Zigzagbwe
Traverser le
Zimbabwe d'est en ouest, des Eastern
Highlands aux
Victoria Falls, par le plateau central, à l'écart des villes et des grands axes, n'est pas exactement du tourisme aléatoire comme lorsqu'on décide d'appréhender une ville en prenant première à droite, première à gauche, première à droite et ainsi de suite même si cela y ressemble pour garder le cap comme le ferait le marin tirant des bords serrés.
On passe de tronçons goudronnés à des pistes de sable ou de gravier quand ce n'est pas une voie hybride, spécialité locale -de celles qu'on invente lorsqu'on est démuni- dont la bande centrale est goudronnée sur la largeur d'une voiture et les rives sont en gravier qu'on emprunte lors des rares croisements.
Il n'y a quasiment plus de voitures particulières, on se déplace en taxis collectifs qui, aux arrêts, sont assaillis par autant de vendeuses qu'ils emportent de passagers, toutes avec strictement la même marchandise. On croise des cars plus importants se déplaçant parfois en crabe, châssis faussé, et des charrettes attelées d'ânes.
L'agriculture commerciale a pratiquement disparu, à l'exception de deux fermes à blé proches de lacs permettant l'irrigation, laissant place à l'agriculture de subsistance qui en cette fin de saison sèche lance de multiples feux d'écobuage pour préparer les semis dès que la pluie le permettra.
Les zones peuplées alternent avec des heures qu'on dirait passées dans un parc national.
Là, il y a des magasins dont un
general dealer à l'enseigne de Hope for all ou un hôtel qui eut son heure de gloire arborant encore la signalétique
lounge, reception, dining room mais où on ne vend plus que des bières dont les cadavres jonchent le sol, des villages millénaires et des foules d'enfants.
Un soir nous faisons halte dans un petit parc national déployé autour d'un lac de retenue. A la barrière, un militaire armé considère que nous arrivons bien tard. Nous sommes seuls au bord du lac
of course lorsque qu'arrive un pick-up dont descend le majordome, mitraillette au dos, venu amorcer la pompe à eau du camp et nous souhaiter une bonne nuit.
Au passage d'un pont étroit un attelage d'ânes embarque sa conductrice au galop et fonce vers nous. Au dernier moment ils nous évitent avec brio (je crois bien qu'ils ont brayé un olé). Je suis convaincu que les ânes sont dotés d'une intelligence particulière.
Six femmes en réunion sont assises sur le sable dans une figure inhabituelle. Elles forment une ligne et non le polygone irrégulier de rigueur. C'est le seul moyen de bénéficier de l'ombre procurée par le large tronc d'un arbre dominant.
Un autre soir la nuit tombe sans perspective de camp, encore moins de lodge, ni village où demander asile. Nous nous posons à dix mètres de la piste, nous ne sommes chez personne, nous sommes chez tout le monde. Passent un équipage dans une charrette tirée par quatre ânes au petit galop serré puis trois cyclistes en grande conversation. Pas de feu, pas de bougies, la lune pour plafonnier et les étoiles en guirlandes. Nous nous envoulons de l'angoisse traîtresse qui pointe et la chassons d'un re-verre.
A cinq heures, dans un trou de sable, mon feu de brindilles précède l'embrasement du veld. Lorsque je l'aurai refermé il ne restera pas trace de notre passage en ce lieu mais il en laissera en nous.
Hwange
Notre dernière traversée de
Hwange, le plus grand parc national zimbabwéen, date de début 2013 et quelques détails laissent à penser que les choses s'améliorent doucement : le restaurant de Sinamatella est à nouveau ouvert avec une vue surplombant une vallée pleine d'éléphants et de buffles, le camp de Mandavu Dam a retrouvé un gardien et est à nouveau habitable (les damans qui l'avaient investi se sont repliés sur les rochers) et les affaires des lodges de luxe alentour, au vu des nombreuses voitures de safari collectif, semblent florissantes.
Nous entrons par une porte dérobée près de Kennedy où nous passons les heures chaudes. Trois cent buffles dont de nombreux veaux fourragent autour, tête baissée, l'épaule dégagée comme aiment les toreros.
Le lendemain, au hide (construction permettant l'observation des animaux) de Shumba nous attendons les visiteurs lorsque, simultanément, deux hardes d'éléphants dont une avec plusieurs petits de quelques semaines se présentent de l'autre côté de la mare. On se heurte, on barrit, on se baigne séparément. Un jeune mâle insistant, père putatif ou à venir, s'approche trop des petits et se voit refoulé sans ménagements.
La voiture, moteur au ralenti et orientée vers une ligne de fuite est à quinze pas de l'abreuvoir d'eau claire qui jouxte la mare et à cinquante des éléphants jusqu'au moment où ils décident, d'un seul mouvement rapide, de venir se désaltérer. Une voiture du parc, un ranger au volant qui attend pour intervenir sur l'abreuvoir, est à nos côtés et ne bouge pas. Les éléphants sont tellement préoccupés par leurs enjeux que pas un ne nous signifie de reculer. Nous ne bougeons pas et passons des minutes d'éternité.
Le hide de Deteema où nous passons l'après-midi et la nuit est édifié dans un kraal aux fortifications à demi effondrées. Le point d'eau est une oisellerie, des dizaines d'espèces, parfois avec un seul représentant. Des compagnies de pintades agitées me ramènent aux oignons grelots et aux raisins secs, dans le règne animal je suis un prédateur de la pintade. Quatre crocodiles respectables prennent le soleil mais s'effacent lorsque les éléphants arrivent. Une famille de phacochères file dans les graminées queues dressées, qui m'aime me suive. Au loin, des girafes hésitent.
Il nous reste une pomme, sous le robinet extérieur je prends une douche d'Adam.
Au centre d'un foyer primitif, quelques pierres disposées en cercle, gît une tôle torturée. Est-ce pour éviter le réchauffement de la terre ?
A la nuit tombée, sous une demi-lune, plusieurs hardes d'éléphants convergent d'un pas vif vers le point d'eau situé à trente pas de notre observatoire. Les ablutions font un bruit de cataracte et de plomberie locale puis, d'un pas apaisé chacun repart avec qui il est venu.
Toute la nuit ce sera un défilé de bandes avec quelques bagarres et des barrissements déchirants; à trois reprises les lions se manifesteront.
Dans la lumière de l'aube, trois éléphants roses, trompes dressées comme des sémaphores, arrivent de la nuit des temps.
Nous allons quitter le paradis.
Epilogue infernal
Je n'aurais pas dû croquer la pomme (en l'espèce repasser à
Victoria Falls au prétexte de passer quelques heures à l'hôtel éponyme) mais j'ai un faible pour la vue des terrasses de cet hôtel mythique, un premier plan de pelouses manucurées puis le bush et au fond, enjambant le canyon en aval des chutes, le pont de fer centenaire, ce qui est beaucoup en Afrique, qui relie deux pays.
Au demeurant, observant cette fascination planétaire pour les chutes d'eau les bras m'en tombent. Est-ce en relation avec notre naissance? Cela relève-t-il de l'angoisse de la chute, de l'échec? Sans compter que d'aucuns viennent ici pour un saut à l'élastique du haut d'un pont historique, vital. Les dieux mériteraient de tomber sur la tête.
Des hôtels à cinq cent dollars la nuit aux backpackers dont c'est la plus forte concentration du pays en passant par les campings bondés de camions qui crachent vingt campeurs chacun, il y a beaucoup de monde partout. Des dizaines d'opérateurs proposent toutes sortes d'
activités.Il est tard pour gagner le seul refuge possible que sont les camps au bord du Zambèze dans le Zambezi NP et nous terminons au camping du centre-ville.
Là au moins la clôture est sérieuse, pieux de fer doublés de lignes électriques. Les éléphants -ou bien est-ce des voleurs qu'on se protège?- n'ont qu'à bien se tenir. Une superposition cacophonique de musique boumboum de bars -Bacchus plus fort que Bach- et des spectacles traditionnels donnés dans les lodges voisins
anime la nuit.
Victoria Falls n'est pas au
Zimbabwe et plus vraiment sur terre, elle appartient à une nouvelle constellation de lieux qui, à travers le monde, ont en partage des qualités que je ne souhaite pas... partager.