J5 Mercredi 13/02 – The White Dome
Aujourd’hui est un jour que j’attends depuis longtemps : la rando des White Domes.
Le réveil sonne peu après 6h, et à 7h pétantes, on attaque un petit-déjeuner copieux en prévision des calories qu’on va dépenser dans la journée.
Vers 7h30, on prend la route de Hildale. Comme prévu, le temps est gris. L’accès est facile, mais sur les 2-3 derniers kms, on roule sur une piste avec de grosses ornières.
(celles-ci sont loin d'être les pires)
En cette heure matinale, et vue la température ambiante, le voiture passe sans problème sur cette terre bien dure !
A un moment donné, je reconnais un ravin dont il a été question il y a quelques mois sur VF, fraîchement retaluté à cause de glissements de terrain. Mais il y a de grosses ornières à cet endroit, et il faudra être vigilent au retour...
En chemin, on s’arrête dans un premier temps à l’endroit le plus proche de Squirrel Canyon, le long de la piste, mais une barrière avec panneau « No trespassing » nous fait hésiter. Heureusement qu’à ce moment-là passent 2 jeunes Américains qui nous indiquent que le parking correctement balisé est un peu plus loin.
A 8h45 on est prêt à démarrer.
Plusieurs accès sont possibles pour atteindre les White Domes, situés 600 mètres plus haut :
- L’accès le plus court, mais aussi le plus chaotique, est de remonter Water Canyon. En hiver, entre le froid et l’humidité, cette option m’a semblé particulièrement dangereuse, d’autant plus que certains passages sont exposés.
- Le second accès par Squirrel Canyon est plus long, quasiment 9,5 kms aller, mais présente l’avantage d’une montée sécurisée et à pente régulière.
Grâce à l’ensemble des carnets lus, et en particulier les 4 de
Laetitia
, on retient la seconde option.
Au niveau sécurité, on part bien sûr avec notre balise satellite de secours, une paire de bâtons de marche et le porte-bébé pour Tim, même s’il dépasse de quelques kgs le poids limite (24 pour une limite 20 kg). Sait-on jamais...
Les premiers kms se font sur un léger faux-plat montant longeant la rivière. Eh oui, on a droit à une véritable rivière, alors qu’au printemps, l’eau se fait rare !
Certains secteurs de la rivière sont même gelés, avec des restes de neige.
On remonte le cours d’eau sur la gauche.
Puis arrive ce qui devait arriver...
Un méandre nous fait buter sur un talus très raide. Soit on traverse la rivière, soit on tente de gravir la montagne. Pas question de faire trempette dans cette eau gelée.
Un rapide coup d’oeil sur le GPS (où j'ai la carte Topo 1/25000e chargée), et je vois que 2 kms plus loin, la rivière bifurque à droite, tandis que nous devons remonter une autre vallée vers notre gauche. Deux traversées de rivière sont donc nécessaires.
Dans un premier temps, ne sachant trop si une seconde traversée de rivière sera possible, on décide de gravir la butte. Mais, cela devient rapidement compliqué de progresser avec la pente.
D’ailleurs, moi qui ouvre la marche, glisse sur le sol gelé, et arrive à me retenir in extremis grâce au planter de bâton, sinon je me retrouvai dans l’eau 10 m plus bas !!

Pas de question de poursuivre. Demi-tour, et il faut donc qu’on trouve moyen de traverser la rivière par deux fois.
En cherchant un peu, à l’aide de cailloux et des bâtons de marche qu’on se refile, la première traversée est relativement simple et ludique !
On poursuit notre chemin sans difficulté, puis à quelques centaines de mètres de la bifurcation, on trouve un autre endroit où, après avoir posé plusieurs pierres, on arrive à traverser. Mine de rien, cela fait déjà 3 fois que les bâtons ont servi...
On arrive bientôt à la bifurcation, et on doit prendre à gauche avant la montagne
Après 3 premiers kms plats en 1h (avec 15 mn de perdues en cherchant le chemin), on attaque la « montée » de Squirrel Canyon. On découvre un peu de neige sur le chemin.
Sympa, personne ne s’inquiète, et je m’amuse à la prendre en photo avant qu’il n’y en ait plus un peu plus loin...
Entre les kms 3 et 6, quelques passages sont plus raides, mais globalement la rando se fait bien car la pente soutenue est régulière. Les enfants en profitent pour réviser leurs tables de multiplication ou cours d’anglais. Bref, l’ambiance est au beau fixe.
On a déjà bien grimpé !
Seulement, au km 6 qu’on atteint au bout de 2h, au moment de bifurquer à gauche sur le plateau, on a une sale surprise : on se retrouve avec 20-30 cm de neige sur le chemin.

Et 20-30 cm, c’est dans le meilleur des cas. Dans les creux, il arrive qu’il y en ait plus. On a tous des baskets gore-tex, mais de plus ou moins bonne qualité. Et pour Tim qui n’a pas de Salomon (ça n’existe pas à sa taille), les baskets deviennent rapidement humides, avec plein de neige collée aux chaussettes, ou qui rentre même à l’intérieur...

Il nous reste encore près de 3 kms à parcourir jusqu’aux Domes. La sagesse serait de faire demi-tour, mais personne n’est prêt à le faire. On continue donc encore un peu pour voir comment évolue la situation.
Les photos n’en rendent pas bien compte, mais on est maintenant plutôt entre 20 et 50 cm de neige selon les endroits. Les enfants, notamment Tim, progressent lentement, très lentement. Chaque pas, ou plutôt chaque enjambée leur demande bien des efforts sans raquettes...

Le froid les gagne peu à peu au niveau des pieds.
Sur ce plateau, très vite, la progression dans le talweg devient carrément impossible... Dans le creux, la hauteur de neige dépasse les 50 cm, donc on décide d’avancer en longeant le slickrock en dévers sur notre droite.
Je reconnais bien le plateau décrit dans son récit par Oliv2019.
Sachant que les teepees sont bien visibles, il n’y a aucun raison que les White Domes ne le soient pas, donc on continue !

La pente est forte, avec beaucoup de passage gelé, avec glissades à la clé, mais au moins on arrive à avancer au sec.
Au bout de 3h de marche, on atteint le km 8. Il ne reste plus que 1,5 km.
Mais sur le plateau final, presque entièrement plat, on n’a plus moyen d’éviter la neige, et on est bien obligés de progresser dans une immense étendue recouverte de 40 cm de neige avec de la chance, voire 60 cm dans les creux...
Tim n’avance plus, la neige dépasse parfois la hauteur de ses genoux. Il commence à pleurer, me disant qu’il a très froid aux pieds. N’ayant, moi, pas de mule à ma disposition, je décide alors de le mettre dans le porte-bébé et de le porter. Maxime se propose de porter le sac à dos, mais je refuse. Il vaut mieux que les enfants conservent leur force...
Mais la progression devient un véritable calvaire, chaque pas nécessite autant d'efforts que 10 autres sans neige... On s'épuise à chaque enjambée. En regardant au loin, si je me souviens bien des récits, on est censés déjà apercevoir les White Domes. Mais là, dans la bonne direction, on ne voit rien. Pourtant on n'est qu'à 1 km des Domes !
Je décide de faire demi-tour, sachant que ça fait 3h30 qu’on est partis, mais Maxime n’est pas d’accord. Il commence à crier qu’il n’a pas fait autant de kms pour s’arrêter à 1 km du but !
On continue alors. Mais avec autant de neige, chargé de 35 kg, chaque enjambée m’épuise. En 10 mn on ne fait que 100 mètres. Il est 12h30, on n’a pas encore fait de pause déjeuner. Ces 900 derniers mètres me paraissent horriblement loin...
Sachant qu’il faut qu’on soit au plus tard à 16h en bas, pour éviter la pluie annoncée, on est arrivée à la deadline que je m’étais fixée...
J’ai le film
Everest qui me revient en mémoire : eux aussi étaient si près du but, et si loin pourtant... Plus de discussion possible. Si on ne veut pas avoir d’ennui en fin de journée et vivre un calvaire, entre l’épuisement, le froid et la pluie/neige annoncée, il faut faire demi-tour.
Trop de neige, c'est trop ! Même les buissons ne respirent plus...
Un dernier regard en direction des White Domes
Aujourd'hui, on se contentera du White Dome. Pas le même plaisir...
J’attrape donc Maxime par le colbac et lui fait faire demi-tour. Il comprend qu'il n'a plus le choix et est dégoûté ! Un peu plus bas, lorsqu’on atteint les premiers rochers, on fait une pause beef jerky, pain, avec pas mal de pruneaux et abricots secs, histoire de faire le plein d’énergie.

J’en profite pour leur expliquer, montre à l’appui, qu’on avait dépassé l’heure limite que je m’étais fixée... Les pieds de Timéo vont un peu mieux, mais je continue de le porter.
A trois reprises, je glisse sur de la glace, et m’étale comme une crêpe sur le côté. A la 3e chute, dans un secteur plus exposé, Tim me dit : « Papa, est-ce que je peux de nouveau marcher, parce que j’ai peur ! Si tu me portes, et que tu te tues dans le ravin, je meurs aussi, et ça, je n’ai pas envie !! » Paroles d’enfant... Sympa pour moi, mais tellement réaliste !
Sur le retour, le moral des troupes est de retour. Les 8,5 km du retour seront avalés en 2h20, en perdant même du temps pour retrouver les 2 traversées de rivière.
Le retour le long de la rivière se fait dans la gadoue, fonte de la neige et dégel obligent.

Quelques centaines de mètres avant le parking, on passera 20 mn à nettoyer nos chaussures dans un filet d’eau glacée, histoire de ne pas pourrir la voiture.
On est à peine arrivés à la voiture que la neige se met à tomber sous un vent glacial ! Je regarde alors Maxime qui comprend alors que notre décision est la plus sage...
Par contre, je suis inquiet pour le chemin retour, car il va falloir traverser le secteur avec beaucoup d’ornières. On roule donc prudemment, trop doucement même, car au moment où on arrive au niveau de la ravine, la voiture se déporte dangereusement sur le côté, aiguillée par une énorme ornière. La roue avant gauche frôle le talus à 20 cm

! Mais avec un coup de gaz, et un gros coup de volant, les 4 roues motrices font des miracles et nous permettent de redresser la trajectoire.
Je n’imagine même pas si on avait planté un 4x4 à 40 000 $, sans être assurés sur ce coup-là ! J’en connais une qui serait passé à un autre stade, que de simplement planter une aiguille dans une poupée

!! Et le carnet n'aurait toujours pas démarré

...
Le reste du trajet retour se passera sans problème, et on part rejoindre notre hôtel Rodeway Inn à Hurricane pour une soirée tranquille.
Je dis aux enfants que je suis très fier de ce qu’ils ont fait dans ces conditions, et que dans des conditions climatiques normales, sans neige, ils auraient largement atteint les White Domes. Pas un ne s’est plaint, excepté quand Tim avait les pieds gelés et ne sentait plus ses doigts de pied. On aurait même pu faire l’extension de 2,5 km jusqu’à the Notch !
Les enfants me demandent déjà si la prochaine qu’on revient dans l’Ouest, on refera cette randonnée, car ils y tiennent absolument !!
Le soir, en découvrant la
vague de froid qui va s'abattre sur
Sedona et la
route 66, je perds le moral et ouvre un topic sur VF pour demander de l'aide sur des sites à visiter plus au Sud encore que la
route 66... On verra bien ce que ça donne.
Bilan : A première vue, cette randonnée est une énorme déception. Et c’est vrai... Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir regardé les sites météo les semaines précédant le voyage. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse y avoir autant de neige à une altitude à peine supérieure de 600 m de Hildale... Sur place, à mesure qu’on progressait, il aurait bien sûr été plus sage de faire demi-tour dès que les premiers cm de neige, mais on gardait toujours espoir, jusqu’à ce que nos forces nous lâchent et que l’heure limite soit dépassée.
Mais avec le recul, on sait que c’est la journée qui nous marquera le plus, qui restera gravée à jamais dans nos mémoires. Les enfants auront appris le goût de l’effort, le dépassement de soi, la résistance au froid, la cohésion et surtout, le plus difficile, la renonciation si près du but... Mais on aura notre revanche !