Le lendemain, je suis la première réveillée puisqu’en gros, je n’ai pas dormi, et comme souvent, mon premier réflexe : soulever le rideau de la fenêtre pour voir s’il fait beau. Et là, aucun doute possible, il ne fait pas beau. Pire, il pleut. C’est donc d’humeur maussade que nous quittons l’hôtel, après avoir fait le check-out sur l’écran de télévision. Pourvu que ça ait marché d’ailleurs.
Cette fois-ci, nous irons manger dans le parc. Comme je sais qu’il n’ouvre qu’à 8 heures et qu’il est 7 heures, on ne nous y reprendra pas et nous décidons d’aller faire le point de vue qui se situe avant l’entrée, Fairyland Point. J’avais compris qu’il s’agissait d’une piste sur la gauche. Je la vois et hop, nous nous y engouffrons. Après 10 minutes, toujours pas de cheminées rouges en vue, mais par contre, beaucoup de sapins verts. On doit encore s’être planté quelque part. Qu’à cela ne tienne, nous rebroussons chemin. C’était là notre première piste surprise du voyage. Il allait y en avoir d’autres...
Un peu plus loin sur la gauche, nous voyons une route bien asphaltée et bien large, ça doit être ça. Comme de juste. Malgré le temps maussade, cette première prise de contact avec le canyon est tout simplement magique : nous sommes seuls, il règne un calme absolu. Quelle sérénité. Nous restons là un moment, à contempler la nature, et envisageons même de parcourir le chemin jusqu’au restaurant. Mais voilà, il pleut et il faudra revenir chercher la voiture, donc nous décidons sagement d’y aller avec celle-ci.
Il est 8 heures à ma montre quand nous arrivons à l’entrée du parc. Mais qui voilà à nouveau, les feux rouges ! Ah c’est pas vrai ! Mais une ranger, blonde, est en train de sortir ses drapeaux et nous fait signe de passer, sans même nous demander notre pass ni, du coup, nous remettre une carte du parc. Et c’est là qu’on se rend compte qu’en fait, il n’y a pas de barrière et qu’hier soir, nous aurions sans doute pu brûler le feux rouge et aller manger au restaurant. Bouh...
Après un petit-déjeuner bien copieux, nous commençons par les points de vue les plus éloignés de l’entrée, et notamment Natural Bridge, que nous n’avions pas vu il y a 14 ans. Ce « pont » est somptueux, et la magie opère à nouveau, comme au premier point de vue. Là, nous avons la compagnie d’un corbeau, pas farouche pour deux sous. Je trouve qu’il ressemble à Dark Vador. Nous aurons un de ces « guides » à chaque point de vue, ça devient un petit jeu entre nous de les approcher. Ils sont impressionnants, si noirs et si... grands. Inévitablement, je pense aux oiseaux d’Hitchcock.
Les autres points de vue se font sous la grisaille et le crachin. Mais
Bryce reste
Bryce, c’est à dire magnifique, malgré son écrin peu flatteur aujourd’hui. Vu le temps, nous abandonnons l’idée de la marche sur
Queens Garden et
Navajo Loop. Puisqu’une nouvelle journée assez longue nous attend, nous décidons de reprendre la route.
Nous repassons devant le Ruby’s Inn et reprenons la 12 en direction de Tropic. La route qui y mène est très jolie et assez courte. Nous voyons « l’arrière » de
Bryce, c’est sympa. Tropic est mignon, dans la lignée de ces petits villages agricoles que nous avions traversés après
Valley of Fire. Je reconnais le Bed & Breakfast dont avait parlé Toppich. Je me dis que nous y aurions été bien.
Nous continuons notre parcours sur la fameuse route 12. On voit bien que les paysages ont du potentiel, mais sous un ciel voilé, celui-ci ne ressort pas complètement. Cela reste très beau, mais j’ai un peu le sentiment de louper quelque chose, de ne pas le vivre complètement, et je ne peux m’empêcher de projeter ces jolies collines sur un ciel bleu, dans ma tête. Enfin, c’est la vie, c’est super d’être là, on ne peut pas tout avoir, ce n’est que le début du voyage... Et ça donne un petit côté « fin du monde » qui me plaît. Et c’est photogénique. Méthode Coué.
Peu à peu, les paysages deviennent fascinants. Nous faisons une halte pour admirer le paysage. Là, la grimpette démange mes hommes, et les voici qui sautent de rochers en rochers. Ils me font peur à escalader tout ce qu’ils voient. Le précipice est impressionnant. La route en contrebas me fait penser à Long Canyon, que j’ai vu en photo et que nous emprunterons dans quelques minutes.
Ensuite, la route serpente, serpente, avant d’arpenter la crête de la montagne. Les paysages sont terriblement beaux. Pas d’autre voiture à l’horizon. Les roches sont plutôt blanches, le ciel aussi. Paysage lunaire avec, en bruit de fond, tout en bas, les chutes de Calf creek. Un mariage réussi.
Direction donc :
Boulder et le Burr Trail, que nous allons parcourir sur sa partie goudronnée (Long Canyon) avant de rebrousser chemin et de revenir sur la 12 vers Torrey. A
Boulder, autre bourgade agricole comme je les aime, nous prenons à droite le « Burr Trail ».
Le temps passe, et toujours pas de Long Canyon à l’horizon. Je sens l’impatience gagner le chauffeur. Les paysages sont bucoliques, oui, mais il arrive quand, ce foutu Canyon ? Ah, nous y voilà, je l’aperçois du dessus, comme sur les clichés que j’ai pu voir sur Internet. Je ferai le mien au retour car j’ai beau être une as de la photo au vol en voiture, là, je n’étais pas du tout bien placée.
Nous nous y engouffrons. Superbe. J’admire les différentes formations rocheuses, et espère secrètement qu’on ne va pas s’en prendre une sur le capot. Je ne prends pas beaucoup de photos, j’en prendrai au retour, la lumière sera meilleure.
Je me souviens qu’il ne faut pas rater la vue panoramique à la sortie du canyon et, je confirme, c’est magnifique. Mon mari profite lâchement de mon escapade photographique pour regarder la carte, et me dire que plutôt que rebrousser chemin, il voit une route, la Notom Road, qui mène directement « après Torrey ». C’est un raccourci ! Oui, mais c’est une piste... « Bah, on a un 4x4 ! ». Je n’aime pas ça du tout. Je n’ai pas préparé ça, j’ai entendu parler de passage de guets mais je ne sais pas trop où ils se situent, il fait gris – mais il ne pleut plus –, je voudrais voir Torrey et
Capitol Reef, bref, ce n’est pas à mon idée, mais comme il faut parfois laisser les hommes décider...
Je tente un dernier et timide appel à leur instinct le plus primaire : « C’est à Torrey que j’ai prévu le repas de ce midi », mais mon fils, tel un diable sortant un atout de sa manche, m’assène un « Il nous reste de la pizza d’hier soir ! ». Et une pizza froide sur une piste caillouteuse, une !
La piste elle-même commence enfin. Je ne suis pas rassurée, ça glisse. Mon mari s’éclate et, derrière, le fiston est aux anges. Moi, je suis verte. Je vire au blanc quand je me rends compte qu’il faut descendre toute une série de lacets vers ce que je pense être la Waterpocket Fold dont j’ai souvent entendu parler sur le forum. J’ai la peur de ma vie, et les deux autres rigolent.
Je suis à peine remise de mes émotions que j’entends mon mari demander à Nathan s’il veut conduire. J’ai à peine le temps d’étouffer un hoquet de stupeur que voilà le fiston sur les genoux du papa... et c’est parti pour l’aventure. Bon, finalement, c’est pas si terrible, c’est toujours tout droit. Les paysages sont très beaux, très gris, zébrés de jaune et de rouge. Avec ce ciel blanc-gris, ça fait une drôle d’impression, c’est « différent »... mais c’est beau. Contente, donc.
Le petit lâche le volant à contrecœur à l’approche de la 24. Torrey est dans notre dos,
Capitol Reef aussi. Nous l’avons vu « de l’intérieur », mais j’aurais voulu en voir plus. Tant pis. Nous voulons arriver à
Moab pas trop tard, pour ne pas recommencer le cirque d’hier soir au Ruby’s Inn.
Le paysage est toujours lunaire. Sombre, gris. L’étrange sensation de traverser un pays de carrières, de mines. J’aperçois une butte splendide, dont la forme nous évoque une usine. Ce qu’on est doué : la carte m’indique que c’est « Factory
Butte » ! Très impressionnante. J’imagine que des films de science-fiction ont dû être tournés ici, car le décor s’y prête parfaitement.
À Hanksville, grosse pensée pour Vazyvite, dont j’explique la mésaventure à mon mari. « Surtout, fais bien attention, ne te trompe pas de route ! » Et reconnaissons qu’effectivement, l’embranchement est fourbe.
J’aime beaucoup cette partie de la 24, avec Factory
Butte au loin. Je repère un minuscule aérodrome dont la piste est pile dans son axe. Ca aurait été une chouette photo. Je regrette de ne pas avoir demandé un arrêt au chauffeur. J’ai une pensée pour les Goblins, que je serais bien allée voir. Je les devine, au loin.
Arrivés sur la 70, je ne cesse de m’extasier sur le paysage. Quels grands espaces ! Les « mesas », la ligne de chemin de fer, tout y est. J’adore. Je sens que
Moab, ça va être tout bon. Je me frotte les mains d’avoir d’inclus ce « crochet » au programme.
La 191 qui descend vers
Moab arrive très vite. Les paysages sont toujours aussi beaux. Je me laisse gagner par l’euphorie et l’esprit cow-boy, je trouve que la région fait « vraie », authentique. Je n’avais pas eu cette impression lors de notre premier voyage, la boucle classique, plus petite et plus touristique. Ici, j’ai l’impression que nous touchons « autre chose », et cela me réjouit.
Mon mari se dit alors qu’il est peut-être temps de s’intéresser à la suite du programme. Je lui suggère la possibilité d’aller à Dead Horse Point, qui se trouve sur la route, « un peu avant
Moab ». Vendu ! Mais arrivé à la route qui mène à Dead Horse Point, le panneau « 32 miles » (enfin, je ne sais plus combien, mais un petit 50km il me semble) le refroidit d’un coup. Surtout quand il apprend que nous reviendrons demain ou le surlendemain pour Island in the Sky. « Et si on allait voir à quoi ressemble ‘ton’ motel et se balader à
Moab à la place ? ». Let’s go !
‘Mon’ motel est le Inca Inn. Il faut savoir qu’initialement, j’avais repéré le Red Cliffs Lodge, qui joue dans une toute autre gamme de prix, et j’avais même réservé une jolie chambre avec vue sur rivière lors de l’une des premières moutures du circuit, avant que je n’écarte
Moab du projet... et que je l’y rajoute quelques semaines plus tard. Ces « quelques semaines plus tard » m’avaient permis de mûrir le circuit et de décider de passer 2 nuits à
Moab (initialement, c’était une, ce qui, même pour la Speedy que je suis, semblait un peu peu), et de loger en ville, le Red Cliffs se situant en effet assez à l’écart. Après une patiente étude de marché, mon choix s’est finalement porté sur le Inca Inn, un motel comme on en voit dans les films. Très propre, avec un petit-déjeuner « comme à la maison » et une piscine : que demander de plus ? Qui plus est, mon fils ne se tenait plus d’impatience de loger dans un motel, et ne se lassait pas des allers-retours voiture-chambre. C’est vrai que c’est bien pratique.
Après avoir pris nos marques et piqué une tête dans la piscine, nous voici prêts à découvrir
Moab, dont j’ai tant entendu parler sur le forum... et que j’ai déjà découvert via la fonction Street View de Google Maps. Marrant de voir tout cela en vrai !
On ne nous avait pas menti :
Moab, c’est sympa comme tout. Des petites boutiques, des restos... Le premier soir, notre choix se porte sur le
Moab’s Diner, dont j’avais lu du bien. Bon, j’ai trouvé ça très bruyant et mes crevettes (marre des pizzas et des hamburgers) avaient plus de chapelure que de chair (et là, j’ai halluciné devant la portion, qui n’avait rien d’américaine : 6 petites crevettes uniquement... alors que c’est un plat, pas une entrée ou une mise en bouche ! Je n’ai pas compris.). Par contre, leurs cornets de glace sont délicieux. Comme souvent aux
USA, une boule en vaut largement trois chez nous. Ils sont toujours surpris qu’on leur dise « One scoop only », mais croyez-moi, on est bien servi ! D’autant qu’avec la chaleur qu’il règne dehors, la glace se transforme vite en milk-shake sur vos doigts.
C’est donc les mains collantes de glace à la « cookie dough » que nous visitons les petites boutiques de Main Street, sous un ciel orageux. Nous nous laissons tenter par des t-shirts, et admirons l’artisanat local. Partout, on fait allusion à cette « Red Dirt », cette poussière rouge qui encrasse tout ici. À ce propos,
Moab se trouve vraiment dans une cuvette, encerclée de falaises rouges. Pour une fille du plat pays comme moi, cela fait drôle de n’avoir aucune perspective, aucun horizon.
Après une petite visite au City Market et mon incontournable exploration des rayons, avec pour butin un cuit-œufs au micro-ondes, des cookies patriotiques – bientôt le 4 juillet ! –, des raisins tout simples – hourra ! – et du Perrier – bonheur suprême ! –, retour à l’hôtel, où nous passerons une très bonne nuit dans des lits très confortables et des draps (zébrés !) très doux. Encore un bon point pour le Inca Inn !