(An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Voici un extrait de mon carnet de voyage, ecrit hier soir:-- Mercredi 06/10/04, 19h00, Utila
Je ne voulais jamais commencer. Deja pourvu de bien trop de passions, je ne voulais pas en ajouter une a ma liste. Montagne, aviation, musique, voyages, salsa, cuisine, sciences...
Je ne voulais jamais commencer, mais voila, ca y est, j'ai plonge dedans, et je sens que je ne suis pas pret de refaire surface. J'ai failli.
Je sais d'avance de quoi seront faits mes reves de cette nuit. Il y aura du bleu, decline dans toutes ses variations. Du violet fluo de certains specimens autochtones au turquoise des zones sableuses, en passant par le bleu profond des zones plus... profondes, et le bleu flashy des palmes de mes collegues.
Il y aura du rouge, celui de certaines plantes, ondulant paresseusement au rythme des vagues de fond, et celui de divers autres autochtones, rampants, ou "volants", comme nous.
Il y aura du gris, du orange, du vert, du jaune, et toutes les combinaisons de toutes ces couleurs. Il y aura du blanc. Celui des bulles refletant une silhouette allongee portant sur son dos un drole de sac a dos cylindrique, situee un peu en contrebas, le blanc des reflets du soleil sur la surface tout la haut, repartis en un complexe reseau de filaments entrecroises et sans cesse changeants, et le blanc du sable, juste en dessous, immobile et pourtant si instable, se brouillant des qu'on passe la main trop vite, trop pres. Ainsi donc, on peut tout a fait respirer sous l'eau, ce n'est qu'une affaire de technologie. Une fois ces considerations resolues, et une fois compensees les histoires de gravite, de poids, et d'Archimede et ses copains, on peut evoluer dans un univers en trois dimensions. Et ce, sans la furie d'un moteur de 300 cheveaux, sans les inevitables accelerations demoniaques qui vous retournent en moyenne n'importe quel estomac normalement constitue en trois loop[k]ings, sans la pollution que ces acrobaties inutiles engendrent, sans danger. Ici, tout n'est que douceur,
lenteur, tranquilite, sensualite, silence.
Apres avoir passe les premiers instants d'inquietude dus a l'eloignement trop rapide de la surface libre, celle ou il y a l'oxygene facile, la vie, et une pression normale, dus aussi a l'entree dans un monde totalement nouveau et inconnu, je commence a trouver mes nouveaux reperes. Je comprends comment descendre, comment me deplacer. Ma respiration se fait plus calme, plus profonde, plus reguliere. Mes oreilles ne sont pas autant ecrasees que je ne le redoutais avant de descendre. J'avance, heureux, et j'ai l'impression de voler. De voler comme dans les reves que je faisais a l'epoque ou je n'avais pas encore pris ma premiere lecon de pilotage. Ces reves ou j'evoluais doucement dans l'air au-dessus des toits d'une ville, au dessus des rues, sans aucun moyens artificiels, et sans effort. Je retrouve ces sensations, sauf que la, je ne reve pas, meme si tout est different du monde reel. Tous mes capteurs ecoutent les nouveauc chants de la nature et s'en emerveillent. La verticalite et l'orientation sont les premiers sens les plus bouleverses. Tout est isentropique, que je sois allonge, debout, la tete en bas. La vue en prend aussi un coup: tout est plus bleu, plus proche, plus gros, et l'horizon est tres courbe. L'ouie est bien alteree aussi: nouvelles ondes, celles du silence, et celles de ma propre respiration. Nicolas Hulot ou Dard Vador? Sans doute entre les deux...
Le toucher: je suis surpris de constater que je suis pas aussi compresse que ce que j'imaginais. Mes oreilles reagissent bien, et c'est agreable de ne plus sentir le poids de tout ce bordel qu'on se trimballe sur le dos. Le gout: sale (lire sale avec accent aigu). Eau de mer dans toutes les directions, et sous pression, encore. Ca rentre plus ou moins partout, ces machins la. Et les poissons. Certains sont tres beaux et flattent plus la vue, mais d'autres s'extrapolent volontiers en filets accompagnes de patates douces, surtout que Philippe est juste a cote et a sans doute les memes idees gloutonnes. L'odorat? Off. Etrange. Aucune odeur. Un peu dommage. Peut etre un signal faible et continu, remanent, celui du caoutchouc du masque tout autour du nez.
Tres vite, je me sens a l'aise en vol en palier. Je survole en rase-motte de magnifiques coraux aux formes delirantes qui n'ont rien a envier aux jungles prolifiques de Tikal et de Palenque. Je les frole de pres, mais sans les toucher. Trop dangereux pour ma carcasse, et encore plus pour la leur.
Plus loin, je prends un peu de hauteur, je jette un coup d'oeil sur les cotes, devant, dessus, dessous. Je verifie que tout est bien attache. Check liste voltige terminee. Je lance un tonneaux a droite, doucement. Ca tourne. Je passe sur le dos, constate que mon equipement dorsal ne me desequilibre pas vers le fond, je ne le sens pas plus, vois la surface irisee tout la-haut, continue,
vois defiler le bleu profond qui s'enfonce sur ma gauche vers l'infini, puis le sol revient. Je stabilise, sortie de tonneau. A gauche? Ca passe aussi, bien que legerement desaxe. Mes tonneaux a gauche ont toujours ete plus laborieux. Looping? Plus tard. Par contre, ici, on peut se permettre des trucs qu'aucun avion ne saurait faire: le looping sur place, ou encore salto avant. Je bascule la tete en bas, toujours doucement, dans l'axe, deviens vertical, puis me retrouve sur le dos, puis debout, puis de nouveau en ligne de vol, dans la meme position qu'initialement. Les poissons multicolors et multi-tailles qui me regardent doivent me prendre pour un poisson... clown! Philippe se bidonne, un peu plus loin. Plus tard, il me dira que je l'ai "trop fait marrer avec mes pirouettes". Moi, je suis aux anges, heureux comme un oiseau dans l'air, ou comme un lombric dans de la bonne argile. Je me regale de decouvrir un nouveau monde ou on peut admirer des especes
animales et vegetales sorties tout droit d'une autre planete, ou on peut evoluer en trois dimensions, et ou on respire sous l'eau. Chacune de ces trois sensations me donnent un immense plaisir.
Lorsque nous remontons a la surface, 40 miutes plus tard, je me revois enlevant mon masque, hilare, me bidonnant tout seul. Mon regard croise d'abord celui du prof, qui me dit: "your smile, that's enought to know if you enjoyed it!", puis le regard de Philippe, qui rigole aussi. Je me marre de plus belle. Nous remontons sur le bateau, avec une banane a la place de la bouche... Ca y est, on a plonge.--
Le soir, pour feter ca, on s'est fait des crevettes au curry et a l'ananas qui resteront dans les anales de notre voyage gastronomique. Aujourd'hui, j'ai fait ma seconde et ma troisieme plongee. C'etait encore extra. Demain, j'aurai le certificat Open Water. La question est: continueront
nous vers l'Advanced"? A ver... Voila, donc, ce que je fais ici, sur l'Ile d'Utila. Des vacances dans mes vacances.... La suite plus tard, Philippe m'attend pour faire les courses de ce soir. On va encore se lacher...