Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied 321 · 27 janvier 2008 à 14:39 · 33 photos 193 messages · 48 participants · 66 392 affichages | | | | 27 janvier 2008 à 14:39 · Modifié le 23 août 2025 à 21:04 Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 1 de 193 · Page 1 de 10 · 34 022 affichages · Partager Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à piedEn compagnie des Akha, des Hô et des Lolo, des Hmong, des Yao, des Sila...
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« Je constatai ici encore combien l'argument de l'intérêt commun mène plus vite à la confiance que les cadeaux, par exemple, qui ne font bien souvent que fortifier la méfiance. » H. A. Bernatzik
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Un an plus tôt, à l'extrême nord du Laos, une première expédition de trente-quatre journées , effectuée seul, à pied et sans guide, au cœur des montagnes qui s'étendent sur la fascinante province de Phongsaly, me permettait d'y effectuer de nombreux repérages. Retour sur les lieux l'année suivante pour me diriger, à nouveau sans accompagnateur et uniquement à pied, vers les confins de la province, étonnantes enclaves isolées du monde, et même du reste du pays. Après cette fois au total quarante-huit journées sur place, dont quarante et autant de nuits passées exclusivement chez l'habitant, en compagnie des innombrables minorités ethniques montagnardes présentes dans la région, il en subsiste quelques anecdotes, que je propose de relater ici.
Parmi celles-ci, une étourdissante journée de navigation sur la portion la plus sauvage de la rivière Nam Ou, des offices chamaniques de guérison chez les Hô et chez les Hmong, le sacrifice rituel simultané d'une chèvre, cinq cochons, deux poules et douze poussins dans un village Akha, la récolte de l'opium puis "l'art" de le fumer, l'exténuante technique agraire dite de friche sur abattis-brûlis pratiquée sur les pentes par les montagnards, les pieds réduits d'une grand-mère "chinoisante", des huttes de l'ethnie Hmong abritant plus de cinquante personnes, le cœur de la très méconnue réserve naturelle de Phou Den Din, des marchands de cheveux itinérants chinois, une rencontre avec la très minoritaire et discrète ethnie Sila, un trafic transfrontalier de papillons, les délirants accoutrements des femmes Akha, des geysers d'étincelles lors d'une fête bouddhiste rurale, la première présence d'un falang, d'un Blanc occidental, dans certains villages depuis près de vingt ans, et fort probablement premier touriste depuis toujours. Image attachée: | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:40 · Modifié le 5 août 2025 à 23:45 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 2 de 193 · Page 1 de 10 · 33 983 affichages · Partager Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à piedEn compagnie des Akha, des Hô et des Lolo, des Hmong, des Yao, des Sila...
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TABLE- 17 & 18 septembre - Vientiane - Formalités et corruption- 19 septembre - Luang Prabang - Transports (1)- 20 septembre - Oudomxaï - Transports (2)- 21 septembre - Boun Neua - Transports (3)- 22 septembre - Ban Moukhang - L'opiomanie (1)- 23 septembre - Ban Soulivang Neu - Les femmes Akha- 24 septembre - Ban Nampong May - Argent et bijoux- 25 septembre - Ban Takhao - Le chamanisme de guérison Hô (1)- 26 septembre - Ban Takhao - Le chamanisme de guérison Hô (2)- 27 septembre - Ban Pingxang - Le chamanisme de guérison Hô (3)- 28 septembre - Ban Phoulikang - Riz et souris- 29 septembre - Ban Phoulikang - L'opiomanie (2)- 30 septembre - Ban Natchang Tay - Les pipes à eau- 1er octobre - Ban Kalangtoung - Le chamanisme de guérison Hmong- 2 octobre - Ban Nong - Navigation, chasse, pêche, nature et traditions- 3 octobre - Ban Pakhasou - Les femmes Hô- 4 octobre - Ban Khioukhan - Les marchands de cheveux (1)- 5 octobre - Ban Phoutang May - Une réunion publique- 6 octobre - Ban Sômboun - Un recensement- 7 octobre - Ban Chakhao - Sangsues et buffles- 8 octobre - Ban Kioukhao - L'opiomanie (3)- 9 octobre - Ban Phousoung - Le miel sauvage- 10 octobre - Ban Phousoung - Les foyers de cuisson Akha- 11 octobre - Ban Phousoung - La maladie- 12 octobre - Ban Phousoung - Sacrifice, chèvre, cochons, poules et poussins- 13 octobre - Ban Nang Noy - L'œuf- 14 octobre - Ban Laoxang - Le décorticage du riz- 15 octobre - Ban Pakha Tay - L'esprit de la rivière- 16 octobre - Ban Khaokhio - Les marchands de cheveux (2)- 17 octobre - Ban Ou Neu - L'ethnie Sila- 18 octobre - Ban Khaofang - Fait divers- 19 octobre - Ban Ou Neu - La fête des fusées- 20 octobre - Ban Thong Tay - La culture du riz de montagne- 21 octobre - Ban Thong Neu - La récolte de l'opium- 22 octobre - Ban Nanoy - Les femmes Yao- 23 octobre - Ban Tashiluang - Le tissage du coton- 24 octobre - Ban Phatoum - Sans titre- 25 octobre - Ban Tchikhao - Les papillons- 26 octobre - Ban Mosochang- Le premier falang depuis dix-huit ans- 27 octobre - Ban Pamlang Maï - L'opiomanie (4)- 28 octobre - Ban Soulane Noy - Sans titre- 29 octobre - Boun Neua - Dernière étape- 30 octobre - Oudomxaï - Transports (4)- 31 octobre - Luang Prabang - Transports (5)- 1er novembre - Vientiane - Transports (6)- 2 novembre - Vientiane - Dim-sum et soupes de nouilles- 3 novembre - Vientiane - Un temple | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:41 · Modifié le 5 août 2025 à 14:44 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 3 de 193 · Page 1 de 10 · 33 948 affichages · Partager 17 & 18 septembre - VientianeFormalités et corruption
Un opiomane se tient, à l'extérieur, sous la coursive de la pagode faisant face à mon hôtel décrépit, de l'autre côté de l'étroite ruelle qui sépare les deux édifices. Bien qu'ayant tendu une bâche autour de sa natte afin de se protéger au mieux des regards, il ne devine pas que moi seul, depuis un minuscule balcon situé au deuxième étage, peux néanmoins l'observer à la tâche, et distinguer le moindre de ses gestes. Il ne s'agit pas d'un moine, car son crâne n'est pas rasé, les religieux bouddhistes le tolèrent donc en leur enceinte.
Vientiane, petite et flegmatique capitale du Laos. Quelques hôtels flambants neufs y émergent de terre de temps en temps, mais le mien, affichant des tarifs incomparablement plus avantageux que ces derniers, se détériore cependant sérieusement. Une nuée de souris a colonisé le cagibi de rangement du matériel de ménage qui fait face à ma chambre, et à pas moins de trois reprises le temps d'un séjour de seulement deux nuits, plusieurs d'entre elles se sont dangereusement engagées dans l'escalier descendant, se retrouvant ainsi irrémédiablement coincées, sans issue aisément accessible, sur le palier intermédiaire. En revanche les cafards asiatiques, ces insectes dont la dimension interpelle toujours autant à chaque fois qu'on les surprend, et qui hantent alors habituellement largement les salles d'eau de cette catégorie d'hôtel - définitivement médiocre - ne se font cette fois pas visibles en trop grand nombre.
Entré dans le pays un dimanche soir, visite aux services de l'immigration dès le lundi matin pour y déposer mon passeport, puis à nouveau l'après-midi du même jour pour le récupérer, alourdi d'une prorogation de visa. Le fonctionnaire qui me reçut là, dans d'immuables locaux vétustes et délabrés, se montra sans scrupule, ne me faisant pas renseigner le moindre formulaire, pour une opération administrative qui l'exige pourtant. Mieux, il ne me remit, après dépôt de mon précieux document d'identité, aucune quittance, aucun justificatif, bref aucun papier ou trace écrite quelconque prouvant l'existence de la démarche. Alors, quittant l'endroit en y laissant là le document et quarante dollars de frais légaux, probablement plus d'un visiteur étranger, ne connaissant pas encore suffisamment les "mœurs" locales, aurait craint d'y retrouver plus tard, au retour, un fonctionnaire un peu trop vénal. Cependant, revenant l'après-midi avec pourtant plus de trente minutes d'avance sur l'horaire convenu, l'homme m'attendait déjà là, dans le hall, venant même immédiatement à mon encontre et m'accueillant les bras ouverts, comme s'il ne fallait surtout pas que je m'adresse en premier lieu à un de ses collègues. M'attirant un peu à l'écart, il a alors tout simplement sorti mon passeport... de sa poche, puis me l'a tendu. Rapide vérification pour m'assurer qu'il était bien décoré de quelques tampons supplémentaires, puis nous nous quittons, moi bien convaincu de lui avoir fait accomplir là sa seule véritable tâche de l'après-midi, particulièrement lucrative pour le coup, car ces quarante dollars-là, je ne doute aucunement que le très court chemin qu'ils venaient d'emprunter était déjà achevé, complétant ainsi substantiellement un salaire mensuel officiel d'un peu moins de vingt-cinq euros. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:42 · Modifié le 5 août 2025 à 14:44 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 4 de 193 · Page 1 de 10 · 33 942 affichages · Partager 19 septembre - Luang PrabangTransports (1)
En route pour trois longues journées de transport vers l'extrême nord du pays, en direction de la fascinante province septentrionale de Phongsaly, un territoire de collines et de montagnes forestières escarpées vaste comme deux à trois départements français réunis, et sur lequel, bien qu'il soit demeuré éminemment sauvage et très peu peuplé, cohabitent près d'une trentaine de groupes ethniques minoritaires, la plupart d'entre eux ayant conservé jusqu'à aujourd'hui des identités et des caractéristiques culturelles particulièrement prononcées, que ce soit à travers la pratique de langues et de dialectes spécifiques, l'observance de croyances et de rituels animistes singuliers, l'usage de parures vestimentaires traditionnelles originales et confectionnées artisanalement selon des procédés ancestraux, la perpétuation de techniques agraires rudimentaires et d'habitudes alimentaires atypiques, et via encore bien d'autres particularismes et aspects significatifs de la vie quotidienne.
Au programme de cette première journée de transport, environ onze heures de bus sont requises pour parcourir, sur une route asphaltée, mais montagneuse et alors extrêmement sinueuse, les trois-cent-quatre-vingts kilomètres qui séparent Vientiane de l'autre capitale, celle-ci historique et royale, la belle ville de Luang Prabang, chargée paraît-il de magnifiques anciens temples bouddhistes remarquablement préservés, et qu'il faudrait donc que je visite un jour. En effet, après avoir pourtant transité déjà plusieurs fois par cet endroit au cours des années passées, je n'ai encore jamais pris le temps de le faire, exclusivement accaparé par les arrière-pays ruraux et sauvages, trop pressé de les rejoindre. Alors, à une autre occasion, peut-être. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:42 · Modifié le 5 août 2025 à 14:43 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 5 de 193 · Page 1 de 10 · 33 942 affichages · Partager 20 septembre - OudomxaïTransports (2)
Les deux-cents kilomètres qui séparent la ville de Luang Prabang de celle d'Oudomxaï requièrent théoriquement environ six heures de trajet seulement, mais ils nous en ont cette fois nécessité pas moins de treize. Très sérieuse avarie dans la boîte de vitesse et voilà notre chauffeur et son coéquipier, trop mal outillés, contraints d'interpeller les rares véhicules de passage pour se faire prêter les quelques clés mécaniques indispensables à une improbable tentative de réparation.
Nous avons perdu, ou cassé, un boulon, une pièce maîtresse qui maintenait en place un des engrenages. Alors, durant plus de cinq heures, on bricole et on ausculte le bus en entier et dans ses moindres recoins, pour tenter d'y prélever un élément qui pourrait opportunément remplacer celui défaillant, mais que nenni, on ne met la main sur rien de satisfaisant. En conséquence, très naïvement, on ose se risquer à la fabrication d'un boulon... en bois, taillé à la machette dans une branche sèche ramassée là, au bord de la route. Un morceau de bois dans la boîte de vitesse... C'est pathétique, risible aussi, puis pour finir tout à fait exaspérant puisque la manœuvre du boulon en bois est quand même tentée à deux reprises, rallongeant d'autant cet interminable temps d'attente. Ainsi, définitivement naufragés de la route, nous nous résignons finalement, mais tardivement, à téléphoner à Oudomxaï afin qu'ils nous envoient un bus de remplacement. Il nous faut donc encore patienter un peu plus, assis là au bord du fossé, en rase campagne, près de la boîte de vitesse irréparablement éventrée et d'une vaste et épaisse marre d'huile brûlée qui se répand. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:43 · Modifié le 5 août 2025 à 14:43 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 6 de 193 · Page 1 de 10 · 33 940 affichages · Partager 21 septembre - Boun NeuaTransports (3)
Poursuite d'un long trajet vers le nord. La toute dernière portion de voie asphaltée s'interrompt définitivement, pour laisser place à une piste ancestrale, de terre et de cailloux, défoncée, poussiéreuse. Il faut désormais supporter ballottements, sursauts et suffocation durant plus de dix heures. Malgré les splendides paysages, accidentés, sauvages et verdoyants, il y a des moments où l'on souhaiterait vivement se trouver ailleurs.
De temps en temps, marchant obstinément le long de la piste avec leurs lourdes hottes de vannerie harnachées sur le dos, quelques femmes appartenant à l'un ou l'autre des divers groupes ethniques Akha qui hantent les hauteurs de la région apparaissent au détour d'un virage. Ce sont d'abord, aux environs du district de Boun Taï, les Akha Oma, les Akha Luma, les Akha Djepiah ou encore les Akha Eupa, puis plus loin, à l'approche de celui de Boun Neua, ce sont cette fois les Akha Botche, puis les Akha Nuqui et Nutchi. Chacune de ces femmes est immanquablement revêtue de la parure traditionnelle caractéristique de son groupe d'appartenance ethnique. Spécifiques à chacun d'entre eux, il s'agit néanmoins toujours de tuniques particulièrement spectaculaires et vivement colorées, invariablement taillées dans de la lourde toile de coton teintée au bleu indigo très sombre, parfois presque noir, mais appliquée de motifs de tissus bariolés, de floches, de pompons et de colliers de perles tout aussi bigarrés, de scintillants bijoux en argent massif et de pièces monétaires du même métal, anciennes piastres de l'Indochine coloniale française ou vieux dollars de Hong-Kong, l'ensemble de ces accessoires cousu sur les bustes et sur les délirantes coiffes dont nous reparlerons.
Ce n'est pas à cette région que j'ai cette fois décidé de consacrer ce séjour, mais ces deux districts de Boun Taï et de Boun Neua, à ce jour encore non visités par d'autres touristes, car trop difficiles d'accès et alors extrêmement décourageants pour la plupart d'entre eux dès qu'il s'agit de devoir rejoindre par ses propres moyens les hauteurs et les villages montagnards isolés qu'elles cachent - au delà de la quantité conséquente et incompressible de temps que cela requiert - abritent eux aussi une richesse et une diversité culturelles inouïes. Je projette d'accorder à nouveau à cette région, à l'occasion d'un prochain passage dans le coin, quelques semaines d'exploration supplémentaires, pour compléter plusieurs journées de crapahutage déjà pratiquées dans le secteur un an plus tôt. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:44 · Modifié le 5 août 2025 à 14:42 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 7 de 193 · Page 1 de 10 · 33 937 affichages · Partager 22 septembre - Ban MoukhangL'opiomanie (1)
Enfin, j'y suis presque. Après trois longues journées de route, il ne me reste qu'à effectuer un peu plus d'une heure de transport, mais à nouveau lent, cahoteux et poussiéreux. Ce n'est désormais, à partir d'ici, plus un bus qui est employé, l'état de la piste ne le permettrait définitivement plus, mais un songteaw, une de ces camionnettes tout-terrain dont le bac arrière, laissé ouvert sur l'extérieur, a été aménagé avec deux bancs disposés dans le sens de la marche, puis surmonté d'une armature métallique sur laquelle est soudée une tôle faisant office de toiture et supportant une galerie de stockage des bagages et des marchandises. Le trajet, sur cette toute dernière piste carrossable du nord de la province, et donc du pays, n'est proposé qu'un jour sur deux, car le reste du temps le véhicule le parcourt dans l'autre sens. Grâce à des repérages préalables effectués l'an passé, c'est aux environs du village de Ban Sone Neu, habité par l'ethnie Taï Lü, dont nous reparlerons, que je fais halte. C'est toutefois d'un peu plus loin encore, en rase campagne, là où se situe le départ d'un sentier, que je vais véritablement débuter ces quelques semaines de randonnées en me dirigeant dans un premier temps, grosso modo, car faute de cartes géographiques réellement exploitables je n'ai préparé aucun itinéraire précis, vers le cœur de cette province de Phongsaly, si fascinante et encore si peu parcourue.
Le premier village à atteindre est celui de Ban Moukhang, habité, ainsi que certainement quelques autres hameaux proches et dans lesquels j'espère également me rendre les jours suivants, par l'ethnie Akha. C'est là un des territoires des Akha Nutchi, probablement le groupe Akha dont les femmes arborent les plus étonnantes et spectaculaires parures, impressionnantes tuniques et coiffes que nous décrirons plus tard. Ban Moukhang se situe vers l'est, à un peu plus de cinq heures de marche de l'endroit où le songteaw m'a déposé. Je connais ce village Akha, car je m'y suis déjà rendu l'an passé. J'y séjournai même durant trois journées d'affilée, retenu là malgré moi, y ayant perdu maladroitement dans le torrent tout proche une de mes deux précieuses sandales de marche, m'interdisant ainsi à l'époque de pouvoir m'aventurer plus loin et m'obligeant donc, avec énormément de déception, à renoncer à mes projets et à faire demi-tour. Me souvenant de l'état de ce chemin menant à Ban Moukhang, qui est l'un des rares de la région à s'avérer motocyclable, avec difficulté néanmoins et uniquement durant la saison sèche, je décide de le parcourir à mobylette. Il s'agit alors de convaincre un des deux ou trois seuls paysans de Ban Sone Neu qui possèdent ce type d'engin, et actuellement présents au village, de m'y transporter, ce à quoi je parviens moyennant la promesse d'une rémunération honnêtement, mais fermement négociée.
J'avais ainsi, lors de mon précédent passage par ici l'an dernier, constaté l'état de délabrement avancé de ce sentier, et je peux désormais me rendre compte qu'il ne s'est, loin de là, absolument pas arrangé depuis. Ce sont toujours, d'un côté, des portions entières qui se sont écroulées dans le ravin adjacent et de l'autre, effondrés depuis le flanc abrupt, de gros arbres qui gisent dorénavant en travers de la voie, la barrant périodiquement, accompagnés de spectaculaires éboulis de terre et de pierres. Sur de nombreux passages il faut donc se contraindre à marcher puis à pousser la mobylette, régulièrement aussi à la soulever au-dessus de ces obstacles qui encombrent la voie. Sur d'autres, roulant sur les cahots ou dans les ornières de boue, ou encore à la vue du gouffre tout proche, on ne peut que se contenter de serrer les dents.
Nous croisons un marcheur, un homme d'un âge avancé et à l'allure un peu pathétique dans ses frusques, qui se repose quelques instants au bord de la piste, assis là sur un arbre effondré dont les racines arrachées ont soulevé une énorme masse de terre compactée. Durant sa courte conversation avec mon conducteur, qu'il semble bien connaître, je distingue clairement quelques bribes des paroles échangées, et notamment celles-ci : « Paï Ban Moukhang ma » et « yaa fin », c'est-à-dire "Je reviens de Ban Moukhang" et "opium". Cet homme est Taï Lü, un groupe ethnique non producteur de pavot à opium et par ailleurs peu consommateur de la drogue. Il est donc là de retour de l'un de ses réapprovisionnements périodiques chez les montagnards Akha.
Aux villageois Akha de Ban Moukhang je rapporte environ quatre-vingts tirages photographiques réalisés parmi eux l'an passé. Comme il faut s'y attendre avec les Akha, population d'un tempérament sensiblement turbulent, mais attachant, la distribution se déroule avec un peu d'agitation, et même de chahut. À peine remise, chaque image disparaît ensuite jalousement en quelques secondes seulement, est rapidement enfouie au fond des replis des amples tuniques féminines, et ainsi emportée dans les maisonnées concernées. Comme toujours, il ne faut pas en attendre le moindre remerciement ni même une simple expression d'émotion quelconque, hormis les quelques secondes de surprise et d'amusement au moment où la personne se reconnait sur un des clichés. Je sais toutefois pertinemment que c'est plus tard, dans l'intimité des huttes, que ceux-ci seront longuement inspectés.
La morphologie du village de Ban Moukhang a légèrement évolué depuis l'an passé. Phénomène alors tout récent à l'époque dans la région, j'avais déjà remarqué que la tôle ondulée, en remplacement des toitures végétales trop hâtivement périssables et qui exigent de longs et rudes travaux de mise en œuvre et d'entretien, s'implantait de plus en plus dans les villages, même parmi les plus reculés d'entre eux. Alors qu'un an auparavant seulement deux huttes en étaient ici équipées, ce sont désormais un peu plus d'un quart des près de quarante demeures qui composent le village qui sont concernées. Ce sont des tôles ondulées bon marché, très fines et légères. Elles ont néanmoins toutes été, aux dires des habitants, transportées à dos d'homme sur les vingt-cinq à trente kilomètres qui nous séparent de Ban Sone Neu et de la piste carrossable.
Comme je m'y attendais, les villageois de Ban Moukhang ne saisissent pas le sens de ma démarche et les motivations qui me ramènent en visite ici pour une seconde fois, un an après mon premier passage dans la région. Ils ne comprennent en effet pas le but de mon retour dans leur "misérable" hameau de montagne, qui ne peut assurément pas présenter à leurs yeux le moindre intérêt pour un visiteur extérieur, le concept de tourisme leur étant totalement étranger. Les conversations ayant trait aux raisons de ma venue vont alors bon train. Selon eux, je suis forcément motivé par une démarche intéressée, peut-être professionnelle, probablement lucrative, et ils aimeraient donc la saisir et la comprendre. La distribution des tirages photographiques, n'en ayant réclamé aucune rémunération, leur apparaît elle aussi curieuse, voire suspecte. Dès peu après mon arrivée en début d'après-midi, on était même allé prévenir le nay ban, le chef du village, de ma présence. Lui, je n'avais pas souvenir de l'avoir rencontré une seule fois des trois jours passés ici l'an dernier, mais peut-être était-il alors absent. Il est donc venu me voir, m'a lui aussi un peu questionné, mais moins curieux et suspicieux que d'autres, s'en est heureusement vite retourné à ses occupations. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:44 · Modifié le 5 août 2025 à 14:42 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 8 de 193 · Page 1 de 10 · 33 935 affichages · Partager 23 septembre - Ban Soulivang NeuLes femmes Akha
Départ de Ban Moukhang au petit matin. À partir d'ici, c'est désormais pour moi l'inconnu, ne m'étant encore jamais aventuré plus loin dans cette direction. J'ai cette année emporté une carte géographique de la région, d'une échelle trop réduite cependant, au 1:250 000, mais surtout largement obsolète puisque vieille de presque quatre décennies. Je doute que ce document militaire russe datant ainsi déjà des années soixante me soit d'un quelconque secours, mais à ce jour aucune autre édition plus précise, ou mieux actualisée, n'est malheureusement aisément accessible au grand public. Je me dis qu'il s'avèrera néanmoins peut-être intéressant pour m'aider à repérer des emplacements de cours d'eau, l'importance de certains reliefs et la position, il est vrai aléatoire cependant, de quelques rares villages, ceux qui n'auront pas transmigré ou totalement disparu depuis sa date de parution.
La vue de cette carte a provoqué hier une petite réaction à Ban Moukhang. En effet, alors que l'an passé, des trois jours que je résidai dans ce village Akha, personne n'avait revendiqué de vérifier mon passeport, le nay ban est revenu à ma rencontre en soirée, pour exiger cette fois de le contrôler, ceci dix minutes seulement après que j'eus exhibé le document géographique, face à quelques hommes qui étaient au même moment réunis autour de moi, pour une veillée dans la hutte de mon hôte. J'ai alors à nouveau dû les rassurer sur mes intentions neutres, pacifiques et désintéressées. Cette réaction à la vue de ma carte ne me surprend toutefois pas outre mesure, et je la redoutais effectivement un peu, car dans cet État resté fondamentalement communiste, quelques expériences vécues par le passé dans d'autres zones du pays m'avaient déjà un peu refroidi, et surtout mis en garde sur le fait qu'il fallait absolument éviter les gestes et actes sensiblement hors-normes. J'ai par exemple autrefois, et à deux reprises en moins de deux semaines, alors que je visitais nonchalamment la province de Bokéo située au nord-ouest du pays, été escorté jusqu'à des casernes militaires afin d'y être officiellement interrogé, uniquement en raison du fait que je réalisais de vagues croquis dans des villages pourtant à peine reculés puisque chefs-lieux de districts. Une autre fois, ce fut parce que j'examinais, peut-être un peu trop studieusement, des champs de pavot à opium près du hameau de Nong Hêt, dans l'est du pays, près de la frontière vietnamienne, à une époque où nombre de ces cultures jouxtaient encore le bourg lui-même. Bref, de par ces expériences passées, ainsi que quelques autres, j'avais donc bien prévu d'éviter de trop ostensiblement exposer ma nouvelle carte géographique aux yeux des habitants des plaines de la région, les populations les mieux administrées et par conséquent les plus suspicieuses vis-à-vis de l'étranger. Je m'étais dit qu'elle interrogerait peut-être aussi un peu les montagnards et me voici donc objectivement prévenu, il est dès lors sans doute préférable que j'en fasse un usage un peu plus précautionneux parmi eux également.
Le prochain village, a priori éloigné d'un peu plus de deux heures de marche et toujours en direction de l'est, est celui de Ban Sone Taï, à nouveau de population Taï Lü. À l'image de tous les villages Taï Lü, je peux deviner, avant même d'y approcher, qu'il se situera en fond de vallée, au bord d'un cours d'eau relativement important, et que toutes les maisons y seront bâties sur pilotis. Parvenu là, je m'invite à déjeuner au sein d'une famille. Poissons, crabes de rizières et piments figurent au menu pour accompagner l'incontournable riz. À partir d'ici, plusieurs possibilités s'offrent à moi quant aux directions à emprunter. Je peux soit poursuivre sur la même piste qui, bien que sa largeur se soit désormais très sensiblement concentrée en un étroit sentier, reste relativement bien tracée, tout en n'étant toutefois définitivement plus motocyclable, soit m'engager, mais à condition de bien les repérer, sur une des rares et discrètes sentes escarpées qui mènent vers les hauteurs puis aux vallées adjacentes, vers d'autres villages de population Akha, et probablement aussi Hô.
Après le village de Ban Sone Taï, pour rejoindre celui de Ban Soulivang Neu, il faut à nouveau marcher durant guère plus de deux heures, mais cette fois résolument grimper. En vue du minuscule mais séduisant village d'arrivée, on se dit que les quelques efforts accomplis en valaient largement la peine. Un décor enchanteur, une quinzaine de huttes, toutes construites uniquement à l'aide de matériaux naturels, bois, bambous et herbes à paillote, sont accrochées là à flanc de colline, sur une surface de terre dénudée et rouge. La forêt, dense dès les abords immédiats, cerne le hameau de près, et en effet, pas un seul élément manufacturé, tel par exemple ces tôles ondulées légères qui se propagent pourtant dorénavant de plus en plus en maints endroits, y compris dans des zones relativement reculées, n'a encore été acheminé jusqu'ici. Désormais, parvenant en vue de chaque nouveau village montagnard, il me suffit d'apercevoir, même de loin et durant une seule fraction de seconde, une silhouette féminine dans sa tunique traditionnelle caractéristique, pour deviner quelle ethnie y réside. Il s'agit ici d'un village Akha Nutchi, y déambulent ainsi quelques femmes parées de leurs spectaculaires habillements.
La "nébuleuse" Akha implantée au Nord Laos comprend en réalité plusieurs groupes ethniques bien différenciés. Il y a les Akha Luma, les Nuqi, les Pouly Nyai, les Nutchi, les Oma, les Pala, les Kopien, les Botche, les Tchitcho, les Chapo, les Eupa, et quelques autres encore. De par une extrême et farouche volonté d'indépendance et de continuité, tous ces groupes, bien que possédant certaines origines communes, géographiques notamment, ont conservé des identités culturelles propres et fortes, notamment au travers des dialectes usités, et ne se mêlent socialement jamais, encore moins matrimonialement.
On a beau l'avoir déjà souvent contemplé auparavant, le costume traditionnel des femmes Akha Nutchi surprend toujours autant chaque fois de par ses particularités et son exceptionnelle exubérance. L'élément principal de cet habillement consiste en un large et court pantalon en grosse toile de coton bleu indigo, presque noir, masqué en grande partie par une très longue tunique d'une teinte sombre similaire et qui recouvre presque la totalité du corps, mais ouverte sur les côtés, à partir de la taille. Cette tunique est affublée de broderies relativement grossières mais très colorées, ainsi que de décorations en argent et d'anciennes pièces de monnaie du même métal qui ont été préalablement percées puis cousues. La coiffe, quant à elle, est façonnée dans une étoffe identique et est également ornée d'éléments en argent, mais consistant cette fois en des bijoux volumineux, lourds et massifs, nous la décrirons précisément peu après. L'ensemble de ces pièces textiles sont entièrement réalisées par les femmes, à partir de coton brut qu'elles ont elles-mêmes cultivé dans les rays, ces parcelles de pente défrichées et cultivées temporairement en forêt. La confection de ces toiles, intégralement élaborées à la main et en recourant à des moyens et des techniques rudimentaires, voire résolument archaïques, nécessite de nombreuses étapes et de longs travaux, que j'avais déjà sommairement décrits autrefois :
« Les femmes Akha consacrent un temps infini au travail du coton. Je crois qu'il n'y a que les étapes de la culture et de la récolte de la plante auxquelles je n'ai pas encore assisté. Les fleurs recueillies sont ensuite nettoyées, séchées puis égrenées en recourant à un petit appareil de bois fabriqué par les hommes : elles sont insérées une à une entre deux rouleaux tangents actionnés par une manivelle et la graine, trop grosse pour s'y infiltrer à la suite des fibres, s'en détache alors. Le matériau qui en résulte, s'apparentant à de la ouate, est ensuite battu à l'aide d'un arc, sa corde tendue sans cesse pincée puis relâchée, durant de longues séances sonores, au milieu de l'amas de ces fibres d'un blanc immaculé répandues au sol sur une natte, afin de les aérer, les distendre et les dilater. Les volumineux et légers "nuages blancs" ainsi obtenus peuvent alors être modelés en fuseaux, pour composer des mèches d'une quinzaine de centimètres de longueur desquelles seront extraits plus tard, à la toupie, les kilomètres de fil nécessaires à la confection des toiles. (...) Elles peuvent ainsi filer cette matière à tout moment de la journée. Ce peut être à l'intérieur des huttes, durant quelques instants disponibles entre deux autres travaux domestiques, ou à l'extérieur, tout en marchant, par exemple lorsqu'elles sont en chemin vers les rays avec leurs hottes sur le dos. Cette étape du filage requiert dextérité et adresse et la gestuelle qui en résulte est d'une élégance admirable. Le matériel nécessaire, la toupie à filer et une réserve de fuseaux de coton, sont alors transportés dans un petit récipient de bambou suspendu à la taille. La mèche de coton d'où est extrait le fil d'une main, la toupie qui permet de le vriller puis de le recevoir de l'autre, les femmes élancent celle-ci d'un geste rapide, la faisant préalablement rouler contre leur cuisse qu'elles auront découverte durant une demi-seconde, juste le temps que requiert l'action. Il restera ensuite à composer les liasses de fil, en recourant à différentes méthodes, puis à confectionner les bobines, et encore à s'atteler à la laborieuse et délicate étape de la mise en place des fils de chaîne sur le très rudimentaire métier à tisser. Seulement alors pourront débuter les très longues heures nécessaires au tissage, à la navette. Viendront enfin la teinture, la découpe, les broderies. ».
Les toiles de coton ainsi obtenues sont épaisses, lourdes, résistantes et souples à la fois. Les longues et amples tuniques sombres dans lesquelles elles sont ensuite taillées sont décorées de quelques broderies, principalement sur les extrémités des manches et sur les bustes. Ce sont là des ornements relativement grossiers, mais très bigarrés, réalisés à partir de textiles et de fils industriels colorés, bleus, jaunes, rouges, blancs et verts. Toutefois, les décorations les plus significatives, également cousues sur le buste de ces tuniques féminines, mais aussi sur les bonnets de bébés, consistent en des séries de pièces de monnaie en argent de provenances diverses, le plus souvent néanmoins des piastres coloniales indochinoises dont les Akha se servent par ailleurs encore de nos jours à l'occasion de certains échanges commerciaux d'importance, c'est-à-dire ceux de l'opium. Ces décorations métalliques consistent aussi en des rectangles, disques ou rosaces, également d'argent et alors gravés ou poinçonnés de motifs symboliques. Au sujet de ces monnaies en argent dont les femmes et les jeunes filles aiment tant se parer, j'avais une année fait l'acquisition dans un village Akha d'une étonnante fausse piastre indochinoise, maladroitement coulée et non pure d'argent, dont la particularité était qu'une de ses faces était frappée de la mention " Indochine française" alors que l'autre l'était de " Républica Mexicana", prouvant qu'une sorte de marché parallèle frauduleux de ces objets avait jadis eu lieu. Une autre fois, je trouvai une pièce dont une face était frappée d'idéogrammes chinois tandis que l'on pouvait lire l'habituelle inscription " Indochine française" sur l'autre. Mais pour en revenir aux spectaculaires parures des femmes Akha, après la tunique il reste encore à décrire l'exubérante coiffe.
La coiffe des femmes Akha Nutchi consiste d'abord en une structure quadrangulaire de bambou positionnée et fixée verticalement à l'arrière du crâne, d'une hauteur le dépassant d'une dizaine de centimètres, puis recouverte d'une pièce de toile retombant sur la nuque, toile de même nature que celle employée pour confectionner les tuniques. Autour de cet élément, et plus généralement de la tête entière, est ajustée toute une série d'ornements divers : de nombreux colliers de fines perles colorées, d'autres de billes ou de cupules d'argent, de chaînettes du même métal semi-précieux, enfin de quelques floches ou petits pompons de laine aux couleurs vives. Quelques autres modestes objets métalliques "intrus" y sont presque toujours incorporés, à condition toutefois que ceux-ci aient un aspect proche de celui de l'argent : petites clés de cadenas, coupe-ongles, épaisses aiguilles, épingles à nourrice, etc. Pièces majeures du dispositif, deux lourdes et massives chaînes d'argent sont par ailleurs attachées de chaque côté de la coiffe, de part et d'autre de celle-ci, semblant alors comme suspendues à partir des oreilles. Ces deux volumineuses chaînes d'argent, composées de larges anneaux spiralés, descendent jusqu'au niveau de la poitrine et sont réunies en leurs extrémités inférieures par un nouveau collier de fines perles. Elles sont le plus souvent placées contre le buste, mais peuvent parfois aussi momentanément être "renversées" dans le dos afin de permettre d'effectuer plus aisément et sans aucune gêne certains travaux pénibles, tels par exemple les labours dans les champs ou encore la coupe de bois. Enfin, les derniers bijoux à mentionner sont les lourds bracelets d'argent ciselé, jusqu'à deux ou même quelquefois trois pouvant être portés simultanément sur un même poignet.
L'ensemble de ces éléments en argent, hormis les antiques pièces de monnaie, ont été fabriqués artisanalement dans les villages par les forgerons. Beaucoup sont anciens, car traditionnellement transmis de mère en fille, souvent depuis plusieurs générations. L'argent, le métal employé pour la confection des bijoux, est issu des petits lingots qui rémunèrent généralement la vente de l'opium, dont nous reparlerons. C'est durant les premières années qui suivent le mariage que les parures féminines sont les plus abondantes en décorations argentées. L'âge avançant, certains de ces précieux éléments sont en effet peu à peu cédés à la génération suivante et il arrive que certaines femmes parmi les plus âgées n'arborent alors plus que les deux grosses chaînes et le principal collier de billes en argent, celui qui borde la coiffe. Enfin, pour compléter ce détonnant tableau qui surprend et fascine toujours autant chaque fois, mentionnons encore qu'il est fréquent que les jeunes mères en période d'allaitement aillent avec un sein de découvert, même en des moments où elles ne portent pas l'enfant. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:45 · Modifié le 5 août 2025 à 14:42 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 9 de 193 · Page 1 de 10 · 33 936 affichages · Partager 24 septembre - Ban Nampong MayArgent et bijoux
La randonnée du jour aurait dû me conduire au village de Ban Nampong Khao (Ban Nampong d'en bas), mais c'est à Ban Nampong May (Ban Nampong d'en haut) que je suis finalement parvenu. Je me suis donc un peu perdu, trouvé désorienté du moins, dans ces décors particulièrement escarpés et accidentés et dans lesquels, se situant la plupart du temps sous un couvert de dense et haute végétation, il est impossible de conserver durablement des repères visuels. Je n'ai probablement tout simplement pas repéré une bifurcation tant dans ce secteur les sentiers sont étroits et discrets, trop peu empruntés et foulés par les hommes, et qui donc, perpétuellement, tendent à disparaître sous la végétation envahissante, à être sans relâche absorbés par la forêt. Le hameau convoité de Ban Nampong Khao se situerait, aux dires des villageois, à deux ou trois heures de marche plus loin vers le sud-est.
Le village Akha de Ban Nampong May est similaire à celui de Ban Soulivang Neu quitté ce matin, tout aussi peu peuplé et offrant également aux regards des huttes construites uniquement avec des matériaux naturels, bois, bambous, chaumes et feuillages. Il se situe toutefois à une altitude plus élevée, peut-être un peu trop d'ailleurs, car ainsi positionné, il s'avère qu'il manque désormais cruellement de ressource en eau. En cette période, pourtant encore éloignée d'environ trois mois du cœur de la saison sèche, une seule minuscule source est en effet disponible à proximité du hameau. Elle alimente un trou d'eau insignifiant, exigu, et qui se trouble de terre dès qu'on l'agite un peu trop. On s'y lave, en y puisant de petites bassinées dont on s'asperge ensuite. Les femmes et les jeunes filles s'y rendent plusieurs fois par jour pour les corvées d'eau, les hottes chargées de six à sept gros tubes de bambou pouvant chacun contenir de trois à cinq litres environ. Trop peu abondante, l'eau manque donc et un jour prochain, dans peu de temps probablement, il n'y en aura plus du tout. Alors les villageois, comme d'autres parfois, transmigreront, n'auront d'autre choix que de s'en aller vers une zone mieux pourvue. J'y ai fait allusion auprès de mon père d'accueil, en lui faisant simplement remarquer que « Ban Nampong May bo mi nam laï, neu' ? » (Pas beaucoup d'eau à Ban Nampong May, n'est-ce pas ?). Il a approuvé, l'air résigné, le problème semblant réellement préoccupant.
Je ne sais pourquoi, les Akha de Ban Nampong May ne me paraissent pas aussi accueillants qu'à l'accoutumée. Il n'y a par exemple, aujourd'hui, pas autant de poignées de main chaleureuses que d'autres fois, pas non plus nombre de ces gestes précautionneux dont on entoure habituellement le visiteur extérieur. Les invitations à boire un verre d'eau dans les huttes, gestes qui s'avèrent pourtant rituels presque partout ailleurs, se font notamment ici beaucoup plus rares. Et puis il y a l'argent. Avec les hommes Akha plus que parmi d'autres ethnies, il s'agit là d'un thème qui les "obsède" toujours quelque peu, mais il y a ici un peu plus d'insistance qu'ailleurs à ce sujet. Une des questions les plus fréquentes a trait au coût du trajet dont il m'a fallu m’acquitter pour venir dans ce pays. D'autres consistent à m'interroger sur le prix de tel ou tel objet que je transporte. Mes nombreux séjours antérieurs en territoires Akha m'ont toutefois depuis longtemps permis de m'adapter à la situation, ayant compris très tôt que ce genre de question ou d'allusion a pour seule finalité de chercher à estimer le montant de ma fortune présumée. Au début, il m'arrivait de tenter des justifications comparatives du type " les falangs ont plus d'argent, mais en contrepartie tel objet ou tel aliment coûte X fois plus cher en Occident", propos qui restaient toutefois trop chargés d'ambiguïté. Aussi j'élude désormais purement et simplement toutes les questions de ce genre par des blagues ou des bêtises et n'hésite parfois également plus, lorsque mes interlocuteurs se font un peu trop insistants, à couper court, c'est-à-dire à catégoriquement refuser d'y répondre, à leur faire comprendre que je ne souhaite en aucun cas parler d'argent.
Du côté des femmes, ce sont les objets métalliques scintillants qui les intéressent, à l'image des bijoux et ornements en argent, ou qui en ont l'aspect, dont elles aiment plus que tout se parer. Un peu taquin, j'ai volontairement décoré ma petite sacoche, que je transporte presque en permanence en bandoulière, de trois pièces de monnaie de cent lires italiennes, les exhibant ostensiblement suspendues en pendentif, aisément repérable par le léger tintinnabule qu'il produit alors au moindre de mes mouvements, lorsque les pièces s'entrechoquent. Comme prévu, il interpelle immédiatement les femmes et les jeunes filles. Agissant sur elles comme un aimant, tellement curieuses de pouvoir l'observer de près, il s'avère un excellent moyen de sceller un premier contact, un bon prétexte de me laisser les approcher, elles qui en tellement d'autres occasions s'effarouchent à ma seule vue. Elles en pareraient en effet volontiers leurs tuniques et leurs délirantes coiffes qui, comme on l'a décrit plus haut, sont pourtant déjà chargées de chaînes et de cupules d'argent, de pièces de monnaie diverses, de perles et de quelques objets "intrus". Aussi, sachant les femmes Akha tellement friandes de ces objets que sont les pièces de monnaie en nickel ou autre métal apparenté, j'en conserve quelques-unes en réserve, pour de petits cadeaux à leur faire en échange de services rendus ou de l'accueil reçu. Ce sont des pièces sans valeur, d'origine chinoise, indonésienne, malaisienne, birmane ou européenne, mais cela a peu d'importance pour les femmes, le seul critère étant qu'elles soient de métal blanc et scintillant. Les pièces de couleur cuivre ou laiton ne les intéressent ainsi en revanche pas du tout. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:45 · Modifié le 5 août 2025 à 14:41 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 10 de 193 · Page 1 de 10 · 33 935 affichages · Partager 25 septembre - Ban TakhaoLe chamanisme de guérison Hô (1)
Me voici parvenu en territoire de l'ethnie Hô. Pratique d'une époque révolue, la grand-mère de ma maison d'accueil a les pieds réduits, bandés qu'ils ont été durant une longue période de leur croissance, le temps de l'enfance et peut-être aussi d'une partie de l'adolescence, les atrophiant ainsi de manière un peu monstrueuse. Le résultat, ce sont des pieds difformes, rabougris, réduits de moitié de taille et n'atteignant pas plus de douze centimètres de longueur, emmitouflés désormais dans des bandages et de petits mocassins confectionnés sur mesure et à l'extrémité effilée. C'est un bien étonnant endroit pour observer cette curiosité tant il me semble que cette pratique était réservée aux jeunes filles d'une certaine aristocratie, du moins en aucun cas à des paysannes, encore moins à des montagnardes "marginales" - je veux dire par là appartenant à une minorité ethnique autrefois chassée de Chine et considérée là-bas à l'époque comme arriérée et sauvage - paysans et montagnards qui se doivent de disposer de toutes leurs facultés physiques s'ils veulent pouvoir subvenir à leurs besoins quotidiens dans ces rudes environnements. La grand-mère semble ainsi nettement handicapée, elle ne se déplace d'ailleurs qu'à très petits pas et son équilibre, déjà un peu perturbé en raison de son âge avancé, paraît parfois bien précaire.
Le village de Ban Takhao, d'ethnie Hô, est situé au cœur de la province de Phongsaly. Ayant appris, avant même d'y accéder, qu'il constituait une sorte de carrefour emblématique de la région, je m'attendais à une densité de population plus importante que celle que je constate et à la présence de quelques infrastructures dignes de ce statut, par exemple une ou deux fontaines aménagées en ciment, comme on en rencontre parfois dans certains villages, ou au moins une petite échoppe tenue par un vieux paysan qui vendrait là, durant quelques heures par jour, quelques produits de base rapportés à dos de cheval depuis un marché de plaine. Il n'y a toutefois rien de tout cela, Ban Takhao compose un bien modeste hameau, cependant particulièrement préservé et traditionnel.
Contrairement à la plupart des autres ethnies montagnardes de la région, qui se contentent pour cela presque exclusivement de bois et de bambou, les Hô construisent des huttes en pisé, confectionnant des murs en torchis, un mélange de terre et de paille armé de tiges de bois et de treillis de bambou tressés, des murs particulièrement épais, mais finissant toujours néanmoins par s'effriter de toutes parts sous les assauts des éléments naturels. Hautes d'un mètre cinquante environ seulement, ces parois sont ensuite surmontées de claies, des plaques de bambou aplati et tressé, qui les complètent jusqu'à la toiture. Un espace faisant front à chaque maisonnée est clôturé par un parapet de pierres de toutes tailles, cailloux et rochers très grossièrement agencés, simplement empilés en fait, mais empêchant de la sorte efficacement toutes incursions des bêtes, cochons, buffles et zébus, dans les petites cours qu'ils forment ainsi et qui composent des surfaces propres et planes permettant notamment le séchage du riz. Nous sommes loin des sommaires clôtures de bois ou de bambou confectionnées par les Yao, les Hmong ou parfois les Akha, qui interdisent à peine aux cochons de tenter, de temps en temps, des incursions à l'intérieur des habitats. Chaque maisonnée possède par ailleurs son propre grenier à riz, accolé directement à la hutte ou distant de celle-ci de quelques mètres. Cylindres en bambou aplati et tressé d'environ deux mètres de diamètre et d'une hauteur équivalente, recouverts ou non de terre, ils sont surmontés de petites toitures coniques en chaume, les affublant quelque peu du même coup, pour ceux employant la terre, d'une allure sensiblement "africanisante".
Ce sont ces mêmes pierres, de toutes tailles, qui tracent grossièrement les allées du village, celui-ci s'étageant par ailleurs harmonieusement à flanc de colline. Les plus petites pierres sont vaguement dispersées au sol, ça et là, en éboulis, mais de bien plus grosses sont approximativement agencées, formant comme des marchepieds qui aident alors opportunément à franchir les ruissellements d'eau, les flaques de boue et les déjections animales qui se répandent. Une quarantaine de huttes composent ce village, particulièrement photogénique avec autant de toitures de chaume très étalées et qui retombent ainsi très bas devant les murs de terre, offrant là de larges auvents sous lesquels on peut agréablement s'asseoir à l'extérieur, à l'abri du soleil ou de la pluie et où sont installées les volumineuses structures des métiers à tisser des femmes.
Le gros bétail, les buffles et zébus, ainsi que les cochons, déambulent à loisir dans les allées escarpées du village ou stationnent sur de petites aires jouxtant les huttes-enclos. Les villageois Hô de Ban Takhao possèdent parmi les plus forts buffles que j'ai pu contempler jusqu'alors, des bêtes massives, rondes si elles sont observées de face, et affublées de paires de cornes monumentales. La majeure partie des zébus, qui s'aventurent bien moins loin en forêt que les buffles, eux qu'on laisse librement vagabonder et que l'on peut alors parfois rencontrer à plusieurs heures de marche du plus proche village - je décrirai plus tard comment ils peuvent ainsi de temps à autre retourner à un état semi-sauvage devenant extrêmement problématique pour les paysans - pâturent ici en contrebas, sur la seule prairie relativement plane, de peut-être un hectare, qu'il était possible d'obtenir dans cette région de collines et de montagnes. Celle-ci n'est en effet que relief, faible cependant, dépassant peu fréquemment les deux-mille mètres, mais sensiblement escarpé et pentu. À part quelques très rares minuscules plaines visibles de-ci de-là au fond de certains vallons, il n'y a pas un arpent de terre plate. Ça monte ou ça descend, toujours, inévitablement, que l'on se trouve en forêt, dans les rays, dans les villages, sur les sentiers surtout.
C'est dorénavant presque toujours en direction de la maison du nay ban, du chef de village, que je me dirige en tout premier lieu lorsque je parviens dans un nouveau hameau, afin d'y annoncer ma présence, ayant constaté à maintes reprises que cela rassurait les habitants que j'officialise ainsi dûment ma visite avant de solliciter un hébergement pour la nuit auprès d'une famille. J'exhibe par ailleurs désormais presque systématiquement, en tout cas dès que je le ressens comme nécessaire, mes papiers. Enfin, après avoir répondu aux trois premières questions rituelles de chacun de mes interlocuteurs (« D'où viens-tu ? », « Où vas-tu ? » et « Vas-tu seul ? »), qui font dans ces contrées office de salutations, je fais bien comprendre à chacun d'eux que je ne suis là qu'en tant que visiteur et en aucun cas en tant que travailleur. Comme je l'ai déjà évoqué précédemment, cette question concernant mes motivations et les raisons de ma présence est en effet ici cruciale. Si je ne l'explique pas rapidement de moi-même, la quatrième interrogation rituelle consistera alors presque toujours inévitablement en celle-ci : « Es-tu venu pour travailler ? ». Après ces salutations et l'exposition de mes intentions désintéressées, je peux éventuellement tenter, toutefois selon les circonstances et mon ressenti face à la situation en cours, de dévoiler mes cartes et mes carnets de notes, puis interroger les hommes à propos de futurs itinéraires que je pourrais envisager les jours suivants, car eux sont naturellement mes meilleures sources d'informations à ce sujet.
Les Hô composent une population que l'on peut qualifier de "chinoisante" et leur langue n'a aucune accointance avec celles des autres groupes ethniques voisins, par exemple les Akha, qui sont pour leur part d'origine tibéto-birmane. Adultes et enfants pratiquent leur propre idiome au quotidien, et je ne peux alors parfois même plus essayer de deviner, grâce à quelques mots que je parviens pourtant habituellement à identifier, les sujets des conversations. Comme chez tous les groupes, les hommes parlent néanmoins le plus souvent un peu le lao, mais pas les femmes. Alors, assez régulièrement, extrêmement curieuses, elles demandent à se faire traduire certains de mes propos par un individu de sexe masculin.
Une quinzaine de personnes au total cohabitent sous le toit de la hutte dans laquelle je me suis invité. Il y a les grands-parents, deux fils accompagnés de leurs jeunes épouses, d'autres enfants encore, puis plusieurs petits-enfants. À cinq ou six reprises depuis hier soir, le grand-père de ma maisonnée, et un voisin tout aussi âgé que lui qui l'a rejoint, ont initié des offices chamaniques de guérison. À chacune de ces occasions, se postant tous deux le plus souvent face à l'autel aux esprits sur lequel quelques gros bâtons d'encens se consument, ils s’attellent à réciter là nombre de "prières", tout en tenant chacun en main plusieurs objets rituels, fragments de papier de bambou, grelots de bronze et griffes animales - d'ours visiblement - dont ils font divers usages. Il s'agit invariablement de longues, lancinantes et très monotones litanies, invocations, incantations - je ne sais quel terme serait le plus approprié - vaguement chantées, psalmodiées, récitées sur des tons uniformes, marmonnées plutôt. Chaque séance se poursuit durant dix à vingt minutes d'affilée. Certains de ces cérémonials s'accomplissent donc à proximité du petit autel aux esprits, mais d'autres fois ils sont produits face à une des deux jeunes et jolies mères de la famille, qui porte alors dans ses bras son bébé, celui-ci paraissant très sérieusement malade, et qu'elle présente ainsi aux deux officiants. Lorsque la cérémonie se déroule de la sorte, devant la femme et son enfant, les papiers de bambou sont d'abord brûlés, puis les grelots agités en accompagnement des incantations, et pour finir les griffes d'ours sont "caressées" contre différentes zones du corps du nourrisson. Les deux hommes sont chamans, ils tentent ici d'obtenir une guérison. Comme pour beaucoup d'offices chamaniques déjà observés par le passé au sein de divers groupes de populations de la région - chez les Hmong principalement - un trait quelque peu déroutant de ces scènes pour le spectateur profane est de constater que ces cérémonies ne perturbent en rien le déroulement des autres évènements et activités domestiques en cours dans la hutte. On y prête d'ailleurs peu d'égard, chacun poursuivant ses tâches et ses conversations, les allées et venues ne cessant pas, les jeux et chamailleries des enfants non plus. Il n'y a ainsi en aucun cas une attention respectueuse, ou au moins silencieuse, encore moins intéressée, de la part des autres membres de la famille ou des personnes extérieures présentes au même moment. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:46 · Modifié le 5 août 2025 à 14:41 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 11 de 193 · Page 1 de 10 · 33 331 affichages · Partager 26 septembre - Ban TakhaoLe chamanisme de guérison Hô (2)
Parce que la toute jeune mère de la maison est particulièrement jolie, rond visage poupin surmonté du large et lourd turban noir traditionnel orné de macarons brodés colorés - nous décrirons un autre jour l'élégante parure des femmes Hô - parce que le grand-père et les enfants sont éminemment sympathiques et enjoués, parce que le village est magnifique, parce que la nourriture est excellente (je n'ai notamment plus à supporter ces deux ou trois plats, quotidiennement servis chez les Akha les jours passés, d'ingrédients fermentés et aux relents de charogne à un stade avancé de pourriture), parce qu'il y a une source à deux pas de la hutte et qu'il ne m'est ainsi plus nécessaire, pour me laver, d'emprunter un sentier escarpé boueux et glissant descendant au fond d'une combe, parce que ma paillasse est confortablement située à l'écart des autres dans la pièce principale, parce que, même si j'en traverserai probablement d'autres ces prochains jours, je connais très peu les villages et les traditions Hô, pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, je décide de rester une deuxième journée dans le village de Ban Takhao. Je viens de le solliciter auprès du bienveillant et chaleureux grand-père en lui assurant toutefois que je m'en irais dès le lendemain. Réjouissance spontanée des enfants !
Toilette quotidienne à la source. Comme c'est souvent le cas, des gamins, dès qu'ils ont compris mon intention, m'y précèdent, réjouis d'avance de pouvoir assister à un si rare spectacle. Les jeunes filles pour leur part, c'est d'un peu plus loin qu'elles m'observent, encore trop farouchement craintives, et pour beaucoup d'adultes c'est depuis les seuils des portes ou même l'intérieur des huttes, alors à travers les fissures des murs de terre, les planches disjointes ou les parois de bambou tressé, composant comme des moucharabiehs, qu'ils espionnent mes agissements. Il y a tout de même ici bien plus de retenue et de discrétion respectueuse et pudique que chez les Akha, par exemple, où ce sont régulièrement plusieurs dizaines de villageois, ou même plus - il m'est parfois arrivé d'atteindre la centaine de spectateurs - qui peuvent, à ces occasions, s'autoriser à venir profiter de l'aubaine, et donc former un large cercle contemplatif autour de ma personne.
Les femmes et les enfants Yao portent l'eau, rapportée des ruisseaux jusqu'aux huttes, à la palanche d'épaule, dans deux seaux placés en balanciers à chaque extrémité de la palanche, solide mais flexible tringle plate taillée dans l'épaisse paroi d'un gros tronc de bambou. Les Akha pour leur part la transportent, entre les fontaines ou les rivières et le village, dans six ou sept volumineux tubes de bambou d'environ dix centimètres de diamètre et quatre-vingts centimètres de longueur rangés verticalement dans les hottes dorsales. Plus surprenante est la technique adoptée par les femmes Hô du village de Ban Takhao et que j'observe ici pour la première fois : elles puisent l'eau de la source et en remplissent un seul très long tube de bambou, d'un diamètre légèrement supérieur à ceux des Akha et de parfois jusqu'à deux mètres de longueur, voire un peu plus encore, et pouvant probablement contenir entre vingt et vingt-cinq litres de liquide. Plein, il est transporté obliquement sur l'épaule.
Les bébés sont souvent mis à dormir dans une hotte en vannerie de bambou, de celles qui servent à rapporter différents matériaux et nourritures des champs ou de la forêt. Ils sont parfois aussi déposés dans un tabouret rond en rotin simplement retourné sur le sol. Ils sont là en sécurité, car ne peuvent s'en échapper par leurs propres moyens. Fauteur de trouble malgré moi, il arrive de temps en temps, par cause de ma présence, alors que tous les regards et les attentions sont dirigés vers ma personne et que l'on en oublie le reste pendant quelques minutes, qu'il se produise un "accident" : un bébé tombant d'une hauteur, un cochon ou un zébu faisant une incursion dans une cour ou dans un jardin resté ouvert, des poules parvenant à atteindre une étagère de la cuisine, un feu de cuisson grandissant dangereusement, etc.
Le nay ban, à la fois chef du village et chef de ma famille d'accueil, père des deux plus jeunes enfants il me semble, est absent de la maison. Il est aux champs et hier tous m'ont assuré qu'il rentrerait le même jour en soirée, mais il n'a finalement pas réapparu. Parce que le village est d'une taille relativement importante - il réunit une quarantaine de maisonnées - l'on m'a expliqué qu'il y avait ici trois nay ban, c'est-à-dire trois chefs de village. Leur titre est aisé à retenir puisqu'on me les a présentés comme le phouti noung, le phouti song, et le phouti saam (le numéro un, le numéro deux et le numéro trois). Je suppose qu'ils prévalent de fonctions ou de rôles distincts ou que l'un ou l'autre se font simples suppléants.
Ce matin, deux femmes arrivant à pied de l'extérieur ont parcouru le village, chacune chargée d'une très volumineuse hotte tressée en rotin, bambou et bois sur le dos. Sillonnant d'abord méthodiquement les allées en criant des paroles pour annoncer leur présence, puis pénétrant ensuite dans certaines cours des maisonnées, elles y ont acheté aux villageois Hô divers animaux sauvages récemment capturés ou abattus. J'ai ainsi pu voir apparaître diverses espèces de gros écureuils, des roux, des noirs, des volants, quelques tortues et même un pangolin, ces derniers bien vivants, le pangolin pour sa part fermement ficelé en boule dans un filet. Elles sont ensuite reparties en direction du nord-est, en route pour d'autres villages vers lesquels j'ai moi aussi prévu de me diriger plus tard.
À nouveau, une "prière" est psalmodiée pour le bébé. Les accessoires consistent cette fois en trois bâtons d'encens et quelques longs et épais poils noirs juste arrachés à l'échine d'un cochon de passage, que l'on ne semble pas avoir particulièrement sélectionné ou choisi pour cela. Le tout est ensuite enrobé dans quelques rectangles de papier de bambou puis agité devant l'enfant. C'est cependant cette fois une femme qui s’attelle à la tâche et la "prière" est expédiée en cinq minutes. Comme toujours, le chahut ambiant des personnes se tenant alentour, et se sentant visiblement peu concernées, ne cesse pas durant tout ce temps. Les bâtons d'encens sont confectionnés artisanalement dans le village. Ils n'ont rien de commun avec ceux, industriels, minuscules et aromatiques, que nous utilisons parfois pour parfumer nos intérieurs occidentaux. Ceux-ci ont un diamètre comparable à celui d'un stylo et mesurent plus de cinquante centimètres de longueur. Autrefois, dans un village Hmong, j'ai assisté à leur confection. Une écorce pilée et ainsi réduite en poudre entrait pour une grande part dans leur composition, mélangée à de la graisse, puis roulée à la main autour de baquettes de bambou, sur une planche déposée au sol, et enfin celles-ci suspendues en hauteur pour le séchage. Durant leur combustion ces bâtons d'encens dégagent une fumée dense et qui se mêle à toutes celles qui stagnent presque en permanence à l'intérieur des huttes, celles des foyers de cuisson principalement, mais aussi celles des bangs, les grosses pipes à eau en bambou qu'allument très fréquemment les hommes et dont nous reparlerons. Ces fumées noircissent les parois de terre d'épaisses couches de suie grasse, mais aussi les charpentes et les chaumes des toitures, les objets suspendus en hauteur, ainsi que les très nombreuses vastes toiles d'araignées envahissantes et qui ne sont jamais ôtées. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:46 · Modifié le 5 août 2025 à 14:40 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 12 de 193 · Page 1 de 10 · 33 331 affichages · Partager 27 septembre - Ban PingxangLe chamanisme de guérison Hô (3)
Réveil à 5 heures. Il a plu cette nuit, en abondance, et il devient désormais périlleux de se déplacer dans le village. La boue, passablement mêlée de déjections animales, est envahissante, approchant jusqu'aux seuils des huttes. Pour circuler dans les allées il faut tâcher de bondir de rocher en rocher, mais de larges passages profondément boueux nécessitent néanmoins à y descendre parfois, ne laissant d'autre choix que de s'y résigner.
De nombreuses "prières" et incantations pour le bébé malade ont encore été récitées hier soir, mais elles furent ce coup-ci "délocalisées" près du deuxième foyer de cuisson et qui est établi juste au pied de ma paillasse. Je m'y suis alors installé un moment afin de me situer opportunément aux premières loges et de pouvoir ainsi assister de près et confortablement au "spectacle". Cette fois, rituel autour d'un œuf, apporté là peu auparavant par une grand-mère. Il y eut toujours les grands bâtons d'encens se consumant, mais qui furent pour l'occasion directement plantés dans le sol de terre battue de la hutte. Le chaman a d'abord cassé l'œuf, puis a déversé son contenu dans un bol empli d'eau. À l'aide d'une herbe verte et souple fraîchement cueillie qu'un gamin était rapidement allé récolter à sa demande il a, durant plusieurs minutes, délicatement manipulé le jaune d’œuf flottant dans son bol, le tournant et le retournant, l'inspectant en tous sens avec précaution, veillant visiblement à ne pas le percer. Il s'est ensuite concerté quelques instants avec la femme chamane d'hier, celle de la "prière aux poils de cochon", échanges donnant alors lieu à quelques commentaires animés, l'un et l'autre restant toutefois concentrés autour du contenu du bol. L'homme y a à ce moment ajouté quelques pincées de tabac, celui, jaune, fin et très soyeux que tous fument abondamment dans les bangs, les impressionnantes pipes à eau en bambou. Enfin, quelques herbes grossièrement hachées ainsi qu'un peu de sel et d'alcool de riz furent à leurs tours adjoints à la mixture contenue dans le bol, l'ensemble une fois de plus remué à l'aide de l'herbe souple, puis à nouveau scruté et vivement commenté avec animation par les deux chamans. Le tout a alors ensuite été rapidement jeté dehors, et c'était fini. Tout ceci s'est déroulé encore une fois devant la mère portant son bébé malade.
Ce matin, plusieurs hommes et femmes rendent visite à notre famille. De nouvelles séances d'incantations se succèdent et de nouveaux gros bâtons d'encens se consument. Cela est réalisé et se déroule toutefois avec un peu plus de sophistication que précédemment. Par exemple, alors qu'il s'en trouve déjà un à demeure dans la hutte, un nouveau petit autel aux esprits est improvisé, édifié à la hâte sur la seule chaise de bois disponible (tous les montagnards, quels que soient les groupes d'appartenance ethnique, se contentent au quotidien exclusivement de tabourets bas en bois ou en rotin, des assises jamais plus hautes que vingt centimètres, généralement moins). Y sont déposés un petit pot de bambou rempli de grains de maïs, un minuscule godet d'alcool, un autre de thé, de petits drapeaux faits de baguettes et de papier de bambou rituel, des plumes et des pattes de poulet desséchées, puis quelques nouveaux bâtons d'encens, plantés cette fois dans un dernier récipient de vannerie empli de paddy, de riz cru non décortiqué. Des "prières" supplémentaires sont récitées, mais dorénavant par un vieil homme que je n'avais pas encore eu l'occasion de rencontrer dans le village. Ce faisant, il manipule une sorte de pendule, une barre de métal d'argent ouvragée, décorée d'incisions et suspendue, par ses deux extrémités, à un solide fil de coton. Encore une fois, comme très banale, la scène qui s'accomplit là semble n'intéresser personne d'autre que moi, pas même nos visiteurs du jour. Chez les Hô, comme souvent parmi les groupes ethniques "chinoisants" de la région, les Yao également par exemple, chacun se fait très précautionneux et attentionné envers l'autre. Les bébés transitent sans cesse de bras en bras, de ceux des plus jeunes fillettes à ceux des grands-pères, en passant par toutes les générations intermédiaires. En ce qui me concerne, je perçois nettement que chacun de mes gestes est observé et que l'on tâche au mieux de devancer mes désirs et mes besoins.
Très discret, mis à part à l'occasion de ses séances incantatoires, actuellement particulièrement nombreuses et foisonnantes il est vrai, le grand-père chaman de ma maison ne se met à s'exprimer véritablement qu'en soirée. Désormais fort âgé, on ne le charge plus que de quelques rares tâches domestiques, chacune accomplie silencieusement et s'intercalant chaque fois entre deux séances de pipes à eau. L'après-midi d'hier, il l'a entièrement consacrée à égrener des épis de maïs, lentement, très lentement, presque grain à grain, mais au retour de mes nombreuses pérégrinations dans le village et aux alentours, vingt bons kilos en avaient finalement été extraits. Le soir en revanche, dès que quelques-uns de ses vieux copains l'ont rejoint autour du foyer, il est capable de se lancer, comme tous les autres hommes, dans de longs et lents monologues. Hier soir par ailleurs, au bout de deux nuits déjà passées ici, certaines conversations des uns et des autres, je le devinais aisément, avaient toujours trait aux raisons supposées de ma présence.
Je m'en irai ce matin. Ayant à nouveau glané quelques informations au sujet du parcours envisagé, je soupçonne que les sentiers vont continuer à se faire difficiles, du moins incertains et confus. De plus, tout est détrempé et il est probable qu'il pleuve encore au cours de la journée. Mais pour l'heure, il est 7 heures du matin, et toujours à l'attention du bébé souffrant, les précédentes et abondantes invocations et sollicitations des esprits n'ayant visiblement pas été fructueuses, nous passons à la vitesse supérieure. Un porcelet et un poulet sont alors désormais sacrifiés, dûment égorgés devant le seuil de la hutte par notre chaman, s'accompagnant comme à l'accoutumée d'incantations marmonnées, cette fois tout juste audibles. À peine revient-il vers nous chargé de ses cadavres que les chiens se mettent à violemment se quereller pour accéder aux quelques taches de sang laissées là sur le sol. Quelques coups de pied sont alors nécessaires pour faire taire leurs vociférations hargneuses. Bref, excellente nouvelle donc puisque toute cette viande annonce à coup sûr un festin à venir. Pour l'instant cependant, place à un nouveau rituel. Les morceaux de chair sont présentés par notre chaman à l'autel aux esprits juste improvisé peu auparavant sur la chaise de bois brinquebalante, et comme il se doit, les "prières" continuent à se succéder. Enfin, tout se précise. Pendant que nous autres les hommes nous gorgeons de lao-lao, l'alcool de riz local, particulièrement fort et qui ici, aromatisé avec une certaine herbe, prend par ailleurs une belle teinte verdâtre, des femmes réunissent quelques vêtements et objets épars, puis en préparent le contenu d'un ballot. De fait, puisque les séances de chamanisme n'ont, semble-t-il, pas porté leurs fruits, la jeune mère et son bébé, puis un homme dont je n'ai pu discerner le lien de parenté, mais qui n'est pas son époux, vont enfin désormais tous deux s'en aller vers le dispensaire de Boun Neua, le petit bourg chef-lieu du district du même nom, y emmener l'enfant se faire soigner. Des hommes remettent à tour de rôle un peu d'argent à la jeune mère, car c'est certain, ils resteront là-bas plusieurs jours et rien n'y sera gratuit, ni le transport pour s'y rendre une fois la piste atteinte, ni le logement, ni les soins et les médicaments, ni la nourriture. L'accueil et les sourires non plus, loin s'en faut, car un montagnard en plaine, tel un Rom roumain en France, ne doit pas s'attendre à une attention de tous les instants, ne doit s'attendre à strictement rien de la part d'autrui.
Départ pour moi également peu de temps après, en route désormais vers le village de Ban Pingxang. J'ai auparavant tâché de me repérer sur ma vieille carte russe défraîchie et trop peu précise. Il y aura théoriquement deux rivières à franchir, avant de devoir remonter ensuite chaque fois vers les hauteurs puis, peut-être, de pouvoir se contenter de longer des crêtes. Bien que quelques-uns d'entre eux m'aient fait comprendre que le sentier pourrait éventuellement s'avérer difficile à reconnaître à plusieurs reprises, aucun homme n'est disposé à m'accompagner. Alors, départ seul. Ici sont les confins septentrionaux de la province de Phongsaly, ici l'on ne peut se déplacer qu'à pied. La totalité des ruisseaux, des rivières et des torrents, quels que soient leurs gabarits et leurs débits, se franchissent obligatoirement à gué et ils constituent de ce fait mes principales appréhensions lors de mes journées de marche solitaire. Ici sont des vallées très encaissées, vertes et humides, où la vie animale semble densément présente. Les sentiers sont boueux et glissants, mais les paysages magnifiques sous de petites averses, parfois visibles uniquement à travers une nappe de brume se déchirant durant quelques instants. Des forêts denses recouvrent en totalité des collines et de moyennes montagnes escarpées.
J'ai commencé à m'inquiéter après près de quatre heures de marche, accomplie à une allure pourtant relativement rapide et sans pauses, car pour une fois, l'ensemble des hommes de Ban Takhao interrogés à ce sujet semblaient d'accord sur une estimation de durée du parcours, m'ayant tous assuré qu'il ne me faudrait à peine plus de trois heures pour atteindre le hameau suivant. Finalement, près de cinq heures de marche effective m'auront été nécessaires. Voilà un exemple supplémentaire et emblématique, parmi tant d'autres, de l’habituelle imprécision des renseignements collectés auprès des villageois qui, eux-mêmes déchargés de toute nécessité d'en avoir une connaissance détaillée, stricte et rigoureuse, de plus par ailleurs très rarement pourvus d'un instrument de mesure du temps en état de fonctionnement, sont alors trop peu souvent aptes à me délivrer des informations fiables à ce sujet.
Généralement, à mon arrivée dans un nouveau village, seuls des enfants sont d'abord visibles, jouant là à l'extérieur des huttes, et ils ne tardent alors le plus souvent pas à fuir prestement dès qu'ils m'aperçoivent. Cela se produit aussi très fréquemment avec les jeunes femmes, et encore plus avec les jeunes filles non mariées. C'est ce qu'il advient à nouveau ici, en vue du village Hô de Ban Pingxang, tout ce beau monde s'éclipsant rapidement à mon apparition. Je n'ai pas à quémander la maison du nay ban puisqu'un homme que je croise finalement me l'indique immédiatement. Parvenu là-bas, un second individu, celui habitant la hutte désignée, me pointe du doigt celle du premier, interrogé juste précédemment et qui m'a pourtant envoyé ici. J'exprime mon incompréhension et il m'invite en définitive à déposer mon sac à l'intérieur de sa hutte, comme résigné et fataliste, un peu désemparé également. J'ai ensuite compris, les deux hommes sont chefs, mais mon arrivée inopinée les a, semble-t-il, quelque peu ébranlés et ils ont alors ainsi vraisemblablement tenté de se rejeter la "patate chaude", moi-même donc. Très rapidement, rassurés par la présence d'au moins un adulte, trente gamins refont leur apparition et m'entourent, se tenant néanmoins encore à distance nettement craintive. Peu à peu informées de ma venue, de nombreuses autres personnes nous rejoignent progressivement, dans cette hutte du nay ban dans laquelle je m'installe, quelques-unes se contentant toutefois de m'observer durant quelques instants avant de faire demi-tour et de s'en retourner vers leurs activités.
Lorsque l'assemblée se stabilise vient le moment adéquat pour me présenter, pour réciter mon habituel et rassurant laïus : « Je suis seul. Aujourd'hui, j'arrive de tel village et je désire repartir vers telle direction. Je suis Français et ne suis ici que pour me promener, en aucun cas pour travailler . J'ai effectué tel parcours, en sept jours, depuis le village de Boun Neua. Je repartirai demain et je souhaite passer la nuit dans votre village, est-ce possible ? » . Je l'ai déjà dit précédemment, une des toutes premières questions qui m'est toujours immanquablement posée, après celle de haute importance qui a pour but de bien s'assurer que je sois seul, est celle qui consiste à savoir si je suis ici pour le travail. Cette question-là, je l'ai auparavant mentionné et je le constate à nouveau, et même plusieurs fois chaque jour dans cette zone reculée, semble relever d'une nécessité primordiale. Quant au fait de bien s'assurer que je sois seul, cela est donc de toute première importance, comme si voir surgir à ma suite un groupe de ne seraient-ce que trois ou quatre autres étrangers risquerait de provoquer une situation totalement incontrôlable. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:47 · Modifié le 5 août 2025 à 14:40 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 13 de 193 · Page 1 de 10 · 33 333 affichages · Partager 28 septembre - Ban PhoulikangRiz et souris
Cinq ou six adultes, puis huit à dix jeunes gens et enfants, composent ma famille d'accueil de Ban Pingxang. Le matin, comme partout ailleurs dans les villages montagnards, ce sont les femmes et les jeunes filles qui se lèvent les premières pour, très tôt, parfois dès 4 heures, s'atteler à une longue série de tâches, domestiques ou à l'extérieur, qui se succéderont tout au long de la journée. Les enfants sont aussi sollicités. Ce matin par exemple, c'est un gamin d'environ sept ans qui fut chargé de hacher à la machette un tronc de bananier sauvage et d'autres végétaux qui allaient composer, après cuisson dans le wok géant, le repas des cochons. Les fillettes, après l'avoir décortiqué au pilon à balancier dont nous reparlerons, tamisent le riz ou, plus précisément, le vannent, c'est-à-dire le nettoient, le trient et le débarrassent de ses enveloppes non comestibles, le son, ainsi que des poussières et autres corps étrangers. L'opération de vannage s'effectue sur un van, un vaste plateau circulaire réalisé en bambou tressé. Trois à quatre kilos de grains de riz juste pilonnés, c'est-à-dire décortiqués, mais toujours mêlés au son, y sont déposés. La manœuvre est généralement accomplie à l'extérieur, près des poules qui vont guetter les miettes perdues, mais parfois aussi à l'intérieur des habitations, les empoussiérant ainsi encore un peu plus. Le riz est, plusieurs fois et en des gestes précis et élégants, projeté en hauteur et là, les particules plus légères de son et de poussières ont tendance à dévier de la trajectoire et à retomber à l'extérieur du van, sur le sol. S'il n'y a pas le moindre souffle d'air permettant de chasser le son, un petit mouvement latéral est alors combiné aux élancements verticaux afin de provoquer une légère turbulence qui le fera s'échapper du côté opposé. Cependant les déjections de souris ou autres rongeurs, de presque même calibre et densité que le riz, doivent ensuite être ôtées une à une et à la main. Cette dernière étape requiert aujourd'hui de patients efforts, car ce riz est cette fois justement très sérieusement souillé de ces crottes animales. Alors qu'habituellement au total à peine deux ou trois de ces "grains" noirs résiduels sont à ôter par portion de riz vannée, ici plusieurs dizaines d'entre eux sont visibles, se détachant nettement sur la surface blanche immaculée du riz désormais décortiqué. Je le fais remarquer aux jeunes filles, sous l'apparence anodine de plaisanteries toutefois, qui me confirment le fait : « Eu, nou' laïïïï ! » (Oui, beaucouuup de souris !). Autre signe de réelle profusion de rongeurs cette année dans le village, deux faucons se sont posés simultanément, la veille en fin d'après-midi, sur un arbre mort situé à l'intérieur même de l'enceinte du hameau.
Sur le parcours d'hier, je dus faire face à quelques incertitudes quant aux directions à prendre, au sentier à privilégier lors de quelques intersections ambigües. Comme je l'ai déjà mentionné, je l'avais un peu pressenti au départ du village de Ban Takhao, mais les hommes ne semblant pas trop s'inquiéter que je m'en aille seul, c'est finalement sans l'aide d'aucun villageois que je me lançai sur le parcours me menant à Ban Pingxang. Aujourd'hui en revanche, j'ai pu convaincre un homme de m'accompagner jusqu'à ma destination suivante, le village de Ban Phoulikang. Comme assez régulièrement parmi ceux qui acceptent mes marchés, il est opiomane. Ceci est peu surprenant, car ces hommes, inaptes à la plupart des lourds travaux des champs ou de défrichage des forêts, peuvent ici opportunément profiter d'une rare occasion de se faire deux ou trois sous. Car il est bien entendu que je rémunère chaque fois mes accompagnateurs et celui-ci m'expose d'ailleurs clairement, sans aucune gêne ni tabou, qu'il a besoin de cet argent pour se procurer sa drogue. Nous avons conclu le marché hier soir et il est revenu à ma rencontre dès 7 heures ce matin, toutefois uniquement pour me prévenir qu'il repartait immédiatement fumer et que nous nous mettrions donc en route un peu plus tard, que nous n'étions d'ailleurs nullement pressés puisqu'une fois arrivés à Ban Phoulikang, lui-même ne rebrousserait pas instantanément chemin, mais passerait également la nuit là-bas. Nous pouvions alors nous autoriser d'y parvenir légèrement tardivement.
Sur ces sentiers, peut-être parce qu'ils figurent parmi ceux situés le plus en altitude dans la région, il y a peu de sangsues, je n'en ai d'ailleurs plus aperçu une seule de ces deux dernières journées. Cependant après-demain, si tout se passe bien, je vais me rapprocher de la rivière Nam Ou, le cours d'eau majeur qui sillonne la province de Phongsaly. Je prévois de la rejoindre dans sa portion la plus sauvage, la plus inaccessible aussi, à un endroit à partir duquel elle n'est même probablement plus navigable en amont, car trop turbulente et dangereuse. Avant d'y parvenir, le sentier va descendre pendant longtemps et c'est principalement là, sur ces pentes de fonds de vallée, que la végétation est la plus dense, la plus hétéroclite et diverse, la plus grandiose aussi, et que les sangsues pullulent alors, attendant en nombre tout être vivant à sang chaud de passage.
Je le disais il y a quelques jours lorsque je visitais des villages Akha, les femmes et les jeunes filles appartenant à cette ethnie sont extrêmement friandes de pièces de monnaie en nickel ou autres métaux ayant également l'apparence de l'argent afin d'en parer leurs spectaculaires tuniques et coiffes, et qu'elles convoitaient assidûment trois d'entre elles que j'exhibe ostensiblement attachées en pendentifs à ma petite sacoche. Ces décorations monétaires en argent n'intéressent en revanche absolument pas les Hô, même si quelques enfants, lorsque ce n'est pas une griffe ou une dent animale, en portent néanmoins parfois une de suspendue autour du cou, mais il s'agit alors de vieilles pièces chinoises en bronze et sans valeur, de celles munies d'une perforation en leur centre. Du côté des femmes, tout juste parent-elles leurs blouses, par ailleurs élégamment décorées de fines broderies ouvragées le long de l'encolure et de l'extrémité des manches, de quelques grelots en argent, également cousus au niveau du col ; nous décrirons plus loin leur élégante parure. Elles, ce qui leur plaît particulièrement, ce sont les fils et ficelles colorées, dont elles aiment doubler leurs longues ceintures savamment et finement tissées et avec lesquelles elles entourent plusieurs fois leurs hanches. Une petite cordelette de type alpinisme de couleurs verte et bleu vif et qui me sert à empaqueter ma veste est hâtivement convoitée par une femme de ma maison. Elle tient à me l'échanger contre une vulgaire vieille ficelle de chanvre.
Il continue de pleuvoir et la boue se liquéfie désormais. Le soir, dans l'obscurité, on ne s'aventure alors guère à aller assouvir un besoin naturel beaucoup plus loin que le seuil des huttes. On se contente de leurs abords immédiats, à la manière des bêtes, des zébus, des buffles, des cochons et des volailles, très nombreux à déambuler dans le hameau et à stationner, la nuit, à proximité des habitats, ceux-ci n'étant plus cernés de solides parapets en pierres, comme ce fut par exemple le cas ces jours derniers dans un autre village Hô, celui de Ban Takhao.
Les huttes de Ban Pingxang sont aussi nettement plus sommaires que celles de Ban Takhao et plus aucune d'entre elles n'est ici bâtie en murs de pisé. Même si quelques-unes mettent en œuvre de grossières planches débitées, à la manière des populations "chinoisantes", à la hache, la plupart sont composées de simples claies de bambou montées sur des structures porteuses en bois. Les toitures sont toutes de chaume sauf pour certaines huttes qui, malgré l'extrême isolement du lieu, sont protégées par quelques tôles ondulées légères qui ont vraisemblablement été transportées jusqu'ici à dos de cheval depuis un marché de plaine. Ces tôles remplacent alors désormais avantageusement, sans aucun doute pour la toute première fois et à coup sûr définitivement, des toitures végétales autrement plus périssables et qui nécessitent tant d'efforts pour leur mise en œuvre et leur entretien.
L'eau est ici fournie par un minuscule ruisseau coulant en contrebas du village et dont le faible débit est canalisé, en deux ou trois endroits, avec des gouttières en bambou. Ces gouttières permettent d'aisément recueillir l'eau dans des récipients même si ceux-ci sont de haute taille, tels les volumineux tubes de bambou que les femmes emplissent avant de les transporter jusqu'aux huttes. Les Hô de Ban Pingxang se sont également attelés à canaliser, toujours à l'aide de gouttières de bambou, une faible résurgence située un peu à l'écart, mais au-dessus du village, vers des réservoirs accolés à l'extérieur de certaines huttes et qui consistent en de gros troncs d'arbres creusés. À cette place, les parois en bambou des huttes ont été perforées afin de pouvoir y puiser cette eau directement depuis l'intérieur des habitats. Le hameau est ainsi parcouru par tout un fragile réseau de chéneaux de bambou plus ou moins pourrissants et précairement suspendus en hauteur au bout de perches du même matériau, ceci pour tâcher de leur assurer une pente d'écoulement adaptée, mais aussi de les tenir hors de portée des animaux domestiques.
De fines tiges de rotin sont employées en guise de fils à étendre le linge. Ce sont des pièces de parfois plus de quinze mètres de longueur, d'un seul tenant. Comme pour le bambou, l'intérêt et la qualité primordiale de ce matériau consistent en sa fibre à la fois très souple et peu cassante, et de section très régulière. Il en existe des tiges d'un diamètre pouvant varier de quelques millimètres à plusieurs centimètres. Le bambou reste toutefois ici le matériau roi. Se déclinant en de très nombreuses variétés, les plus gros troncs peuvent atteindre plus de vingt centimètres de diamètre, et une fois débités puis refendus à l'aide d'une lame bien aiguisée, ils deviennent "planches" et plaquettes, tiges et baguettes, liens et lanières, de toutes largeurs et épaisseurs, utiles pour confectionner mille objets et infrastructures du quotidien : paniers, hottes et boîtes en vannerie, huttes, enclos, greniers à riz, ponts et passerelles, meubles, cloisons, rouets et accessoires dédiés au travail du coton, pièges à animaux, outils variés, instruments de musique, tubes de stockage, gouttières, nattes, pipes, radeaux, et d'innombrables autres objets encore. Sans conteste, une liste complète et détaillée de l'ensemble de ceux aperçus dans les villages montagnards serait infiniment longue.
Trois ou quatre familles Hô parmi les plus aisées possèdent ici quelques-uns de ces petits chevaux montagnards qui leur facilitent le transport de charges sur les sentiers étroits et escarpés de la région. Il s'agit d'animaux d'une petite mais robuste race d'origine tibétaine. Ils sont principalement mis à contribution pour acheminer le riz, rapporté des rizières parfois éloignées à plusieurs heures de marche des villages. Dans ces rizières particulièrement isolées, on y construit alors des abris un peu plus élaborés et solides que ceux visibles dans les parcelles proches des hameaux, car on y passe régulièrement une ou plusieurs nuits d'affilée, durant les saisons des travaux lourds, afin de ne pas perdre quotidiennement un précieux temps lors des déplacements. Ces séjours prolongés dans les rizières ont lieu notamment lors des phases de sarclage puis de moisson, c'est-à-dire les opérations agraires les plus fastidieuses et chronophages puisqu'entièrement réalisées à la main, si l'on met toutefois de côté celles préalables consistant à défricher chaque année une nouvelle parcelle de forêt. Nous décrirons plus tard en détail chacune des étapes de cette harassante méthode de culture dite de friche sur abattis-brûlis, universellement pratiquée par les montagnards de la région. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:47 · Modifié le 5 août 2025 à 14:39 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 14 de 193 · Page 1 de 10 · 33 328 affichages · Partager 29 septembre - Ban PhoulikangL'opiomanie (2)
Marche durant un peu plus de quatre heures hier, dans la boue et sur les pentes glissantes. Un trajet que j'aurais été incapable d'effectuer seul, tellement des doutes se seraient présentés quant aux choix des directions à prendre lors des intersections. Mon guide opiomane fut bon marcheur. Ici, par la force des choses, tous les hommes le sont, mais les opiomanes ont généralement tendance à faire légèrement prolonger les pauses, quand bien même ils ne profitent pas de ces arrêts pour fumer. Nous avons marché sous une pluie fine durant une bonne partie du trajet et les paysages de forêts denses d'altitude prenaient alors des allures quelque peu fantasmagoriques à travers ces voiles d'humidité. De tout le parcours nous n'avons fait qu'une seule rencontre, à mi-distance environ des villages de départ et d'arrivée, deux jeunes filles transportant des sacs de riz attelés sur le dos d'un petit cheval. À cette altitude, émergeant d'une nappe de brume, ce tableau composé de l'animal non bridé précédant les deux adolescentes en habits traditionnels Hô aux couleurs vives était exceptionnellement gracieux. Heureux hasard que je fus accompagné de l'un des leurs, car en cas contraire, dans ce secteur isolé et peu parcouru, je n'ose imaginer la terreur dont aurait été prises ces jeunes filles à ma simple vue. Je fus d'ailleurs réellement surpris de les apercevoir là, envoyées seules aussi loin de tout lieu habité, sans aucun adulte pour les chaperonner. C'était bien la première fois que j'observais cela et ce fut sans doute possible tant cette région est peu arpentée, hormis uniquement de temps en temps par les villageois de Ban Phoulikang et ceux de Ban Pingxang. Moi-même peux témoigner, sillonnant ces zones reculées depuis désormais suffisamment longtemps, qu'il est exceptionnel de croiser ne serait-ce qu'une seule personne, de tout le trajet, lorsque l'on se rend d'un village à un autre. C'est ce qui explique d'ailleurs la difficulté de reconnaître certains parcours, les sentiers étant si peu foulés qu'ils sont continuellement repris par la végétation envahissante.
Le village de Ban Phoulikang serait le tout dernier lieu habité, dans cette direction, du pays Hô, que j'ai donc désormais traversé de part en part. Plus loin ce sera la descente annoncée au fond de la vallée encaissée de la rivière Nam Ou. Les hommes me prédisent cinq heures de marche pour l'atteindre, il faut probablement que j'en envisage pour ma part environ une supplémentaire. Pour l'instant, je décide, ce matin, de rester une seconde nuit dans le village de Ban Phoulikang. C'est assurément un des hameaux les plus isolés de ce pays Hô, et peut-être même de la région entière, toutes ethnies confondues. C'est aussi un des plus sommaires, encore plus rudimentaire que celui de Ban Pingxang visité précédemment. Il réunit une vingtaine de baraques brinquebalantes de bambou et de chaume et seule celle de ma famille d'accueil possède deux de ses murs extérieurs en pisé. Les robustes parapets de pierres cernant chaque hutte vus à Ban Takhao sont par ailleurs ici remplacés, et encore uniquement pour certaines d'entre elles, par de frêles clôtures de bambou aplati très grossièrement tressé. À notre arrivée mon guide opiomane m'a conduit dans une hutte dont les habitants lui sont probablement apparentés. Je décide de m'y installer et sollicite donc l'accueil.
Dès son argent en poche, mon guide opiomane s'est immédiatement absenté durant quelques instants, parti vers une autre hutte, puis a réapparu une demi-heure plus tard, l'air épanoui et quelques grammes d'opium au creux de la main. Il a alors aussitôt vidé la totalité du contenu de son petit sac d'épaule, qui ne renfermait en tout et pour tout que son matériel à fumer, puis s'est installé sur une paillasse et s'est rapidement mis à l'œuvre. Adroit, sagace et éclairé, il avait intelligemment négocié le prix de sa course en ma compagnie, argumentant largement avec ses histoires d'opium manquant, et je l'avais alors honorablement rémunéré. Trente-mille kips, trois euros, là où vingt-mille auraient objectivement suffi, au regard du niveau de vie observé dans la région. Cet homme a trente-six ans. Hier, en marchant, il m'a raconté qu'il fut gravement malade il y a huit ans et qu'à cette occasion un très sérieux problème aux jambes le tint même cloué au lit durant pas moins de trois mois. C'est alors à ce moment-là, comme tant d'autres personnes lorsque survient un accident ou une maladie, qu'il a commencé à "flirter" avec l'opium. Car il faut savoir que celui-ci ( yaa baa) est considéré avant tout comme un médicament ( yaa maa), le seul disponible dans les villages et qu'il est donc employé au quotidien pour combattre des affections aussi diverses que la toux, la diarrhée, le paludisme, etc. C'est également, grâce à la morphine qu'il renferme, l'unique antidouleur ou antalgique accessible. Bien que traditionnellement réservé aux personnes âgées pour les aider à affronter des maux et troubles physiques apparaissant à l'approche de la vieillesse et pour qui il est alors largement toléré, un accident ou une maladie sont d'autres occasions au cours desquelles de plus jeunes gens succombent eux aussi, à la suite d'un "traitement opiacé", à une addiction définitive. Ces personnes-là deviendront alors inéluctablement totalement inaptes aux travaux lourds, notamment ceux des champs, abandonnant ainsi à leurs proches un surcroît de tâches, mais également de dépenses directes, car ces proches devront s'évertuer à procurer aux opiomanes leurs indispensables et coûteuses doses quotidiennes. D'autres villageois montagnards, mais pour des motifs parfois plus obscurs, finissent eux aussi par s'adonner à l'opium, sans avoir pourtant été confronté à aucune maladie, sans raison bien déterminée donc, et à tous les âges. On peut toutefois largement supposer que, pour beaucoup parmi eux, c'est l'avancée vers la pauvreté, l'ignorance et l'insécurité grandissante face à leur avenir qui, augmentant leur désarroi, les fragilisent et tendent ainsi à favoriser cette opiomanie, à travers le rêve et la fuite qu'elle procure. La spirale se met alors en marche, la consommation d'opium, d'un coût substantiel, étant facteur de dépenses et de décapitalisation, le processus de progression vers la pauvreté s'accélère.
Une autre catégorie de personnes qui finit également parfois malencontreusement par s'adonner définitivement à l'opium, cette fois cependant de manière totalement involontaire, est celle des femmes. C'est pour leur part dans les champs de pavot, lors de la récolte de la drogue, dont nous parlerons plus tard en détail, qu'elles se contaminent, par contact épidermique de la substance sur leurs doigts, une façon comme d'autres, néanmoins plus perverse et subversive, de s'intoxiquer. Elles toutefois, peut-être en raison d'une sagesse supérieure, mais aussi probablement grâce à une plus haute conscience de leur rôle vital dans la survie de leur descendance, parviennent généralement à rester suffisamment actives aux tâches quotidiennes en parallèle de leur séance de fumerie, qui se déroulent alors principalement en soirée, après les longues et exténuantes journées de labeur durant lesquelles les travaux s'enchaînent. Plus que les hommes, qui pratiquent le plus souvent en solitaires, elles se réunissent parfois à plusieurs lors de ces séances, et pour l'étranger, ces spectacles de trois ou quatre femmes, couchées en chien de fusil sur une natte, toutes orientées dans la même direction et fumant simultanément face à leur petite lampe à opium, s'avèrent chaque fois particulièrement insolites et surprenants, voire déroutants. Ces pratiques et agissements des opiomanes ne sont jamais tabous pour l'entourage familial et villageois. On ne s'en cache pas, ce sont des actes quotidiens, des gestes habituels comme d'autres. Il est ainsi fréquent que j'entre dans une hutte et que j'y trouve un opiomane en pleine action. Ni celui-ci ni ses proches ne s'en formaliseront toutefois outre mesure et toutes les activités alentour des uns et des autres se poursuivront normalement. Tout aussi étonnant que le spectacle de plusieurs femmes réunies pour fumer de concert, il est également parfois donné d'apercevoir un parent "offrant" quelques bouffées de vapeur d'opium à un jeune enfant, voire à un bébé, malade, généralement pris de toux à forts relents tuberculeux. Enfin, on sait que chez les populations productrices, certaines femmes s'en préservent en permanence quelques grammes de côté, car absorbé par voie orale, sa consommation abusive s'avère une méthode douce et efficace de suicide.
Mon guide opiomane a entamé sa première séance de fumerie de la journée dès peu après le repas de ce matin, vers 6 heures, et n'a pas cessé depuis, jusqu'à ce début d'après-midi. Je l'ai prévenu que je resterais ici pour une seconde nuit, car il se proposait déjà de continuer à m'accompagner sur la suite de mon parcours, au moins pour les cinq ou six heures de marche qui s'annoncent nécessaires pour atteindre le prochain lieu habité, le hameau de Natchang Tay, situé plus bas sur les berges de la rivière Nam Ou. Pour l'instant, malgré mon départ reporté, il ne semble pas pressé de regagner son village ou de rejoindre les siens, maintenant qu'il a pu largement se réapprovisionner en opium.
Le village de Ban Phoulikang est positionné sur un dernier mamelon localisé juste avant un point culminant, sur une vaste aire circulaire de terre rouge dénudée de peut-être cent-cinquante mètres de longueur. Surface pentue, elle est largement lézardée de profondes crevasses sans cesse ravinées par les abondants écoulements d'eau de pluie qui déferlent quotidiennement durant les mois de mousson. Là-dessus sont disséminées les huttes, une vingtaine au total, et pas un seul matériau extérieur à la forêt n'a été nécessaire à leur construction, ainsi faites de végétal uniquement, de bambou et bois, d'herbes à paillote et de tiges de rotin, de feuilles de latanier, etc. Le village surplombe une vallée relativement peu profonde, encaissée néanmoins, et des sommets entièrement recouverts de grands arbres nous cernent de tous côtés. Comme on peut l'observer dans d'autres villages également situés sur des proéminences de terrain, dans beaucoup de ceux des Yao notamment, celui-ci n'est protégé par aucune palissade extérieure, faisant soupçonner que l'incursion d'animaux sauvages dans les hameaux ainsi positionnés serait moins probable que dans les vallées. J'ai néanmoins jusqu'alors rarement aperçu ailleurs qu'ici autant de reliques d'animaux chassés et qui trainent çà et là dans les huttes : des peaux de cervidés et d'antilopes de forêts, des cornes de ces dernières, des plumes de grands oiseaux, des queues de mammifères - parfois difficilement identifiables - des carapaces de tortues, des crânes de singes, des écailles de pangolins, des dents et des griffes de félins et d'ours, souvent portées en pendentifs aux cous des jeunes garçons, des griffes de grands rapaces également.
À en croire ma vielle carte russe, je me situerais à la limite de l'immense réserve naturelle de Phou Den Din qui s'étend, à partir d'ici, sur l'ensemble des montagnes de l'est de la province de Phongsaly, puis sur un territoire bien plus grand encore dans le Vietnam voisin. Désormais, sur quatre-vingt-dix-huit pour cent de la surface de ce territoire, ce n'est plus que forêt primaire et très rares sont les sentiers qui permettent de s'y aventurer. En revanche, contrairement à ce que je supposais jusque encore très récemment, deux villages Hmong extrêmement reclus y sont localisés, groupes de populations qui y auraient ainsi trouvé refuge. Ce sont alors des villages Hmong très excentrés par rapport aux aires de répartition habituelles de cette ethnie dans le pays, des populations que je ne soupçonnais pas pouvoir résider si loin au nord dans la province, et qui se retrouvent ainsi isolées, à presque cent kilomètres à vol d'oiseau de leurs premiers compatriotes, vers le sud. Je souhaite vivement me rendre dans ces villages, deux journées s’annonçant probablement nécessaires pour atteindre le premier d'entre eux. J'ai aussi appris que les Hmong de ces territoires reculés figuraient parmi les meilleurs cultivateurs de pavot à opium de la région en termes de rendement, au point d'avoir décidé de consacrer plus de temps de travail à sa culture qu'à celle du riz.
L'aspect frêle et précaire du village Hô de Ban Phoulikang me surprend, mais hier un homme m'en a expliqué la raison. Ce village, le plus isolé de la rive droite de la rivière Nam Ou, va prochainement transmigrer. Dans une année environ, sous les "encouragements" de l'administration, tous les villageois vont en effet s'en aller pour la province voisine, cependant lointaine, celle d'Oudomxaï, située au sud-ouest. Là, ils se retrouveront alors cette fois proches des grandes plaines, des axes routiers, de la capitale de la province et de celle du pays, de l'administration donc surtout, qui pourra ainsi contrôler un tant soit peu leurs agissements et activités, et les inciter plus aisément, par exemple, à abandonner la culture du pavot à opium. Il s'agit là de l'application d'une politique générale des autorités envers les minorités ethniques montagnardes en vigueur depuis déjà plusieurs années, dont le but affiché est de les "intégrer" à la nation, en tout cas à les délocaliser afin de les rendre plus "administrables". Un des principaux prétextes invoqués conduisant à ces déplacements forcés est généralement celui consistant à accuser les montagnards de détruire la forêt avec leurs rays, les cultures de friches sur abattis-brûlis traditionnelles et qui nécessitent de déboiser et de brûler chaque année de nouveaux pans de forêts de montagne - comme déjà indiqué, je décrirai plus loin en détail ce type très spécifique de culture. Or il a été clairement démontré qu'il n'en est rien dans la région, car les paysans, intervenant de manière cyclique et à plusieurs années d'intervalle sur presque toujours les mêmes friches, la forêt a alors largement le temps de s'y régénérer. Ce matin, j'essaye d'interroger d'autres personnes au sujet de cette transmigration annoncée et aucune ne semble infirmer ces révélations, mais ni vouloir non plus me renseigner outre mesure à ce propos. Il y a comme une gêne, un tabou, le sujet paraît délicat. Voici donc, en conclusion, ce qui justifie l'état de relatif délabrement du village, car désormais plus grand-chose n'y est entretenu et plus aucun chantier d'ampleur, telle la rénovation des toitures ou des palissades par exemple, n'y est plus entrepris. Précisons enfin que rejoindre la province d'Oudomxaï, sans charges à transporter et sans bétail à conduire, nécessite en soi trois jours de marche, puis encore une longue journée supplémentaire de route.
L'unique point d'eau disponible à proximité du village se situe non loin, à environ cent-cinquante mètres en contrebas, où suinte une petite et peu abondante source. Comme à Ban Nampong May il y a cinq jours, l'eau désormais trop rare pose ici un sérieux et dangereux problème. Nul doute que la transmigration annoncée du village a aussi pour cause ce phénomène, mais nul doute également qu'il dut présenter aux yeux des autorités un opportun prétexte supplémentaire, car les montagnards de la région sont, pour la plupart d'entre eux, de culture traditionnelle nomade ou semi-nomade et ils seraient aisément capables, à condition simplement qu'on le leur permette, sans aide extérieure et surtout pas celle des autorités, de découvrir par eux-mêmes une autre terre d'accueil plus propice à leur survie, d'en choisir une parmi ces grands territoires encore vierges et non occupés de la province, comme ils le font depuis de siècles.
Chez tous les groupes montagnards, les femmes se lèvent les premières le matin, vers 5 heures 30 au moins, mais aussi assez souvent encore plus tôt. Dans l'obscurité qui persiste alors toujours largement, elles ravivent immédiatement les braises du foyer et y placent une bouilloire d'eau noircie avant d'effectuer leur première tâche domestique de la journée. Celle-ci consiste à aller prélever la portion de paddy quotidienne dans les greniers, mitoyens des huttes ou du village (dans certains villages il est convenu que l'ensemble des greniers à riz, construits sur pilotis, soient regroupés un peu à l'extérieur du hameau afin que, en cas d'incendie généralisé, la récolte de l'année, le bien le plus important et vital ici, soit préservée des flammes), puis à l'apprêter. Le paddy, qui est le nom donné au riz encore non décortiqué, doit ensuite subir toute une série d'opérations avant de pouvoir être consommé. Il faut commencer par le pilonner afin d'effectuer ce décorticage, c'est-à-dire détacher les enveloppes non comestibles, le son - nous décrirons plus loin cette étape de pilonnage du paddy. Vient ensuite le vannage, dont nous avons déjà parlé et qui permet d'évacuer ce son. Enfin, reste à le rincer puis à le cuire. En parallèle de cette première tâche, maintes autres, culinaires ou non, sont elles aussi exclusivement accomplies par les femmes : s'occuper des enfants, de la cuisson de la nourriture des cochons, et s'atteler à nombre de travaux supplémentaires, mais dont je ne distingue pas toujours l'objet dans cette obscurité et également en raison de mon état encore habituellement bien ensommeillé à ces heures très matinales. Puis les hommes et les garçons se lèvent enfin et vaquent immédiatement à leurs affaires personnelles, souvent une séance de pipe à eau pour commencer, alors que les femmes continuent à être actives dans la hutte, à finir de préparer le repas par exemple, ou sont déjà parties pour une première corvée d'eau. Les hommes mangent généralement les premiers et la plupart des aliments se retrouveront tièdes ou même froids lorsque viendra le tour des femmes. Elles se sustentent d'ailleurs rapidement avant de poursuivre à nouveau leurs travaux en cours ou d'en entamer de nouveaux, à l'intérieur de la hutte ou en ses abords immédiats : nourrissage des poules et des cochons, lavage de linges ou nouvelle corvée d'eau à la source, cueillette en forêt, etc.
Ma deuxième journée dans le village de Ban Phoulikang se déroule au fil des visites de plusieurs maisonnées. Les accueils que l'on m'y réserve, maintenant que tout le monde a désormais largement eu le temps d'être informé de ma présence et de mes motivations pacifiques et désintéressées, sont toujours chaleureux, même dans les cas où seules des femmes et des enfants se tiennent dans les huttes en ces instants. Contrairement au village de Ban Takhao il y a trois ou quatre jours, je n'aperçois plus ici aucune femme Hô porter ces lourds turbans qui, de plus, étaient là-bas parfois ornés en périphérie de macarons décoratifs brodés. Les turbans sont ici plus simplistes et surtout bien moins volumineux, voire sont même occasionnellement désavantageusement remplacés par de vulgaires foulards de tissu coloré industriels de la plus mauvaise qualité chinoise. Je le regrette, car je n'ai pensé à réaliser à Ban Takhao qu'une seule photographie de femme affublée de cette spectaculaire coiffure traditionnelle. Elles portent cependant toujours les blouses et tabliers de toiles de couleurs vives, bleues, vertes ou roses propres à cette ethnie et qui prennent ici tous leurs éclats à l'extérieur, sur les fonds de végétations foisonnantes ou de terre rouge.
En cette saison, des villageois rapportent parfois de leurs cueillettes en forêt, le plus souvent en complément de lourdes pièces de bois ou de gigantesques troncs de bambou pour les hommes et de hottes chargées de végétaux comestibles ou de fagots à brûler pour les femmes, d'énormes grappes de minuscules baies, de graines à peine enrobées de chair que les enfants se mettent à dévorer goulûment dès qu'ils les reçoivent, et après qu'elles aient été simplement transvasées dans un récipient, puis salées. Elles sont excessivement acides, quasiment immangeables pour nous autres Occidentaux non accoutumés à des aliments de cet acabit, convaincus sans aucun doute que c'est de sucre qu'il faudrait les accompagner, sucre qui est par ailleurs ici inexistant. Ce ne sont pas les seuls aliments de ce type, loin de là, que l'on observe dans les villages. Il est en effet fréquent d'apercevoir des montagnards, mais aussi les Lao Loum, les Lao des plaines, consommer de multiples variétés de baies et fruits de ce genre, c'est-à-dire non mûrs, et donc au même goût acide ou exagérément aigre. Il va de soi que l'alimentation est avant tout une question culturelle, mais il ne fait également aucun doute que c'est par nécessité purgative et peut-être dépurative qu'ils usent de la sorte de ces denrées qui, indéniablement, permettent de compenser les effets constipants des énormes quantités de riz consommées chaque jour et à chaque repas. À ce sujet, je constate que beaucoup des villageois de la région, depuis maintenant quatre ou cinq jours que je m'y déplace, n'effectuent que deux repas quotidiens, entre six et huit heures le matin et entre seize et dix-sept heures en fin d'après-midi, contre trois au total le plus souvent ailleurs.
Chez les populations "chinoisantes" - c'est-à-dire originaires de Chine - de la région que sont principalement les Hô et les Yao, le bois nécessaire à l'alimentation des feux de cuisson est presque quotidiennement acheminé, depuis la forêt, par les femmes et les jeunes filles, sous forme de longs, lourds et volumineux fagots de branchages dont elles emplissent leurs hottes et qui dépassent alors généralement haut au-dessus de leurs têtes. Les hommes se chargent pour leur part de rapporter parfois, à moins grande fréquence cependant, de plus lourds troncs. Ce sont souvent là des portions des arbres qui ont été antérieurement abattus dans les rays, lors du défrichage préalable de ces parcelles de forêt en vue d'obtenir chaque année une nouvelle surface cultivable fertile (les cultures de friches sur abattis-brûlis dont nous reparlerons). Ces troncs sont ensuite débités et refendus dans les villages, à l'aide d'une seule hache, la scie n'existant pas ici, par ces experts du maniement de cet outil et c'est un réel spectacle de les observer à l'ouvrage tant chaque coup porté l'est avec aisance, dextérité et précision.
En cette saison il est fréquent que plusieurs membres de chaque famille, adultes, mais aussi enfants - ici très tôt aptes aux travaux des champs - soient absents, partis œuvrer pour plusieurs journées d'affilée dans les rizières les plus éloignées des villages, à généralement au moins deux ou trois heures de marche de distance, afin de ne pas perdre un précieux temps que des déplacements quotidiens engendreraient. Je ne sais exactement en quoi consistent actuellement ces travaux des champs, ceux-ci pouvant différer selon les variétés de riz cultivées, en fonction de l'emplacement plus ou moins élevé et exposé des rays, et enfin de la période qui fut choisie pour leurs ensemencements, et donc leur état plus ou moins avancé de mûrissement. Peut-être s'agit-il là de derniers sarclages voire déjà du début de la moisson. Peut-être aussi est-il désormais plus que jamais nécessaire de surveiller continuellement les parcelles, notamment la nuit, afin de prévenir tout assaut de prédateurs herbivores, phacochères et cervidés. L'interrogeant à ce sujet, un homme m'a par ailleurs fait une allusion aux ray yaa fin, c'est-à-dire aux champs de pavot à opium, dans lesquels les travaux pourraient actuellement consister en un ultime apprêtage des parcelles, en semis, ou peut-être même dès maintenant en un tout premier sarclage, en attendant une récolte qui débutera potentiellement à partir du mois de février prochain.
En fin de matinée, je suis allé déambuler en direction d'une dizaine de huttes composant la moitié du village de Ban Phoulikang, mais qui sont implantées légèrement à l'écart, de l'autre côté de la plus large crevasse qui traverse le hameau de part en part, continuellement ravinée par le gros de l'écoulement des eaux de pluie. Là, les habitants ne sont pas encore tous familiarisés avec ma présence dans le village, certains m'aperçoivent même pour la toute première fois, et on ne m'invite alors pour l'instant pas aussi spontanément que dans mon "quartier". Comme souvent toutefois, il suffit que je leur force un peu le geste en venant d'autorité, de ma propre initiative plutôt, m'asseoir sous l'auvent des huttes pour "briser la glace" et finalement réjouir mes hôtes, à condition bien sûr que ce ne soit pas une femme ou des enfants seuls qui s'y tiennent.
Quant à mon guide d'hier, il réapparait soudainement à l'extérieur, le regard opiacé et s'apprêtant désormais à regagner le village de Ban Pingxang. Dommage, il était efficace et cela ne m'aurait pas déplu que ce soit à nouveau lui qui continue de me guider jusqu'au prochain hameau, que je projette de rejoindre demain, celui de Ban Natchang Tay, mais je ne suis malheureusement pas parvenu à le convaincre, même moyennant une honnête rémunération. En effet, sur ce futur trajet destiné à me conduire sur les berges de la rivière Nam Ou en peut-être cinq heures de marche, il semble qu'il faille éviter que je m'y aventure seul, manifestement encore plus qu'hier aux dires des villageois, au regard de l'incertitude du parcours qui s'annonce.
Mais pour l'instant, revenu dans ma hutte, nous allons manger un peu, avant que mon guide s'en aille, sans trop tarder désormais, qu'il ait le temps d'effectuer d'ici la tombée de la nuit son trajet de retour. Jour d'opulence, une jeune fille vient de rapporter de l'extérieur, d'une autre maisonnée, une tête et une patte de chien boucanées. Comme toujours lorsqu'il y a un peu de viande disponible, ce sont les hommes qui se chargent de la découper, puis de la cuisiner. En ce qui me concerne, j'espère simplement chaque fois que quelques morceaux au moins seront frits, et que l'ensemble ne sera pas uniquement bouilli. C'est en effet malheureusement presque toujours le cas avec les viandes, qui sont le plus généralement justes bouillies avec des herbes et trop peu souvent frites dans de la graisse. Comme je l'avais expliqué ailleurs la raison en est simple, c'est le seul mode de cuisson qui permet de n'en rien perdre, et surtout pas les graisses, qui se diluent ainsi dans le bouillon qui sera, comme tout le reste, entièrement consommé. C'est mon guide opiomane qui a hérité du pied du chien et il s'est alors acharné pendant de longues minutes à en écarteler chaque doigt avant de tous parfaitement les ronger, jusqu'aux phalanges. Dès la fin de repas, il a prestement rassemblé son attirail à fumer et s'en est allé, satisfait. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:48 · Modifié le 5 août 2025 à 14:39 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 15 de 193 · Page 1 de 10 · 33 327 affichages · Partager 30 septembre - Ban Natchang TayLes pipes à eau
Troubles gastriques en souvenirs du pays Hô. Difficile de deviner où et quand exactement ils ont pris leur origine. Dans l'eau non bouillie consommée de temps en temps ? Dans la viande de chien boucanée qui avait une indéniable odeur de charogne ? Par l'utilisation des vaisselles et ustensiles qui, toujours, sont à peine lavés, mais juste rincés et employés communément par tous ? Par le contact des mains avec la bouche, elles-mêmes à leur tour trop souvent en contact avec des objets souillés ? Difficile de le savoir, les questions d'hygiène sanitaire ne pouvant en aucun cas être des sujets de préoccupation constants dans ce type d'environnement si précaire.
J'ai ce matin recruté non pas un, mais deux nouveaux guides. Un des deux tout jeunes pères de ma hutte s'est le premier présenté pour m'accompagner, je lui ai alors proposé un tarif et il a simulé l'indignation. Un autre homme a instantanément bondi sur l'occasion et a accepté mes vingt-cinq-mille kips pour rémunération des cinq heures de marche annoncées. Marché conclu, départ immédiat. Nous passons d'abord par sa maison, mais arrivés là, changement de programme puisque c'est finalement une femme - sa mère - et un de ses jeunes frères puis... un petit cheval qui m'accompagneront. L'animal, pour dix-mille kips de plus, pourrait porter mon sac. Rare aubaine, il n'y a pas à hésiter une seconde, car je vais ainsi pouvoir plus aisément apprécier le paysage, mais aussi surveiller mes pieds, c'est-à-dire m'occuper d'ôter un peu plus efficacement les sangsues qui devraient être aujourd'hui à nouveau en nombre au rendez-vous, le long d'un chemin qui va descendre dans l'étroite vallée de la rivière Nam Ou.
Fabuleux sentiers, d'autant plus appréciables que la pluie a finalement cessé de tomber depuis hier midi. Nous longeons des crêtes pendant plus de deux heures, avant de descendre dans un vallon, puis de remonter à nouveau vers des hauteurs. Nous nous arrêtons de temps en temps pour cueillir des champignons et des baies, pour laisser paître le cheval, pour nous débarrasser des sangsues lors d'inspections minutieuses de toute la partie inférieure du corps, pour boire et nous rafraîchir dans les ruisseaux, pour fumer dans des pipes à eau rudimentaires déposées au bord du sentier, au pied de bosquets de bambou géants, des pipes fabriquées et laissées sur place par d'autres personnes passées là avant nous. Puis, lors du tout dernier arrêt avant la descente définitive vers la rivière Nam Ou, nous fauchons de l'herbe à cheval et en confectionnons de très volumineux fagots que nous attelons ensuite sur le dos de l'animal. La femme m'indique en effet que nous n'en trouverons plus au creux de la vallée et que, là-bas, aucun autre végétal ne sera comestible pour la bête.
Seule la femme fume dans les pipes à eau de sentiers, son fils s'abstient. Ces pipes, trop encombrantes pour être transportées durant les déplacements, même si cela arrive néanmoins parfois, sont en effet fabriquées en chemin, lors des pauses, puis laissées là sur place après utilisation. Elles peuvent alors par la suite être employées par tous les fumeurs de passage. Il s'agit de pipes sommaires, sans fioritures et confectionnées en quelques instants à l'aide d'une simple machette. Elles sont donc bien moins fignolées que celles visibles dans les huttes. En outre, elles servent encore même si elles se font parfois vieilles et qu'elles commencent à se détériorer sous l'effet des intempéries. Sur certaines aires de repos emblématiques, il y en a presque toujours une ou deux de disponibles, abandonnées là par d'autres : en haut de montées plus ou moins éprouvantes, sur des points de franchissement de cols, près de certaines sources, sous de larges et grands arbres particulièrement couvrants et protecteurs, et bien sûr sous chacun des petits abris de rizière, ces fragiles et éphémères abris construits sur pilotis.
Une pipe à eau, ici appelée bang, c'est un gros cylindre de bambou de sept à dix centimètres de diamètre et d'environ soixante à quatre-vingts centimètres de longueur. Ce volumineux "tronc" est transpercé, obliquement et à approximativement quinze centimètres de sa base, d'un deuxième tube de bambou, mais qui est, pour sa part, beaucoup plus fin. L'étanchéité du raccord entre ces deux éléments est réalisée à l'aide de cire, ou simplement de terre colmatée pour les pipes des sentiers. L'extrémité inférieure de ce fin tube secondaire trempe dans l'eau contenue au fond du récipient principal tandis que son extrémité supérieure compose le foyer sur lequel est déposé le tabac. Le fumeur accole sa bouche et une joue contre la large ouverture du gros cylindre qui forme le corps de la pipe, puis embrase le tabac. La fumée inhalée transitant alors par l'eau, de très sonores bruits aquatiques se font entendre tout du long que dure l'action. Au bout de quelques secondes, c'est-à-dire après une ou deux longues bouffées aspirées, les cendres du tabac consumé sont éjectées du foyer, soufflées à l'extérieur par une très brève expiration. À ce stade, même si la totalité de la dose de tabac s'est déjà dissipée, le très volumineux conduit de la pipe contient cependant encore beaucoup de fumée, que la personne continue alors ensuite d'aspirer, tout en obstruant en partie le foyer, désormais vide, avec la paume de sa main, afin de contenir l'appel d'air nouveau. Le volume de fumée produit et inhalé lors de chaque aspiration est considérable, et même impressionnant parfois, sans aucun rapport avec celui, très faible en comparaison, d'une simple cigarette. Trouvant son origine dans les provinces du sud de la Chine toute proche, le bang, la pipe à eau, est utilisée dans toute celle de Phongsaly au Laos et a été adoptée par l'ensemble des groupes ethniques qui la peuplent, que ceux-ci résident en montagne ou en plaine. On la rencontre aussi, très peu néanmoins, dans la province voisine d'Oudomxaï, plus au sud, mais nulle part ailleurs dans le pays, si ce n'est dans les mains de quelques Chinois expatriés. Chaque maisonnée, sans exception, en dispose au moins d'une ou deux, régulièrement plus, et presque chaque homme, qu'il soit là chez lui ou uniquement en visite, en use abondamment et très fréquemment, transportant en permanence dans une de ses poches quelques grammes d'un tabac jaune, soyeux et très fin, précisément adapté à cette technique de fumerie. Les pipes personnelles visibles dans les huttes, je l'ai dit, sont d'une facture bien plus soignée que celles déposées au bord des chemins, et qui sont communes à tous ceux qui souhaitent en faire usage. L'étanchéité du raccord entre les deux tubes n'est pas effectuée à l'aide de terre mais d'une résine ou cire naturelle, le foyer est ordinairement cerné de trois griffes décoratives sculptées dans les ramifications du bambou, le séchage de ce bambou vert a généralement été accéléré par une exposition au-dessus des flammes d'un feu, ornant ainsi l'ensemble de motifs brunis, puis enfin les bordures de la large embouchure ont la plupart du temps été arrondies afin de rendre plus confortable le contact avec le visage. Tous les soirs, chaque veillée est inévitablement rythmée, parmi de multiples autres sons et bruits domestiques, de nombre de ces tonalités aquatiques. Enfin, geste de politesse, lorsqu'un homme, faisant une pause, tend la pipe à son voisin, il en a généralement préalablement déjà regarni le foyer avec une dose de son propre tabac, la rendant ainsi prête à un premier emploi pour le second fumeur.
Nous redéposons soigneusement la pipe à eau à l'abri au bord du sentier, puis nous nous remettons en chemin. Le cheval, non bridé, nous précède, le jeune homme le guide, moi venant ensuite et la femme fermant la marche, s'arrêtant régulièrement pour cueillir divers végétaux comestibles. Nous effectuons plus tard une brève pause déjeuner, stationnant quelques instants sous un bosquet de troncs de bambou géants. Là, nous entamons une énorme portion de riz cuit que la femme transportait jusqu'ici dans sa musette, empaquetée dans un fragment de feuille de bananier. Nous accompagnons ce riz avec les champignons crus tout juste collectés et un incontournable mélange de sel et de piment pilé. Ces champignons sont gorgés d'une laitance blanche qui en suinte dès qu'on les brise. Nous grignotons ensuite - plus précisément je grignote, tandis que mes compagnons les gobent littéralement - quelques baies, qui ne sont qu'une fine épaisseur de chair affreusement acide enrobant un petit noyau. Puis nous repartons et entamons la descente définitive vers la rivière Nam Ou, sur une pente devenant de plus en plus escarpée et glissante. L'environnement, conformément à mes prévisions, est grandiose, dense et intact. Nous dépassons nombre de ces très grands arbres, ceux que l'on qualifie communément de fromagers, dont les bases des troncs sont comme renforcées de larges contreforts et auxquels des lianes, envahissantes, sont suspendues aux hautes branches maîtresses, formant d'épais enchevêtrements aériens avant de venir s'enraciner dans le sol. D'une ampleur moins démesurée, mais tout aussi impressionnants, sont les fougères arborescentes, les bosquets de bambou géants et les lataniers qui déploient leurs formidables feuilles en éventails. Au sol, les sangsues abondent. Alors que mes deux compagnons, grâce à leurs tongs, les repèrent aisément et peuvent ainsi s'en débarrasser fissa, régulièrement une douzaine d'entre elles se réfugient sous les courroies de chacune de mes sandales, que je dois donc de temps en temps complètement ôter pour bien toutes les dénicher, puis les arracher une à une de leurs féroces et tenaces embrassades avec ma peau. Puis, au détour d'un flanc abrupt nous apercevons enfin, encore très éloignée cependant et seulement très brièvement entre deux frondaisons, une courte section du cours de la rivière Nam Ou, déjà un peu sonore, grondante. Je crus dans un premier temps observer là une simple aire de terre dégagée au beau milieu de la forêt tant l'eau était rouge, opaque, chargée des alluvions drainées de toute la région par les abondantes pluies de ces jours derniers.
Parvenus au creux de la vallée, nous ne sommes alors plus très loin du village de Ban Natchang Tay et l'entrée dans ce type de hameau, relativement bien administré car de population Taï Lü, cependant très isolé - par la rivière environ huit heures de pirogue à moteur sont nécessaires pour y accéder depuis le bourg le plus proche - constitue toujours un évènement notable. Ban Natchang Tay doit rassembler une population de près d'environ quatre-cents personnes au total, et à peine avons-nous franchi la clôture de bambou qui le ceint que plus de cent cinquante villageois se réunissent hâtivement autour de notre petite caravane. De l'étonnement, de la surprise, mais également de l'incompréhension à la vue d'un falang, d'un étranger occidental, qui fait là inopinément une apparition dans un endroit aussi improbable, arrivant qui plus est à pied et en provenance directe de la montagne, et non via la rivière Nam Ou depuis le modeste bourg de Hatsa situé à une journée de navigation en aval. Une fois mes deux accompagnateurs rémunérés, nous nous séparons sans tarder, car il est inutile de trop les compromettre en m'éternisant à leur côté, ce qui leur vaudrait à coup sûr en cas contraire de la part des villageois pléthore de questions à mon sujet. Il me reste à quémander la hutte d'un des nay ban, c'est-à-dire un des chefs du lieu puis, arrivé là, plus méthodiquement et consciencieusement encore que d'habitude, à me présenter puis à énoncer mes habituelles intentions, assurer que je suis bien seul, décrire qui je suis, d'où je viens, où je souhaite aller, ce que je souhaite faire et ne pas faire. Rapidement aussi j'expose mon passeport, car il va de soi que, dans ce type de village de fond de vallée relativement bien administré, et occupé alors par des populations bien plus paranoïaques, soupçonneuses en tout cas, que celles des montagnes, il me sera exigé sans tarder. En plus d'une douzaine d'hommes qui m'ont suivi à l'intérieur, puis de plus en plus de villageois qui s’agglutinent sur le seuil de la porte, un second chef nous a promptement rejoints, muni d'un petit cahier d'écolier. Il y a scrupuleusement inscrit mon prénom, mon âge et ma nationalité, le tout en caractères lao. Quant à la retranscription de mon nom de famille, elle a rapidement été abandonnée, car visiblement trop difficile à opérer.
Mes deux accompagnateurs Hô m'avaient d'abord informé qu'ils effectueraient leur trajet de retour en cette même journée, mais ils semblent finalement décidés, tout comme moi, à passer la nuit ici. Voilà ce qui explique pourquoi nous avions pris le temps de récolter autant de fourrage là-haut, lors de notre dernier arrêt : c'était afin de s'assurer de pouvoir suffisamment nourrir le cheval d'ici leur départ, demain matin. Ils ont ce soir acquis du riz auprès de la famille du chef qui m'accueille. Il est en effet très fréquent que les montagnards ne parviennent pas à assurer la soudure alimentaire entre deux récoltes successives et doivent alors, dans la mesure du possible et surtout de leurs moyens, s’approvisionner en urgence à l'extérieur. La transaction fut négociée et marchandée durant de longues minutes et avec opiniâtreté. Je comprends ainsi le sort du cheval qui nous a accompagnés jusqu'ici, il n'était pas seulement destiné à transporter mon sac - j'aurais d'ailleurs dû m'en douter, car dans ce cas l'on m'aurait demandé une rémunération bien plus conséquente - mais avant tout à rapporter là-haut au village ceux chargés de riz et procurés ici au nombre de trois. Je n'ai en revanche pas su où mes deux compagnons Hô ont passé la nuit, dans quelle maisonnée et à quelle condition.
Très bucolique hameau de Ban Natchang Tay, implanté à seulement quelques dizaines de mètres des rives de la belle et sauvage rivière Nam Ou, probablement à peine suffisamment loin pour se trouver totalement hors d'atteinte de ses terribles et impressionnantes crues annuelles. Le village est posé sur un sol sablonneux, par ailleurs clairsemé de nombreux cocotiers, papayers, manguiers, bananiers, kapokiers et d'autres arbres encore. Une très forte proximité de l'ensemble des habitations, qui ne sont jamais éloignées les unes des autres de plus de quelques mètres, favorise une vie sociale particulièrement animée, en plus de l'activité qui y règne en permanence. Les maisons, conformément aux pratiques Taï Lü, sont toutes construites sur pilotis. Il s'agit là de très solides structures de bois massif habillées de parois de planches ou de bambou aplati tressé. Nous sommes loin des sommaires et fragiles huttes des montagnards. Les toitures sont de chaume ou de tôles ondulées légères apportées jusqu'ici en pirogue par la rivière et le village est entièrement ceint d'une clôture de protection en bambou, principalement destinée à en empêcher l'accès au gros bétail. À peine plus bas, les larges bancs de sable et de galets le séparent, en plus de quelques buissons et de quelques cocotiers supplémentaires, du lit de la rivière. Plusieurs pirogues, équipées ou non de petits moteurs, y sont amarrées, quelques longs radeaux de bambou également, mais qui, pour leur part, ne servent qu'au cabotage, c'est-à-dire à pêcher à proximité du hameau et le long des berges. On peut choisir de se laver en public, à l'une des deux fontaines en ciment construites à l'intérieur de l'enceinte du village ou, plus ludique, dans le cours de la rivière et pouvoir alors opportunément profiter des embarcations de bois arrimées là pour y déposer à l'abri habits et nécessaire de toilette. Il faut cependant bien veiller à ne rien laisser chuter dans l'eau, qui serait alors immédiatement emporté avec le courant, notablement puissant. Sans surprise, une trentaine de gamins m'y ont suivi, se baignant là dans ce torrent tumultueux, parfois dangereux. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:49 · Modifié le 5 août 2025 à 14:38 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 16 de 193 · Page 1 de 10 · 33 291 affichages · Partager 1er octobre - Ban KalangtoungLe chamanisme de guérison Hmong
En terres Taï Lü, comme à Ban Natchang Tay, dont tous les villages sont infailliblement implantés sur les rives de cours d'eau majeurs, on ne mange, matin, midi et soir, quasiment que du poisson lors des repas, en accompagnement du riz. Ces poissons sont le plus souvent préparés grillés, mais aussi parfois bouillis en soupe. Grillés, on en détache alors des miettes dans le plat unique et commun, de petites bouchées que l'on assaisonne par trempage dans un pot en bambou renfermant l'universel mélange de sel et de piments pilés. Le poisson est un mets que j'apprécie peu ici, car ainsi préparé, il est sec, offre peu de goût et est surtout tellement encombré de minuscules arêtes qu'avant de se risquer à en avaler une bouchée, il faut l'inspecter et la grignoter longtemps. Des grenouilles sont également parfois au menu, grossièrement découpées à la machette, puis bouillies. Elles sont entièrement consommées, depuis les têtes jusqu'aux extrémités des pattes. Chaque bouchée est une surprise, car dans la semi obscurité permanente de l'intérieur des maisons, on ne peut choisir les morceaux que l'on prélève, du bout des baguettes, dans le plat commun. Enfin, les crabes d'eau douce ne sont pas rares aux menus et eux aussi sont croqués en totalité, chair et carapaces. Ce dont je rêvais plus que tout aujourd'hui, ainsi revenu en vallée, était une omelette, car les montagnards ne consommant jamais les œufs, sauf à l'occasion de quelques rituels bien spécifiques, les réservant presque exclusivement pour la reproduction aviaire, je n'eus aucune chance d'en bénéficier de ces dix derniers jours passés là-haut à leur côté. Tôt ce matin j'ai souhaité en acquérir quelques-uns auprès d'une voisine, mais malheureusement, trop de doutes se présentaient au sujet de leur date de ponte, et donc de leur fraîcheur. Alors, poissons, grenouilles, et frustration, d'autant plus que la veille au soir j'avais aperçu deux belles pièces de viande de cochon, deux lourds lambeaux de gras, traverser la petite place qui fait face à ma maison, suspendus à bouts de ficelles par une fillette. J'aurais dû surveiller vers quelle demeure ils étaient emportés, j'aurais ainsi aujourd'hui pu tenter une approche intéressée.
J'ai ce matin quitté le village de Ban Natchang Tay de manière un peu expéditive, pressé de pouvoir retrouver au plus tôt la compagnie des montagnards parmi lesquels, décidément, je me sens bien plus à l'aise. En attendant de revenir à eux pour des anecdotes bien plus riches et intéressantes, voici en vrac les quelques évènements, de peu d'importance il faut bien l'avouer, qui se sont déroulés hier et ce matin avant mon départ. Nous étions samedi et en soirée une sonorisation fut installée sur la petite aire de terre sablonneuse située au centre du village et faisant front à ma maison d'accueil. Des bancs de bois brinquebalants furent disposés çà et là pour tenter de former un vague cercle de peut-être vingt mètres de diamètre et où prirent place environ trois-cents des villageois. La sonorisation, vétuste, ainsi qu'une seule ampoule lumineuse positionnée à son aplomb, suspendue à un poteau de bois planté là, étaient alimentées par une petite turbine placée en amont dans le torrent et raccordée par quelques dizaines de mètres de fils électriques attachés, tant bien que mal, en haut de perches de bambou elles aussi fichées dans le sol. La sonorisation ne fonctionna d'abord pas et il fallut se résigner à aller inspecter la turbine, ce qui nécessita une trentaine de minutes. Dès l'alimentation rétablie, les enceintes se mirent à hurler des larsens suraigus et insupportables, alors même que la cassette ne jouait pas encore. Quarante-cinq minutes de réglages supplémentaires furent requises, mais il fallut renoncer et se contenter de sons infâmes, stridents et hurleurs.
On initia alors, en pas plus de cinq minutes, une vingtaine de jeunes écoliers à un dérisoire petit spectacle de danse synchronisée, en théorie du moins. La répétition d'un chant ne demanda ensuite pas plus de temps. L'ensemble était objectivement risible et il semblait évident qu'il s'agissait là d'une première et unique répétition. La raison de ces festivités s'expliqua soudain avec l'apparition d'un personnage officiel, tiré à quatre épingles et vraisemblablement arrivé peu auparavant de Phongsaly, la capitale de province, par la rivière. Lui et quelques notables du village prirent alors place, non pas sur un des bancs de bois disposés en périphérie de la petite aire, mais dans la "tribune officielle" installée à la hâte et composée de quelques chaises d'enfants en plastique positionnées face à un banc faisant office de table. Deux jeunes écoliers furent préposés, à tour de rôle, à leur servir des verres de lao-lao, le corrosif alcool de riz local, ainsi que d'autres d'eau chaude, bienvenus lorsque l'on ne dispose pas d'un peu de nourriture pour faire passer chaque gorgée du violent breuvage. Un homme entama un discours, il fit d'abord une tentative avec le micro, mais la sonorisation crissa et hurla de manière si insupportable qu'il s'adressa finalement de vive voix à l'assemblée. On l'écouta un peu, on l'applaudit poliment, puis on ne fit plus du tout attention à lui. Place fut ainsi rapidement faite à la musique et le son s'avéra toujours aussi peu supportable et criard. Les écoliers offrirent alors, tant bien que mal, leurs dérisoires spectacles chorégraphiés et chantés, ceux répétés à la hâte juste précédemment. Enfin, tout le monde se mit à danser le lam wong, danse traditionnelle du Laos des plaines, aux sons des bruits crachés par la cassette audio. Des jeunes filles de peut-être pas plus de douze ou treize ans, à qui l'on avait probablement peu auparavant passé la consigne, allèrent alors consciencieusement inviter à danser le personnage officiel et les notables locaux, offrant le spectacle d'une différence d'âge des partenaires résolument choquante.
Le lam wong, emblématique du Laos, est une danse traditionnelle pouvant parfois présenter un tableau quelque peu ridicule, à tout le moins mièvre, à des yeux étrangers. Le lam wong se danse par couples, les deux partenaires se plaçant côte à côte, tous deux dans le sens de la marche, l'assemblée des danseurs formant une ronde tournoyant lentement. Tout en évoluant, chacun étend alternativement ses bras vers la gauche, puis vers la droite, en faisant simultanément tournoyer ses mains, maintenues ouvertes et avec les doigts écartés. Pudeur oblige, il n'y a jamais le moindre contact physique au sein du couple de danseurs et entre deux prestations chacun regagne religieusement sa place, hommes d'un côté et femmes de l'autre.
À nouveau, des discours furent prononcés, mais cette fois définitivement plus écoutés par personne. Sous les encouragements peu empressés des notables, le personnage officiel entama ensuite un chant, microphone en main, mais sans musique d'accompagnement. La sonorisation poursuivit toutefois ses caprices et à nouveau vingt minutes furent nécessaires pour tenter des réglages. Pendant tout ce temps, des tournées de lao-lao furent continuellement et largement distribuées parmi l'assemblée. Entre chaque danse, des hommes parcoururent alors les rangs, bouteille d'une main et verre de l'autre, et en servirent à tous. Le lao-lao est un alcool local extrêmement fort et, samedi oblige, beaucoup étaient déjà fins saouls depuis au moins le milieu de l'après-midi. Me retrouvant un peu vedette de la soirée malgré la présence du personnage officiel, beaucoup me hurlèrent à maintes reprises à la face des discours incompréhensibles, tenant coûte que coûte à se faire entendre en dépit de l'agitation ambiante et des bruits assourdissants alentour. Haleines éthérées, sonorisation hallucinée, excitations, cris. Je commençai à être fin ivre moi aussi, d'alcool et de paroles incohérentes, rabâchées et postillonnées cent fois à ma figure. Discours, cris, tournées de lao-lao, danse, tournées de lao-lao, cris. Saoulé à point, je partis finalement me coucher, à moins de quinze mètres de la sonorisation stridente.
Poissons grillés et grenouilles bouillies ce matin au réveil pour accompagner le riz gluant, plus exactement le riz glutineux qui, de par cette consistance collante particulière, ne peut se manger qu'avec les doigts et dont on se sert, poignée après poignée et de la main droite exclusivement, dans des paniers communs en vannerie de bambou. Ces poignées sont ensuite légèrement malaxées de la main gauche et on en forme des boulettes que l'on utilise pour prélever, toujours de la main droite, des miettes de poisson ou de piment broyé dans les plats, eux aussi communs. Les aliments bouillis en soupe sont eux consommés à la cuillère. Le khao niaw, le riz gluant, se différencie ainsi du khao djao, du riz blanc plus habituel dans nos contrées occidentales. C'est une riche variété de riz que l'on rencontre dans presque toutes les plaines du Laos. Un peu équivalent au pain français, c'est véritablement un emblème du pays. Il accompagne, comme le pain d'ailleurs, aussi bien des aliments salés que sucrés et il entre dans la composition de nombre de desserts. Le khao niaw ne peut être obtenu que dans des rizières irriguées, technique agraire à laquelle les montagnards n'ont pas accès sur leurs rays de pentes. Les villageois Taï Lü, en dehors de cette autre activité majeure qui est la pêche, cultivent donc le riz irrigué, mais le plus souvent sur de minuscules parcelles agencées en terrasses au fond des étroits vallons.
Ce matin à Ban Natchang Tay, j'exprime poliment le fait que les poissons sont bons. Mon hôte me le fait confirmer, puis saisit cette occasion pour me réclamer pas moins de cinquante-mille kips pour son accueil, soit dix fois ce que je pourrais objectivement être en faveur de laisser, dans ce type de village isolé rural et pauvre, en dédommagement de mon passage. C'est de plus la toute première fois, après désormais d'innombrables nuits passées auprès des villageois, que l'on me réclame ouvertement de l'argent, les montagnards ne se seraient par exemple jamais autorisé un tel geste envers moi. C'en est trop, je dépose ma poignée de riz déjà entamée, attrape mon sac, le sors à l'extérieur, le remets rapidement en ordre, rentre présenter dix-mille kips sur la table, sans un mot, puis m'en vais, définitivement. Néanmoins, avec mes deux seuls repas quotidiens dont je dois désormais trop fréquemment me contenter depuis plusieurs jours, voilà que j'en manque encore un supplémentaire. Hier, peu après les deux lambeaux de viande de cochon, j'ai aussi aperçu un régime de cinq ou six bananes traverser la petite place. Cette variété est cueillie et consommée verte, elle est pourtant mûre en l'état et sa chair arbore d'ailleurs une teinte rosée particulièrement appétissante. Elle est en effet excellente et s'accompagne idéalement avec le riz gluant. Je projette alors de quémander l'un et l'autre auprès d'une famille, mais je ne retrouve définitivement plus aucune trace de bananes, et après avoir cependant interrogé plusieurs personnes à ce sujet, il semble résolument ne pas y en avoir d'autres actuellement dans le village. Il me reste alors à me tourner vers la minuscule échoppe, un placard plutôt, de pas plus de deux mètres carrés, qu'une famille a aménagé sur la devanture de sa maison. On y trouve pêle-mêle, laborieusement rapportés de la ville de Phongsaly par la rivière, quelques paquets de cigarettes et des briquets, des piles et des bougies, un peu de lessive et du savon, de ces bobines de fil de nylon qui sont utilisées pour confectionner les filets de pêche, du sel et deux types de pâtisseries industrielles chinoises qui, comme toujours dans ces endroits reculés, affichent des dates limites de consommation largement dépassées, périmées de plusieurs mois. Je dois alors m'en contenter, cela apportera au moins un peu de sucre à l'organisme. Puis départ, direction la rivière, néanmoins relativement déçu du village de Ban Natchang Tay, que j'avais vraisemblablement un peu trop idéalisé, depuis longtemps que je l'avais repéré sur des cartes, positionné à l'intérieur de l'immense et sauvage réserve naturelle de Phou Den Din. Il est ainsi bien temps de s'en aller, de retrouver au plus tôt mes chers montagnards.
Voici donc les rives de la turbulente rivière Nam Ou dans sa partie la plus sauvage, au nord de la réserve naturelle précitée et qui abrite une richesse et diversité biologique inégalées, tant du point de vue de la faune que de la flore. De cette dernière, des centaines d'espèces ne sont toujours pas répertoriées. Du côté des mammifères les plus connus et emblématiques, citons des félins, panthères, léopards et autres gros chats sauvages, très probablement même encore quelques spécimens de tigres, plusieurs espèces d'ours dont le noir et le lippu, des gaurs et quelques koupreys, les bœufs sauvages, des serows, un genre d'antilope forestière, l'existence avérée d'au moins deux petites colonies d'éléphants sauvages, très certainement quelques rhinocéros dont celui unicorne dit "de Java", ainsi que celui dit "de Sumatra", des écureuils de toutes sortes et de toutes tailles, des pangolins et des loris, des petits pandas roux, plusieurs types de cerfs dont l'aboyeur et le sambar, des dholes, les chiens sauvages d'Asie, des sangliers et autres phacochères, des macaques et des gibbons, des civettes et des mangoustes, puis encore des centaines d'autres espèces, et parmi elles, plusieurs endémiques à la région. Citons aussi de nombreux grands rapaces et une diversité inouïe d'oiseaux tant diurnes que nocturnes, de reptiles et de batraciens, enfin une profusion de variétés d'insectes, nombre d'entre eux également encore non répertoriés. La plupart de ces animaux restent cependant peu visibles, car très sauvages et se tenant en permanence dans ces endroits inhabités, escarpés et peu accessibles de la région, une zone dense de végétation, de forêt primaire non entamée et très difficilement pénétrable pour l'homme.
Il s'agit dorénavant de quitter Ban Natchang Tay. Je sais que, plus au nord, se tient un autre village, situé également sur les rives de la rivière Nam Ou. Il est habité par les Lao Sèng, un groupe ethnique resté très minoritaire dont je connais peu de choses et par ailleurs désormais relativement acculturé, fortement influencé depuis longtemps maintenant par les autres groupes dominants environnants, Lao et Taï. Encore plus loin en amont se trouveraient deux villages supplémentaires, cette fois de population Hmong et dont je n'ai appris l'existence que très récemment. Ces deux villages Hmong, ainsi localisés, sont probablement ceux les plus isolés appartenant à cette ethnie et les plus excentrés dans tout le pays. Ils sont d'ailleurs implantés à une latitude étonnamment élevée dans cette province septentrionale, et donc plus généralement dans tout le territoire national. Ils se retrouvent ainsi particulièrement distants des premières aires de répartition traditionnelles de cette ethnie, dont la première d'entre elles se situe bien plus loin au sud.
À trois piroguiers qui se tiennent près de leur embarcation, amarrée sur le large banc de sable et de galets que forme ici la rive de la Nam Ou, je les sollicite pour me conduire vers l'amont, jusqu'au village Lao Sèng de Ban Sopkoh. Ils acceptent, bien que ne résidant pas dans le secteur, arrivés hier depuis le sud et s'apprêtant aujourd'hui à s'en retourner. Ils ont passé la nuit dans leur pirogue, leur foyer improvisé là à même le sol est d'ailleurs encore fumant, et bien qu'eux aient achevé leur repas, ils m'invitent à manger le riz et me font même griller sur le champ deux petits poissons. Une seule demi-heure de navigation est selon eux nécessaire pour rejoindre Ban Sopkoh, mais me retrouvant évidemment unique passager à affréter l'embarcation, la totalité du coût du trajet m’incombe. Le prix est cependant très honnêtement négocié.
C'est actuellement, en raison du niveau de l'eau qui deviendra ensuite trop bas en cette saison sèche qui débute tout juste, la fin de la période de l'année durant laquelle la rivière est encore navigable dans ce secteur, mais faute de suffisamment de passagers candidats, la navigation s'y fait très rarement, même exceptionnellement, et la majeure partie des embarcations achèvent leur parcours à Hatsa, un bourg situé à une journée en aval. Entre Hatsa et Ban Natchang Tay, un transport est organisé de temps en temps, aux occasions où les passagers sont assez nombreux à devoir s'y rendre. Toutefois, même ce trajet reste très peu pratiqué, au point qu'il n'est la plupart du temps même pas proposé lorsqu'a pourtant lieu le seul petit marché bimensuel de la région, celui de Hatsa, car les villageois de Ban Natchang Tay ont trop rarement suffisamment de produits à y acheminer et à y vendre pour pouvoir rentabiliser le long parcours nécessaire pour s'y rendre.
Marché conclu avec deux piroguiers, et nous voilà partis. Nous sommes donc trois hommes dans l'embarcation, un piroguier se tient à l'arrière au moteur et au gouvernail, l'autre s'est positionné à l'avant, se tenant le plus souvent debout en équilibre presque à l'extrémité de la proue, même lors du franchissement des rapides. Là, il sonde constamment les fonds rocheux à l'aide d'une longue et solide perche de bambou, et de gestes de la main, alerte continuellement le conducteur de la présence des nombreux obstacles que forment sans cesse de gros rochers émergeant. En ce qui me concerne je me tiens au milieu, accoudé à un des deux flancs de l'embarcation, mais fermement agrippé à eux deux simultanément lors du franchissement de rapides. La pirogue est de taille respectable, elle pourrait contenir une bonne douzaine de passagers. Bâtie entièrement en bois, la partie centrale est abritée par un petit habitacle, en fait une simple toiture du même matériau. L'ensemble, comme toutes les autres embarcations de ce type, est peint de couleurs vives, bleue, rouge, jaune et verte. Sur certains secteurs où la rivière se fait particulièrement turbulente, les piroguiers se doivent d'assurer une réactivité immédiate et sans faille. Notre embarcation semble parfois un peu frêle face aux forces de l'élément et pour ma part je n'ai alors d'autre secours que de serrer les dents. Pour ne pas risquer d'y chavirer, les plus violents rapides sont franchis "en force", plein gaz. Là, très régulièrement, nous frôlons de près les gros rochers qui encombrent le cours.
Arrivés à Ban Sopkoh mes piroguiers me déposent sur le banc de sable et font immédiatement demi-tour. Là où je m'attendais à un village de taille respectable, je fais finalement face à un hameau d'une quinzaine de très misérables baraques de bois et de bambou élevées sur pilotis et qui s'accrochent à la pente surplombant la rivière, certaines d'entre elles étant dans un état de dégradation avancé. Mon apparition inopinée désempare les quelques rares villageois qui se tiennent là, d'autant plus que beaucoup d'hommes semblent actuellement absents. Ma présence gêne excessivement, déconcerte en tout cas. Je remarque même deux ou trois femmes fuyant pour aller s'enfermer dans leurs huttes dès qu'elles m'aperçoivent. À un individu, puis un autre que je croise de loin, impossible de poser une question, ou plutôt d'obtenir une réponse de leur part. C'est un troisième personnage qui vient finalement à mon secours, même si c'est plutôt moi qui vais vers lui. Il se fait néanmoins extrêmement sympathique et me communique rapidement quelques informations intéressantes sur la région, notamment concernant l'emplacement approximatif des villages Hmong et les manières de repartir de cet endroit. Nous schématisons même conjointement une petite carte géographique de la zone et il m'indique les temps de marche ou de navigation nécessaires pour se rendre de différents lieux à d'autres. Je peux ici à ce sujet signaler que, comme cela se produit trop souvent, les villageois Taï Lü de Ban Natchang Tay que j'ai quittés ce matin étaient pour leur part si peu préoccupés de l'existence des minorités ethniques que je n'avais pu leur soutirer aucun renseignement valable à leur sujet. Je suis donc désormais bien informé de la présence, quelque part en amont, des deux fameux villages Hmong tant convoités, mais resterais bien incapable de dénicher seul les voies d'accès qui y mènent. L'un d'eux se nommerait Ban Phak et serait accessible après vingt minutes de pirogue puis trois heures de marche. L'autre serait Ban Kalangtoung, atteignable au prix de seulement trente minutes de navigation.
Ici à Ban Sopkoh, seules trois pirogues à moteur sont amarrées au banc de sable et une d'entre elles semble définitivement hors d'état de flotter. Trois ou quatre autres embarcations présentes là se manient pour leur part uniquement à la rame et à la perche et ne sont destinées qu'à effectuer des déplacements de proximité, pour pêcher le long des berges. Elles ne sont pas construites en planches, mais ont été taillées chacune, à la hache et à l'herminette, dans un seul tronc de bois. Par chance, une des deux pirogues à moteur valides appartient à l'homme qui me reçoit. Le cours de la rivière se faisant plus étroit à mesure que l'on remonte vers son amont, ces pirogues motorisées sont dès lors de dimensions plus réduites et de construction toujours plus sommaire que celles de Ban Natchang Tay puisqu'elles se doivent désormais d'être encore plus maniables. Dans celles-ci, dorénavant bien plus étroites, six ou sept passagers seulement au maximum, conducteurs inclus, pourraient y prendre place, cette fois sur un unique rang et il n'y a plus de petite toiture de protection. Marché rapidement conclu avec cet homme, il va m'emmener jusqu'au village Hmong de Ban Kalangtoung. Ici aussi un deuxième navigateur est nécessaire afin, toujours de la proue, de sonder les fonds et d'indiquer les meilleures voies à prendre, les moins risquées surtout.
Pour quitter Ban Sopkoh, dont le nom signifie littéralement " village de l'embouchure de la rivière Koh", nous abandonnons la rivière Nam Ou pour remonter le cours de cet affluent majeur. Encore un peu plus périlleux que le trajet effectué ce matin pour venir de Ban Natchang Tay, nous nous faisons cette fois-ci sérieusement et sans cesse éclabousser dans les rapides. Je me sens d'autant plus vulnérable et m'agrippe d'autant plus fermement aux deux flancs de la pirogue que ces rapides sont toujours aussi violents, mais l'embarcation désormais bien plus légère. Dans une zone de calme, un énorme poisson-chat, dont beaucoup ici atteignent plusieurs dizaines de kilos et certains dépassant même la centaine, montre son dos à la surface. Plus loin, ayant probablement touché un rocher, nous brisons l'hélice. Cela semble habituel, plusieurs exemplaires de rechange et les outils nécessaires à la réparation ont d'ailleurs été emportés. Il faut dire que ces hélices sont d'une mauvaise fonte artisanale chinoise. Le remplacement s'effectue dans l'eau, près d'une berge et en quelques minutes seulement. Je me dis qu'elles se cassent bien aisément et que si cela se produisait au beau milieu d'un rapide un peu violent, je ne donnerais pas cher du contrôle de l'embarcation et de notre embardée, voire de notre chavirage, qui s'ensuivrait immanquablement.
Comme presque la totalité des hameaux de cette ethnie qui n'ont pas transmigré sous la pression des autorités, j'avais supposé que le village Hmong de Ban Kalangtoung se situerait dans les hauteurs. Pourtant, à l'image de Ban Natchang Tay et Ban Sopkoh respectivement quitté et traversé ce même jour, il est lui aussi implanté en fond de vallée et à proximité immédiate d'un cours d'eau. En raison de son isolement et surtout de son éloignement extrême de tout autre village de la même ethnie - l'unique village Hmong supplémentaire de la région, Ban Phak, serait localisé dans la montagne, à trois ou quatre heures de marche d'ici - j'avais craint qu'il soit relativement acculturé. Heureuse surprise, mes premiers regards me démontrent tout le contraire. Par exemple, presque toutes les femmes, ainsi que de très nombreux enfants, ont conservé le port quotidien des habits traditionnels Hmong. Les femmes arborent ainsi une blouse noire dont le col et l'extrémité des manches sont bordés d'une large bande de tissu bleu ciel. Un court et très ample pantalon bleu sombre et un étroit tablier clair sont tous deux maintenus en place par une longue ceinture d'un rouge vif entourant plusieurs fois la taille, l'élargissant ainsi notablement. Les femmes Hmong de Ban Kalangtoung ne semblent plus beaucoup tisser le coton ou le chanvre et emploient alors, à l'image des Hô, de la mauvaise toile textile industrielle chinoise. C'est donc plutôt avec les très fines broderies que les femmes Hmong peuvent continuer à dévoiler leur immense talent. Ces broderies sont en effet d'une finesse inouïe et enjolivent notamment les deux extrémités de la longue ceinture, ainsi que le "col", en fait un simple rectangle décoratif de plusieurs centimètres de côté renversé et suspendu derrière la nuque. Plus petit pour les fillettes, ce col peut atteindre jusqu'à vingt centimètres de largeur chez les femmes les plus âgées. Les broderies qui décorent ces éléments composent de véritables ouvrages d'art et nécessitent chacune des dizaines d'heures de fins travaux de couture requérant en permanence minutie et extrême délicatesse. D'une élaboration et d'une précision remarquable, ces broderies mettent ainsi en œuvre une extraordinaire diversité de motifs géométriques colorés. Toujours d'une régularité irréprochable, sans révéler le moindre défaut, elles sont pourtant découpées, cousues et assemblées "à l'œil", c'est-à-dire sans jamais l'aide du moindre dessin ou modèle préalable. En outre, les seuls outils employés par chaque femme ou jeune fille pour ces opérations consistent en une minuscule paire de ciseaux pointus et une fine aiguille à coudre. D'une créativité sans failles, elles arborent des ornements toujours renouvelés et inspirés de symbolique rituelle et clanique. Tout aussi richement décorés sont les porte-bébés qui bénéficient souvent, en plus des motifs brodés, d'embellissements supplémentaires élaborés grâce à de savantes techniques de batik. Il n'y a aucun doute à ce sujet, les femmes Hmong restent, avec celles de deux autres ethnies "chinoisantes" du pays que sont les femmes Yao et les femmes Lanten, les grandes maîtresses de la décoration textile. Un turban noir ceint par ailleurs presque toujours leur tête, et si ce n'est pas le cas, elles se confectionnent alors un chignon frontal. Enfin, presque toutes arborent un lourd torque d'argent massif et les boucles d'oreilles caractéristiques des Hmong du Laos, de petits cônes du même métal pointant à l'avant des lobes, et équilibrés à l'arrière par une simple mais élégante arabesque en forme de "s".
Du côté des hommes, beaucoup d'entre eux, de jeunes garçons et également des enfants, portent le pantalon traditionnel Hmong, excessivement ample et large, ici toujours exclusivement de couleur bleu indigo, mais parfois aussi noir ailleurs. Il s'agit là de pantalons dont l'entrejambe retombe bas, presque à mi-cuisse et dont la longueur n'excède pas les chevilles. Ils sont d'une coupe tellement ample que souvent, pour uriner, les hommes ne l'abaissent pas, mais remontent au contraire simplement une des jambes pour accéder à leur appareil et opérer à travers celle-ci.
L'architecture des habitats est elle aussi typiquement Hmong. Comme il se doit chez ce groupe ethnique, les huttes sont faites en bois, d'une structure porteuse et de parois de planches disposées verticalement. Elles ne seront par ailleurs strictement jamais élevées sur pilotis, mais toujours posées directement sur un sol de terre battue. Les toitures, aux extrémités arrondies, sont de chaume. Ce qui frappe ici à Ban Kalangtoung est la dimension spectaculaire de beaucoup de ces huttes, exagérément longues. Celle dans laquelle j'ai choisi de me faire inviter mesure, je l'ai vérifié au pas, pas moins de trente-cinq mètres de longueur, et ceci d'un seul tenant. L'entrée principale est disposée à une extrémité et le large espace dédié à la cuisine à celle opposée, séparé de l'immense et unique pièce commune par une grossière paroi de bois. Six piliers de soutien de la charpente s'alignent à l'intérieur, le long de l'axe longitudinal de la pièce commune, sous la poutre faîtière. Une porte d'entrée secondaire est percée au milieu d'une des deux longues façades, mais elle semble le plus souvent rester close et inutilisée. Adossés contre cette façade et de part et d'autre de cette porte secondaire, se succèdent dix "placards à dormir" - très objectivement difficilement qualifiables de chambres - certains ouverts, d'autres fermés, et même cadenassés. Ils occupent un tiers de la largeur de l'étonnante bâtisse dans laquelle on m'annonce que pas moins de cinquante-deux personnes au total cohabitent actuellement. Contrairement à ce qui s'observe le plus souvent chez la plupart des autres montagnards, la cuisine est donc ici séparée de l'immense pièce commune par une paroi. Néanmoins, sans aucun doute au regard du grand nombre d'occupants, quelques foyers de cuisson supplémentaires sont également disposés à même le sol dans la longue pièce commune, confectionnés simplement à l'aide de trois grosses pierres ancrées dans le sol de terre battue.
Les Hmong de Ban Kalangtoung me reçoivent avec beaucoup de sympathie et de jovialité, d'attention et de curiosité bienveillante. Un des chefs de famille de la hutte dans laquelle je me suis invité est aussi chaman, cela se devine immédiatement à la vue d'un "autel aux esprits" et différents objets rituels suspendus au milieu de l'une des longues parois, celle qui fait face à la rangée de "placards à dormir". Je tâcherai plus tard d'aller les observer d'un peu plus près, puis de décrire ces étranges éléments. Une grande part de la cinquantaine des résidents de la hutte est actuellement absente, on m'informe que beaucoup sont partis pour plusieurs jours travailler dans les rays. S'y tiennent néanmoins, en ce milieu de journée, une vingtaine d'entre eux. Inutile que je m'attelle à essayer de comprendre quels degrés de parenté les lient car je devine que tout cela s'avèrerait très rapidement trop complexe à démêler... et à mémoriser. On me prépare et me sert à manger puis, avant même que j'aie terminé, je vois quatre jeunes hommes et un enfant s'apprêtant à s'en aller chargés de deux filets de pêche, un filet épervier à lancer et un autre à poser, ainsi qu'un antique masque de plongée entièrement rafistolé. Je leur demande prestement de m'attendre, et cinq minutes plus tard nous nous éloignons tous ensemble de la hutte.
Nous rejoignons un petit affluent de la rivière Nam Koh et débutons la partie de pêche au filet épervier. Le filet épervier est un large filet circulaire dont la totalité du pourtour est lestée de plombs. D'un geste agile, précis, et même gracieux, il est lancé au-dessus du cours d'eau et se déploie alors instantanément en vol avant de s'abattre, parfaitement étalé sur sa surface, puis de rapidement couler. Il suffit ensuite d'aller le récupérer, de l'agripper par son centre puis, lentement, de le ramener vers soi. Il se referme progressivement durant cette manœuvre, emprisonnant du même coup les poissons qui n'avaient pu fuir avant qu'il ne s'abatte au-dessus d'eux. Quant au filet à poser, il est pour sa part de forme rectangulaire, composé d'une grande bande également équipée de petits plombs de lestage sur une de ses longueurs et de divers flotteurs sur l'autre. On le déploie le long d'une berge, puis soit on l'y traîne afin de ratisser toute une portion du cours d'eau, deux hommes tenant chacun en main une extrémité, soit au contraire on l'y laisse immobile, ses extrémités alors attachées à des bâtons plantés dans le lit de la rivière, puis on y rabat les poissons en frappant bruyamment la surface de l'eau à l'aide de morceaux de bois. Nous nous tenons nous-mêmes dans le cours d'eau pour accomplir la plupart de ces manœuvres et rencontrons régulièrement de profonds bassins dans lesquels nous pouvons nager à notre aise. En définitive cependant, la plupart des poissons sont attrapés à main nue, saisis en plongeant sous l'eau ou plus simplement en fouillant le dessous des berges à tâtons. Nous remontons le cours d'eau de place en place et capturons principalement des poissons-chats et différentes espèces de poissons blancs. Parfois les berges sont de vastes étendues de galets, et ainsi immergés sous un peu d'eau et recouverts d'une fine épaisseur d'algues, ils peuvent se faire terriblement glissants. J'y ai d'ailleurs laissé une de mes tongs, un modèle léger en mousse qui fut bien sûr rapidement emporté par le courant et définitivement perdu. Coup de malchance, il ne me reste alors plus que mes sandales de marche, les tongs étant jusque là ce que je portais plus confortablement dans les villages, particulièrement bienvenues après une journée en montagne et en forêt.
De retour au village, comme à mon habitude, j'y déambule un peu pour bien annoncer à tous ma présence. Je m'invite près de deux ou trois huttes, sous les auvents desquelles quelques individus se tiennent. Le village de Ban Kalangtoung est assez peu peuplé, occupé par seulement une vingtaine de huttes, mais dont un bon tiers sont néanmoins "géantes", abritant chacune plusieurs dizaines de personnes. Il est relativement étalé, dispersé sur un vaste terrain vallonné de peut-être deux hectares, une surface gagnée sur la forêt qui le cerne de très près. Plusieurs grands arbres, ainsi que des buissons de dimensions plus réduites, ont été épargnés et laissés intacts en place à l'intérieur du hameau lors du défrichement antérieur de la parcelle de forêt, offrant de larges espaces ombragés particulièrement bienvenus et qui ajoutent à son charme. Il abrite par ailleurs de nombreux jardins, tous foisonnants de végétaux et clos de palissades de tiges de bambou aplaties. L'ensemble de ces caractéristiques font qu'il est un peu difficile de s'y orienter dans les premiers temps. Dans les jardins, beaucoup de plants d'ananas - une spécialité des Hmong - de la canne à sucre, de petites aubergines, des papayers, des bananiers et encore beaucoup d'autres légumes et herbes. Ces jardins de village, toujours clos, sont réservés aux végétaux les plus délicats et surtout les plus vulnérables aux attaques des prédateurs. Dans les rizières seront au contraire disséminées des plantes plus rustiques, tels les citrouilles, les pastèques blanches, le manioc, etc. Il n'y a pas d'ordonnancement particulier dans ces jardins, on ne s'y préoccupe pas d'esthétique, même s'il y en a cependant, ni de géométrie. Tout y est plus ou moins mélangé, rien n'y est aligné en tout cas.
Spécialisés dans cette activité, les Hmong composent le groupe ethnique le meilleur producteur d'opium du Laos, et parmi eux, je sais que les villageois de Ban Kalangtoung excellent tout particulièrement en la matière. Ils obtiendraient avec cette culture un des plus forts rendements à l'hectare de tout le pays. Une productivité telle qu'ils la privilégient désormais aux dépens de celle du riz, qu'ils peuvent de toute manière facilement acquérir à l'extérieur grâce aux confortables revenus de la drogue, par exemple auprès des riziculteurs expérimentés que sont les Taï Lue, notamment ceux du village de Ban Natchang Tay traversé précédemment. J'ai interrogé un homme à ce sujet et il m'a informé que plusieurs des cinquante-deux personnes occupant ma gigantesque hutte sont parties, pour plusieurs jours, travailler dans les rays ya fin, les champs de pavot à opium. Ceux-ci sont installés en altitude, au beau milieu de la forêt et à des emplacements connus d'eux seuls, dans cette région sauvage et jamais parcourue par quiconque en dehors d'eux-mêmes. C'est tout spécifiquement cet extrême isolement, sans nul doute délibérément voulu et choisi, les situant ainsi opportunément hors de portée de tout sérieux contrôle administratif, qui permet aux Hmong de la région de cultiver le pavot à une telle échelle.
Je disais plus haut que la grande hutte dans laquelle je me suis invité était, sur la quasi totalité de sa longueur et environ un tiers de sa largeur, occupée par une dizaine de "placards à dormir" bâtis en planches de bois. Je note désormais qu'il y en a deux supplémentaires disposés sur l'autre flanc, contre l'autre longue paroi qui lui fait face. Ceux-ci ne sont pas condamnables, restent en permanence ouverts et ne sont pour leur part pas construits en bois, mais simplement isolés de la grande pièce commune par des claies de bambou très ajourées. Un ancien, un chef de famille, le chaman dont je parlais plus haut, occupe l'un d'eux. Il y fume régulièrement l'opium, ceci à différents moments de la journée. L'autre "placard", mitoyen à celui-ci, m'a été désigné. Ce soir, du reste comme très souvent dans les villages montagnards, je vais à nouveau bénéficier des suaves et délicates odeurs de la drogue en cuisson, si agréables à inhaler pour le fumeur passif. Pour l'instant, l'homme m'autorise à le photographier pendant qu'il fume.
Soirée, rituel de guérison. Le chaman se tient assis, sur un tabouret bas, près d'un des trois foyers de cuisson répartis sur le sol de la hutte et dans lequel le feu vient d'être ravivé. Il brandit en chaque main une dent d'ours, leur crache dessus puis, alternativement et plusieurs fois de suite, les porte au-dessus des flammes. En marmonnant des "prières", en psalmodiant des paroles incompréhensibles, il les frotte alors contre les aisselles d'un jeune homme assis en face de lui et sur lesquelles des croûtes et une infection s'étendent dangereusement. Cela dure une dizaine de minutes environ et les mêmes gestes sont ensuite répétés, strictement à l'identique et pour un même laps de temps, contre l'œil d'un bébé porté dans les bras de sa mère et dont la paupière inférieure, qui a pris une inquiétante teinte bleuâtre et qui est surtout très enflée, semble elle aussi infectée. Dans quelques jours, ou semaines peut-être, mais en tout cas comme d'habitude lorsqu'il sera déjà bien trop tard, à condition toutefois que l'on parvienne à réunir la somme nécessaire, on se décidera, après le constat de l'inévitable échec des opérations de sorcellerie, à effectuer le voyage à pied vers le dispensaire de Boun Neua.
Je l'avais déjà remarqué chez les Hô de Ban Phoulikang, le village situé à la lisière de la réserve naturelle de Phou Den Din, au cœur de laquelle je me trouve désormais : je n'ai jamais aperçu autant de dents et griffes d'animaux qu'ici, d'ours et de félins, exhibées en pendentifs aux cous des enfants. Autre anecdote dentaire, il y a de cela deux jours, là aussi à Ban Phoulikang, j'avais désinfecté puis pansé la plaie dont un gamin d'une hutte voisine souffrait au mollet, mordu par un chien déjà plusieurs jours auparavant. Au retour dans ma famille d'accueil un des hommes sortit je ne sais d'où un vieil éclat de dent d'éléphant, en réduisit en poudre une petite portion, puis m'annonça qu'il allait tout de suite s'en servir pour "soigner" lui aussi cette même blessure du gamin mordu. Je n'ai pas pu aller constater son acte, car c'est à cet instant que nous nous mettions en chemin, la femme Hô, son fils et leur cheval, le jour où ceux-ci m'avaient guidé jusqu'à la rivière Nam Ou, mais je n'ose imaginer ce qu'il a pu advenir du pansement que je venais de faire.
Je suis plus tard allé inspecter "l'autel aux esprits". Plus exactement les trois autels, car dans la semi obscurité quasi permanente de la hutte, je n'avais d'abord pas aperçu les deux autres, pourtant presque accolés au premier, mais seul celui-ci, en cet instant, était éclairé par une petite lampe à graisse, en fait une simple mèche torsadée de coton trempant dans une coupelle contenant le combustible liquéfié. Ces deux autels annexes ne semblent d'ailleurs plus utilisés et présentent alors des aspects quelque peu défraîchis, notamment en raison des fumées ambiantes qui les assaillent quasi perpétuellement, des couches de poussières qui s'y accumulent et d'un entretien nul, inexistant. Un constat toutefois intéressant est qu'ils le sont effectivement, défraîchis ou décatis, mais de manière croissante, montrant par là qu'ils sont construits, utilisés, puis abandonnés successivement, les uns après les autres, et donc sans que jamais aucun d'entre eux ne soit ensuite pour autant détruit ni même vidé de son contenu.
Ce sont de simples caissons de bois suspendus à la paroi de planches, d'environ quatre-vingts centimètres de largeur, cinquante de hauteur et une trentaine de profondeur. Chacun d'eux est décoré, en périphérie, de frises de papier de bambou aux bordures découpées et perforées de motifs et figures symboliques. Tous abritent un ou deux petits paniers de vannerie de bambou emplis de cendres et dans lesquels les reliquats de plusieurs dizaines de bâtons d'encens désormais consumés restent figés. On trouve également dans chacun d'eux deux ou trois bols, ainsi que plusieurs petites coupelles, tous destinés à recevoir les offrandes faites aux "esprits" lors des cérémonies, principalement de l'alcool et du riz, mais aussi beaucoup d'autres ingrédients que je ne parviens pas toujours à identifier, d'autant que je me garde bien de toucher quoi que ce soit, sachant pertinemment que cela m'est interdit, que cela est rigoureusement tabou. Viennent ensuite les multiples objets rituels, des griffes, des dents, les fameuses demi-cornes dont les chamans-sorciers-guérisseurs Hmong se servent depuis la nuit des temps pour leurs séances de divination, et les grelots de bronze employés lors des transes et des tentatives de communication avec les "esprits". Enfin, quelques plumes de poulets auparavant sacrifiés sont accolées aux parois des caissons à l'aide de sang coagulé. Le plus surprenant reste toutefois que ces trois autels abritent chacun une quantité impressionnante de mâchoires animales, de mammifères divers. Il s'agit exclusivement de mâchoires inférieures, et j'en ai compté pas moins de vingt-trois au total rien que dans le plus ancien des deux autels abandonnés et dont quelques-unes d'entre elles sont désormais dans un état de détérioration avancée, d'une couleur brune. Le chaman m'indique que l'une provient d'un ours, d'autres de félins, mais que la plupart sont celles de "chiens de forêt". Le gong rituel Hmong, un objet en bronze d'une cinquantaine de centimètres de diamètre et sa mailloche sont suspendus entre deux autels. Autrefois chez les Hmong, par deux fois, j'ai pu assister à de longues séances rituelles chamaniques de "communication avec les esprits", le chaman officiant toujours à ces occasions face à l'autel encore en service. J'en relatai une l'an dernier, je retranscris ici la description rédigée à l'époque :
« Dans sa parure noire, cette tunique étonnamment ample que portent traditionnellement les hommes Hmong , le chaman, déjà vieil homme, est assis sur un petit banc et fait face à son autel, caisson de bois suspendu à la paroi de la hutte et dans lequel s'accumule tout un bric-à-brac hétéroclite. On y distingue de gros bâtons d'encens intacts ou consumés et fichés dans des paniers de vannerie de bambou, quelques bols et coupelles contenant des offrandes, riz et alcool notamment, du papier de bambou rituel à brûler, deux pattes de poulet et de multiples autres reliques animales, dents, cornes, griffes, mâchoires en nombre et encore bien des objets. Ceux-ci sont malheureusement difficilement identifiables pour la plupart d'entre eux puisque le profane n'a pas le droit de les toucher, et donc de les manipuler. Quelques plumes sont par ailleurs accolées aux parois de l'autel à l'aide de sang coagulé. Une cagoule noire renversée sur le visage et lui obstruant ainsi entièrement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite sans cesse frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant également en mouvement la même cadence, les pieds frappant continuellement le sol, il psalmodie et récite à une allure tout aussi effrénée des prières ou des récits, qu'il entrecoupe fréquemment d'onomatopées, notamment des séries de « Brrr ! brrr ! brrr ! ». Tout ceci est difficilement compréhensible car peu articulé, sa voix étant de plus partiellement couverte par le son d'un gong, frappé à la même cadence par un jeune homme de la maison qui se tient derrière lui, accroupi sur le sol. Notre chaman semble chevaucher à toute allure une monture, parti en transe en direction de je ne sais quelle contrée mystique peuplée d'esprits. À un moment, un troisième homme a placé un porcelet tout juste égorgé sur un van à riz, large plateau circulaire en vannerie de bambou, puis l'a déposé au sol derrière le chaman. Chronomètre en main, tout ceci a duré exactement deux heures et vingt minutes et le rythme n'a absolument jamais faibli de tout ce temps. Pour finir, et juste avant qu'il n'ôte sa cagoule, l'homme au gong et celui au porcelet sont venus entourer le chaman, le soutenir par les épaules, comme s'ils craignaient, et à juste titre on peut le penser, que ce vieil homme soit pris de vertiges en se levant. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eu lieu hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain. » | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:50 · Modifié le 5 août 2025 à 14:38 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 17 de 193 · Page 1 de 10 · 33 283 affichages · Partager 2 octobre - Ban NongNavigation, chasse, pêche, nature et traditions
J'ai donc hier conclu ce marché avec les piroguiers Lao Sèng de Ban Sopkoh pour qu'ils me transportent ici, parmi les Hmong du village de Ban Kalangtoung, mais aussi ensuite un autre contrat bien plus ambitieux. Nous avons en effet convenu qu'ils reviennent me chercher ce matin, aux alentours de 6 heures, puis que je loue à nouveau leurs services et leur embarcation pour continuer de remonter, toujours plus loin en amont, la fabuleuse rivière Nam Ou, sur la toute dernière portion navigable de son cours, la plus sauvage, la plus méconnue aussi, puisque restée à ce jour très rarement parcourue. À vrai dire cette portion, je n'avais jusqu'alors jamais eu l'idée de la franchir, car je ne la soupçonnais définitivement pas praticable, à quel que moment que ce soit de l'année, et c'est un de ces hommes, le propriétaire de l'embarcation, qui m'a informé du contraire. Ce périple nécessite selon lui au bas mot dix heures de pirogue, à travers un immense territoire vierge de toute activité humaine, jusqu'à atteindre le premier hameau, situé loin à l'ouest, celui de Ban Nong, implanté au bord de l'unique piste carrossable qui rejoint l'extrême septentrion de la province, piste que j'ai laissée derrière moi il y a déjà dix jours de cela. Le tarif que nous avons négocié est d'un-million-cent-mille kips, soit quatre-vingt-douze euros. Cela compose ici une somme relativement conséquente, mais je sais désormais, après maintenant de multiples expériences, récentes ou plus anciennes, d'affrètements de diverses embarcations dans le pays, qu'il s'agit là d'un montant objectif et mesuré au regard de la distance à parcourir, des difficultés qui nous attendent, du nombre de coéquipiers qui devront nous accompagner et enfin des deux journées au total qui seront requises pour chacun d'eux, puisqu'il faut aussi prendre en compte celle supplémentaire qui sera nécessaire à leur trajet de retour, le lendemain. Bref, je n'ai aucun doute que ce tarif ait été, une fois de plus, très honnêtement négocié. À ce sujet, hier, en rétribution de la traversée accomplie depuis Ban Sopkoh, nous avions d'abord convenu d'un montant de cent-vingt-mille kips au total, dans l'hypothèse où j'effectuerais un aller et un retour. Aujourd'hui les Hmong de Ban Kalangtoung, passablement surpris lorsque je leur ai annoncé ce chiffre, m'ont affirmé que cela aurait pu me coûter jusque deux-cent-mille kips. En définitive, je peux considérer que le tarif négocié pour l'expédition de dix heures à venir - et ce fut, comme nous allons le voir, une véritable une expédition - est décent.
Ce matin, en attendant que le piroguier Lao Sèng de Ban Sopkoh revienne me chercher, puis que nous nous lancions dans la grande traversée, je visite quelques vastes jardins que les Hmong de Ban Kalangtoung ont implantés non loin, à l'extérieur de leur village, en contrebas, peu avant d'atteindre les berges de la rivière. Chacun de ces jardins, aux formes plus ou moins circulaires, est dûment clôturé par une palissade de claies de tiges de bambou aplaties. L'un d'eux est, sur une bonne moitié de sa superficie, soit sur une cinquantaine de mètres carrés, occupé par des plants de cannabis, déjà hauts de plus de deux mètres. Ce n'est pas la première fois que j'observe du cannabis dans un village Hmong ou à sa proximité immédiate. Je ne connais pas l'ensemble des usages qui en sont faits, mais ayant déjà interrogé les Hmong à ce sujet, je sais de manière certaine qu'ils ne font pas consommation de sa résine. Je sais en revanche qu'ils en exploitent encore parfois, de plus en plus rarement néanmoins, les fibres à des fins de tissage textile et de fabrication de cordages de chanvre, mais n'ai malheureusement jusqu'à ce jour pas eu l'occasion de les contempler à l’œuvre durant ces travaux, après pourtant désormais de très nombreuses journées cumulées passées en leur compagnie et à les observer.
Il est presque 6 heures, un ronronnement de moteur se fait entendre au loin, de plus en plus perceptible. Mon piroguier Lao Sèng, accompagné d'un nouveau camarade, est à l'heure à notre rendez-vous. Étonnamment, les flancs de la pirogue ont depuis hier été renforcés, mais aussi rehaussés, sur une hauteur de dix à quinze centimètres environ, à l'aide de planches de bois toutes fraîchement débitées à la main. Nul doute que ces travaux leur ont nécessité plusieurs heures de labeur et qu'ils viennent d'être mis en œuvre en prévision d'un périple qui, à l'évidence, s'annonce mouvementé. Mes premières inquiétudes se font alors jour, mais pour l'instant nous retournons à leur village, celui de Ban Sopkoh situé en aval, à la confluence des rivières Nam Koh et Nam Ou, dont nous allons donc un peu plus tard continuer de remonter le cours. Hier il fut convenu que je rémunèrerais mes accompagnateurs en dollars américain, mais j'ai constaté depuis lors qu'il ne m'en restera pas assez pour pouvoir effectuer cette transaction, sans compter que je souhaite absolument conserver une réserve de ces devises en cas de sérieux coup dur ultérieur. Quant aux euros, ils restent pour leur part encore largement méconnus dans ces zones reculées, et donc le plus souvent difficilement acceptés. En ce qui concerne mon piroguier, il les approuve néanmoins sans difficulté. Le tarif préalablement convenu est alors converti en un peu moins de cent euros au total, y étant incluse une partie du coût des trajets d'hier et d'aujourd'hui entre son village et Ban Kalangtoung.
Je l'ai dit, jusque hier encore, moi-même je ne soupçonnais pas que la portion de la rivière que nous projetons de parcourir aujourd'hui était navigable, et surtout pas aussi tardivement en cette saison, celle des pluies étant désormais achevée. Il n'y a donc pourtant plus de doute à ce sujet. D'ailleurs, dès revenu à Ban Sopkoh, je constate que les préparatifs sont déjà bien avancés. Nous embarquons tout un tas de matériels qui ont été réunis sur la berge : deux volumineux sacs de nylon emplis de filets de pêche, un autre chargé d'une quinzaine d'hélices de rechange, deux jerricans d'essence, des cordages et quelques outils, des marmites noires de suie, un sac de nourriture, des machettes, un fusil. L'embarcation est donc la même que celle utilisée hier, si ce n'est les aménagements de renforts et de rehaussement des flancs mentionnés plus haut. Il s'agit d'une pirogue de huit mètres de longueur environ et d'une largeur de moins de quatre-vingts centimètres. Un seul passager y tient donc de front et six personnes au maximum pourraient y prendre place au total, navigateurs inclus et à seule condition de ne pas transporter trop de paquetages. Nous sommes cinq individus à embarquer, le piroguier de cinquante-deux ans, un camarade d'à peu près le même âge, deux jeunes hommes de vingt à vingt-cinq ans environ, puis moi-même. Je suis le seul passager, eux quatre seront navigateurs et ils m'informent qu'ils reviendront tous ici dès le lendemain. Je suis très surpris qu'autant de bras et de forces s'annoncent ainsi nécessaires pour accomplir le trajet. Quatre hommes là où deux suffisaient hier pour me conduire chez les Hmong de Ban Kalangtoung ? Alors, nouvelles inquiétudes...
Moteur lancé, c'est le grand départ. Le piroguier est à l'arrière, se tenant comme toujours à la manœuvre du moteur et du gouvernail. Entre lui et moi sont entassés le matériel embarqué puis mon sac, tout ce bric-à-brac abrité tant bien que mal sous une bâche de nylon. Devant moi se tiennent alignés le camarade puis un des deux jeunes hommes, tous deux armés d'une robuste et lourde rame de bois et enfin, à l'extrémité avant, adoptant parfois la position debout, en équilibre sur la proue, le deuxième garçon est équipé de la solide perche de bambou permettant de sonder les fonds et également d'aider à la marche de la pirogue dans les plus forts courants. Très rapidement, après seulement vingt minutes de navigation, le ton de la journée est donné : au détour d'un méandre, des rapides d'une puissance effarante nous font face. Très grosse inquiétude, notre embarcation me semble tout à coup extrêmement frêle et fragile. Mes compagnons eux-mêmes émettent quelques exclamations de surprise devant cet étourdissant tableau. En effet, si nous chavirons là-dedans, dans cet abîme, il n'y aura peut-être pas danger mortel pour les bons nageurs, mais tout le matériel sera inévitablement emporté. Dans mon sac, j'y ai ce matin soigneusement emballé dans des poches en plastique mes quelques rares objets sensibles, argent et papiers notamment, mais je ne suis désormais plus convaincu que ce fut nécessaire, car quoi qu'il en soit, si le paquetage tombe à l'eau, tout sera irrémédiablement et définitivement perdu.
Nous nous élançons, pleins gaz. Le moteur vrombit et crache une fumée noire et épaisse. Moi et ma frayeur, nous nous cramponnons avec force aux bas-côtés de la pirogue. Le premier jeune garçon manie la perche de bambou à une allure folle afin d'aider à l'avancement, et simultanément sonder continuellement le lit du torrent pour déceler les rochers immergés et les hauts fonds invisibles depuis la surface, puis indiquer au piroguier, par de brefs gestes de tête, les voies à prendre. Pendant ce temps, les deux rameurs s'activent eux aussi tels des forcenés, maniant leurs instruments à des vitesses endiablées. Il faut parfois se faufiler entre deux énormes rochers émergés et ces passages s'avèrent les plus délicats, car les masses d'eau canalisées là opposent des forces démultipliées. Je comprends désormais distinctement la raison du rehaussement et du solide renforcement dont l'embarcation a bénéficié depuis hier. Je commence aussi, uniquement au regard de ces toutes premières difficultés auxquelles nous devons faire face et des sérieuses questions de sécurité qui se présentent déjà, à sincèrement regretter d'avoir initié cette expédition, sans compter que nous n'en sommes qu'au tout début du périple. Plus loin, dans une zone de calme, j'envisage même pendant un instant d'abandonner ce projet, et donc de demander au piroguier de faire demi-tour. Cela s'avèrerait néanmoins délicat, car il a mis en œuvre d'importants préparatifs depuis hier. De plus, je sais pertinemment que si je n'accomplis pas cette traversée jusqu'à son terme, j'en conserverai longtemps un regret amer et une grande frustration.
Après une heure de luttes avec des rapides de moindre ampleur, mais aussi de traversées de plusieurs zones de calme, un sourd mais très puissant grondement se fait entendre. À trois-cents mètres devant nous, l'énorme masse d'eau tombe, dévale trois à quatre mètres de dénivelé sur une distance qu'il est encore difficile d'évaluer, mais qui atteint peut-être environ deux-cents mètres au total. Cris de surprise de mes compagnons, plusieurs minutes de palabres, d'interjections et de contestations hurlées d'un bout à l'autre de l'embarcation leur sont nécessaires. Selon moi, c'est une évidence que personne ne pourrait remonter ce rapide et que donc la fin de notre périple se situe ici, que notre abandon est une certitude. Décision est pourtant prise, sans aucun doute afin d'alléger la pirogue, mais aussi de me protéger, d'accoster et de me déposer sur une vaste plage de rochers. La consigne m'est alors donnée de longer et remonter à pied une portion du torrent, et en prévision d'un éventuel accident, d'emporter, en plus de mon propre sac, la sacoche du piroguier. Pour l'heure, lui et son camarade s'en vont eux aussi à pied opérer une reconnaissance du cours d'eau afin d'évaluer ce qu'il pourrait être envisageable de tenter. De mon côté, je m'éloigne donc et marche sur un à deux kilomètres au total. Inutile de dire qu'il n'y a pas ici la moindre trace d'un sentier ni même d'un passage précédent. Il faut se frayer un accès entre rochers, étendues de vase sableuse, troncs d'arbres échoués, buissons et palétuviers, dont les raides ramifications écorchent la peau. Je saute de rochers en rochers, qui sont ici souvent gigantesques et forment ainsi des promontoires du haut desquels je peux parfois observer la scène qui se déroule plus loin. Celle-ci a lieu à une certaine distance et tout ne m'est alors pas nettement perceptible, qui plus est au milieu de ce chaos aquatique, sans compter que je ne peux pas toujours approcher de suffisamment près le cours d'eau, ici résolument trop tourmenté et fougueux. Le tableau est dantesque et effrayant. Moteur éteint, les quatre hommes halent la pirogue à l'aide d'une corde, se tenant tantôt sur des rochers émergés, tantôt dans l'eau, s'agrippant alors à l'embarcation et luttant comme ils peuvent contre l'impressionnante violence du courant qui les submerge presque. C'est un spectacle effarant, effrayant et archaïque, semblant d'une autre époque. Ils affrontent des remous apocalyptiques, des cataractes d'une force inouïe, des explosions d'eau permanentes, le bruit est assourdissant. Tous quatre, durant près d'une heure, y dépensent une énergie phénoménale à tracter et pousser, centimètre par centimètre, notre embarcation sur deux centaines de mètres environ. Plus loin, le camarade et les deux jeunes hommes sont également déposés sur la berge afin de continuer à alléger l'ensemble. Puis le piroguier a redémarré le moteur, lancé à nouveau à pleine puissance l'embarcation pour tâcher de franchir en force un dernier passage encore particulièrement délicat. Sans conteste, il y eut, tout du long de cette opération, de réels dangers de mort et j'ai cette fois plus que jamais regretté de les avoir tous entraînés là-dedans. Ils m'ont ensuite récupéré plus loin, à une distance de peut-être deux kilomètres en amont.
Ce furent là les passages les plus délicats affrontés durant la journée, les plus impressionnants également, mais surtout les plus inquiétants. Plus tard, plusieurs autres franchissements difficiles se sont encore toutefois présentés et à quatre reprises supplémentaires moi et un rameur avons à nouveau dû être débarqués sur les berges afin, là aussi, de délester l'embarcation. Dans ces passages de violents rapides, il a encore fallu la haler, la tracter à la force des bras, mais le plus souvent, ainsi allégée, les trois navigateurs restants purent passer "en force", le moteur poussé à pleine puissance et la rame et la perche de bambou maniées à des allures frénétiques. Au total, tout du long du parcours, nous aurons cassé pas moins de six hélices.
Habitués aux rudes travaux et efforts physiques quotidiens, cependant indéniablement plus souvent accomplis dans les rays et en forêt que sur les rivières de la région, ces quatre hommes sont pourvus de musculatures particulièrement développées, de muscles saillants exceptionnellement sous chaque effort. Je les admire, car ce sont de véritables prouesses qu'ils réalisent là sous mes yeux.
De temps en temps, nous bénéficions aussi de zones de calme relatif et nous pouvons alors en profiter pour souffler durant quelques instants. En permanence, en chaque endroit, deux frondaisons escarpées et accidentées de verdure nous dominent, de part et d'autre de la rivière, d'une verticalité parfois sensiblement intimidante sinon oppressante. Les arbres les plus gigantesques se situent un peu en retrait, car sur les berges, aucun d'entre eux n'a suffisamment le temps de croître et d'atteindre de telles proportions avant d'être emporté par les puissantes crues annuelles, et ceci même s'ils sont pourtant déjà d'une dimension respectable. Nature riche, dense, variée, intacte, primaire, pas une seule trace d'intervention humaine n'est visible de tout le long du parcours. Pas un seul village, pas même une hutte ou un abri, pas un seul départ de sentier, pas un seul ray sur les pentes alentour, pas une seule empreinte de pas sur les berges boueuses. Cette portion de la rivière ne recueille d'ailleurs aucun affluent majeur qui aurait pu favoriser une implantation humaine en amont, dans les vallées secondaires. Tout ce qui s'offre aux regards ne consiste qu'en arbres gigantesques, fougères arborescentes, bananiers sauvages, bouquets de bambou géants s'élançant en vertigineux panaches, envahissantes lianes et plantes rampantes. À mi-parcours et dans un secteur très restreint, sur pas plus de trois centaines de mètres environ nous découvrons, sur d'étroits îlots de galets, des bosquets de palmiers, semblables à ceux cultivés pour leur huile dans d'autres pays plus méridionaux de la région, mais à la différence que ceux-ci sont nains, hauts de deux à deux mètres cinquante seulement alors que ceux de cultures atteignent bien les quinze ou vingt mètres. C'est la toute première fois que j'aperçois ce genre d'arbre dans le pays, dont la présence ici très localisée est peut-être favorisée par la persistance d'un micro-climat adapté.
Dans ce secteur la rivière Nam Ou ne reçoit donc plus aucun affluent majeur, seuls quelques ruisseaux y confluent. Nous nous arrêtons à deux ou trois reprises aux embouchures de certains d'entre eux. Le piroguier et son camarade en profitent chaque fois pour écoper, inspecter et réparer l'embarcation qui est continuellement soumise, tout du long du parcours et c'est le moins que l'on puisse dire, à de sérieuses contraintes physiques. Pendant ce temps, les deux jeunes hommes et moi partons pêcher dans les ruisseaux. Plusieurs petits poissons, de la taille de belles sardines, sont attrapés à la main, sous les berges, d'autres au filet épervier. Je me baigne dans les trous d'eau que les confluences forment là, de beaux bassins de parfois plus de deux mètres de profondeur. Faute de contenants pour rapporter les poissons à la pirogue, nous nous en remplissons les poches.
Puis nous repartons. Alternativement, des zones de calme plat succèdent à de redoutables rapides. Dans l'un d'eux, en plein effort de lutte contre le courant, dans un chenal particulièrement critique, nous cassons une fois de plus une hélice. L'embarcation dérive alors immédiatement en dévers. Nous en reprenons à peine le contrôle à la force des rames et des perches de bambou, mais nous nous échouons néanmoins inévitablement, un peu violemment même, contre des rochers émergents qui nous retiennent là, notre élan stoppé net au beau milieu de la rivière, des trombes d'eau déferlant de part et d'autre. Il nous faut pourtant obligatoirement pouvoir alléger le bateau si nous voulons réussir à repartir. Deux compagnons et moi devons alors coûte que coûte parvenir à rejoindre les berges. Nous descendons ainsi à tour de rôle dans l'eau, une corde nouée à la taille et retenue par ceux restés dans l'embarcation. Par chance, le niveau de l'eau n'atteint ici que l'abdomen, mais le courant est très violent, il faut laborieusement progresser de rochers en rochers, sur lesquels nous nous faisons parfois littéralement projeter. Frousse d'être emporté.
Dans certaines zones de calme, nous prenons le temps, depuis l'embarcation, d'inspecter les berges ombragées, alternativement sablonneuses, boueuses, recouvertes de galets ou de végétaux en décomposition. Ce faisant, mes bateliers émettent régulièrement des exclamations de surprise à la vue de surfaces de terre ou de vase remuée et autres traces d'animaux sauvages. Félins, phacochères, varans, cerfs, serows et tant d'autres mammifères ou reptiles qui sont passés récemment par là, mais que nous n'avons bien entendu aucune chance d'apercevoir tant notre approche est tonitruante et peu discrète. J'ai d'ailleurs constaté plus tard avec amusement que le fusil que nous avons embarqué ne l'a pas été à l'intention principale du gibier terrestre, ni même de celui à plumes. Il est destiné aux énormes silures et poissons-chats qui montrent parfois leur dos à la surface de l'eau. Nous en avons aperçu deux de toute la journée, des bêtes de plusieurs dizaines de kilos assurément, visions trop furtives toutefois et aucune n'a pu être abattue.
Nous nous arrêtons pour le repas. Cinq bons kilogrammes de riz gluant cuit ont été emportés dans les traditionnels paniers de vannerie de bambou ou empaquetés dans des fragments de feuille de bananier. Nous l'accompagnerons de quelques-uns des poissons précédemment pêchés. Pendant que deux de mes compagnons et moi ramassons un peu de bois et allumons un feu, les deux autres, armés du fusil, s'enfoncent dans la forêt via le creux d'un talweg noyé de végétation et qui déverse ici un petit ruisseau. À peine vingt minutes s'écoulent qu'une détonation retentit, une seule, et voilà peu après nos deux compères qui réapparaissent chargés... d'un jeune cerf Sambar porté sur les épaules de l'un d'eux ! Chasse, pêche, nature et traditions, cette expédition sur la partie la plus sauvage de la rivière Nam Ou s'avère décidément pleine de surprises. Plusieurs grandes feuilles de bananiers sauvages sont immédiatement cueillies puis déposées sur le plus gros rocher du lieu, le plus plat également. La bête est rapidement dépecée là, en quelques minutes seulement et à l'aide d'une simple machette. Nous cuisons à l'eau puis mangeons les parties les plus périssables de l'animal, les abats, les tripes, le foie, le cœur et les poumons. Le bouillon obtenu est brun, opaque, fort et savoureux. Quelques petits tas du traditionnel mélange de sel, piment broyé et glutamate de sodium sont directement déposés sur nos "tables", deux feuilles de bananier jetées sur des rochers. Nous y assaisonnons nos boulettes de riz gluant. Nous nous gavons, exagérément. Nous dévorons également, grillés en brochettes, quelques-uns de nos poissons. Au milieu du repas, un des deux jeunes hommes s'éloigne d'à peine trois ou quatre mètres et récite, en deux minutes seulement et sans aucune concentration, une "prière" tout en déposant sur un rocher adjacent un peu de riz, quelques morceaux de viande et trois gros bâtons d'encens qu'il a sortis d'un sac puis embrasés. Encore un rituel animiste, celui-ci probablement destiné à ne pas fâcher les "esprits de la forêt" après leur avoir ôté ainsi un animal.
Nous repartons, et en souvenir de notre passage en ces lieux, nous abandonnons sur place quelques feuilles de bananiers souillées, un foyer encore fumant et le plus gros rocher du secteur ruisselant de sang déjà coagulé, tel un autel de sacrifice primitif et barbare. Traversée fabuleuse d'une zone résolument sauvage, inhabitée et probablement même très rarement voire jamais parcourue à pied. Seuls deux frondaisons vertes et des oiseaux nous cernent. De tout le trajet, nous n'aurons pas aperçu le moindre indice de présence humaine à plus d'une demi-heure des lieux de départ et d'arrivée. Là, nous rapprochant de ce dernier, le tout premier signe est un petit affluent. Rien de bien remarquable, mais il annonce presque à coup sûr l'existence d'au moins un village en amont. En tout cas, sa simple apparition provoque aussitôt une animation joyeuse parmi mes compagnons. Peu après, le deuxième signe indiquant la fin prochaine du périple est, dans un coude de la rivière, un pêcheur cabotant là, longeant les berges dans sa petite pirogue rudimentaire, un de ces modèles creusés à la hache dans un unique fût de bois. Puis un autre un peu plus loin. Ils se tiennent, s'ils ne font que relever des filets, accroupis, rame en main, sur l'étroit plat-bord de la poupe de leurs fines embarcations, ou debout en équilibre précaire à la même place s'ils pêchent au filet épervier. Nous avons nous-mêmes également, environ deux ou trois heures avant notre arrivée, posé trois filets dans des zones de rivière calme, de longs pièges de trente à quarante mètres de longueur pour à peu près un mètre cinquante de hauteur et aux mailles bien plus larges que celles des modèles éperviers à lancer. Ils resteront ainsi en place toute la nuit et mes compagnons les récupèreront demain sur le chemin du retour. J'aurais beaucoup aimé assister à ces relèves.
Le troisième signe indiquant la fin toute proche de notre périple, ce sont trois femmes Akha aperçues sur un sentier surplombant le cours d'eau. À les observer tous un peu béatement depuis notre embarcation, aucun de nous cinq n'a alors plus pris la peine, dans cette zone calme, de surveiller le fond de la rivière, désormais particulièrement haut. En conséquence de quoi, situation singulièrement cocasse notamment après les impressionnants et nombreux passages houleux franchis et vaincus auparavant, notre coque a raclé le fond de graviers sur lequel nous nous sommes ensuite lamentablement échoué, là, au beau milieu du cours d'eau, qui ne sera rapidement définitivement plus navigable en amont pour une embarcation motorisée. Hilares, nous n'avons alors pas eu d'autre choix que de tous descendre dans l'eau et de pousser notre pirogue vers un dernier étroit couloir latéral encore navigable.
Dès parvenus au village de Ban Nong, modeste hameau composé de pas plus d'une quarantaine de bicoques de bois, je rémunère rapidement mes compagnons avant que trop de regards curieux se présentent, puis nous prenons tous un dernier bain de rivière pour nous laver et nous débarrasser des grains de sable qui se sont logés partout dans nos vêtements. Mais déjà, la nouvelle de l'évènement s'est propagée, un falang, un étranger occidental, est arrivé ici par la rivière. Il faut préciser que, même via la piste adjacente, nous ne devons pas être plus de deux ou trois touristes à simplement passer par ici chaque année, en camion ou en minibus, de plus sans même jamais nous y arrêter et il ne fait aucun doute que je suis le premier à parvenir par la rivière. Alors on vient nous voir et rapidement quatre à cinq dizaines de personnes s'alignent sur la berge, juste au-dessus de nous. Tout le monde a compris d'où nous arrivons, nul besoin de nous interroger à ce sujet puisqu'il n'y a aucun autre lieu habité entre notre point de départ et ce village de Ban Nong. Mes compagnons sont néanmoins questionnés, on veut savoir ce que je fais, pourquoi je suis ici, où j'irai ensuite.
Cette expédition nous aura nécessités au total près de onze heures, et la nuit tombant désormais, nous nous dirigeons tous les cinq vers une maison que le piroguier nous a désignée. Là, à nouveau nous festoyons de viande de cerf et de moult poissons. La totalité des plus grosses pièces de chair rouge a cependant promptement été, dès notre arrivée, vendue à des villageois. Nous buvons bien sûr du lao-lao, de l'alcool de riz et, fatigue aidant, me voilà rapidement ivre. Mes deux plus jeunes compagnons de navigation, qui n'ont pas dû bien souvent venir jusqu'ici de toute leur existence, souhaitent alors résolument s'encanailler. Nous allons donc voir des phou sào, des jeunes filles, en l'espèce les vendeuses de l'échoppe chinoise posée au bord de la piste. Je paye des bières, bien plus chères que le lao-lao local. À huit-mille kips la bouteille d'un demi litre, autant dire qu'ici on n'en boit pas souvent, du moins qu'il ne s'agit pas là d'une boisson accessible à tout le monde au quotidien, loin de là. Bref, nous taquinons un peu les phou sào et nous leur payons des bonbons vietnamiens périmés. Puis retour à la maison, nous nous alignons tous les cinq pour la nuit sur le plancher, qui a simplement été recouvert d'une fine natte. Mes rêves tanguent.
6 heures, petit-déjeuner de cerf et de lao-lao. À nouveau, nous nous gavons immodérément. Puis vient l'heure du départ et des adieux à mes compagnons. Je leur annonce qu'un jour je tâcherai de venir leur remettre le tirage photographique d'un cliché réalisé hier et qui les montre tous les quatre, soulevant le cerf abattu sur fond de rivière Nam Ou. Nous quittons le village de Ban Nong simultanément, eux emportant vers la pirogue leurs sacs de matériels, moi me dirigeant vers une destination pour l'instant opposée, remontant la piste carrossable sur deux ou trois centaines de mètres, mais bifurquant sur le premier sentier que j'aperçois repartir en direction de l'est. Je commence bientôt par à nouveau longer la rivière Nam Ou, la surplombant d'une trentaine de mètres. Parvenu à l'endroit où nous aperçûmes hier les trois femmes Akha, et dont la présence là nous assurait la fin imminente de notre périple, un bruit de moteur me provient de la rivière. Ce ne peut évidemment être que mes quatre forçats de la navigation sur leur chemin du retour, mais je suis trop loin, trop haut pour qu'ils me voient, et de plus ils ne me font pas face. Je lance alors un puissant coup de sifflet et ils me repèrent ainsi instantanément. Je leur adresse un waï d'adieu, mains jointes amenées devant le visage et chacun d'eux lève simultanément une des leurs dans ma direction. Bravo et bonne chance, vos prouesses m'ont époustouflé, vous êtes exceptionnels. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:51 · Modifié le 5 août 2025 à 14:37 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 18 de 193 · Page 1 de 10 · 33 282 affichages · Partager 3 octobre - Ban PakhasouLes femmes Hô
Les ethnies Yao et Hô sont des populations dites "chinoisantes", et j'ai toujours trouvé les chinoisants d'une nature particulièrement attachante, peut-être leur caractère est-il plus tempéré que celui d'autres groupes. Nous nous garderons toutefois d'émettre des généralités trop hâtives à leur sujet, sans compter que, encore aux débuts de la colonisation française en Indochine, des groupes Hô en provenance de la Chine du Sud-Ouest étaient réputés pour opérer d'effroyables razzias, d'incontrôlables raids de piraterie donnant lieu à de véritables exactions dans toute la région du Nord Laos... Parvenu aujourd'hui dans le village Hô de Ban Pakhasou, fait extrêmement rare, j'y ai été chaleureusement accueilli dans une maisonnée alors que s'y trouvaient en ce même instant uniquement des femmes et des enfants, ce qui est généralement improbable, le plus souvent en effet à mon approche ceux-ci se cacheront bien à l'abri sans demander leur reste. Grâce à quelques-unes de mes photographies que je leur présente, un excellent contact est immédiatement établi avec mes hôtes. Ce sont des clichés montrant d'autres femmes Hô, effectués autrefois dans des villages situés bien plus au nord de la province et dans lesquels je les remettrai d'ici quelques jours. Mais il y a émulation, et même compétition puisque les femmes me soutiennent que les vêtements traditionnels visibles sur ces photos sont « bo ngam », c'est-à-dire qu'ils ne sont pas beaux. Elles les dénigrent véritablement. Selon moi, ces tuniques sont pourtant très similaires aux leurs, mais ce seraient plus précisément les motifs des macarons brodés sur les turbans, ainsi que ceux composés sur les ceintures tissées, qui ne seraient pas « ngam ». A contrario, sur une carte postale acquise à Vientiane et qui montre, à travers une vingtaine de vignettes, les costumes traditionnels caractéristiques de quelques ethnies majeures du pays, la coiffe de la femme Hô affichée là serait, pour sa part, très « ngam », une affirmation d'autant plus prononcée qu'elle est appuyée avec le geste du pouce levé.
Ce matin sur le chemin, en provenance du village précédent, celui de Ban Nong, j'avais croisé quatre femmes Hô qui, pour leur part, s'y rendaient. À peine passée leur surprise de m'apercevoir là, il m'a fallu les supplier de se laisser photographier, ensemble toutes les quatre. Elles ont, toutes souriantes, accepté, posant alors dignement au milieu du sentier. Les femmes Hô arborent le costume traditionnel au quotidien, tout au long de la journée et quelles que soient les tâches ou travaux qu'elles ont en cours. Lors de certaines occasions néanmoins, par exemple celle-ci, qui consistait donc à se rendre dans un village de plaine, comme toutes les montagnardes elles soignent plus spécifiquement leur aspect. Ce fut alors quatre blouses bleues ou roses, et autant de turbans et de tabliers noirs, sur un fond de verdure et sous une belle lumière de matinée. Il y a ainsi des jours où je regrette sincèrement de n'être pas mieux équipé en matériels photographiques et surtout de n'être pas plus familier des techniques indispensables pour réussir des images d'une qualité acceptable.
À mon arrivée ici, dans le village de Ban Pakhasou, je ne sollicitais au départ qu'un peu de nourriture, ayant préalablement envisagé de poursuivre dès aujourd'hui ma route jusqu'au hameau suivant, vraisemblablement situé à deux ou trois heures de marche supplémentaire seulement, mais deux ou trois femmes m'invitent à y passer la nuit et à n'en repartir que le lendemain. Elles me servent un repas que je prends seul en cette heure un peu tardive. Riz et poissons bouillis servis en soupe, l'ensemble est froid et exagérément salé.
Ce fut une bonne idée de faire étape ici pour la nuit, car j'ai beaucoup de retard dans mes pages d'écriture, surtout en raison de l'épopée d'hier, la longue journée de navigation, ce périple particulièrement mouvementé en pirogue sur la rivière Nam Ou. Il me semble déjà un peu irréel cet épisode, une impression persistante encore singulièrement aujourd'hui après une nuit chargée de rêves non point désagréables, mais résolument agités, tanguant et vacillant. À Ban Nong, le village dans lequel nous avions accosté, je n'ai informé personne du fait que je repartais immédiatement ce matin à pied en direction des montagnes. À tous ceux qui m'ont interrogé sur mes intentions, je leur ai assuré que j'allais rejoindre, avec le songteaw quotidien qui ne manquerait pas de me dépasser en début d'après-midi, le bourg d'Utay, chef-lieu du dernier district du nord de la province, et que je préférais commencer dès maintenant à marcher dans la même direction. Mes multiples expériences passées dans les villages de plaines et de fonds de vallée m'ont en effet appris à ne pas trop révéler d'informations sur mes projets et d'éviter de favoriser ainsi d'inutiles soupçons à mon égard. Je n'y ai pas non plus, comme à mon habitude, dévoilé à quiconque mes vieilles cartes géographiques et mes croquis. Ce matin, quittant le village de Ban Nong à pied, je me suis donc en réalité rapidement éloigné de la piste, bifurquant vers l'est dès que j'eus atteint un sentier repéré et à l'emplacement scrupuleusement noté autrefois, puis ai rejoint la petite vallée au creux de laquelle coule l'affluent de la Nam Ou aperçu hier vers la fin du périple en pirogue et qui annonçait le tout premier signe d'une présence humaine proche, en amont.
Je passe une bonne partie de la fin d'après-midi à Ban Pakhasou à visiter quelques maisonnées. Dans le village, beaucoup m'observent toujours avec consternation. À l'extérieur, des gamins parmi les plus jeunes, apeurés, fuient alors que je me situe encore sensiblement loin d'eux. D'autres restent tétanisés sur place à ma seule vue et quelques-uns enfin fondent littéralement en larmes. Lors de mes déplacements, on guette aussi la hutte vers laquelle je me dirige et des adultes du voisinage y arrivent alors rapidement à leur tour, peu après moi. Là, on s'assoit sur les tabourets bas, on discute un peu et je consacre régulièrement quelques minutes à un peu de rédaction, ce qui est généralement très commenté par l'entourage, à qui je tâche toujours d'expliquer sans tarder cette démarche, ainsi que celle qui m'a conduit ici. Peut-être parce que la plupart de ces villageois sont illettrés, ma vélocité d'écriture les amuse par ailleurs habituellement beaucoup. Dans plusieurs des huttes que je visite, je peux observer des peaux de cervidés ou d'antilopes, peaux séchées, mais non tannées et alors raides comme du bois. Lorsque ce sera nécessaire, de solides courroies et lanières y seront découpées.
Dans un premier village traversé ce matin, lui aussi d'ethnie Hô et dans lequel, après la rituelle attaque en règle des chiens, je ne me suis arrêté que durant quelques instants, un homme m'a aidé à élaborer une ébauche de carte de la région. Il m'a ainsi notamment assuré qu'il ne se trouvait plus que trois villages dans la direction vers laquelle je m'oriente actuellement, celui de Ban Pakhasou dans lequel je vais passer la nuit, puis deux autres localisés dans un vallon adjacent. Pourtant, maintenant que je suis parvenu à Ban Pakhasou, on m'en annonce déjà quelques-uns supplémentaires. Ceci se produit malheureusement assez régulièrement, les villageois se déplaçant très rarement, voire jamais pour certains d'entre eux, vers des destinations plus ou moins distantes en amont, ils n'ont alors pas toujours une connaissance très précise et suffisamment globale de la géographie environnante, même si elle concerne des lieux parfois, somme toute, pas tant éloignés que cela de chez eux.
Le village de Ban Pakhasou surplombe l'affluent de la rivière Nam Ou dont je parlais plus haut et qui se nomme Ban Nam Phou Tok, c'est-à-dire le village de la cascade de montagne. Les villageois me confirment en effet qu'une chute d'eau de taille conséquente se situe en amont. Environ deux à trois hectares de rizières en terrasse ont pu être aménagés à proximité immédiate du village, le long des berges du cours d'eau, mais celles-ci ne pouvant toutefois suffire pour subvenir à l'ensemble des besoins des villageois, des rizières de pentes sont également cultivées sur les collines environnantes. Je remarque que ces dernières ont déjà été fauchées alors que toutes celles aperçues plus au sud et en rive droite de la rivière Nam Ou, durant les huit précédentes journées passées à sillonner cette région, étaient encore à deux ou trois semaines de l'être. Dans le fond de cette petite vallée comme dans celle de la Nam Ou, que ce fût à Ban Natchang Tay, Ban Sopkoh, Ban Kalangtoung ou encore à Ban Nong, les moustiques sont présents en si grand nombre et se font désormais tellement agressifs et voraces que je me résigne, pour la première fois depuis que je parcours la région, à employer du répulsif à insectes.
Comme il est d'usage chez les Hô ainsi que chez les autres groupes de populations dits "chinoisantes", les huttes sont ici posées directement sur un sol de terre battue et ne sont donc pas, à l'image de celles des groupes taï ou tibéto-birmans, celles des Taï Lü ou des Akha par exemple, élevées sur pilotis. Aucune d'entre elles n'est en revanche bâtie en pisé, comme savent pourtant le faire les Hô, telles celles aperçues et décrites trois ou quatre jours auparavant. Elles sont ici conçues soit en bois, avec des planches grossièrement débitées et clouées sur une ossature, et se font alors relativement robustes, soit en bambou, avec des claies fixées sur une structure de grosses tiges, des troncs peut-on même dire au regard de leur diamètre. Dans les deux cas, elles présentent en conséquence des habitats particulièrement précaires. Les couvertures sont de chaume, ou parfois de simples feuilles de latanier pour les plus modestes de ces abris. C'est dans ce second type de hutte que je loge ce soir, un rectangle de pas beaucoup plus de quarante mètres carrés, non subdivisé et offrant ainsi une unique pièce à vivre qui abrite les foyers de cuisson, les paillasses, le métier à tisser, le pilon à riz et bien sûr l'ensemble du bric-à-brac habituel.
Nombre de femmes, encore à ce jour, tissent artisanalement le coton, sur de très rustiques et rudimentaires métiers à tisser installés à l'intérieur des huttes, parfois à l'extérieur et alors abrités sous les auvents que forment les débordements des toitures. Les fils de coton employés ont été entièrement filés à la main, cela se devinant aisément à leur structure un peu grossière, du moins irrégulière, mais n'ayant encore jamais eu l'occasion d'apercevoir des femmes Hô attelées à cette étape préalable du filage, je ne sais pas quelles techniques elles mettent alors en œuvre. La plupart d'entre elles ne confectionnent néanmoins plus de la sorte que leurs turbans, leurs ceintures et parfois leurs tabliers, les tissus complémentaires nécessaires à la conception du reste des tuniques, blouses et longues jupes, étant d'origine industrielle et chinoise. Parmi les plus vieilles femmes cependant, nombreuses sont celles qui continuent de porter au quotidien une parure traditionnelle entièrement élaborée à partir de coton cultivé et travaillé localement. Turban, blouse, tabliers et pantalon de couleur indigo plus ou moins délavé, les toiles employées se font bien plus épaisses et beaucoup plus résistantes que celles taillées dans les tissus contemporains.
Le turban des femmes Hô est une longue bande de toile de coton pliée et repliée cinq fois dans le sens de la largeur, puis enroulée ainsi autour de la tête. L'ensemble est volumineux, lourd et massif. Ceux des plus jeunes mères sont décorés en périphérie de macarons brodés particulièrement colorés, de fines cupules d'argent et de minuscules grelots façonnés dans le même métal. En guise de couvre-chef les plus jeunes filles, celles non mariées, se contentent pour leur part d'un fichu coloré de fabrication industrielle chinoise obtenu contre pas plus de deux-mille kips à l'échoppe du village de Ban Nong. La blouse, le plus souvent de couleur bleue, mais parfois aussi verte ou rose fuchsia, est confectionnée, comme déjà indiqué plus haut, dans du mauvais tissu chinois acquis sur les marchés de plaine. Cette blouse est ample et enfouie sous la ceinture qui maintient également en place la longue jupe. Sa fermeture est légèrement décalée sur le côté et elle est munie de vastes mais courtes manches qui n'atteignent alors pas les poignets. Les extrémités de ces manches simulent, via deux larges bandeaux brodés successifs et se recouvrant, une superposition de deux blouses, et d'autres délicates broderies ornent le pourtour du col et la bordure de la fermeture. Enfin, la longue jupe descend jusqu'aux pieds, mais reste finalement peu visible, car elle est le plus souvent recouverte d'un large tablier à l'avant et un autre de moitié plus étroit à l'arrière, tombant tous deux également très bas. Cet ensemble est soutenu par une fine et longue ceinture savamment tissée de motifs géométriques délicats et enroulée plusieurs fois autour de la taille. Ce sont ces motifs, ainsi que ceux figurant sur les macarons brodés des turbans, qui identifient les clans d'appartenance ethnique des femmes qui les portent. Sur les quelques photographies effectuées l'an passé et que je dois remettre d'ici quelques semaines dans un village dont l'identité ethnique est "cousine" de celle des Hô, ce sont d'ailleurs ces décorations qui intéressent le plus les femmes, qui attirent leur attention et qui, surtout, déclenchent parmi elles des conversations animées. Un aspect quelque peu surprenant et plus général est le volume des coiffes féminines de quelques-unes des minorités ethniques de la région. Que ce soient celles des Akha Nutchi, comme vues dans les villages traversés il y a une dizaine de jours, ou celles des femmes Hô ici à Ban Pakhasou, il faut noter que ce sont des parures du quotidien et en aucun cas d'apparat. Elles sont donc portées en permanence et il est d'ailleurs très rare de pouvoir contempler une femme allant tête nue puisqu'elles se recoiffent le plus souvent dans l'intimité, loin des regards. Ces femmes accomplissent alors l'ensemble des activités et des tâches qui leur sont dévolues parées de ces attributs passablement encombrants et lourds, que ce soient les travaux domestiques au village, ceux des champs ou en forêt.
À l'image des mauvais tissus mentionnés ci-dessus, la totalité des objets manufacturés qui sont parvenus jusque ces endroits reculés sont eux aussi de provenance chinoise, quelques-uns néanmoins étant d'origine vietnamienne, beaucoup plus rarement thaïlandaise. Tous relèvent d'une qualité plus que médiocre, et même déplorable en vérité. Ils ne pourraient en effet même pas rivaliser avec ceux aux plus bas prix accessibles en Occident, et s'avèrent alors très rapidement hors d'usage, qu'il s'agisse de briquets, de brosses à dents, d'horloges, de piles, de miroirs, de lampes-torches, de cahiers et de stylos, d'ustensiles et de récipients en plastique, de vêtements, etc.
L'ensemble des femmes et des jeunes filles de ce village Hô arborent des boucles d'oreilles en argent aux motifs floraux tous rigoureusement identiques, des feuilles végétales suspendues, avec de fines chaînettes, à une fleur-rosace. Un ou deux grelots du même métal sont par ailleurs utilisés en attaches de fermeture des cols de blouses. Comme la totalité des bijoux féminins caractéristiques de l'ethnie, du groupe ou du clan qui les arbore, ceux-ci ont été réalisés autrefois artisanalement par les forgerons des villages puis, transmis depuis lors de mère en fille, de génération en génération, ils sont aujourd'hui devenus de véritables antiquités, parfois fort recherchées par des collectionneurs japonais ou occidentaux. Cette activité de joaillerie est désormais peu pratiquée dans les villages, les forgerons se contentant dorénavant de la fabrication et de l'entretien des outils coupants nécessaires au défrichage de la forêt et à l'agriculture, mais on peut néanmoins encore de temps en temps les observer, chez les Akha notamment, attelés à ces fins et délicats travaux.
Je réalise quelques photographies au sein de ma famille d'accueil, la mère tissant, un bébé lové dans une hotte en vannerie, une femme broyant des grains de maïs à la meule de pierre, le portrait de deux hommes légèrement dégénérescents physique, une grand-mère portant un bébé sur le dos. Comme souvent toutefois, tellement d'autres clichés pourtant attrayants ne peuvent être effectués, au risque d'effaroucher à coup sûr les personnes concernées. Dans l'après-midi, deux jeunes filles furent d'accord pour réaliser une photographie, vêtues de leurs tuniques d'apparat, et pour cela nous avions convenu d'un rendez-vous trois heures plus tard, entre 17 heures et 17 heures 30 exactement, afin que nous puissions profiter d'une belle lumière rasante et dorée de fin de journée. Elles sont malheureusement arrivées peu après que le soleil ait disparu derrière la montagne, mais pour le reste néanmoins fidèles à leur promesse, elles avaient revêtu leurs plus somptueuses parures, celles que l'on ne porte probablement pas plus d'une ou deux fois l'an, notamment pour les fêtes du Nouvel An Hô.
Les Hô sont tellement prévenants envers ma personne, mais aussi curieux, qu'aujourd'hui, autant par amusement que par réelle envie d'assouvir cette curiosité, je leur dévoile la quasi totalité du contenu de mon sac et de ma petite sacoche de bandoulière. À ce sujet, il faut savoir que, tous les jours, partout où je fais étape, dans chacune des huttes dans desquelles je m'arrête, que ce soit pour la nuit ou pour un seul instant en journée, mon sac y acquière immédiatement une aura particulière, manifestement presque mystérieuse, ce que je conçois parfaitement dans la mesure où les villageois ont beaucoup de mal, comme je l'ai indiqué précédemment, à cerner mes motivations et à entrevoir les raisons de mes visites parmi eux. Je perçois ainsi très fréquemment et avec netteté certaines attentions portées sur ma personne et sur mes gestes, notamment lorsque je me dirige vers mon sac pour l'ouvrir, puis y prélever un des objets quelconques qui me sont nécessaires au quotidien. Bien entendu, je ne dévoilerai cependant jamais le contenu, ni l'emplacement d'ailleurs, des poches "secrètes" desquelles, tous les dix ou douze jours environ, m'isolant alors à ces occasions en forêt, j'extirpe une liasse d'une centaine de billets bancaires. À ce propos, peu après mon arrivée à Vientiane il y a quinze jours, je fus exigeant à la banque en requérant une proportion conséquente de petites coupures en échange de mes euros : « Beaucoup de billets de cinq-mille kips, un peu moins de ceux de dix-mille kips et à peine quelques-uns de vingt-mille kips » ai-je ainsi sollicité puisque, parvenu dans les villages, il serait inconcevable que je requière du change en retour des quelques sommes que je laisse aux villageois en dédommagement d'un repas, d'une nuit ou d'un accompagnement guidé sur un chemin incertain. En contrepartie, ainsi lesté de quelques millions de kips, ce sont cinq très volumineuses liasses de billets que je dois transporter en permanence avec moi.
Fin d'après-midi à semer la zizanie dans le village, à crier aux fillettes se tenant plus loin quelques mots, a priori plus ou moins cocasses, mais toujours systématiquement indéchiffrables pour moi, que les gamins me chuchotent à l'oreille. Ce jeu-là, parmi quelques autres auxquels je m'adonne de temps en temps avec les enfants, est chaque fois assuré d'un fort succès et fait en effet toujours instantanément hurler de rire l'ensemble des villageois qui y assistent. Aux adultes je relate par ailleurs, à l'aide de quelques paroles, mais surtout de beaucoup de mimes, mon épopée navigante des jours précédents sur la rivière Nam Ou. Ils sont admiratifs de l'aventure et les commentaires vont ensuite bon train à ce sujet. Néanmoins, s'enquérant du coût de ce trajet, je leur mens un peu afin de ne pas les heurter avec le chiffre réel et leur annonce que nous fumes quatre passagers à partager ce coût, et non pas moi seul comme ce fut en réalité le cas.
Ce soir dans la hutte, fait très rare pour que l'on m'y admette néanmoins, il ne se trouve à nouveau aucun adulte masculin, sinon moi. Seuls s'y tiennent la grand-mère, la mère et son bébé, ainsi que deux fillettes, dont je ne discerne d'ailleurs pas le degré de parenté qui les lie à mes hôtes, étant avéré qu'elles ne sont les enfants d'aucune des femmes présentes. Le père est absent, parti travailler pour plusieurs jours aux champs les plus éloignés. Malgré cette absence des hommes, les femmes me proposent, avant que débute le repas, de boire du lao-lao. Je m'en sers alors quelques fonds de bols, dans un jerrican terreux de cinq litres qu'elles m'apportent. Pour m'accompagner, symboliquement et par politesse, la jeune mère en absorbe une minuscule gorgée qu'elle se verse dans le bouchon du bidon en plastique.
Très nombreuses sont les variétés de riz que j'observe au fil de mes visites et traversées des villages. Leurs goûts sont toujours différents, leurs textures et consistances aussi, ainsi que leurs teintes, qui vont du blanc écarlate au blanc rosé en passant par d'autres tonalités tantôt jaunâtres, tantôt grisâtres. Fait remarquable à ce sujet, le Laos a fourni autant d'échantillons de variétés de riz à une banque mondiale de préservation des espèces que l' Inde, pays d'une superficie pourtant presque quinze fois supérieure, et près de deux-mille variétés ont été recensées dans ce petit pays. Je soupçonne ce soir les femmes de me servir leur meilleur cru, un excellent riz semi gluant. Grâce à sa texture légèrement collante, il peut indifféremment se manger à la main ou à l'aide de baguettes, dans de petits bols que nous n'avons alors cette fois nul besoin de maintenir accolés aux lèvres pour ne pas risquer de perdre des grains. Du soja, de petites aubergines, qui ont ici la taille de noix, une soupe de végétaux et les incontournables piments pilés et salés accompagnent ce repas.
Étonnamment hardies, les deux fillettes osent m'interroger directement, ce qui est très rare tant j'intimide ou même effraye habituellement les gamins. De mon côté, il arrive parfois, alors que j'adresse à mes interlocuteurs, qu'ils soient hommes ou femmes, jeunes ou plus âgés, une question pourtant a priori anodine, que je ne reçoive pour réponses que de légers sourires forcés. Ceci est alors d'autant plus troublant que je ne soupçonne jamais ce que je provoque là, de l'incompréhension ou de la gêne, peut-être occasionnellement l'évocation d'un sujet tabou.
Après le repas, pour la veillée et comme presque tous les soirs dans chaque nouveau village visité, plusieurs voisins viennent voir l'étranger. Dans la quasi obscurité des huttes, ce sont alors des jeux de lumière mouvants et incessants provoqués par les torches électriques des uns et des autres et par les quelques rares lampes à graisse, en fait de simples mèches trempant dans des flacons de récupération, que les femmes déplacent continuellement en fonction des travaux qu'elles ont en cours, ici ou là, dans tel ou tel recoin des habitats. On m'observe tout particulièrement lorsque j'écris et ce sont alors mes "spectateurs" qui consomment leurs piles étant donné que, à ces occasions, il y a presque toujours une lampe-torche orientée en permanence vers mon cahier. La rivière, située à trois ou quatre-cents mètres en contrebas, est trop éloignée peut-être, ou d'un débit trop faible, car comme cela est pourtant de plus en plus souvent mis en œuvre lorsque la configuration des lieux le permet, on n'y a cette fois pas installé de petite turbine électrique, dans une partie du cours d'eau canalisée par des digues, afin de pouvoir alimenter quelques ampoules lumineuses dans le village.
À partir d'ici, alors que je me situe désormais en rive gauche de la rivière Nam Ou, je ne dispose plus, pour seule source d'informations géographiques, que de cartes russes périmées datant de 1969 et qui n'offrent une précision d'échelle de seulement 1:250 000. Les huit journées précédentes, alors que je me trouvais encore sur l'autre rive de la rivière, j'utilisais le même document, mais l'ayant retravaillé manuellement en France avant mon départ à l'aide de données plus récentes disponibles en ligne, j'avais pu tâcher de l'actualiser. Beaucoup des quelques villages mentionnés sur la carte initiale ont en effet désormais disparu, ou ont transmigré vers l'ouest, c'est-à-dire qu'ils ont été rapprochés de la piste carrossable ou même parfois déplacés dans une autre province, sous les "encouragements" des autorités, afin de les rendre mieux contrôlables par ces dernières. En définitive, cette carte, résolument trop obsolète, m'est de peu de secours, tout au plus me permet-elle, de temps en temps, trop rarement toutefois, d' estimer ma position lorsque je me situe à proximité d'un point géographique caractéristique, un cours d'eau majeur par exemple, mais en aucun cas à me diriger durant mes déplacements. Pour cela, je n'utilise que mon sens de l'orientation, ma boussole, et bien sûr les renseignements obtenus de la part des villageois.
Désormais en route vers le nord-est de la province, je devine que j'y rencontrerai tout d'abord de nouvelles populations Hô, et je m'en réjouis car j'apprécie particulièrement leur contact. Plus loin en revanche, à l'extrême nord, et notamment dans les zones frontalières avec la Chine et le Vietnam, je ne sais pas quels groupes résident et que je rencontrerai. J'y suppose néanmoins, là ou dans le nord-ouest, de l'autre côté de la piste carrossable et où j'aimerais me rendre ensuite, la présence de la très discrète et minoritaire ethnie Sila, à propos de laquelle trop peu d'informations sont accessibles. À ce jour, je dispose encore d'environ vingt-cinq journées avant de devoir entamer le trajet de retour vers la capitale. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:51 · Modifié le 5 août 2025 à 14:36 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 19 de 193 · Page 1 de 10 · 33 279 affichages · Partager 4 octobre - Ban KhioukhanLes marchands de cheveux (1)
Les Hô d'un hameau traversé hier m'avaient affirmé qu'il ne restait plus que deux villages, en amont dans cette direction, avant d'accéder à la vallée suivante. Or il fallait comprendre " deux villages de notre ethnie" puisque j'apprends désormais, parvenu ici à Ban Khioukhan, que le chemin va se dédoubler, l'un se dirigeant au nord et conduisant effectivement à deux villages Hô alors que celui s'avançant vers l'est mène à des territoires Akha.
Bien que distants de seulement deux heures de marche, l'architecture des maisons du village de Ban Khioukhan contraste radicalement avec celles de Ban Pakhasou quitté ce matin. Je me trouve en effet désormais en compagnie de l'ethnie Lolo. Les costumes des uns et des autres semblent pourtant quasiment identiques. Ethnies très proches, "cousines" en quelque sorte, les Lolo et les Hô étaient déjà voisins lorsqu'ils résidaient encore en Chine, avant leur émigration au Nord Laos il y a de cela cent à deux-cents ans environ. Ainsi, les maisons Lolo arborent un style typiquement chinois et sont très comparables par exemple à celles, traditionnelles, que l'on peut observer dans certaines campagnes reculées de la province chinoise toute proche du Yunnan. Relativement élégantes, du moins en comparaison avec les habituelles huttes dont se contentent la plupart des ethnies environnantes, elles sont ici presque toutes construites en planches de bois débitées à la hache et à l'herminette, puis assez soigneusement assemblées. Elles sont mêmes parfois ornées de moulures et quelques touches de peinture colorées égaillent de temps en temps les façades. Enfin, certains sols intérieurs sont "carrelés" de grossières briques appareillées en quinconce et les toitures sont protégées par des tuiles de terre cuite vernissée, seules quelques-unes l'étant par des tôles d'acier ondulées. Deux ou trois d'entre elles disposent même d'un étage agrémenté d'un petit balcon. Contrastant avec ces dernières, certaines demeures sont néanmoins, comme partout ailleurs, d'une conception beaucoup plus rudimentaire, les propriétaires, plus démunis, ayant dû se contenter de bois, de bambou et de chaume pour leur mise en œuvre.
Étant parvenu au village de Ban Khioukhan en milieu de journée, j'ai immédiatement tâché de me faire inviter à déjeuner dans une des maisons, mais seule une grand-mère étant présente à cet instant, elle m'a bien sûr fait comprendre qu'elle ne pouvait pas m'accueillir. Un voisin m'a alors convié, mais le repas fut éprouvant, car il ne m'a été servi que du riz froid accompagné de quelques lambeaux de vieille viande noire boucanée, semblant comme déjà croquée et révélant une odeur résolument pestilentielle de charogne. Même les pousses de bambou, pourtant partout quasiment incontournables à chaque repas, que ce soit celui du matin, celui du milieu de journée ou celui du soir, et sur lesquelles j'aurais pu me rabattre, furent absentes du menu.
Chaque jour, dans chaque village, de quelles qu'ethnies qu'ils soient, des hottes pleines de ces pousses de bambou sont rapportées de la forêt. Ces pousses n'ont rien de commun avec les ridicules rejetons que nous connaissons en Europe, le plus souvent commercialisés en boîtes de conserve d'importation. En effet, de celles que l'on cueille ici, une de ces boîtes ne suffirait même pas, et loin s'en faut, à en contenir une seule, la plupart de ces pousses atteignant couramment la dimension de celle d'une bouteille de vin. Elles sont généralement consommées fraîches, découpées en lanières, puis cuites dans l'eau, pour composer une soupe dont le bouillon sera également dûment absorbé. Elles peuvent aussi être préalablement mises à sécher sur des claies de bambou exposées au soleil après avoir été éventrées, ouvertes, puis aplaties à l'aide d'une machette. À ce stade elles ressemblent alors, visuellement du moins, à des poissons. Une fois sèches et ainsi durcies, elles sont là aussi débitées en lanières puis, après avoir été bouillies et frites dans de la graisse de porc, offrent une consistance alors bien plus dense que celles consommées fraîches, s'apparentant même un tant soit peu à celle de la viande.
Fait relativement surprenant, une femme Akha, seule de son ethnie, et donc isolée ici parmi les Lolo, réside dans le village. Elle est opiomane, son aspect et son attitude ne laissant aucun doute à ce sujet. Elle est originaire des environs de Boun Neua, un bourg-carrefour localisé bien plus au sud, là où le dernier bus m'a déposé il y a maintenant deux semaines, après mes trois journées de transport depuis la capitale Vientiane. Il m'est impossible de connaître le motif de la présence de cette femme en ce lieu, car je ne sais pas formuler une telle demande. Ainsi, parmi les nombreuses photographies que je transporte, elle seule exprime un intérêt, passionné qui plus est, pour les clichés montrant des individus appartenant à son ethnie. Presque fièrement, elle m'y désigne les opiomanes, effectivement aisément reconnaissables.
J'avais décidé de poursuivre le chemin dès cet après-midi, mais ce village se révèle tellement atypique que l'envie me prend finalement d'y résider pour la nuit. Ayant déjeuné en compagnie d'un homme dans une modeste hutte, je souhaite néanmoins pouvoir accéder à une de ces belles demeures traditionnelles décrites plus haut. Cependant, comme le plus souvent en cette saison, beaucoup d'adultes sont absents du village durant la journée, occupés aux champs à la moisson du riz. Ce n'est ainsi qu'au bout de trois quarts d'heure de vague déambulation que je parviens à me faire inviter par une grand-mère. Elle est la mère d'un nay ban, un des chefs du village, et c'est au sein de cette famille que réside la femme Akha, qui s'avère finalement ne pas être seule, mais en compagnie de son mari. Tous deux sont opiomanes, à des stades de très forte addiction. Ils fument là, sur une paillasse commune jetée à même le sol de terre de la pièce principale, tout à côté du plus petit des foyers de cuisson et c'est sans conteste à cette même place qu'ils passent également leurs nuits. Comme toujours, il n'y a ni tabou ni gêne d'aucune sorte à mon encontre et vis-à-vis de la consommation de la drogue. Ainsi, après que j'aie photographié la grand-mère occupée à ses tâches domestiques près du plus gros foyer, celui supportant l'immense wok servant à la cuisson de la nourriture des cochons, l'homme Akha insiste pour que je les photographie eux aussi, tous deux, en pleine action de fumerie. Je ne comprends pas la raison de leur présence ici, si loin de leur village d'origine et surtout au milieu d'une population appartenant à une autre ethnie, alors même que deux villages Akha, néanmoins d'un groupe différent du leur, se situeraient à seulement deux heures de marche vers l'est, et que les Akha sont eux-mêmes producteurs d'opium.
Durant l'après-midi, je poursuis mes déambulations dans le village et vers ses abords immédiats. Sur cette rive gauche de la Nam Ou, l'ambiance et l'atmosphère se font cette fois résolument de plus en plus "chinoisantes". Déjà, dans un des précédents villages récemment traversés, lorsque j'eus demandé à un homme si j'allais de nouveau rencontrer des Hô, ici dans ce village de Ban Khioukhan, il m'avait répondu que non, que ce seraient des « khun tchin », c'est-à-dire des gens chinois. Ce sont donc les Lolo et il y aurait encore des Akha vers l'est. Jusqu'alors pourtant, tellement peu d'informations étant disponibles au sujet de la région, j'étais persuadé qu'il ne se trouvait plus aucun village Akha dans les environs, ici, si loin au nord de la province. Ce sera donc en direction de ces villages Akha que l'on m'annonce que je repartirai demain matin, même si ma crainte est qu'ensuite, au-delà de ceux-ci, cette zone particulièrement reculée se fasse cette fois trop peu, voire plus du tout, habitée.
Plusieurs des vieilles femmes du village acceptent aisément que je les photographie, le plus souvent dans leurs "cuisines", c'est-à-dire près des grossiers foyers de cuisson disposés au sol ou à proximité des fours en terre, parfois devant leurs huttes, par exemple lorsqu'elles nourrissent leurs cochons, des cheptels de jamais plus de deux à six ou sept bêtes au total. Beaucoup parmi elles fument le tabac, dans de fines pipes ouvragées en argent ou dans d'autres modèles, alors bien plus sommaires, faits de terre pour les fourneaux et de simples étroites tiges de bambou pour les tuyaux ou conduits. Lorsque ces pipes ne sont pas utilisées, elles sont élégamment coincées dans un des multiples replis que forment les volumineux turbans enroulés autour des têtes féminines.
Un marchand de cheveux chinois est ce soir dans le village. C'est la troisième fois que je rencontre un homme de cette "corporation" dans les montagnes du Nord Laos. Cinq ans plus tôt, dans la province de Luang Nam Tha, j'avais même accompagné l'un d'entre eux pendant plusieurs jours, alors qu'il effectuait une longue campagne de collecte. Étonnante épopée, comme semblant plongée dans une autre époque, ensemble nous avions ainsi sillonné, durant neuf journées, une vaste zone de la région localisée au nord-ouest de Muang Sing, territoire qui se situait alors encore très en retrait des axes de circulation majeurs. Un marchand de cheveux est un homme qui parcourt, toujours seul et à pied, les villages montagnards avec son barda sur le dos. À l'intérieur de celui-ci se trouvent deux choses capitales : un sac contenant les cheveux récoltés et un autre rempli de bibelots à deux sous sans aucune valeur et de mauvaises fabrications chinoises. Dès l'arrivée dans un village, il en sillonne quelques allées en criant un message annonçant sa présence puis, s'installant sur une aire dégagée, généralement juste devant une hutte, il y étale, sur un bout de bâche de nylon déposé au sol, ses "trésors" : épingles à nourrice, aiguilles à coudre et fils de couleur, coupe-ongles, ballons de baudruche, petits peignes et miroirs, bijoux de toc, pendentifs en plastique imitant le jade, et encore d'autres accessoires ou gadgets. Les femmes arrivent alors avec, dissimulée dans le creux des mains, une ou quelques mèches de cheveux amassées en une petite boule de jamais plus grosse taille que celle d'un œuf de poule. Ces mèches ont été conservées depuis une retouche antérieure de leurs chevelures, lors d'une précédente coupe des pointes, et au lieu d'être jetées, ont été vaguement rangées quelque part, généralement coincées entre deux planches d'une paroi ou sous une toiture de chaume, en attendant le passage du prochain marchand de cheveux. Une petite poignée de mèches à peine plus grosse que le volume d'un œuf équivaut par exemple, au choix, à un ballon de baudruche, à quelques mètres de fil à coudre de couleur ou encore à une épingle à nourrice.
La finalité de ce "métier" reste jusqu'à ce jour pour moi un mystère intégral, une énigme irrésolue. Je n'ai en effet aucune idée de ce que deviennent, une fois rapportés en Chine, les cheveux récoltés, s'ils sont revendus, alors à qui, s'ils sont ensuite transformés, bref j'en ignore absolument tout et je ne suis jamais parvenu à me faire expliquer quoi que ce soit à ce sujet. Et puis, autre questionnement majeur, ces marchands ne "commercialisent" jamais en plaine ; là-bas pourtant il leur suffirait d'aller à la rencontre des coiffeurs qui, chaque jour, se débarrassent de bien plus grandes quantités de matériaux capillaires que les misérables petites poignées poussiéreuses qu'eux récoltent ici dans le même temps. Enfin, et surtout, ils se donnent une peine monumentale pour parvenir à leurs fins. Parfois, dans certains villages qui ont nécessité deux ou trois heures de marche et d'efforts pour y accéder depuis le précédent, ce ne sont que quelques grammes de cheveux qu'ils en emporteront au total. Quoi qu'il en soit, l'arrivée d'un marchand de cheveux dans un village constitue chaque fois un évènement. Pour l'occasion, même les opiomanes, d'habitude presque totalement invisibles, apparaissent au grand jour pour venir contempler les trésors. Et bien que ce ne soit résolument pas le but premier du vendeur de cheveux, on peut aussi éventuellement lui acheter, pour deux ou trois sous, une de ses merveilles. Pour ma part, frustré depuis de nombreux jours de ne plus pouvoir assouvir ma culture dépensière et consommatrice, pour deux-mille kips - soit une quinzaine de centimes d'euro - j'ai acquis une petite paire de ciseaux pliants assez efficaces. Si c'est le village dans lequel le marchand passera la nuit, alors il y aura une deuxième "représentation" le lendemain matin très tôt, dès le lever du soleil et juste avant son départ vers une prochaine destination. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:52 · Modifié le 5 août 2025 à 14:36 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 20 de 193 · Page 1 de 10 · 33 275 affichages · Partager 5 octobre - Ban Phoutang MayUne réunion publique
Nous nous levons tôt, dès 5 heures pour les femmes, parfois même bien auparavant. Vers 7 heures mon couple Akha opiomane brûle ses premières pipes, il y en aura plusieurs dizaines d'autres tout au long de la journée et jusque tard le soir. Je ne sais de quelle manière ils se procurent cet opium, car ils sont totalement inactifs, sans compter que ce produit s'avère d'un coût substantiel et que l'homme, simultanément aux pipes, fume une quantité considérable, presque même alarmante, de cigarettes. Tous deux en effet, comme tous les opiomanes en état avancé d'addiction, sont inaptes à la moindre tâche physique, au moindre labeur. La femme s'attelle néanmoins de temps en temps à balayer le sol de terre battue de la maison. Je suppose, en définitive, qu'ils sont entièrement assistés par cette famille Lolo, et que celle-ci leur procure même leur opium.
Autant, le plus souvent, il faudra préalablement quelque temps aux femmes pour s'accoutumer à ma présence et pour oser m'adresser la parole de leur propre initiative, autant celle-ci, la femme Akha, a rapidement essayé de m'entreprendre de plusieurs histoires. Il ne s'agit chaque fois que de quelques phrases, mais auxquelles je ne comprends strictement rien, n'y descellant que de rares mots. Il y est ainsi la plupart du temps question de « villages », de « père et mère », de « manque d'argent ». Les femmes Akha, je l'ai décrit plus haut, adorant en parer leurs extravagantes tuniques et coiffes, je transporte à leur intention quelques pièces de monnaie de peu de valeur et de provenances diverses et qui me permettent, de temps en temps et selon les circonstances, de leur en faire cadeau. Le succès est toujours garanti, il faut simplement que ces pièces soient du même aspect que le métal argent, c'est-à-dire blanches, en nickel, et surtout pas jaunes ou rouges, en laiton ou en cuivre, par exemple celles de centimes de francs ou d'euros. Même si cette femme Akha, pour sa part, ne porte plus le costume traditionnel de son ethnie, deux de mes pièces de cent rupiahs indonésiennes, qu'elle insiste pour obtenir et qui ne présentent en revanche strictement aucun intérêt pour les femmes Hô et Lolo, lui font ainsi extrêmement plaisir.
Un homme est de visite dans notre maisonnée, il est l'un des trois nay ban, un des trois chefs du village. Il ne se tient que quelques instants en notre compagnie puis, au moment du départ, m'invite à le suivre. Nous nous dirigeons vers l'école, fragile baraque de bois et de chaume posée sur un bout de prairie. Une cent-cinquantaine de personnes sont réunies là, à l'extérieur, sur une surface de terre dénudée, formant un cercle autour de trois ou quatre d'entre elles. On semble vouloir y résoudre un sérieux conflit entre deux hommes, peut-être entre leurs familles respectives. Les deux individus s'invectivent très violemment, les échanges hurlés fusent. Ils tentent même parfois d'en venir aux mains. On les sépare, on les calme, mais les cris et les engueulades reprennent de plus belle. Pour ajouter à la confusion, plusieurs personnes de l'assistance, des femmes principalement, prennent parti pour l'un ou pour l'autre. Ce rassemblement n'est pas improvisé, quelques bancs et tables de bois ayant même été disposés là pour l'occasion et quelques hommes, notables probablement, y ont pris place. Le nay ban qui m'a conduit ici prend alors la parole et se met à discourir au milieu de tous, en prenant alternativement à témoin les deux personnages entrés en conflit. Peu après une quinzaine d'enfants, des garçons uniquement, sont militairement alignés face à lui, condamnés ainsi à devoir être plus ou moins attentifs aux propos d'un second discours qui semble leur être cette fois plus spécifiquement destiné. À un instant, l'orateur me désigne, me prenant visiblement en modèle de vertu (sic) et en faisant notamment observer que « falang paï phou dio » (l'étranger va seul). Dans le même temps, deux classes tentent, tant bien que mal, malgré le charivari ambiant, de poursuivre leurs cours à l'intérieur de l'école située juste à côté. Ça entre, ça sort, ça court, ça joue, ça commente, ça rit... Beaucoup de femmes sont venues là avec un de leurs plus jeunes enfants sur le dos, de nombreux hommes avec leurs énormes pipes à eau et des grand-mères avec leurs fidèles pipes traditionnelles qui ne les quittent jamais. Les jeunes filles du village sont ainsi, elles aussi, regroupées ici en nombre. J'essaye d'obtenir leur accord pour les photographier, mais elles minaudent, même si, je le constate aisément, cela démange certaines d'entre elles d'accepter. Malgré le fait qu'elles aient toutes remplacé leurs turbans traditionnels par des fichus de toile industrielle chinoise de couleurs vives, roses le plus souvent, l'ensemble, allié à leurs parures aux tons tout aussi flamboyants, bleu, vert, rose ou violet, reste très élégant. Plusieurs d'entre elles posant, sous cette lumière matinale rasante et dorée, sur les décors de collines verdoyantes qui nous entourent, permettraient de faire une éclatante photographie. J'insiste, je les provoque, je tente de les réunir toutes à l'endroit adéquat, ça pouffe de rire, mais c'est laborieux. Je sais pourtant pertinemment qu'il suffirait qu'une seule d'entre elles fasse le premier pas pour que toutes suivent gaiement. L'assemblée se disloque finalement petit à petit, seuls les hommes continuant à tenir le siège, à alimenter les conversations et les foyers des énormes pipes à eau, achevant peut-être de réconcilier les adversaires, ou de sauver les apparences. Cette tentative, publique et officielle, de résolution d'un conflit inter familial aura ainsi impliqué l'ensemble des villageois.
Départ vers le nord-est, en direction des villages Akha que l'on m'a annoncés. Je veille à maintenir ce cap, c'est-à-dire à me diriger, grosso modo, vers le secteur de convergence des trois frontières, celle du Laos, de la Chine et du Vietnam. Il me faut désormais quitter le vallon de la rivière Nam Phou Tok et regagner les collines. Se présente d'abord, durant à peine deux heures cependant, une très raide montée, abrupte, car presque rectiligne et faisant, comme trop souvent, face à la pente, sans aucun lacet puisque c'est toujours le plus court chemin, le plus direct, qui est recherché dans ces contrées. Un peu plus de quatre heures m'auront été nécessaires au total pour atteindre mon but du jour, mais cette durée aurait dû être moindre, m'étant sensiblement égaré en chemin. Je m'en suis rendu compte, trop tardivement, depuis une hauteur, lorsque j'ai enfin aperçu un village, mais situé très loin derrière moi. Il m'a donc fallu revenir sur mes pas, puis tâcher de deviner, parmi les quelques vagues traces ou passages de bêtes, lequel y mènerait à coup sûr. Après trois erreurs, m'ayant chacune immanquablement conduit au milieu de "nulle part", le plus souvent au fond de combes inextricables et sans issues, là où s'aventurent uniquement les bêtes et les cueilleurs de pousses de bambou, j'ai finalement perçu quelques bruits familiers, parmi ceux toujours impatiemment attendus et attentivement scrutés dans ces occasions, chants de coqs, aboiements de chiens, claquements de machettes ou cris d'enfants.
J'ai pendant longtemps été convaincu qu'il n'existait pas de villages Akha aussi loin dans le nord de la province, en rive gauche de la rivière Nam Ou. Je suis heureux de retrouver cette ethnie, à la fois si farouche et si attachante. Le hameau de Ban Phoutang May présente un aspect relativement surprenant puisque c'est la toute première fois que j'observe un village Akha dont aucune hutte n'est élevée sur pilotis, même partiellement - on peut parler de partiellement, car les villages étant fréquemment implantés à flanc de colline, sur des terrains parfois particulièrement pentus, un seul côté des huttes y prend alors appui tandis que l'autre est élevé sur pilotis, afin de maintenir une horizontalité des planchers intérieurs. On peut ainsi supposer qu'ici, à Ban Phoutang May, les villageois se soient inspirés des modes de construction mis en œuvre par leurs voisins ethniques "chinoisants", les Hô notamment. Le hameau, très modeste, réunit une quinzaine de huttes, certaines bâties en planches de bois, d'autres en claies de bambou et deux ou trois d'entre elles en terre, là aussi à l'image de celles des Hô. Le village domine une vallée dans sa totalité, avantageusement positionné qu'il est en extrémité de son amont. Le panorama est vaste, grandiose, l'on aperçoit même, très loin cependant, le prochain village que j'envisage d'atteindre. Comme tous ceux de la région, il ne représente pour l'heure, vu d'ici, qu'une minuscule tache brune sur un océan de verdure.
Le village de Ban Phoutang May est probablement le village Akha le plus pauvre que je n'ai jamais visité jusqu'alors, après en avoir pourtant désormais parcouru tant de dizaines. Malgré cela, le chef du lieu, immédiatement après avoir accepté ma demande d'hospitalité, est prestement allé s'enquérir, dans une hutte voisine, de deux ou trois-cents grammes de viande de mou pha boucanée, de "cochon de forêt", qu'il a ensuite fait frire, dans trop peu de graisse cependant à mon goût, puis nous a servi, afin d'accompagner dignement quelques verres de lao-lao.
Très modestes colporteurs ambulants, deux Lao Loum, c'est-à-dire des "Lao des plaines", sont de passage ce soir dans le village. Ils arrivent de Utay, le bourg chef-lieu du district situé loin à l'ouest, et apportent cinq ou six kilos de pâtisseries industrielles chinoises périmées et deux ou trois cartouches de cigarettes qu'ils tentent de revendre au détail aux villageois. J'évalue à environ cinq-cents à mille kips le bénéfice qu'ils engrangent par unité revendue, soit entre quatre et huit centimes d'euro, en définitive largement trop peu pour permettre de rentabiliser le long déplacement qui leur a été nécessaire d'accomplir pour parvenir jusqu'ici, en tout cas bien insuffisamment d'argent pour que des Lao Loum s'en contentent. Il doit donc manifestement y avoir une autre raison à leur présence dans les parages et ce petit commerce doit, je le suppose, n'être qu'opportuniste et n'offrir qu'un revenu d'appoint. Le chef du village les invite à se joindre à notre repas. Nous commentons la viande de "cochon de forêt" que nous consommons, et sur le même sujet, mon hôte leur énumère plusieurs des autres gibiers présents dans la région, une liste que je ne distingue pas entièrement, mais qui, incontestablement, impressionne vivement le jeune homme Lao Loum.
En plus des peaux de cervidés et antilopes de forêt, tels les serows, que l'on peut parfois apercevoir devant ou à l'intérieur de certaines huttes, plus ou moins délaissées ou mises là à sécher en attendant une hypothétique utilisation, j'observe également ici plusieurs fourrures de félins. Des toisons jaunâtres ou roussâtres, des pelages bigarrés, tachetés. Un homme en a astucieusement tapissé un de ces tabourets bas en rotin et cannage de bambou qui sont communément confectionnés localement puis employés dans les huttes. | Carnets similaires sur le Laos: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 9 456 visiteurs en ligne depuis une heure! |