Qui suis-je ? Combien d'annees pesent sur mes epaules voutees ? On m'a souvent pose ces questions que je trouve superfetatoires puisque, en toute modestie, Geob est dans tout ce qu'il ecrit : il suffit de lire entre mes lignes, mais je reconnais qu'il peut arriver que l'on se perde entre mes lignes qui sont de fuite et ma syntaxe qui se tremousse un peu trop au risque de rendre incomprehensible mon message. D'ou ce besoin imperieux de me presenter, comme il est d'usage sur certains forums, de surmonter ma timidite invraisemblable, d'aller au dela des moqueries qui ne manqueront pas de me tomber dessus, de faire fi de tous les "quand dira-t-on". Neanmoins, me considerant comme tres pudique, je me bornerai a vous parler de deux/trois souvenirs, et de mon voisin de palier, qui ont contribue a tracer le chemin exigeant d'une vie vouee aux voyages.
Mon premier souvenir, j'ose a peine l'ecrire tant le poids des annees exacerbe mes arthroses et me glace le sang, ce souvenir, dis-je, remonde au defile de la "victoire" qui marqua la fin provisoire de notre conflit avec nos amis d'outre-Rhin, que certains historiens n'hesitent pas a en faire remonter l'origine a la <guerre de trente ans>, a la politique de Richelieu et de Jean Leclerc du Tremblay - le pere Joseph. Le defile eut lieu en 1919, si ma memoire ne me joue pas des tours, en tous les cas c'est present dans ma memoire a un point que vous ne pouvez imaginer ! J'entends encore la musique militaire, je vois cette foule qui se presse aux abords des Champs Elysees, mon frere et moi nous commencons a avoir peur, nous aimerions retourner chez nous, seulement notre voisin de palier nous tient fermement dans chacune de ses mains, il semble exite, et il est habille tout en noir. Voici les marechaux ! hurlent les gens qui applaudissent a tout rompre, mais cela ne semble pas enthousiasmer notre voisin de palier. Les marechaux Foch et Joffre ouvrent le defile perches sur leurs canassons. Ils passent devant nous, et ca crie, et ca s'egosille, on entend "Vive la
France !", "Vive les allies ", grand moment historique dont mon frere et moi nous ne saisissons pas la portee, quemandant une menthe a l'eau plutot que de faire "hourra !" au milieu de tous ces gens au comble de la joie !
Le defile de la "victoire" dure longtemps, nous n'en pouvons plus, nous avons mal aux mains. Puis, la fin s'annonce, et d'autres cris se font entendre, un autre son qui, la, fait bondir notre voisin de palier :
- Le marechal Petain ! Les enfants, c'est Petain !
En effet, le marechal Petain cloture le defile parce que ses deux collegues n'avaient pas voulu de lui, parait-il.
_ Marechal, nous voila ! hurle notre voisin de palier en nous faisant lever nos mains.
Comme nous etions genes mon frere et moi !
Durant la deuxieme guerre mondiale, nous apprimes le deces de notre voisin de palier. Il trouva la mort en tombant d'un mirador. Ce deces provoqua une satisfaction discrete chez tous les habitants de mon immeuble, enfin pas tous, il fallait rester prudent.
Les annees passerent, et un jour mon frere et moi, traumatise par le defile de 1919, nous decidames de le raconter a nos parents au cours d'un diner ou nous eumes la joie de recevoir le marquis P..., tres gentils avec nous. A la fin de notre recit, notre pere, natif de Neuilly sur Seine, issu d'une grande famille catholique de gauche, nous exprima son sentiment de cette facon, et je ne change rien parce que que je me souviens de chaque mot :
Mes enfants, il est fort regretable que votre mere et moi nous ne fussions pas nes a cette epoque ! Nous nous serions opposes a ce que ce triste individu vous amene voir le defile et applaudir le marechal Petain !