21 août - Une petite dernière pour la route ?
Je t’ai laissé hier soir, circonspect, le regard hagard, t’interrogeant sur le pourquoi de notre venue dans cette petite ville au nom qui mériterait à lui tout seul qu’on s’y arrête pour avoir le privilège de pouvoir dire : « Moi, j’ai pleinement réussi ma vie puisque je me suis déjà rendu à
Biograd na Moru ! » Sauf que ce n’est pas pour cette raison que nous avons planté notre tente ici. Il va te falloir encore chercher... Ne souhaiterais-tu pas prendre le 50 – 50 ? Un appel à un ami, peut-être ?... Je t’aide un peu... Quelle zone de la mer Méditerranée concentre la plus forte densité d’îles ? Non, tu ne vois toujours pas ?... Allez, un autre indice : Z.T.K.O.W.A.I.R.N. Sept lettres... Pas mieux !
Kornati ! Ou si tu préfères, Parc national
Kornati, un chapelet de cent cinquante îles rocailleuses aux formes douces et arrondies, cramées par le soleil, isolées, labyrinthiques, désertes... ou presque. Aucun habitant à l’année. Quelques maisons de pêcheurs sans eau courante ni électricité, une vingtaine de paillotes et petits restos saisonniers tout au plus... Si bien que le planning de notre journée est tout tracé au sol, nous n’avons plus qu’à suivre la ligne jaune.
Mais attention, ne s’aventure pas ici qui veut ! Pour accéder à ce sanctuaire de la robinsonnade ultime sentant bon la flibuste, soit tu t’achètes un bateau de pirates, soit tu souscris à une excursion à la journée ! Après moultes hésitations nocturnes, j’ai finalement opté pour la seconde alternative. Nous nous retrouvons donc sur le port de Biograd de bon matin et de bon aloi afin d’y débusquer un équipage prêt à nous accueillir. Et là, j’ai un scoop pour toi : En contrepartie d’une petite liasse de billets, cette formalité ne pose aucun problème ! Allez, ce n'est pas un fameux trois mats fin comme un oiseau mais ça fera quand même l'affaire, hissez haut !
Après une petite heure de navigation, nous touchons au but. Vers le large, une barre rocheuse s’étire comme un chat paresseux sur le fil de l’horizon. Il s’agit de Kornat, la plus grande des îles des
Kornati. A bâbord, voilà que se pointe Kurba Vela dont le nom en patois du coin signifie « la putain », sans que personne ne sache officiellement pourquoi. A côté, un rocher aussi ridé qu’une figue sèche s’appelle Babina Guzica, « les fesses de la grand-mère ». Il y a aussi Smokvica, Skuj, Greco, Ravni Zakan, Lunga, Gominjac... Autant de points de suspension posés sur une immense page bleue... Une boutade croate affirme d’ailleurs que certains de ces confettis sont si petits qu’un naufragé ne pourrait s’y tenir que debout et... sur une seule jambe ! Pour ta culture générale et te distiller une information on ne peut plus précise, sache que cette bizarrerie géographique est le résultat de bouleversements climatiques survenus à la fin de la période glaciaire il y a environ dix mille ans. A cet époque, le niveau de l’Adriatique s’éleva tellement que les plus hauts sommets des montagnes du coin se transformèrent petit à petit en de petites îles. Le petit
Kornati était né.
Le paysage ainsi formé mérite le visionnage, même si, je dois te le confesser, il doit être bien plus impressionnant de l’embrasser d’un peu plus près des étoiles, au jardin de lumière et d'argent... Ben justement, maintenant que t’en parles, voici les nouvelles neuves du monde en exclusivité pour Canal International... et en direct du sommet d’une des îles ! Enfin, pas tout de suite, car le bateau vient juste de nous jeter sur une plage. Tout le monde à la baille !... Sauf ton serviteur qui bascule de papa cool à papa warrior, petite bouteille d’eau à la main et tongs de compét’ aux pieds pour se lancer dans l’ascension de la mort... J’en connais un qui va être bien fatigué ce soir et qui l’aura bien cherché ! Car outre ce que j’ai aux pieds, le terrain n’est lui non plus pas enclin à me faciliter la vie ! Pas l’once d’un semblant de chemin, dénivelé élevé, et sol constitué de rochers tranchants aux dents acérées. Et lorsqu’un lopin de terre est à l’air libre, il est envahi de buissons épineux se jetant goulûment sur mes pauvres petits mollets dénudés... J’hésite, je doute, je m’interroge... Cela vaut-il tant le coup que ça ?... « Le peuple a le droit de savoir ! » Donc je me bats, même si je m’épuise plus vite qu’une pile saline ! Selon le célèbre dicton des Gipsy Kings, ce n'est pas la récompense qui élève l'âme, mais le labeur qui lui valut cette récompense. Tout ça pour te dire qu’une fois parvenu tout en haut et le dessous de mes tongs hacher-menu, je ne sais pas si ce sont les efforts consentis ou tout simplement la vue, mais je planterais bien ma tente ici pour les deux trois prochaines nuits ! Sur la pointe des pieds sur le rocher le plus haut de l’île, j’écarte les bras et profite du spectacle. « Je suis le Corcovado des Kornatiiii ! »
Bon, vu que j’ai oublié ma tente dans la voiture, j’entreprends maintenant la descente en travaillant toujours autant mes notes artistiques que techniques. A part ça, tout baigne, même Sandrine lorsque je parviens de nouveau à la plage. Je t’exonère ensuite volontiers de la nouvelle étape « Navigation » pour te retrouver à l’escale synonyme de pieds dans le sable sous la table d’une paillote servant du poisson frais grillé à la demande. Super cadre, super bouffe, super baignade... Bref, c’est super, quoi ! Ma foi, cette excursion dans les
Kornati est de bonne facture et je ne saurai que t’inciter à y venir toi aussi. En somme, un peu comme pour tout le reste des endroits entrevus lors de ce voyage, non ?
Kotor,
Plitvice,
Mostar,
Hvar,
Sarajevo,
Dubrovnik,
Split,
Ljubljana,
Trogir,
Korcula,
Kornati,... Ooooh, ça sent le bilan, ça ! Et oui, ça tombe comme ça comme un cheveux sur la route mais c’est la fin... Selon nos nouvelles prérogatives de voyage que nous avons respectées à la lettre, nous sommes remontés dans notre carrosse une fois l’excursion du jour terminée, nous avons roulé vers le nord pour ne plus jamais nous arrêter ; aucun nouveau spot croate nous ayant fait du gringue avant la nuit tombée... Comme les oiseaux se cachent pour mourir, je vais donc maintenant pudiquement relever mon stylo. Avant ça, j'aimerais quand même te dire, tout ce que j’ai pu écrire, je l’ai puisé à l’encre de ces magnifiques pays traversés ces dernières semaines. Voilà, je vais pouvoir me concentrer sur ma route, oui, il y a eu du move, oui, de l’aventure dans l’movie, une vie de roots. Si David Bowie le veut, nous serons demain de retour dans les Ardennes mais il n'y aura malheureusement pas de page sur ce thème dans ce carnet ! Les Ardennes, ça se vit... De toute façon, demain est une autre aventure : Le retour de la routine !