Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied 321 · 27 janvier 2008 à 14:39 · 33 photos 193 messages · 48 participants · 66 521 affichages | | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:53 · Modifié le 5 août 2025 à 14:35 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 21 de 193 · Page 2 de 10 · 23 316 affichages · Partager 6 octobre - Ban SômbounUn recensement
Le colportage n'est pas le principal motif de la visite du couple Lao Loum dans le village de Ban Phoutang May. La vue du très faible volume de leurs marchandises apportées jusqu'ici pouvait d'ailleurs difficilement le laisser croire. Cette visite est officielle et à visée administrative puisqu'ils sont venus dans le but d'opérer un recensement des enfants de ce hameau, et de probablement également quelques autres de la région. Afin d'accomplir cette tâche, ils se sont installés, dès 7 heures ce matin, devant la hutte du chef de village dans laquelle j'ai passé la nuit et où on leur a apporté deux tabourets bas. Des parents, accompagnés de leurs enfants, se réunissent autour d'eux et leur communiquent les informations demandées. Celles-ci sont retranscrites sur un simple cahier d'écolier déjà sérieusement abîmé. Je remarque que les enfants concernés par ce dénombrement sont tous exclusivement âgés de sept à huit années environ et les opérateurs m'informent que c'est la toute première fois que chacun d'eux se fasse ainsi recensé par l'administration lao. Les deux provinces du Laos situées aux dernières extrémités du pays, celle de Phongsaly pour la plus septentrionale et celle d'Attapeu pour la plus méridionale, sont aussi les plus concernées par la mortalité infantile puisqu'un enfant sur cinq environ - mais jusqu'à un sur quatre, voire un sur trois dans certains villages parmi les plus pauvres et les plus isolés - n'y atteint pas l'âge de cinq ans. Cela expliquerait possiblement ce recensement particulièrement tardif, même s'il ne s'agit là que d'une supposition.
Les villageois Akha de Ban Phoutang May se sont vite familiarisés avec mon petit appareil photographique compact et ne voient aucun inconvénient à se laisser tirer le portrait, certains en arrivant même à me solliciter à ce sujet. Les postures se font alors malheureusement un peu trop figées, voire sévères, maintiens droits, dos raidis, mentons relevés et bras tendus rigoureusement et presque militairement plaqués le long des corps. Les tuniques traditionnelles colorées et scintillantes de pièces de monnaie et de chaînes et petites plaques d'argent gravées composent tout de même de jolis clichés. En prévision de ce périple, je me suis cette année confectionné et ai apporté un album "d'images ethniques", un livret réunissant une centaine de photographies montrant des villageois de la plupart des groupes de populations de la région parés de leurs costumes traditionnels. Ce fut une idée plutôt judicieuse, car partout où je fais halte, dans chacun des villages traversés, son contenu intéresse toujours énormément mes interlocuteurs, notamment les femmes. Les femmes Akha Nutchi de Ban Phoutang May ne cachent pas leurs surprises en y apercevant, sans aucun doute pour la toute première fois pour la plupart d'entre elles, les costumes emblématiques de certains groupes Akha vivant dans d'autres "pays", cependant localisés à pas plus de quelques dizaines de kilomètres d'ici. Très fréquemment dans les villages, après avoir exhibé cet album d'images à certaines personnes, d'autres viennent ensuite à ma rencontre, expressément afin de pouvoir elles aussi le visualiser. Il compose ainsi, comme pour un autre album que j'ai également apporté, animalier celui-là et qui montre nombre d'espèces caractéristiques de la région, un excellent moyen d'établir rapidement des contacts.
Le village de Ban Phoutang May que j'ai quitté ce matin, celui de Ban Sômboun dans lequel je suis parvenu aujourd'hui, ainsi que d'autres de la région dont on me parle désormais, ne sont aucunement mentionnés sur ma vieille carte géographique de 1969, encore moins sur une autre datant de 1954 et que je consulte plus rarement. Ceci s'explique notamment par le fait que, moins fréquemment actuellement, mais beaucoup plus couramment à l'époque, les villageois transmigraient parfois, éventuellement de quelques kilomètres seulement chaque fois, en fonction du roulement des cultures de friches sur abattis-brûlis dont nous reparlerons ultérieurement plus en détail. Ainsi démuni de cartes réellement exploitables, il m'est donc nécessaire de soutirer un maximum de renseignements de nature géographique aux villageois, et ceci même s'ils se contredisent parfois dans leurs propos, même s'ils ont une connaissance souvent insuffisamment précise de certaines vallées pourtant contigües aux leurs, mais peuplées par d'autres ethnies et qu'ils ne s'y rendent alors jamais ou trop rarement, même si les informations qu'ils me communiquent au sujet des temps de marche requis entre deux villages sont la plupart du temps approximatives. Par exemple, alors qu'avant-hier à Ban Khioukhan, à l'extrémité opposée de la vallée, on ne m'annonçait plus l'existence que d'un ou deux villages supplémentaires dans cette direction, vers le nord-est, j'apprends désormais qu'il y en aura encore bien d'autres, et cela jusqu'à l'extrême nord de la province, jusqu'à la frontière chinoise.
Me voici, à Ban Sômboun, de nouveau chez les Hô, que d'autres Hô nomment Lolo et que les Akha désignent Alou. J'avais déjà, jusqu'à il y a encore une semaine, peu avant la fameuse expédition de navigation du 2 octobre, passé plusieurs journées en pays Hô, localisé alors sur la rive opposée de la rivière Nam Ou. Ici pourtant, plus au nord, j'ai la sensation de me situer ailleurs, presque en Chine tellement son influence est prégnante. Une influence qui transparaît dans nombre de petits détails et aspects du quotidien. Même les Akha du village de Ban Phoutang May quitté ce matin employaient un dialecte à forte intonation sinisante, les Akha n'étant pourtant absolument pas de tradition "chinoisante". C'est comme si la rivière Nam Ou délimitait une sorte de subtile frontière culturelle entre deux aires de la province, entre deux pôles culturels subjacents.
Il arrive parfois que je me fasse inviter, où le plus souvent que je m'invite moi-même, à passer la nuit dans une hutte et que, un peu plus tard, une autre famille me convie à son tour à prendre un repas en sa compagnie. Ces occasions donnent alors régulièrement lieu à de petites rivalités entre les familles concernées, car indéniablement, c'est ici un honneur de recevoir l' étranger sous son toit. Lorsque cela se produit, face à l'insistance des uns et des autres, il m'incombe de dénouer les situations en m'excusant auprès de mes hôtes si j'ai déjà accepté une seconde invitation. C'est arrivé ce soir à Ban Sômboun, car en me promenant en bas du hameau, j'y ai croisé une femme dans la famille de laquelle j'avais dormi il y a trois jours, au village de Ban Pakhasou. C'était l'attachante - et courageuse ! - famille qui m'avait accueilli alors que seuls des femmes et des enfants se trouvaient dans leur hutte à cet instant, sans aucun homme, ce qui est un acte assez exceptionnel. Je ne connais pas la raison de la présence de cette femme ici aujourd'hui, mais il m'est pour le coup impossible de lui résister, et donc de refuser son invitation, qu'elle me propose au milieu des gens qui l'accueillent elle-même. Je suis alors immédiatement allé annoncer à ma famille que je ne prendrais pas le repas du soir avec eux, mais un des fils de la maisonnée est malgré tout arrivé peu après pour tenter de me "repêcher", au moment même où l'on se mettait à table. Pire, il a rapidement récidivé avec, pour cette seconde tentative, la ferme intention de me ramener avec lui. Donc, à mon grand regret, je n'ai pas pu m'éterniser là trop longtemps, car il a fallu cette fois résolument et définitivement que je rentre, soi-disant "pour dormir"... à 18 heures 30. Il m'était impossible de contester, au risque de lui faire perdre la face. Finalement de retour parmi ma famille hôte, j'ai renouvelé mes excuses à la mère, puis la veillée s'est laborieusement déroulée au milieu d'une bande de jeunes garçons s'amusant de gags stupides. Alors ennui, d'autant que j'étais à jour dans mes pages d'écriture. | | | Annonce · Sponsorisé | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:53 · Modifié le 5 août 2025 à 14:35 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 22 de 193 · Page 2 de 10 · 23 314 affichages · Partager 7 octobre - Ban ChakhaoSangsues et buffles
Les sentiers se font de plus en plus incertains et confus. Je dois régulièrement décider, plus ou moins aléatoirement, quelles traces sont celles qu'il faut suivre et quelles sont celles qui risquent de ne conduire "nulle part", qui s'interrompront sans doute un peu plus loin en forêt, le plus souvent au fond de combes ou de ravins inextricables, parfois dans des rays isolés. Afin d'y remédier en partie, hier, pour quitter le village de Ban Phoutang May, j'ai obtenu d'un homme qu'il m'accompagne durant environ une heure, et j'ai pu procéder de même à nouveau aujourd'hui. Du côté des sangsues, en ce jour ce fut l'apothéose. Il a en effet encore abondamment plu la nuit précédente et les sentiers sont redevenus extrêmement boueux. Les descentes, surtout, sont laborieuses, car je dois souvent me contenter de piétiner pour ne pas risquer de chuter. Les sangsues ont ainsi tout leur temps pour atteindre le marcheur puis embrasser ses pieds. Alors qu'en général elles se tiennent le plus souvent cachées sous les feuilles mortes ou même enfouies dans le sol, dans cette humidité générale nombre d'entre elles sortent cette fois au grand jour et deviennent ainsi nettement visibles. On les aperçoit aisément, posées à l'affût sur le sol détrempé ou juchées sur des herbes, se tenant étirées verticalement. Très vivaces, prévenues de l'approche d'un homme ou d'un animal grâce à la chaleur dégagée par les corps et surtout par les vibrations du sol provoquées par leurs déplacements, elles se mettent instantanément à "danser", à se tortiller avec ardeur dans toutes les directions, puis rappliquent aussitôt, rampant à la manière des chenilles, mais d'une façon bien plus rapide et agile, s'élançant vers une surface de peau à mordre. Marcher dans cet environnement n'offre pas toujours suffisamment de temps et d'espace pour s'en débarrasser convenablement, car le moindre arrêt, fût-t-il de seulement trois ou quatre secondes, laisse immédiatement tout loisir à des congénères de rappliquer à leur tour. Tout au plus ne s'accorde-t-on alors de temps en temps ces quelques secondes d'arrêt si une surface de terre un peu dénudée et isolée de toute végétation se présente. Mais pour se débarrasser plus méthodiquement, et donc plus sérieusement, de ces parasites sans risquer d'aggraver la situation, il est nécessaire d'attendre de pouvoir accéder à une zone sèche, c'est-à-dire un peu ensoleillée - même si elles se font parfois rares - car ces bestioles ne peuvent survivre dans ces endroits trop dépourvus d'humidité et ne s'y aventurent alors pas. Parvenu là il faut ôter les sandales et arracher à l'ongle jusqu'à la douzaine de bêtes qui, régulièrement, se sont férocement attachées à chaque pied. Les morsures ne sont pas douloureuses, et ceci même si la présence de ces vermines n'a pas été remarquée suffisamment tôt et qu'elles étaient retranchées là depuis déjà plusieurs minutes. Parfois, lorsqu'elles se sont gavées à satiété de l'hémoglobine de leur proie, elles se laissent d'elles-mêmes retomber sur le sol, abandonnant de fines marques à la surface de la peau, mais surtout d'abondants filets de sang qui coaguleront très difficilement.
Les vallons se franchissent les uns après les autres, et au versant de l'un d'eux se profile le village de Ban Chakhao, agrippé juste sous une ligne de crête et faisant face à des gouffres de verdure. La vue porte loin et le panorama est splendide, malgré une altitude très moyenne d'environ mille-cinq-cents mètres. De nombreuses autres crêtes se succèdent en enfilades jusqu'à un horizon très lointain. Elles aussi sont entièrement tapissées de végétation dense.
Les villageois Lolo de Ban Chakhao possèdent parmi les plus gros buffles que je n'ai jamais observés. Des monstres gris totalement pacifiques, aux paires de cornes monumentales et qui, pour les plus débonnaires d'entre eux, se laissent approcher par tous, et même monter par les enfants. Le gros bétail, les buffles et les zébus, sont ici libres de divaguer hors du village, c'est-à-dire en forêt, souvent jusqu'à plusieurs kilomètres de tout lieu fréquenté par les hommes, et ils s'y absentent régulièrement durant de nombreuses journées d'affilée, et même communément plusieurs semaines voire plusieurs mois. J'ai d'ailleurs à ce sujet plusieurs fois été surpris, effrayé également avouons-le, me trouvant seul en forêt à plusieurs heures de marche de tout lieu habité, par d'inquiétants mouvements et bruits provenant de fourrés adjacents, s'avérant finalement être provoqués... par un de ces buffles divagants. Les propriétaires les ont néanmoins, dès leur plus jeune âge, entraînés à rentrer régulièrement au village en leur donnant un peu de sel à lécher dans le creux de leur main, chaque soir durant quelques semaines, afin de stimuler en eux un certain degré d'addiction. Il arrive malgré tout parfois, avec les années, qu'un buffle, après avoir passé trop de temps en forêt, sans plus y entretenir aucun contact avec les humains, retourne définitivement à un état à demi sauvage. Dans ces circonstances, il ne reste alors plus au paysan propriétaire de l'animal d'autres solutions que d'aller à sa recherche dans la montagne et de l'y abattre sur place, afin d'au moins récupérer et rapporter au village le capital de viande. Dans ces forêts par ailleurs, si les buffles et les zébus en bonne santé sont capables, de par leur taille et leur vigueur, de se défendre contre la plupart des bêtes sauvages carnassières, contre les félins notamment, il n'en va pas de même contre les dholes, les redoutables chiens sauvages qui chassent en meutes et qui peuvent ainsi assez facilement isoler un bufflon de sa mère avant d'en faire leur proie.
L'architecture des maisons Lolo a encore évolué. Bien que quelques huttes soient recouvertes par des tôles ondulées légères, la plupart des toitures sont désormais conçues non plus en chaume d'herbe à paillote, en feuilles de rotin ou de latanier ou en tuiles de bambou, mais en "lauzes" de bois, en bardeaux débités un à un à la hache. Quant aux murs, ils sont de plus en plus couramment construits en terre, sous forme de pisé, et se font d'une épaisseur impressionnante, surtout au regard de la petite taille de ces habitats, puisqu'ils peuvent parfois atteindre jusqu'à près de quatre-vingts centimètres. S'il s'agit de claies de bambou tressé, à l'image de celles déjà mentionnées précédemment à plusieurs reprises, leurs interstices sont dorénavant colmatés par du torchis, un mélange de terre et de paille grossièrement broyée.
Début d'après-midi, il est un peu tard pour cela, mais je m'invite malgré tout à déjeuner dans une famille, qui s'en montre ravie. La mère charge même une fillette de rapporter d'une hutte voisine un peu de couenne de cochon, qu'elle me prépare sur le champ. Bien frit, cela s'avère excellent, et même une des meilleures choses que l'on peut se voir servir dans les villages, en dehors des gibiers bien entendu. Je passe ensuite l'après-midi à déambuler d'une hutte à l'autre, à apeurer malgré moi les plus jeunes enfants et à éveiller la curiosité des adultes. Les femmes sont systématiquement intriguées par un petit pendentif de grelots que j'ai acquis il y a quatre jours auprès d'une vieillarde de Ban Pakhasou, un autre village de population Lolo. J'exhibe ostensiblement ce petit objet sonore suspendu à ma sacoche de bandoulière, ajouté désormais là à quelques pièces de monnaie italiennes qui, pour leur part, attirent les femmes Akha comme des aimants puisqu'elles en pareraient volontiers leurs coiffes et leurs tuniques. J'ai déjà expliqué plus haut que ces objets, somme toute anodins, s'avéraient en effet un excellent moyen de sceller de premiers contacts avec la gent féminine, que ma présence effarouche tellement par ailleurs. J'avais pourtant, à l'origine, décidé de les utiliser pour deux autres raisons tout à fait différentes. De par le léger mais très caractéristique et distinct tintinnabule qu'ils produisent au moindre de mes mouvements, ou quand quelqu'un les touche, ils me permettent d'une part d'annoncer mon approche lorsque je me déplace dans le village et d'ainsi ne jamais surprendre quelqu'un à mes dépens, d'autre part de m'assurer que personne ne tentera de s'emparer de cette précieuse sacoche en mon absence - cela s'entendrait alors immédiatement - elle qui contient une part substantielle de mon argent ainsi que mes papiers administratifs. Je peux néanmoins affirmer qu'il y a très peu de risques que cela se produise, cela n'a d'ailleurs jamais été le cas depuis que je parcours à pied ces régions isolées, ayant à cet égard une pleine confiance en les villageois, sans compter que le moindre larcin commis en ces lieux serait très difficilement dissimulable pour le coupable vis-à-vis de son entourage tant la vie en commun est ici généralisée et permanente.
Mon petit album d'images ethniques, ainsi que mon bestiaire, un livret montrant une très large variété d'espèces animales de la région, des recueils que j'ai confectionnés en France tout spécialement pour ce séjour, ont eux aussi toujours autant de succès. À leur vue les villageois peuvent difficilement résister à l'envie de venir y jeter un coup d'œil et s'approchent alors, formant régulièrement de petites assemblées autour de moi ou à proximité immédiate. Ces deux objets sont tout de même maintenant parvenus, à force de manipulations assez peu précautionneuses par les uns et les autres, dans des états peu enviables, relativement encrassés et surtout fragilisés, des pages risquant désormais de s'en détacher sans tarder.
En fin d'après-midi, sous une sublime lumière dorée et rasante, deux petites caravanes de quatre chevaux chacune font leur entrée presque simultanée dans le village, en provenance pourtant de deux directions opposées. Chaque animal est chargé de deux lourds paniers remplis de citrouilles et de courges, de pousses de bambou, de pleines brassées d'autres végétaux, de divers matériels et de couvertures, ou encore est flanqué, de part et d'autre, de deux volumineux troncs de bananiers. Ces derniers, après qu'ils auront été grossièrement hachés puis rapidement cuits dans le wok géant, deviendront nourriture, toutefois peu consistante il est vrai, pour les cochons. Des enfants sont ravis, fous de joie de retrouver leurs parents qui reviennent là de plusieurs jours de travaux dans les rays, les champs de forêt les plus éloignés.
Les femmes des populations "chinoisantes", les Yao, les Hô, les Lolo, font un grand usage de douces exclamations, prononcées avec beaucoup de modulations, dès qu'elles souhaitent exprimer un enthousiasme, un étonnement ou même une désapprobation. Ce sont ainsi fréquemment des « Oooohihaoooo », des « Oooohiiiyèèèèèè », des « Aouuuhiyaaaa », ou beaucoup d'autres variantes encore, très chantantes, qui se font entendre au milieu des assemblées. À la moindre surprise, c'est un « Wouaaaaaaaaa » qui est doucereusement et élégamment émis sur un ton descendant. Tout ceci est incontestablement charmant et je l'entends plusieurs dizaines de fois chaque jour, par exemple lorsqu'elles sont réunies autour de moi pour regarder les photographies. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:54 · Modifié le 5 août 2025 à 14:35 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 23 de 193 · Page 2 de 10 · 23 312 affichages · Partager 8 octobre - Ban KioukhaoL'opiomanie (3)
Ce matin, peu avant que je quitte le village de Ban Chakhao, le grand-père de la famille qui m'a accueilli sous son toit sort de la hutte chargé d'un vieux sac crasseux empli de boîtes de médicaments chinois et de deux tabourets bas en rotin. Ce personnage arbore une blouse traditionnelle chinoise complètement élimée et fume presque continuellement, alternativement, l'habituelle pipe à eau ou une petite pipe conventionnelle de bois et de bambou, de facture fort grossière et qu'il transporte en permanence sur lui. Un compagnon l'a rejoint quelques instants plus tard et ils se sont tous deux installés sur l'aire de terre dénudée et boueuse, à proximité des bêtes divagantes, des chiens, des poules et des cochons, pour opérer leur tâche à la lumière du jour. Le grand-père injecte à son camarade le contenu de quatre fioles différentes, il emploie pour cela une seule et même seringue, qui n'en est en outre pas ici à sa première utilisation.
Ayant décidé de m'en aller dès aujourd'hui, je quitte la maisonnée tôt, car je souhaite préalablement faire une halte au sein de la famille avec laquelle j'avais sympathisé hier, celle dans laquelle je m'étais invité à manger tardivement en milieu de journée et où l'on m'avait dégoté un peu de couenne de cochon. Je n'avais alors même pas tenté ensuite, comme je le fais pourtant presque systématiquement chaque fois, d'y laisser une petite somme d'argent tellement je devinais que l'adorable grand-père de la maison n'en attendait pas le moindre. Cependant même là, encore en ce jour, ma simple présence effraye certains enfants parmi les plus jeunes. Pour tenter d'y remédier, et ainsi que je m'y adonne de temps en temps pour faire passer le temps, j'offre une courte représentation puis une petite séance d'initiation au jonglage. Comme d'habitude, nous employons pour cela des pierres tout juste ramassées au sol. Excellent accueil du public, qui s'est par ailleurs rapidement densifié face à la bruyante agitation que nous provoquons. Une cinquantaine de paires de mains m'applaudissent bientôt joyeusement sous l'impulsion du grand-père du lieu, fort âgé, mais d'un tempérament vif et jovial.
Lorsque l'heure du départ a sonné, d'autorité ce vieil homme s'est proposé pour m'accompagner jusqu'au hameau suivant, annoncé à une heure de marche seulement, mais cet homme se déplaçant bien sûr plus lentement que d'autres, une de plus nous a été nécessaire pour atteindre le village de Ban Kioukhao. Il faut dire aussi que nous nous sommes régulièrement arrêtés, afin qu'il me montre et m'explique, autant par des mimes que par la voix, des tas de choses visibles. Bien entendu, je fus loin de pouvoir déchiffrer l'ensemble de ses paroles. Nous avons notamment traversé une aire de savane, qui fut auparavant de forêt comme la totalité des territoires alentour, d'où la majeure partie du bois de construction de son village, m'indiqua-t-il, fut prélevé. Chacun de ses propos était accompagné d'un large sourire et la séance de jonglage de ce matin lui avait tellement plu qu'il s'y est essayé à plusieurs reprises durant le parcours, avec une seule pierre maladroitement lancée d'une main à l'autre et pouffant de rire à chaque nouvelle tentative. Plus loin, sans cesser de marcher et à l'aide de la machette qu'il portait dans un étui de ceinture, à l'image de tous ceux qui se déplacent sur les sentiers ou en forêt - les femmes la transportent dans leur hotte dorsale - il s'est mis à confectionner un nouveau tuyau pour sa pipe, dans une tige de bois creux rapidement prélevée en chemin. Il avait aussi emporté, dans son étroit sac d'épaule traditionnel Lolo, une petite bouilloire complètement noircie de suie, ainsi qu'une poignée de feuilles végétales sèches, dont je ne reconnus pas la nature, mais qui, sans conteste, n'étaient pas celle du tabac et dont il bourra pourtant périodiquement sa pipe.
Depuis quelques jours je marche quotidiennement trop peu, faisant étape dans un nombre résolument trop important de villages, que je devrais plutôt de temps en temps me contenter de traverser, sans y passer la nuit. C'est toutefois difficile de résister à l'envie d'effectuer un arrêt prolongé dans la plupart d'entre eux, tant la contemplation des modes de vie traditionnels qui s'y déroulent est enthousiasmante. Je risque alors pourtant d'accumuler de la sorte un certain retard sur le calendrier, même si je n'ai aucun plan de route prédéfini et que je fais chaque jour preuve d'improvisation, tant dans les choix des directions à prendre que dans les durées consacrées à chacune de mes étapes. J'ai cependant le projet, dès que j'aurai quitté cette région de la rive gauche de la rivière Nam Ou, de me rendre cette fois dans l'extrême nord-ouest de la province, que je souhaite sillonner à son tour. Or je présume qu'une bonne douzaine de journées, au bas mot, me seraient idéalement nécessaires pour réaliser confortablement cette nouvelle boucle. Là-bas est le pays Yao, et je sais que j'y rencontrerai presque exclusivement cette ethnie. Je m'en réjouis tant les accueils dont je bénéficiai par le passé parmi ces populations furent toujours éminemment chaleureux. Pour l'heure cependant, c'est vers l'extrême nord-est de la province, en direction du point de convergence des trois frontières, celles impliquant le Laos, la Chine et le Vietnam, que je souhaite me diriger.
Conservant à l'esprit cette problématique temporelle, j'avais envisagé de repartir dès aujourd'hui du village de Ban Kioukhao, atteint après une marche courte et aisée en compagnie du vieil homme de Ban Chakhao, mais tout juste y fumes-nous parvenus que celui-ci me conduisit dans la hutte de l'un de ses amis, et à peine arrivés là, tous deux m'invitèrent immédiatement et chaleureusement à y passer la nuit suivante, ce que bien sûr j'acceptai. Je n'ai réussi à remettre aucune somme d'argent à mon vieil homme avant qu'il s'en retourne dans son village, que ce fut en dédommagement du repas consommé chez lui hier ou pour le temps et l'effort qu'il avait dépensés pour m'accompagner jusqu'ici aujourd'hui. Il refusa en effet formellement mes quelques milliers de kips, et ce fut sans appel possible.
Je profite de l'après-midi qui s'offre à moi en commençant par effectuer une sieste, car une certaine fatigue, accentuée par les deux seuls repas quotidiens et peu équilibrés dont je dois trop fréquemment me contenter, se fait sentir. Mes hôtes m'ont rapidement installé une paillasse sur la "mezzanine", en fait simplement cinq ou six planches de bois juste posées sur les entraits de la sommaire charpente, près de quelques sacs de paddy amassés là et à l'aplomb d'un nombre impressionnant, sans conteste plusieurs centaines au total, d'épis de maïs suspendus en grappe au-dessus de moi. Ma paillasse est colonisée par de minuscules insectes, de petites bêtes de moins de deux millimètres de longueur et munies d'une courte trompe, il s'agit d'une variété de charançons que l'on aperçoit régulièrement dans les stocks de grains de riz non décortiqués. À mon réveil, un peu plus tard, un homme est lui aussi installé là, à mes côtés, où il s'est attelé à une séance de fumerie d'opium. À l'image du couple Akha du village de Ban Phoutang May il y a trois jours, sa pipe est un simple cylindre de bambou, un tube de près d'un demi-mètre pour trois centimètres de diamètre environ et percé aux deux tiers de sa longueur d'un orifice faisant office de foyer de combustion et de cheminée de tirage.
L'opium se fume obligatoirement en position couchée, sur le côté, en chien de fusil, la tête légèrement surélevée à l'aide d'un petit oreiller ou d'un autre objet quelconque - j'ai vu nombre d'opiomanes, nullement préoccupés de questions de confort, se contenter à cet effet d'une simple bûche de bois. Cette posture, singulière, est pourtant incontournable durant la fumerie proprement dite, car il est indispensable que la boulette d'opium, placée sur le foyer de la pipe, reste en permanence en contact avec la petite flamme de la lampe à huile, et ceci tout du long de sa combustion. Or, ce geste, cette action, serait très inconfortable à réaliser en position debout, ou même assise, sans compter que cette drogue étant dite celle du rêve, c'est logiquement cette attitude couchée qui lui est la mieux adaptée. Durant l'opération, l'opium ne brûle pas, ne se consume pas non plus, mais cuit littéralement, puis s'évapore en fumée, qui est alors avidement aspirée.
L'opium brut, issu de la récolte, n'est pas directement fumable en l'état. Il faut d'abord lui administrer une série de traitements - bouillage, purification et filtrage - afin d'obtenir le chandoo, un produit qui conserve la même teinte brunâtre mais qui offre une consistance sensiblement plus crémeuse, un peu "caramélisée" pourrait-on dire, que l'opium brut, pour sa part plus ferme, dense et résineux. Le chandoo est parfois stocké par les fumeurs dans de petites boîtes ouvragées en laiton, mais est le plus souvent simplement protégé et transporté dans des morceaux de feuilles de papier, d'emballages plastique ou de végétaux naturels. Afin de pouvoir être convenablement transférée sur le foyer de la pipe, la boulette de chandoo doit préalablement être apprêtée et placée sur une longue aiguille d'acier. Il suffit alors de plonger l'extrémité effilée de cette aiguille dans le produit pour qu'il y reste adhérent. Pour qu'il y subisse une dessiccation, il faut ensuite soumettre cette boulette de chandoo à la chaleur de la lampe. L'aiguille roulée entre le pouce et l'index d'une main, il est alors plusieurs fois passé au-dessus de la petite flamme, puis savamment malaxé et modelé entre les deux mêmes doigts de l'autre main, afin de régulièrement en évaluer sa consistance. Suivant la taille souhaitée de la boulette, l'aiguille pourra être replongée à plusieurs reprises dans la boîte à chandoo, ou dans le dross dont nous parlerons plus bas. À peine au contact de la flamme, l'opium se boursoufle en petites bulles sphériques, puis se dessèche avant d'acquérir enfin un état plus pâteux. On le roule alors, rapidement et toujours avec l'aiguille, sur une surface lisse et dure, par exemple le couvercle de la boîte à chandoo, ou encore les bords du foyer de la pipe si celle-ci est un modèle chinois traditionnel, afin de lui donner une forme légèrement conique qui facilitera son introduction dans la cheminée de la pipe. Celle-ci, qui était jusque là posée au sol, est saisie d'une main au niveau de son foyer. La drogue, à ce stade toujours positionnée sur l'extrémité de l'aiguille, est passée une dernière fois au-dessus de la flamme de la lampe afin de la ramollir à nouveau puis, d'un coup, avant qu'elle ne durcisse de trop, l'aiguille est insérée dans le petit orifice du foyer de la pipe - la cheminée - puis en est retirée tout aussi rapidement par un bref mouvement de torsion, y laissant alors accolée la boulette d'opium. Celle-ci y reste ainsi également percée, après le retrait de l'aiguille, d'une petite "cheminée" d'aspiration et de tirage. Le fumeur a accompli la totalité de ces gestes de préparation en position couchée, orienté sur le côté. La pipe est prête, elle a été chargée d'une boulette d'opium d'une taille qui pourra varier, selon les fumeurs, entre celle d'un pois chiche et celle d'une grosse noisette.
Cette pipe est alors prise en bouche et orientée de manière à ce que la boulette d'opium, lorsqu'elle sera approchée de la lampe, soit en contact avec uniquement la pointe de sa petite flamme. Pour bien canaliser cette flamme et pour qu'elle ne dévie ou ne vibre pas au moindre courant d'air ou expiration du fumeur, la lampe est surmontée d'une petite capsule de verre percée, comme un dôme, d'où seule la fine pointe de la flamme émerge alors. Tout en aspirant désormais sans faillir les vapeurs d'opium, le fumeur étale et rassemble continuellement, à l'aide de l'aiguille et autour de l'orifice du foyer, au fur et à mesure de son évaporation, le produit qui bouillonne et crépite en un grésillement caractéristique. Une pipe d'opium se fume lentement et d'un seul trait, en une trentaine de secondes environ, ou un peu plus, sans aucune pose et en mettant alors en pratique la technique d'aspiration continue : en même temps que les poumons se remplissent de fumée par la bouche, elle est expulsée au travers des narines avec la même lenteur. Le fumeur "averti" pourra enchaîner ainsi plusieurs dizaines de pipes d'affilée.
Puis il y a le dross, les résidus d'opium cuit qui s'amalgament et se figent sur les parois internes de la pipe. De temps en temps, le fumeur les récupère, le plus souvent dans un minuscule wok en acier, parfois aussi dans une grande cuillère de fer blanc. Pour ce faire, il suffit de cureter, par grattage et raclage, à l'aide d'une petite spatule, l'intérieur de la pipe, du seul tube si elle n'est qu'un simple tuyau de bambou, ou du foyer sphérique de terre ou de métal s'il s'agit d'une pipe à opium traditionnelle chinoise. Ce dross, qui en l'état offre l'aspect de cristaux durs, noirs et luisants, est ensuite broyé au pilon, réduit en fine poudre dans un récipient quelconque qui fera office de mortier, puis soit utilisé tel quel, soit cuit une nouvelle fois dans le wok miniature ou dans la cuillère placée au-dessus de la petite flamme qui émerge à peine de la lampe à fumer. Juste avant cette énième cuisson, le dross pilé est souvent mélangé à de l'aspirine chinoise que l'on trouve, commercialisée en petits sachets dosés, sur tous les marchés et dans toutes les échoppes des plaines. Je ne sais quel effet est recherché avec cette aspirine, qui va donc elle aussi être cuite puis fumée, mais à partir du dross on obtient ainsi un nouvel opium prêt à être préparé et consommé, de la même manière que décrite précédemment pour le chandoo, l'opium apprêté. S'il est décidé que le dross réduit en poudre ne sera pas recuit mais fumé en l'état, il est alors lui aussi prélevé à l'aide de l'aiguille, dont la pointe aura préalablement été plongée une seule fois dans la boîte à chandoo, afin qu'un peu de ce dross, cette poudre noire, puisse y adhérer ensuite convenablement. Il ne restera alors plus, pour faire progressivement grossir la boulette d'opium jusqu'au volume souhaité, à alternativement tremper la pointe de l'aiguille dans le dross, puis la présenter à la flamme de la lampe. Cette boulette sera modelée entre les doigts du fumeur puis, au moment opportun, placée sur le foyer de la pipe, de la même manière que celle décrite plus haut pour le chandoo.
Précisons que l'opium cultivé au Nord Laos est de la variété dite yunnanaise, du nom de la grande province chinoise méridionale voisine. Cette variété est reconnue comme étant la meilleure produite au monde, également la plus chargée en morphine. Enfin, pour en finir avec ce chapitre, indiquons que si les montagnards producteurs d'opium n'ont pas accès aux complexes et délicates techniques de raffinage requises pour en obtenir de l'héroïne - et pour cause, celles-ci nécessitent des connaissances précises en chimie ainsi qu'un laboratoire équipé et certains produits - j'ai en revanche pu constater à quelques reprises qu'ils sont tout à fait aptes à extraire de l'opium ( yaa fin), la morphine ( mor fin). S'il m'est arrivé d'assister à une des étapes de cette transformation, en l'occurrence la bouillerie, je ne suis par contre malheureusement jamais parvenu à me faire expliquer l'usage qu'ils en avaient, s'il était "récréatif", médicinal ou commercial. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:54 · Modifié le 5 août 2025 à 14:34 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 24 de 193 · Page 2 de 10 · 23 311 affichages · Partager 9 octobre - Ban PhousoungLe miel sauvage
À Ban Kioukhao, la mère de ma famille d'accueil éprouve de fortes douleurs aux genoux. Afin de tenter de les soulager, elle s'est confectionné deux cataplasmes à l'aide de chiffons humides chargés d'une "purée" d'écorces jaunâtres dont je ne connais pas la nature et qu'elle a d'abord finement broyées dans un mortier, puis fait bouillir. Nombreuses sont celles, parmi les femmes montagnardes, notamment appartenant aux ethnies Lolo et Akha, qui ont l'expérience des bienfaits de quantité de plantes à potentiel médicinal. Certaines femmes Akha en connaîtraient plus d'une centaine que, de plus, elles savent préparer. Des pratiques et des savoir-faire transmis de mère en fille, de génération en génération, depuis longtemps, depuis des siècles.
Aucun, parmi la douzaine des villageois Lolo de Ban Kioukhao réunis ce matin autour de moi, ne souhaite me guider jusqu'au prochain lieu habité, le village Akha de Ban Phousoung, et cela même contre la promesse d'une rémunération honorable de trente-mille kips. Je fais front, pour chacun d'eux, à un non catégorique et définitif. Comme si, depuis ce fond de vallon, remonter vers les hauteurs en direction d'un village de l'ethnie Akha les répugnait. Je m'en vais alors démarcher à travers le village, mais malheureusement sans plus de succès. Comme souvent, un homme de la première assemblée m'y a pourtant suivi, intéressé par mon offre, mais comme n'osant pas se manifester, se prononcer en public devant ses pairs. Il consent à m'accompagner, mais durant une heure environ seulement, le temps qui serait selon lui nécessaire pour atteindre le pied de la première pente d'où, à partir de là, il ne se présenterait ensuite plus aucune bifurcation problématique. Nous négocions un tarif de dix-mille kips, mais je lui en remettrai finalement le double tant, devant les refus répétés de ses co-villageois, il m'aura tiré de l'embarras.
Nous commençons par longer les cultures des Hô, des rizières minuscules, mais aménagées en terrasses. Il s'agit donc là de rizières inondées, les plus aisées à cultiver, à condition toutefois de s'être auparavant donné la peine de modeler les terrasses, ce qui constitue un travail titanesque lorsqu'il doit être réalisé, comme c'est le cas ici, à la seule force des bras et des buffles, et bien entendu sans aucune possibilité de faire appel à des engins de terrassement motorisés. Ainsi immergés dans l'eau durant la plus grosse période de leur croissance, dès leur repiquage depuis les pépinières et jusqu'au début de leur phase de mûrissement, les jeunes plants de riz n'ont pas à subir la concurrence des adventices, des mauvaises herbes, qui ne peuvent ainsi pas lever, étouffées qu'elles sont, noyées plutôt, avant même de pouvoir germer. Au contraire des rizières de pente non irrigables, dans lesquelles la profusion d'adventices exige des efforts colossaux pour être combattues, plusieurs campagnes de sarclage, de désherbage, étant pour cela nécessaires tout au long de la croissance des épis. La totalité de la surface des rays, c'est-à-dire des parcelles, sont ainsi plusieurs fois entièrement ratissées, houes en main et dos courbés, afin de débusquer et de déraciner ces herbes parasites sans cesse envahissantes et qui menacent alors en permanence les rendements. Des inconvénients que nous avons "résolus" depuis longtemps en Occident en ayant recours... aux pesticides. Nous décrirons plus loin en détail les différentes phases de cette harassante technique de culture dite de friche sur abattis-brûlis pratiquée en forêt de pentes depuis des temps immémoriaux par les montagnards.
Plus loin, comme ce fut donc convenu, c'est seul que je poursuis ma route. Je ne fais alors, de toute la fin du parcours, que deux rencontres en chemin. D'abord un père et son jeune fils, ils viennent de capturer leur déjeuner, sans aucune arme ou le moindre accessoire, aucun d'eux ne transportant même cette fois une machette, outil pourtant presque toujours emporté par les villageois dès qu'ils s'éloignent des abords immédiats des hameaux. Leurs proies, encore vivantes, consistent en un jeune varan forestier, pour l'heure ligoté et transporté par l'enfant au bout d'une cordelette d'herbes tressées, et deux criquets géants, d'une longueur d'environ douze centimètres chacun et pour leur part fermement maintenus en main par le père. Plus loin, peu avant de parvenir au village de Ban Phousoung, je surprends un chasseur en plein affût. C'est moi qui l'aperçois en premier, armé d'une de ces longues pétoires artisanales et se tenant en appui contre le tronc d'un arbre dont il vise le cœur du houppier. Ma présence là le déconcerte et le déconcentre quelque peu, mais il maintient néanmoins sa position figée. Sans un bruit et sans aucun autre mouvement, il me fait uniquement le signe de l'index levé, qui ici signifie " Es-tu bien seul ?". Puis nous continuons de tenir la pose, tous deux immobiles pendant encore trois ou quatre minutes, mais la proie, un gros oiseau, s'enfuit finalement. Bredouille, il m'accompagne alors jusqu'à son village.
Parvenus à destination il me désigne sa hutte, la plus pauvre et la plus belle de toutes, entièrement bâtie en matériaux naturels, bois, bambou et chaume. Puis il pointe du doigt celle du phouti noung nay ban, celle du premier chef du village, qu'il m'encourage ainsi à aller visiter. Je suis déçu, car c'est chez lui que j'aurais aimé loger. Je vais donc, plus par politesse que par réelle volonté, annoncer ma présence à ce chef, que je trouve en pleine sieste ; on le réveille pour moi. Fort âgé, il est aussi gravement malade, visiblement atteint de malaria. Nous discutons un court instant, puis sa fatigue, indéniable, est alors pour moi un bon prétexte pour le laisser se reposer, seul, au calme, et lui signifier que j'ai de toute manière une autre invitation pour le logis. De retour dans la hutte du chasseur, celui-ci s'y tient avec ses enfants, deux tout jeunes gamins, mais une soixantaine de personnes résolument curieuses nous rejoignent rapidement. Nous nous installons alors devant la petite habitation puis regardons les photographies, pendant que le chasseur me prépare à manger. Pousses de bambou frites, pousses de bambou bouillies, riz. Puis la mère, accompagnée de deux fillettes, apparaît à son tour, de retour de la forêt. Chacune d'elles est chargée d'une hotte dorsale d'un volume proportionnel à leur taille. C'est un jour d'abondance, car le fond du panier de la femme contient un gigantesque essaim d'abeilles sauvages gorgé de miel. De vastes fragments ont été, tant bien que mal, enveloppés dans des morceaux de feuilles de bananier, mais la substance sucrée en déborde de toutes parts. Pour l'occasion, je suis invité à entrer dans la hutte afin que nous nous en délections. L'ensemble des portions sont déposées sur le plus grand van à riz disponible, il y en a plusieurs kilos, pas loin d'une dizaine au total. Nous nous en gavons en famille, simplement à l'aide des doigts. Nous en mâchons de belles parts jusqu'à ne plus conserver en bouche que des caillots de cire, des "chewing-gums" dont nous venons finalement à bout ou que nous devons recracher. Je tente d'interroger la femme pour savoir comment, probablement seule qui plus est, elle a pu parvenir à bout de l'essaim d'abeilles sauvages, qui dû par ailleurs être d'une taille impressionnante, mais je n'obtiens pour réponse que quelques discrets sourires, presque gênés. Bref tout ceci, ma présence additionnée à cette soudaine profusion de miel sauvage provoque beaucoup d'animation dans la petite hutte et une joyeuse ambiance festive au sein de la famille. Malheureusement, le chasseur m'annonce bientôt qu'il doit quitter le village, au moins jusqu'au lendemain et que, par conséquent, il est nécessaire que j'aille loger chez un voisin, puisqu'il n'est bien sûr pas envisageable que je réside sous un toit en l'absence du chef de famille. Je le regrette, car la maisonnée était particulièrement sympathique. Je ne déménage toutefois pas loin puisque je rejoins la hutte de nos voisins les plus proches, sans aucun doute occupée par des parents. Pour l'instant, seul un jeune grand-père s'y trouve, mais il m'affirme que l'ensemble de la famille, partie cueillir en forêt, rentrera avant la fin de la journée.
Alors, en attendant, je débute mes habituelles déambulations dans le hameau, poursuivi par une douzaine de gamins déjà presque apprivoisés, mais qui se tiennent encore à distance respectueuse. J'aime alterner la visite de quelques villages Hô et Lolo puis, de temps en temps, retrouver les Akha, car j'apprécie leur tempérament brut, sensiblement farouche, décomplexé, un peu vénal parfois, mais sans ambiguïté.
Les groupes Akha de la zone ont résolument adopté, au moins en partie, les modes de construction des habitats de leurs voisins ethniques, les Hô, probablement parvenus avant eux dans la région. Ainsi, plus aucune de leurs huttes n'est bâtie sur pilotis et ce sont très souvent des murs bas de terre qui sont mis en œuvre, caractéristique que je n'avais encore jamais observée nulle part ailleurs dans le pays au sein de cette ethnie. En effet, que ce soient celles visibles plus au sud dans cette province de Phongsaly ou encore celles des villages de la province Luang Nam Tha localisée au sud-est, les huttes des différents groupes Akha ne sont communément faites que de matériel végétal, bois, bambou, latanier, rotin, etc., et sont toujours élevées, au moins partiellement, sur pilotis. Par ailleurs, phénomène encore récent principalement observé depuis l'an dernier, la tôle ondulée légère arrive cette fois en force dans les villages, en remplacement des toitures de chaume trop périssables. Il est désormais certain que d'ici trois à cinq années tout au plus, la quasi totalité des huttes de ce type de hameau en sera pourvue.
Toutes les femmes, sans exception, portent encore l'habit traditionnel, ces longues tuniques de couleur bleu indigo, presque noire, et ces coiffes exubérantes que j'ai déjà décrites plus haut, mais presque l'ensemble des hommes Akha, mis à part quelques vieillards, l'ont définitivement abandonné. Ici, à Ban Phousoung, trois ou quatre individus âgés d'une cinquantaine d'années environ l'arborent toutefois encore. Ce sont de larges vestes et de tout aussi amples pantalons confectionnés dans les épaisses et solides toiles de coton bleu indigo que tissent et teignent les femmes, matériau de base des tuniques traditionnelles.
Contrairement à certains autres groupes ethniques du pays, que ce soit dans cette région de Phongsaly ou ailleurs, les Akha ne se sont jamais faits très exigeants envers moi en termes de formalités administratives. Ce soir à nouveau, nul besoin de dévoiler mon passeport et mes visas, d'autant plus que le premier nay ban est malade et a donc suffisamment de préoccupations personnelles. Ma présence fut pourtant bruyamment annoncée à tous, cet après-midi à travers le village, en compagnie des enfants, mais aucun autre chef n'est cependant encore venu dans ma hutte solliciter des explications à mon sujet. Il faut dire que les Akha, de par leurs réels désirs d'indépendance et d'autonomie vis-à-vis de toute puissance extérieure, bien plus virulents que ceux exprimés par d'autres minorités ethniques montagnardes du pays, craignent très certainement moins que celles-ci de se mettre en défaut face aux autorités administratives, voire de se situer hors-la-loi.
Je ne regrette finalement pas de me retrouver en compagnie de la famille d'accueil que l'on m'a "imposée". Trois couples mariés, six enfants, le grand-père et deux ou trois jeunes hommes vivent sous le même toit. Nous avons ce soir d'amusantes discussions autour d'une mappemonde que j'avais eu la bonne idée d'acquérir à Vientiane, il y a quelques semaines, puis d'emporter avec moi dans ce périple. Celle-ci est, de plus, transcrite en caractères lao et m'offre alors régulièrement de riches échanges avec mes hôtes qui y découvrent l'Europe en détail, visualisent enfin pour nombre d'entre eux la position de la mythique " Amélika", s'étonnent en constatant que ces deux continents-là soient si éloignés géographiquement, sont consternés lorsque j'annonce quelle distance kilométrique sépare nos contrées respectives, le Laos et la France, se plaisent pour certains à nommer et pointer du doigt les quatre ou cinq pays qui les entourent, s'extasient en apprenant que l'Antarctique est inhabité, car non viable en raison des températures négatives qui y sévissent, etc. Cette mappemonde ainsi que mon album d'images ethniques et mon bestiaire, que je propose tous deux très souvent à regarder aux villageois, nous permettent décidément chaque fois de passer d'excellents moments et m'offrent de vifs échanges tant leur curiosité est insatiable.
Les quelques rares cadeaux que j'offre parfois à mes hôtes, ce soir des pièces de monnaie indonésiennes, malaisiennes et chinoises pour les femmes, ainsi que pour une jeune fille, disparaissent immédiatement jalousement au fond des poches et des replis des tuniques, les autres personnes présentes alentour n'ayant pour l'heure même pas la possibilité de les inspecter un court instant. Plus tard, dans quelques jours, un homme sera sollicité pour y pratiquer une ou deux minuscules perforations afin qu'elles puissent les coudre et les exhiber aux côtés de celles qu'elles arborent déjà sur leurs parures.
Beaucoup de mes actes, pourtant plus ou moins anodins, intriguent, intéressent en tout cas mes hôtes. Le remplacement d'une pellicule dans le petit appareil photographique compact, la lecture de mes cartes géographiques, les moments d'annotation dans mes carnets et surtout les fouilles dans mon sac - qui doit sans nul doute contenir quelques curiosités, si ce ne sont des trésors - autant d'instants durant lesquels je me sens parfois attentivement observé. Les questions ayant trait à l'argent démangent par ailleurs particulièrement les Akha. Le plus souvent, ils essayent d'évaluer ma fortune en me demandant de révéler le coût de différentes choses, par exemple celui d'objets que je transporte, ou encore celui du vol aérien que j'ai dû acquitter pour parvenir jusque dans cette partie du monde. J'élude toutefois systématiquement l'ensemble de ces questions se rapportant à l'argent, car les sommes annoncées paraîtraient chaque fois, ici dans ce contexte particulier, mais surtout très pauvre, démesurées, inconcevables, et je ne doute pas qu'en entendant ces chiffres hors-norme les regards de mes hôtes sur ma personne en seraient transformés. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:55 · Modifié le 5 août 2025 à 14:34 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 25 de 193 · Page 2 de 10 · 4 813 affichages · Partager 10 octobre - Ban PhousoungLes foyers de cuisson Akha
C'est la "petite mousson". Comme souvent début octobre, des trombes d'eau qui s'abattent alors, par alternance avec des moments de calme, généralement durant deux ou trois journées consécutives. Cela a commencé cette nuit, un vrai déluge, un vacarme assourdissant sur les tôles ondulées. Conséquence, ce matin peu nombreux sont ceux qui se donnent la peine de descendre à la source, au seul trou d'eau boueuse disponible à proximité du village, chargés de hottes emplies de tubes de bambou ou de jerricans terreux. La plupart se contentent en effet opportunément de récolter l'eau de pluie qui a dévalé en masse sur les toitures, puis été canalisée, à l'aide de gouttières en bambou, vers toutes sortes de contenants, de la gamelle en fer blanc cabossée au tronc d'arbre évidé en passant par de vieilles bassines en plastique. Personne n'échappe toutefois aux sorties nécessaires pour assouvir les besoins naturels, en direction des buissons ou de la lisière de la forêt, via des voies détrempées et boueuses tracées par les cochons, escortés de ceux-ci, ces éboueurs et vidangeurs de village. Dans ces conditions, personne n'échappe non plus aux trajets de retour lesté d'un bon kilo de boue collé sous chaque semelle et accompagné de deux ou trois sangsues fermement chevillées aux jambes.
Petit-déjeuner de riz, de citrouille bouillie, de soupe de pousses de bambou, d'arachides grillées et salées, de piment bien sûr. Le père a entrepris de découper à la machette un vieux fragment de peau de chèvre séchée et complètement raidie, dur comme du caoutchouc de pneu. Va-t-il en confectionner des lanières ? Non, les lambeaux ainsi obtenus sont directement déposés sur les braises du foyer puis, étrangement, consommés par les femmes seulement, qui s'attellent à les mâcher longuement. Nous buvons de l'eau de pluie bouillie, dans un unique récipient, un bocal de verre terreux commun à tous, enfants morveux compris. On me demande ensuite de remontrer mon album d'images des ethnies de la région, qui décidément plaît énormément. Et pour cause, il dévoile, entre autres, des photographies d'une dizaine de groupes Akha différents, résidants dans cette province de Phongsaly ou celle de Luang Nam Tha et avec lesquels la plupart des villageois d'ici n'auront jamais de contact.
Le jeune grand-père qui m'accueille sous son toit, un des trois ou quatre hommes qui arborent encore l'habit traditionnel, fume l'opium, mais avec modération semble-t-il, parfois en journée, mais principalement le soir. J'ai très rapidement remarqué la discrétion dont il faisait preuve chaque fois qu'il s'éloignait afin de s'isoler dans son "placard à dormir", pour consommer sa drogue à l'abri des regards. Il est relativement rare que les fumeurs prennent ce type de précautions à mon égard, généralement ils opèrent à découvert, sans aucune gêne ou tabou vis-à-vis de la présence d'autrui, quel qu'il soit. Il est ainsi fréquent que je visite une maisonnée dans laquelle un ou plusieurs fumeurs se tiennent actifs sur le bat-flanc de repos, continuant de là à prendre part à toutes les conversations en cours. Peut-être s'agit-il toutefois seulement là pour mon jeune grand-père d'une pratique habituelle de s'isoler.
Milieu de matinée, la pluie qui avait repris tôt cesse enfin. Comme presque tous les jours, des femmes, pour certaines accompagnées de fillettes, s'éloignent alors en direction de la forêt, la plupart nus pieds et affublées d'une hotte sur le dos, ne contenant pour l'instant que leur machette. Elles en rapporteront du bois à brûler pour les foyers de cuisson, des pousses de bambou, des troncs de bananiers sauvages pour les cochons, des herbes, des racines, des fruits et bien d'autres produits encore, très rarement du miel comme ce fut le cas hier. Les hottes, savamment tressées en vannerie de bambou par les hommes, sont volumineuses. Il en existe de deux genres, celles munies de bretelles de type "sac à dos" et celles, adaptées à des charges particulièrement lourdes, soutenues à l'aide d'une sangle passant devant le front tel un harnais et reposant sur les épaules et la nuque par l'intermédiaire d'une entretoise en bois épousant la forme de cette dernière. Les Akha ne sont utilisateurs que de ce second modèle, les groupes ethniques "chinoisants", Hmong, Yao, Lanten, etc., adoptant plus fréquemment le premier.
Je retourne visiter la famille du chasseur rencontré hier, lui n'est pas encore rentré au village, mais on m'invite quand même à pénétrer à l'intérieur de la hutte pour une nouvelle "miel party" - je dois confesser que c'était un peu le but caché de ma venue. Les enfants de la maison m'ont adopté, ils n'hésitent d'ailleurs même plus à se venger, gentiment, de mauvaises blagues avec lesquelles je les provoque.
Survie de la communauté oblige dans ces lieux isolés et difficiles, les liens sociaux entretenus entre villageois d'un même hameau sont multiples et forts. Les assemblées informelles réunissant plusieurs personnes, de trois à vingt ou plus, principalement des hommes, mais aussi des femmes - bien que ces dernières se tiennent le plus souvent en retrait - sont fréquentes et on y échange et discute abondamment. À ces occasions ou à d'autres, tous ceux présents, des plus jeunes gens aux vieillards, se plaisent à s'amuser, au moins durant quelques instants, avec chaque enfant et les bébés se passent de bras en bras, alternativement avec les pipes à eau. Par ailleurs, un homme en visite dans une famille au moment d'un repas sera immédiatement invité à se joindre à la table, pour manger ou boire du lao-lao. La première parole de politesse prononcée par les hôtes envers le visiteur sera immanquablement " Kin khao bo ?", As-tu déjà mangé ?
Ce midi, invité moi-même chez des voisins alors que j'avais pourtant déjà déjeuné auparavant dans ma famille, il y eut des larves de bambou au menu, celles que l'on débusque à l'intérieur des tubes du végétal géant et que l'on extrait en pratiquant à la machette une ouverture à la base de chaque compartiment. Ce sont des larves blanches d'environ quatre centimètres de longueur. Elles sont enveloppées, vivantes, dans un morceau de feuille de bananier qui est immédiatement déposé, mais durant quelques secondes seulement, sur les braises d'un foyer. Elles sont ensuite simplement salées puis consommées, accompagnées de riz et de piment. Cette façon de procéder suffit à peine à les cuire et certaines personnes n'hésitent d'ailleurs pas à les absorber vivantes dès leur capture. L'ouverture des enveloppes de feuilles de bananier retirées du feu laisse par ailleurs presque chaque fois apparaître quelques larves restées en vie, se tortillant alors de douleur. Toujours au sujet de nos menus, j'ai noté qu'il y aura ce soir dans ma famille un rat de servi, un seul spécimen, une petite bête boucanée que l'on devra se partager entre une douzaine de mangeurs affamés. Il faut néanmoins préciser que ma présence n'est pas étrangère à cette "profusion" de viande. En effet habituellement les montagnards sont contraints de se priver de protéines animales durant l'immense majorité de leurs repas quotidiens, la chasse nécessitant d'y consacrer un temps trop conséquent pour être réellement productive et la faiblesse des cheptels domestiques n'autorisant l'abattage d'un animal qu'à de très rares occasions, le plus souvent uniquement festives ou rituelles. Lors de la plupart de ces repas de tous les jours ne sont ainsi servis que des végétaux pour accompagner le riz, presque toujours les mêmes, telles les incontournables pousses de bambou ou encore les citrouilles. En ce qui me concerne, pourtant peu exigeant et peu difficile en matière d'alimentation et de goûts, les ingrédients et préparations restant les plus délicats, voire laborieux, à absorber sont ceux à base ou agrémentés de sauces de poissons fermentées ou de viandes trop boucanées. Sont parfois concernés par ces assaisonnements les soupes de bambou, les purées de graines de soja ou l'ensemble de ces plats de chair animale ou de poisson boucanés d'où émanent la plupart du temps de très forts relents nauséabonds, de réelles odeurs de charogne.
Début d'après-midi, le déluge est de retour. On court lorsqu'un déplacement à l'extérieur est nécessaire, par exemple pour se rendre d'une hutte à l'autre, mais en ce qui me concerne, je suis contraint de piétiner pour ne pas risquer de glisser et chuter, dans la boue grasse et épaisse où les déjections animales se répandent. Des femmes se trouvent pourtant encore à cueillir en forêt à cette heure, donc sous cette pluie battante. Lors de leur départ ce matin j'ai accompagné plusieurs d'entre elles sur le sentier, durant quelques centaines de mètres seulement, pour faire une photographie. Six ou sept femmes en file indienne, hottes sur le dos contenant uniquement, au départ du village, la machette et le morceau de bâche plastique avec lequel elles tenteront de se protéger sous la pluie. Six ou sept longues tuniques bleu indigo sur le chemin, autant de hautes coiffes chargées de colliers de perles, de chaînes, de cupules et de pendeloques d'argent.
Deuxième journée au village de Ban Phousoung, presque la totalité des habitants sont "apprivoisés", quelques-uns parmi les plus jeunes enfants du voisinage n'hésitant déjà plus à m'approcher, à me taquiner, à me suivre de près, souvent même à me précéder lors de mes déambulations d'une hutte à l'autre, m'encourageant à visiter plutôt telle ou telle d'entre elles. Cet après-midi, durant ces visites à plusieurs familles, j'ai tâché de recruter un nouveau guide pour mon futur départ, que je planifie pour le lendemain, mais tous mes interlocuteurs m'ont cette fois assuré que le sentier menant au hameau suivant, vraisemblablement situé à environ trois heures de marche seulement, ne présentait aucune difficulté notable, ni bifurcation ou intersection ambigüe. Je partirai donc probablement seul et la prochaine étape aura à nouveau lieu dans un village Hô.
Excellente deuxième soirée passée au sein de ma famille. D'amusants jeux avec les enfants et de bons et intéressants échanges avec les adultes, notamment le jeune grand-père. Beaucoup de voisins nous rendent visite. À un moment, après en avoir poliment demandé l'autorisation aux femmes, je suis allé inspecter la cuisine, leur coin, équipé de ma petite lampe frontale afin de ne rater aucun détail dans la semi obscurité ambiante. D'abord, il y a le minuscule et bancal buffet crasseux, construit avec quelques planches de bois mal dégrossies et pourvu d'un seul rayonnage positionné à mi-hauteur. Tout ce qu'il abrite se résume à quatre bols contenant quelques restes de nourriture plus ou moins ragoûtante. Ensuite, adossée au mur de terre, se trouve une large étagère de bambou, élevée à un mètre du sol et tellement penchée sous le poids des objets qu'elle supporte qu'on devine qu'elle est destinée à s'écrouler très prochainement si elle n'est pas étayée une fois supplémentaire à temps. S'y alignent un grand panier de vannerie de bambou dans lequel sont stockés les bols dont nous nous servons à chaque repas, deux bocaux en plastique à moitié remplis de graines de soja fermentées et de piments, trois ou quatre calebasses, certaines encore intactes et d'autres brisées, des pots de bambou contenant du sel et du glutamate de sodium, une petite jarre en terre cuite vernissée renfermant un fond de graisse de cochon, puis deux ou trois autres objets non identifiés, mais tellement crasseux que l'on n'ose pas les manipuler. Dans un coin sont disposés, à terre et adossés contre le mur, les tubes de bambou utilisés pour rapporter l'eau de la source dans les hottes, de très gros cylindres de parfois quinze centimètres de diamètre et environ un mètre de longueur. À cause des inévitables débordements et pertes du liquide lors des transvasements, une pellicule de boue est en permanence entretenue au sol à cet endroit. Et puis il y a le "four" et les foyers de cuisson. Les Hô restant maîtres dans leur fabrication, les Akha de la région s'en sont néanmoins inspirés, mais en les construisant tout de même dans des proportions moindres. Il est à noter qu'ailleurs, dans les autres secteurs où ils vivent, les Akha ne se donnent pas la peine d'élever de tels dispositifs, mais se contentent le plus souvent de simples feux au sol, des foyers équipés de trépieds métalliques ou sobrement cernés par trois grosses pierres fichées en terre et qui supporteront ainsi les gamelles et les woks.
Le "four, " c'est un gros parallélépipède de terre tassée, percé sur une de ses deux longueurs d'une ou deux "niches" d'alimentation du bois à brûler. S'il ne comporte qu'un foyer, celui-ci est destiné à supporter le plus grand wok, une lourde et monumentale coupe de fonte d'environ un mètre cinquante de diamètre qui est employée aussi bien pour la cuisson de la nourriture des cochons que celle des humains lors des plus importantes assemblées, pour faire la vaisselle que pour tiédir l'eau du bain des bébés, pour cuire le riz à la vapeur dans un fût de bois évidé que pour y recevoir l'alambic utilisé pour la transformation - la distillation - du riz en lao-lao, le tord-boyaux local. Si le four comporte deux foyers, les deux woks seront de tailles plus réduites et destinés à toutes les autres tâches relatives à la préparation des repas quotidiens. La plupart des familles disposent d'un four de chacun de ces deux types. Le plus gros four que j'ai aperçu jusqu'alors le fut chez les Hô il y a quelques jours. De la taille d'un grand bureau de ministre, il était muni de pas moins de trois foyers dont l'un supportait le wok "géant". Ces fours, lors de leurs constructions, en terre donc, sont mis en forme, comme moulés, entre des plaques de bambou tressé, des claies qui peuvent ensuite être ôtées ou laissées en place sur certains côtés. Je suis tombé sur ce détail durant mon inspection : l'interstice formé entre une paroi du four et une de ces plaques de bambou qui désormais s'en détache peu à peu est littéralement envahi de centaines de cancrelats, de ces gros cafards asiatiques, une gigantesque colonie qui sera définitivement impossible à combattre sans produits chimiques adaptés. Je n'ose imaginer de quelle façon ils se répandent la nuit hors de cette cachette diurne.
Si, dans les autres régions où ils sont présents, les Akha ne construisent pas de fours de ce type, c'est notamment parce que les planchers de leurs huttes, le plus souvent élevées sur pilotis, ne pourraient en aucun cas supporter les masses que composent de telles structures. Concernant les foyers traditionnels, les simples feux de sol les plus couramment utilisés, ceux-ci ne sont bien entendu jamais directement disposés sur les planchers de bambou ou de bois, qui s'embraseraient alors immédiatement à leur contact, mais sur des rectangles de terre tassée contenue à l'intérieur de grands "caissons", eux-mêmes affleurant avec les planchers ou légèrement surélevés de quelques centimètres. Ces rectangles de terre, de deux à trois mètres de longueur pour un mètre cinquante à deux mètres de largeur, de par le poids relativement conséquent qu'ils représentent eux aussi, sont soutenus, sous les huttes, par quelques pilotis supplémentaires ou par des poutres surdimensionnées. Sur ces surfaces de terre nue, ainsi destinées à empêcher la propagation des feux, sont ensuite déposés les trépieds de fer ou les pierres qui supporteront les woks et autres gamelles employées pour la cuisson des aliments.
Juste au-dessus d'au moins un de ces foyers de cuisson - chaque maisonnée possède un à trois foyers en fonction de son importance - est suspendue une petite plateforme sommaire de bambou tressé, une simple claie généralement carrée d'environ un mètre de côté, un peu plus pour les plus gros foyers. Il peut y en avoir plusieurs, de une à trois, qui sont alors superposées l'une au-dessus de l'autre. Elles servent à y fumer ou sécher une multitude d'ingrédients, aliments et objets dont la nature est le plus souvent difficile à discerner tant tout y est en permanence recouvert par une très grasse et épaisse couche de suie noire. On y trouve généralement des herbes, des piments, quelques épis de maïs, parfois quelques obscurs lambeaux de viande provenant d'une bête domestique ou sauvage abattue plus ou moins récemment, assez fréquemment des mammifères rongeurs entiers et écorchés, de temps en temps des serpents, des anguilles ou des batraciens, ainsi que des objets manufacturés achevés ou toujours en cours de fabrication, par exemple de petits ouvrages en vannerie de bambou qui acquerront alors, au bout de quelque temps de ce traitement, de remarquables aspects patinés et vernissés. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:56 · Modifié le 5 août 2025 à 14:33 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 26 de 193 · Page 2 de 10 · 4 811 affichages · Partager 11 octobre - Ban PhousoungLa maladie
Je me retrouve ce matin, accompagné de quelques personnes de ma famille d'accueil, invité à manger chez des voisins, qui ont pour l'occasion abattu un cochon. Je ne sais en quel honneur ou pour quelle raison ceci a lieu, n'étant pas parvenu à me le faire expliquer. En effet, l'abattage d'un porc est loin d'être un acte anodin, cela se pratiquant très rarement en dehors de certains évènements festifs ou cérémoniels particuliers, le Nouvel An ou un mariage, une naissance ou un décès, ou encore lors de rituels animistes, par exemple lors d'un office chamanique de conjuration d'une maladie, en tout cas jamais à l'improviste, surtout pas sans motifs sérieux. Nous n'avons toutefois pas englouti la totalité de la bête, disons peut-être une cinquantaine de grammes de mets carnés en moyenne par personne, moins pour les enfants. Des portions seront alors très probablement distribuées à la famille élargie et emportées le jour même par ces proches dans leurs huttes, d'autres encore seront mis à fumer, suspendus en séries de lambeaux aux petites claies de séchage qui surplombent les foyers de cuisson et que nous avons décrites précédemment.
Deux hommes de la maisonnée dans laquelle a lieu ce banquet matinal s'apprêtent à quitter le village, à rejoindre celui que j'ai moi-même prévu de visiter, et me proposent de les y accompagner. "Mon" jeune grand-père prend toutefois le prétexte des pluies récurrentes et de la boue omniprésente pour me retenir ici au moins une troisième journée. Il y parvient assez facilement, je l'avoue, tant je me plais aux côtés de cette famille et dans ce village.
Tard hier soir, alors que la plupart des villageois dormaient déjà, et de la même manière que cela s'était produit la nuit précédente, à l'extérieur tous les chiens se sont acharnés contre je ne sais quoi, sans aucun doute un animal sauvage. De furieux aboiements, éperdus, enragés, localisés aux environs la lisière de la forêt. Puis finalement, comme la veille et juste avant que tout se calme alors instantanément, une déflagration sourde, une implosion presque, provoquée par un tir de fusil, une de ces grossières pétoires archaïques confectionnées par les chasseurs eux-mêmes. Plus tard, un pleur d'enfant, dehors également, dans l'obscurité. Un pleur, c'est peu dire, une hystérie furieuse, des hurlements. Cela a duré presque quinze minutes avant qu'un adulte ne se décide à intervenir. Enfin, comme toutes les nuits dans les villages montagnards, régulièrement, les aboiements des chiens, les grognements des cochons, les combats féroces entre les uns et les autres, les insectes aux sifflements stridents et continus, les incessants chants d'oiseaux nocturnes qui semblent dialoguer, les longs et monotones monologues des opiomanes.
Un enfant est infesté de boutons aux creux des deux genoux, un homme est rongé par un impressionnant abcès logé au fond de la bouche, engendrant un inquiétant renflement de la joue et le faisant horriblement souffrir en permanence, deux ou trois jeunes individus, livides, rachitiques, aux teints gris verdâtres, s'adonnent à l'opium pour combattre les douleurs d'une maladie indéfinissable, un homme est affublé d'une épouvantable plaie purulente, visiblement provoquée par une piqûre d'insecte et se propageant désormais de manière totalement infectieuse sous son aisselle. Pas le moindre médicament n'est toutefois ici disponible et personne ne dispose de suffisamment d'argent, indispensable pour effectuer le trajet, puis pour payer ensuite quelques pseudos soins au lugubre petit dispensaire d'Utay, le chef-lieu du district situé à deux jours de marche. On fait alors appel, de temps en temps, aux "services" de quelque chaman du village, sorcier-guérisseur qui viendra faire son numéro avant que, au moins pour les cas les plus désespérés, et en toute dernière extrémité, la plupart du temps lorsqu'il sera bien trop tard, on se décide finalement à entreprendre ce déplacement sanitaire vers la plaine, en y vendant par la même occasion peut-être un bijou en argent des femmes ou un cochon afin de pouvoir subvenir aux frais engendrés. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:57 · Modifié le 5 août 2025 à 14:33 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 27 de 193 · Page 2 de 10 · 4 810 affichages · Partager 12 octobre - Ban PhousoungSacrifice, chèvre, cochons, poules et poussins
Hier, chez les voisins, nous avons profité d'un deuxième festin de cochon en milieu de journée. Près d'une cinquantaine de convives s'étaient alors à nouveau rassemblés, dans la petite hutte, pas plus grande d'une quarantaine de mètres carrés. Nous avons beaucoup bu et tout cela s'est terminé dans un joyeux et très avancé état d'ivresse pour moi comme pour la quasi totalité des hommes présents. Je suis toutefois resté un des rares à ne pas avoir eu besoin d'aller ensuite me coucher. Ces réunions alcoolisées sont aussi fréquemment l'occasion de régler des comptes, en tout cas de remettre sur le tapis des antécédents litigieux. Deux hommes ont à cette occasion beaucoup échangé de paroles, abondamment criées, postillonnées. Des tirades de plusieurs minutes chaque fois, à tour de rôle, que rapidement plus personne alentour n'écoutait, souvent même plus l'interlocuteur principal lui-même. De longs monologues alternés, emportés, fougueux, faisant penser à de véritables joutes verbales. Juste à côté, on chantait, on riait, on parlait fort, on préparait une deuxième fournée de couenne de cochon frit, on buvait, on buvait, on buvait. J'ai déjà relaté ailleurs que l'usage voulait, notamment parmi les minorités montagnardes, mais aussi de manière quasiment universelle dans l'ensemble du pays, quel que soit le groupe de population au milieu duquel on se trouvait, que, durant les repas, que ceux-ci soient à caractères festifs ou ordinaires, tant qu'un convive n'avait pas fini de boire de l'alcool il devait impérativement s'abstenir d'entamer le riz, de n'y toucher en aucun cas, de se contenter, en attendant, de picorer dans l'ensemble des autres plats disponibles, viandes et poissons s'il y en avait, légumes, soupes, tofu, tapioca, herbes, piments. Il arrive fréquemment, à l'occasion de ces repas réunissant un grand nombre d'invités, que des buveurs n'atteignent même jamais ce moment où ils peuvent enfin entamer le riz, c'est-à-dire d'arrêter de boire, quittant alors finalement l'assemblée totalement imbibés sans avoir eu le temps de toucher à cet ingrédient principal et nutritif. En ce qui me concerne je demande parfois une "dérogation" à ce sujet, une simple autorisation pour me servir en riz tandis que les tournées de lao-lao continuent à affluer et que je ne cesse pour autant de les accepter, autorisation que l'on m'accorde toujours immédiatement, sans nul doute en raison de mon statut "d'étrange étranger". Ce fut notamment le cas aujourd'hui, ayant cette fois encore préféré veiller à éponger assez tôt les nombreux verres d'alcool déjà engloutis. Je confesse néanmoins que mes déambulations boueuses dans le village furent ensuite cocasses et qu'il me fut bien sûr totalement impossible de dissimuler mon état à autrui.
Notons que l'on peut boire de l'alcool de riz à l'occasion de n'importe quel repas, aussi bien lors de celui du matin qui sera servi peu après le réveil, dès six heures ou même parfois encore plus tôt, que durant tout autre plus tardif dans la journée. Lorsque celui-ci se déroule en comité restreint, cela n'a pas trop d'importance, car les convives se tournent généralement alors assez rapidement vers le riz, mais lors de réunions de plus grande ampleur, comme celle d'hier, on boit beaucoup, longtemps, et quand vient enfin le moment où l'on entame le riz, c'est-à-dire le repas proprement dit, tout est froid, tout a été touché, remué cent fois, mélangé, souillé par tous, par tout le monde, y compris par les gamins morveux qui se servent allègrement, directement à l'aide de leurs doigts crasseux. Précisons toutefois, afin d'écarter tout risque de malentendu, que les cas d'alcoolisme, même latents, se font extrêmement rares parmi les montagnards, et je n'ai pas dû en observer plus de deux après tant de semaines passées à leurs côtés. Il semble d'ailleurs qu'un homme ne se servira jamais d'alcool lors d'un repas quotidien en famille s'il ne reçoit pas un invité extérieur ce jour-là. Si je fais aussi souvent mention d'occasions durant lesquelles l'on m'en propose au moment des repas, c'est justement tout simplement parce que ma condition d' invité en est le prétexte.
Les femmes Akha se font parfois incroyablement délurées. La chasseuse de miel sauvage d'il y a trois jours l'est tout particulièrement. Je la suspecte de volontairement en permanence laisser légèrement s'incliner sur le côté sa coiffe et de favoriser la retombée sur le front d'une mèche de ses cheveux, qui n'est ainsi plus soigneusement retenue, comme il se doit normalement par cette coiffe, l'ensemble lui donnant un charmant air canaille. Très rieuse, elle va le plus souvent un sein nu, comme cela se pratique couramment par les mères Akha, ainsi prêtes à accueillir à tout moment un jeune enfant non sevré. Toujours joueuse, hier elle s'est laissée barbouiller la figure par les enfants avec je ne sais quelle mixture de teinte rosâtre et qui ont insisté ensuite pour que je la photographie dans cet état. À force de mâcher je ne sais quelle écorce, elle arbore par ailleurs une dentition presque entièrement laquée, d'une couleur oscillant entre le noir et le rouge, lui conférant un insolite sourire. Je n'ai plus le prétexte du miel pour aller la visiter, car il n'y en a officiellement plus depuis hier soir, même si de grandes quantités ont très certainement été mises à l'abri. Je trouverai toutefois sans aucun doute d'autres motifs, et peu importe si ce n'est pas le cas puisque tous se réjouissent désormais de voir approcher de leur hutte le falang, cet étrange étranger, qui offre toujours occasions à discussions animées et cocasses parties de rires.
Hier soir, à peine remis de nos émotions alcoolisées, nous avons ensuite veillé fort tard, jusqu'à plus de 23 heures, et même visionné un DVD. C'est dans la hutte de ma famille d'accueil que se trouvent les seuls écrans télévisés et lecteur de DVD du village. Ils sont alimentés par un petit moteur-groupe électrogène, car il n'y a pas ici de torrent dans lequel une mini-turbine pourrait être installée. Les moteurs-groupes électrogènes parfois visibles dans les hameaux isolés sont de fabrication chinoise et toujours rigoureusement du même modèle. On peut en apercevoir dans tout le pays et plus généralement dans l'ensemble de l' Asie du Sud-Est. Constitués d'un simple moteur à essence équipé d'une poulie d'entraînement, adaptables puis démontables à souhait sur une quantité innombrable de dispositifs, ils sont alors employés pour faire fonctionner une grande diversité d'engins, des générateurs d'électricité aux petits motoculteurs, en passant par les décortiqueuses à riz. Cela n'est pas envisageable au Laos faute de la moindre voie ferrée disponible, mais au Cambodge, et sans doute aussi ailleurs dans cette partie du monde, l'appareil est parfois utilisé pour faire fonctionner de petites plateformes mobiles adaptées aux rails ferroviaires, permettant le transport pratique, facile et même ludique, des hommes ou des marchandises sur de courtes distances, avant puis après le passage du seul train qui emprunte quotidiennement la ligne concernée. Pour en revenir au DVD que nous avons visionné hier soir, alors que la plupart du temps il faut se contenter de mauvais films d'action chinois ou thaïlandais ou, pire, de très mièvres sessions de karaoké, le programme fut objectivement passionnant. Il s'agissait en effet d'un spectacle de lam wong lao d'une très grande qualité, chorégraphié sur ces longs chants traditionnels semi improvisés et dialogués entre plusieurs protagonistes autour d'une histoire, d'une intrigue. Décomposé en plusieurs actes et scènes, l'art du lam wong s'adresse aux vocalistes virtuoses et le tout est accompagné de musique jouée au khène, l'orgue à bouche ici emblème national et qui émet d'envoûtants et "psychédéliques" sons polyphoniques.
Je vais, pour la toute première fois depuis que je parcours à pied le Nord Laos, résider une quatrième nuit d'affilée dans un même village, en l’occurrence ici à Ban Phousoung, parce qu'il a encore beaucoup plu cette nuit et que les sentiers vont être résolument impraticables, mais aussi parce que j'ai appris qu'un voisin, cependant pas celui qui nous a offert les deux festins de cochon, allait sacrifier une chèvre et que plusieurs personnes m'invitent chaleureusement à prendre part à ces nouvelles réjouissances culinaires qui s'annoncent. Inutile de dire qu'il ne fut pas nécessaire de beaucoup insister pour me retenir. Comme pour le cochon d'hier chez les autres voisins, je ne comprends pas en quel honneur cela aura lieu. Parmi les nombreuses explications que l'on tente de m'apporter, il est souvent question de « saam tang », c'est-à-dire de trois « tang », mot dont je ne connais malheureusement pas la signification. Il paraît néanmoins plus que probable que cet évènement ait été initié sous les encouragements d'un chaman, que l'on a consulté en raison, entre autres semble-t-il, de la présence "d'esprits" indésirables à l'intérieur de la maisonnée et qui y auraient manifestement déjà provoqué quelques troubles sérieux. La bonne nouvelle en ce qui me concerne, c'est que ces agapes à répétition vont peut-être me permettre de récupérer un peu de la masse corporelle trop rapidement perdue ces dernières semaines - je m'en déleste en effet d'une part non négligeable durant chacun de mes séjours à l'étranger lorsqu'ils se déroulent dans ce type d'environnements et de conditions particulièrement précaires, ce qui est presque toujours le cas. Il était temps, car mon short, qui me serrait exagérément à la taille il n'y a pourtant pas si longtemps, me tomberait dorénavant aux pieds si je ne l'amarrais avec une ficelle.
Attention, c'est du sérieux puisque ce n'est pas une chèvre que le voisin a tuée, mais une chèvre, quatre cochons, deux poules et pas moins de douze poussins ! Ce qui est désormais assuré, c'est que nous allons continuer à bâfrer. Un chaman est arrivé, c'est l'un de ces sept ou huit hommes qui, dans le village, arborent encore l'habit traditionnel caractéristique de ce groupe Akha. L'ensemble des bêtes abattues - l'abattage des animaux s'effectue toujours par égorgement - ainsi que deux pleines bassines de leur sang, ont été pour l'heure déposées sur le bat-flanc de repos des hommes. Un des douze cadavres de poussins a été placé sur le corps du plus gros porc, une bête adulte massive. D'autres offrandes aux "esprits" sont disposées, au sol ou près des bêtes, sur un van à riz et sur une vaste feuille verte de bananier sauvage : trois bols de riz cru dont deux sont surmontés d'un œuf, six bols supplémentaires emplis d'alcool, quelques végétaux fraîchement cueillis et liés en petits bouquets, deux ou trois pots de vannerie aux contenus indéfinissables, car aux ouvertures obstruées et trois grands bâtons d'encens se consumant, plantés dans un tube de bambou. Le chaman s'est installé à proximité immédiate de ce tableau, il s'est assis là sur un tabouret bas. Il récite des "prières", probablement des incantations à quelques esprits de la maison qu'il est recommandé de choyer, peut-être à ceux des ancêtres de la famille qui, tous en sont ici persuadés, ne se sont jamais beaucoup éloignés de la hutte, en tout cas reviennent périodiquement la visiter. Je ne sais pas exactement depuis combien de temps perdure cette scène, qui se prolonge pendant encore environ trente minutes après mon arrivée. Je comprends toutefois que la séance a débuté depuis maintenant un moment, car le flacon d'alcool que le chaman s'est préparé et qu'il conserve jalousement à ses côtés, accompagné d'une pipe à eau, est déjà sérieusement entamé. C'est "mon" jeune grand-père, devinant probablement que l'évènement m'intéresserait, qui est venu me chercher à travers le village afin d'y assister. Comme toujours lors des offices chamaniques, que ceux-ci se déroulent chez les Hmong, chez les Hô ou comme ici chez les Akha, aucune des tâches et activités habituelles ayant cours simultanément dans la hutte ne cesse durant ce temps. Il y a toujours autant de bruits, les conversations des adultes et les chamailleries et jeux des enfants se poursuivent, les allées et venues des uns et des autres aussi, les travaux domestiques des femmes également. On m'encourage à faire une photographie du "tableau", et lorsque cessent enfin les incantations du chaman, je lui demande à pouvoir observer de près un poignard d’apparat qu'il porte en ce moment dans un étui suspendu à sa ceinture. Il en détache l'ensemble et me le tend, à bout de bras. J'approche alors une main pour m'en emparer, mais il s'avise à cet instant un soudain et brusque mouvement de recul, presque apeuré. J'aurais dû m'en douter, il est évidemment hors de question qu'un profane touche ou même effleure du doigt ce type d'objet rituel, au risque de lui faire perdre ses "pouvoirs" et de le désacraliser.
Je retourne déambuler à travers le village durant deux ou trois heures, m'arrêtant chez les uns et les autres, puis reviens me rendre compte de l'avancement des travaux de boucherie qui, à n'en pas douter au regard du nombre de bêtes abattues, devraient s'avérer spectaculaires. La préparation des viandes étant une tâche rituellement réservée aux hommes, les femmes se chargeant de tout le reste, et notamment de l'apprêtage du riz - c'est-à-dire du décorticage, du vannage, du nettoyage, puis de la cuisson - et de celui des végétaux, sept ou huit d'entre eux sont pour l'heure à l'ouvrage. Accroupis ou assis sur des tabourets bas et équipés de machette, ils débitent puis hachent menu des quartiers de viande de cochon. Des monceaux de chair sanguinolente sont déjà répandus sur des feuilles de bananier étalées sur le sol de terre battue. Je fais part de mon étonnement d'apercevoir, toujours gisants sur le bat-flanc de repos des hommes et encore entiers et intacts, les quatre cochons abattus plus tôt, ainsi que la chèvre, les deux poules et les douze poussins, le chaman ayant repris ses chants incantatoires et vaguement alcoolisés à la même place que précédemment, près de ces cadavres. On m'explique alors que, durant mon absence, un cinquième cochon a été égorgé et que c'est celui-ci qui est en cours de dépeçage, et qui sera donc englouti le premier par les invités.
Des jeunes filles sont allées collecter dans quelques huttes du voisinage une pleine hotte de bols de faïence, d'innombrables cuillères et paires de baguettes en bambou, sont descendues les rincer à la source, puis les ont rapportés, en prévision des réjouissances qui se préparent. Là, le plus grand des fours est déjà allumé et la cuisson d'une première fournée d'un mélange d'une bonne trentaine de kilos de légumes est en route dans le plus large de tous les wok de fonte, celui qui sert presque quotidiennement à la préparation de la nourriture des cochons. Faute d'un nombre de foyers suffisant, les énormes quantités de riz qui seront nécessaires seront alors cuites sur ceux d'une ou deux huttes voisines, puis rapatriées ici, également dans des hottes dont l'intérieur aura été tapissé de feuilles de bananiers.
En ce qui me concerne, trop accaparé par les évènements festifs qui se préparent, j'ai ainsi manqué un de mes objectifs du jour. Cette nuit, je m'étais en effet promis, si je les apercevais à nouveau quitter le village en groupe comme elles l'avaient déjà fait l'avant-veille, d'accompagner des femmes cueillir en forêt. Je ne suis pas pleinement certain qu'elles m'auraient accepté parmi elles, mais après les avoir suivies une première fois deux jours auparavant, sur seulement quelques centaines de mètres toutefois, pour faire une photographie, je pouvais être confiant à ce sujet. Je voulais surtout profiter de leur accoutumance à ma présence, après maintenant déjà quatre journées passées à leurs côtés, dans leur village, étant persuadé qu'un tel projet ne pourrait en aucun cas être envisagé avec des femmes que j'aurais préalablement côtoyées durant trop peu de temps. Désormais en effet les villageois, au moins ceux des alentours immédiats de ma hutte, sur ce flanc est du hameau, m'ont parfaitement intégré au point que la plupart des gamins, incluant dorénavant les plus jeunes, m'approchent, vont jusqu'à s'amuser à me provoquer, que beaucoup de femmes se laissent photographier avec enchantement et aiment à plaisanter, que parmi les hommes c'est à celui qui parviendra à m'inviter dans sa hutte ou sous son auvent l'extérieur, et que même les chiens n'aboient presque plus lorsqu'ils m'aperçoivent.
Quelques jours auparavant, chez les Hô du village de Ban Pakhasou, un homme m'avait demandé si je mangeais la viande de chien. Moi, particulièrement fier d'annoncer cette réalité, je lui avais lancé un « Oui, j'en mange, et j'aime ça ! » . Ma réplique était un peu tombée à plat puisque les Hô ne consomment pour leur part pas de viande de chien, au contraire des Akha. Les Akha figurent sans conteste parmi ceux qui choient le moins leurs animaux, leurs chiens et leurs chats par exemple. Il est vrai que personne dans ces contrées, quel que soit son groupe d'appartenance ethnique, ne caresse jamais ces bêtes-là, mais ce doit être celles des Akha qui reçoivent le plus de coups de pied, de coups de bâtons ou de jets de pierres. Entre chiens aussi, également entre chiens et cochons, la nuit, de véritables jouxtes ont lieu, de violentes batailles non rangées entre les uns et les autres, provoquant régulièrement à travers les villages des grognements et des hurlements furieux. Ce sont alors, à ces occasions, les plus grosses pierres et les plus gros bâtons qui sont projetés au sein des mêlées.
Une vie domestique animale est omniprésente dans chaque village de montagne. Il est par exemple relativement aisé de photographier une personne en ayant simultanément dans le même champ de vision la silhouette d'une ou plusieurs poules, de cochons ou de chiens, d'une oie ou d'un dindon, d'un zébu, d'un buffle ou d'une chèvre, parfois d'un de ces petits chevaux utilisés pour transporter des marchandises sur les sentiers escarpés ou pour rapporter aux villages les sacs de paddy depuis les rays les plus éloignés. La présence de chèvres n'est pas très fréquente, on n'en aperçoit en effet pas dans tous les hameaux Akha. Lorsqu'il y en a il s'agit généralement d'un modeste cheptel de quinze à vingt bêtes environ, discrètes et qui se tiennent toujours groupées aux abords immédiats des villages, broutant là les végétaux, de petites troupes appartenant à coup sûr à plusieurs propriétaires. Ce sont des animaux d'une race rustique, montagnarde et dont les boucs, noirs, ressemblent à des mouflons miniatures affublés d'une imposante barbiche, d'un long pelage retombant bas et d'une paire de cornes vrillées.
16 heures, aucun banquet ne se mettant en place, je quitte à nouveau la hutte aux cadavres, le chaman, ainsi que deux acolytes qui l'assistent désormais, n'en finissant plus avec leurs monotones incantations, tantôt psalmodiées, tantôt marmonnées. Je commence à avoir sérieusement faim, car étant donné le festin qui se prépare, personne n'a songé à me proposer de nourriture depuis le seul déjeuner pris ce matin, alors qu'il n'était pas encore 7 heures. En attendant, une chèvre et cinq cochons, sans compter la volaille, cela fait quand même beaucoup. Je présage que ces évènements, dont je ne connais toujours pas l'objet, vont se poursuivre durant plusieurs jours.
17 heures, les cinq plus grosses bêtes restantes, la chèvre et les quatre cochons, sont enfin dépecés, mais je suis surpris qu'on ne commence toujours pas à engloutir le cinquième d'entre eux, et peut-être aussi les poules. Juste auparavant, une jeune fille a été d'accord pour poser pour une photographie, debout près de la chèvre égorgée, alors qu'elle venait d'être suspendue par les cornes devant la hutte, peu avant qu'elle ne soit là éventrée et écorchée. Quant aux douze poussins massacrés, ayant déjà eu l'occasion par ailleurs d'assister au traitement qui leur était destiné après un tel rituel, même si leur nombre fut cette fois-là bien inférieur, je présume que leur destin sera d'être grossièrement découpés, puis rapidement cuits sur les braises d'un foyer avant d'être avalés, entiers, de la tête jusqu'au bout des griffes, par les hommes les plus proches parents de la famille sanguinaire. Je devine donc que les poussins sont, chez les Akha, au même titre que les œufs, chargés d'une forte symbolique rituelle. L'an dernier, à l'occasion d'une fête mortuaire qui avait duré plusieurs journées et à laquelle j'avais momentanément assisté, voici ce que j'avais écrit :
« Le chaman (...) vient cette fois d'exécuter un rite (...) que je ne saurais en aucun cas expliquer, un "cérémonial" que je n'ai même encore jamais eu l'occasion d'observer par le passé. Ce fut un spectacle singulièrement surprenant, un peu répugnant également, notamment lorsqu'on y est confronté à une heure autant matinale. Un panier d'osier abritant une couvée de poussins, bien vivants et piaillant avec anxiété, est suspendu dans un coin de la hutte. Dans l'indifférence générale d'une large assemblée à nouveau réunie - de nombreux voisins nous ont en effet rejoints dès l'aurore et certains ont même passé la nuit parmi nous, étendus ici ou là sur de simples nattes étalées par terre - l'homme a extirpé un de ces jeunes oiseaux puis, sans crier gare, l'a aussitôt violemment projeté au sol, pour l'abattre. Il l'a ensuite négligemment plongé dans une marmite d'eau bouillante afin, de même qu'on procède généralement pour les volailles matures, de faciliter sa plumée, puis l'a déposé et retourné le temps de quelques secondes directement sur les braises d'un foyer pour achever l'opération. S'étant emparé d'une machette, outil d'un gabarit pour le coup totalement disproportionné au regard du volume de la bête, il a alors entrepris de grossièrement débiter celle-ci, là sur le sol. Sans en laisser perdre un seul fragment, il en a enfin confectionné une petite brochette qui, agitée durant quelques instants au-dessus des flammes, fut très rapidement cuite. Autant dire que ce fut là une bien pathétique préparation, d'où pendouillait misérablement, notamment la minuscule tête du jeune volatile - pas plus grosse qu'une bille à jouer - ainsi que les pattes si chétives et quelques autres morceaux tout aussi rachitiques. L'homme a finalement distribué ces ridicules portions aux proches du défunt, des personnes de sexe masculin uniquement, qui les ont prestement englouties. On m'a appris que ce rituel se reproduisait chaque matin durant tout le temps de ces festivités mortuaires. »
Deux pleines pellicules photographiques de vingt-quatre poses consommées en près de trois jours, il est alors résolument temps que je m'en aille si je veux tâcher d'en conserver quelques-unes pour les trois prochaines semaines que je vais encore pouvoir consacrer à cette région. Quoi qu'il en soit il faut en effet désormais que je songe sérieusement à partir puisque je souhaite également pouvoir préserver un nombre suffisant de journées à dédier à d'autres zones que je projette ensuite de visiter dans la province, d'autant plus que les pluies de cette "petite mousson" semblent cette fois s'atténuer et que déjà les boues, du moins celles qui, dans le village, restent exposées au soleil, se figent et qu'il devient à nouveau relativement aisé de se déplacer.
En prévision de certaines occasions, je dispose, je l'ai dit plus haut, de quelques petits cadeaux "exceptionnels" à offrir à mes hôtes, de très modestes dons que j'effectue parfois, avec parcimonie toutefois. Des pièces de monnaie d'aspect argenté pour les femmes qui adorent en parer leurs tuniques et leurs coiffes, quelques petits pendentifs sans valeur, sifflets en acier ou ballons de baudruche - que je ne distribue en aucun cas, mais avec lesquels nous passons énormément de temps à jouer les soirs dans les huttes - pour les enfants, quelques objets variés mais peu encombrants pour les hommes. Hier mon hôte, le jeune grand-père opiomane, a reçu le seul paquet de tabac que j'avais cette fois apporté depuis la France. Ici, en quelque occasion que ce soit, on ne dévoile et n'exprime jamais ostensiblement ses émotions, mais il n'a tout de même cette fois pu dissimuler un fier regard en recevant le petit paquet et il l'exhibe désormais devant chacun des hommes qui nous rendent visite. Nous avons bien sûr comparé les odeurs respectives de ce tabac d'importation et d'autres de production locale que lui fume quotidiennement et il n'y a pas de contestation possible, le premier est d'arôme autrement plus fin et délicat. Je ne l'ai pas encore aperçu en brûler dans sa pipe à eau, mais je ne doute pas que cela a déjà été tenté durant mes absences répétées.
J'avais d'abord estimé à pas plus de cinq ou six au total le nombre d'hommes qui, dans ce village, portaient encore au quotidien la tunique traditionnelle Akha, ces amples vestes et pantalons taillés dans les lourdes et épaisses toiles de coton que les femmes tissent et teintent à l'indigo naturel. Il s'avère finalement qu'ils sont au moins une douzaine à l'arborer, des hommes âgés d'une cinquantaine d'années ou plus, la plupart que je n'avais ainsi jusqu'alors pas encore rencontrés. Plusieurs d'entre eux viennent de faire leur entrée dans la hutte aux cadavres et l'un de rejoindre le chaman afin de l'assister dans ses "travaux". Pour l'heure, accompagnés d'une femme qui s'est jointe à eux, ils inspectent et commentent, durant quelques courts instants, le foie extirpé des entrailles de la chèvre et qui a été déposé sur un fragment de feuille de bananier.
18 heures 30, plusieurs quartiers de viande sont emportés chez des voisins, cela représentant résolument trop de matière et de travail de boucherie pour une seule maisonnée. De plus, les pièces carnées issues de tant de bêtes abattues s'accumulent, et se répandent en effet de plus en plus loin sur le sol de la modeste habitation. J'ai constaté qu'un quartier de chèvre de taille honorable, ainsi que les deux poules, ont rejoint ma hutte et de belles pièces de cochon ont été emportées dans celle de la chasseuse de miel sauvage. Ici le festin se prépare enfin, des tables basses, en fait de simples planches placées sur toutes sortes de supports, ont été dressées et y ont pour l'instant été déposés, à intervalles réguliers et directement sur des morceaux de feuilles de bananier, de petits amas de l'incontournable et traditionnel mélange qui accompagne chaque repas, piments secs pilés, herbes, sel et glutamate de sodium. Ces "petits" tas sont de taille proportionnelle aux quantités de viande à venir, c'est-à-dire conséquente. J'attends avec force impatience d'enfin pouvoir me sustenter, n'ayant strictement rien avalé de solide depuis désormais près de douze heures. Je me suis en revanche promis, à la suite du sérieux abus de la veille, de ne pas boire cette fois de lao-lao, en tout cas pas plus d'un verre, puisqu'il est ici inconvenant de refuser le tout premier qui est proposé avant un repas. Je pourrai de la sorte très rapidement en venir aux choses sérieuses, c'est-à-dire entamer sans tarder un véritable festin et ne pas avoir à attendre, comme l'exigent ici les usages et traditions, d'en avoir fini avec l'alcool avant de pouvoir toucher au riz. De plus, je profiterai ainsi des mets alors que tout sera encore chaud et présentable sur les tablées, avant que tout ne soit inévitablement mélangé, souillé, renversé parfois, par les hommes ivres et les enfants aux mains crasseuses. Il reste cependant à vérifier si je serai réellement apte à lutter contre les tournées de lao-lao, du terrible tord-boyaux artisanal qui, assurément, ne manqueront pas de déferler vers moi par vagues successives. Les réserves du breuvage sont d'ailleurs déjà dans la place, sous la forme de quelques jerricans terreux de cinq et dix litres déposés dans un coin.
Contrastant de manière particulièrement cocasse avec les monceaux de viande alentour, une des trois femmes de ma hutte vient de peler et d'écorcher deux écureuils de Pallas fraîchement rapportés de la forêt par un homme. Ils sont actuellement passés sur les braises d'un foyer, puis seront ensuite probablement mis à fumer sur les claies de séchage en prévision d'un repas ultérieur, ou alors immédiatement consommés après avoir été découpés en morceaux et rapidement cuits en soupe. Juste auparavant, j'ai photographié deux des gamins soulevant les bestioles par la nuque.
19 heures 30, nous ne mangeons toujours pas, les travaux de boucherie s'éternisent - je dois toutefois reconnaître que le dépeçage d'une chèvre et de cinq cochons représente une entreprise d'envergure. Je retourne alors me reposer sur ma paillasse, mais quinze minutes ne se passent pas avant qu'une bande d'une douzaine de jeunes gens vienne me tenir compagnie, sans nul doute envoyée par le grand-père qui s'est dit qu'il ne fallait pas que je m'endorme maintenant. D'ailleurs, lui-même montre l'exemple, et pour la première fois depuis quatre jours, depuis mon arrivée dans ce village, il fume ouvertement l'opium, en public. Il vient en effet d'apporter l'ensemble de son attirail sur la paillasse inoccupée accolée à la mienne et de s'y installer, dans la traditionnelle position du fumeur, c'est-à-dire couché sur le côté en chien de fusil. Il ne voit pas d'objection à ce que je le photographie en action. Il ne fume pas dans une "pipe du pauvre", un de ces sommaires tubes de bambou percés qui sont le plus souvent utilisés ici, mais possède une véritable pipe à opium chinoise, de celles qui sont munies d'un foyer déporté fixé aux deux tiers de la longueur du tuyau. Son opium, résolument frais, présente une consistance singulièrement crémeuse. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:57 · Modifié le 5 août 2025 à 14:32 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 28 de 193 · Page 2 de 10 · 4 808 affichages · Partager 13 octobre - Ban Nang NoyL'œuf
C'est seulement aux alentours de 20 heures 30, hier soir, que nous avons finalement commencé à ripailler. Environ cinquante à soixante personnes, sans compter les enfants qui ne s'attablaient pas, mais se répandaient néanmoins partout, furent réunies dans la hutte de pas plus d'une quarantaine de mètres carrés. Il ne s'y trouvait bien entendu pas suffisamment de tabourets bas pour permettre à l'ensemble des convives de s'asseoir et nombre de courges, symboliquement recouvertes pour l'occasion de fragments de feuilles vertes de bananier, furent alors mises à profit pour compenser ce déficit de sièges. Trois tablées furent dressées, deux pour accueillir les hommes et une pour les femmes. Dans cet environnement particulièrement exigu, chacun de nous se retrouvait inévitablement plus ou moins compressé entre ses deux voisins latéraux. Pas moins de sept plats différents furent disposés, chacun en plusieurs exemplaires, sur chaque tablée, ainsi que de gros flacons d'alcool de riz, dûment à nouveau immédiatement remplis dès que leur contenu s'amoindrissait un tant soit peu. Un plat de viande de chèvre, trois autres de cochon dont un de carrés de couenne frite - un régal - des pousses de bambou réduites en lamelles, du tofu et du laap, ce hachis de chair crue fortement pimenté et assaisonné d'herbes, dont on se sert à l'aide de diverses feuilles végétales elles-mêmes comestibles ou de boulettes de riz gluant préalablement malaxées. Comme je l'envisageais, je n'ai cette fois pas consommé d'alcool, hormis un seul fond de bol issu de la première tournée et qui fut coupée au sang cru de chèvre. Les hommes ont bien sûr tenté à plusieurs reprises de me corrompre, et ceci même après que j'eus achevé mon repas, grassement sustenté de viandes et de riz, aussi j'ai préféré m'extraire au plus tôt de la tablée et aller rejoindre un des petits foyers de cuisson autour duquel quatre ou cinq vieilles femmes étaient réunies, afin de pouvoir observer le spectacle à mon aise. De façon prévisible, l'orgie a progressivement gagné en intensité, les paroles furent de plus en plus criées et postillonnées, les tablées de plus en plus gâtées, l'atmosphère de plus en plus hystérique et enfumée, les chiens, de plus en plus nombreux à se faufiler entre les jambes pour se disputer os rongés crachés à terre et autres reliefs. Au milieu du repas une bouteille de sang de chèvre pur et cru fut déposée sur chacune des tablées des hommes et tous, jusqu'à les vider entièrement, en ont bu, directement au goulot.
Un peu plus tard, les trois femmes de ma maisonnée s'extirpant de la fête alcoolisée qui ne faisait pourtant que débuter, je profitai de les suivre, sachant d'avance comment allait s'achever ce raout, c'est-à-dire n'importe comment. De retour dans notre hutte, réunis autour de quelques flammes d'un foyer de cuisson resté actif, en compagnie de deux enfants qui ne s'étaient pas encore endormis, ce fut relativement laborieux de communiquer, car les femmes Akha des villages les plus isolés emploient presque exclusivement leur dialecte, ne connaissant généralement pas plus de quelques mots de la langue lao. Cela ne nous a toutefois pas empêchés, par force gestes et mimes, d'achever la soirée par des crises de fou rire larmoyant autour de la jeune grand-mère, qui souhaitait apprendre à utiliser mon petit appareil photographique, mais qui, immanquablement à chaque nouvel essai, le tenait en main de manière inadaptée, retourné, à l'envers, en obstruant l'objectif, etc. Le grand-père opiomane qui, comme tous, m'avait aperçu quitter la fête, nous a ensuite rejoint, venant là fumant sa pipe à eau en notre compagnie.
Petit matin, c'est le jour du départ, après quatre nuits consécutives passées dans ce village de Ban Phousoung. Hier soir, entre deux tournées de lao-lao, un ou deux hommes s'étaient proposés pour m'accompagner sur une partie du chemin, au moins jusqu'à leurs rizières les plus éloignées, mais aucun d'eux n'est revenu se manifester ce matin. Je laisse un peu d'argent à mes hôtes en dédommagement des repas pris en leur compagnie durant ces journées, puis fais mes adieux à tous. "Adieux", un terme sans doute un brin emphatique pour la circonstance tant, dans ces contrées, les séparations ne donnent jamais lieu à la moindre démonstration émotive, à peine une poignée de main échangée avec quelques hommes, à mon initiative, et quelques remerciements aux femmes, tous reçus avec plus ou moins de nonchalance. Il ne faut surtout pas en prendre ombrage, autres cultures, autres mœurs. La jeune grand-mère rejoint néanmoins rapidement son "placard à dormir", en revient avec un œuf à la main, puis me l'offre. Je sais qu'il ne s'agit pas là d'un cadeau anodin tant cet objet est chargé d'une symbolique forte chez nombre de groupes ethniques de la région, notamment ceux d'origine tibéto-birmane, à l'image des Akha. Il faut par exemple noter que ces groupes, mis à part de rares exceptions, ne consomment jamais les œufs, qui sont tous exclusivement destinés à l'éclosion, c'est-à-dire à la reproduction, quelques-uns étant par ailleurs régulièrement gâchés à l'occasion des rituels chamaniques. C'est d'ailleurs seulement la deuxième fois, en désormais nombre de séjours passés à leurs côtés, que des Akha m'offrent un œuf pour célébrer mon départ. Dans mon cas néanmoins, au delà du geste attendrissant, il s'agit d'un cadeau un peu embarrassant, car qu'en faire ? La bienséance voudrait que je l'avale sur place, que je le perce puis le gobe cru, mais en l'absence d'informations relatives à sa date de ponte, il en est hors de question. La grand-mère devine ma gêne et ma confusion et me propose alors de le cuire sur le champ. J'approuve et lui indique que je l'emporterai afin de le consommer plus tard, lorsque je serai en route. Ainsi, s'il en émane la moindre odeur douteuse, et bien je m'en débarrasserai.
Je suis surpris que les villageois de Ban Phousoung m'aient laissé m'en aller seul, car j'ai rencontré plusieurs difficultés sur le trajet. J'ai notamment dû faire demi-tour à deux reprises, m'étant chaque fois engagé sur des traces ne conduisant nulle part, et ai ainsi perdu au total plus de deux heures. En bas de la dernière montée menant à ma destination, le village de Ban Nang Noy, que j'avais peu auparavant pu apercevoir depuis le flanc d'une colline lui faisant face, se trouvait un torrent, un cours d'eau composant de jolis bassins entièrement cernés de dense végétation, celle-ci débordant de toutes parts, jusqu'aux berges. Ce fut pour moi l'occasion de prendre un bain salutaire, car des quatre journées passées à Ban Phousoung, j'avais pour ce faire presque exclusivement dû me contenter d'eau de pluie collectée dans des bidons et de celle, toujours trouble, laborieusement puisée dans la petite marre d'eau boueuse, et qui ne m'avaient alors permis rien de plus que des séances de toilette brèves et non intégrales. Je me suis donc largement rattrapé grâce à cette baignade bienvenue dans le plus grand des bassins accessibles, en forêt. C'est ici que le premier villageois m'a surpris, ou inversement plutôt, car il en est resté littéralement bouche bée, stupéfait d'apercevoir là un falang, un Blanc occidental. Il m'a ensuite accompagné durant la dernière montée menant à son village puis, une fois parvenus à destination, jusqu'à la hutte du chef. Il s'agit d'un village Hô, des Hô chinois, des Yunnanais récemment immigrés du pays géant voisin. La soirée s'est déroulée sans aucun évènement notable à relater, d'autant moins que je n'ai pas veillé tard, car j'avais la nausée, ayant même vomi à deux reprises, indisposition sans nul doute provoquée par un aliment avarié ou souillé avalé plus tôt, peut-être la viande d'écureuil que nous avions consommé le matin même à Ban Phousoung, ou l'œuf, non daté et à peine cuit, offert par la grand-mère et que je m'étais finalement résigné à ingérer sur place. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:58 · Modifié le 5 août 2025 à 14:32 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 29 de 193 · Page 2 de 10 · 4 806 affichages · Partager 14 octobre - Ban LaoxangLe décorticage du riz
Ce matin, je me sens plutôt mieux et m'apprête à reprendre le chemin. Je vais tâcher aujourd'hui, si rien ne m'y retient, de ne pas m'arrêter durant plus de quelques instants dans le premier village que je traverserai, puis de poursuivre rapidement ma route, désormais toujours en direction du nord, vers un prochain lieu habité. Car bien que je ne sois contraint par aucun programme ou itinéraire trop précisément préétabli, mon séjour prolongé chez les Akha de Ban Phousoung m'a fait prendre un certain retard.
Je ne déchiffre quasiment plus un seul mot parmi ceux qu'emploient les villageois Hô de Ban Nang Noy, en compagnie desquels je viens de passer la nuit. Seuls quelques hommes s'adressent à moi en faisant encore un peu usage de la langue lao, mais je n'y comprends résolument pas grand-chose. Ils m'affirment ne parler au quotidien ni lao, ni chinois. Plus personne ici ne porte par ailleurs de tuniques traditionnelles, ni même les femmes qui les ont désormais définitivement abandonnées pour adopter le style "campagnard chinois", un pantalon et une blouse bleue, tous deux de très mauvaises fabrications industrielles chinoises. Seules les plus âgées d'entre elles ont conservé le large turban traditionnel des Hô et des Lolo, cette longue bande de tissu noir repliée plusieurs fois, puis soigneusement enroulée autour de la tête.
Départ, seul, pour le prochain village, que l'on m'annonce être celui de Ban Cholikang. En chemin je fais le plein de sangsues et ne rencontre strictement personne durant les deux heures de marche qui me sont nécessaires pour gagner ce premier hameau si ce n'est, quelques minutes seulement avant mon arrivée à Ban Cholikang, un marchand de cheveux chinois, dont j'ai déjà décrit plus haut en détail le métier. Il venait juste de quitter le village, je devinai immédiatement l'objet de sa visite et lui demandai de pouvoir observer son butin, qui s’avérât représenter au total à peine quatre kilos de matériau capillaire récoltés en douze journées de périple, à rallier ainsi à pied de nombreux villages isolés. Je me pose la question de savoir si ces marchands de cheveux sont un tant soit peu organisés entre eux, ou si au moins ils se concertent avant d'entamer une nouvelle tournée, une nouvelle campagne dans telle ou telle région, car il y a si peu de matière à collecter dans chaque village, quelques mèches seulement chaque fois, qu'ils ne peuvent certainement pas se permettre d'y repasser trop fréquemment. Celui-ci me désigne vaguement d'où il vient, l'extrême nord-est de la province, la direction vers laquelle je me dirige moi-même désormais, le point où convergent trois lignes de frontière, celles qui délimitent le Laos, la Chine et le Vietnam.
Les seuls fruits domestiqués mûrs disponibles en cette saison dans les montagnes de la région sont au nombre de trois. Il y a le melon d'eau, que l'on fait pousser dans les rizières, et qui est presque totalement dépourvu de goût, mais très juteux et donc désaltérant, une variété de très gros pamplemousse à la peau étonnamment épaisse, puis un autre dont je ne connais pas l'appellation, mais que l'on pourrait situer, autant du point de vue de l'arôme que de la forme, entre la poire et le fruit de la passion. Au moins un arbre porteur de ce dernier est presque toujours planté dans les jardins des villages Hô et il est par ailleurs également souvent visible près des abris de rizières, dispensant là, outre ses fruits saisonniers, une ombre bienvenue. Comme beaucoup d'autres fruits et baies à travers tout le pays, il est avalé mûr, offrant alors une saveur particulièrement délicate et sucrée, ou au contraire pendant qu'il est encore vert et dur comme du bois, délivrant dans ce cas un goût affreusement acide et aigre et pour lequel je suspecte que ce soient les propriétés laxatives qui sont recherchées, à l'image de celles du piment abondamment consommé au quotidien, afin d'atténuer les effets des importants volumes de riz ingurgités à chaque repas. Mûrs, ils présentent un bel et appétissant aspect jaune. J'en ai déniché aujourd'hui en chemin, une réelle aubaine en vitamines.
Alors que je parviens au village de Ban Cholikang et que je venais tout juste de mentionner les fruits disponibles en cette saison dans les villages d'altitude, pensant avoir été exhaustif à ce sujet, voilà que j'aperçois ici, pour la toute première fois dans ces régions montagneuses, que j'arpente pourtant maintenant depuis un certain temps, des orangers. Ils sont plantés dans de minuscules vergers accolés à presque chaque hutte, qui ne comptabilisent chacun pas plus de trois à dix de ces arbres porteurs d'agrumes et dont ceux-ci sont encore largement verts - même s'ils ne prennent jamais ici en mûrissant des couleurs aussi caractéristiques et uniformes que celles que nous leur connaissons en Europe.
Je m'invite à manger au sein d'une famille. Rapidement, une femme extrait d'une bassine une belle poignée d'intestins de cochon, que l'on me prépare sur le champ. Ce plat, de même que la couenne, est chaque fois un régal. La hutte est sommaire, mais d'un type encore nouveau. Elle inclut deux pièces cernées de murs de terre, et les protégeant de l'extérieur, une sorte de coursive en claies de bambou qui s'étend sur deux côtés, une extension composant ainsi une troisième pièce à vivre en forme de "L". Comme toujours, ces grossières parois de tiges de bambou fendues, aplaties puis tressées, sont très ajourées, et autant les deux pièces centrales sont sombres, autant la lumière du dehors filtre ainsi largement dans celle-ci. L'ensemble de l'habitat est par ailleurs protégé par une épaisse toiture de chaume. Quant aux greniers à riz, ils sont ici adjacents à chaque hutte et non pas, comme le plus souvent, regroupés à l'extérieur du village afin de les préserver au maximum des dangereux risques de propagation d'éventuels incendies domestiques. Ces greniers à riz présentent eux aussi un aspect nouveau puisqu'ils ne sont plus de forme quadrangulaire ni bâtis en bois, mais cylindriques, surmontés de toitures coniques en chaume, et construits en claies de bambou abondamment recouvertes et colmatées avec du torchis, ce mélange de terre et de paille hachée. Ils offrent ainsi une charmante allure de petites cases traditionnelles africaines. Comme tous les greniers à riz, quels que soient leurs types, ils sont surélevés sur des pilotis pour tâcher de protéger leurs contenus contre les incursions des mammifères rongeurs, mais aussi de l'humidité du sol. Ces pilotis sont toutefois ici étonnamment très courts, d'une hauteur n'excédant pas trente à cinquante centimètres. Enfin, comme toujours, différents dispositifs sont mis en œuvre par les uns et les autres pour tenter de décourager les rongeurs de les escalader, par exemple les cerner d'un large disque de bois difficilement franchissable, les recouvrir d'une portion de tôle ondulée ou y suspendre une couronne de bouteilles en verre, ces deux matériaux présentant des surfaces lisses trop glissantes pour que des pattes ou des griffes de petits mammifères puissent s'y agripper.
Les boyaux que nous venons de manger provenaient en fait d'un mou pha, c'est-à-dire d'un "cochon de forêt", un beau phacochère abattu pas plus tard qu'hier par les chasseurs de la maisonnée et dont on m'exhibe les énormes canines inférieures, recourbées en demi cercles. Nous ne nous sommes d'ailleurs pas contentés de ces seules tripes puisqu'au total trois plats de viande issue de la bête furent finalement présentés, en plus d'un bouillon gras à souhait, un véritable régal. En constatant que des femmes se sont désormais attelées à en confectionner d'appétissantes saucisses, il est tentant de songer à passer ici la nuit à venir. À ma demande, on m'apporte ensuite quelques-unes de ces petites oranges vertes aperçues à l'extérieur en arrivant, qui renferment une pulpe d'un beau jaune orangé et qui s'avèrent en définitive excellentes. En parlant de victuailles, je dois encore mentionner une grosse tortue vivante attachée au cadre de la porte et qui, à n'en pas douter, finira elle aussi sur le feu à moins qu'elle soit vendue à un marchand chinois ou vietnamien itinérant si l'un d'eux parvient jusqu'ici dans les prochaines semaines.
Je reprends ma route, désormais coûte que coûte en direction du nord-est. On me mentionne la présence d'encore plusieurs villages dans cette direction, alors que les frontières ne doivent pourtant plus se situer très loin maintenant, à peut-être six ou huit heures de marche seulement, ou un peu plus. Je suspecte cependant mes interlocuteurs de faire fi de l'existence de ces frontières, ici pour eux toutes théoriques, et de ne pas opérer de distinguo entre les hameaux, qu'ils soient implantés d'un côté ou de l'autre de celles-ci. Toujours est-il que pour l'instant le prochain d'entre eux est celui de Ban Laoxang, magnifique petit hameau réunissant une quinzaine de bicoques. Si je suis désormais un peu déçu par l'absence presque totale de port des tuniques traditionnelles par les villageois Hô et Lolo, je ne le suis en revanche pas par l'architecture de leurs habitats, qui a encore une nouvelle fois évolué puisqu'il s'agit dorénavant de huttes d'une taille réduite et entièrement bâties en terre. Les claies de bambou sont en effet maintenant complètement inexistantes et des piliers en bois ronds, comme de petites colonnes et au nombre de quatre à six au total par demeure, sont accolés aux façades. Ils supportent les charpentes et les toitures de chaume dont les prolongements composent les auvents permettant de se tenir à l'extérieur tout en étant abrité des intempéries ou du soleil. Les greniers à riz sont pour leur part similaires à ceux, cylindriques et décrits juste plus haut, aperçus dans le village de Cholikang précédemment traversé.
Il règne désormais ici un parfum de Chine méridionale profonde, rappelant vaguement les campagnes reculées du Xishuangbanna, région de la très grande province chinoise du Yunnan voisin. Par exemple, quelques encadrements de portes sont décorés des traditionnelles affichettes de vœux de Nouvel An chinois, élégantes calligraphies noires sur fonds rouges que l'on acquiert pour deux sous sur les marchés ruraux. Les quelques rares billets monétaires que j'aperçois parfois furtivement entre les mains des villageois sont désormais exclusivement des yuans chinois. Des bébés sont affublés de ces très amusants bonnets traditionnels que les Miaos de la province chinoise du Guizhou confectionnent et qui sont ornés de petites oreilles d'ours. Même la nourriture, les plats de viande de phacochère de ce midi par exemple, révélait des saveurs typiquement chinoises, de sauce de soja notamment. Par ailleurs, les adultes ne comprennent définitivement presque plus rien de mon pauvre vocabulaire lao et ils en sont parfois réduits à tenter de les faire traduire par un jeune garçon. D'ailleurs à ce sujet, même s'ils m'affirment ne pas parler chinois, leur dialecte en possède de très fortes consonances.
Une aubaine pour les plus jeunes enfants est d'être portés sur le dos de leur mère ou de leur sœur alors que celles-ci, pour le décortiquer, pilonnent le riz au pilon à balancier. Celui-ci est composé d'une lourde poutre horizontale d'une longueur de trois mètres environ et ancrée sur un pivot central. À une de ses extrémités est fixé le pilon, un rondin vertical de bois dur qui viendra à chaque mouvement frapper le paddy, le riz non encore décortiqué, placé dans un fût à demi enterré dans le sol. À l'autre extrémité de la poutre, la femme actionne le balancier par pressions du pied et en s'aidant de tout le poids de son corps. Ce faisant, pour conserver son équilibre, elle prend appui contre un mur proche, ou s'accroche à un bout de corde suspendue en hauteur, ou encore s'aide d'un pilier planté là dans le sol. Le bébé porté sur son dos est alors balancé de haut en bas, tout du long de l'action, durant de longs moments et au rythme cadencé des sons sourds du pilon s'écrasant sur le riz. Tous semblent adorer ces instants.
Juste avant que la nuit ne tombe, c'est-à-dire ici immuablement entre 18 heures et 18 heures 30, plusieurs petites caravanes composées chacune de deux à sept chevaux font leur entrée dans le village, chaque animal flanqué de deux sacs de riz d'une trentaine de kilos environ chacun. On les fait pénétrer dans les cours pour les décharger et les desceller. La famille au sein de laquelle je me suis invité semble être celle qui possède le plus de ces petits chevaux, huit bêtes au total m'annonce le père.
Je n'ai pas choisi la famille la plus jeune pour m'accueillir, pas un seul enfant ne figure ce soir à nos côtés et l'ambiance n'est alors pas très animée. Cependant, après le repas, composé de poisson et de gras de buffle boucané, plusieurs hommes nous rendent visite, sans aucun doute attirés jusqu'ici du fait de ma présence. L'un d'eux me déclare être père de dix enfants et en avoir par ailleurs perdu quatre auparavant. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:58 · Modifié le 5 août 2025 à 14:32 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 30 de 193 · Page 2 de 10 · 4 804 affichages · Partager 15 octobre - Ban Pakha TayL'esprit de la rivière
Le paysage évolue et se modifie sensiblement, je traverse ainsi désormais de plus amples vallées, des reliefs moins escarpés que les jours précédents et présentant alors des panoramas plus ouverts, des vues plus dégagées, permettant au regard de porter plus loin. Voici l'extrême nord-est du pays, à l'écart de tout, des voies de circulation, des bourgs de plaine, des administrations, des infrastructures. Un territoire si distant de la capitale que l'influence de cette dernière n'est résolument plus perceptible. Un territoire et des hommes définitivement plus tournés vers le géant voisin, la Chine, que vers leur propre pays. Je ne peux presque plus communiquer, car je comprends désormais très peu des mots employés par les villageois, vocabulaires qui doivent se rattacher à des hybrides de dialectes chinois ou plus locaux. Je ne me situe plus sur mes vieilles cartes russes, qui s'avèrent décidément trop périmées, à peine utilisables. Pas un seul des villages traversés ces dernières semaines n'y est d'ailleurs mentionné. Je ne navigue qu'à vue, ne pouvant me référer qu'aux renseignements plus ou moins précis obtenus de la part des villageois, et à ma boussole. Ce matin, après environ deux heures de marche, alors que j'amorçais une descente vers un large vallon, je suis parvenu à m'égarer, à perdre la trace de la sente. D'un chasseur rencontré là, je ne pus soutirer pour information qu'une vague direction, après qu'il m'ait guidé jusqu'aux abords d'un torrent, puis délivré pour unique consigne de remonter son cours, dans son lit tellement les abords furent impénétrables, jusqu'à rejoindre le sentier précédemment perdu. Me retrouver dans ce genre de situation, c'est-à-dire devoir évoluer dans un environnement dans lequel plus aucune trace du passage d'humains n'est visible, est relativement anxiogène, et je ne suis malheureusement pas parvenu à convaincre le chasseur de m'accompagner pour me guider. Alors j'ai marché dans la rivière, longtemps, trop longtemps, finalement même trop loin pour pouvoir me résigner à faire demi-tour. Ce fut une marche pénible puisque, dans ce type de milieu, au-delà de l'inquiétude engendrée par la situation, il faut sans cesse franchir et refranchir le torrent, passer d'une rive à l'autre afin d'éviter les bassins trop profonds et les zones difficilement traversables, car encombrées de gros rochers. De plus, le courant est parfois fort et la surface de certains de ces rochers particulièrement glissante. J'ai finalement croisé un passage, mais une voie rarement empruntée, peut-être même une trace de bêtes, ouverte par les buffles divagants. Elle a heureusement rapidement rejoint un sentier d'hommes puis, plus haut, un hameau. Il est possible que le cours d'eau remonté hier soit le dernier situé au nord-est du pays, avant d'atteindre une ligne de partage des eaux majeure, localisée sur la frontière, géographique et physique. Ainsi, toutes celles présentes sur ce versant rejoindront la mer de Chine méridionale, via la rivière Nam Ou, puis le fleuve Mékong, après de longues traversées du Cambodge et du Sud Vietnam. Sur le versant opposé, de l'autre côté de la chaîne Annamitique qui sépare le Laos du Vietnam, toutes les eaux finiront pour leur part leur course dans le golfe du Tonkin, à l'est. Ici, dans le petit village de Ban Pakha Tay rejoins aujourd'hui, on me mentionne l'existence d'encore deux hameaux supplémentaires avant d'atteindre ces frontières.
J'ai beaucoup paressé ces dernières semaines, ce sont résolument de très lentes balades que j'effectue là. Je devine déjà que je vais plus tard le regretter, car ayant prévu de réaliser ensuite une escapade de plus, cette fois dans l'extrême nord-ouest de la province, là où je suppose la présence de villages Yao particulièrement isolés, populations que je tiens absolument à rencontrer cette année encore, disposer de trop peu de journées pour "explorer" cette nouvelle zone me frustrera à coup sûr.
Le village de Ban Pakha Tay domine une colline, implanté qu'il est sur un mamelon de terre nue et faisant face à un vaste panorama. Les huttes, également de terre, lui confèrent alors un caractère un peu "lunaire", dépouillé en tout cas. Il ne subsiste en outre ici plus autant de surfaces boisées que dans la plupart des zones traversées les semaines passées. Il est probable que de petits entrepreneurs chinois ont, ces dernières années, exagérément exploité les ressources du secteur, très difficilement contrôlable par des autorités si distantes géographiquement, transformant alors définitivement de grandes étendues de forêts primaires en savanes.
Comme à mon habitude, je m'approche d'une hutte qui me plaît particulièrement, avec l'intention de m'y faire inviter si ses habitants m'offrent la même impression. Une femme m'accueille, malgré le fait qu'elle se tienne seule dans la cour avec deux enfants, passant là le temps, armée d'une longue perche souple de bambou, à maintenir à distance respectueuse les volailles qui tentent perpétuellement d'assaillir une belle quantité de paddy mis à sécher au soleil, étalé sur de vastes nattes d'herbes tressées. Comme le veut la bienséance, en attendant la venue d'au moins une personne de sexe masculin je me tiens moi aussi pudiquement à l'extérieur, m'asseyant sur un tabouret bas qu'un gamin m'a rapidement apporté à la demande de sa mère. Un homme survient peu après et se montre tout de suite pleinement réjoui de ma visite. Il m'affirme que je suis le premier falang, le premier étranger Blanc occidental, qu'il rencontre dans la région, et ceci depuis toujours. On me prépare immédiatement à manger, un peu de viande de buffle boucanée, puis d'autres hommes, désormais avertis de ma présence, nous rendent visite. L'un d'eux, opiomane à n'en pas douter, me tient un long discours incompréhensible - et un peu pénible, je dois l'avouer - tout en traçant à mon intention sur le sol de terre battue et à l'aide d'un fragment de bois carbonisé, une fresque tout aussi indéchiffrable que ses propos. Il s'agit d'un large cercle à l'intérieur ou à l'extérieur duquel sont ensuite insérés, chaque fois après quelques secondes de réflexion, différents symboles et idéogrammes chinois qu'il dessine les uns après les autres.
La grand-mère de ma famille d'accueil est opiomane. Sa paillasse faisant face à la mienne, elle a ce soir pudiquement tendu une pièce de fin tissu afin de tâcher de s'isoler de mes regards. Ce dont elle ne semble en revanche désormais pas s'apercevoir, c'est que la petite flamme de sa lampe à graisse projette sur cet écran improvisé un charmant jeu d'ombres chinoises révélant très distinctement et très précisément l'ensemble des gestes caractéristiques du fumeur.
Tôt ce matin, alors qu'il n'est pas encore à 7 heures, un vieillard accompagné d'une fillette s'éloigne en direction du torrent. Dans une main l'homme transporte un magnifique coq vivant, de l'autre un panier contenant un flacon d'alcool, deux petits pots en bambou emplis de riz cru décortiqué, un œuf et trois bâtons d'encens. La fillette, pour sa part, a été chargée d'emporter un petit tabouret bas en bambou. Un rituel se prépare et "l'esprit" de la rivière va visiblement être mis à contribution, ou plutôt être sollicité. Ne devinant pas l'objet du rite qui s'annonce, mais ayant par le passé déjà pu assister à quelques reprises à ce type de séance, je soupçonne à peu près la manière dont elle va se dérouler. L'ensemble de ces objets, le flacon d'alcool, le coq aux pattes entravées et les pots de riz dans lesquels les bâtons d'encens auront été plantés, puis l'œuf déposé, seront disposés sur le sol, tout près du cours d'eau. Le vieillard se tiendra assis sur le petit tabouret, faisant face à ce tableau et à la rivière, puis débutera une série d'incantations, de prières - je ne sais quel mot employer - en tout cas d'interminables lents et monotones "chants" à peine psalmodiés, parfois murmurer. Cela va durer longtemps, très longtemps, pendant au moins une heure, plus probablement deux, au cours desquelles notre chaman s'interrompra brièvement de temps à autre pour verser quelques doigts d'alcool dans le cours du torrent... et dans son gosier. Quant au coq, il ne sera a priori pas égorgé sur place, mais n'échappera pas à son sort dès le retour dans la hutte de la maisonnée, pour laquelle une intervention de "l'esprit" de la rivière s'avérait ainsi vraisemblablement nécessaire.
Je considère avoir atteint mon but. Il est en effet assuré, ici même plus qu'ailleurs, dans ces territoires extrêmement isolés et sauvages et ceci encore sur de très longues distances en amont et en aval, que les trois frontières délimitant le Laos, la Chine et le Vietnam ne sont que virtuelles et qu'aucun signe tangible ne les matérialisera. Je présume qu'elles ne peuvent désormais plus se situer à plus de deux ou trois heures de marche environ, probablement moins, car les villageois, en me livrant cette estimation, font sans doute référence au temps nécessaire pour atteindre les premiers lieux habités en Chine et au Vietnam, donc localisés derrière les frontières elles-mêmes, dont l'existence n'est pour eux qu'abstraction. Demain, je changerai alors de cap et me dirigerai dorénavant vers l'ouest pour rejoindre, en deux ou trois journées, l'unique piste carrossable du nord de la province, piste antique de terre que j'avais quittée au tout début de ce périple, il y a maintenant vingt-cinq jours, puis très brièvement réaperçue deux semaines plus tôt, à Ban Nong, au terme de l'épique journée de navigation sur la rivière Nam Ou. Je ne ferai que traverser cette piste, et m'en éloignerai immédiatement à nouveau, toujours en direction de l'ouest, pour gagner puis sillonner un pays Yao dont je soupçonne l'existence dans les parages. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 14:59 · Modifié le 5 août 2025 à 14:31 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 31 de 193 · Page 2 de 10 · 4 789 affichages · Partager 16 octobre - Ban KhaokhioLes marchands de cheveux (2)
Anecdote tout aussi cocasse que celle du jeu d'ombres chinoises "opiacées" offert par la grand-mère la veille, je dispose de quelques ballons de baudruche que je distribue parfois, avec parcimonie toujours, aux plus jeunes enfants des foyers qui m'accueillent et avec lesquels nous nous amusons beaucoup, les soirs dans les huttes, à se faire d'incessantes passes, tout en s'interdisant de les faire toucher le sol. J'en ai donné hier un exemplaire à chacun des trois bambins de "ma" famille, gamins âgés de peut-être trois à sept ans et ce matin, alors que je faisais un brin de toilette à la source proche, quatre gosses de maisonnées voisines sont spécifiquement venus à ma rencontre, me tendant timidement deux mèches de cheveux ! Ils ont été convaincus, vraisemblablement en raison des ballons aperçus aux mains de leurs camarades de jeux, que j'étais un marchand de cheveux ! Ne souhaitant en aucun cas décourager un tel esprit d'entreprise et surtout décevoir de forts espoirs, nous avons donc bien sûr préalablement négocié un peu, puis finalement échangé nos butins, quatre ballons en contrepartie des deux rebuts capillaires dont je me suis débarrassé peu après dans un buisson. Et tant pis si j'ôte ainsi un peu de pain de la bouche du prochain marchand chinois qui sillonnera la région.
Départ de Ban Pakha Tay, cette fois avec un peu d'appréhension, car je manque cruellement d'informations et de repères géographiques au sujet de la région. De plus, je ne suis parvenu à convaincre aucun des hommes valides à m'accompagner, car c'est actuellement ici une période de travail intense, tous s'absentant chaque jour pour venir à bout de la moisson qui a lieu dans de petites rizières en terrasses aménagées dans le fond de vallée. Alors départ à pied, seul, d'abord vers le sud-ouest, puis l'ouest, marchant durant un peu plus de cinq heures sans rencontrer de difficultés, le sentier s'avérant relativement bien tracé et ne présentant finalement aucune bifurcation ambigüe. Environ à mi-parcours je retrouve les denses forêts que j'apprécie tant, et de tout le trajet je traverse un seul hameau, minuscule, ne réunissant pas plus de trois huttes. Seuls des femmes et des enfants s'y tiennent lors de mon passage et on semble peu disposé à me préparer à manger à cette heure, ce qui est tout à faire compréhensible lorsqu'il ne reste plus de riz cuit du matin, car cela ne s'improvise pas, une nouvelle cuisson impliquant le décorticage préalable du paddy, puis le vannage des grains, c'est-à-dire du temps et des efforts substantiels. On me sert alors, dans un bol d'aspect douteux, des quartiers d'une sorte de pamplemousse, débarrassés de leurs membranes et assaisonnés à la sauce de soja et au piment. Je les aurais préférés nature, mais c'est trop tard, ils sont déjà prêts.
Je réalise que, parvenu à proximité des trois frontières, je me situe résolument aux confins de la province et que deux ou trois journées me seront probablement nécessaires pour rejoindre la piste de terre carrossable qui sillonne laborieusement cette extrémité nord du pays. Pour l'instant, j'ai atteint, en à peine plus de cinq heures de marche rapide, le grand village de Ban Khaokhio. Si Ban Takhao, traversé il y a maintenant vingt jours, semblait faire office de village Hô "pivot" et central de la rive droite de la rivière Nam Ou, Ban Khaokhio pourrait être celui de la rive gauche. En effet, bien qu'il ne s'y trouve par exemple toujours pas la moindre échoppe, il s'agit néanmoins résolument d'un village d'importance. Il abrite quelques dizaines de maisons dont plusieurs sont construites en dur - les premières que j'aperçois depuis bien longtemps - en ciment et en briques et qui même, pour quelques-unes d'entre elles, sont surmontées d'un étage dont les murs sont cette fois faits de planches de bois ou de claies de bambou. Ces bicoques à toitures de tuiles sont, avec leurs faîtages incurvés, caractéristiques de celles que l'on peut observer en nombre dans les contrées rurales des provinces chinoises méridionales du grand pays voisin, c'est-à-dire celles du Yunnan mitoyen, du Guangxi et du Guizhou. Il est certain que, si les briques ont été confectionnées et cuites artisanalement sur place, comme cela se pratique couramment dans toutes les campagnes du pays, certains des autres matériaux qui ont été nécessaires pour bâtir ces masures ont été rapportés depuis des marchés chinois, bien plus accessibles que ceux du Laos, même les moins distants.
Le village surplombe une vaste vallée, et je ne compte pas moins de huit lignes de crêtes visibles à l'horizon, se succédant en autant de rubans bleuâtres qui s'estompent progressivement avec la distance, les plus éloignées d'entre elles étant localisées en Chine. En fin d'après-midi, comme à mon habitude une fois m'être invité au sein d'une famille, je me promène dans le village, accompagné de quelques gamins qui me font notamment visiter les vergers. J'aperçois ici un nouveau fruit, qui pourrait s'apparenter au kaki, mais qui est plus volumineux, bien plus sucré et qui surtout n'impose pas le très désagréable goût astringent de celui-ci s'il n'est pas suffisamment mûr. Peu après, en tout début de soirée, plusieurs caravanes composées chacune de cinq à dix petits chevaux, tous chargés de deux sacs de riz, font leurs entrées successives dans le village, escortée chacune par plusieurs paysans.
Les Hô du village de Ban Khaokhio stockent, à même le sol de la pièce principale de leurs habitats, de nombreuses jarres de terre émaillée, de peut-être dix à vingt selon les familles, des récipients de toutes tailles, mais n'excédant toutefois rarement une hauteur de quatre-vingts centimètres environ. Les couvercles de celles dont le contenu n'est pas entamé sont scellés hermétiquement à l'aide de cire naturelle. J'ai demandé à une femme de ma famille d'accueil l'autorisation d'aller les inspecter. Elles renferment des pousses de bambou hachées, des graines de soja, des sauces de natures et de compositions non identifiables, le tout exhalant de forts relents nauséabonds, car fermentant dans de la saumure.
Il devient urgent que je m'éloigne de ce pays Hô de l'extrême nord de la province, car les difficultés de communication auxquelles je dois désormais faire face se font de plus en plus contraignantes. Elles engendrent en outre trop de frustration, autant pour moi que pour mes hôtes, tant nous ne pouvons que très laborieusement parvenir à répondre à quelques-unes de nos interrogations mutuelles, et donc à assouvir nos ardentes curiosités respectives. Je parviens toutefois à leur décrire mon parcours, cette traversée intégrale de la moitié septentrionale de cette province de Phongsaly. Je parviens aussi, encore jusqu'à aujourd'hui, à leur énumérer de mémoire les noms de la totalité des villages que j'ai visités en ces vingt-cinq journées de promenades déjà réalisées dans la région. C'est peu de dire que tous sont fortement impressionnés par ce parcours, non pas qu'il s'agisse là d'une prouesse physique puisque je me déplace lentement, ne marchant finalement pas un très grand nombre d'heures chaque jour, mais parce que j'accomplis cela en solitaire, au cœur de zones si reculées dans lesquelles aucun falang n'a plus fait son apparition depuis probablement plusieurs décennies, si tant est que tous les villages de cette région du monde aient un jour eu la visite d'un étranger Blanc occidental. Je relate aussi régulièrement, plus par des gestes et des mimes que par des paroles, l'épique et mouvementée longue journée de navigation sur la partie la plus sauvage de la rivière Nam Ou il y a deux semaines, un "récit" qui fait chaque fois sensation. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:01 · Modifié le 5 août 2025 à 14:31 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 32 de 193 · Page 2 de 10 · 4 788 affichages · Partager 17 octobre - Ban Ou NeuL'ethnie Sila
Le petit-déjeuner n'est ce matin pas frugal puisque pas moins de cinq plats sont servis en l'honneur de ma présence et tous s'avèrent excellents. Il semble donc que les ingrédients et les sauces aux odeurs épouvantables qui fermentent dans les jarres de stockage conservent des qualités gustatives remarquables. Je me régale ainsi d'une fricassée d'alevins frits, gras et croustillants à souhait, d'une purée de soja assaisonnée avec je ne sais quelles épices, de pousses de bambou fermentées, d'un peu de viande de cochon sous forme de gros os à ronger et enfin d'une soupe d'herbe. Tout ceci accompagne moult bols d'un savoureux riz.
Je quitte Ban Khaokhio dans la brume matinale, peu après que les petites caravanes de chevaux aient pour leur part repris la direction des rizières. La sympathique mère de ma famille d'accueil m'exhorte pourtant chaleureusement à résider ici pour une nuit supplémentaire, mais bien que la tentation soit forte, je décide de décliner l'invitation et de reprendre la route, car il est nécessaire que j'avance désormais efficacement. À ce sujet, j'avais d'ailleurs prévu, lorsque je parviendrais aux abords de la piste carrossable, d'effectuer un détour par le nord, en direction de deux hameaux Hô déjà visités un an auparavant, et dans lesquels je projetais d'aller remettre aux villageois des photographies réalisées à l'époque, mais je mesure que ce détour nécessiterait trop de temps et je décide donc dès maintenant d'abandonner cette idée, ce qui me permettra opportunément de gagner une journée.
Le sentier que j'emprunte est une voie désormais bien tracée, et même motocyclable. Il s'agit d'une des rares pistes secondaires qui sillonnent le nord de la province, un de ces axes qui seront à coup sûr bitumés un jour, lorsque ce secteur se désenclavera enfin après des siècles d'isolement. J'avais d'ailleurs bien remarqué la présence de deux scooters à Ban Khaokhio et avais sollicité leurs propriétaires pour essayer de me faire transporter durant quelques kilomètres, mais aucun d'eux n'avait paru intéressé par le généreux dédommagement pécuniaire que je proposais pourtant en contrepartie. J'en comprends désormais la raison, en apercevant tant de personnes à la tâche. Le chemin a d'abord descendu vers le fond du vallon et y longe maintenant de petites rizières en terrasses aménagées par les villageois de Ban Khaokhio. C'est la pleine moisson et tous les bras sont en effet indispensables aux travaux de récolte qui ont cours actuellement. Le fauchage est entièrement réalisé à la main, les gerbes d'épis agrippées à pleines poignées les unes après les autres, puis tranchées à l'aide des faucilles légères. Il s'agit là d'un labeur harassant nécessitant en outre de se tenir en permanence le dos courbé. Les petits chevaux, pour leur part, paissent pour l'instant tranquillement sur les abords et dans les fourrés adjacents en attendant la fin de journée, lorsque leur force sera une nouvelle fois mise à contribution, que l'on chargera chacun d'eux avec deux lourds sacs de riz à rapporter au village.
Le sentier reprend ensuite de l'altitude, puis je retrouve à nouveau la forêt dense, sauvage, intacte et inhabitée. Avant d'atteindre un petit col, je comprends qu'un autre motif encore plus tangible que celui des travaux des champs empêchait rigoureusement les propriétaires de scooter de répondre favorablement à ma requête de transport. Je constate en effet ici que la piste serait totalement impraticable pour un deux-roues étant donné qu'elle a été, en maints endroits, littéralement emportée dans le ravin ou au contraire submergée sous les éboulements qui ont dégringolé depuis l'amont, de véritables glissements de terrain qui ont régulièrement entraîné avec eux des arbres entiers. Même à pied certaines traversées pourraient se faire sensiblement périlleuses pour quiconque n'aurait pas le pied montagnard puisqu'il ne subsiste parfois plus qu'un étroit passage de seulement quelques centimètres de largeur, courant juste au bord du ravin. Les scooters de Ban Khaokhio ne peuvent donc plus être utiles, et certainement encore durant de nombreux mois à venir, qu'à effectuer des trajets entre le village et les rizières.
Peu avant le franchissement du col, j'aperçois un minuscule "hameau", terme probablement peu suffisamment approprié dans ce cas puisqu'il ne s'agit que de quatre misérables huttes, chétives cahutes de bois et de bambou implantées légèrement en retrait de la piste, sur un pan de forêt à peine défrichée et s'apparentant déjà à un taillis non entretenu. Je n'ose aller les visiter, car seules des femmes et quelques enfants semblent s'y trouver en cet instant. De plus, dès qu'elles m'aperçoivent, trois femmes qui se tenaient à l'extérieur s'en vont prestement s'enfermer dans une des huttes, visiblement apeurées. Je n'ai alors d'autre choix que de m'éloigner moi aussi, néanmoins à regret et un peu frustré de ne pas pouvoir les rencontrer, car une caractéristique du lieu m'a instantanément interpellé, il s'agit du fait que ces huttes soient construites sur pilotis. En effet ne côtoyant désormais plus, depuis plusieurs jours déjà, que des populations "chinoisantes" tels les Hô et les Lolo, je n'avais dès lors plus observé ce type d'habitat surélevé, ces groupes ethniques les bâtissant toujours systématiquement à même le sol de terre battue. Il en est de même pour les Hmong et les Yao dont il ne peut donc également s'agir ici. Enfin, ce ne peut être un groupe Taï puisqu'eux n'ont pas pour habitude d'installer leurs villages à cette altitude, ni un groupe Akha, car je l'aurais immédiatement deviné à la tenue vestimentaire des femmes et suis de plus convaincu que cette ethnie n'a jamais été présente dans cette zone. Le mystère n'a toutefois pas perduré longtemps puisque c'est seulement peu après avoir franchi le col que j'ai pour la toute première fois rencontré l'énigmatique ethnie Sila, tantôt également dénommée Sidha.
Un abri sommaire est visible au bord du sentier, construit quasiment dans les fourrés, constitué simplement quatre troncs de bambou soutenant une frêle toiture de feuilles de bananier désormais sèches. Un homme, trois femmes et trois jeunes enfants, probablement partis pour la journée cueillir en forêt, y font une pause, y prennent leur repas. Ils ont déposé à même le sol le contenu de leurs volumineux "sacs de front, " qu'ils transportent sur le dos et dont la courroie, et donc la charge, ne repose pas sur l'épaule, mais sur l'avant du crâne, à l'image de la technique de portage adoptée par certains groupes de Papouasie-Nouvelle-Guinée aux modes de vie par ailleurs particulièrement primitifs. Leur repas est emballé dans des fragments de feuilles de bananier : une impressionnante quantité de riz, une purée de légumes peu ragoûtante, ces sortes de haricots verts géants longs de plusieurs dizaines de centimètres et qui se mangent crus, et enfin le traditionnel mélange de piments broyés et de sel dans lequel on trempe préalablement chaque bouchée avalée. Ce qui frappe immédiatement chez les Sila - ou Sidha - puisqu'il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'eux, est leur langage, qui ne s'apparente en effet à aucun autre entendu jusqu'à présent. Il donne notamment l'impression que très peu de consonnes sont employées, les lèvres se refermant peu, et la sensation d'écouter un enregistrement qui serait diffusé à une vitesse de lecture légèrement accélérée. Ces flots de sons, déjà très étonnants ainsi, sont de plus prononcés de manière chantante et sur une large gamme de tons, conférant à l'ensemble un aspect très étrange. Moins surprenants sont les attributs vestimentaires que je peux actuellement observer et dont très peu de vestiges traditionnels semblent subsister. Une blouse néanmoins caractéristique pour les femmes, démunie de manches et portée près du corps, confectionnée, "patchworkée" plutôt, dans des pièces de tissus colorés de mauvaise fabrication industrielle chinoise. Enfin, deux des femmes les plus âgées exhibent des dents laquées en noir, ce qui ajoute encore à leur étrangeté, et toutes trois arborent d'étonnantes "boucles" d'oreilles que j'avais déjà pu apercevoir par le passé sur une des rares photographies de ce groupe ethnique dénichées en France : des cylindres en métal, vraisemblablement d'argent et aux extrémités évasées, ou de simples tronçons de tiges de bambou, qui transpercent les lobes d'oreille, les élargissant alors exagérément.
Passé le moment d'étonnement de me rencontrer là, ces gens me convient à partager leur repas, exhortation qui consiste, ici et comme dans l'ensemble du pays, quel que soit le groupe de population auquel on a à faire, autant en une forme de salutation, de politesse formelle que de réelle invitation à se sustenter. J'ai justement effectivement faim, mais cela ne me sera néanmoins pas possible d'accepter leur offre. En effet, je suis très peu exigeant en termes d'alimentation et d'hygiène culinaire - en cas contraire il serait d'ailleurs impensable de ne serait-ce qu'envisager de visiter ces régions, puisque ce serait alors au risque de ne presque jamais pouvoir s'alimenter - et ai à de très rares exceptions dû me détourner d'un menu ou d'un plat en particulier pour ces motifs, après pourtant au total plusieurs centaines de repas pris en compagnie des minorités ethniques montagnardes, mais l'aspect des denrées visibles aujourd'hui au sol et avec lesquelles chaque mangeur entre régulièrement en contact avec ses doigts terreux est cette fois trop rebutant. De plus, je perçois nettement que ma présence intimide fortement, surtout les femmes et les enfants, pour leur part presque apeurés, et je décide alors de ne pas m'attarder plus longtemps, d'autant que j'ai encore du chemin à parcourir.
Aujourd'hui, je me sens disposé à marcher durant les neuf heures qui, semble-t-il, pourraient me permettre d'atteindre la piste carrossable. Après une heure supplémentaire, je parviens à ce qui doit être le village d'appartenance du petit groupe de cueilleurs Sila rencontrés précédemment. Je dois avouer que je suis passablement ému puisque cela fait maintenant quelques années que j'ai, pour la première fois et à de très rares autres reprises ensuite, grâce à quelques lignes dénichées dans une publication écrite, eu écho de l'existence de cette très minoritaire et tout aussi discrète ethnie du nord du Laos et qui m'avait dès lors déjà laissé une forte impression. Mis à part un unique autre hameau visité depuis dans la province voisine de Luang Nam Tha, hameau pour sa part très acculturé et issu d'une opération de transmigration - transmigration d'ailleurs très certainement menée depuis le secteur dans lequel je me trouve actuellement - celui-ci est le tout premier village Sila que je découvre dans sa région originelle. Ce hameau et ses habitants sont eux aussi désormais devenus relativement acculturés, car peut-être tellement minoritaires au milieu d'autres groupes ethniques - pourtant également la plupart du temps qualifiés de "minoritaires", néanmoins plus puissants et d'une démographie plus dense - que l'influence de ces derniers se fait trop prégnante pour que les Sila puissent aisément assurer la conservation et la perpétuation de leurs traditions propres. Reste cependant les huttes caractéristiques sur pilotis, et du côté vestimentaire, pour ce que je peux pour l'instant observer, outre les blouses emblématiques décrites plus haut et les fameux ornements d'oreilles, il faut mentionner de surprenants bonnets de bébés, larges et pointus capuchons blancs retombant bas derrière la nuque et décorés de liserés brodés, de floches de laine et de petites cupules de métal argenté. Ces bonnets rappellent fortement ceux aperçus chez une autre ethnie, très minoritaire également en son territoire, celle des Jinuo qui sont implantés dans le Xishuangbanna voisin, le sud profond de la province chinoise du Yunnan tout proche.
Ma présence en ces lieux semble étrangement embarrasser les habitants. Je suis loin d'y profiter, si ce n'est de la chaleur, du moins de la joyeuse animation et de la curiosité bienveillante auxquelles je fais habituellement face lorsque je me trouve parmi des montagnards. Ici au contraire, personne ne se donne la peine de faire le moindre effort pour venir à ma rencontre ou ne serait-ce que pour me poser la moindre question, au moins celle incontournable, et même presque rituelle partout ailleurs, qui consiste à bien s'assurer que je sois seul. J'annonce à deux ou trois hommes la direction vers laquelle j'envisage désormais de me diriger et ils m'indiquent immédiatement, mais simplement par gestes, doigt pointé vers l'horizon, celle qu'il me faut prendre, comme s'ils souhaitaient que je m'éloigne d'ici au plus tôt. Je m'abstiens alors même de quémander un peu de nourriture, dont j'aurais pourtant grandement besoin. Cette rencontre, cette traversée du village Sila, se sera déroulée en à peine trente minutes au total.
J'ai repéré un départ de sentier qui semble conduire tout droit vers d'autres hauteurs habitées, mais deux hommes m'affirment qu'il ne rejoint aucun village. J'en doute pourtant sérieusement, car deux signes ne trompent pas : son tracé est bien trop net et caractérisé pour n'être qu'un passage emprunté par le bétail ou une simple voie d'accès aux rays, puis il prend naissance, comme c'est souvent le cas pour les chemins menant aux villages, près d'un petit affluent du torrent qui coule plus bas. Deux indications laissant fortement soupçonner de la vie en amont. Je note donc consciencieusement sa présence dans mes carnets, dans l'éventualité d'une "exploration" ultérieure.
Je reprends alors ma marche, pour l'heure vers l'aval, replongeant dans une petite plaine afin, dans un premier temps, de rejoindre le village Taï Lü de Ban Bhoupang. Les villages de l'ethnie Taï Lü, bien plus accessibles, sont aussi bien plus rigoureusement administrés, et donc intégrés à la société lao que ceux, plus montagnards, des minorités ethniques tibéto-birmanes ou chinoisantes. Mentionnons aussi que ces populations sont relativement aisées d'un point de vue économique, du moins si on le compare à celui des groupes implantés plus en altitude. Elles ne sont par ailleurs pas à la recherche, comme beaucoup de ces derniers, d'une farouche indépendance vis-à-vis de toute autorité étatique. Elles disposent en outre des plus belles rizières, celles de plaines qu'elles ont ainsi pu aménager en surfaces irrigables plus productives et rentables, ne sont pas cultivatrices ni consommatrices - en tout cas très rarement - d'opium, emploient une langue lao parfaite et sont d'obédience bouddhiste, même si de nombreux reliquats d'animisme subsistent dans leurs pratiques religieuses et rituelles. Enfin, elles élèvent de solides, larges et belles demeures pérennes sur pilotis. Ce n'est toutefois pas chez les Taï Lü que je me sens le plus à l'aise puisque, en raison de leur plus grande proximité avec les autorités du pays, État, rappelons-le, communiste à parti unique, ils se font ainsi beaucoup plus méfiants, voire paranoïaques, à l'encontre de mes intentions et agissements. Le seul réel avantage que je perçois en leur compagnie consiste en une plus grande facilité de communication qu'avec les montagnards, nos échanges n'étant pas "parasités", disons plutôt perturbés, par des dialectes et des accents pour moi très difficilement compréhensibles.
Ne souhaitant donc pas m'éterniser durant trop longtemps chez les Taï Lü de Ban Bhoupang et ayant par ailleurs encore beaucoup de chemin à parcourir, c'est dans une hutte choisie à peu près au hasard que je m'invite immédiatement à manger, mais parvenu là, on m'impose d'aller préalablement me présenter au nay ban, au chef du village - quand je disais que ma présence est souvent perçue comme suspecte chez ces populations... Celui-ci s'avère finalement absent, seule sa femme se tenant en ce moment sous son toit. Elle s'attelle néanmoins à me préparer à manger, et pendant ce temps-là je patiente à l'extérieur, sous le regard plus ou moins distant des quelques villageois qui ne se sont pas rendus aux rizières. La femme m'invite peu après à entrer puis à m'installer pour manger, pendant qu'elle sort à son tour. C'est en effet, à de très rares exceptions près, une règle immuable, ici et presque partout ailleurs dans le pays, dans quelque village que ce soit : à mon grand dépit il n'est pas envisageable que je puisse, en tant qu'étranger, me tenir seul avec une femme dans un intérieur, ne serait-ce que durant quelques instants.
De même qu'au village de Ban Khaokhio quitté ce matin, j'ai ici aussi repéré la présence de deux scooters. Je me renseigne à leur sujet auprès du premier homme que je croise, ainsi que sur la possibilité de me faire transporter jusqu'à Ou Neu, très modeste bourg situé le long de la piste carrossable que je cherche pour l'heure à atteindre. Je m'offrirais en effet volontiers ce petit luxe, car d'une part la fatigue commence à gagner et d'autre part j'évalue à plus de deux dizaines de kilomètres la distance qu'il doit encore me rester à parcourir jusque là. De plus, j'économiserais ainsi plusieurs heures, voire peut-être même finalement une journée complète, sur mon programme. Cet homme m'annonce tout de go être disposé à me conduire lui-même et pour ma part je suis passablement étonné que le hasard m'ait visiblement fait tomber en tout premier lieu sur un des rares propriétaires de scooters. Nous négocions rapidement un tarif pour cette course et mon futur chauffeur se lance alors dans une série d'explications auxquelles je ne comprends strictement rien, mais qui semblent concerner quelques aléas auxquels il faudrait manifestement s'attendre au sujet de son véhicule. Je coupe court à ses développements et lui fais simplement confirmer une seconde fois qu'il est bien apte à me conduire, ce qu'il approuve de nouveau. Il m'invite pour l'instant à le suivre dans sa hutte, car lui aussi doit d'abord prendre son repas. Je me sustente alors opportunément à nouveau, cette fois de poissons bouillis, frits ou encore grillés en brochettes, puis de crabes d'eau douce également bouillis. Une aubaine dont je profite largement, car la femme du chef ne venait précédemment de me servir que des restes de nourritures froides et très peu engageantes.
Mon hôte me demande de patienter brièvement, le temps qu'il aille chercher ce que je crois être un scooter, mais revient rapidement juché sur un... motoculteur, un de ces minuscules tracteurs à deux roues affublés d'une petite remorque permanente et construits autour des moteurs à essence démontables que j'ai déjà décrits plus haut et qui sont abondamment employés dans tout le pays pour faire fonctionner une quantité innombrable de dispositifs et d'engins de toutes sortes. Pour le coup c'est une surprise, car il m'est déjà arrivé, par le passé, de goûter à ce mode de "transport", mais chaque fois uniquement sur de très courtes distances, et je peux revendiquer qu'il est incommode, et même franchement pénible. D'une lenteur exaspérante et surtout abominablement inconfortable, puisque totalement dépourvu du moindre dispositif de suspension, on y subit en effet de manière exagérée tous les cahots de la piste, et c'est peu dire qu'il y en a en nombre. Nous voilà néanmoins partis, moi trônant dans la minuscule remorque, la plupart du temps debout afin de préserver mon arrière-train, mais toujours précautionneusement cramponné des deux mains à la ridelle frontale. Au total, près de trois heures nous sont requises pour parcourir les vingt à vingt-cinq kilomètres qui nous séparent du bourg de Ou Neu, plusieurs arrêts étant par ailleurs nécessaires pour resserrer périodiquement quelques boulons sans cesse fugitifs en raison des fortes vibrations et des soubresauts incessants. Avant notre départ mon chauffeur s'était plaint à moi de migraines chroniques et m'avait indiqué que pour tenter d'y remédier il absorbait alors régulièrement l'universelle aspirine chinoise en poudre que l'on se procure assez facilement par ici. À notre arrivée, je lui ai présenté l'hypothèse que ces maux de tête étaient possiblement provoqués par les inhalations de gaz d'échappement qui lui sont projetés en pleine figure dès qu'il conduit son engin, dont il doit abondamment faire usage au quotidien dans ses rizières ou au profit d'autrui. Il semble avoir considéré mon hypothèse avec sérieux. Enfin parvenus à Ou Neu, bourg pourtant situé le long de la principale piste de la région, mais où les doigts d'une main doivent être largement de trop pour compter le nombre de falangs, d'étrangers occidentaux, qui s'aventurent jusqu'ici chaque année, notre convoi est bien sûr aisément remarqué et fait sensation avec son étrange étranger qui arrive ainsi de l'improbable direction des montagnes, debout à l'arrière de l'engin, grand parapluie brandit comme un sceptre. Mon chauffeur en profite pour effectuer là quelques petits achats avec une partie de l'argent que je lui ai remis, puis fait rapidement demi-tour.
Je parviens à me faire inviter chez l'habitant, après avoir toutefois essuyé quelques refus. C'est compréhensible, car dans ce village de population Taï Lü de plaine et bien administré, personne ne souhaite se compromettre vis-à-vis des autorités, l'hébergement d'un étranger par des particuliers restant jusqu'à ce jour théoriquement totalement interdit dans l'ensemble du pays. Mes hôtes m'affirment qu'ils n'ont vu aucun autre falang faire étape ici, dans ce village pourtant situé en bord de piste, depuis mon dernier passage il y a trois ans. À l'époque déjà, et même encore plus qu'aujourd'hui, ma venue avait provoqué quelques remous. Tard en soirée en effet, alors que je dormais déjà, dans la petite cellule communale que l'on m'avait allouée pour la nuit - mon hébergement chez l'habitant n'ayant pas été accepté - plusieurs hommes étaient venus me réveiller spécifiquement pour contrôler mes papiers. Ils m'avaient un peu interrogé sur les raisons de ma présence, puis avaient noté mon seul prénom, ma nationalité et la date du jour dans un petit cahier d'écolier d'aspect totalement défraîchi utilisé pour recenser les étrangers de passage. Les ayant alors interrogés à mon tour par curiosité à ce sujet, ces hommes m'avaient assuré que ce cahier, inauguré pourtant depuis longtemps déjà, ne contenait encore aucun autre nom d'étranger occidental, mais uniquement des noms lao et chinois.
Je m'étais promis, avant mon arrivée ici à Ou Neu, qu'il serait cette fois hors de question que j'accepte de dormir à nouveau dans la sinistre cellule. Une modeste pension a été construite depuis ma dernière visite, mais elle n'a pas encore ouvert, et pour cause, elle resterait probablement pour l'heure totalement vide la plupart du temps. Après de nombreuses tentatives infructueuses, c'est finalement une toute jeune et très modeste famille qui m'accueille. N'ayant jusqu'à ce jour pas eu le temps de capitaliser suffisamment, elle continue de se contenter d'une misérable petite maison, une baraque plutôt. Alors qu'ici la plupart des habitats sont de types traditionnels Taï Lü, grands, massifs et solidement construits sur de hauts et robustes pilotis assez soigneusement équarris, celui-ci n'est fait que de planches fichées dans le sol et surmontées de quelques plaques de tôles. Cette petite famille s'avère cependant adorable et accueillante, il s'agit d'un jeune couple et de trois tout jeunes enfants dont le plus âgé n'a pas encore atteint les six ans. Nous jouons puis mangeons, du poisson, la base de l'alimentation quotidienne des Taï Lü, avec le riz bien entendu. On trouve quelques échoppes dans ce bourg, ce sont les premières auxquelles j'accède depuis plus de deux semaines, et je peux alors enfin à nouveau assouvir ma soif de consommation en achetant quelques gâteaux chinois qui affichent tous, sans surprise et sans exception, des dates limites de consommation périmées. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:01 · Modifié le 5 août 2025 à 14:30 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 33 de 193 · Page 2 de 10 · 4 788 affichages · Partager 18 octobre - Ban KhaofangFait divers
Ce matin, pour la première fois depuis vingt-six jours, je vais emprunter un "vrai" véhicule, un bus ou un camion, afin de remonter, par la piste, jusque l'extrême nord du pays, à proximité immédiate de la frontière chinoise. Là-bas, dans deux villages, l'un de population Hô et l'autre Yao, je souhaite remettre des photographies, des clichés réalisés il y a trois ans déjà, à l'occasion d'un précédent passage dans la région. L'unique transport quotidien régulier qui y mène devrait faire étape ici entre 10 heures et midi environ et il est malheureusement peu probable qu'un camion, dont je pourrais aussi solliciter le chauffeur, apparaisse d'ici là. Pour patienter, je m'installe alors au bord de la piste et m'attelle à mes pages d'écriture, sous le regard subjugué de quelques paysans de passage, certains conduisant leurs buffles, s'arrêtant pour m'observer pendant quelques instants et me questionner au sujet de mes intentions de déplacements.
Le jeune père de ma famille d'accueil de cette nuit, à qui j'avais fait part de mon fort intérêt pour l'ethnie et la culture Sila, m'a mentionné un de leurs rares villages et m'a vaguement indiqué son emplacement, quelque part là-haut, à proximité de la frontière. J'ai alors décidé ce matin qu'après la remise des photographies dans les villages Hô et Yao je tenterais d'aller le visiter, et si j'y parviens, de probablement y passer la nuit prochaine. Je reprendrai ensuite immédiatement la direction de l'ouest, là où je soupçonne l'existence d'un pays Yao, ethnie que j'affectionne tout particulièrement. Je dois néanmoins désormais me contraindre à surveiller de près le calendrier, car pas plus de douze journées me restent disponibles avant de devoir cette fois impérativement entamer le trajet de retour vers la capitale, lequel trajet qui m'en nécessitera ensuite à lui seul trois ou quatre supplémentaires.
Un véhicule de transport de passagers a finalement fait son apparition. Alors qu'ils se rencontrent de plus en plus fréquemment même dans certaines des zones les plus reculées du pays, ce n'est toujours pas, ici, sur cette portion de piste délabrée, défoncée, caillouteuse et poussiéreuse, un minibus qui effectue ces transports, mais un songteaw, une de ces camionnettes tout-terrain dont le bac arrière a été équipé de deux bancs latéraux, puis recouvert par une toiture de tôle soudée sur une armature d'acier, toiture qui permet par ailleurs d'y entasser toutes sortes de bagages et de marchandises. Véhicules ouverts à tous les vents, on y inhale de la poussière en quantité et il faut veiller à s'agripper convenablement, car on bondit inévitablement à chaque cahot de la piste, qui est ici parsemée de nids-de-poule.
Parvenu dans le village Hô dans lequel je souhaite remettre des photos, je me désole en constatant que presque tous s'en sont allés travailler aux rizières, même les enfants qui, face à l'impérieuse nécessité pour les familles de disposer d'une main d'œuvre abondante en cette période de moisson, ont été dispensés du peu d'heures d'école dont certains d'entre eux bénéficient parfois à d'autres moments de l'année. Je remets alors les clichés à deux grand-mères, qui se chargeront de les transmettre à autrui. Je me rends ensuite dans le village Yao, distant d'à peine une heure de marche. Là, trois ans après ma première visite, je ne reconnais presque aucun visage, deux hommes seulement me restant familiers parmi le peu de villageois présents.
Ce village Yao est probablement le plus dégénérescent et le plus misérable, toutes ethnies confondues, que je n'ai jamais visité jusqu'alors. Dégénérescence des habitats, mais aussi des corps. Plusieurs tares physiques sont distinctement décelables, le crétinisme est bien présent. La physiologie du hameau a sensiblement évolué depuis mon précédent passage. Alors que trois ans auparavant il ne s'y trouvait que de toutes petites huttes de terre et de chaume toutes identiques, quelques-unes sont dorénavant en bois et l'une d'elles a même adopté une toiture en plaques de fibrociment. Certaines ont par ailleurs disparu tandis que de nouvelles ont été bâties. Les traditionnelles huttes de terre restantes, aux murs épais, mais désormais largement fissurés, sont minuscules avec leurs intérieurs de pas plus de quatre mètres par six. Fait rare, à part les chiens, c'est la toute première fois que je n'aperçois pas un seul animal déambuler dans un village. Pas un buffle, pas un zébu, pas le moindre cochon, pas même une poule divagante, bref pas de viande, seulement la misère. Les photographies font toutefois la joie des personnes présentes et les éclats de rire fusent. Elles seront remises plus tard à celles concernées, mais pour l'heure absentes. Je ne m'attarde pas, le temps de manger un peu, chaleureusement invité par un vieux couple. Ils me servent du riz et un peu de haricots trop cuits présentés dans un fond de bol. L'ensemble est froid, ce ne sont que quelques restes d'un précédent repas.
En route vers le village Sila promis. C'est vers l'ouest que j'avais prévu de continuer à me diriger dès que j'aurais atteint la piste, mais il s'avère que le village Sila, dont je viens d'apprendre l'existence, se situe dans la direction opposée, vers l'est, le nord-est plus exactement, près de la frontière avec la Chine. Je modifie donc ainsi momentanément mes projets. Le père de ma famille d'accueil à Ou Neu m'avait annoncé que pas plus d'une heure de marche me serait nécessaire pour rejoindre ce hameau, mais il m'en a fallu trois au total, sans compter que j'ai arpenté à vive allure. Il ne fait aucun doute que, pour sa part, cet homme ne s'y est jamais rendu et qu'il avait seulement glané cette vague information quelque part. J'ai d'abord regretté cette expédition, car le sentier m'a préalablement imposé de traverser une très monotone plantation de canne à sucre, à coup sûr d'exploitation chinoise, s'étendant sur plusieurs collines et dans laquelle pas un seul arbre n'a été préservé. Au bout d'une heure, je retrouve toutefois la forêt dense, mais toujours pas de signe révélant la proximité d'un village. Alors, pour ne pas risquer d'y parvenir après la tombée de la nuit, il me faut marcher encore plus vite.
Enfin, le village de Ban Khaofang est là, du moins tout proche, car j'entends l'agitation qui en émane avant même de l'apercevoir. Il apparaît après un dernier coude du sentier, s'étalant entièrement sur une petite colline dont il épouse harmonieusement les formes. D'une dimension imposante, il ne réunit peut-être pas loin de deux-cents habitations au total, des constructions de tous types, plus ou moins solides et pérennes, faites de bois, de bambou, de briques, de terre, de ciment, de tôles, de plaques de fibrociment, de chaume et de tuiles. Je retrouve là encore une fois la rivière Nam Ou, naviguée en aval il y a maintenant dix-sept jours. La rivière Nam Ou est l'affluent majeur du fleuve Mékong dans le Nord- Laos, mais elle n'est ici encore qu'un modeste ruisseau, et je gage ne plus me trouver désormais très loin de sa source.
À peine entré dans le village, j'y perçois une sorte d'effervescence nerveuse qui le parcoure en entier. Nombre de personnes se tiennent à l'extérieur, réunies en groupes disparates plus ou moins homogènes et l'on y discute avec animation. Certains vont de l'un à l'autre, se déplaçant parfois en courant. Dès mon arrivée je quémande le chef du village et on me conduit chez le phouti noung nay ban, le premier chef - à partir d'une certaine taille, certains villages peuvent désigner jusque trois responsables différents. Une petite fête se déroule sous son toit et plusieurs hommes y sont réunis. On m'explique que ces réjouissances ont trait à la moisson du riz qui suit son cours, probablement à une de ses étapes-clés. Je devine aisément, à la vue des mines embuées et des plats entamés, dorénavant froids et en partie répandus sur la table, que l’alcool coule à flots depuis un certain temps déjà. On boit d'ailleurs un peu partout dans le village, même à l'extérieur, ce qui est rare. Après de rapides présentations à mes hôtes, à peine suffisamment lucides, je pars m'y promener.
Le village de Ban Khaofang est situé à proximité immédiate de la frontière chinoise, probablement à moins de cinq kilomètres de celle-ci. Il faut mentionner que cette frontière, ici comme partout ailleurs dans la province, est totalement informelle et bien sûr incontrôlable, et incontrôlée. Ces immenses territoires sauvages difficilement accessibles ne sont en effet composés que de montagnes, d'altitude relativement moyenne, mais aux reliefs redoutablement escarpés, par ailleurs entièrement recouverts de forêts et parmi lesquelles seules quelques vagues lignes de crêtes délimitent, de manière bien théorique, une séparation administrative entre les deux états, ceux de Chine et du Laos. Un unique poste-frontière officiel, minuscule et dont le franchissement est interdit aux non-ressortissants de ces deux pays, existe pour l'ensemble du nord de la province de Phongsaly, il se situe au bout de la piste empruntée ce matin. Partout ailleurs, dans ces régions reculées, des villageois transgressent cette ligne de démarcation nationale à pied, à souhait, ainsi illégalement et en toute impunité. Il est en effet acquis que nombre de montagnards, pour se ravitailler en marchandises de première nécessité, ne se rendent même jamais sur un marché lao de plaine, mais uniquement sur de petits marchés ruraux chinois. On peut largement supposer que les autorités ne sont pas dupes, n'ayant d'autres choix de faire preuve, faute de suffisamment de moyens de contrôle, d'une certaine tolérance à ce sujet vis-à-vis des populations montagnardes, d'autant plus facilement que celles-ci, relativement démunies, ne peuvent en aucun cas opérer de trafics de grandes ampleurs. Tout au plus doivent-elles parfois transporter clandestinement de l'autre côté de la frontière quelques gibiers rares convoités par les Chinois. Quant à l'opium, je l'ai relaté à plusieurs reprises, ce sont ces derniers qui franchissent la frontière pour venir directement l'acquérir eux-mêmes sur les lieux de production.
Le village de Ban Khaofang est mixte, les ethnies Sila et Kheun s'y côtoient. Toutes deux me sont presque totalement inconnues, mais il est probable qu'elles entretiennent un certain degré de "cousinage". Je suis sensiblement déçu, car quasiment plus aucun attribut vestimentaire traditionnel n'est visible et ne semble encore porté au quotidien. Je remarque uniquement quelques femmes Sila aux dents laquées et qui arborent les fameux ornements d'oreille mentionnés plus haut et qui élargissent et distendent exagérément leurs lobes. Ici, certaines d'entre elles relient les deux éléments de ces paires de bijoux à l'aide de quelques fils de laine colorés qui pendent alors sous leurs gorges.
La nuit est tombée depuis longtemps. Fait très étonnant, alors que je déambule dans le village, ma présence passe presque inaperçue - il faut noter que partout ailleurs je deviens immédiatement et systématiquement, malgré moi bien sûr, le principal pôle d'attention dans chaque nouveau hameau visité. Ici cependant, tous paraissent comme absorbés par d'autres préoccupations bien plus importantes. Dès mon arrivée, en toute fin d'après-midi, j'avais déjà ressenti comme une agitation "électrique" dans tout le village. Beaucoup sont désormais ivres. Une femme danse, seule, pieds nus, dans la boue, elle semble "ailleurs", comme en transe. En quelques endroits des altercations se produisent, échauffourées d'abord verbales, mais certains en viennent rapidement à se battre, même violemment, à coups de poing, de bûches de bois, et de fusil.
Tout est allé très vite. Une femme hurlait, un homme aussi. Un coup de feu est parti. Une détonation sourde a retenti. La femme a été abattue. Elle est tombée dans la boue. La balle lui a traversé le cou. Du sang se répand sur la terre humide. Ça crie, ça hurle, ça court dans toutes les directions, un cercle animé et bruyant se forme autour de la scène. Moi, déjà relativement peu à l'aise depuis mon arrivée dans ce village à l'étrange agitation et l'esprit par ailleurs désormais bien embrumé en raison de plusieurs verres de lao-lao absorbés en compagnie des uns et des autres, je me sens alors partir en évanouissement. Je parviens juste à atteindre et à m'agripper à une barrière d'enclos et à me laisser choir là, dans un coin obscur, à m'asseoir quelques instants pour me remettre de mes émotions. Puis je rentre peu après me coucher, car il semble évident que je n'ai plus rien à faire dans ce village et parmi ces gens. Dehors, jusque très tard dans la nuit, les conversations très animées ne cessent pas un seul instant et des altercations reprennent. Des hommes viennent dans notre maison, puis en repartent, puis d'autres arrivent, un va-et-vient incessant. Tout se déroule dans la grande pièce à vivre où est installée la paillasse du visiteur, la mienne et sur laquelle, couché en chien de fusil en direction du mur, je fais semblant de dormir. À un moment on mentionne le " falang", c'est-à-dire moi, témoin de la scène, mais je crois que cela ne dure pas très longtemps. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:02 · Modifié le 5 août 2025 à 14:30 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 34 de 193 · Page 2 de 10 · 4 786 affichages · Partager 19 octobre - Ban Ou NeuLa fête des fusées
Réveil à 5 heures, après pas plus de deux ou trois heures de sommeil agité. Je pars immédiatement en quête d'un propriétaire de scooter qui serait disposé à me ramener sur la piste principale. Il y en a trois dans le village, mais malheureusement personne ne possède plus une seule goutte d'essence. De plus, les villageois sont désormais encore moins préoccupés qu'hier par ma présence, et pour cause. Arrivé trop tardivement la veille pour profiter de la belle lumière de fin de journée, je m'étais dit que je photographierais les lieux dans la brume matinale, mais après le meurtre d'hier il est bien sûr devenu totalement inenvisageable de ne serait-ce que sortir l'appareil de mon sac durant quelques instants.
Des hommes se réunissent à nouveau à l'extérieur et de vives discussions reprennent. Certains vont, semble-t-il, faire route en direction de la ville de Phongsaly, la capitale de la province. Pour ma part, je ne m'attarde pas, je ne souhaite même pas attendre le repas, préférant m'assurer de largement les distancer sur le sentier. Je quémande simplement un peu de riz à emporter à ma famille d'accueil, désolée de me voir m'en aller ainsi sans manger, mais je tiens résolument et définitivement à ne plus résider une seule minute de plus dans ce village. Je serais d'ailleurs parti bien plus tôt si l'obscurité de la nuit ne m'en avait empêché. Il ne me reste alors qu'à effectuer à rebours le trajet d'hier, particulièrement rebutant, d'autant plus que c'est la toute première fois de ce séjour, que j'ai à revenir sur mes pas. La visite de ce village aura donc décidément été un échec total.
S'il ne faut pas que je tarde, c'est aussi parce que je veux m'accorder quelques chances de parvenir à la piste suffisamment tôt pour tenter d'intercepter l'unique songteaw quotidien qui devrait la parcourir dans la matinée, même si je n'ai aucune idée de quel pourra être son horaire de passage dans ce sens. J'ai en effet décidé d'essayer de l'emprunter une nouvelle fois pour regagner au plus tôt le bourg de Ou Neu, car dans le village Yao septentrional rapidement visité hier pour y remettre des photographies, les paysans m'ont assuré, contrairement à mes prédictions, qu'à ce niveau il ne se trouvait pas, à l'ouest, de "pays Yao" et que la zone concernée était sauvage et totalement vierge de populations. Selon eux il me fallait préalablement redescendre un peu au sud, et notamment repasser le bourg de Ou Neu, avant d'envisager de m'engager vers l'ouest. Parvenu à nouveau là, je tâcherai alors de glaner quelques nouvelles informations, puis de repartir immédiatement dans les montagnes.
Bien qu'ayant marché à une allure particulièrement vive, j'atteins la piste trop tardivement et le songteaw est très probablement déjà passé lors de mon arrivée. Je n'ai alors d'autres choix que de poursuivre à pied le long de cette piste pour parcourir les vingt ou vingt-cinq kilomètres qui me séparent encore du bourg de Ou Neu. Un trajet lui aussi rebutant, car situé en plaine et que j'ai déjà arpenté autrefois, mais alors volontairement puisque j'y effectuais à l'époque un repérage des départs de sentiers susceptibles de mener vers les hauteurs. Par chance toutefois, au bout d'environ une heure un paysan me dépasse avec son petit motoculteur et m'invite, gracieusement, à prendre place à l'arrière, même s'il se contente là de rejoindre son village, localisé à pas plus de trois kilomètres en aval. Parvenus à sa destination, je négocie néanmoins avec lui le trajet entier jusqu'à Ou Neu, ce qu'il accepte. Une tractation efficacement menée tant je deviens désormais un spécialiste de cet insolite mode de transport.
Arrivé à Ou Neu, il se fait trop tard pour tenter d'atteindre dès aujourd'hui un village de montagne, sans compter que je ne sais pas encore où se situent les départs de sentiers qui y mènent. Savoir comment et où quitter les pistes principales afin de gagner les villages isolés des hauteurs est régulièrement un de mes problèmes dans les plaines tant les étroites voies d'accès qui y conduisent se font généralement très discrètes. Elles se trouvent en effet toujours en dehors des bourgs, en rase campagne et où aucun signe tangible ne les indique. Pire, elles sont parfois même dissimulées au fond de parcelles de rizières, petits labyrinthes qu'il faut commencer par franchir.
Pour l'heure, une bonne nouvelle est que je vais retourner voir la joyeuse petite famille qui m'avait déjà accueilli une première fois deux jours plus tôt. Voilà qui tombe finalement à point nommé et devrait opportunément me permettre de me changer les idées, plutôt moribondes depuis le meurtre de la veille. Tout le monde se réjouit de ma réapparition, surtout aussi hâtive. Pour l'occasion, j'ai même acheté des gâteaux pour les enfants. Le seul inconvénient, s'il était toutefois nécessaire d'en dénicher un, est qu'il va à nouveau me falloir me contenter de poisson durant chacun des repas, c'est-à-dire ce soir, et à coup sûr encore une fois demain matin au réveil. Peu auparavant, alors que je venais d'arriver dans le village et en attendant de rejoindre "ma" famille, j'ai eu le souhait de mettre la main sur un peu de viande de cochon, ou une poule, que j'aurais pu acquérir auprès d'un foyer plus aisé, mais j'ai finalement renoncé, craignant, peut-être à tort, que cela puisse être mal interprété par mes hôtes qui, je le devinais, allaient se faire un réel honneur de me recevoir malgré leurs très faibles ressources et moyens.
Aujourd'hui a lieu une fête dans tout le village, probablement elle aussi en rapport avec la récolte du riz qui suit désormais partout son cours. On m'apprend que ces festivités ont débuté depuis hier déjà et qu'elles vont encore se poursuivre le temps de deux journées supplémentaires. En prévision de ce qui s'annonce être le point d'orgue de l'évènement, beaucoup de villageois se sont attelés à confectionner d'impressionnantes fusées en préparant préalablement, puis en tassant, durant des heures, de la poudre explosive dans d'énormes tubes de bambou aux épaisses parois. Cette poudre est un mélange de soufre, de charbon, de potasse - obtenue à partir de salpêtre - et de rebuts de fonte pilés, inlassablement martelés jusqu'à en recueillir une fine "cendre", presque farineuse. Deux hommes sont ensuite requis pour en emplir et en tasser chaque fusée, c'est-à-dire chaque cylindre de bambou, des portions de troncs parmi les plus gros disponibles dans la région, d'un diamètre atteignant vingt centimètres, voire plus. Pendant que l'un des individus y maintient enfoncé un pilon et fait pivoter l'ensemble d'un quart de tour entre chaque coup, afin de parfaitement en égaliser et homogénéiser le contenu, l'autre le frappe à l'aide d'une massette ou d'une simple bûche de bois. Un supplément de poudre est régulièrement versé dans le tube et le rythme des frappes reprend aussitôt. Tout le village résonne ainsi d'incessants martèlements continus.
L'élaboration d'une seule fusée requiert de répéter ces gestes monotones durant des heures et chacune d'elles doit bien contenir au total quatre à cinq kilos de poudre lorsqu'elles sont enfin achevées. De temps en temps, des voisins se présentent avec en main quelques grammes de poudre tout juste fabriquée, et je comprends rapidement que chaque "quartier" du bourg de Ou Neu façonne de la sorte sa propre fusée, à laquelle chaque villageois ou chaque famille prend ainsi directement part. Les personnes qui apportent des quantités trop faibles de poudre ou d'une qualité estimée insatisfaisante - par exemple si celle-ci n'a pas été pilée durant suffisamment longtemps et s'avère alors jugée trop grossière - se font plus ou moins gentiment rabrouer. Quant à celles qui s'approchent avec une cigarette à la bouche, elles se font littéralement huer !
J'ai déjà pu constater par le passé, ailleurs dans le pays, que des festivités similaires, là aussi avec fabrication et lancements de fusées, étaient organisées peu avant l'arrivée de la saison des pluies, vraisemblablement afin d'amorcer et d'encourager celles-ci de manière symbolique. Il semble toutefois, d'après ce que j'en comprends, que la fête d'aujourd'hui n'a pas de rapport avec cela, la saison des pluies étant d'ailleurs achevée depuis bientôt deux mois. Toujours est-il que nous irons ce soir assister au spectacle en famille, un divertissement qui fera un peu de bien, car je ne peux cacher que la vision de cauchemar du meurtre de la veille me hante, et je crains malheureusement qu'elle ne soit pas près de s'effacer. Pour l'heure, plusieurs petites fêtes plus privatives sont organisées à travers le village, entre voisins, avec déploiement de sonorisations criardes, force musiques, bruits et alcool. Elles se déroulent la plupart du temps sous des bâches qui ont été tendues dans les allées ou sur les petites aires dénudées qui font face aux maisons sur pilotis. Dès que je parviens à m'extirper de l'une d'elles, je suis presque instantanément invité à une autre.
Minuit. J'avais fait erreur au sujet de la nature des "fusées", qui en fait n'en étaient pas, ou disons plutôt qu'il s'agissait de fusées inversées en quelque sorte. Le clou du spectacle s'est déroulé dans les enceintes des deux petites pagodes du village, de charmantes mais très modestes constructions de briques et de tôles ondulées. Les "fusées", ces énormes tubes de bambou chargés de quantités impressionnantes de poudre longuement tassée, furent fichées dans le sol, successivement par séries de deux ou trois et de manière largement espacée, puis mises à feu. Cela provoquait instantanément de gigantesques et puissants geysers d'étincelles, projetant celles-ci à la verticale à peut-être dix ou quinze mètres de hauteur. Celles dont la poudre était d'une qualité particulièrement adéquate et qui avaient été les plus consciencieusement tassées furent les plus puissantes et celles dont la combustion dura le plus longtemps, en générant des déluges d'étincelles sous lesquels les hommes les plus téméraires dansèrent, torses nus et aux sons de gros tambours de peaux et de paires de cymbales percutés frénétiquement par cinq ou six musiciens. Tout cela se déroula au milieu de la foule, les séries de fusées allumées les unes après les autres. Le spectacle fut dantesque, volcanique et infernal. Je suis véritablement surpris qu'aucun accident sérieux n'ait eu lieu - tout juste quelques brûlures superficielles semblant être à déplorer - avec ces flots d'étincelles retombant régulièrement sur les têtes et les corps. Il y eut aussi des feux d'artifice plus conventionnels, cette fois lancés par les enfants, toujours au milieu de la foule et à l'aide de longs et fins tubes de bambou et d'un peu de poudre qu'ils étaient visiblement parvenus à soutirer aux adultes dans la journée. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:02 · Modifié le 5 août 2025 à 14:29 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 35 de 193 · Page 2 de 10 · 4 784 affichages · Partager 20 octobre - Ban Thong TayLa culture du riz de montagne
Ce matin, la fabrication de nouvelles "fusées" est relancée de plus belle. Dès l'aurore, la confection d'énormes quantités de poudre explosive reprend ardemment et nombreux sont ceux, à travers tout le village, qui s'attellent à broyer et réduire en poussière la fonte de vieux woks cassés et hors d'usage, en employant pour cela marteaux, massettes, enclumes de fortune - de larges et volumineuses douilles de bombes américaines datant du conflit indochinois et fichées dans le sol en font souvent office dans tout le pays - ou parfois également de simples grosses pierres rondes rapportées du lit de la rivière Nam Ou. Travaux de longue haleine, plusieurs heures de labeur sont requises pour en obtenir quelques grammes seulement. D'autres reviennent avec de nouveaux gros fûts de bambou vert qui seront plus tard eux aussi dûment chargés, puis soigneusement tassés, avec les mélanges d'ingrédients explosifs déjà listés plus haut. Comme hier, chaque "quartier" du village résonne alors à nouveau de martèlements continus et cadencés.
Hier, en soirée, des amis de ma petite famille d'accueil nous ont rendu visite. Certainement en raison des festivités en cours et peut-être aussi de ma présence, nous ne nous sommes cette fois pas contentés de manger uniquement du poisson puisque pas moins de quatre autres plats, tous excellents, furent également préparés et servis pour l'occasion, du cochon, du foie de buffle, du laap, cette salade de viande crue hachée et pimentée, ainsi que des algues prélevées la veille dans la rivière Nam Ou. Les ayant interrogés à ce sujet, ces visiteurs m'ont signalé une voie d'accès au pays Yao situé à l'ouest, objet de mes prochains désirs et projets "d'exploration". D'après eux, il me faut finalement à nouveau repartir vers le nord par la piste, mais durant quelques kilomètres seulement, jusqu'à un petit hameau dont ils m'ont noté le nom en caractères lao sur mon cahier. Peu après se trouvera le départ du sentier et les villageois devraient pouvoir m'en indiquer plus précisément la localisation. Il est hors de question que j'attende l'hypothétique passage du songteaw quotidien pour parcourir ces quelques kilomètres, et je me mets alors en route très tôt, impatient de regagner les hauteurs et les villages des minorités montagnardes, en l’occurrence les Yao.
À l'image d'autres minorités ethniques du pays, les Yao composent un peuple très démuni et qui, dans l'état actuel des choses, n'est pas près de s'extirper de sa misère sans compter que, comme pour les Akha, les Hmong, les Hô ou encore les Lanten, les autorités finiront, c'est certain et dans un avenir proche maintenant, par leur interdire totalement la culture de l'opium, pour l'heure unique opportunité d'un minimum d'enrichissement monétaire. En dehors de celle-ci, pour les Yao comme pour la plupart des divers groupes montagnards, la riziculture est l'autre affaire d'importance, peut-être même encore plus directement vitale puisque constituant la principale source d'alimentation du quotidien. Sur les pentes que ces groupes occupent, seules les cultures dites de "friche sur abattis-brûlis" sont envisageables et mises en œuvre, par opposition à celles de plaine et notamment les rizières irriguées qui peuvent, pour leur part, aisément être aménagées là. Dernières arrivées dans ces régions septentrionales de la péninsule indochinoise, fuyant la Chine, le Tibet ou la Birmanie afin d'échapper aux brigandages, aux famines ou aux persécutions, ces populations ont été contraintes, une fois parvenues au Laos, de se contenter des seules terres encore disponibles. Les rares et très fertiles plaines étant déjà occupées depuis longtemps par d'autres groupes ethniques, il ne leur restait alors plus que les collines et les montagnes pour s'installer à leur tour et pour cultiver leur riz, sur des surfaces forestières parfois particulièrement escarpées. Pour mieux comprendre la pénibilité que représentent l'aménagement et le travail de ces rizières non irriguées de pente, ces cultures temporaires de friche sur abattis-brûlis, il peut être utile de rappeler les principaux avantages qu'offrent, a contrario, à cet égard, les rizières de vallée.
Le plus sérieux risque pour une rizière, de quelle que nature qu'elle soit, est d'être soudainement phagocytée, débordée, étouffée, par une profusion d'adventices, c'est-à-dire de "mauvaises" herbes, car la survenue de celles-ci, dont le développement entre alors en concurrence avec les épis de riz, provoque instantanément une chute des rendements de la céréale. Le premier des quatre principaux avantages qu'offre la culture de rizières planes irriguées est que, inondées durant la plus grande partie du temps de croissance des épis, elles empêchent ainsi totalement la levée des adventices envahissantes qui ne peuvent alors pas se développer puisqu'elles se retrouvent immédiatement asphyxiées par la nappe d'eau qui les submerge. Cette eau ne représente en revanche aucun danger pour les pousses de riz, car celles-ci ont préalablement été semées puis ont germé dans des pépinières annexes et n'ont été replantées, plus exactement repiquées, dans les rizières inondées que lorsqu'elles ont atteint un stade relativement mature et une hauteur leur permettant d'émerger des bassins. Le deuxième avantage d'importance qu'offrent les rizières irriguées est d'être constamment enrichies et amendées puisque l'eau qui y est continuellement apportée depuis un ruisseau proche, renouvelée en permanence et circulant d'un bassin à l'autre, y dépose alors sans cesse de nouvelles alluvions. Très fertilisantes, ces alluvions sont drainées par les pluies depuis l'ensemble des terres forestières situées en amont et qui sont abondamment chargées d'humus, de matières organiques et minérales. Le troisième avantage substantiel procuré par les rizières de plaines est la possibilité qu'elles offrent d'être labourées en faisant appel à la traction animale, c'est-à-dire à l'aide d'un araire tiré par un buffle, voire par mécanisation motorisée avec les petits motoculteurs mentionnés plus haut. Sur les pentes au contraire, inaccessibles à ces moyens, les labours s'effectueront à la seule force des bras, en recourant à de rudimentaires pioches et houes. Enfin, précisons que les rizières de plaine, grâce à leur irrigation artificielle, permettent de réaliser deux voire trois récoltes annuelles - même si cela n'est pas systématiquement mis en œuvre - alors que celles de pente, en dépendant entièrement de la saison des pluies, ne peuvent assurer qu'une seule moisson dont le rendement dépendra, de plus, entièrement de la variabilité de ces pluies.
La technique de culture de friche sur abattis-brûlis pratiquée sur les pentes par les montagnards ne peut donc bénéficier d'aucun de ces avantages. Elle exige alors de renouveler chaque année des séries de travaux colossaux qui sont entièrement exécutés à la force des bras, sans aucune aide extérieure, qu'elle soit animale ou mécanique. Elle oblige par ailleurs de respecter un calendrier précis, sans jamais prendre le moindre retard, afin de s'assurer d'une synchronisation adéquate avec l'arrivée de la saison des pluies qui sera indispensable, de par l'irrigation continue qu'elle permettra, à la levée et à la croissance des épis. Voici une description résumée de ces travaux.
Une surface de forêt est défrichée, à partir du mois de février, à l'aide de simples haches pour les plus grands arbres, puis de machettes pour tous les autres végétaux. Les gros bois exploitables, s'ils s'avèrent potentiellement utiles à différentes constructions en cours ou en projet, par exemple pour bâtir de nouvelles huttes, des abris de rizières, des ponts ou des passerelles, sont débardés sur les abords des futurs rays - c'est-à-dire les parcelles en devenir - d'autres sont éventuellement rapportés au village et stockés afin de pouvoir alimenter plus tard les feux domestiques de cuisson. Les plus volumineux branchages, les plus robustes et donc les plus lourds sont toutefois conservés sur place, car ils seront nécessaires ultérieurement pour solidement clôturer les rays et les protéger ainsi des plus gros animaux prédateurs, les phacochères et les cervidés notamment. Quelques semaines plus tard, lorsque les végétaux abattus laissés en place sont suffisamment secs, l'ensemble est mis à feu. Si les parcelles sont relativement proches des villages, il arrive que l'on effectue cette opération de brûlage de nuit, pour pouvoir plus facilement surveiller les flammèches volantes, les brindilles enflammées qui pourraient atteindre les habitats et entraîner des incendies dramatiques. Des enfants dûment équipés de récipients et de réserves d'eau se tiennent alors sur les toitures de chaume, prêts à éteindre à temps les départs de feux. Ces quelques journées de brûlage provoquent chaque fois d'immenses brouillards de fumées suffocantes à travers l'ensemble des régions concernées. Les cendres de ces brûlis des parcelles, qui seront enfouies plus tard à l'occasion des labours, participeront grandement à leur fertilisation. Les plus imposants troncs non complètement calcinés, les plus lourds et difficilement transportables, sont pour leur part définitivement laissés sur place. C'est alors à ce moment que l'on clôture les nouveaux rays ainsi obtenus, à l'aide des gros branchages qui avaient été mis de côté peu avant les brûlis et aussi des souches de taille moyenne qui sont parvenues à résister aux flammes. Il s'agit là d'efficacement protéger les parcelles contre les incursions animales sauvages, ou même domestiques - buffles, zébus et cochons - qui en cas contraire ne manqueraient pas, plus tard, de venir dévaster les récoltes. Ce travail de protection des parcelles exige de très pénibles et exténuants efforts, car ces clôtures se doivent d'être lourdes, robustes et infranchissables, y compris pour les plus grosses bêtes. Ce sont alors de véritables remparts, des fouillis inextricables de végétaux morts et rapidement colonisés par de nouvelles plantes et arbustes sauvages, qui sont ainsi élevés.
Les labours peuvent alors débuter. Celui de défonçage d'abord puisque ces terrains forestiers sont totalement encombrés des racines et souches de l'ensemble des arbres, arbustes et autres plantes précédemment abattus. Ces labours sont effectués à la seule force des bras et en recourant à de simples pioches, car les importantes inclinaisons de ces parcelles interdisent, contrairement à celles irriguées de plaine, l'emploi de l'araire tracté par un buffle. Ces pentes sont parfois tellement prononcées que les troncs et branchages calcinés les plus massifs laissés là y deviennent nécessaires pour pouvoir s'y agripper et ne pas tomber lorsque l'on y travaille ou s'y déplace. Il faut ensuite herser la terre, à l'aide de sommaires houes et de binettes, pour briser les plus grosses mottes, une tâche le plus souvent exécutée par les femmes, alors courbées toute la journée sur leurs outils. Le semis a enfin lieu, effectué lui aussi manuellement. Exigeant énormément de temps, mais devant impérativement être réalisé sur une durée très courte afin que tous les épis puissent croître plus tard simultanément, sans décalage temporel, ce travail nécessite alors beaucoup de main d'œuvre d'un seul coup. Cette phase de semis s'opère donc habituellement par entraide entre plusieurs familles, plusieurs dizaines de villageois se réunissant pour ensemencer un même ray. Binette à la main pour creuser les petits trous d'enfouissement, les graines y sont distribuées par poquets de dix à quinze afin de s'assurer qu'une quantité suffisante germe, parmi celles qui soit pourriront dès avant ce stade, soit qui seront attaquées par les rongeurs, les oiseaux et les insectes. La saison des pluies arrive, il faut maintenant espérer qu'elles seront abondantes, mais le plus gros du travail restera à accomplir, dès le début de la croissance des épis. Il s'agira d'effectuer les sarclages, seuls réels garants de bons rendements en riz des rays.
Le sarclage, combattre les adventices, les "mauvaises" herbes, à tout prix et à temps, est la principale préoccupation des villageois tout au long de la croissance des épis de riz cultivés sur les pentes. En cas contraire, ces herbes indésirables entreront en concurrence directe avec la céréale domestiquée et feront alors drastiquement et substantiellement chuter ses rendements. Car bien entendu, pas un seul centilitre d'herbicide ou de pesticide n'est disponible, le Roundup et les nombreux autres produits cancérigènes abondamment employés pour l'agriculture en Occident ne sont ici pas encore connus. Les parcelles entières doivent alors ainsi être binées, à la main, à l'aide de simples houes, de courtes binettes et parfois aussi de machettes pour s'assurer de bien déterrer les herbes parasites avec leurs racines. Le sarclage est exécuté à trois reprises durant la croissance du riz de montagne, mais on peut presque dire qu'il est réalisé continuellement puisque, la plupart du temps, lorsque la fin d'une parcelle est atteinte il est presque déjà temps de recommencer l'opération depuis le début. Le deuxième passage, réalisé vers le mois de juillet, est le plus pénible, car c'est à cet instant que la levée des adventices explose et c'est donc celui qui nécessite le plus de bras valides. L'ampleur de la tâche est tellement importante que la surface totale de rizière exploitée par une famille dépend moins du nombre de bouches à nourrir que du nombre de personnes qui seront valides et aptes au moment de ces travaux de sarclage. En d'autres termes, il est absolument inutile pour une famille de vouloir essayer de cultiver trop grand, d'ambitionner d'exploiter des surfaces trop étendues puisque, en cas contraire, elle risque fort de ne pas pouvoir venir à bout et de parvenir à combattre à temps les adventices envahissantes. En effet, dès que ces mauvaises herbes sont trop abondantes dans les rays, les rendements chutent immédiatement. Il est ainsi très fréquent, durant la saison des pluies, que des familles presque entières quittent les villages pour résider plusieurs journées d'affilée dans les abris éphémères de rizières afin d’économiser les temps de déplacements incompressibles nécessaires pour s'y rendre. C'est pourquoi à cette époque, de juin à août environ, il n'est pas rare de ne croiser dans les hameaux quasiment que des personnes âgées et de très jeunes enfants, les premiers étant chargés de garder les seconds.
La poussée des épis s'est ainsi effectuée durant la saison des pluies, et tant bien que mal en fonction des sarclages plus ou moins réussis et réalisés à temps. À partir de là le riz finira de mûrir et la moisson pourra ensuite avoir lieu. Ce sont alors encore d'énormes et pénibles tâches supplémentaires qui restent à accomplir, que l'on ne décrira pas en détail ici, mais qui sont, elles aussi, entièrement exécutées à l'unique force des bras. Fauchage à l'aide de faucilles légères, puis confection des gerbes, battage de celles-ci sur des aires dédiées pour détacher les grains des épis, vannage pour en chasser les déchets végétaux non comestibles, stockage du paddy - le paddy est le riz non décortiqué - dans les greniers de rizières ou transport immédiat vers les villages, à dos d'homme si l'on ne possède pas de petits chevaux, ce qui est le cas pour la majeure partie des montagnards, hormis les Hô. Il faudra enfin réunir la paille abandonnée dans les rays, puis en stocker une part sous forme de meules et brûler le reste sur place. Travaux plus domestiques réalisés ensuite dans les hameaux, le riz devra encore plus tard, avant d'être cuit et consommé, au fur et à mesure des besoins, être quotidiennement pilonné pour le décortiquer, puis enfin vanné pour le débarrasser du son non comestible, ultimes étapes de traitement de la céréale que j'ai déjà exposées par ailleurs.
Enfin, pour en finir avec cette description de l'exténuante technique de culture de friche sur abattis-brûlis pratiquée sur les pentes par les montagnards, il ne faut pas omettre de préciser qu'un même ray ne sera jamais exploité durant deux années consécutives, car par manque de fertilisation supplémentaire faute d'une trop faible masse de nouveaux végétaux forestiers à brûler, les rendements chuteraient alors vertigineusement la deuxième année et surtout les adventices se feraient cette fois tellement abondantes que leur poussée serait quasiment impossible à combattre. C'est chaque année un autre pan de forêt qui sera alors défriché et l'ensemble des étapes décrites précédemment qui seront de nouveau mises en œuvre. Un ray, une parcelle qui vient d'être cultivée, est donc ensuite laissée en jachère durant plusieurs années consécutives, entre douze et vingt environ en fonction de ses caractéristiques et des conditions climatiques générales, avant de pouvoir être défrichée puis exploitée à nouveau, c'est-à-dire le temps que le sol se recharge en capital minéral, que la forêt se régénère et qu'elle compose une nouvelle biomasse à brûler suffisamment importante pour permettre d'augmenter significativement la fertilisation du terrain. Une rotation de longue durée des jachères est donc respectée, à des fréquences correspondant aux nombres d'années mentionnés ci-dessus, du moins si le village n'a pas été déplacé entre temps, quelques groupes ethniques ayant conservé jusqu'à ce jour une tradition de semi-nomadisme, semi-nomadisme qui est justement imposé par un trop rapide épuisement des sols alentour, lui-même engendré par une trop faible disponibilité de terres forestières exploitables. Il arrive aussi, dans certaines régions, que les populations ne disposent plus de suffisamment de surfaces arables, car par mesure écologique, on leur interdit désormais le défrichage de nouveaux pans de forêts. Les villageois sont alors obligés de réinvestir les jachères à des fréquences trop élevées et celles-ci, n'ayant ainsi pas le temps de suffisamment se régénérer, délivrent des rendements très médiocres et les populations ne parviennent plus à opérer la soudure alimentaire entre deux récoltes annuelles successives. Elles doivent alors tâcher de compenser ces manques par la cueillette en forêt de denrées bien moins riches, trop peu nutritives et surtout disponibles en quantité largement insuffisante. Cela peut en devenir dramatique, les problèmes d'alimentation sont d'ailleurs récurrents dans ces villages. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:03 · Modifié le 5 août 2025 à 14:29 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 36 de 193 · Page 2 de 10 · 4 782 affichages · Partager 21 octobre - Ban Thong NeuLa récolte de l'opium
Désormais en chemin vers le pays Yao convoité, j'apprends malheureusement, alors que j'espérais pouvoir effectuer une boucle de plusieurs journées, à travers différents villages, et donc sans avoir à revenir sur mes pas, que je serais en fait engagé dans une impasse, une direction qui ne conduirait en tout et pour tout qu'à deux lieux habités, puis à la Chine, hors poste-frontière, via des hauteurs escarpées et des forêts à peine pénétrables. Il n'y aurait, une fois parvenu au second hameau, plus d'autres options que de rebrousser chemin, de reprendre le même sentier. C'est une déception, car j'étais convaincu, à la lecture certes un peu hasardeuse de mes vieilles cartes géographiques plus ou moins périmées, que des voies me permettraient ensuite de gagner, par les montagnes, en quelques jours et à travers de nombreux villages, le bourg de Utay, chef-lieu de district établi bien plus au sud.
Pour l'heure me voici parvenu à Ban Thong Neu, le dernier village Yao localisé à l'ouest de la province, donc à coup sûr le tout dernier hameau, toutes ethnies confondues, situé à l'extrémité nord-ouest du pays. Ban Thong Neu est implanté au bout d'une vallée, d'où un ultime escarpement le séparerait de la Chine, de là visiblement accessible en moins d'une heure de marche. C'est un très étroit sentier que j'ai dû longer pour aboutir ici, et je suis alors hautement surpris de constater que, sur la vingtaine de huttes de terre et de bois que totalise le village, pas plus de deux d'entre elles sont restées protégées par des toits traditionnels de chaume, toutes les autres ayant désormais définitivement adopté des tôles ondulées légères, et même, pour quelques-unes d'entre elles, des plaques de fibrociment. Questionnant les villageois à ce sujet, ils m’apprennent que si les feuilles de tôles ondulées ont bien été acheminées à dos d'homme depuis le bourg de Ou Neu distant de cinq heures de marche, les plaques de fibrociment en revanche ont pour leur part été transportées, elles aussi à la force des bras, en contrebande depuis un marché chinois.
Le cadre est magnifique, extrêmement vert et sauvage, même s'il s'est remis un peu à pleuvoir depuis la veille et que, pour l'instant, le ciel se maintient bas, gris et bouché. Le contact avec les villageois est en revanche désespérant, ma présence intimidant très nettement. Je ne parviens par exemple absolument pas à approcher les enfants et les femmes. Hier déjà, traversant un premier village appartenant à la même ethnie, plusieurs personnes s'étaient littéralement calfeutrées chez elles dès qu'elles m'aperçurent. Je ne m'y étais alors pas attardé, la journée ne faisant par ailleurs que débuter. Ainsi, cela se produisant heureusement très rarement lorsque je me trouve en compagnie des minorités ethniques montagnardes, j'en arrive aujourd'hui néanmoins à passablement m'ennuyer.
Je n'avais jusqu'à ce jour constaté cela que parmi les Hmong, plus spécifiquement chez ceux de l'extrême est du pays, dans la province de Xam Neua, des jardins de pavot à opium sont installés à l'intérieur même du village, à proximité immédiate des huttes et parfois directement accolés contre elles. En cette saison, les plants ne sont encore qu'à l'état de "laitues", d'ailleurs comestibles, et la récolte de la drogue ne s'effectuera pas avant le premier trimestre de l'an prochain, durant le mois de février et possiblement jusqu'au tout début de celui de mars. Autrefois, alors que je résidais dans un village de l'ethnie Lanten de la province de Luang Nam Tha, les paysans m'avaient autorisé, un soir puis à nouveau le matin suivant, à les accompagner pour réaliser une récolte.
Le pavot, la plante de laquelle est issu l'opium, présente un aspect identique à celui du coquelicot de nos contrées occidentales, si ce n'est qu'il est beaucoup plus grand, qu'il offre une tige plus haute et surtout des efflorescences bien plus grosses. À maturité, il s'élève jusqu'à un mètre vingt environ au-dessus du sol et ses fleurs, au nombre de trois ou quatre par pied, peuvent être rouges, blanches ou mauves. Les "fruits", les capsules que ces fleurs laissent apparentes après qu'elles aient fané et que l'ensemble de leurs pétales se soient détachés, sont d'une dimension variant entre celle d'un œuf de pigeon et celle d'une noix. À l'époque de la récolte, qui a le plus souvent lieu en février, ces capsules, désormais bien gonflées, sont incisées à la main, l'après-midi ou le soir, à l'aide d'un petit outil en forme de griffe, muni de deux à quatre fines lames de bronze. Selon sa taille chacune de ses capsules reçoit, sur une moitié de sa périphérie ou au contraire de manière répartie tout autour de celle-ci, de deux à cinq "morsures" de l'instrument, habilement et soigneusement effectuées du bas vers le haut, dans des gestes experts. Une sorte de sève blanche - en fait un latex, mais un latex particulièrement chargé en codéine et en morphine - suinte immédiatement en gouttelettes fluides de l'intérieur des plaies ainsi tracées. La récolte proprement dite a lieu le matin suivant, après que ce latex se soit oxydé et qu'il ait eu le temps de coaguler en une résine brunâtre. Celle-ci est alors recueillie, méticuleusement et délicatement raclée, directement sur la surface des capsules, à l'aide d'une lame, d'une petite faucille à moissonner ou d'une courte spatule en acier. Une opération identique se répètera durant trois à quatre journées puis matinées - parfois plus - successives sur les mêmes capsules, jusqu'à les épuiser et les vider totalement de leur précieuse substance, avant de passer aux suivantes, au fur et à mesure qu'elles parviennent à maturité. Toutes ces opérations doivent être accomplies avec extrêmement de soins, car il ne faut en aucun cas abîmer ni la capsule ni la tige de la plante avant que la dernière matinée de récolte ait eu lieu. C'est un travail le plus souvent attribué aux femmes et aux jeunes filles, et c'est à ces occasions, lors de cette étape, que les récolteuses, insidieusement, se contaminent, s'intoxiquent, s'accoutument à la drogue via ce contact épidermique, par imprégnation de l'opium au travers des pores de la peau de leurs doigts.
L'opium brut ainsi obtenu est rapporté au village. Là, pour qu'il finisse d'oxyder et de perdre son humidité, il sera modelé en boules qui seront exposées en plein soleil durant deux pleines journées environ, disposées sur des vans à riz placés sur les toitures de chaume des huttes. Enfin, empaqueté dans des feuilles végétales ou du papier de bambou confectionné par les femmes de certaines ethnies productrices, il pourra être conservé longtemps sans risque de détérioration ou de pourrissement. La majeure partie sera consommée dans le village, le reste sera revendu, immédiatement ou alors plus tard si on désire le capitaliser en attendant une période de l'année plus avancée, lorsque la demande sera plus importante, et donc la valeur plus élevée. Il semble en effet que le prix du kilo de produit opiacé puisse ainsi fortement varier au cours d'une même année. Ici, dans la province de Phongsaly, les acheteurs seront le plus souvent des marchands lao, chinois ou vietnamiens, et chinois, thaï ou birmans dans les autres provinces situées plus à l'ouest. Tous ces marchands tiennent bien en main leurs territoires respectifs, mais il arrive que certains d'entre eux préfèrent, afin d'être bien certains de conserver ce contrôle et cette mainmise sur certains secteurs peut-être particulièrement rentables, résider presque en permanence au sein des hameaux les plus productifs en opium, un phénomène que j'ai pu constater autrefois à quelques reprises dans certains villages Yao.
Ici à Ban Thong Neu, les opiomanes semblent être singulièrement nombreux, car les effluves caractéristiques de la drogue sont régulièrement perceptibles simplement en frôlant les huttes. Comme il se doit communément, ils se montrent rarement à l'extérieur, uniquement lorsqu'un besoin physiologique naturel les y contraint. Ces apparitions au grand jour des fumeurs offrent alors parfois aux regards des scènes à caractère légèrement fantomatique avec ces silhouettes aux allures totalement dépenaillées, ces morphologies plus ou moins décharnées - voire des états véritablement cachectiques - enfin ces teints de peau à la fois cireux et grisâtres. Occasionnellement, j'interroge innocemment ceux-ci au sujet de leur penchant pour le stupéfiant, toujours de manière plus ou moins détournée, mais la plupart nient généralement les faits, avec une bonne dose de naïveté il faut bien l'avouer.
Le régime alimentaire quotidien des Yao du secteur est presque exclusivement végétarien. Les ingrédients les plus couramment consommés sont ainsi les pousses de bambou, les courges et les citrouilles, le tofu - le "fromage" de soja - les racines de manioc, les savoureuses mais trop peu fréquentes petites aubergines rondes, les jeunes plants de pavot, et nombre d'autres feuilles végétales d'origines parfois indéterminées et presque toujours servies en soupe. À tout cela, on y adjoint seulement quelques cuillérées de graisse de cochon, un peu de saindoux jaunâtre plus ou moins rance, pour "faire semblant". La consommation de viande est en effet rarissime. Pour profiter de l'abattage d'une bête, il faut attendre un évènement majeur ou une fête, par exemple le Nouvel An Yao, un mariage ou encore un décès. Reste le piégeage et la chasse de gibiers sauvages, la première activité pratiquée grâce à une large variété de dispositifs et la seconde à l'aide de longs fusils bricolés artisanalement, chargés de poudre et de balles confectionnées elles aussi par les chasseurs eux-mêmes. Nul doute que les hommes doivent prendre un certain plaisir à ces activités de traque, mais qui ne sont en aucun cas à considérer comme des loisirs. La quête de gibiers est en effet une nécessité, car elle permet aux familles de profiter d'un apport plus ou moins régulier en protéines animales, ce que l'élevage de volailles ou de bétail, largement trop insuffisant, n'autorise pas. On n'aperçoit toutefois pas ici, à l'intérieur des huttes, comme ce fut au contraire si souvent le cas chez les Akha et les Hô du centre de la province par exemple, autant de reliques de gros gibiers abattus, peaux et fourrures, crânes et cornes, dents et griffes. Les Yao de la région semblent en effet plus aisément enclins à pouvoir se contenter de petites et modestes proies, oiseaux, rongeurs ou autres petits mammifères, tels les civettes ou encore ces sortes d'énormes écureuils à la silhouette comme fuselée, les faisant un peu ressembler à de très gros lapins, mais à longues queues, et par ailleurs autrement plus agiles, car arboricoles.
J'ai déjà pu le constater à maintes reprises, les Yao et les Hô, tous deux groupes "chinoisants", sont des experts du maniement de la hache. Là où, par exemple, les Akha utiliseraient une scie, ou plus fréquemment encore une machette, la plupart des éléments de construction, planches et poutres, sont ici débités à l'aide de ce seul outil de frappe tranchant. Observer un homme Yao refendre une bûche ou équarrir un tronc de bois à la hache est un vrai spectacle, chaque coup porté l'étant très précisément, aucun n'étant inutile ou raté, et les pièces obtenues s'avérant toutes d'une découpe parfaitement régulière et ne présentant aucun éclat. Les haches, lourdes, sont forgées dans les villages, comme l'ensemble des autres outils tranchants indispensables au quotidien, principalement les machettes et les petites faucilles à moissonner.
J'espérais beaucoup de cette fin de périple en compagnie des Yao, j'en attendais de bons moments, comme nombre de ceux vécus autrefois à leur côté, lors de précédentes déambulations dans la province, mais l'extrême isolement de ces villages associé à la perte d'une partie de ma bonne humeur - pourtant habituellement permanente ici - à la suite du meurtre d'il y a quatre jours, font qu'il m'est dorénavant plus difficile d'en retirer des relations chaleureuses et gaies. Je ne sais alors désormais trop que faire de mes huit ou neuf jours qui me restent encore disponibles avant de devoir entamer le trajet de retour vers la capitale. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:03 · Modifié le 5 août 2025 à 14:29 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 37 de 193 · Page 2 de 10 · 4 779 affichages · Partager 22 octobre - Ban NanoyLes femmes Yao
Hier soir, le père de ma famille d'accueil a souhaité "marquer le coup" de ma présence sous son toit. À nous deux nous avons alors vidé un plein bocal d'alcool de riz, mais fait suffisamment rare pour le noter, celui-ci non distillé localement, un breuvage chinois m'a-t-il assuré. Sa femme était par ailleurs parvenue à dénicher quelque part dans le village une pièce de viande boucanée de mou pha, de "cochon de forêt", qui a savoureusement accompagné une soupe de feuilles végétales. Tout au long de ce repas mon hôte m'a tenu de longs discours auxquels je n'ai strictement rien compris puis, fins ivres tous les deux, nous sommes finalement allés rendre visite au nay ban, au chef du village. Il ne se trouvait pas chez lui en cet instant, mais en place, quatre ou cinq autres hommes étaient réunis dans sa hutte. Ils se tenaient autour de deux individus supplémentaires, deux Chinois couchés à même le sol sur une simple natte étalée pour l'occasion sur la terre battue, fumant là l'opium avec un matériel de fortune, de rudimentaires cylindres de bambou percés pour les pipes et des bols retournés surmontés de quelques éclats de bougies pour les lampes. Je ne devine pas toujours ce que trament les Chinois dans les villages frontaliers, il est par exemple certain que ceux-là n'étaient ni marchands de quoi que ce soit ni acheteurs d'opium, si ce n'est peut-être une modeste quantité réservée à leur usage personnel. Je suppose qu'une plus grande facilité de se procurer le produit, également ici d'un coût moindre que partout ailleurs, et l'absence totale de risque que présentent ces lieux pour s'adonner à leur passion - les autorités faisant jusqu'à ce jour preuve d'une large tolérance à l'égard des villageois cultivateurs ou consommateurs de la drogue - constituaient les raisons de leur séjour.
J'ai élucidé l'énigme qui entourait la confection des élégantes coiffes féminines Yao, qui mettent de manière charmante en valeur leurs jolis minois. D'une allure un peu ecclésiastique, égyptienne aussi, leur forme rappelle en effet sensiblement celle de Néfertiti, même si elles se font bien sûr ici beaucoup moins volumineuses et imposantes. La femme de ma famille d'accueil se l'est apprêtée ce matin en public, sans pudeur, en ma présence. J'en fus réellement surpris, car non seulement il est extrêmement rare d'apercevoir une femme Yao ou Akha allant tête nue, mais il est encore plus inhabituel d'assister à une de leurs séances de coiffure.
Un chignon bien sphérique et particulièrement serré est d'abord façonné à l'arrière du crâne et sa rigidité et sa tension sont de surcroît renforcées par une longue cordelette soigneusement enroulée autour de sa base. Un fin et léger disque de métal d'une vingtaine de centimètres de diamètre est à ce moment fixé au sommet de ce chignon, maintenu en place, incliné vers l'arrière, à l'aide d'une grosse aiguille et de quelques épingles. Cette structure est alors prête à recevoir la coiffe proprement dite, un grand rectangle de tissu noir ou bleu indigo brodé de délicats liserés blanc et rose fuchsia, qu'elle viendra recouvrir en totalité, formant comme un cylindre, un cône inversé plus exactement, se prolongeant à l'arrière du crâne.
Ces coiffes, ainsi que les tuniques associées, sont entièrement confectionnées dans d'épaisses toiles de coton, un matériau végétal cultivé, travaillé, tissé puis coloré par les femmes elles-mêmes. Les teintes employées, bleu indigo, presque noir, sont naturelles, préparées après multiples phases de macération de grandes quantités de feuilles de l'arbre indigotier (Indigofera tinctoria), un processus également pratiqué par les femmes Akha, qui elles aussi le mettent en œuvre et dont j'avais déjà donné une description détaillée par le passé. Les parures féminines Yao comprennent, outre cette coiffe particulièrement emblématique, un pantalon classique et une longue tunique retombant presque à leurs pieds. Celle-ci est toutefois fendue sur les côtés, composant comme deux larges tabliers, antérieur et postérieur, dont les extrémités sont en permanence relevées et rattachées à la fine ceinture tissée, élargissant ainsi très coquettement le bassin. La tunique des fillettes est quant à elle bien moins longue et n'est pas relevée de la sorte, restant alors pendante. Autre élément très emblématique des parures Yao, une très large "cravate" composée de quelques centaines de fils de soie d'une couleur rose fuchsia presque fluorescent et contrastant donc fortement avec ce fond sombre, indigo, presque noir, de la tunique, est par ailleurs exhibée sur le buste. L'an passé, j'avais découvert, par pur hasard, que ces ornements, ces sortes de "cravates" donc, en plus de leur indéniable rôle décoratif, en possédaient un autre beaucoup plus fonctionnel, une fonction illustrant sublimement le subtil et très discret, cependant haut raffinement, des femmes Yao. Ce concept m'avait tellement plu que je souhaite recopier ici la courte description que j'en avais rédigée à l'époque :
« J'ai découvert que les espèces de larges "cravates" portées par les femmes et les jeunes filles Yao , ces attributs décoratifs composés de deux ou trois centaines de fils de soie tressés de couleur rose fuchsia quasi fluorescent qu'elles arborent sur leur buste avaient deux fonctions : les embellir encore bien sûr, mais aussi, lorsqu'elles se tiennent assises près d'une hutte pour broder, sous l'auvent formé par la toiture, composer une surface réfléchissante qui réverbère la lumière naturelle sur leur gorge, sur le dessous de leur menton, dans l'intérieur de leurs mains. Cette lumière provenant de l'extérieur se trouve de la sorte vivement "concentrée" sur le cœur de leurs travaux d'aiguille, les fines et délicates broderies remarquablement élaborées pour lesquelles une parfaite acuité visuelle est requise. Lorsque je m'en suis rendu compte, j'ai même d'abord cru que la jeune fille disposait d'une petite lampe placée entre les jambes. »
Au sein de chacun des groupes de populations de la région, les femmes arborent ainsi un costume universel caractéristique de leur ethnie - ce vêtement traditionnel est désormais beaucoup moins usité par les hommes. Hormis de légères variations, à peine perceptibles pour le profane, généralement singularisées par les broderies et qui permettent de distinguer et d'individualiser les divers clans ou sous-clans d'une ethnie, toutes les femmes de cette même ethnie porteront donc une parure rigoureusement identique et sans aucune autre spécificité ou ornement plus personnel. Il en va de même pour les bijoux, caractéristiques et universels à chaque groupe, et qui sont toujours exclusivement réalisés en argent massif, métal issu des petits lingots avec lesquels ces populations se sont pendant longtemps fait rémunérer la vente de l'opium brut, notamment durant les guerres d'Indochine, et jusqu'à aujourd'hui encore. J'ai déjà décrit plus haut les boucles d'oreilles traditionnelles des femmes Hô. Celles des femmes Hmong se composent pour leur part d'un petit cône décoré dont la base est appliquée contre le devant du lobe de l'oreille et qui est retenu à l'arrière par une simple mais très élégante arabesque en fil d'argent. Quant à celles des femmes Yao, elles sont formées de trois petites spirales en fil très resserré, puis assemblées, dessinant ainsi chacune comme une triskèle, un large anneau permettant par ailleurs de suspendre ce motif aux lobes.
J'ai déjà relaté autrefois que c'est probablement dans les villages Yao qu'il m'est arrivé de faire face aux habitats les plus sordides, misérables huttes occupées généralement soit par des personnes âgées seules, des handicapés ou encore des célibataires ou des veufs. Cela se confirme à nouveau ici, dans ce village de Ban Thong Neu. Trois huttes, chacune d'une surface de pas plus d'une dizaine de mètres carrés, consistent véritablement en des amas de bûches de bois agglutinées et protégées par un amoncellement de débris et de végétaux secs de toutes sortes. On ne les croirait même pas être des abris pour les cochons.
De même que la veille au soir, j'ai ce matin à nouveau droit à du "cochon de forêt", d'excellents morceaux de couenne frits, un mode de cuisson assez peu couramment usité du fait qu'il engendre la perte d'une certaine quantité des précieuses graisses. Presque immédiatement après ce petit-déjeuner, le nay ban, le chef du village, qui était absent hier, est venu me rendre visite pour me convier à manger chez lui sur-le-champ. L'invitation d'un nay ban se refuse difficilement et je ne pouvais alors me faire prier, bien que déjà très largement repu, pour le suivre. Je dois toutefois avouer que nous avons surtout bu, beaucoup. Six autres hommes du village étaient également invités, en plus des deux opiomanes chinois rencontrés hier une première fois sous le même toit et que j'ai retrouvés là, toujours couchés sur leur paillasse qu'ils n'avaient pas dû quitter depuis la veille et toujours aussi sûrement attelés, dès ce tout début de matinée, à leur activité "opiomanique". Tous ont insisté pour que je reste dans le village pour la journée et à nouveau la nuit suivante, et ont usé de l'alcool pour tenter de parvenir à leurs fins. J'avais néanmoins déjà fermement arrêté la décision de m'en aller le jour même et avais donc repris le chemin un peu plus tard, en milieu de matinée. Sérieusement titubant, j'ai cuvé mon saoul en route et c'est peu dire que les premières heures furent épiques. Dans ces conditions, j'ai bien sûr réussi à m'égarer, par deux fois de surcroît et alors même que j'empruntais là à rebours des sentiers déjà parcourus la veille et l'avant-veille.
Une première fois hier, alors que je faisais chemin vers ce village de Ban Thong Neu, j'avais rencontré un groupe de chasseurs, chacun d'eux équipé d'un long fusil porté en bandoulière, une de ces rudimentaires pétoires artisanales qu'ils confectionnent eux-mêmes, construite autour d'un canon manufacturé acheté sur un marché de plaine. En plus de cinq ou six hommes, deux enfants les accompagnaient, dont l'un était également armé. Dès qu'il m'eut aperçu, ce dernier s'était immédiatement débarrassé de son fusil, l'avait prestement projeté dans les buissons, et je n'avais alors pas compris ce geste. J'ai aujourd'hui à nouveau fait une rencontre similaire, mais ce nouveau groupe de chasseurs, cette fois au nombre de trois seulement, était exclusivement composé d'enfants et d'adolescents, munis de deux fusils pour eux trois. Bien que d'assez loin, c'est moi qui les ai aperçus le premier, tout concentrés qu'ils étaient sur l'environnement forestier, mais dès qu'ils m'eurent repéré à leur tour ils se sont, comme terrorisés, jetés dans les épais fourrés adjacents, puis ont fui et disparu à travers la végétation. J'ai pensé qu'ils avaient craint que je ne sois un personnage "officiel" et me retrouve de la sorte témoin d'actes illégaux, peut-être la traque d'espèces animales protégées ou la possession non autorisée d'armes à feu. Ce ne sont toutefois là que des suppositions.
Puisque m'étant ici retrouvé engagé dans un cul-de-sac, sur un chemin ne menant pas plus loin que les deux villages Yao visités hier et aujourd'hui, j'ai pour l'heure décidé de rejoindre le bourg de Utay, le chef-lieu du district situé plus au sud, en espérant pouvoir l'atteindre dans la journée par la piste carrossable. Après quelques heures de marche dans un bel état d'ivresse, à nouveau en direction de la plaine, je suis finalement parvenu aux abords de ladite piste où, avec une chance assez inespérée, j'ai pu peu après intercepter le songteaw qui effectuait là son trajet quotidien. Persuadé que cela n'arriverait pas, je m'étais d'ailleurs depuis longtemps résolu à devoir tâcher de dénicher un conducteur de scooter ou, au pire, de motoculteur.
Dans un hameau Yao situé non loin du bourg de Utay, je retrouve une charmante famille rencontrée une première fois trois ans auparavant et à qui je rapporte, ainsi qu'à de nombreux autres villageois, une centaine de photographies réalisées un an plus tôt, à l'occasion d'une seconde visite que je leur avais alors rendue. Tous sont réjouis de ma réapparition, mes relations avec ces villageois s'avérant excellentes depuis le jour de notre première rencontre. Excellentes à tel point que, dès mon arrivée, les parents de cette famille étant absents, partis pour plusieurs jours sarcler les rizières les plus éloignées, les enfants n'ont pas hésité une seconde à m'accueillir pour la nuit sous leur toit, alors même qu'il ne se trouvait donc aucun adulte dans la maison, une situation véritablement exceptionnelle. En effet, même une femme qui se retrouverait seule avec des enfants n'hébergerait en aucun cas un homme, surtout pas un étranger, qu'il soit Occidental ou Lao. Les enfants sont réunis là au nombre de quatre, deux jeunes garçons de moins de huit ans et deux filles, dont l'aînée n'est pas âgée de plus de treize ans. Ces filles font preuve d'une responsabilité exemplaire en gérant tous les aspects domestiques durant l'absence de leurs parents. Repas, entretien de la maison, toilettes de leurs jeunes frères, préparation de la nourriture des cochons, etc. Cette situation fut pour moi presque déconcertante, aucun adulte voisin n'étant même venu une seule fois dans la soirée pour vérifier si tout se passait bien. Alors que je leur avais suggéré que, en l'absence de leurs parents, j'aurais mieux ma place dans la pièce annexe ou même chez des voisins, ces enfants ont insisté pour que je reste là pour la nuit, m'attribuant une paillasse disposée au sol dans un coin. Aucune peur de leur part, aucun soupçon, m'octroyant ainsi une confiance presque confondante. Nous avons même beaucoup ri en regardant les photos de l'an passé. Je n'ai alors pu résister de céder aux deux jeunes filles deux des quelques très modestes cadeaux que je tenais jusqu'ici en réserve tout spécialement pour les Yao, de petits sachets de perles de verre rose, la couleur emblématique et fétiche des Yao, et aux garçons de beaux sifflets en acier nickelé. Je bénéficiai ainsi là d'un nouvel accueil bien agréable, qui lui aussi me fit le plus grand bien après l'évènement meurtrier des derniers jours au village de Ban Khaofang, dont le souvenir continue de me poursuivre presque en permanence. Je comptais en revanche beaucoup sur des retrouvailles avec le père de ces enfants, notamment pour certains aspects pratiques relatifs à la suite de mon parcours, qu'il m'indique par exemple des voies d'accès à d'autres villages Yao. Je vais donc devoir me débrouiller sans lui. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:04 · Modifié le 5 août 2025 à 14:28 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 38 de 193 · Page 2 de 10 · 4 776 affichages · Partager 23 octobre - Ban TashiluangLe tissage du coton
Tôt ce matin je suis retourné au bourg de Utay où j'ai un peu déambulé, tentant de glaner quelques informations au sujet de la géographie de la région. C'est l'ensemble de la zone située à l'ouest qui désormais m'intéresse, car ayant auparavant, depuis la France, pu dénicher quelques documents ethnographiques, certains datant de plusieurs décennies, qui montraient la répartition spatiale des différents groupes de populations de ces territoires, je sais depuis lors que les villages Yao ne peuvent être localisés que dans cette direction. Un vieil homme particulièrement volubile et que j'ai alors un peu assailli de questions m'a communiqué de précieux renseignements et m'a confirmé l'emplacement d'un chemin d'accès, dont à vrai dire je soupçonnais déjà l'existence. Pour l'atteindre, il me faut continuer à redescendre la piste vers le sud, durant quelques kilomètres, jusqu'à un col peu élevé et où est implanté un minuscule hameau de peut-être trois ou quatre baraques seulement. Je le connais ce hameau, l'ayant autrefois répertorié lors d'une reconnaissance de la totalité de cette piste, ayant à l'époque entièrement parcourue celle-ci à pied. Parvenu à ce hameau, les villageois me confirment la localisation du départ de sentier qui, lui aussi, à l'image de celui emprunté il y a trois jours, devrait conduire jusqu'en Chine, hors poste-frontière et préalablement via au moins un village Taï Lü, puis plusieurs autres Yao.
Malheureusement, dès le commencement et ensuite à plusieurs reprises, le sentier s'est dédoublé, et j'ai alors dû poursuivre intuitivement ma route, me fiant vaguement aux indications affichées par ma boussole. J'ai néanmoins fait quelques rencontres en chemin, des personnes pouvant ainsi m'aider un peu opportunément à repérer les lieux et à confirmer mes choix. Ce fut d'abord deux chasseurs Yao, puis des femmes Taï Lü croulant littéralement sous le poids de hottes emplies de végétaux comestibles de toutes sortes et qu'elles acheminaient à Utay afin de les vendre, plus loin un homme Yao souffrant d'un impressionnant et inquiétant furoncle sur la cuisse et qui, visiblement parvenu aux limites de ce qu'il pouvait endurer d'accablement, se résignait à rejoindre le petit dispensaire de Utay, et ce furent enfin quelques femmes Kheun, un groupe ethnique supplémentaire de la région, que je connais peu, qui cueillaient là en forêt des pousses de bambou et d'autres végétaux sauvages.
Tant de chemins, tant de possibilités. Je n'ai finalement pas aperçu le village Taï Lü que le vieil homme de Utay m'avait mentionné ce matin, j'ai dû rater une bifurcation. En contrepartie, au terme d'une abrupte montée de plus de deux heures, me voilà à nouveau en plein pays Yao. Je m'arrête à un village nommé Ban Tashiluang et y apprends que de là des sentiers mènent, dans de multiples directions, vers plusieurs autres lieux habités, de quoi sillonner là à pied durant de nombreuses journées. Un vieil homme qui m'a invité à manger dans sa hutte me propose ensuite rapidement d'y passer également la nuit. Pour l'instant, nous réchauffons une gamelle de pousses de bambou déjà cuites et entamées. Cet homme se trouve en ce moment seul chez lui, sa femme étant partie aux champs pour quelques jours et plus aucun de ses enfants ne semblant encore vivre sous son toit.
Le village de Ban Tashiluang est particulièrement sommaire. Il réunit une dizaine de huttes brinquebalantes dont l'une est même entièrement réalisée en bambou : de solides tiges pour l'ossature et la charpente, d'autres aplaties puis tressées en claies pour les parois, et enfin d'autres encore refendues en deux puis calibrées pour obtenir des tuiles composant une toiture. La hutte de mon grand-père s'affaisse dangereusement. Il l'a bien étayée du côté où elle finira inévitablement par s'écrouler, mais le sort semble en être jeté, ce n'est plus qu'une question de quelques semaines, tout au plus de quelques mois.
La plupart des femmes du village ont passé l'après-midi à apprêter de volumineuses liasses de fil de coton, des kilomètres de fibres qu'elles ont elles-mêmes auparavant filés à l'aide de rudimentaires rouets, des travaux ayant à eux seuls sans nul doute déjà nécessité d'innombrables heures de labeur. Elles en ont aujourd'hui confectionné une quantité impressionnante de petits fuseaux, de fins rouleaux précisément adaptés et calibrés aux dimensions des navettes des métiers à tisser que l'on peut apercevoir dans tout le village, accolés aux façades des huttes et abrités par les auvents de chaume. Certaines de ces femmes se sont ensuite attelées au tissage, à répéter inlassablement les mêmes gestes monotones durant de longues heures : faire glisser la navette d'une main à l'autre à travers les fils de chaîne, appuyer sur le pédalier pour entrecroiser ces fils après chaque passage de la navette puis, tous les trois ou quatre cycles, actionner le peigne séparateur, le frapper légèrement contre ces quelques fils de trame afin de parfaitement les resserrer et d'égaliser la densité de l'ensemble de la toile en formation. Les étoffes obtenues sont épaisses et lourdes, rustiques et rêches. Ce sont des pièces larges de seulement trente-cinq centimètres environ, mais dont la longueur finale peut atteindre douze à vingt mètres. Elles seront ensuite teintes, avant d'enfin pouvoir être utilisées pour la confection de nouvelles tuniques traditionnelles. Pour cela, elles seront plongées dans des bains dans lesquels des feuilles de l'arbre indigotier auront macéré avec de la chaux. Ces bains seront nombreux, répétés presque tous les jours durant près d'un mois, jusqu'à obtenir cette couleur bleu indigo emblématique, presque noire, avant que les lessivages successifs des tuniques plus tard achevées et portées au quotidien ne commencent à délayer cette teinte sombre, à l'éclaircir, la patiner. Pour en arriver là, il y aura eu de multiples autres étapes intermédiaires, que l'on ne décrira toutefois pas ici, depuis la culture du coton dans les champs jusqu'à son apprêtage avant de pouvoir être tissé. La confection des vêtements traditionnels par les populations qui continuent à faire pousser et à travailler le coton compose une tâche monumentale pour les femmes, un labeur de très longue haleine, peut-être encore plus pour les femmes Yao puisque ce groupe reste un des seuls dont beaucoup d'hommes portent toujours l'habit coutumier au quotidien, pantalon, veste et bonnet, eux aussi taillés dans cette même toile.
J'avais décrit plus haut, lors de la journée du 26 septembre, différentes techniques d'acheminement de l'eau que les montagnards mettent en œuvre pour la rapporter dans les huttes depuis les fontaines, les sources ou les ruisseaux. J'en observe encore une supplémentaire ici. Elle est en effet contenue dans de gros cylindres de bambou, similaires à ceux employés par les Akha qui en emplissent leurs hottes, mais qui sont cette fois transportés à la palanche, suspendus, seuls ou par paires, à chaque extrémité de cette flexible mais robuste tringle de bambou que l'on fait reposer sur l'épaule. Ici à Ban Tashiluang, le seul point d'eau proche et donc aisément accessible pour l'ensemble des villageois, ne consiste qu'en un mince filet qui coule en bas d'un ravin, au fond d'une combe que l'on atteint par un sentier abrupt, en permanence boueux et glissant en raison des inévitables quelques pertes du liquide qui se font sur le chemin du retour. Seuls en charge des corvées d'eau, des femmes et des enfants y descendent plusieurs fois par jour et accomplissent alors de petites prouesses d'équilibristes et de forçats pour en revenir sans chuter, lourdement chargés des palanches d'épaule qui se balancent à des rythmes auxquels il faut obligatoirement synchroniser ses pas. M'y rendant moi-même parfois, et bien que non lesté d'un si encombrant fardeau, il arrive que je doive m'aider de mes mains pour m'agripper au sol et m'assurer ainsi de ne pas glisser et choir dans ces passages délicats. Le grand-père qui m'accueille sous son toit m'a indiqué que la faible quantité d'eau disponible - si elle est abondante durant les trois ou quatre mois de mousson, elle manque cruellement le reste du temps - constituait un problème chronique, mais allant croissant avec les années, et dès lors de plus en plus préoccupant pour le village. Pour l'heure, nous ne sommes qu'en octobre, donc à la sortie de la saison des pluies, et je gage alors qu'entre décembre et avril, au cœur de la période sèche, le mince filet d'eau ne se réduise cette année à néant. Il est déjà arrivé que ce problème, grave, soit la cause du déménagement de hameaux entiers vers des territoires mieux pourvus.
Ici comme partout ailleurs, les bêtes sont libres de déambuler à travers le hameau, y répandant du même coup abondamment leurs déjections, ce qui ne retient nullement nombre de villageois, notamment la quasi totalité des plus jeunes enfants, à aller pieds nus. Je crois qu'il n'y a que dans certains villages Hô que la présence du bétail ne soit parfois pas admise à proximité immédiate des huttes, empêché qu'il est d'atteindre les seuils par des parapets de pierre ou des palissades de bois ou de bambou qui, le plus souvent, clôturent individuellement ces habitats. Comme j'ai déjà pu l'observer ailleurs de temps en temps, pour nourrir ses cochons "mon" grand-père les fait pénétrer dans sa hutte, déversant directement sur le sol de terre battue des grains de maïs ou des végétaux hachés. Ces scènes sont impressionnantes, furieuses, violentes et combatives, tellement ces animaux sont en permanence affamés. Quant aux chiens, seuls ceux de nos plus proches voisins tolèrent passablement ma présence, mais je dois impérativement me munir d'un gros bâton et guetter du coin de l'œil leurs congénères lorsque je déambule dans le reste du village. Les volailles sont elles aussi admises dans la hutte et elles vont jusqu'à se percher sur la fragile mezzanine de bambou sur laquelle, a priori, je devrais passer la nuit. Enfin, comme souvent, un ou deux chats font quelques apparitions furtives, en charge de contrôler un tant soit peu la prolifération des rongeurs.
Un second hameau de cinq ou six maisonnées est situé à quelques centaines de mètres en amont. Cet après-midi, j'y ai accompagné mes voisins qui allaient là-bas livrer à une famille de pleins fagots de végétaux tout juste d'être récoltés, encore verts et dont je n'ai pas su déterminer la nature, supposant toutefois une variété de lin. Mes compagnons m'ont indiqué que ceux-ci étaient comestibles pour les cochons et que l'on pouvait aussi en confectionner du textile, en écrasant d'abord les tiges à la mailloche, puis en extrayant des fibres obtenues ainsi. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:04 · Modifié le 5 août 2025 à 14:28 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 39 de 193 · Page 2 de 10 · 4 774 affichages · Partager 24 octobre - Ban PhatoumSans titre
Les rongeurs n'ont cessé cette nuit de crapahuter autour et au-dessus de ma paillasse, entre les sacs de riz et les épis de maïs répandus au sol ou sur ceux suspendus par grappes et en quantités impressionnantes à la charpente. Puis, tandis que le soleil n'était même pas encore levé et donc afin d'achever cette nuit en fanfare, deux coqs, qui avaient également passé tout ce temps à nos côtés ont, dès 4 heures 30, inauguré la première chorale aviaire de la matinée. De par cette expérience, je peux dès lors affirmer que ces bêtes-là ont "du coffre". Peu après, à notre réveil et pour la troisième fois depuis mon arrivée, sans compter des précédents quasiment certains, le grand-père a une fois de plus réchauffé le contenu de la même gamelle de pousses de bambou, dont nous nous sommes alors à nouveau rassasiés.
Départ matinal, pour ce qui se présente comme une agréable journée de marche. Ma vieille carte russe mentionne enfin un repère resté d'actualité puisqu'y figure clairement un village dont des hommes m'ont hier soir rapporté le nom, il se trouve plus loin, à proximité immédiate de la frontière avec la Chine. Le grand-père m'a un peu indiqué les directions que je pourrais désormais prendre, et j'ai ainsi une petite idée d'une belle boucle que je pourrais parcourir durant les quatre ou cinq derniers jours qui me restent disponibles, avant de devoir entamer le trajet de retour vers la capitale.
J'ai aujourd'hui traversé trois villages, de population Taï Lü pour le premier d'entre eux et Yao pour les deux suivants, avant de décider de faire étape dans un quatrième. Le chemin fut magnifique, longeant pendant longtemps, franchissant et refranchissant sans cesse un large torrent, jamais très profond, mais au courant néanmoins assez vif. Dans la forêt dense, sous des arbres immenses présents dès les abords immédiats du sentier, j'ai aperçu, surpris plutôt, un varan d'eau douce, une belle bête, un beau "lézard" d'une longueur dépassant aisément le mètre cinquante et qui, à ma vue, a instantanément plongé dans la rivière avant d'émerger peu après sur l'autre berge, puis de définitivement disparaître dans les épais fourrés. J'ai aussi fait quelques rencontres humaines sur le chemin, à nouveau des chasseurs, puis des cueilleurs que je n'ai chaque fois pas manqué d'opportunément interroger au sujet des directions à prendre. C'est dans le deuxième village Yao traversé que je me suis enquis de nourriture, une pause toutefois rapidement amèrement regrettée, car le seul plat que je suis parvenu à me faire servir fut véritablement infâme, du tofu fermenté et assaisonné à la sauce de poisson, elle aussi fermentée. Je suis très peu exigeant en matière alimentaire, étant capable de m'accommoder d'à peu près tout ce que je peux dénicher, mais cette préparation, d'où émanait une intense odeur pestilentielle de charogne, dépassait cette fois mon seuil de tolérance. Il m'a pourtant bien fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur, et donc en absorber quelques bouchées, car la vieille femme, qui m'avait par ailleurs gentiment accueilli, s'est maintenue à mes côtés tout du long du repas, à m'observer, attentionnée, tentant de prévenir le moindre de mes besoins.
Cette longue journée me mène ce soir à pas plus d'une demi-heure de marche de la frontière avec la Chine, dans le beau village de Ban Phatoum qui domine toute une vallée et offre, ainsi positionné, de larges panoramas dans presque toutes les directions. Dans ces régions particulièrement isolées, ma présence intimide toujours autant les villageois, et je préfère pour l'heure m'abstenir de réaliser la moindre photographie. Pour cela, il faudrait d'abord idéalement que je puisse rester en leur compagnie deux ou trois journées d'affilée. Dans l'immédiat, je m'invite au sein de ce qui me semble être une des plus misérables maisonnées du village, composée d'un couple et de deux jeunes enfants. La hutte dont ils se contentent se résume à quelques mètres carrés de terre battue protégés par des parois en claies de bambou tressé et abrités d'un peu de chaume. Je ne dispose plus d'aucune de mes photographies personnelles à montrer à mes hôtes, car je les ai désormais toutes distribuées dans les villages concernés. Il me reste toutefois ma mappemonde, mon album d'images ethniques et mon bestiaire, des documents et des illustrations qui intéressent toujours autant et qui deviennent chaque fois rapidement prétextes à des discussions animées.
Des voisins, hommes et femmes, sont venus me rendre visite en soirée pour essayer de me convaincre que la misérable maisonnée sur laquelle j'avais jeté mon dévolu pour la nuit, l'était justement trop pour m'accueillir. Trop misérable, trop petite, trop inconfortable, sans doute indigne de mon statut d'étranger occidental, et ils m'ont alors vivement incité à déménager chez l'un d'eux, peut-être le chef du village un peu vexé de ne pas avoir eu l'honneur de m'héberger sous son toit. Cependant elle me convenait parfaitement cette petite hutte. De plus, ma présence avait déjà commencé à amuser les deux bambins, dont la timidité se dissipait peu à peu. Il était donc hors de question que je leur ôte une si rare distraction, et j'ai décliné ces invitations extérieures. Nous avons plus tard mangé, rien de plus que du riz et quelques herbes bouillies, puis un peu joué avec les mômes, avant que quelques autres voisins nous rendent à leur tour visite. | | | À: 321 · 27 janvier 2008 à 15:05 · Modifié le 5 août 2025 à 14:27 Re: Laos, aux confins de la province de Phongsaly, quarante jours de lentes balades à pied Message 40 de 193 · Page 2 de 10 · 4 773 affichages · Partager 25 octobre - Ban TchikhaoLes papillons
J'effectue un nouveau départ matinal, ne pouvant plus me permettre de trop flâner si je veux efficacement mettre à profit les quatre ultimes journées que je peux encore consacrer à ce périple. Le paysage évolue à nouveau. À l'image de ceux aperçus dix jours plus tôt autour du village de Ban Pakha Tay, à l'extrême nord-est de la province, une vaste zone forestière a été anéantie, probablement exagérément exploitée ces dernières années par des sociétés chinoises. À cette forêt disparue se sont désormais substituées d'entières collines recouvertes de savanes, envahies de ce que l'on nomme parfois "herbe à paillote", Imperata cylindrica, des herbes dépassant fréquemment une hauteur de deux mètres. Les secteurs boisés ne subsistent alors plus que dans les profonds talwegs, les combes difficilement accessibles et impropres aux cultures. Je retrouve néanmoins plus tard la forêt, puis à nouveau un torrent que je dois longer, voire y entrer lorsque les berges, trop encombrées de végétations ou trop escarpées, se font impraticables. Je progresse à proximité immédiate de la frontière chinoise, qui doit se situer sur la crête boisée qui me surplombe, une frontière cependant toute théorique, nullement matérialisée par quoi que ce soit, et encore moins surveillée par quiconque, dans cet environnement sauvage et difficile d'accès. Trois personnes rencontrées en chemin, dont deux Chinois aux intentions indéterminées, me demandent toutes, après s'être d'abord, comme toujours, bien assurées que je sois seul, si je suis en route pour le grand pays voisin.
Je parviens un peu plus loin à proximité de minuscules parcelles de rizières irriguées, de celles que les villageois qui se sont implantés près de rivières peuvent parfois aménager si le terrain s'y prête, c'est-à-dire s'il s'y trouve quelques surfaces aisées à aplanir. J'y remarque d'abord une femme seule, occupée à je ne sais quelle tâche, totalement terrorisée dès qu'elle m'aperçoit et qui ne sait alors quelle attitude adopter puisqu'il est malheureusement trop tard pour elle de fuir, ou même de simplement tenter d'échapper à mon regard. Lorsque ce genre de situation se présente je ne peux cependant me risquer à rien de plus qu'une petite salutation, un rapide geste de sympathie pour essayer de prouver mes intentions pacifiques, puis m'éloigner au plus tôt, poursuivre hâtivement ma route. Peu après, tandis que le sentier est cerné par de hautes herbes qui m'empêchent de voir à plus de quelques mètres de distance, je surprends un groupe de très jeunes enfants jouant au bord de l'eau. Cette fois, la situation se fait plus compliquée et délicate, car je suis déjà parvenu très proche d'eux lorsqu'ils m'aperçoivent et leurs réactions ne se font alors pas attendre. Je fais en effet immédiatement face à des peurs paniques, des cris et des pleurs hystériques, des fuites éperdues pour certains d'entre eux, puis quelques chutes dans la précipitation. Heureusement, les adultes se trouvent non loin de là, dans une petite parcelle camouflée derrière des buissons. À ces cris ils accourent rapidement, et me découvrent là, en position accroupie et les bras croisés, comme je suis parfois contraint de le faire pour bien montrer aux enfants, très vivement surpris malgré moi, que je n'ai aucune intention de m'approcher plus près d'eux, et encore moins de les poursuivre. L'apparition des adultes est un soulagement, car l'épisode prenait une tournure résolument éprouvante. D'abord subjugués de me voir là, je me présente aussitôt et leur explique la situation, qu'ils avaient rapidement comprise par eux-mêmes, puis tout rentre dans l'ordre en quelques instants. Le village se trouve à seulement quelques centaines de mètres et les paysans chargent un jeune homme de m'y conduire.
Ban Tchikhao est un village extrêmement isolé, probablement un des tout derniers hameaux Yao que je qualifie de "primitifs", la totalité des matériaux employés pour sa construction ayant été prélevés, sans aucune exception, dans l'environnement naturel proche. De la terre, du bois et du bambou, des herbes et des feuillages, pas une seule tôle ondulée n'est encore parvenue jusqu'ici. Magnifique, photogénique, ainsi uniquement la terre et le végétal entrent dans sa composition. L'homme qui a été chargé de m'accompagner jusque là me conduit à une hutte en particulier qui, je m'en étonne, s'avère être la seule du village à être élevée sur pilotis. À cette caractéristique, je peux alors immédiatement comprendre qu'il ne s'agit pas d'une demeure Yao. C'est en effet celle qui a été attribuée à l'instituteur, un jeune garçon de l'ethnie Phounoy, un groupe relativement bien intégré à la société lao, qui a été dépêché ici depuis la ville de Phongsaly, chef-lieu de la province, pour tâcher de dispenser un minimum d'éducation aux enfants. Il semble donc qu'il ait été acté que mon séjour s'effectuerait sous ce toit. Bien entendu, cela ne me convient absolument pas, tenant impérativement à cohabiter avec les locaux, en l'occurrence ici avec les villageois Yao, ce qui est le but même de mes pérégrinations dans ces régions. Alors, pendant que l'instituteur me prépare un repas, je pars en quête d'un nay ban, d'un chef du village, et sollicite envers lui l'hospitalité pour la nuit, ce qu'il accepte. Il me reste ensuite à retourner expliquer à l'instituteur que « je suis intéressé par les traditions et la culture Yao et que je souhaite pour cela les côtoyer au maximum ». Cela additionné de quelques excuses, il semble comprendre ma requête, mais ne peut cacher un léger sentiment de vexation. Tant pis, car pour ma part, je ne pouvais accepter ce "sacrifice". De plus, en restant en compagnie de cet homme de l'ethnie Phounoy, j'aurais incidemment instauré une sorte de barrière culturelle supplémentaire entre les villageois Yao et moi-même, ce qui m'aurait plus tard peu facilité tout contact avec eux. Afin de tâcher de ne pas trop lui faire perdre la face, je fais honneur à son repas avant de m'en aller, lui assurant que je reviendrai lui rendre d'autres visites.
La première femme aperçue alors que je m'approchais aujourd'hui du village était équipée d'une sorte d'épuisette, un objet sommairement bricolé, assemblage d'une longue et fine perche de bambou, d'un arceau du même matériau et d'un simple sachet en plastique. Je n'avais alors pas pu y prêter plus d'attention, encore moins d'essayer de l'interroger sur l'utilité de cet ustensile tellement mon apparition soudaine l'avait déconcertée, la meilleure chose me restant à faire en cet instant étant de m'éloigner au plus vite. Cet après-midi, alors que je suis retourné me promener aux abords de la rivière, j'y trouve cette fois plusieurs femmes et enfants équipés d'un accessoire identique et dont je cerne rapidement la fonction. On pourrait croire à un jeu puisqu'ils se livrent là à la capture de papillons, particulièrement abondants et d'espèces très diversifiées dans la région, observables surtout à proximité des zones humides. Dès qu'un spécimen est pris, il est immédiatement emballé, isolément, dans une petite enveloppe grossièrement confectionnée dans une page arrachée à un vieux cahier d'écolier usagé. Je ne suis pas parvenu à me faire expliquer la finalité de ces captures et c'est de retour au village que j'ai pu comprendre le but de ce manège.
Une femme chinoise de passage se tenait là, et après une rapide inspection de chacun de ces lépidoptères qu'on lui apportait, les achetait presque tous, au prix d'un à deux jiao l'unité - un jiao représente un dixième d'un yuan chinois, soit un peu moins d'un centime d'euro. Elle était pour cela pourvue d'une impressionnante liasse de billets en très petites coupures et presque tous dans des états lamentables, crasseux, usés, déchirés. Visiblement gênée et même troublée par mes questions, elle m'a toutefois indiqué qu'elle les revendait ensuite dans son pays. Je suppose alors qu'ils termineront épinglés sur des tableaux, pour la plupart d'entre eux probablement plus à destination de touristes locaux que de véritables collectionneurs. Il y en a de très beaux, de très colorés et de très grands, d'une taille approchant celle d'une main adulte pour les plus spectaculaires. Essayant d'interroger les villageois au sujet de la légalité d'une telle activité, certes peut-être de manière un peu maladroite, car ne disposant pas suffisamment de vocabulaire pour y parvenir, en simulant donc notamment le geste des poings liés, c'est-à-dire d'un individu prisonnier, la femme chinoise se trouva nettement embarrassée face à mes questions mimées, au point que j'ai ensuite regretté de les avoir formulées. Mais enfin, le plus affligeant à mes yeux étant ces rémunérations dérisoires offertes aux villageois pour le prix de leurs efforts.
Le village Yao de Ban Tchikhao n'est pas implanté sur les hauteurs comme c'est souvent le cas, mais au fond d'un petit vallon, à proximité d'une belle rivière sauvage. On n'y profite alors pas de larges paysages, mais en revanche la forêt dense est présente dès ses abords immédiats, cernant le hameau de murailles de verdure. Les huttes sont d'une conception typiquement Yao avec leurs murs de terre à mi-hauteur, puis les claies de bambou qui les surmontent jusqu'aux toitures de chaume, qui ici retombent très bas devant les façades, parfois à moins d'un mètre du sol, les masquant ainsi presque entièrement. Ces auvents composent alors des espaces où l'on peut se tenir à l'extérieur tout en étant efficacement abrité du soleil ou des intempéries.
Ce soir, avec le jeune nay ban qui m'accueille sous son toit, nous avons absorbé la totalité du contenu d'un flacon de lao-lao, un alcool de riz corrosif à souhait. Plus tard, lorsque nous avons enfin entamé le repas, tout était évidemment déjà froid depuis longtemps. Par chance il était aujourd'hui rentré au village avec un écureuil, que sa femme nous a alors préparé sur le champ. Comme tous les petits animaux fréquemment chassés, il a été rapidement pelé, vidé, puis découpé en morceaux, sans en laisser un seul de côté, depuis la tête jusqu'à l'extrémité de la queue en passant par les pattes, sans même en ôter les griffes, puis enfin cuit, bouilli. Entre les algues de rivière et le tofu fermenté nauséabond à nouveau servi ici, la bestiole a un peu sauvé mon repas. Plus tard j'avais deux possibilités, accompagner le chef chez des voisins, où je savais que nous recommencerions à boire, ou me joindre aux jeunes gens qui descendaient au bas du village se réunir sur une étroite prairie qui le sépare de la rivière. Là, au clair de lune, nous nous sommes amusés jusque tard d'un simple ballon de baudruche, à faire d'incessantes passes. | Carnets similaires sur le Laos: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 3 533 visiteurs en ligne depuis une heure! |