12 au 17 Août 2007 : Les derniers jours - Karakol, Svetov Dolina (vallée des fleurs), Bishkek.
Il fait encore nuit quand les ronflements de la femme hongroise me réveillent. Enervé, ne pouvant me rendormir, je me lève dès que le jour se lève. Il pleut beaucoup. Je sors sans savoir trop où aller. Je ne connais même pas exactement l'heure. Je décide finalement de me diriger vers le mémorial Przewalski. Je trouve un très vieux bus. Il est occupé exclusivement par des vieilles russes semblant vraiment misérables emmitouflé dans des gilets de laine rose ou bleu pâle.
Je me fais déposer au carrefour. Tout le monde ici connaît le mémorial. L'explorateur russe Przewalski a sillonné toute l'
Asie centrale avant d'être enterré ici, à
Karakol. Je me trouve donc devant la grille de grand parc, sous une pluie battante. Des chiens qui aboient lorsque je secoue la grille. Un jeune kirghize vient m'ouvrir. Il m'accompagne dans le petit musée qui regroupe des objets personnels de l'aventurier. Il y a aussi des cartes et des animaux naturalisés, dont le cheval auquel Przewalski a donné son nom. Dans une vitrine, je découvre une lettre de la société française des explorateurs.
Je passe quelques instants sur la tombe, éclipsé par le grand monument qui la jouxte. Sur la pierre grise sont posés des roses et des pièces. Tout est très fleuri. C'est sans doute joli sous le soleil. En contrebas du mémorial se trouve une multitude de grues rouillées et de docks en ruine. Cette zone était réservée dans le passé à la recherche sur les torpilles.
Je rentre en stop à
Karakol. Dans le marché couvert il n'y a que deux stands : ils vendent de la nourriture Dungan. Les Dungans sont des chinois musulmans réfugiés au
Kirghizistan depuis la fin du 19ème siècle.
Je goutte leurs pâtes baignant dans un bouillons épicé et froid. J'accompagne cela de beignets de pommes de terre. J'en reprends plusieurs fois avant de demander l'heure. Il n'est que huit heures et je suis en vadrouille depuis au moins deux heures.
De retour à l'hôtel, je pars avec deux voyageuses hollandaises au célèbre marché aux animaux de
Karakol. On y trouve des moutons, des vaches et des chevaux. Certains sont de vrais commerçants. Mais la plupart des vendeurs sont là avec un veau au bout d'une corde. Des femmes russes maquillées et habillées de manière voyante sont là, les talons dans la boue. Sur le chemin du retour, je vois de très nombreux dépôt où l'on vend et achète des consignes de bouteilles en verre. Pour beaucoup, ramasser les bouteilles est le seul moyen de subsistance.
Je visite une mosquée Dungan. C'est une pagode bleue qui ressemble fort aux temples bouddhistes. Un chance de pouvoir la visiter. Les soviétiques ont rasés la plupart des lieux de cultes. Je rentre dans l'église orthodoxe juste après la messe. Elle a été restauré à la chute de l'URSS. Elle a servi d'entrepôt puis de boîte de nuit. Des femmes de tous âges courent à petits pas vers le jeune pope. Une longue barbe, l'air arrogant et suffisant, il bénit ces femmes courbées en deux pour lui baiser une chevalière. En conversation avec un homme, il ne s'interrompt pas lorsqu'il donne sa bénédiction. Il ne tourne même pas la tête, ne jette aucun regard. C'est détestable.
Je traverse un quartier de HLM. L'herbe a envahi la route de béton. Tout à coup, deux chevaux déboulent à un croisement. Des vaches broutent entre les barres d'immeubles. Je commence à apprécier cette ville où l'esprit des nomades, leurs animaux et leur mode de vie se mélangent à la structure urbaine. Cela donne des scènes décalées.
Dans l'après midi nous partons vers la vallée des fleurs. Nous montons entre des falaises rouges, à travers une forêt de sapins. Plus nous montons, et plus la rivière devient un torrent. Nous passons de nombreux ponts. La voiture peine à monter et le chauffeur tente naturellement de nous lâcher bien avant notre destination.
On arrive dans un paysage très alpins. Otez-y juste les autoroutes et les grands complexes hôteliers en bétons! Dans une large vallée, nous recherchons une yourte qui voudra bien nous héberger. C'est un lieu de vacance prisé des kirghizes. Certains sont venu là en tracteur depuis les villages. Les nombreuses yourtes accueillent aussi les touristes kazakhs qui viennent faire une visite éclaire aux cascades au dessus du campement.
Le lendemain matin, nous partons vers ces cascades. Nous croisons un couple de jeune kirghizes en voyage de noce. A notre descente, c'est un immense groupe de touristes kazakhs. Les hommes exhibent leurs muscles tandis que les femmes exposent tout ce qu'elles peuvent de richesse : lunettes, bijoux, sac et vêtements de grandes marques. Des vrais sapins de Noël. Je les imagine escalader la montagne dans ces accoutrements. Une heure plus tard certaines redescendent pieds nus, les talons aiguilles dans la main.
Dans l'après-midi, René et Franck, un français de
Rennes, décident de redescendre vers
Karakol. Je préfère rester seul encore une nuit. Je me promène, je fais une sieste dans un champs qui offre une vue sur un glacier et sur des pics à plus de 5000 mètres. Des hélicoptères passent dans le ciel.
La nuit, je regarde le ciel. En quelques minutes, je vois passer une vingtaine d'étoiles filantes. Je vois aussi des satellites qui se déplacent et clignotent régulièrement. Je comprends le terme de voie
lactée : une large traînée blanche traverse le ciel sans lune. Je n'ai jamais vu tant de lumières en levant la tête. C'est vertigineux. Je rentre et passe une dernière nuit dans une yourte un peu trop grande pour moi tout seul.
Tout s'accélère en ces derniers jours de voyage. Comme à la fin d'un film où le dénouement à lieu pendant les dernières minutes.
Après une dernière nuit à
Karakol, je pars vers
Bishkek. La côte nord du lac Issyk-Kul est défigurée par des stations balnéaires.
Je retrouve un grande ville et profite de quelques bons restaurants. Tout est illuminé à l'occasion du sommet asiatique. Poutine, le président chinois et leurs homologues centre-asiatiques nous regardent depuis les innombrables banderoles qui traversent les avenues.
Je visite le musée historique de l'état, ex-musée Lénine. Après quelques expositions archéologiques et la présentation des cadeaux faits au jeune pays indépendant, on arrive au troisième étage : un sanctuaire dédié à Lénine et à la révolution. Un vrai cours de propagande avec des grandes statues de bronze, des fresques de travailleurs etc... De l'art réaliste soviétiques. On a l'impression que le temps s'est arrêté. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir tous ces objets. La presse internationale est aussi de la partie. Gros titre en première page de l'Humanité : Lénine est mort. Le bâtiment ressemble à ceux que j'ai vu à
Minsk six semaines plus tôt. D'une capitale soviétique à l'autre, la même architecture, la boucle est bouclée!
Il ne me reste que quelques heures avant de quitter le pays. le retour se fera en douceur grâce à dix jours passés en
Turquie. Assis à une terrasse, René interpelle deux touristes rencontrés deux mois plus tôt au
Kazakhstan. Ils sont français. Laure est alsacienne et vient d'un village à quelques kilomètres du mien. Nous fréquentons les mêmes lieux et nous sommes sans aucun doute déjà croisés. Nous avons plusieurs connaissances communes. Le monde est petit, vraiment petit.
Dans la voiture qui roule vers l'aéroport, le gérant de la Guest House me fait part de son bonheur d'accueillir des touristes. Il a ouvert il y a seulement quelques mois, et déjà, il est presque complet tous les soirs!
On est arrêté à un contrôle de police. Le chauffeur discute, marchande, puis il glisse un billet au policier. Un quart de ce que je paie pour la course. En partant, il me regarde en hochant les épaules.
Du temps passé à l'aéroport, il ne me reste aucune image. J'étais déjà plongé dans mes souvenirs. Le voyage se vit trois fois : pendant la préparation, au cours du voyage et aussi après le retour. Je repense aux paysages, aux rencontres. Des expériences sont peut-être idéalisées, d'autres disparaissent avant de refaire surface. On construit mentalement un déroulement cohérent, fini. Une oeuvre d'art dont la forme se confondrait avec les espaces traversés et l'esthétique serait la manière de voyager. Chaque voyage constitue une vie en soi.
au marché aux animaux de Karakol la tombe de N. Przewalski
mosquée Dungan de Karakol
campement de yourtes dans la vallée des fleurs
Cube soviétique : le musée historique de Bishkek