De quel mendiant parles-tu ?
De celui qui fait la manche, de celui qui ne demande rien ?
En
France, en
Suisse ? Ailleurs ?
Je n'ai pas quitté la
France cet été mais j'ai cotoyé des mendiants qui avaient chauds.
J'ai écrit ce texte parce que depuis très longtemps la dérive de certains êtres me bouscule et je le mets sur vf aujourd'hui même si le temps des vacances n'est pas vraiment propice.
Eté
« Putain, qu’est-ce qu’y fait chaud »
Régis éponge son visage avec un pan de sa chemise à carreaux. Il n’a jamais eu aussi chaud de sa vie. Pourtant il a changé de crèmerie, maintenant il est sous le pont de chemin de fer et pourtant il n’a pas d’air. Il a même dégoté un carton. D’habitude l’été, il ne s’en sert jamais. Le carton, c’est pour l’hiver, ça lui sert d’isolant. Le goudron est trop chaud, même à l’ombre sous le pont.
Sa bouteille de pinard est presque vide. Du pinard chaud, ça le débecte. Il donnerait sa chemise pour un litron frais. Personne n’en voudrait de sa loque dégueulasse mais on peut toujours espérer.
Il n’y a personne dans la ville. Tous partis en vacances et les autres fermés chez eux, les volets tirés.
« Merde qu’est-ce que je suis mal. J’ai chopé des bestioles, c’est dingue c’que ça me gratte ».
Il regarde ses aisselles rouges et collantes et c’est pareil sous les couilles pense t-il en frottant furieusement.
Ca fait huit jours au moins que ça tape comme ça.
J’préfère l’hiver, j’peux pieuter au dans le sas de la banque et y’a du monde qui lâche des ronds, ceusses qu’y ont la honte de passer devant moi avec leurs sacs plein de bouffe. Même des clopes y’m donne.
C’est la mort cette chaleur. J’pourrais aller sur la place, y’a la fontaine. J’vais m’faire coffrer si j’me fous dans l’eau. Ouaip, j’irais cette nuit et p’têtre que ça me grattera moins.
« J’ai envie de gerber ».
Régis s’étend sur son carton. Il met son bras sur ses yeux. Le tatouage bleu est strié de rouge.
C’est un cœur percé d’une flèche et il est si ancien qu’on ne lit plus que « à M.. ». Régis ne sait plus très bien pour qui était son cœur. A Michèle sa femme qui s’est tirée quand il s’est retrouvé au chômage et qu’il a commencé à picoler ? A Maman qui a eu la mauvaise idée de casser sa pipe quand il était adolescent. En fait il s’en fout, il ne le voit même plus ce tatouage sauf ces jours parce que depuis sous le bras jusqu’au coude, ca le démange.
Tout son corps lui fait mal et c’est bizarre parce que d’habitude il y pense jamais à son corps.
Il est pas en forme, y’a quèque chose qui tourne pas rond.
Faut t’bouger mon pote pense t-il.
Putain, j’ai soif mais pas mon picrate tiède, j’voudrais une bière glacée, du vin frais.
Régis reste étendu, les yeux fermés il a l’impression de tournoyer. Il a pas bu ça il en est sûr.
Régis attend et il a mal à la tête, il n’arrive pas à dormir.
C’est dimanche, le centre commercial est fermé. Hier il y était, il faisait bon mais ce connard de vigile l’a foutu dehors. Lui y pique rien, y fait rien, il était juste assis contre la poubelle.
Mais quel con. Il lui a dit « tu dégages où j’appelle les keufs »
Y parait qu’à
Paris, y’en a qui distribue des tentes. C’est bien gentil mais dans une tente t’as encore plus chaud et en plus t’es bouclé dedans.
L’ombre sous le pont se rétrécit et il sent le souffle chaud du soleil. Il respire l’air épais.
« Où il est passé ce clébard, merde, il est jamais parti et ça fait trois jours qu’il a disparu »
Il n’a pas le courage de tirer son carton plus loin.
Il garde les paupières serrées et voit des points lumineux.
Il attend la nuit.
Dom.
Et pour répondre à ta question, j'ai donné de l'eau.