Boukhara – jour 5
Ce matin les troupes sont plutôt décimées et ne font guère honneur au petit déjeuner. Pierre et Jean-Marie sont en forme, moi… à moitié mais les autres ont passé une très mauvaise nuit. Malgré tout nous nous préparons à rejoindre la forteresse pour continuer les visites. André surmonte ses douleurs atroces et nous rejoint rapidement.
Pour couronner le tout, le vent s’est levé et tout le sable et la poussière accumulés depuis plusieurs semaines tourbillonnent autour de nous… nous en aurons vite plein le nez et les oreilles, attention aux yeux…Nous refaisons le même chemin qu’hier, mais aucune envie de trainer car ce vent froid s’engouffre dans les ruelles et nous gèle, pourtant le ciel est encore tout bleu et le soleil va vite venir réchauffer tout ça !
La place du Réghistan, au pied des remparts de la forteresse, est comme un lieu abandonné qui ne sert que de passage, quelques parterres de lavatères et de cosmos essaient de l’égayer mais sans succès. Nous entrons les premiers dans la citadelle, dans ce grand corridor de pierres, permettant aussi aux chevaux de pénétrer dans la cour, les cellules des prisonniers sur notre gauche, c’est assez sinistre. La salle du trône est en travaux, le musée est fermé, à part le magasin, véritable caverne d’Ali Baba, qui se trouve dans les anciennes loges de l’Emir, au-dessus du porche, rien ne m’a vraiment touché dans cet endroit. Pourtant, jusqu’en 1920, l’Emir Alim Khan vivait ici et les photos de l’époque témoignent d’une ville interdite qui fit rêver tant d’ occidentaux
Le petit bureau de change juste à l’entrée vient d’ouvrir, profitons-en pour récupérer quelques liasses de soums… nous traversons la place du Réghistan, sur les pas de l’Emir et de sa cour, mais sans musique ni bannières, pour nous diriger vers la mosquée Bolo-Khaouz. Là aussi un vaste bassin mais qui a été réduit de moitié et empêche les 20 colonnes de l’iwan de se réfléter dans son eau… comme à l’époque où l’on appelait cette mosquée celles des 40 colonnes. A coté de la mosquée un charmant minaret, pas bien haut mais élégant.
Une petite mendiante, bien coquine, vient systématiquement se mettre entre mon objectif et le minaret pour que je la prenne en photo, moyennant une petite rétribution… elle est tellement souriante que je le fais avec plaisir et lui montre le résultat sur l’écran du numérique, du coup, elle part vite trouver un autre pigeon… le plus drôle c’est qu’en repassant quelques heures plus tard elle me refait le coup et il a fallu que je lui remontre sa photo pour qu’elle nous laisse tranquille ! tout ça dans la bonne humeur !
On rentre dans la mosquée Bobo Khaouz par l’iwan dont le plafond en bois est magnifiquement peint de ribambelles de fleurs aux couleurs vives, les hauts piliers sculptés qui soutiennent l’ensemble lui donne une finesse particulière. Quant au porche d’entrée il nous surprend aussi par ses couleurs vives rose, vert, jaune… nous qui n’avions vu que du bleu depuis cinq jours !
Est-ce mon état un peu nauséeux, la poussière qui se soulève de partout ou tout simplement le cinquième jour de voyage… mais je sature un peu des commentaires pourtant très intéressants de Nourali, mon esprit s’embrouille aujourd’hui.
Après un passage dans le quartier ouest de la vieille ville, nous arrivons à la source de Job abritée dans une chapelle et ce mélange de religion chrétienne et musulmane est assez fréquent en particulier dans les lieux saints.
De grands travaux à côté où l’on construit le nouveau marché. Puis nous traversons une grande esplanade pour arriver au mausolée Ismail Samani. Auparavant, de nombreux ouvriers nous auront dépassés pour aller manger à leur cantine. Nous sommes un peu surpris de voir aussi de nombreuses femmes, en tenue de travail, qui manifestement travaillent sur le chantier voisin.
Le mausolée Ismail Samani est superbe, unique en son genre car sa seule décoration ce sont les jeux de briques de terre cuite harmonieusement disposées parfois en quinconce, parfois en arrondi, parfois en losange… le tout formant un cube surmonté d’un dôme. La lumière aujourd’hui est trop blanche, en plus il est midi, et nous n’aurons pas la chance de voir les couleurs changeantes des briques aux rayons du soleil.
Nous remontons un grand jardin public, à proximité d’un parc d’attraction dont les manèges ressemblent à ceux de mon enfance. Des canaux d’irrigation permettent à de nombreux arbres et à de beaux parterres de fleurs d’égayer l’endroit. Au bout de ce jardin, deux nouvelles madrasas, les fausses jumelles se font face, Modar-i-khan et Abdullah Khan. C’est là que j’ai le mieux observé les subtilités architecturales des bâtisseurs, aucune ligne droite, on a même l’impression qu’elles peuvent se rejoindre dans le ciel… Les restaurateurs se sont emparés des lieux, dans un angle une très belle salle où le couvert est mis… mais pas pour nous ! nous retournons manger dans la tchaïkhana sous les arbres, face à la citadelle mais là, nous nous réfugions dans la salle, le vent n’est guère tombé même si les températures remontent un peu. Repas léger ce midi : riz et carottes cuites ce qui n’empêche pas les biens-portants de se régaler de belles brochettes !
Le vent, la tourista et la mauvaise nuit nous ont mis ko, nous prenons de bon cœur un temps de repos en rentrant à l’hôtel. En plus, nous avons bien trotté ce matin !
Vers 16 h, Yolande, Pierre et moi nous nous décidons à partir à la recherche d’une poste. Nous avons sacrifié aux traditionnelles cartes postales, reste maintenant à les expédier. Derrière la Khanaga, face à l’hôtel Asia, il y a un grand portail en fer bleu vif que Nourali nous avait indiqué, nous le poussons, pénétrons dans un hall couvert, au fond une autre plaque bleue indique le bureau de poste, franchement, si vous trouvez l’endroit, faites le détour ! derrière un comptoir en formica des plus sommaires, deux dames tamponnent à tour de bras, elles ont trois gilets sur elle malgré un poêle dont la fumée s’échappe par un carreau découpé, c’est l’image même de nos bureaux de poste de campagne en 1955, en moins gai encore !
Au moins, elles, nous vendent les timbres au juste prix (surtaxe dans les hôtels ou les boutiques en ville) et notre courrier arrivera à bon port…
Dans le guide Olizane, la charmante description de l’ensemble Khodja Zaïn ud-Din nous donne envie d’aller à sa recherche, nous n’avons aucun plan précis, rien qu’une vague idée de l’endroit. Nous voilà donc, une nouvelle fois, le nez en l’air, les yeux à l’affût et le sourire heureux de ceux qui vont trouver ! Cette longue rue qui suit le canal derrière la coupole des changeurs nous livre vite quelques surprises : de nombreuses madrasas, des petits caravansérails ont été plus ou moins restaurés (ou en passe de devenir des hôtels), ils ne sont pas encore sur les itinéraires touristiques et pourtant ils le mériteraient. Dans l’un d’entre eux, nous tombons sur l’exposition d’un photographe ouzbek montrant les différents visages de son pays aujourd’hui, quel talent et quelle sensibilité, c’est magnifique !
Nous passons devant un grand ensemble scolaire, très moderne, tout neuf, il semble que le pays mette une bonne partie de son énergie dans l’éducation. Nous avons été surpris dès notre arrivée par l’image que donne l’Ouzbekistan, c’est un pays moderne, dynamique, laïc qui ne cesse de se développer et de s’ouvrir à l’étranger, pas du tout ce à quoi nous nous attendions, je dirais même plus moderne que le Maroc… attention, je ne suis pas dupe non plus du régime totalitaire qui y sévit, mais, comme le disent d’autres voyageurs, les ouzbeks n’ont pas l’air d’en souffrir et c’est peut-être grâce à ce régime qu’ils ont pu plus facilement glisser à l’autonomie. Ce n’est qu’une opinion un peu superficielle, je n’ai pas eu l’occasion d’approfondir le sujet, Nourali étant politiquement correct.
Que l’état soit laïc et qu’ici la pratique de la religion soit libre (exactement comme chez nous) fait que nous n’avons jamais senti le poids de la religion musulmane. Nous étions là-bas au moment du Ramadan et pourtant tous les restaurants ouverts, les Ouzbeks prenant leur repas dans la journée, ils mangent du porc, boivent de l’alcool, les femmes ne sont pas voilées, ont un contact d’égal à égal avec les hommes, l’islam, même quand il est pratiqué est très tolérant.
Là une madrasa abandonnée, encore quelques majoliques ci et là sur le portail, un garagiste et une épicerie ont pris place dans les cellules des étudiants, ici on devine une ancienne mosquée dont l’accès est barré par de lourdes chaines, et nous finissons par tomber, vraiment par hasard sur notre fameux ensemble Kodja Zaïn ud-Din, heureusement qu’une plaque sur le mur extérieur l’indique, et encore, il faut en deviner la traduction ! trop curieuse je pénètre dans l’enceinte, un bel iwan mais en très mauvais état, un bassin dégradé mais surtout la mosquée encore en activité où des gens sont en prière… du coup, je rebrousse chemin, ne voulant pas déranger ! nous rentrons tranquillement en nous dirigeant vers Po-i-Kalon dont nous apercevons le minaret au-dessus de la ruelle.
Une dame et sa fille nous saluent chaleureusement et devant notre empressement à leur répondre, la conversation s’engage ! elle est d’origine iranienne, veuve, parle l’anglais (ce qui permet de mieux communiquer) et très rapidement nous propose de nous rendre chez elle pour boire un thé ! j’avais été prévenue de l’hospitalité des ouzbeks… mais quand ça vous arrive, c’est une bouffée de joie ! il est vrai que nous papotons dans le vent et le froid.
Elle nous amène deux ruelles plus loin, comme partout de hauts murs, un portail en fer et nous voilà dans une cour en terre battue – avec le traditionnel tapchan - entourée des pièces de l’habitation, là la cuisine, là la pièce à vivre. Nous y pénétrons et une douce chaleur nous réconforte. C’est très simple, une grande salle rectangulaire, de la peinture ocre à la chaux sur les murs, un poêle dans un coin, des tapis recouvrent le sol, une télé trône dans un coin, immédiatement d’ailleurs elles l’allument et nous aurons droit au hit parade des titres ouzbeks et russes aussi il me semble.
Nous nous asseyons par terre, une petite nappe est vite étalée et apparaissent des assiettes de fruits secs, des bonbons, des cacahuètes, la tasse de thé vert est bien réconfortante ! nous essayons tant bien que mal de communiquer, la maman (dont j’ai oublié le nom, je m’en veux !) a pas mal voyagé, elle était coiffeuse dans les Emirats arabes et pratique maintenant à Boukhara. Sitora sa fille unique de 17 ans étudie les langues au collège et espère travailler dans le tourisme. Elle vient tout juste de débuter le français, se débrouille un peu en anglais. Nous parlons de nos familles respectives, évidemment mes photos sont restées au B&B.
Soudain, une tornade pénètre dans la pièce, ce n’est que la grand-mère… quelle énergie ! vêtue comme sa fille et petite-fille d’une robe longue chatoyante, d’un foulard coloré qui cache ses cheveux (dont elle nous montrera la longueur plus tard), un sourire magnifique et des plus or – nementés, une belle petite touffe de poils gris au menton, elle fait une entrée fracassante, heureuse de nous voir là et posant tout de suite plein de questions que sa fille nous traduit. Elle est très à l’aise avec Pierre qu’elle interpelle en riant.
Je leur fait remarquer qu’elles sont jolies toutes les trois avec leur maquillage particulier : un long trait noir qui relie les deux sourcils, qu’à cela ne tienne ! la voilà qui prépare du khôl et entreprend de nous maquiller… moi, toujours partante bien que sceptique ! la tête de Pierre et son fou-rire en nous voyant Yolande (elle n’a pu s’y soustraire) et moi, essayer de ressembler à des ouzbèkes nous renseignent sur le résultat ! puis elle nous sort des sacs d’épices diverses qu’elle vend au marché. Nous voilà avec quelques petits cornets habilement fabriqués dans du papier journal.
Il faut repartir, la nuit est presque tombée. Avant il nous faut rincer notre maquillage (avec un seau d'eau dans la cour) sinon nous garderons ce trait un bon bout de temps ! moi qui suis blonde j’en ai vu la trace quelques jours ! Sitora nous accompagne jusqu’au B&B et du coup les autres pourront faire sa connaissance. Le réceptionniste, célibataire, la trouve très mignonne, il a bien raison, et nous le chahuterons un peu sur son «coup de foudre ».
Nous venons de passer un moment magique, un moment comme je les aime en voyage, un moment qui restera précieux dans les souvenirs.
La liberté, c'est un cadeau qu'on se fait à soi-même - (L.Gauthier)
mon blog :
http://lesvoyagesdemamina.blogspot.com/