L'année dernière, je suis retourné en
Birmanie pour la deuxième fois, seul. Je visitais la paya Sule à
Yangon quand je fus abordé par un moine (comme cela arrive souvent) qui commençait à m'entretenir en anglais. J'étais un peu fatigué, je n'avais pas envie de converser en anglais et j'ai donc répondu "No hablo ingles" pour m'en débarrasser. Le moine s'éloigna mais une minute après, un autre moine arriva et m'interpella en espagnol. Il m'expliqua qu'il tentait d'apprendre cette langue avec des cassettes audio et qu'il recherchait des personnes pour pratiquer un peu. J'avais déjà envoyé son collègue sur les roses, je n'allais pas récidiver. Donc, poliment, je discutais avec lui en espagnol sur les raisons qui l'avait poussé à devenir moine, sur la vie dans un monastère, sur la situation politique en
Birmanie, etc.
Je le trouvais assez critique sur le régime, ce qui n'est pas courant là-bas, les gens se méfiant des oreilles indiscrètes, notamment dans les lieux publics. Je lui expliquais mon itinéraire de visite en disant que je partais dès le lendemain matin pour Mandalay. Il me répondit que c'était dommage de ne consacrer qu'une seule journée à la visite de
Yangon et, de fil en aiguille, me persuada de rester une journée supplémentaire et qu'il pouvait me servir de guide bénévole. Je restais sceptique sur l'aspect bénévole mais je compris plus tard qu'il est très mal vu, pour un moine, de proposer d'emblée un service payant, cela étant contraire à l'esprit boudhiste.
Il était 17h et il devait rentrer. Il me demanda si d'aventure j'étais intéressé par la visite de son monastère qui se situait dans le quartier de Thaketa, à l'ouest de la ville. Je n'avais rien de particulier à faire et nous primes donc un taxi.
Il me précisa qu'il était de bon ton d'offrir quelque chose au supérieur du monastère, donc j'achetais un kilo de pommes, ce qui est un luxe en
Birmanie.
Je fus stupéfais en arrivant au monastère. Ce n'était pas une bâtisse en dur comme souvent là-bas, mais quelques cabanes au bord de la rivière avec, effectivement, un temple en cours de construction. L'accueil fut très bon. Je restais une petite heure à discuter avec les moines, notamment avec Surananda puisque tel était le nom de ce moine hispanophone et lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, devant la paya Sule. Je logeais à Okinawa Guest-House, à deux pas de là.
Donc, le lendemain matin, mon Surananda était là. Je pensais qu'il allait me faire visiter les centres d'intérêt habituels mais il m'expliqua que si j'en étais d'accord, il allait me faire visiter la ville à sa façon. Pourquoi pas?
Le circuit débuta par la visite du grand marché (zei) de Thirimingala où peu de touristes-voyageurs s'aventurent. C'est en fait le plus grand marché alimentaire de la ville. Notre passage ne manquait pas d'étonner les marchands, il était sans doute rare de voir un touriste accompagné d'un moine visiter ce marché. Nous fûmes invités moults fois à prendre le thé. Par l'intermédiaire de Surananda, les gens me demandaient d'où je venais, ce que je faisais en
France, si j'avais une famille (ah non, t'es pas marié, t'as pas d'enfants, c'est bizarre ça?), les lieux que j'allais visiter ensuite. Donc, la visite dura deux bonnes heures.
Après, Surananda me demanda si j'étais intéressé par la visite du temple de Me La Mu, située dans le nord de la ville. Pourquoi pas?
Mais, comme tout bon moine boudhiste, il faut se restaurer avant midi et non après. Donc, arrêt dans un resto local. On mange assis sur des petits tabourets (oh le dos!), autour d'une table basse. Soupe à volonté, riz, poulet en sauce, tout cela pour 1200 kyats pour deux (1 euro). Là aussi, notre équipe suscitait la curiosité et les gens ne manquaient pas d'interroger mon accompagnateur (c'est qui celui-là? qui c'est ce Français qui vient manger le riz de nos Birmans?). Après le déjeuner, direction le nord de la ville, en prenant le train. Le train là-bas, dans les quartiers éloignés, c'est un peu le service public. On ne prend pas de tickets, y'en a pas, donc c'est gratuit. On attend sur le quai qu'un train veuille bien passer, personne ne connaît l'heure, y'a pas d'horaires réguliers. Ce ne sont pas des voitures à proprement parler mais des wagons de marchandises. Nous sommes descendus un peu plus loin, et là, j'ai découvert vraiment la pauvreté des quartiers nord de la ville, les quartiers que pas un touriste ne visite. Cela m'a rappelé
Haïti et
Port-au-Prince. Baraques en tôles, ruisseaux servant d'égoûts, décharges sauvages un peu partout, routes défoncées. Là, on prend conscience du dénuement des gens. En s'approchant du temple de Me La Mu, un peu avant, nous avons vu un attroupement, une femme qui pleurait, son bébé dans les bras. J'ai demandé à Surananda ce qui se passait et il m'a expliqué que la femme demandait de l'aide d'urgence pour emmener son bébé à l'hôpital car il était gravement malade et son état empirait d'heure en heure. Elle sollicitait ses voisins pour l'aider financièrement à payer le taxi et, là, j'ai été submergé par l'émotion. J'ai pris conscience de sa détresse. Les gens lui donnaient quelques kyats. J'ai fouillé dans ma poche et lui ai donné les 5000 kyats qui lui manquaient.
C'est dans ces moments-là qu'on prend conscience des difficultés dans lesquelles les Birmans se débattent au quotidien.
On a continué notre périple en visitant cette fameuse pagode de Me La Mu qui, entre parenthèses, ne casse pas des briques même si le site, au bord de la rivière, ne manque pas de charme.
Tout cela pour vous dire que cette journée à
Yangon a été un moment d'émotion très fort. Ce n'était pas le parcours classique mais j'en ai appris plus en une seule journée sur la vie des Birmans que pendant tout le reste de mon périple.
A la fin de mon voyage, je suis retourné à
Yangon et n'ai pas manqué d'aller saluer Surananda à son monastère. De retour en
France, je lui ai envoyé quelques revues et cassettes audio en espagnol. Les péripéties de cet envoi postal mériteraient, à eux seuls, une bonne cinquantaine de lignes. Le colis est arrivé quatre mois après la date d'expédition, c'est dire la célérité de la poste birmane.
Je suis retourné au printemps pour la troisième fois là-bas...