11 août - Tintin chez les bosniens ou chez les bosniaques ?
Depuis le temps que tu suis mes vadrouilles, tu t’es certainement aperçu que je base toute ma théorie routarde sur la devise « on est bien, on reste, on en a marre, on bouge ». Et aujourd’hui, ben on bouge ! C'est l'exception qui confirme la règle car
Hvar sera à coup sûr un de mes coups d’cœur ! Mais bon, dans la vie, au début, on naît, et à la fin, on meurt. Entre les deux, il se passe des trucs. Pour moi, c’est le plus de trucs possibles à faire, le plus de truc possibles à vivre, le plus de trucs possibles à voir ! Donc, il me faut remballer à contrecœur tout notre barda pour aller voir là-bas si j’y suis. Et le là-bas, pour ce coup-ci, ce sera la
Bosnie-Herzégovine ! « Mais quelle idée d’aller en
Bosnie-Herzégovine ??? » T’inquiète, j’ai mis mes meilleurs agents sur le dossier et je peux te dire qu’il y a de quoi faire ! On aura l’occasion de se dégourdir la langue à ce sujet dans mes prochaines bafouilles... Donc, ce soir, dodo à
Mostar ! Et entre les deux, de la route, un bateau, encore de la route, on mange et on visite
Pocitelj, de la route, on va se baigner dans les
chutes de Kravica, encore de la route et on arrive enfin à
Mostar. Voilà, la journée est terminée. A demain ! De toute façon, demain est une autre aventure...
« Ben tu t’es pas foulé ! C’est tout pour aujourd’hui ? » Mais non, pas d’panique, j’en ai encore sous l’coude ! Je vais bien évidemment tout te raconter en détail comme si tu y étais ! Tout, tout, tout, vous saurez tout sur aujourd’hui ! Le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur, oui je vous dirai tout... C’est parti, je m’en vais te conter cette nouvelle journée de ce pas nonchalant... Très nonchalant... Ben quoi, c’est les vacances et en plus, j’y vais à reculons. Et oui, rappelle-toi, j’en étais au moment où nous allions quitter notre esquisse de paradis, notre hébergement six étoiles, notre camping à l’ancienne... J’en profite d’ailleurs pour faire l’apogée de ce système de camping comme on n’en voit malheureusement plus par chez nous : « Entrez et trouvez-vous une ‘tiote place ! » En
France, tout est délimité, millimétré, réservé, mobil-homé,... Ici, pas un mobil-home, pas d’aquagym dans la piscine, pas d’élection miss beauf camping,... Non, que des campeurs, des durs, des vrais de vrai ! Et des campeurs qui osent se parler, en plus. Si si, j’te promets ! Bref, il est l’heurre de pertir... Snif snif... Exuse-moi pur les futes de frape, mai écrirr avec des lames dan les yeux, cest pas focile. En pluc, le clavié, il et tout mouillé et mes ptti doihts à moé, ben i glissebt desus... Allez, on arrête de chialer, ce s’ra bien aussi là où on va ! Un dernier p’tit tour dans le port de Sucuraj en attendant notre ferry, et c’en est fini de
Hvar... A présent, même si c’est au passé qu’il faille composer, le site n’était pas imparfait, c’était plus que parfait... Ce n’est qu’un au revoir, mon île, ce n’est qu’un au revoir !
Désormais, devant nous, cent vingt kilomètres de route et une nouvelle frontière à enjamber. Et elle ne se laisse pas enjamber si facilement que ça, celle-là, car primo, un gros accident nous fait faire un détour qui nous envoie à perpette la galette, et deuxio, on a une queue d’une heure avant de pouvoir passer la douane... Mais que fait la police ?!? Ben justement, elle contrôle l’assurance de chaque véhicule qui veut entrer en
Bosnie. Si ce pays est ta destination pour ton prochain congé annuel, vérifie donc que tu es bien assuré pour la
Bosnie. Oui, c’est écrit là, sur ta petite carte verte... Et si ce n’est pas le cas, ben tu trouveras porte close en arrivant et ce sera retour à l’envoyeur ! Autre astuce à savoir aussi ici, il est obligatoire d’allumer ses feux de croisement, même en plein jour. Tu vois, si tu penses que je t’oublie, oublie ce que tu penses, car tous ces tuyaux, c’est pour toi et c’est cadeau ! Note-les dans un coin de ta p’tite tête, ça pourra t’éviter des problèmes avec les autorités locales... A bon entendeur...
Bon, nouvelle frontière, nouvelle langue, nouvelle monnaie, nouvelle gastronomie, nouvelle religion...
Bienvenue en Босна и Херцеговина ! Ah oui, comme tu viens de le voir, j’avais oublié de te dire aussi « nouvel alphabet » ! Ici, tout est écrit en cyrillique ! On va s’marrer ! Et les paysage, alors ? Ben en fait, je m’attendais à trouver un pays ressemblant à la
Croatie, avec quelques minarets pointant par-ci par-là... Autant te mettre au parfum de suite, la
Bosnie est à la
Croatie, ce que le Prince de Bel-Air est au prince William. Rien à voir ! On change d’époque, on change de continent. De planète, même... Disons que ça ressemble à la campagne française des années soixante... On est dans la petite maison dans la prairie version bosnienne ! Et paf ! Là, je viens de répondre sans faire exprès à la question que je t’ai posée dans le titre. C’est le moment ou jamais d’enrichir ta maigre culture générale ! Donc sache que les habitants de la
Bosnie sont les bosniens. « Alors pourquoi tout le monde dit tout le temps bosniaques ? » En fait, le bosniaque est un musulman des Balkans. Un bosniaque peut donc être bosniens mais un bosnien n’est pas forcément un bosniaque. Il a tout compris l’monsieur ? Non ? Pas grave, relis mes trois ou quatre phrases précédentes jusqu’à ce que tu percutes moi, je continue, tu me rattraperas au prochain bouchon...
Bon, avec tout ça, il est déjà midi moins le quart quand nous arrivons à
Pocitelj. Midi moins le quart, c’est l’heure du Ricard. Allez, il est l’heure d’empêcher les ingrédients locaux d'entrevoir la date de péremption ! L'italienne, la mexicaine, la grecque, la jordanienne, l’indienne, la russe, l’antillaise, l’américaine,... Mes papilles ont déjà bien bourlingué. Et bien maintenant, c’est au tour de la cuisine bosnienne d’en prendre pour son matricule ! A
Pocitelj, nous nous installons au restaurant
Pocitelj, nom très original au demeurant, et commençons par ouvrir la carte... « Alors là, j’me tâte... Entre prendre un bon цыплёнок, succomber devant un merveilleux люля-кебаб ou me lâcher sur un succulent попробуйте поискать, j’avoue que mon cœur balance... Allez, plouf plouf, pique nique douille, c’est toi l’andouille... Mais comme le roi et la reine ne le veulent pas, ça ne sera pas toi au bout de trois. Un, deux, trois !... Non, attends, je vais demander conseil au serveur... S’il vous plait, monsieur le gentil serveur bosnien, parlez-vous anglais ?
- Of course... Brian is in the kitchen. The dog is in the garden. Bob is...
- Ok ok, j’ai compris !... Que nous conseillez-vous comme spécialité locale ?
- Fokd oiedrgo oijfojoij foijf piojoijg
- ???? Il n’a pas dit qu’il parlait anglais, lui ???... Bon, ok, allons-y pour quatre parts du machin chose que vous venez de dire ! »
Au final, le Fokd oiedrgo oijfojoij foijf piojoijg était très goûtu, je te le conseille vivement ! Bon, j’imagine que tu te demandes toujours ce qu’on vient faire en
Bosnie... That is the question que tu te poses, non ? Et bien, c’est un peu pour ça !... Là, lève un peu la tête ! Au dessus du restaurant, sur la colline... Ben oui, là, s’étend le village médiéval de
Pocitelj. Des murailles, des petites rues, un château... et ce qui fait tout bizarre, des mosquées qu’on s’attend à voir n’importe où, sauf ici ! Le village est très beau, et comble du comble, nous sommes seuls au monde !!! Va un peu faire un tour à Saint Paul de Vence en plein mois d’août, tu m’en diras des nouvelles... Les filles investissent les lieux, Anna s’approprie le château qu’elle rebaptise « château de la princesse Anna », Sasha qui ne veut plus monter la grimpette peut tranquillement faire part de son mécontentement sans que ça ne dérange ni les pékins du coin,... ni nous... Bref, nous sommes seuls, nous sommes en famille, nous sommes bien, nous sommes en
Bosnie !
Etape suivante, les chutes d’eau de
Kravica. Comme dirait un certain Jacques Chirac, c’est beau mais c’est loin ! Et ce n’est pas tout droit pour s’y rendre... Déjà, sur la carte, le détour à consentir ne me paraissait pas énorme, mais sur le terrain, c’est vraiment au fond du fond de la
Bosnie. Ensuite, les panneaux sont une fois sur deux en cyrillique, et l’autre fois, ben... y’a pas d’panneau. Je cherche, je recherche... J’ai l’impression de chasser l’dahu... Et pourtant... Sur place, un immense parking est en cours de finalisation. Et il est plein comme moi le jour de mon enterrement de vie de garçon ! Je pense par contre que nous sommes les seuls fromages qui puent sur place. Comment je l’sais ? Ben une Mercedes au milieu d’un champ de vieilles Lada, ça se voit comme un dog allemand au milieu des chiwawas ! Le site en lui-même vaut le coup d’œil sauf que c’est visiblement la destination du week-end de tous les bosniens, même si on est jeudi ! Chaque centimètre carré de plage, de bout de pelouse, de chute d’eau est squatté par une famille... Donc on se trempe les arpions, on s’humidifie la glotte, on immortalise le moment et retour à notre carriole pour la dernière portion de route de la journée.
Une fois sur place, pas la peine de se creuser la tête pour savoir dans quel camping on va dormir à
Mostar, il n’y en a qu’un : Le Mali Wimbledon, ça ne s’invente pas... Pas du tout la même carte postale que notre emplacement à
Hvar mais l’ambiance a l’air familiale. On se choisit un emplacement selon les critères draconiens de Sandrine, on installe notre campement pour la cinquante huitième fois, quand soudain... C'est ma prièèèèère, je viens vers toi, c'est ma prièèèère, je suivrai ta loi,... Bon, merci Mike, mais ce n’est pas vraiment ma prière, c’est celle du muezzin qui lance son appel jusqu’à notre camping, dans ce paysage de montagne. Situation vraiment insolite... qui n’échappe pas à Anna qui se lance dans sa série quotidienne de questions existentielles : « Et papa, pourquoi le monsieur il chante dans son micro ? Et papa, pourquoi il appelle les gens pour la prière ? Et papa, c’est qui ce Allah ? Et papa, pourquoi il y a plusieurs dieux ? Et papa, pourquoi il y en a qui font la guerre pour défendre leur dieu ?... » En parlant de guerre, nous passons après ça un long moment à parler avec la patronne du camping qui parle un bon français. Français scolaire, mais largement meilleur que mon bosnien ! Et vu qu’en
Croatie, le nombre d'amitié s'est compté sur les doigts d'un manchot, j’en profite pour entretenir la conversation et aborder justement la guerre qui a sévi dans la région il y a à peine vingt ans. Elle nous apprend qu’elle et sa famille ont vécu pendant trois ans dans la cave de leur maison, sans eau, sans électricité, sans chauffage, sans pouvoir lire mes carnets ! Donc toi, profite-en bien pendant que tu peux encore le faire, veinard !... Elle a perdu son beau-père dans le conflit et passait ses journées à écouter les bombes tomber tout au long de la journée à
Mostar situé à quelques encablures d’ici... Bref, ce n’était pas la fête tous les jours. Mais la phrase qui m’a le plus marquée, c’est lorsqu’elle a avoué qu’elle n’en voulait pas le moins du monde aux croates de lapins qui les ont pilonnés, que c’était la vie et que ça devait simplement arriver... Un personnage cette Madeba, comme on aimerait en rencontrer plus souvent...
Et bien voilà, tu sais tout, tout, tout sur cette journée qu’on termine une petite Sarajevsko à la main, tout en regardant les étoiles et en pensant au programme de demain... De toute façon, demain est une autre aventure...