CHAPITRE 10 : l'hôtel à rats
Après trois jours de cette mémorable croisière, un peu de terre ferme.
Wuhan ne mérite pas vraiment qu'on s'y attarde. Première chose : récupérer un billet de train selon le principe adopté depuis le début : chercher tout de suite comment repartir. C'est vite fait ce coup-ci, pas comme à
Pékin. Départ dès demain soir pour Canton. Deuxième chose : trouver un hôtel pour étrangers et y déposer les sacs. Là ça se complique vu qu'on n'a aucune adresse. Un seul moyen, errer en ville et suivre son instinct.
Pourquoi ne pas demander aux gens me direz-vous ?Deux raisons à cela. La plupart des gens risquent de ne pas comprendre mon chinois, et surtout, je risque de ne pas comprendre leurs explications, s'ils en ont une. La deuxième raison, nous avons pu l'expérimenter, c'est que, si les chinois détestent bien une chose, c'est de perdre la face devant un étranger. Plutôt que de répondre « désolé, je ne sais pas », ils sont capables de t'envoyer n'importe où !
Les hôtels ne manquent pas, encore faut-il trouver le bon. Justement, en voilà un.
L'hôtel interditProblème : il affiche, «chinois et chinois d'outre-mer uniquement». Pratique de savoir lire un peu les idéogrammes.
- Qu'est-ce qu'on fait, on tente le coup ?- Allons-y, on verra bien. Peut-être qu'ils vont nous accepter quand même. On va jouer les innocents.C'est l'après-midi, il fait une chaleur assommante. Le rez de chaussée est désert, pas un bruit dans la bâtisse. Nous montons à l'étage. Même chose, rien, personne. Les chambres sont du genre collectives, des mini dortoirs. Quelques vêtements traînent, mais on voit bien que la plupart des lits sont libres.
- C'est bon, il y a de la place pour nous.Au fond du couloir, sur la droite (je m'en souviens encore), le bureau d'accueil, ou plutôt le «dortoir» d'accueil. Trois employés en plein boulot. Affalés sur leur bureau, la tête dans les bras, ils pioncent bien profond. Hôtel d'état, sans doute, avec ses fonctionnaires à l'oeuvre ! Je revois encore la scène comme si j'y étais.
A peine sommes-nous entrés que l'un d'eux sursaute. Deux yeux effrayés nous fixent. Le type vient de tomber sur deux extra-terrestres. D'un coup de coude, il réveille les deux autres qui badent tout autant en découvrant nos tronches d'occidentaux.
- Bonjour, nous cherchons une chambre pour la nuit. On peut s'installer ici ?Celui qui semble être le chef prend aussitôt la parole :
-
Mei yo (je traduis pas)
-
Yo, yo (je traduis pas).
Si si, il y a des chambres vides, on a vu, il y a de la place !Changement d'argument :
- Vous ne pouvez pas dormir ici, c'est interdit, interdit !Le gars a l'air vraiment paniqué, comme s'il risquait le camp de rééducation en nous gardant ici, ne serait-ce qu'une minute de plus. La négociation est déjà rompue.
- Comment allons-nous faire alors ?-
Gardez vos affaires et partez avec lui, dit-il en désignant le mec qu'on avait réveillé en premier.
Il y a un hôtel pour vous juste à côté.
Pas un mot de plus, et nous voilà partis, galopant derrière notre guide qui avance au pas de charge, pas content qu'on lui ait pourri sa sieste. La balade «juste à côté» a duré une bonne demi-heure. On a dû traverser toute la ville, nos sacs sur le dos, sans savoir où le mec nous conduisait. Finalement, on s'en doutait un peu, il nous dépose à l'entrée d'un hôtel spécial étrangers, aussi miteux que le sien, mais au moins en centre ville.
Celui-là est tenu par du personnel féminin. Ces dames ne roupillent pas mais elles papotent, le nez dans la rue. Une charmante hôtesse nous conduit dans notre suite : une sorte de cave au fond de l'hôtel, qui sert de placard à balais et autres rangements. Le sol est en terre battue, il n'y a même pas de fenêtre ni de ventilateur.
« Ca doit être comme ça au
Tibet », me dis-je. Posons nos affaires et partons faire un tour dans la ville. La nuit commence à tomber, la
Chine va se réveiller.
Impressions urbainesLa ville de
Wuhan n'échappe pas à la règle du théâtre permanent. Plus encore que les autres j'ai l'impression. Ici, on vit et on dort dans la rue. Quelques images me sont restées. Ce sont par exemple ces lits installés à même le trottoir. Les logements sont si petits, insalubres et étouffants, que certains préfèrent dormir dans la rue, et tant qu'à faire, dans leur lit !
C'est aussi ces petits groupes rassemblés sur des bancs autour du poste de la télévision d'état, en train de subir les informations nationales ou d'insipides opéras révolutionnaires. On nous invite à nous asseoir. Les gens sont tout fiers que nous leur tenions compagnie un moment, même si la conversation est difficile à tenir.
C'est aussi la bouffe de rue. Avec une pensée particulière pour la vue et les odeurs de la potée mongole. Un truc infâme, puant et noir comme leur charbon, que nous ne nous sommes même pas risqué à goûter, malgré les invitations pressantes des « restaurateurs ».
On se contente des nouilles et raviolis, ou un restaurant de temps en temps. Justement, nous admirons la dextérité du tisseur de nouilles, qui brode ses spaghettis uniquement avec ses doigts à partir d'un boudin de pâte.
Photo : Jacqueline et Jean-Pierre
L'hôtel à ratsRetour à l'hôtel, nos hôtesses d'accueil sont toujours là, et la piaule encore plus sordide de nuit. Nous avons quelques inquiétudes quant à la qualité de cette nuit sauvage que nous allons devoir affronter.
- Ca doit être plein de bestioles là-dedans, on va mal dormir je sens. Ca ne manque pas, dès les lumières éteintes, des bruits suspects de raclements, de frottements... J'allume la lumière. Les souris sont déjà passées à l'attaque des sacs à dos. Et bientôt, ce sera les rats, et les cafards, c'est sûr. ! Je file à l'accueil me plaindre de la piaule en disant qu'on ne veut pas rester là. Par chance, nos hôtesses d'accueil ne sont pas encore couchées.
Bizarrement, comme à
Xi'an, elles s'exécutent aussitôt. On nous conduit à l'étage, dans une chambre de quatre. Rien à voir avec notre cagibi. La piaule est vaste, correcte, mais sans plus. Il y a même des ventilateurs. Un couple d'allemands y dort à poings fermés.
Notre arrivée les perturbe un peu. Les pauvres se pensaient peinards pour la nuit. C'est raté, mais on n'avait vraiment pas le choix.
Prochain épisode : Canton, à la recherche de xiao Wu