Neuf heures.
Le matin est déjà bien levé dans cette petite cour parisienne au nord de la capitale. J’emporte mon sac, mon casse-croûte, mon livre et je m’apprête à me rendre au travail. Je franchis la porte et allume une dernière cigarette avant d’en être privée pendant plusieurs heures. J’aperçois la gardienne du bâtiment qui balaie sa cour garnie de plantes, une cigarette au bec.
« Bonejourrr, vous allez au trrravail ? » me demande-t-elle de son accent serbe qu’elle n’a heureusement pas encore réussi à perdre depuis vingt années de résidence en
France.
La porte automatique bippe le son de l’ouverture, je pénètre dans la rue déjà pleine d’activités et j’emprunte la rue Myrha... L’Orient qui regorge de librairies musulmanes, de couturiers africains et de bâtiments qui s’effritent lentement, rasés par des bulldozers tandis que les femmes flânent avec leurs bambins qui n’ont pas encore pris le chemin de l’école. Des femmes qui marchent dans la douceur pluvieuse de la matinée, coiffées, maquillées et majestueuses comme des Reines de Saba et lentement... Trèèèèès lentement... Allez, je traverse pour me rendre sur l’autre trottoir encore dénudé de présence humaine... J’imagine à chaque fois que je passe dans cette rue, la langueur du continent africain où c’est shanti shanti.
Faut pas être pressé...
Bonne raison de marcher sur le trottoir opposé car j’évite la boutique qui vend des poules vivantes d’où l’odeur nauséabonde et pestilentielle me retourne violemment dès le réveil. Un homme à la peau d’ébène passe la tête à travers la porte d’un des nombreux cafés et m’interpelle avec un grand sourire carnassier immaculé : « Ca va chélie ? ».
La vue du Sacré Cœur s’estompe peu à peu alors que je me rapproche du petit marché de Château Rouge pour prendre le métro. Je passe devant des stands de légumes aux couleurs qui attirent le regard bien que je reste concentrée sur le sol pour voir s’il n’y a pas de reste de peau de maïs dont tout le monde semble friand. Surtout en ce moment, les mamas africaines attendent devant la bouche de métro, leur cabas collé à leur jupe longue et s’évertuent à crier : « Maïs, maïs, maïs !!!!! »
Plus faim. Je prépare ma carte orange à l’avance en descendant les escaliers. L’heure tourne et les minutes résonnent dangereusement ; est-ce l’ambiance d’ici qui me fait traîner si paresseusement au point de toujours me dépêcher pour ne pas arriver en retard au travail ? Cependant, difficile les premières fois de conserver sa patience lorsque je vois la foule défiler avec nonchalance près du guichet, bloquant ainsi le passage des machines destinés à bouffer les tickets. Qui dire des femmes qui discutent juste devant, en rigolant spontanément sans pudeur et d’autres qui cherchent tranquillement leur ticket dans leur sac ?
Se bousculer à cette station est monnaie courante. Dépasser sans vergogne fait parti du paysage journalier, sans chichi et sans outrance ; alors je me glisse entre deux bavardes et me dirige dans le tunnel de « l’ennui parisien ». Parfois, des jeunes hommes aux traits persans vendent toute sorte de bricole, fausses lunettes de soleil Gucci passant par des ceintures aux marques inconnues... Le train arrive et je m’installe à une place, si possible en dehors des va-et-vient parce qu’une fois que l’on s’arrête à la station de la Gare du Nord, c’est le marché de Château Rouge concentré dans un wagon, version plus excentrée de l’Afrique.
Au retour, pressée entre quatre personnes, je descends à la Gare du Nord. Je remets tranquillement mon livre dans mon sac et prends la sortie du Faubourg Saint Denis.
Il est bientôt 19h30.
L’odeur d’encens au bois de santal embaume le quartier indien... La concentration humaine y est plus dense, la musique indienne plus importante et sonore ; les gens ne crient pas mais le bruit est présent. Le dépaysement ne me quitte pas, shanti shanti est de rigueur et parce que j’ai eu un si grand coup de cœur pour l’
Inde, je ne peux m’empêcher de revenir à la maison avec des petits snacks pour les déguster en entrée. Sombres de peau et riches en couleur, les Indiens ne perdent pas leurs habitudes à parler devant les boutiques, les femmes en sari choisissent consciencieusement les mangues les plus juteux et ça traîne en longueur... Je longe la grande rue et me dit que j’aurais dû prendre un vélib’... Fait beau en ce moment mais la circulation est toujours aussi folle, je ne suis pas encore très téméraire.
Bah, j’ai fini de travailler... Je peux bien me laisser aller...