La frontière
Celle pour entrer au
Zimbabwe n'est pas la plus facile, ni la plus économique à passer pour les voyageurs et s'y ajoute aujourd'hui une panne informatique. Il nous faudra trois heures pour passer d'ouest en est et on patiente en pensant à ceux qui, sous d'autres latitudes, mirent des années à faire le chemin inverse.
Mais cette frontière, et c'est bien plus grave, détermine les destinées suivant le côté où on se trouve, où on naît. On arrive dans un pays deux fois plus petit mais cinq fois plus peuplé que son voisin le
Botswana, dans un pays à fort potentiel agricole mais sous-utilisé quand l'autre n'est que déserts, dans un pays affaibli par ses dirigeants, peuple à genoux, opposants muselés, quand l'autre est une des démocraties exemplaires sur le continent.
Le paysage se joue de ces contingences et ne change pas immédiatement, les mêmes animaux occupent la route (tout à l'heure, au poste frontière, des vaches faisant mine de brouter la poussière tentaient de passer à l'ouest en douce mais les douaniers, armés de bâtons, veillaient). Il y a moins de voitures particulières mais beaucoup plus de taxis collectifs, harcelés par une kyrielle de barrages policiers. C'est aussi le seul pays de la région dont les routes nationales sont à péage.
Tout à l'heure, au bivouac dans un cirque granitique des Matopo Hills, on oubliera un peu.
Bulawayo
Bordant de larges avenues, jacarandas et flamboyants se livrent à un concours floral, c'est à qui fera pâlir les pétales de l'autre. A mesure qu'on s'achemine vers le centre les vastes maisons basses laissent place aux immeubles, les anciens résistant à l'impudence des modernes, on pourrait être à
Perth.
Dans la touffeur des rues de Byo, comme on la surnomme ici, j'ai croisé plusieurs milliers de personnes et quelques centaines de regards, des femmes rondes portant des chapeaux itou aux folles couleurs, une albinos qui détonne, des écoliers en uniforme bleu ciel, sac à dos assorti, une nonne noire, grise et blanche, des vendeuses de perruques et des cireurs de chaussures, des marchandes de tomates montées en pyramides pour un dollar américain et d'oignons par paires pour cinq rands sud- africains, des charrettes débordant de bananes noires, des camions gorgés de fruits et d'autres plombés de ferraille, un cycliste transportant un jardin sur le porte-bagage, vingt vaches beuglant dans une bétaillère ouverte, à dix-sept heures des élégantes quittant les bureaux, prince de Galles ou fourreau noir sur talons hauts et des messieurs, cravate ajustée.
Qu'y a-t-il de commun entre
Bobo-Dioulasso,
Melbourne,
Le Cap,
Marseille et
Bulawayo ? Elles sont les méridionales et les secondes d'une capitale, politique ou économique. Je ne les connais pas assez pour en dire quelque chose de sensé mais je ne serais pas étonné qu'elles aient des choses à se raconter sur leur condition.
Cecil Rhodes
Malgré l'obsession du président Mugabe de réécrire l'Histoire jusque dans les détails, menaçant régulièrement de renvoyer les restes de Rhodes en
Angleterre, on peut encore accéder à sa sépulture au cœur des Matopo Hills. Mais, dans ce pays expert en taxes gigognes (se serait-il attaché les services d'un énarque?), alors qu'on a déjà payé les droits d'entrée dans le pays les plus élevés de la région (avec le
Mozambique) puis qu'on se soit acquitté des droits d'entrée dans le parc national qui l'héberge il faut encore payer pour accéder au monument. L'an passé j'avais refusé et tenté de passer en force mais, à mi-pente, un garde m'avait rattrapé. Cette année je ne discute pas.
Ce qu'on aperçoit d'abord, proche du sommet, c'est un mausolée carré, maçonné en granit, qui contraste avec les croupes érodées alentour -cette obsession de mettre au carré comme on met au pas. Les bas-reliefs en bronze relatent l'épopée d'une trentaine de soldats anglais massacrés en 1895 par les Matebele. Tout au sommet, entourée d'une dizaine de rochers ronds comme des crânes de trois mètres de haut, comme des trophées, une simple plaque de bronze scelle la tombe creusée à même le granit du fondateur de la Rhodésie devenue le
Zimbabwe.
Rhodes lui-même nommait les lieux World View et de fait, s'il se retourne dans sa tombe, il dispose d'une vue à 360°.
Du lichen soufre colonise du rouille, deux aigles se jouent du vent.
Gonarezhou
Le nom de ce parc national oublié au sud-est du
Zimbabwe m'a toujours évoqué les rezzous et le Diable sait que, des coups de main, il n'en a pas manqué dans ce théâtre, parmi tant d'autres, de l'affrontement septentrional est-ouest.
Pendant la guerre de libération puis la guerre civile au
Mozambique les forces en présence se défoulaient sur la faune, on trouvait amusant de tirer sur tout ce qui bouge, y compris à bord d'hélicoptères -quel courage ! Les éléphants s'en souviennent.
Nous arrivons sur les rives de la Runde River pour un light lunch mais c'est du lourd qui nous accueille, une quinzaine d'éléphants dans les roseaux et autant d'hippos dans l'eau. Il souffle un vent à décorner les rhinos qui n'ont pas besoin de ça.
Vers seize heures nous accédons au camp exclusif et non clôturé face aux falaises de grès qui font la réputation du parc. Douze éléphants s'abreuvent à la Runde à cent mètres de nos pénates, nous sommes au vent et objet de toutes les attentions. Je prépare un thé en pensant à Vivienne de Watteville. Comme nous désaltérés, en une lente file, les éléphants nous ferons la politesse de ne pas briser la porcelaine en quittant l'abreuvoir sans passer par le salon.
Il y a dix mille éléphants dans ce parc et, de l'avis des arbres, c'est beaucoup trop. Leur syndicat, emmené par la piétaille estropiée des mopanes, bras et gueules cassés soutenus par les baobabs écorcés vifs, réclame l'appui des hélicoptères contre ces vandales.
A l'inverse, l'entreprenant ministre du tourisme considère qu'il n'y a que trop peu de visiteurs. Au vu du registre des entrées, pendant les trois jours pleins de notre visite, il n'y aura qu'une poignée de voitures dans un parc grand comme le Finistère. Nous n'en verrons aucune.
Duels.
Les camions sont comme dans le film américain, monstrueux, et sur cet axe qui relie
Durban à
Harare puis à la
Zambie il y a plus de camions que de voitures. La route est dans un état que, même lorsque nous ne dépensions pas plus que ce que les recettes permettaient, nous n'aurions pas toléré pour une départementale. Chaque croisement est une roulette russe, chaque dépassement un numéro de funambule.
Au débouché d'une courbe un policier bondit sur la route et m'enjoint de stopper, je roulais à 115km/h. M'enfin m'sieur l'agent, avec un Defender vous n'y pensez pas !? Ma contestation de la vitesse sera peine perdue et comme le tronçon, pourtant en rase campagne, est limité à 60km/h je suis passible du tribunal qui ne tiendra audience que lundi. Nous sommes samedi matin. On m'assure que l'amende ne sera pas inférieure à deux cent dollars. Bien, et où donc siège le tribunal ?
Face à mon flegme le policier prend un air déconfit puis matois et m'explique que, peut-être, si j'avais
hic et nunc deux cent dollars cela m'éviterait d'attendre deux jours. Je vous épargne la discussion qui aboutit à un forfait de cinquante dollars sans reçu (j'ai honte). Voilà ce que c'est lorsque qu'on recrute trop de fonctionnaires (ici, ce sont autant d'opposants en moins) et qu'on peine à les payer.
Après vérification sur les lieux il y a bien un panneau de limitation à soixante, trois kilomètres en amont, au passage d'un pont étroit mais il n'y a nulle part -et nulle part ailleurs- de panneau de fin de limitation. Imparable !
Zimbabrèves
Sur les bermes zimbabwéennes les carcasses des voitures mortes restent plus longtemps que celles des zèbres dans la savane. Les unes comme les autres sont nettoyées à l'os.
Les zimbabwéens sont plus avancés que leurs voisins : beaucoup d'hommes -mais aucune femme- circulent à bicyclette, à contre-sens, face au danger (il est exclu qu'un camion ralentisse pour un cycliste) et il n'est pas rare de les rencontrer au bord des routes tractant une valise à roulettes. Les femmes persistent à les porter sur la tête.
A la télévision, une vingtaine d'hommes et de femmes aux corps pleins mais déliés, en tenue traditionnelle, pièce de peau et colliers de perles, exécutent une chorégraphie complexe, succession d'accroupissements et d'extensions au son de percussions. Comme un pow wow chez leurs cousins amérindiens.
Sur l'A4 la police a installé son poste d'interception non pas sous l'arbre -c'est d'un commun- mais dans le baobab géant au tronc évidé.
Au picnic site, un éléphant mange les feuilles de l'arbre qui le protège. Sortant de la voiture je m'avance et le prie de n'en point prendre ombrage mais s'il pouvait épargner le parasol. Il me signifie d'un battement d'oreilles qu'il est chez lui. Avançant d'un pas, je lui rétorque que moi aussi et qu'il n'a pas le monopole des arbres. Il tourne les talons dans un craquement de branches (aïe, mes os).
A cinq heures, réveil cacophonique : les hippos noctambules regagnent leur matelas d'eau pour la journée. Il est temps de quitter le nôtre.