voici un recit trouvé sur un forum, il y a longtemps deja, il s'inscrit dans la "lignée" de la discussion. Si l'auteur se reconat - on en demande encore, c'est pas mal comme prose :
(...)
AGRA
"L'aventure commence à la gare dès l'achat du billet.
Le jeu de coudes, pour atteindre le bon comptoir et
dénicher le précieux ticket, demande beaucoup de
sang-froid et tient lieu à chaque fois de l'exploit.
La gare d'
Agra, où passent les touristes qui vont au
Taj Mahal, est un cauchemar de boue, de puanteur, de
saleté et d'odeurs fétides. Sur les quais, dorment
entassés, femmes, enfants, vieillards et malades.
Quelques adultes défèquent sur les rails en crachant.
D'autres se lavent les dents avec une branche. Les
vaches, chez elle comme dans les prés de Saint-Armand,
vont et viennent entre tout ce beau monde.
Ce jour-là, l'expédition jusqu'à
Bénarès (500km)
devait prendre 24 hres à bord d'un "express" à vapeur,
incluant le changement à
Lucknow. Une escale de trois
heures, écourtée dans un bar à air conditionné, en
compagnie de deux Espagnols, anars comme seuls les
Espagnols peuvent l'être, et d'un minuscule Portugais,
baragouinant une dizaine de langues, sans en parler
aucune.
De retour à la gare de
Lucknow, un peu olé-olé par
l'effet des trois grosses bières à 5 degrés et du
soleil à 35 degrés, la bande latine se trompe de
train. On échoue dans un "mail", une tortue coloniale
qui fait toutes les gares, tous les arrêts, tous les
passages à niveau, tous les stops possibles et
inimaginables, même en plein champ pour laisser passer
les ruminantes.
Selon le savant contrôleur, notre billet de première
classe pour un train express n'est même plus valide
pour un train "mail" ! Un solide bakchich de 20
roupies chacun (une journée de salaire) finit par le
convaincre de la fausseté de son raisonnement.
Mais quelques arrêts plus tard, et quelques centaines
de passagers de plus, il se ravise. La première est
pleine et il nous rétrograder en seconde.
La deuxième classe en
Inde, c'est le train
d'Auschwitz. Les wagons tiennent du fourgon à bestiaux
et de la prison. Dans les fenêtres, les barreaux
servent d'abord à empêcher les gens d'entrer...
C'est plein. Plein à ras-bord. Dans le noir, les
grappes humaines forment une tapisserie de membres,
d'yeux, de vêtements et de cheveux. Les passagers sont
assis à cinq ou six sur une banquette en bois prévue
initialement pour trois. Le couloir est rempli de gens
dormant au milieu des malles en acier.
Dans tous les trains, on applique la vieille loi
indienne de la compression illimitée des individus.
Dans celui-là c'est l'article un, alinéa a : Never too
full. En jouant des coudes et des genous, et en
renonçant aux bonnes manières, on échoue sur le
plancher à l'entrée des toilettes, le pire morceau du
wagon. Six heures encore à faire ! (quinze en
réalité, mais on l'ignore.)
Pour ne pas perdre le peu d'espace qu'on vient de
conquérir, il faut lutter pouce par pouce. Autour, ça
pête, ça rote sans vergogne, crache par terre, sème
des épluchures et des débris un peu partout. Les
enfants hurlent, pleurent, toussent, courent, jouent.
D'instinct, c'est la survie pour la survie. Tout
l'effort consiste à se garder de la contamination du
voisin, à respirer sans trop aspirer et à s'imaginer
ailleurs. Dans un bain de mousse, une vahiné dans les
bras, une Veuve Cliqot dans le seau à glace, Vivaldi
dans le Sony.
L'ambiance est felinienne. Derrière, le mec se tripote
les testicules, les remonte sans cesse, comme si ses
deux pierres précieuses allaient sortir du saint sac,
pour aller se fracasser sur le sol comme des boules de
cristal. Dans une vie antérieure, il avait dû être
singe.
À côté, la fillette s'alimente à même ses prises
nasales. Son père, pas trop en reste côté moeurs
locales, se racle le fond de la gorge avec conviction,
coagule la morve au bout de sa langue, de sorte que le
jet reste bien groupé et balance le tout en forme
d'une grosse bulle qui atteint le sol à bâbord. Du bel
ouvrage. Propre.
Tous les deux ou trois kilomètres, le train glouton se
gave de nouveaux clients. Chaque fois, une meute
d'enfants réussit à se faufiler dans le tas pour nous
proposer thé, café cacahuètes, noix de coco et
beignets farcis (autant de merveilles, lorsque bien
conservées, mais qui au grand air toute la journée
vous bousculent une "régularité" et vous garantissent
une tourista triple A).
Des musiciens aveugles, guidés par un enfant, se
hissent à bord et demandent l'aumône en chantant d'une
voix éraillée. Le supplice culmine lorsqu'ils arrivent
devant nous. Les blancs sentent...la roupie.
Les odeurs de d'urine et de merde, qui émanent de la
porte devant, dépassent ce qu'un voyageur comme Pedro,
en
Inde depuis trois mois pourtant, peut endurer.
D'un commun accord, on convient que si on reste une
heure de plus, les journaux annonceront demain la mort
de quatre touristes, asphyxiés dans un train "mail". À
la onzième heure, sans hésitation, on tente le grand
coup et on remonte en première.
Mais l'hijo de puta, comme l'a baptisé Pedro, veille
au grain et nous ordonne de retourner en enfer. Jamais
dans cent ans, qu'on lui réplique comme un seul homme,
menaçant d'aller tout memérer au chef de train.
Sous la pression de la délation et du nombre
considérable de f...bastard et de S.O.B qu'on lui
assène à deux pouces du museau, l'hijo change de ton.
D'accord, on peut rester en première. Mais dans le
passage, près des w.c.! Les compartiments étant tous
pleins de passagers en train de roupiller. Et l'allée
affichant aussi complet.
Sous l'effet combiné de la ganja, de la fatigue et de
la nausée indienne, on se met à rêver aux draps
blancs, à la douche chaude, aux plages d'Ibiza, aux
moules de Formentera, aux filles de
Malaga.
À sept heures du matin, après 33 heures de calvaire,
on arrive enfin dans la ville sainte. Crevés. Sales.
Puants. Morts. Prêts à être flambés sur les ghâts du
Gange."