Suite et fin de cette aventure. je reprend le fil après un petit break dans l'écriture
Chennaï : le dernier fragment
Pondichery-Chennaï
du 03 au 09 février
Quelque part entre
Pondi et Chennaï le long de la côte, la jeep s'enfonce dans la nuit sur une route dégagée. Nous sommes partis depuis une heure après avoir quitté Danielle et Ulrich. C'est Marie Paule qui conduit. Je me tiens à ses cotés, prêt à la suppléer au volant en cas de fatigue. Lorène a pris place sur la banquette arrière. Elle dort. Je fais la causette avec Marie Paule...souvenirs de la Caravane
Strasbourg-
Jérusalem dont nous avons fait partie, des copains et des copines restés en
France, de la vie en
Inde. Elle est en poste depuis octobre 2006. Responsable de l'Alliance Française de Chennaï, elle essaye de faire exister la
France dans la quatrième ville indienne. Pas simple d'autant qu'il a fallu qu'elle s'adapte au mode de fonctionnement de ses employés indiens. Entre les célébrations religieuses et les mariages, les causes d'absentéisme sont nombreuses et pas question pour eux de louper les festivités et elle a dû remédier calmement à ces manquements. C'est la règle d'or : ne pas s'énerver et faire avec. Depuis que je l'ai retrouvé, je la trouve très zen, souriante et détendue. En
France, elle était une personne joviale et à l'écoute des autres. Arrivée dans les faubourgs de Chennaï. Nous déposons Lorène à l'Alliance Française, elle loge dans un studio mis à sa disposition au dernier étage du bâtiment. Quant à moi, je vais m'installer chez Marie Paule. Une maison avec un petit jardin qu'elle partage depuis peu avec deux autres colocataires, Annie et Sarah. Elles sont absentes à cause de fréquents déplacements. Leur job : le microcrédit.
Chennaï : la plus grosse ville d'
Inde du sud. Une langue : le Tamil. Deuxième place forte cinématographique du pays, une production prolifique et méconnue comparé à son concurrent de la côte ouest Bollywood. Avec une différence de style très marquée. Là où Bollywood rime avec rêveries et bons sentiments, les films tamils baignent dans le réalisme avec parfois des accents très violents. Place importante pour l'initiation du Bharata natyam, la plus vieille danse de l'
Inde. C'est ici que l'on fabrique la fameuse moto Enfield.
Chennaï plus connu sous son ancien nom Madras est différente des autres villes de même taille que j'ai visité durant mon séjour, comme Mumbaï (
Bombay) et
Bangalore. Du nord au sud, de Georgetown à Adyar, c'est comme un assemblage de villages bordés par deux plages (Marina Beach et Eliott Beach) donnant sur le Golfe du Bengale, entrecoupés par deux rivières l'Adyar (au sud) et la Kuvam (au nord). A Plusieurs reprises, en circulant à vélo, je me perdrai dans le dédale des petites rues. La circulation y est très concentrée
Je croiserai de rares touristes. La ville n'a pas la cote et c'est plutôt "circulez y a rien à voir". Tout ce petit monde se presse à
Pondichery plus attractive. Chennaï est considérée comme un lieu de transit car dotée d'un aéroport international et d'une liaison maritime vers les iles Adaman.
Postures du Bharata Natyam
Eliott Beach ce matin. Mon pied à terre. La maison est située au fond d'une impasse ombragée à quelques pas de la plage. Marie Paule s'est rendue à son travail. Avant de partir, elle se détend en pratiquant une séance de yoga quotidienne avec une professeur indienne. L'Alliance Française est très éloignée et il faut traverser la ville pour s'y rendre. Je pars explorer les alentours en marchant. Je découvre que c'est un quartier très agréable et je prends vite mes repères. Les deux premiers jours, je me déplace avec les rickshaws qui m'en font voir de toutes les couleurs. Pas trop le choix, la ville est très étendue. A chennaï, ils ont mauvaise réputation. Le torchon brûle. Ras le bol et mécontentement d'une population qui demande à ce qu'ils installent des compteurs. Refus catégorique de leur part. Je me rend vite compte que la partie ne va pas être facile avec ces roublards et il faut sans cesse batailler pour ne pas se faire enfler sur le prix des courses. Pire encore, ils ne comprennent pas les indications que je leur donne. Plus d'une fois, ils me déposent au mauvais endroit et excédé je continue à pied. Le pompon a été décroché par celui qui devait me ramener à la maison et qui s'est perdu. Il a fallu que je le guide jusqu'au pont. Après l'avoir franchi, je lui demande de stopper pour continuer à pied. Et voilà qu'il ne veut pas me rendre la monnaie en prenant un sourire béat "for drinking a tea", "toi, mon coco, si tu me prends pour un pigeon, tu es mal tombé" en lui décrochant un sourire jusqu'aux oreilles, "No Chaï, no Tea, give me my money". Je ne bouge pas mes fesses de ton tacot. Au bout d'un moment, voyant qu'il n'obtient rien de moi, il me jette excédé l'argent en me fusillant du regard. Je lui fausse compagnie en n'oubliant pas de lui souhaiter un Good Bye cynique. A l'exception d'un ultime trajet à l'aéroport, cela sera ma dernière confrontation avec eux. Dorénavant, je circule avec la bicyclette que Marie Paule me prête. Enfourchant la petite reine, je suis le roi du pétrole à Chennaï. Je me fond dans le trafic. Parfois c'est un numéro d'équilibriste qui demande de la dextérité. Je peux toiser du regard les rickshaws (hé hé) et aller où bon me semble pour découvrir la ville.
En premier lieu, Marina Beach : la deuxième plage du monde par la longueur. Elle s'étend de la rivière Adyar jusqu'aux installations portuaires, sans parler de sa largeur. Rendez-vous préféré des citadins qui, le soir, s'y rendent en famille et... cotoient les habitants des lieux. En effet et c'est une des particularités de l'
Inde du sud, les pêcheurs habitent sur les plages, à deux pas de leurs moyens de subsistance. Les marchands du temple rêvent de faire table rase pour y implanter des complexes hôteliers et développer le tourisme. Heureusement, ils se heurtent à une forte résistance des associations chargées de les défendre. Pour le moment, les pêcheurs sont là et ils entendent bien y rester. Tout comme à Eliott Beach. J'adhère totalement à ce genre de combat contre ceux qui veulent nous imposer avec leurs karchers et leurs bulldozers, un mode de vie aseptisé, terne et insipide.
Enfants de pêcheurs à Eliott Beach
Pêcheurs à Marina Beach
Les Indiens sont revendicatifs et ils créent beaucoup d'associations pour exprimer leurs droits. L'
Inde c'est un tissu associatif très développé, un syndicat paysan très puissant dont j'avais pu rencontrer quelques membres à
Lyon en 1999. Une caravane à travers l'Europe pour nous informer sur leurs luttes. Pur fruit du hasard cette rencontre au parc de la Tête d'Or, bien que je connaissais cette caravane et qui s'est terminé en fou rire général quand j'ai laissé à l'un d'entre eux, mes rollers pour une initiation pour le moins chaotique. Je vous laisse imaginer la suite. Marie Paule me disait que lorsque elle a pris son poste, les employés sont venus la voir pour s'enquérir des conditions de travail et qu'il a fallu discuter certains points sur lesquels ils exprimaient des inquiétudes. Il suffit d'ouvrir un journal pour constater que le pays est agité de marches, manifestations, rassemblements etc...Un signe de bonne santé citoyenne quoique on en dise. En octobre 2007, le mouvement Ekta Parishada a organisé une marche de 350 kms regroupant petits paysans, dalits de vingts états qui ont convergé depuis
Gwalior Madya Pradesh vers
New Delhi "
« Du travail pour toutes les mains, du pain pour tous les estomacs, une terre pour les Sans-terre, une protection pour les petits paysans et les petits commerçants, modifier les politiques actuelles »c'est ce qu'on pouvait entendre dans les rangs compacts des marcheurs. Qui a dit que les Indiens courbaient l'échine ?
Je vais rendre visite à Marie Paule à l'Alliance Française. Un beau bâtiment de 3 étages entouré d'arbres mais par contre le quartier c'est "Boucan d'Enfer", en particulier la rue College Road en sens unique qu'il est quasiment impossible de traverser sans risquer sa vie tant le flot de véhicules est ininterrompu. L'intérieur est constitué d'une bibliothèque et de plusieurs salles où sont dispensées des cours, au premier étage un coin restaurant très agréable, une salle très spacieuse où travaille le personnel administratif avec au fond le bureau de Marie Paule. Cerise sur le gâteau, une superbe salle de spectacle au dernier étage.
Marie Paule
Pour la faire fonctionner, Marie Paule ne ménage pas sa peine. Elle travaille beaucoup et se démène avec un budget qui se réduit en peau de chagrin depuis que l'ultra droite est passée. Pour la section culturelle, elle est secondée par un ex de la troupe d'Ariane Mnouchkine, un Indien qui a passé six ans à
Marseille. En ce moment, c'est l'effervescence. Elle organise un festival de films français et la conférence de presse a lieu dans la semaine.
Au milieu de son emploi du temps chargé, Elle prend le temps d'inviter des amis chez elle ce qui me permet de faire la connaissance du petit cercle des expatriés français. Un soir, elle invite deux copines. Sarah qui vient juste d'arriver et qui travaille dans une association caritative et Françoise une danseuse. Cela fait trois ans qu'elle s'initie à la danse Bharata natyam. Originaire d'Avignon, elle touche au but. Dans deux mois c'est la récompense du travail accompli et une grande fierté; elle va danser seule dans une grande salle de la ville accompagnée par des musiciens qu'elle a choisi. Je la sens épanouie. Elle respire la joie de vivre. En juin, elle rentre en
France et son visage s'assombrit lorsque elle se met à en parler. Elle apprécie sa vie ici, elle loue une petite maison près d'ici. Tout va bien. Nous restons à discuter tard dans la nuit après que les autres soient partis dormir. Elle a un peu voyagé en
Inde et nous évoquons nos souvenirs et nos projets. Je ne la reverrai plus jusqu'à mon départ. Dommage et un regret de ne pas pouvoir assister à son spectacle en avril. J'aurai une pensée pour elle.
Un autre soir, c'est tout un groupe de jeunes expatriés français qu'elle a invité, Sarah la nouvelle venue est aussi de la fête tout comme Danielle et Ulrich qui ont fait le déplacement de
Pondi. Danielle doit récupérer sa fille dans la nuit à l'aéroport. Ulrich fait des allers retours de plus en plus fréquents entre l'
Allemagne et l'
Inde. Je fais la connaissance de Annie, la coloc de Marie Paule. Son travail l'amène à se déplacer fréquemment à travers tout le pays. Elle propose du microcrédit au tissu associatif rural. Concrètement ça signifie aider financièrement des gens modestes pour qu'ils puissent ouvrir un petit commerce de rue tout en leur permettant de rembourser par petites sommes. Le hic :c'est pour le compte de grands groupes et les taux sont très élevés. ça part d'un bon sentiment mais sur le fond c'est un moyen de faire du fric sur leur dos. Rien à voir avec les tontines africaines. Depuis que le docteur bengalais a été prix nobel pour cette belle initiative, les prédateurs lorgnent sur un marché qui peut s'avérer juteux. Elle en a bien conscience et ça la met mal à l'aise. Auparavant, elle travaillait au
Rajasthan pour le compte d'une association Seva Mandir (voir Udaipur la perle du
Rajasthan).
Le départ se rapproche à vitesse grand V. Je ne réalise pas. Suis ici dans un cocon et en charmante compagnie. Pourtant, les quatre derniers jours, je dors dehors...non la gente féminine ne m'a pas chassé des appartements, je suis toujours très bien accueilli mais c'est la recherche de fraicheur. Je ne ferme plus l'oeil et je collectionne les nuits blanches depuis
Pondi. Installé sur la petite terrasse en béton, après avoir goûté au concert nocturne de mes minuscules voisins de chambrée, à deux pas dans le petit jardin, je peux m'assoupir deux heures. Réveil forcé à l'aube par le pilonnage des moustiques.
Bonne transition. Un beau matin, je me frotte à l'administration indienne...sans le savoir. ça sonne à la porte. Les yeux ébouriffés, j'ouvre et je me retrouve nez à nez avec un type qui me présente une facture, il n'a pas l'air de plaisanter. Il parle en Hindi, je parle en Anglais. Incompréhension sur la ligne. Ni une, ni deux, il se dirige vers le jardin, ouvre un boitier (d'électricité) et repart avec deux gros haricots (les fusibles). Je le regarde quitter le jardin et je réalise en rentrant que c'est le jus qu'il a coupé. Plus rien ne fonctionne. J'appelle Marie Paule. Gros soupirs. "Ah non pas eux !, ça peut prendre une semaine pour rétablir le courant" Aïe, je suis ennuyé de l'avoir laissé filer avec les fusibles. A la base de ce quiproquo, une note d'électricité à honorer et moi dans la peau d'un improbable mauvais payeur. Le lendemain matin, au prix de courbettes et d'un billet glissé dans la poche, un employé du service se déplacera pour remettre la lumière.
Samedi. Dernier jour. Je vais une dernière fois au bord d'Eliott Beach en compagnie de Marie Paule. Quelle étrange sensation. Je réalise que tout cette vie d'errances tire à sa fin et retour à la case départ. Nous buvons un cappuccino, détendus et sereins. Hier soir, je profitais de la plage, assis sur le sable devant la déferlante des vagues sous une belle nuit étoilée. Malgré l'obscurité, du monde, beaucoup de monde se promenant ou restant comme moi à contempler les vagues. De l'animation, une plage squattée par des échoppes de fortune éclairées à la lanterne qu'un vent léger faisait vaciller; odeurs de nourriture et de chaï. J'aime cette ambiance. Derniers instants avant de quitter cette terre d'Asie. Fin du voyage.
17h00, Le rickshaw traverse le quartier d'Adyar qui n'a plus de secret pour moi...Je viens juste de quitter Marie Paule. Encore une fois, c'est moi qui suis parti...La route est maintenant dégagée, il accélère. Anna University. Sur le trottoir, des vendeurs de hamacs. De l'autre coté un réparateur de bicyclettes. Des chambres à air sont accrochés au mur... Couleurs de l'
Inde. J'en prend de pleines bouffées pour le voyage qui s'annonce. Un panneau indique Airport. Cette fois ça y est. Je paie le rickshaw et il me tend la main. Regard amical et poignée de main. Il me souhaite bon voyage. Incroyable comme ce petit geste me touche car durant trois mois j'ai ferraillé sur les routes avec ses copains. Les Happy End à l'américaine ne sont pas ma tasse de thé. J'en rigole. Je le regarde disparaitre au coin de la route et mon sac sur l'épaule, je pénètre dans le hall de l'aéroport.
Souvenirs de Chennaï
Moments de détente à Marina Beach