LAHORE
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Lorsque j’arrive à Lahore le 8 avril, j’apprends que la région de Gilgit dans le nord sur la Karakorum Highway en direction de la
Chine, s’est embrasée à cause de conflits sectaires entre Chiites et Sunnites, qu’il y a eu des morts, les étrangers évacués par avion et qu’un couvre-feu total a été instauré. Décidément rien n’est simple pour voyager au Pakistan. Ces graves évènements, j’y reviendrai plus longuement dans le prochain chapitre. En conséquence, pour tous ceux désirant se rendre dans le nord, nous voilà dans l’attente à Lahore en espérant que la situation se décante rapidement. Chacun prend son mal en patience en scrutant quotidiennement les infos locales. Quant à moi, me rendre à Islamabad pour le visa chinois n'est plus aussi pressé.
Lahore est sous une chaleur écrasante. Près de 43 degrés sur la terrasse du Régale Inn. Le ventilateur s`est arrêté de tourner à cause des coupures de courant récurrentes qui paralysent la cité. Chaque jour, 8 à 9 coupures d’une heure et il faut apprendre à s’adapter en fonction de ce paramètre. Le soir, certains quartiers populaires sont plongés dans l’obscurité totale. D’autres comme Régale Chowk s’en sortent grâce à certains magasins et chaines dotés de plus de moyens et munis de puissants générateurs. Certes, tout le pays est logé à la même enseigne mais ce sont les plus pauvres qui morflent le plus. Le Pakistan traverse une crise énergétique. On s`étonne. Une puissance nucléaire qui parade en exposant ses missiles lors de défilés et qui est incapable de fournir de l`électricité à ses citoyens, devrait faire profil bas. Cela me laisse perplexe.
Au Régale Inn, on s’adapte. A 19h57, juste avant que ça coupe (la nuit tombe à 19h), Zakir allume les deux lampes fonctionnant au gaz à chaque étage et j’installe des bougies que j’ai acheté au petit supermarché au coin de la rue. Ca rajoute un zeste de convivialité à l’endroit. Et de la convivialité, le Régale Inn n’en manque pas. Ici dans ce havre de paix, toutes les conditions sont réunies pour que les voyageurs se sentent bien. Atmosphère très relaxante et familiale. Le Régale Inn c'est comme à la maison. On est en famille.
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Peu de choses ont changé depuis décembre 2007. Petits prix, la terrasse où tout le monde se retrouve, le coin cuisine, la vieille machine à laver trône à la même place, seule une vitrine réfrigérée remplace le vieux congélateur.
Le staff.
Malik le propriétaire n’est pas toujours là d’autant qu’en ce moment il marie son fils et c’est
Zakir qui gère le Régale Inn. Fils d’imam, originaire de Gilgit, il travaillait au Madina Inn autre place connue des voyageurs. Un gars très dévoué, compétent et serviable. Il contribue grandement à la bonne ambiance régnant ici. Il est épaulé par
Jabeen. Un Kalash du village de Grun dans la vallée de Chitral. Il travaille dans une librairie de Temple Road six jours sur sept. En échange du logement gratuit, il aide Zakir dans les tâches ménagères. Il reste 6 mois de l’année à Lahore et ensuite il retourne au village parmi les siens. Un type calme, sympa, toujours ouvert à la discussion. Le soir, Il passe du temps pour réviser ses cours d’Anglais.
Et il y a nous. Paradoxalement la majorité de ceux qui passent au Régale Inn sont des femmes voyageant seules. Gros plan sur ces voyageuses courageuses :
Friedericke une Allemande de
Hambourg. Jolie, cheveux blonds mi longs, yeux bleus, grande. Elle a adopté la tenue locale. Après un crochet à Multan, elle revient pour assister à la soufi Night du jeudi. Après trois mois passés au Pakistan, elle part en
Inde.
Mihee une jeune Coréenne. Secrète, calme et sensible
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. Hormis son frère, tous ses proches ne savent pas qu'elle est ici avec un visa de deux mois. Elle a du cran la petite. Elle se confie à moi quand elle n'a pas trop le moral, parfois nous discutons tard dans la nuit sur la terrasse. Elle vit difficilement le fait d'être soumis à des propos déplacés dans la rue. J'essaye de la rassurer. On fêtera son anniversaire ici.
Sunhee une autre Coréenne
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. Le contraire de Mihee question caractère. Parle fort et fait du bruit quand elle mange surtout quand elle astique sa cuisse de poulet. Pas vérifié si elle ronfle. Pas de méprise en fait je l’aime bien. Elle veut aller en
Iran par la route ce qui signifie passer par Quetta, puis la
Turquie jusqu'à
Istanbul. De là, elle rentre au pays pour assister au mariage de son frère.
Emilie une Galloise qui est arrivée à la frontière de Taftan au Baloutchistan, seule et en bicyclette. J'imagine la tête des garde-frontières. Quel tempérament ! Respect. Ses parents l'ont rejointe à Lahore par avion.
Ye-Won, la douce Ye-Won une Coréenne en provenance d`
Inde et du
Népal. Elle envisage d'aller en
Iran par la route mais elle se rétractera par la suite et opte pour le
Ladakh. Elle me fait craquer quand elle met sa tunique coréenne. Nous ferons un petit bout de route ensemble jusqu’à Islamabad puis nous nous perdons de vue. Dommage.
Barbara une Française de
Montpellier. Entière et avenante. Le genre à qui on l’a fait pas. Elle débarque à Lahore en avion sans se poser de questions car ses proches ont tout fait pour la décourager de venir mais elle a tenu bon. Respect. Elle deviendra ma complice et nous ferons un bon bout de route ensemble.
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Raquel une Espagnole de
Madrid. Chaleureuse. Arrive d`
Inde ou elle a passé 6 mois. Prochaine étape l'
Iran. Nous ferons un bout de route ensemble en compagnie de Steve et Barbara.
D'autres voyageurs arrivent dont
Steve un Américain de
Boston. Il arrive d'
Inde. Il passe beaucoup de temps sur Internet pour travailler sur son site. Ses photos sont d'une qualité exceptionnelle, son site aussi httpbackpackology.org, un type étonnant.
Regale Chowk est notre quartier
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J’aime beaucoup avec sa rue des glaciers que je visite assidument chaque jour et Temple Road une rue très animée où se concentrent de petits restaurants, des étals de fruits et de légumes et des échoppes de nourriture.
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Un jour en partant visiter Shalimar Gardens, je suis harponné par Arif, il est chrétien et tient à m’inviter chez lui. Au Pakistan c’est monnaie courante ce genre de situation, au début ça peut surprendre mais à la longue, on s’y fait. Les Pakistanais sont très hospitaliers. Il habite dans le quartier populaire de Chah Miran derrière la gare ferroviaire. Nous pénétrons dans une ruelle animée par des jeux d’enfants. Arif vit très modestement avec sa femme, ses enfants, ses parents dans un deux pièces au 1er étage d’une maison scindée en plusieurs parties
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. Son neveu Viktor habite avec sa famille dans la maison d’en face. De l’autre côté il y a son beau-frère et sa famille. Dans le quartier tout le monde a l’air de se connaitre et un étranger ne passe pas inaperçu, la nouvelle fait le tour des maisons. Me voici plongé dans la communauté chrétienne de Lahore....et plongé aussi dans l’obscurité à cause des coupures de courant. La femme d’Arif prépare un repas et nous mangeons en compagnie de Viktor son neveu. Ces sont des chrétiens très fervents. Mon hôte me propose d’assister à la messe dominicale. Ils sont étonnés et un brin déçus lorsque je leur dis que beaucoup de chrétiens français ne pratiquent pas leur religion. Pour eux qui se sentent isolés au Pakistan, la
France est perçue comme un exemple. Puis nous rendons visite à un maitre soufi. Arif lui avait auparavant demandé de faire une petite démonstration. Dans son local, il donne des cours de musique à des enfants, la pièce est décorée de photos de musiciens soufis faisant partie de la famille sur plusieurs générations. Le dernier en date, son fils est un virtuose du tabla. Progressivement et malgré l’obscurité dehors, d’autres personnes arrivent dont un autre maitre soufi et le fils virtuose. Chacun s’installe, le fils aux tablas, les deux maitres soufis se mettent à chanter. C’est à couper le souffle. Les voix puissantes et baignées d’émotion se superposent à la manière des chants qawalis accompagnées par les tablas et l’harmonium. C’est tout simplement magnifique ! Et ces types dégagent une telle humilité. Cette soirée restera l’un de mes grands souvenirs du Pakistan.
Islamabad 1 passage éclairAller-retour pour déposer ma demande de visa à l'ambassade de
ChineVisa chinois enclave diplomatique à Islamabad : C'est vraiment un super endroit pour l'obtenir. Pas facile de s'y rendre car l'ambassade est situé dans l'enclave diplomatique surprotégée. La navette intérieure est une arnaque. Si on ajoute à cela le taxi, la note peut être salée. Autre alternative il y a le minibus 120 qui passe devant et ensuite rentrer à pied. Lorsque je me présente au guichet et que je demande 3 mois, la femme fait la moue et tout en me scrutant attentivement me répond "c'est beaucoup de temps.....pourquoi ?" moi "parce que votre pays est très grand et offre tant de choses à visiter" silence..... visiblement l'opération séduction a du plomb dans l'aile. Sur ce, elle me demande une réservation de billet d'avion "non je voyage par la route" Elle me fixe et je la sens suspicieuse. C'est le genre de profil d'emmerdeur...oups de voyageur qu'ils n'aiment pas trop. Interrogation écrite surprise. Elle me passe une feuille vierge en me demandant d'écrire mon itinéraire précis avec dates et moyens de locomotion. Là, pas question de se louper. Heureusement, auparavant, j'avais réfléchi à un itinéraire bis en contournant soigneusement les zones trop/très sensibles où je compte réellement me rendre. Il faut aussi que cet itinéraire soit cohérent car ils ne sont pas stupides. Je lui rends ma copie. Correction. Elle scrute longuement avec son stylo chaque ville couchée sur la feuille. Je retiens mon souffle. Elle a l'air satisfaite et finis par agrafer mon dossier avec le passeport en me demandant de fournir lors du retrait les deux documents manquants. Elle me fait confiance d'autant que je lui dis que je viens de Lahore. Dans d'autres endroits, j'aurais été envoyé dans les orties mais là je bénéficie des excellentes relations entre la
Chine et le Pakistan.
Islamabad 2 le retourDe nouveau un aller simple qui se transformera en retour au bout de deux jours. Je fais la route avec Ye-Won et Junho qui, eux veulent aller à l’ambassade d’
Iran. Visa chinois de 3 mois en poche (quel soulagement !), je dépose une demande d'extension de 3 semaines de mon visa pakistanais car dans une semaine il arrive à son terme. Le hic est que ça prend une semaine pour l'obtenir et comme je ne me vois pas attendre à Islamabad, ma décision est prise sans l'ombre d'une hésitation, retour à la maison.....au Régale Inn à Lahore. Entretemps j’ai perdu de vue Ye-Won qui finalement est partie à Hunza.
Islamabad ce n'est pas ma tasse de thé. Ville de fonctionnaires, bâtie à l'américaine avec des blocs coupés de part en part par de larges avenues
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, facile pour se repérer certes mais ça manque carrément de vie. De plus tout est plus cher ici et j'explose mon budget si je reste une semaine à commencer par l’hôtel. Durant ce laps de temps, j'en profite pour voir la demi-finale retour de la Champion's Ligue Barça-Chelsea dans un bar. C'est la douche froide. Mon équipe favorite est éliminée malgré une domination à toute épreuve. Les artistes sont fatigués y compris Messi le phénomène, ajouté à un manque de réussite sur les deux matchs et c'est comme cela qu'ils passent à la trappe. Le lendemain, je me réveille avec la gueule de bois. Je me dis que dans quelques mois, ils seront de retour pour nous régaler de beau jeu et d’actions de génie.
La guerre des dronesUn jour, en me promenant à Islamabad, j’aperçois des tentes dans un parc. Ce sont des gens des zones tribales qui protestent contre les bombardements américains. Des centaines de photos sont affichées devant les tentes dont des femmes et enfants tombés sous les attaques des drones
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. Les drones, ces fameux avions sans pilote, fierté des
Etats-Unis, expérimentés ici, violant la souveraineté d’un pays et récemment au Yémen. Les précurseurs en la matière est l’armée sioniste qui les utilisent depuis 10 ans pour assassiner des Palestiniens à Gaza. Parmi les gens assis dans le parc autour des tentes, nul doute qu’il y a beaucoup de proches des victimes. Quel contraste avec la propagande des médias occidentaux pour qui tout Pakistanais habitant cette région est assimilé à un Taliban. La réalité est différente. Cette population est prise en tenaille entre ces attaques meurtrières et les groupes armés qui veulent faire leur loi. Beaucoup de chefs tribaux pachtounes, de militants ont été tués ou ont disparu pour s’être opposés à ces fanatiques. Que fait le gouvernement pakistanais pour empêcher ça ? Pas grand-chose et même il ferme les yeux car certains chefs de guerre (les Haqqani) qui sévissent dans la région travaillent ou ont travaillé pour l’ISI, les touts puissants services secrets pakistanais, un état dans l’état. Le parlement (le Pakistan est une république) essaye d’agir pour stopper les incursions de drones sur le territoire mais il a du mal à exister face à l’ISI, l’armée et la poignée de puissantes familles qui dirigent le pays.
Retour à LahoreUn mot sur Lahore. C'est la capitale de la province du Pendjab pakistanais. Petite parenthèse. L'autre partie du Pendjab se trouve côté indien distant de 20 kms de Lahore. En 1947, lors de la partition, la ville de Wagah fut coupée en deux. Wagah Border où se déroule chaque jour une passe d'armes entre l'
Inde et le Pakistan dans une ambiance des plus festives.
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. Poumon culturel du Pakistan, Lahore c'est aussi ses nuits soufies renversantes.
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. Depuis quelques années, la ville longtemps épargnée par les bombes, a subi plusieurs attaques meurtrières dont une ce mois-ci qui a touché la gare centrale faisant plusieurs morts. Ici l'on peut voir quelques joyaux d'architecture de l'empire moghol symbolisée par la superbe mosquée Badshahi
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, la 5ème mosquée du monde par la taille, construite par le dernier des grands empereurs moghols Aurangzeb avant leur déclin. Il y a aussi le fort, les jardins de Shalimar
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et la tombe de Jahângîr le fils d'Akbar (dont l'histoire a été mise en scène par Ashutosh Gowariker dans le sublime Jodhaa Akbar en 2008).
A Gilgit, il y a du nouveau. Le couvre-feu a été totalement levé. Nous pouvons voyager dans la région sans souci. Déjà Mihee et Sunhee, les deux Coréennes sont parties en éclaireuses depuis 10 jours. Quant à moi, j’ai hâte de partir dans le nord. Il fait vraiment trop chaud à Lahore mais je dois patienter trois jours de plus histoire de me retaper car depuis deux semaines, mon estomac est martyrisé par une nourriture trop épicée et récemment j'ai cru revivre la mésaventure gastrique de 2007 mais tout est rentré dans l'ordre au bout d'un jour avec un régime de pommes de terre et bananes et de riz blanc. Cela dit pas de risque, je veux voyager en pleine forme car le trajet en bus jusqu’à Gilgit promet d’être éprouvant. Cette fois, mon séjour au Régale Inn touche à sa fin. Direction Islamabad pour récupérer mon extension de visa. J’espère être à Abbottabad dans l’après-midi.