Bonjour Ripius,
Avec ton ami, vous avez été pour le moins téméraires !!!
J’apporte ici pour tes lecteurs quelques éléments d'information - sous ma seule responsabilité - Chacun en fera ce qu'il voudra. C'est le rôle d'un forum de voyageurs...
En voyageurs "indépendants", au Spitzberg, on est limité à un secteur restreint appelé "Secteur 10", qui englobe Longyearbyen et les deux stations minières russes de Barentsburg et de Pyramiden (cette dernière étant abandonnée). C’est un peu dommage.
Dans ce secteur on peut avoir un aperçu de la nature arctique, mais cela reste cependant assez quelconque par rapport au reste de l'archipel. Outre Longyearbyen (qui n'est qu'un ensemble de baraquements et de modules préfabriqués), on trouve dans cette zone des vestiges norvégiens et ex-soviétiques de l'exploitation minière. Des montagnes allongées aux sommets plats et d'interminables vallées marécageuses. Pas de grands glaciers, mais seulement des névés dont une partie persiste en été. C’est déjà intéressant de parcourir cette zone, mais la fabuleuse beauté de l'archipel n'est pas là.
Pour aller au delà de ce « secteur 10 », il faut être accompagné par des guides accrédités ou bien, si on veut rester "indépendants", il faut demander à l'avance une "autorisation d'expédition" à l'administration (norvégienne) de l'
archipel du Svalbard.
Le "Sysselmannen" (gouverneur local) apprécie alors le sérieux du dossier et fixe le montant de la garantie-assurance ou de la garantie bancaire à mettre en place (à titre d'info : entre 6 000 et 24 000 euros cette année), pour couvrir les frais de recherches et de secours éventuels.
A défaut d'avoir reçu l'accord des autorités et d'avoir mis en place ces garanties, les frais de secours sont mis à la charge des personnes secourues. En 2004 l'année où j'y suis allé, deux allemands ("non autorisés") dont un s'était foulé la cheville ont été récupérés en hélicoptère, pourtant pas très loin au Nord de l'Isfjord (sur le territoire appelé « Oscar II Land ») : montant de la facture à leur charge : 4 500 euros !
Les moyens de déplacement
Comme l’a constaté Ripius, on se déplace très difficilement à pied au Spitzberg. Le sol est en permanence gelé sur une profondeur de 200 à 300 mètres (c’est le permafrost). En été, ce permafrost dégèle en surface sur une épaisseur allant de 10 cm à 1, 5 mètre. Tous ces terrains sont alors gorgés d'eau. Ajouter à cela qu'à cette saison les névés et les glaciers sont en pleine fonte, et le résultat est que partout on trouve énormément d’eau et de boue. Le mieux est donc d'être en permanence en bottes de caoutchouc assez hautes et très solides (avec trois paires de chaussettes dedans). Et il y a très souvent des torrents à franchir, pour lesquels les bottes ne suffisent pas.
Le meilleur vecteur de déplacement, c’est la mer. L’archipel est extrêmement découpé par les fjords, et le kayak de mer est le moyen qui donne le plus d’autonomie.
Pour aller plus loin, quitter l’Isfjord (le fjord de Longyearbyen) et ses ramifications, il faut un navire apte à naviguer dans les glaces avec une annexe (un gros zodiac particulièrement costaud) pour les débarquements.
Il existe aussi un avion qui fait une liaison (quand le temps le permet) avec Ny Ålesund (au Nord-Ouest de l’île principale), station de recherche qui est aussi la communauté humaine la plus septentrionale de la planète. De là, on peut repartir en kayak pour voir notamment deux des merveilles de l’archipel : le Kongsfjord (fjord du Roi) et le Krossfjord (fjord de la Croix).
Encore plus au Nord et au Nord-Est, on trouve les régions les plus extraordinaires : le Magdalenefjord (baie de la Madeleine), les grands fjords de la côte Nord, l’archipel des Sept-Îles (Sjuøjane) et le somptueux couloir marin du détroit d’Hinlopen...
L’ours polaire... le touriste... et le fusil...
L’ours polaire au Spitzberg, c’est un peu « la vitrine » de l’archipel... On en parle beaucoup dès qu’on évoque cette destination, et les touristes (moi le premier) se font un plaisir de photographier les panneaux de danger qui évoquent sa présence.
Deux ou trois choses qu’il faut savoir à ce propos :
L’ours polaire n’est qu’un lointain cousin des autres ours (bruns, grizzlis...). En fait, il est classé par les naturalistes parmi les mammifères marins.
Oui, comme la baleine, l'orque et le dauphin ! (voilà qui va en étonner certains...). En latin, c’est « Ursus maritimus », l’ours de mer. Les norvégiens l’appellent Isbjørn (l’ours des glaces).
Son domaine, son biotope, c’est la mer, et plus précisément la glace de mer, la banquise, compacte ou fracturée, où il trouve sa nourriture quasi-exclusive : les phoques.
L’été, c’est carrément la mauvaise saison pour l’ours polaire. Quand l’été arrive, les ours les plus futés « suivent » la remontée de la banquise vers le Nord, pour rester sur leur garde-manger naturel. Mais parfois, certains « loupent le train » et se retrouvent sur les terres ou sur des îles rocheuses, où ils errent désespérément à la recherche de nourriture. Pas question d’attraper les phoques dans l’eau (où ils sont bien plus rapides). Au mieux, ils mangent quelques œufs ou quelques oisillons sur les plages ou au pied des falaises, juste de quoi se caler une dent creuse... !
Il n’y a pas d’ours polaires autour de Longyearbyen. Ce qu’on a dit à Ripius (« qu’un ours était venu dans le camping quatre jours plus tôt »), à mon avis c’est la galéjade classique qu’on sert aux touristes venant d’arriver.
Si par extraordinaire un ours est repéré en été dans les environs de Longyearbyen, il est aussitôt signalé aux autorités qui viennent l’anesthésier (de loin, au fusil hypodermique !), l’emballent dans un filet et le transportent suspendu sous un hélicoptère plusieurs centaines de km au Nord, là où il y a de la glace de mer, des phoques, et donc là où il a une chance de survie (et ne risque pas de nuire).
Il vaut mieux qu’il en soit ainsi...
L’ours polaire est en effet connu comme le carnassier le plus dangereux de la planète. Bien plus que les grands fauves de la savane. Avec ses 500, parfois 600 kilos, ses 3 mètres de long et sa démarche nonchalante, son comportement est totalement imprévisible : il peut sembler se balader à 300 mètres de vous dans la plus totale indifférence, et puis en une fraction de seconde, sans aucun signe avant-coureur, fondre sur vous comme une furie. Totalement inutile d’essayer de courir, car lui il court à 40 km/h sur n’importe quel terrain, lande, marécage, bourbier ou glace !
Et là, vous faites quoi avec votre fusil tout neuf loué la veille ? Le temps d’avoir réalisé ce qui se passe, il est déjà sur vous. A moins d’être Buffalo Bill en personne, le fusil ne vous sert à rien du tout. Même si vous aviez la présence d’esprit et le sang froid nécessaire pour épauler, viser et tirer, vous devriez impérativement lui trouer le crâne ou le cœur, sinon, ça n’arrangerait guère la situation, ça ne ferait qu’amplifier le déchaînement de violence.
Les gens qui ont assisté à une attaque d’ours polaire sont sidérés par la furie de la scène. C’est que l’ours a une vie difficile, et la nature l’a formaté pour qu’il ne laisse pas passer ses chances...
Au Spitzberg, les norvégiens ont deux ou trois plaisanteries à ce sujet. Ils disent fort justement « Pensez toujours qu’ici, contrairement à chez vous, vous n’êtes pas au sommet de la chaîne alimentaire... ». Ou bien : « De toutes façons vous n’aurez pas le temps de souffrir : statistiquement, avant la fin de la troisième seconde, il a déjà broyé la tête... ».
Tout ça pour dire que le fusil de location, entre les mains de voyageurs même aguerris, ça risque fort de ne servir à rien...
En revanche, le danger, c'est le fusil...
Dans les environs de Longyearbyen (où les chances de rencontrer un ours sont infiniment infimes) les porteurs de fusil constituent, eux, un réel danger pour leurs congénères... Entre les mauvaises manips, la peur, ou même l’envie de « faire un carton » sur un oiseau ou sur un vieux bout de ferraille rouillé... (si ! si !... je n’invente rien !), ça craint !
En revanche, ce qui est utile, c'est la prévention. En « zone à ours », le fil d’alarme détonnant autour du campement est utile. Les fusils ou pistolets d’alarme « spéciaux ours » (à très forte détonation) peuvent l’être aussi.
Les précautions élémentaires enfin : ne pas camper juste au bord de la côte mais un peu à l’intérieur. Toujours placer ses réserves alimentaires à une bonne centaine de mètres de la tente, sous le vent, et en vue directe depuis la porte de la tente. Idem pour les restes, casseroles sales, etc. S’il y a un ours dans le secteur, il ne peut pas ignorer que vous êtes là : il est capable de sentir ce qui lui plait jusqu’à 15 km de distance.
Voilà quelques réflexions un peu en vrac...
Elles n’ont absolument pas pour but de dissuader ceux qui voudraient faire comme Ripius, mais d’apporter quelques informations.
J’ai dit en commençant que Ripius a été téméraire... Je me garderai bien de juger, il m’est arrivé moi aussi d’être téméraire et parfois imprudent en voyage. A présent je suis plus organisé et plus prudent.
Le Spitzberg est un milieu extrême, à tous points de vue, à commencer par les aléas climatiques extrêmes qui peuvent survenir en une ou deux heures alors que rien ne le laissait prévoir. Pour la faune, on n’est pas dans une « réserve naturelle », comme parfois en Afrique. Ici c’est la nature sauvage, à l’état brut.
Je suis un ardent partisan des voyages « en indépendant », mais là, personnellement, je conseille à ceux qui veulent profiter pleinement de la fascinante beauté de cette « marge du monde », de confier leur enchantement à des professionnels...
En choisissant bien, on peut trouver un compromis acceptable entre « La croisière s’amuse » et « Délivrance ».
Deuxième conseil pour profiter pleinement d’un tel voyage : beaucoup préparer, beaucoup lire, beaucoup se documenter. On n’en sait jamais assez, des mois ne sont pas de trop.
Enfin, Ripius a raison de le dire : il faut avoir dans ces milieux hyper-fragiles un comportement exemplaire pour les préserver. Au Spitzberg, on vous dit : « Aucun touriste ne peut se rendre invisible. Mais ici, nous vous demandons au moins d’essayer ».
Cordialement, Ripius... Je t'envie (... d'avoir 19 ans !)
Chris.