En Thaïlande, les contestataires occupent toujours Bangkok, entre ambiance de foire et attentats
LE MONDE | 20.01.2014 Mis à jour le 20.01.2014 à 16h40 | Par
Bruno Philip
(
Bangkok, correspondant)
Une deuxième attaque à la grenade en trois jours a fait vingt-huit blessés, dimanche 19 janvier, parmi les manifestants antigouvernementaux thaïlandais, dont le sit-in prolongé continue de paralyser
certains carrefours et grandes avenues de Bangkok.
En début d’après-midi, près du Monument de la Victoire, un point névralgique de la capitale thaïlandaise occupé par des milliers de manifestants depuis une semaine, un homme a jeté une grenade dans la foule avant de s’enfuir en tirant des coups de revolver. La presse a publié des images de caméras de surveillance montrant un homme coiffé d’une casquette, le bras droit en extension, s’apprêtant à
balancer
son engin près d’une tente occupée par des journalistes. Vendredi, une attaque similaire avait fait un mort et une trentaine de blessés lors du passage d’un cortège dans le
centre
de la ville.
Le mouvement d’opposition qui s’obstine à
forcer
la première ministre, Yingluck Shinawatra, à la démission est ainsi entré lundi dans la seconde semaine de l’opération dite «
Bangkok shutdown »,
Bangkok fermée.
LA COLÈRE SE CRISTALLISE SUR LE « SYSTÈME THAKSIN »
Si le nombre de participants semble
avoir
diminué, des dizaines de milliers de Thaïlandais continuent de
manifester
. La nuit surtout, l’atmosphère de cette mégapole de plus de dix millions d’habitants prend tout à la fois des airs de réunions politiques, de kermesse et de foire.
Dimanche soir, des centaines de militants antigouvernementaux continuaient de
dormir
dans les tentes installées dans le parc Lumpini. Au
carrefour
, un écran géant montrait les images en direct du chef des « insurgés », Suthep Thaugsuban, répétant :
« Nous vaincrons ! » Il ajoutait, en gesticulant :
« Nous sommes prêts pour une longue bataille. Nous ne savons pas quand elle se terminera. Mais le gouvernement a perdu sa légitimité ! »
Cet ancien vice-premier ministre qui a endossé l’uniforme d’un « M. Propre » de l’anticorruption s’acharne à
vouloir
faire
tomber
la première ministre. Mais sa colère se cristallise surtout sur le « système Thaksin », du nom d’un ancien chef de gouvernement et frère aîné de Mme Shinawatra que les manifestants accusent de
manipuler
, en coulisse, depuis son exil de
Dubaï, les affaires du pays et le gouvernement
« corrompu » de sa sœur...
300 000 TOURISTES DE MOINS QUE D'HABITUDE
Ce même dimanche, la grande avenue Silom, tout près du quartier des plaisirs de
Patpong, était transformée en vaste marché où les vendeurs profitent de l’
« insurrection » pour
attirer
le chaland protestataire. Dans les bars à filles, les « mama san » (tenancières) se plaignaient de la baisse de la fréquentation de leurs établissements où, presque nues, de jeunes filles se trémoussent sur scène devant des gradins quelque peu désertés...
Les
services
d’immigration ont enregistré 300 000 touristes de moins que d’habitude alors que pour le « pays du
sourire
» et
ses
plages de rêve, la haute saison devrait
battre
son plein.
Bien plus à l’est, dans l’avenue
Sukhumvit, au
carrefour
Asoke, la foule des grands soirs était réunie devant l’un des orateurs. Personne ne semblait
avoir
été trop impressionné par les deux derniers attentats et autres incidents violents.
DES RUMEURS DE COUP D’ÉTAT CIRCULENT EN VILLE
Manifestants antigouvernementaux et autorités se rejettent la responsabilité de ces attaques perpétrées par de mystérieux
« agents provocateurs » dont on ne sait pour l’instant l’allégeance.
Le gouvernement, de son côté, n’a en rien modifié sa stratégie de non-violence : les dizaines de milliers de policiers censés
avoir
été déployés sont quasi-invisibles et ont reçu l’ordre de ne pas s’opposer aux manifestants. La présence de l’
armée
est également discrète. Tous les jours, des rumeurs de coup d’Etat circulent en ville, prêtant aux militaires, dont la haute hiérarchie est plutôt hostile au gouvernement, la volonté de
fomenter
un nouveau putsch.
Dernière reculade possible pour un gouvernement qui a cédé à peu près sur tout depuis deux mois, sans
parvenir
à
désamorcer
la fronde :
accepter
un report des élections anticipées du 2 février, dont les manifestants rejettent le principe. Mais les hiérarques du mouvement antigouvernemental refusent tout dialogue avec « Yingluck », la première ministre. Plus que jamais, le blocage est
total
, l’issue imprévisible.