueilli et, ne le voyant pas réapparaître au grand jour ce matin, sous surprise toutefois, je suis allé à sa rencontre. Il ne s'était pas encore levé de la fine natte de nylon qu'on lui avait octroyée et étendue à même le sol de terre battue, et s'était déjà attelé à fumer là ses premières pipes d'opium de la journée. J'ai cependant observé que, manifestement, en tant que Akha, il ne semblait pas des plus à l'aise, ici dans ce village Yao. Je lui ai alors remis la rémunération que nous avions convenue, puis l'ai "libéré" de toutes charges supplémentaires à mon encontre, jugeant qu'en cas de nécessité, et en fonction de ce que me conseilleraient plus tard les villageois, j'aurais d'ici demain le temps d'en recruter un autre. Peu après il repartait sous la pluie, son pathétique et désopilant petit parapluie d'enfant maintenu au-dessus de sa tête.
Ce fut une excellente idée d'acquérir le bonnet Yao l'avant-veille, couvre-chef dont je me pare bien sûr désormais en permanence, et avec ostentation encore. Je suis convaincu que les villageois sont sensibles à ce geste, et même sans doute fiers pour certains d'entre eux de constater qu'un étranger puisse montrer un intérêt aussi tangible à une de leur marque culturelle emblématique. C'est notamment grâce à cet objet que j'ai rapidement sympathisé avec le père de la famille qui m'accueille. Lorsqu'il a inspecté de près la disposition et l'agencement des différents liserés brodés qui le décorent, il n'a cessé d'opiner de la tête, l'air satisfait, m'indiquant de plus qu'il devinait sans peine quelle femme l'avait réalisé, une personne avec qui il entretenait en outre un degré de parenté, m'a-t-il assuré. Il me montre alors un de ses propres bonnets, dont le bandeau est très similaire au mien. Sa fierté ainsi comme augmentée, à deux ou trois reprises dans la journée, à des voisins qui nous rendent visite, il me demande de les laisser pouvoir observer de près mon bonnet. Je n'ai donc bien sûr aucune peine à me faire accepter sous son toit pour une seconde nuit.
En approchant hier du village, j'avais remarqué le fin câble électrique qui court, du sommet d'une perche de bambou à l'autre, depuis une des huttes jusqu'au creux du vallon, où s'écoule le torrent. Je me montrais toutefois fortement sceptique quant à la possibilité d'apercevoir ici aussi un écran de télévision et, effectivement, la petite turbine hydraulique semble pour l'heure employée uniquement pour alimenter une batterie qui, à son tour, permet de bénéficier d'un faible éclairage à l'intérieur de la hutte concernée, et également de recharger un téléphone portable, et un autre fixe. La présence de ces objets, que je commence cette année à rencontrer de temps à autre même dans ce type d'endroit profondément reculé, contraste de manière notable avec ces environnements et ces modes de vie restés par ailleurs résolument "archaïques". Le téléphone portable ici en question fonctionne sur un réseau chinois, mais on m'informe qu'il est nécessaire de s'éloigner à une demi-heure de marche du village, et de grimper je suppose sur une proéminence du terrain, pour pouvoir capter le signal avec suffisamment d'efficacité. Quant au téléphone fixe, il est connecté à une antenne fichée au sommet d'une haute perche de bambou plantée en terre à l'extérieur de la hutte, et semble pour sa part ne pouvoir fonctionner que " de temps en temps" m'apprend-on.
Ajoutée au fait que la culture Yao est d'essence "chinoisante", la proximité géographique avec le grand pays voisin imprègne l'existence des Yao de l'influence directe de ce dernier. Bien que la plupart d'entre eux soient analphabètes du langage lao, quelques-uns en revanche sont un tant soit peu capables de déchiffrer les idéogrammes chinois. Un trait de leur culture s'avère à ce sujet relativement inattendu, mais surtout symptomatique de cet ancrage traditionnel dans le monde chinois. Les Yao qui résident actuellement au Laos, fuyant les persécutions et les famines, ont quitté la Chine - certains groupes s'y étant toutefois maintenus - il y a de cela entre cent et deux-cents ans environ. Comme la plupart des autres minorités présentes au Laos, les Yao sont résolument animistes et, à l'instar des Lanten de la province de Luang Nam Tha, avec qui, on le disait déjà plus haut, ils entretiennent un proche "cousinage ethnique", leurs chamans ont pour tradition de copier - et recopier sans cesse - leurs textes sacrés dans des cahiers en papier de bambou que confectionnent les femmes. Précisons que ces incessants recopiages des textes d'un support à l'autre sont rendus nécessaires en raison de la très faible durée de vie de ce matériau végétal qui, s'il ne s'est pas désagrégé de lui-même sous l'épreuve du temps, se retrouve tôt ou tard entamé par les insectes ou les rongeurs. Or j'ai constaté que les textes que ces chamans Yao s'évertuent à recopier, afin de s'assurer de les perpétuer, sont composés avec d'anciens idéogrammes chinois, désormais totalement obsolètes. Cela signifie qu'ils emploient et ne connaissent que les idéogrammes qui étaient en usage à l'époque où ils se maintenaient encore en Chine, il y a donc de cela de nombreuses décennies, un à deux siècles environ. Quelques années auparavant, alors que je passais en Chine du Sud après un séjour au Nord- Laos, durant lequel j'avais assez longuement côtoyé les Lanten et pu acquérir auprès d'eux un ou deux de ces fragiles cahiers, les Chinois des provinces du Yunnan et du Quizhou à qui j'avais ensuite montré ces documents s'avérèrent effectivement incapables de les déchiffrer, et me confirmèrent qu'il s'agissait là de très vieux textes.
Pour compléter plus prosaïquement ce propos sur l'influence et l'imprégnation de la culture chinoise au sein des populations Yao, notons que lorsque l'on réside en leur compagnie, on utilise presque exclusivement en guise de couverts des baguettes pour se restaurer, ou encore que les quelques rares billets monétaires que l'on observe parfois passer de main à main sont très majoritairement des yuans chinois, que les pipes à eau en bambou rappellent très fortement celles que l'on trouve fréquemment dans le sud profond du grand pays voisin tout proche, également que le dialecte Yao se montre foncièrement empreint de consonances cantonaises. Pour finir on peut aussi préciser que, comme dans toutes les zones frontalières de la province de Phongsali, ces villageois se rendent plus souvent s'approvisionner dans un bourg chinois que lao, les premiers se faisant presque toujours plus aisément accessibles.
Déjà trois repas avalés ici, en compagnie de mes hôtes ou de voisins, et tous furent exclusivement composés de ces trois seuls ingrédients, riz, pousses de bambou et piment. Je n'ai ainsi pas encore aperçu le moindre gramme de viande dans tout le village, sous quelque forme que ce soit, fraîche ou boucanée. Alors, pour "faire semblant", on frit parfois dans de la graisse de porc quelques pousses de bambou qui ont été au préalable longuement séchées au soleil - ce qui les durcit quelque peu - puis découpées en lanières. Ce n'est pas déplaisant mais on imagine sans peine quelle lassitude cela doit provoquer dans le long terme. La plupart des hommes engloutissent deux bols de riz pendant que j'ai le temps de venir à bout d'un seul. L'eau que nous buvons, et dont nous nous servons dans ces mêmes bols à la fin des repas, est préalablement bouillie et infusée avec je ne sais quelles écorces ou herbes. D'une famille à l'autre, elle offre toujours un goût nouveau.
Chacune de la petite quinzaine de maisonnées qui composent le village possède approximativement cinq à dix cochons - porcelets inclus - dix à quinze poules, parfois quelques canards, et peut-être trois à six ou sept chiens. Quant aux bovidés, zébus et buffles, je ne peux pour l'heure les dénombrer puisqu'aucun d'eux ne se montre actuellement dans les environs, tous s'en étant allés divaguer en forêt. Je peux toutefois me permettre d'imaginer, sans risquer de trop me tromper et en m'autorisant une comparaison avec ce que j'ai déjà pu observer dans d'autres endroits similaires, que chaque famille en détient, au mieux, un ou deux spécimens. Il n'est pas rare que ces placides animaux à cornes s'absentent durant de nombreuses journées - voire semaines - d'affilée, et il m'est très souvent arrivé de me faire surprendre par leur soudain remue-ménage dans des buissons adjacents aux sentiers lors de mes randonnées d'un village à l'autre, rencontres parfois opérées à plusieurs heures de marche du tout premier lieu habité. Il est vrai que ces imposants animaux n'ont à craindre aucun prédateur en forêt, et il semble que c'est presque uniquement grâce à une accoutumance à la pierre à sel que les paysans parviennent à les faire revenir de temps en temps aux villages. Ce n'est pas le cas des volailles qui, pour les protéger des attaques de bêtes sauvages nocturnes, sont enfermées chaque soir dans les poulaillers, en fait de simples caissons de bois élevés sur pilotis, ni des cochons qui, s'ils ont la possibilité de divaguer continuellement à proximité du hameau - afin de dénicher eux-mêmes une part substantielle de leur nourriture - reviennent eux aussi quotidiennement aux abords des huttes dès le soir venu. En journée, on aperçoit souvent certains d'entre eux, peut-être les plus téméraires et "aventuriers", affublés chacun d'un carcan de bois de forme triangulaire passé autour de leur cou, et qui leur interdit de pénétrer dans les buissons les plus épais, ou du moins offre l'avantage de largement ralentir leur progression si on doit aller les y récupérer.
Il est toujours amusant - et même à vrai dire agréable - en fin de journée dans les hameaux, d'entendre les cris de ralliement harmonieusement lancés par les femmes à destination de leurs basse-cours - auxquelles il faut inclure les cochons - et qui ont pour effet immédiat de faire rappliquer vers elles chacune de leur bête, qui reconnaissent, visiblement sans jamais aucune erreur de destination, l'appel spécifique de leur maîtresse. Il n'est pas difficile de deviner que les glanages journaliers dont ces bêtes profitent aux alentours des hameaux constituent une véritable nécessité lorsqu'on constate la frugalité des rations quotidiennes qui leur sont accordées. Quelques grains de maïs jetés pêle-mêle au sol pour les poules, et qui disparaissent en quelques minutes dans leurs gosiers, quelques végétaux sommairement cuits pour les cochons, soupes que ces bêtes de race primitive, aux toisons sombres et aux groins allongés, gloutonnent avidement dans les auges, des troncs de bois évidés qui traînent en permanence au sol devant chaque hutte.
Il y a de cela environ deux semaines, alors que je marchais entre deux villages Akha Pouli Noy, j'avais assisté à une scène peu coutumière, deux hommes qui rapportaient au village, le transportant à la palanche, un bufflon mort qui avait chuté dans un ravin, et qu'ils avaient visiblement été contraints d'achever, ce que laissait du moins supposer une entaille pratiquée à la gorge de la bête. Poursuivant ma route, c'est cette fois a priori la mère du jeune animal que j’aperçus un peu plus loin. À peine l'avais-je dépassée qu'elle entreprit de faire demi-tour, sans aucun doute et à raison contrariée par ce qu'elle venait de subir, s'attachant alors désormais à suivre mes pas avec obstination, se contentant de marcher lorsque je lui faisais face, mais se mettant presque à trotter, comme hésitant à me charger, dès que je lui tournais le dos. J'eus pour le coup réellement peur durant quelques instants car ces imposants bestiaux, si en temps normal ils peuvent faire preuve d'une impassibilité confondante, impressionnent tout de même de par leurs dimensions écrasantes et les spectaculaires et monumentales paires de cornes qu'ils arborent. De plus, en cet instant, je n'apercevais pas le moindre espace qui aurait pu me permettre de me replier à l'abri, un flanc du chemin bordant le ravin et l'autre une pente abrupte, tous deux donc formellement inabordables en cet endroit. Parapluie fermé brandi en direction du monstre, je me suis alors mis à lui parler pour tenter de l'apaiser, tout en marchant à reculons sur deux ou trois centaines de mètres, jusqu'à atteindre un passage finalement praticable vers la pente. Parvenu là, les jambes en coton, j'ai enfin pu souffler en attendant qu'il se décide à s'éloigner. Le soir, mimant plus que racontant cet épisode aux villageois, ils avaient un peu ri, mais m'avaient aussi adressé le signe du pouce levé. | Carnets similaires sur le Laos: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 9 456 visiteurs en ligne depuis une heure! |