Vers 5h, mon mari et moi nous mettons en route, après avoir prévenu le fiston qui dort comme un loir que nous allons admirer le lever de soleil. Il se réveille à peine.
Dehors, une belle surprise nous attend : deux cerfs se baladent tranquillement entre les rails du train. Comme ils sont grands et majestueux ! Je regrette aussitôt que Nathan ne soit pas avec nous.
À Yavapai Point, il y a presque autant de monde sur le parking que la veille au soir. Incroyable ! Rien à voir avec le calme de
Monument Valley. Nous marchons un peu, histoire de trouver un endroit plus paisible, mais nous ne sommes pas les seuls à avoir cette idée de génie. C’est donc collégialement que nous assistons à l’illumination progressive du Canyon. Il était déjà « éclairé » avant, mais là, il prend toutes ses couleurs. Somptueux.
Nous ne nous attardons pas trop : je n’aime pas laisser Nathan seul dans la chambre. Quant à mon mari, il a envie de prendre la route au plus vite, car il appréhende un peu la journée de voiture qui nous attend pour rentrer à L.A., d’autant que j’ai prévu des arrêts sur divers tronçons de la
Route 66. Moi, je n’ai pas envie de partir tout de suite, je veux un bon petit-déjeuner et me balader encore un peu.
Quand les chats ne sont pas là, la souris danse. Nous trouvons le petit en train de regarder la télé au lit, royal. Mon mari refait les valises et moi, je parcours un peu les brochures qui nous ont été remises à l’entrée du parc. Je m’aperçois que la partie du
Grand Canyon que nous n’avons pas faite hier, la West Rim, n’est accessible qu’en navette, ce qui ne me plaît que moyennement du fait des contraintes et pertes de temps éventuelles. J’essaie d’organiser une balade pas trop longue avec retour en navette, mais je ne trouve rien qui nous convienne. Comme je regrette de ne pas avoir préparé un peu plus cette étape au
Grand Canyon ! J’avoue que j’y suis allée pour le montrer au petit et parce que, passant « si près », on ne pouvait décemment pas ne pas y aller. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais zappé cette étape, ou opté pour la rive nord, afin de privilégier d’autres parcs que nous n’avions pas encore vus. Je m’en mords les doigts.
Mon mari a envie de partir sans plus attendre et de manger à Williams. Je trouve ça trop loin, et je tiens absolument à prendre le petit-déjeuner au Bright Angel Lodge. Il ouvre à 7 heures. Cela tombe bien : le temps de faire le check-out à El Tovar, nous y sommes. Je pensais qu’il s’agirait d’un buffet comme dans l’hôtel Xanterra à
Bryce, mais non, nous devons commander sur un menu. Mon mari bougonne car il ne trouve pas ce qui lui plaît, moi j’ai repéré les pancakes et, comme choisir, c’est renoncer, je compte bien commander le pain perdu pour Nathan... il ne sera pas perdu pour tout le monde.

La demi-portion suggérée par notre mamie-serveuse s’avère gigantesque malgré mes craintes de voir s’échapper mon double petit-déj, et comme prévu, je peux savourer des pancakes ET des French toasts.
(El Tovar)
Comme le monde est bien fait, il y a une boutique de souvenirs DANS le Bright Angel Lodge, déjà ouverte alors qu’il n’est même pas 8 heures... La question de la peluche corbeau se repose, vite réglée par la vision d’une peluche puma qui met tout le monde d’accord (hier, nous avions parlé des panneaux relatifs à la traversée d’animaux sauvages, et Nathan avait halluciné d’apprendre qu’il y avait des pumas au
Grand Canyon, car non, ce n’est pas qu’une marque de baskets). Nous décidons avec un bel unisson familial de l’appeler « Canyon ». Ce sera notre petit Canyon du
Grand Canyon.
J’ai beaucoup de mal à partir, et je réussis encore à grappiller quelques minutes de balades sur le rim. Il fait tellement beau et bon, à 8 heures du mat’. Et c’est tellement beau, et tellement bon d’être là... Des Japonais nous montrent des condors. Ils sont bagués (les condors, pas les Japonais), et appartiennent au studio de photo tout proche. Je tente le zoom.
Un dernier regard appuyé au Canyon, et nous partons, en passant juste à côté des cabanes du Bright Angel Lodge, où j’avais réservé au cours de l’une des multiples moutures du circuit. Ca fait un peu cabanon de jardin, pas forcément engageant de prime abord, mais j’ai appris depuis que c’était très bien !
Nous quittons le
Grand Canyon. J’ai le cœur gros. C’était clairement trop court. Je me dis que jamais deux sans trois, on reviendra. En passant à Tusayan, mon fils bondit en voyant les hélicos et bougonne quand il apprend que l’on peut survoler le
Grand Canyon à bord de ces engins. Une raison de plus de revenir !
La route est toute droite, très monotone. Comme en plus, j’ai le blues, elle me semble interminable. Nous passons devant le parc Flintstones, que nous avions visité il y a 14 ans en nous rendant au
Grand Canyon (comme des bleus, nous avions logé à Williams et nous nous étions enfilé plus de 250km pour rien à cause de ça...), tellement dépités par le mauvais temps que cette halte humoristique était la bienvenue. Je jette un regard à mon mari : le petit est captivé par sa Nintendo DS, il n’a rien vu... on continue !
Nous arrivons à Williams et nous dirigeons vers la boucle de la
Route 66. En effet, à Williams, elle consiste en deux fois deux bandes de circulation, séparées par des blocs de commerces. Dans le sens où nous arrivons, ça ne ressemble pas à grand-chose, il faut bien le dire, mais nous savons qu’il ne faut pas trop attendre de cette route mythique, qui a été recouverte en beaucoup d’endroits. Dans l’autre sens par contre, cela ressemble à une Main Street typique comme je les adore. La légende est alimentée à grand renfort de magasins de souvenirs, mais c’est sympa comme tout. Nous entrons dans quelques boutiques, ainsi que dans un magasin de santiags et de stetsons. Nous voyons aussi de l’autre côté de la route le train pour le
Grand Canyon. Moi qui m’attendais à une grosse locomotive à vapeur... c’est pas du tout ça !
Cette petite halte nous a bien plu, sans doute plus que la suivante, Seligman. Seligman est plus haute en couleurs, mais il s’en dégage une telle impression d’abandon, et de refus de sortir du passé, que la visite nous laisse dubitatifs. Toutes ces vieilles voitures abandonnées, peinturlurées comme les personnages de Cars – dessin animé qui a dû redonner un coup de fouet au tourisme local –, ce rappel d’un passé glorieux totalement révolu entretenu à coups de souvenirs kitsch en tous genres... Nous sommes en train de nous dire qu’il s’agit d’un vrai village fantôme et de nous demander comment ces commerces peuvent bien survivre, quand nous voyons arriver deux cars de touristes, qui envahissent aussitôt les échoppes. Les affaires vont bien semble-t-il, enfin, c’est tout le mal que je leur souhaite. Nous, avec notre petite planche d’autocollants – 5 dollars quand même ! – destinés à la guitare électrique de mon musicien en herbe, n’avons guère apporté notre contribution à la survie commerciale de la légende...
Nous reprenons la 40, non sans expliquer l’histoire de la
Route 66 à Nathan, et sans faire les inévitables parallèles avec le dessin animé Cars et expliquer que non, cela ne se passe pas à l’époque de Jésus (vive les écoles catholiques) mais bien à celle de ses papys et mamys.
La route est agréable. Il fait beau, ça roule bien, mon mari est content. L’arrêt suivant est prévu à Kingman. Dès l’arrivée, je ne le sens pas. C’est déjà une grosse ville. Ca m’intimide, après toutes ces journées en pleine nature, et la jolie Williams. Il y a de la circulation, la
route 66 se perd au milieu d’autres highways, je ne vois aucune enseigne de motel typique... On zappe et on continue directement sur la 66 en direction d'Oatman.
Nous longeons un instant la 40, puis... des montagnes en ligne d’horizon, telles un mirage. Elles n’arrivent jamais. Nous ne croisons pas une seule voiture tout au long de cette ligne droite, qui ondule cependant beaucoup, comme de mini montagnes russes. La route est étroite, en mauvais état. Les bas-côtés ne sont pas rectilignes, donnant une impression d’inachevé. Il y a quelques bungalows de plain pied de part et d’autre, sortis tout droit d’un magazine déco des 50s, avec leurs boîtes aux lettres le long de la route.
Pas un chat à la ronde, et toujours ces montagnes devant nous. Difficile de s’imaginer que cette route a été très fréquentée autrefois. D’ailleurs, l’a-t-elle été ? La circulation était-elle comparable à celle de nos autoroutes d’aujourd’hui, toutes proportions gardées évidemment ? Si c’est le cas, ces maisons jouissent d’un calme qu’elles n’ont pas toujours connu. Pour elles, la 40 est-elle une bénédiction, ou une tragédie ?
Vu le manque d’animation à l’extérieur, ça bouillonne à l’intérieur. Nous y allons de nos théories, de nos fantasmes sur cette époque qui, plus que toute autre, attise la nostalgie même chez ceux qui, paradoxalement, sont trop jeunes pour l’avoir connue. Nous nous la figurons, parcourue par de grosses américaines aux couleurs pastels, par des cabriolets de sport... Nous n’osons imaginer ce que ça devait donner avant le confort des voitures actuelles, car ça secoue pas mal. Et sans la clim’ ! Là aussi, ça devait bouillonner à l’intérieur !
Bref, c’est un plein rêve éveillé que nous amorçons les premiers lacets. Je savais qu’il y avait un col à passer, mais nous sommes quand même stupéfaits de découvrir que la fameuse
Route 66 est aussi une route de montagne. On se l’imagine toujours toute droite, bordée de motels aux enseignes plus délirantes les unes que les autres, mais nous nous apercevons qu’en fait, c’est plus une route de campagne entrecoupée de passages dans des villages. Cette ascension plaît beaucoup au conducteur et à la photographe, qui s’en sort moins bien que le conducteur, puisque pas une photo n’est nette ! Ca secoue ! Quant au petit, il dort, ce qui n’est pas plus mal : ça lui évitera d’être malade !
Nous passons devons une mine, où nous croisons le premier signe de vie depuis plus d’une heure : un homme qui conduit un chariot-élévateur et nous coupe carrément la route ! C’est quand même le comble : il n’y a pas une voiture à l’horizon à part nous, et il ne nous laisse pas passer ! Sans doute, par habitude, n’a-t-il même pas regardé...
Nous arrivons à Oatman sous un soleil de plomb. Il est près de 13h. Là aussi, la
Route 66 nous étonne : elle traverse un vrai village western, où des mules errent nonchalamment dans la rue ! En bons touristes qui se respectent et veulent se faire bien voir des locaux, nous y allons de notre sachet de carottes pour ces sympathiques mascottes, et nous dirigeons ensuite vers le saloon Olive, où nous dégustons d’excellents hamburgers dans un panier en plastique recouvert de serviettes en papier, accompagnés de coca en boîtes. Elle ne doit pas être noyée sous la vaisselle sale, Olive !
Nous redescendons et récupérons la 40 un peu plus loin. Mon mari est aux anges, nous avançons bien plus vite qu’il ne le pensait, si ça continue comme ça, on sera à Barstow avant 16 heures. Nous avons en effet prévu de nous y arrêter pour reprendre notre souffle avant d’entrer dans L.A. et pour acheter un t-shirt Hilfiger à sa sœur, comme elle nous l’a demandé. On avait décidé qu’on ne prenait pas de commandes, mais comme c’était son anniv’, bons princes, on a accepté. Puis après tout, une séance shopping, ça ne se refuse pas !

La route se poursuit donc. Je reprends mon petit jeu « photos de gros camions, photos de gros camions et de paysages, photos de gros camions qui se croisent devant de beaux paysages »... À l’approche de Barstow, panique, on n’a presque plus d’essence et nous ne voyons pas les Outlets. Quand on vient de LA, on tombe dessus sans même le vouloir, mais en venant du
Grand Canyon, il y a des embranchements à prendre, des panneaux à ne pas louper, et nous sommes en plein contre-jour. Madame GPS dort au fond de sa housse on ne sait trop où, on n’a pas eu besoin d’elle depuis 6 jours. Finalement, nous trouvons ces satanés Outlets. Il est environ 16h. Right on time.
Nous passons une petite heure à passer de Hilfiger en Gap, de Gap en Guess, de Guess en Calvin Klein, et de Calvin Klein en Ralph Lauren. Bilan des courses (ha ha) : une adorable petite pochette CK pour moi (« Qui ne prend pas de place dans la valise, tu as vu comme je suis prévoyante, chéri ? »), une chemise pour mon mari, et un pull Hilfiger pour ma belle-sœur, n’ayant pas trouvé le genre de t-shirt qu’elle souhaitait. Déjà pour le pull, ça a été le casse-tête. Quelle taille ? Quelle couleur ? Décidément, les commandes, c’est foireux.
Nous reprenons la route en saluant le Big Boy dont nous avions fait l’ouverture matinale il y a moins d’une semaine. Le Rav4 a près de 2000 miles de plus au compteur, et est tacheté de red dirt, souvenir du Shafer Trail, de l’Onion Creek Trail et de la piste de
Monument Valley. Et les parkings sont nettement plus animés qu’à 6 heures du mat’, il faut bien le dire !
Direction L.A., toujours le soleil dans les yeux. La circulation est intense. Nous n’en finissons pas de rentrer dans la ville, tout comme une semaine plus tôt, nous ne finissions pas d’en sortir. J’ai retrouvé le GPS dans tout notre barda, et j’anticipe ses indications à l’aide de la très sommaire carte d’Alamo, qui nous sera cependant bien utile et nous sortira plus d’une fois d’un mauvais pas. Nous logeons à Universal City, mais j’ai prévu de dîner à
Pasadena, quartier semble-t-il très sympa mais excentré par rapport aux autres « attractions » de
Los Angeles. Il a cependant l’avantage de se trouver sur notre route. Organisation, organisation !
Pasadena tient ses promesses. Plein de jolies façades anciennes, de boutiques, de terrasses, de restaurants. Par contre, nous avons l’air de ploucs complets, dans ce coin plutôt BC-BG : shorts et t-shirts froissés, Croc’s aux pieds, cheveux en bataille après une journée de route au compteur... Mon mari ne prétend pas entrer « habillés comme ça » dans un de ces beaux restaurants. « C’est les
USA, les gens sont cools ici ! » « Y a des limites, là, on dirait des clodos, pas question ! ». Je laisse tomber, lui, sa priorité, c’est la bouffe, moi, c’est les photos. Je mitraille un max mais le soleil est déjà bien bas. Cela donne des couleurs superbes en certains endroits, tandis que d’autres sont complètement plongées dans l’ombre. Et je veux absolument voir l’hôtel de ville, relativement loin à pied, comme nous nous en rendrons compte. C’est presque au pas de course, enfin, aussi rapidement que nous le permettent nos Croc’s, que nous y arrivons enfin. Clic-clac, c’est dans la boîte. « Oh, c’est beau... quand est-ce qu’on mange ? ». Irrécupérables.
Après avoir assisté à un spectacle étonnant – une Ferrari remorquée par un Hummer – nous nous asseyons dans un très joli restaurant (« Il n’est pas sur la rue principale, alors ça va ! ») et mangeons, pour la première fois en 8 jours, autre chose qu’une pizza ou un hamburger. Ca fait quand même du bien de retrouver un peu de sophistication !
Universal City n’est pas très loin de là. En 10 minutes, nous sommes au Hilton. Rendons au GPS ce qui est au GPS : quand il fait nuit, ce « gadget » est quand même bien pratique.
Nous nous garons au parking sous-terrain, prenons l’ascenseur, et arrivons dans un énorme hall d’entrée très sombre. Étrange. Panne d’électricité ? Éclairage trèèès tamisé ? Mais où sont les clients ? Ca y est, après les villes fantômes, l’hôtel fantôme. Je rêvasse devant l’énorme lustre en cristal... éteint. Comme si je me trouvais dans un magasin après la fermeture. Le rêve ! Mon mari, tout à fait dans son élément dans ce genre d’hôtel, est déjà en train de cavaler devant. Nous le suivons en tirant nos valises dans des dédales de couloirs sombres, recouverts de moquette.
Enfin, au loin, nous distinguons des lumières. Beaucoup de lumières. Voilà qui est mieux. Voilà qui ressemble nettement plus à une réception d’hôtel. D’un très bel hôtel. Avec un lustre en cristal énorme – et allumé –, un piano-bar, des couples en tenue de soirée et tout et tout. On se sent plus ploucs que jamais, avec notre accoutrement. D’autant qu’on loge gratuitement. La grande classe, quoi.
Notre chambre est au 22ème étage. Enfin, nous sommes à l’étage où les chambres commencent par 22. Sachant que la réception est au 2ème mais semble être au rez-de-chaussée du fait de l’implantation de l’hôtel sur la colline et qu’il n’y a pas de 13ème étage, on doit être au 19ème, en fait. Qu’importe, c’est haut. Et beau. À nos pieds serpente la highway, animée par ses milliers de loupiotes en mouvement, telle une guirlande de Noël. Mon fils cherche les lettres
HOLLYWOOD mais ne les trouve pas, et mon mari le baratine en lui montrant un petit parking éclairé et en lui disant que demain, c’est là qu’on va. Dépité, le petit s’exclame : « C’est ‘ça’, Universal Studios ?! ».

Il n’a en effet jamais entendu parler de ces « studios » et n’a aucune idée de ce qui l’attend. C’est sur c’te bonne blague que nous nous endormons, non sans avoir savouré les cookies et les fruits exotiques qu’ils ont le bon goût de prévoir dans les suites. Quand on vous dit qu’un peu de sophistication, ça fait du bien !