Jour 7 - Escale à Gênes
Au lever, je fais une légère moue. Le ciel est bas et le temps est à la pluie. Monsieur Glacerine plaisante sur cette météo « bien de chez nous » ; il peut enfin justifier le parapluie qui encombre sa valise depuis plusieurs jours !
Comme à notre habitude, nous profitons que la foule se presse au débarquement pour aller prendre notre petit déjeuner calmement (plus léger que pour les autres escales : nous savons que nous serons rentrés pour déjeuner), avant de descendre du bateau vers 10 heures.
Bouh ! Qu’il fait froid ! La pluie traverse nos vêtements, et le vent retourne le parapluie de Monsieur Glacerine. À mon tour de plaisanter sur son arme dérisoire, mon bonnet est quasiment plus efficace.
En sortant du terminal, nous traversons le rond-point pour longer la rue sur la droite. Au niveau de l’église, nous bifurquons ensuite à gauche pour rejoindre la gare ferroviaire (nous ne sommes pas rancuniers !). Ce sera notre point de départ.
Sur le parvis de la gare se trouve une statue de Christophe Colomb, natif de
Gênes. Nous empruntons la via Balbi.
La via Balbi fait partie des Strade Nuove (rues neuves), au même titre que la Via Garibaldi. C’est au 16ème siècle, période de grande splendeur de la ville, que commencèrent les travaux de construction des Strade Nuove, destinées à devenir les « quartier aisés » de la ville. C’est ici que se trouvaient les résidences des plus importantes familles de l’aristocratie de l’époque, la nouvelle classe du gouvernement. Chaque grande famille aristocratique se devait de posséder sa place, ses palais et son église.
Les élégants palais, qui représentaient la richesse de
Gênes aux yeux du monde, étaient inscrits dans des registres spécifiques (les rolli). À
Gênes, chaque grande famille aristocratique devait se soumettre à l’obligation d’héberger les invités d’honneur de la ville. Les registres (ou rolli) contenaient une liste des palais classés selon différents critères de qualité, un peu comme aujourd’hui pour l’attribution des étoiles pour les hôtels.
Les invités d’honneur de la ville étaient reçus uniquement dans les palais figurant dans les rolli ; pour savoir dans quel palais l’invité serait reçu (en fonction de sa classe), un tirage au sort avait lieu entre les palais de la catégorie concernée.
De mon point de vue, la Via Balbi n’est pas la plus jolie des Strade Nuove. Mais nous avons prévu de nous arrêter au N°10 : au
Palazzo Reale, un des « Palazzi dei Rolli » (Palais des Rolli).
Derrière une façade un peu terne côté rue se dissimule une cour intérieure en terrasse aux murs joliment colorés, avec une vue... impitoyablement obstruée par la plaie ouverte de la voie rapide qui surplombe le port. Pas sûre que de tels choix d’urbanisme auraient été autorisés en
France. Mais la cour intérieure, qui est en accès libre, mérite vraiment un détour.
Pour visiter le palais, nous entrons dans le petit hall vitré situé sous le porche. Il faut monter un grand escalier sur plusieurs étages, dans un silence tel que nous sommes persuadés de trouver porte close à l’arrivée.
Au dernier étage, une porte vitrée fermée semble nous donner raison. Par acquis de conscience, je grimpe tout de même la dernière volée de marches. Derrière la porte, j’aperçois quelques employés discuter derrière un comptoir... Finalement c’est ouvert, mais à ce compte-là ils ne doivent pas avoir beaucoup de clients...
La visite coûte 4 euros par personne, obligatoirement guidée. La guide qui nous accompagne dans chaque pièce ne parle que quelques mots de français, mais cela suffit pour enthousiasmer Monsieur Glacerine. En effet depuis le début de la croisière, en escales ou sur le bateau, c’est moi qui joue les interprètes. Il est ravi de pouvoir enfin discuter en direct.
À ce sujet, ne comptez pas soutenir de vraies discussions en français avec les employés du bateau. En dehors de la réception, rares sont les employés à manier notre langue. Par la force des choses on est obligés de communiquer en anglais. Un anglais certes très imprécis, laborieux et imagé (en ce qui me concerne !), mais largement suffisant pour comprendre et être compris.
Si on a besoin d’un renseignement précis, il y a toujours la possibilité de s’adresser à la réception (même s'il faut reconnaître que le français n’est pas leur point fort). On reste quand-même dans un cadre où on est pris en charge, c’est rassurant... Et en même temps ça oblige à se lancer. Sans craindre le ridicule car finalement, les employés ont à peu près le même niveau que nous, et on souffre tous des mêmes défauts de prononciation... Ça met tout le monde sur un pied d’égalité. Et la magie de la chose, c’est que ça fonctionne. Nous avons toujours réussi à nous faire comprendre.
En général sur ce coup-là, Monsieur Glacerine a tendance à se mettre en retrait, en me faisant confiance pour me laisser me dépatouiller. Mais en fin de croisière, même lui commençait à s’y mettre, en posant des questions, en prenant les devants, sans avoir peur de chercher ses mots ou de procéder par dessins et par gestes. La croisière est vraiment un excellent exercice de déblocage linguistique.
A bord, le seul moment où nous avons été absolument largués, c’est quand nous avons essayé d’entamer une conversation avec un américain assis à un bar près de nous. Il parlait vite avec un accent certainement impeccable, mais totalement incompréhensible pour nous, et lui ne comprenait rien à ce qu’on lui baragouinait...
Moralité : peut-être ne sommes-nous pas encore prêts pour une croisière sur une compagnie américaine. Mais les compagnies italiennes conviennent parfaitement à nos très maigres compétences en anglais.
Au final, sur les escales, nous avons tout aussi naturellement pris l’habitude de nous adresser en anglais aux commerçants et aux passants. Nos appréhensions initiales étaient totalement infondées : les espagnols et les italiens sont comme nous, ils parlent anglais aussi mal que nous, ils n’ont pas plus de vocabulaire que nous, c’est à dire deux ou trois mots, mais comme on utilise les mêmes... On arrive à se comprendre. Nous avons toujours un plan de la ville dans le sac (utile pour montrer les noms, qu’on ne prononce pas de la même façon), et de quoi écrire pour le cas où il faudrait en passer par des dessins. Ça se passe toujours très bien. Je ne parle évidemment pas de notre retour à
Rome, une situation de crise heureusement exceptionnelle. Le reste du temps (situation normale), nous n’avons jamais souffert de la barrière de la langue.
La guide du Palazzo De Reale parlant un français limité, son rôle consiste surtout à nous suivre de salles en salles. Si on en croit les panneaux, ici les photos ne sont pas autorisées. Mais comme nous n'utilisons pas le flash (pour éviter d'abîmer les tableaux et les tentures), notre guide nous laissera prendre des photos à notre guide.
Je ne peux m’empêcher de comparer le
Palazzo Reale de
Gênes au
Palazzo Reale de
Naples, que nous avons visité en juin. Celui-ci est beaucoup plus petit que son homologue napolitain (si vous allez à
Naples il faut ABSOLUMENT visiter cette merveille). Ici les salles sont tout de même très belles. La galerie des glaces est majestueuse, et la salle du trône fait délicieusement jouer mon imagination. Je vois aisément le Roi en séance publique, les bals, les discussions feutrées dans les antichambres... Dans une chambre, un autel pour la prière. Sur le côté de l’autel, une fenêtre dans la cloison, peut-être pour la confession... ou pour toute autre raison... J’imagine immédiatement des conversations discrètes et secrètes dans une attitude innocente de prière...

Ravi de pouvoir discuter en direct avec notre guide italienne (même si objectivement, la conversation est compliquée et assez laborieuse

), Monsieur Glacerine pose beaucoup de questions. Nous écoutons la guide nous expliquer dans un français très hésitant l’histoire des palais des Rolli. Elle nous explique que la monarchie correspond à une période un peu douloureuse pour
Gênes, profondément attachée à son indépendance et à son régime démocratique.
En ressortant nous continuons jusqu’à la Basilica Santissima Annunziata del Vastato, un des plus beaux exemples de l’architecture baroque de
Gênes. L’intérieur, bien que partiellement endommagé par les bombardements de la 2ème guerre mondiale, est très ouvragé et empli de dorures.
Quand nous entrons, la basilique est toute illuminée, soulignant les volumes et les dorures. Puis la lumière s’éteint brusquement... Je pense alors que l’église va être fermée au public. Puis j’entends un bruit caractéristique de monnaie. Un homme vient de glisser une pièce de 1 euro dans un tronc à l’entrée... Que la lumière soit... Ce n’est qu’à ce moment que je comprends ce que veulent dire les indications en italien : ce n’est pas seulement un appel aux dons, ça sert aussi d'interrupteur !
Nous continuons sur la Via Paolo Emilio Bansa en direction de l’impressionnant tunnel souterrain. Il pleut maintenant à torrents. Nous tentons de nous abriter sous un échafaudage dressé contre un immeuble en rénovation... Juste quand nous sommes dessous, l’eau en surplus se déverse brutalement entre les planches disjointes. Oups. Mouillés pour mouillés... Autant continuer. Prévenant, Monsieur Glacerine tente malgré tout de me protéger avec son minuscule parapluie, sans grand succès : il ne fait que continuer à me doucher de minces filets d’eau. Autant refermer le parapluie... De toute manière, les belles façades de
Gênes s’apprécient essentiellement le nez au vent et les yeux levés, et la pluie finira bien par se calmer !
Un peu plus loin sur la droite, dans la Via Lomellini, nous apercevons une autre église, l’Oration di San Filippo. Voilà un bel abri, certainement plus efficace ! Moins tape-à-l’œil que la basilique, l’église est très belle, comme toutes ses petites sœurs italiennes.
La pluie ne semblant pas faiblir, nous choisissons tout de même de repartir. En tant que cherbourgeois nous avons une réputation à tenir, nous n’allons tout de même pas nous laisser décourager par une averse, aussi impressionnante soit-elle ! Par une petite ruelle nous rejoignons la Via Cairoli puis la Via Garibaldi, à mon avis la plus belle des Strade Nuove. Par la Via XXV Aprile, nous remontons ensuite jusqu’à la Piazza Di Ferrari.
Située au cœur de
Gênes, la Piazza Di Ferrari joue le rôle de carrefour entre l'ancienne ville et la ville moderne. La place, renommée pour sa fontaine, abrite le Teatro Carlo-Felice (l’opéra principal de
Gênes) et un grand bâtiment central à arcades (l’ancienne bourse de
Gênes). Les superbes immeubles environnants sont occupés par le palais régional de Ligurie et par des banques et autres sociétés d’assurance.
Sur la place j’entends une touriste française discuter avec ses amis. Elle est déjà venue à
Gênes dans les années 90, depuis la ville a été complètement rénovée. « C’est incroyable de voir à quel point une ville aussi moche a pu devenir aussi belle ! »
Sur un côté de la place se trouve une des entrées du Palais Ducal, à l’intérieur duquel se tient un intéressant marché aux puces, aux tarifs extrêmement raisonnables. Après avoir hésité avec une très belle maquette de voiture datant des années 60 (environ 25 euros, ne me demandez pas le modèle, c’est le domaine de Monsieur Glacerine), nous fixons notre choix sur une jolie montre à gousset des années 70, avec un mécanisme apparent en parfait état de marche. Le couvercle est peint aux couleurs et aux armes de l’union soviétique (18 euros, pour la qualité je n’en reviens toujours pas).
Moi qui adore les objets des années 40 à 50, j’en prends plein les yeux : vaisselle, montres, petits meubles, jouets, bibelots... Un vrai marché aux puces avec de belles affaires. Nous rencontrons Phtao et son amie, venues se perdre comme nous dans les allées. Je leur montre mon plan de la ville et la montre que nous avons chinée. Plus loin sur les stands je repère une machine à coudre de petite fille des années 50, en parfait état avec sa boîte d’origine. Rhaâââaaa... Mon rêve de petite fille....
En ressortant, nous constatons avec soulagement que la pluie s’est arrêtée, remplacée cependant par un froid mordant. Je frissonne sous ma veste trempée... Nous reprenons notre marche pour nous réchauffer.
Par la Via Dante, nous rejoignons la Porta Soprana, un vestige de l'enceinte de la cité romaine, remaniée au moyen-âge avec ses deux tours de l'époque gothique. En contrebas se trouvent les ruines du Cloître de San Andrea et la maison présumée des parents de Christophe Colomb.
Nous redescendons vers le palais ducal, que nous contournons pour atteindre la Piazza San Matteo. La place, minuscule, a conservé un style médiéval étonnant. Le nez en l’air, je manque de glisser sur le parvis détrempé recouvert de mousse. Nous reprenons prudemment.
Nous rebroussons chemin jusqu’à la cathédrale San Lorenzo. L’an dernier en juin, des musiciens de rue se produisaient sur la place. Nous avions pu visiter la cathédrale et son orgue monumental. En ce samedi 2 février, la place est déserte. Il est 13 heures passées, peut-être la raison pour laquelle les portes de la cathédrale sont fermées, de même que les autres églises que nous croiserons ensuite sur notre chemin. Cela semble se confirmer : pour visiter les édifices religieux en
Italie, il faut s’y prendre le matin.
En redescendant vers le port, nous prenons le temps de parcourir les rues de part et d’autre de la Via Lorenzo. Une alternance de belles façades et de ruelles sombres et aveugles. Détonnant.
Nous cherchons vainement des cartes postales... nous devrons attendre notre retour au terminal des croisières. Il fait vraiment très froid : nos visages, nos pieds et nos doigts sont complètement engourdis... Nous décidons de faire une pause café méritée près de la Chiesa di San Pietro in Banchi, avant de rentrer par le vieux port et la Piazza Carimento.
Siège des autorités portuaires de
Gênes, le Palazzo San Giorgio est un des symboles les plus connus du
Porto Antico. Il faut en faire le tour pour apprécier pleinement son architecture et son environnement médiéval avec ses arcades commerçantes. C’est aussi à cet endroit que je trouve la présence du pont de la voie rapide la plus regrettable.
En revenant vers le terminal portuaire, nous passons devant l’aquarium et le galion qui fut spécialement construit pour servir de décor au film « Pirates » de Polanski. Mon frère l’a visité cet été avec ses deux enfants, un ado de 16 ans et une petite fille de 6 ans. Ils ont adoré se balader au milieu des canons et des voilures.
Frigorifiés, nous sommes de retour au bateau à 14h30 : direction la cafétéria pour un déjeuner décomplexé à base de hamburgers, de frites et de pâtisseries. Le froid ça creuse...
De retour dans notre cabine, nous trouvons des étiquettes pour les bagages, mais pas les horaires ni les consignes pour le débarquement. Peut-être ont-ils oublié de déposer le document ?
Nous décidons de nous rendre à la réception. Sur place nous retrouvons des passagers avec qui nous avons sympathisé en cours de croisière. Lui m’annonce en souriant que demain nous serons déroutés à Saint Tropez au lieu de débarquer à
Marseille. Je ris avec lui, croyant à une plaisanterie. Mais non, ce n’est pas une blague... Il me montre le document : nous serons déroutés du fait des intempéries prévues à
Marseille. Le port de Saint Tropez n’étant pas adapté pour ce type de navires, nous débarquerons en chaloupes. Mince alors !
Une hôtesse de la réception nous informe que nous récupérerons nos bagages à Saint Tropez, et que des bus seront mis à disposition gratuitement pour nous rapatrier au port de
Marseille. Selon elle, le transfert devrait prendre environ 1h30. J’émets des doutes. Le soir-même, nos voisins de table, qui habitent entre
Marseille et Saint Tropez, nous confirment qu’il faut plutôt compter 2h30 de route. Hmm.... J’espère simplement que nous ne louperons pas notre train au retour, heureusement notre TGV ne part qu’à 14h36 de la gare Saint Charles.
En rentrant à la cabine, nous entendons les annonces micro passer en boucle pour informer les passagers du déroutage sur Saint Tropez. Après avoir récupéré nos photos à la boutique, ce soir, nous vidons la cabine et nous bouclons les valises, avant de faire un dernier tour nostalgique du bateau. Eh oui, c’est fini... Mais il nous reste le débarquement en chaloupes, nous sommes curieux de voir comment cela va se passer.