Le Point.fr - Publié le 03/02/2014 à 08:06
Au lendemain d'un scrutin qui devait panser ses plaies, la Thaïlande se réveille plus déchirée que jamais. Analyse.
Gueule de bois électorale. La
Thaïlande
se réveille plus déchirée que jamais au lendemain d'un scrutin qui devait panser ses plaies. L'opposition a réussi à enrayer l'élection voulue par la Premier ministre
Yingluck Shinawatra
, douchant ses espoirs de sortir de l'impasse dans laquelle s'enfonce le pays depuis novembre. Des incidents orchestrés par les manifestants ont empêché le vote de se dérouler normalement dans plus de 10 % des bureaux de vote du pays de 66 millions d'habitants, interdisant la proclamation des résultats. Neuf provinces du Sud monarchiste n'ont même pas organisé de vote. Au total, 8,7 millions de Thaïlandais ont été victimes des fermetures de bureaux. En particulier à
Bangkok, le coeur du mouvement anti-Thaksin où les manifestants ont ceinturé certains bureaux de vote, intimidant les rares électeurs, ou saisi les bulletins pour empêcher leur distribution.
Même si le pays a échappé à une flambée de violence et que le scrutin s'est déroulé sans heurts dans le Nord, ces perturbations massives interdisent à Yingluck de déclarer la victoire. L'opposition conteste la validité de l'élection et compte obtenir son annulation en justice. Déjà, elle dénonce la volonté du pouvoir de faire revoter le 23 février les circonscriptions affectées par les troubles. "Poursuivre cette élection n'est rien d'autre qu'une tentative pour prolonger le maintien du gouvernement au pouvoir", juge Ong art Kampaiboon, l'un des leaders du Parti démocrate, la principale formation d'opposition, qui a boycotté les urnes. Un nouveau bras de fer juridique qui menace de plonger la
Thaïlande dans une impasse politique pour de longs mois. Car, faute d'avoir 95 % des députés élus, il est impossible de réunir un Parlement, et donc de nommer un nouveau gouvernement.
"Où est l'argent ?"Le taux de participation historiquement bas est un autre revers pour le clan Shinawatra. Comme prévu, il est tombé à un niveau record, à 20,89 %, à
Bangkok, dont les habitants sont massivement acquis à la cause anti-Thaksin. Mais les chiffres en provenance du reste du pays, aux alentours de 50 %, contre 70 % habituellement, illustrent la défiance grandissante à l'écart de la soeur de
Thaksin Shinawatra
. Si son parti Pheu Thai reste en tête à ChangMai ou dans l'Issan, ses bastions traditionnels, la faible mobilisation indique la désillusion de ses troupes "rouges". Beaucoup n'ont pas voulu se déplacer, estimant que l'élection serait invalidée in fine. D'autres sanctionnent plusieurs faux pas politiques. D'abord, le projet d'amnistie présenté en novembre qui bénéficiait aux auteurs de la répression anti-rouge déclenchée lors des troubles violents de 2010 qui firent 90 morts. Une erreur de calcul qui devait permettre en échange le retour au pays du grand frère Thaksin, exilé à
Dubai. Un projet d'amnistie qui a finalement mis le feu aux poudres en déclenchant la révolte à
Bangkok.
Ensuite, la stratégie économique, en particulier un système controversé de soutien aux producteurs de riz qui tourne à l'usine à gaz. L'État s'est engagé à racheter à bon prix la production, mais nombre de fermiers affirment n'avoir toujours pas été payés, alors que de nombreux intermédiaires se sont servis au passage. "Ils demandent où est l'argent ? Le populisme sectoriel de Yingluck lui a créé de nombreux ennemis", explique Pitch Pongsawat, professeur à l'université Chulalongkorn.
Sous pression, Yingluck apparaît à court de munitions, car les élections semblaient sa dernière carte. "Je ne peux pas faire plus de concessions", avait-elle expliqué en décembre, alors que la foule réclamait déjà sa démission. Le clan Thaksin cherche maintenant la parade. Son adversaire Suthep Thaugsuban, lui, rêve de porter l'estocade. Le leader de la rue de
Bangkok a promis de nouvelles manifestations géantes, lundi, lors d'un parcours de 14 kilomètres à travers la mégalopole. La crise marathon thaïe est loin d'être terminée.