Yangguizi · 17 mai 2007 ŕ 12:58 · 17 photos 79 messages · 25 participants · 23 471 affichages | | | | 27. Les passagers
Le patron de l'hôtel avait eu la gentillesse de m'accompagner au point de départ des taxis collectifs afin de m'aider ŕ négocier le bon prix pour Khiva. Ceci fait, il me laissa entre les mains du chauffeur, satisfait que j'étais de la facilité avec laquelle tout cela s'était passé. Ce que je n'avais en revanche pas prévu, c'était que ce jour-lŕ personne ne semblait vouloir partir ŕ Khiva. Les gens ne se déplacent-ils donc pas les jours fériés? Un minibus plein finit par partir, nous laissant seuls le chauffeur et moi, ainsi que quelques copains du chauffeur qui semblaient rigoler ŕ l'idée que j'allais devoir changer mes plans et prendre le taxi seul, payant ainsi le prix fort. Malgré notre impossibilité de communiquer, ils ont réussi ŕ faire passer le message, mais j'ai moi aussi su leur faire comprendre que je n'étais pas pressé, et que je m'étais encore laissé deux ou trois heures d'attente avant d'en arriver ŕ cette solution de la derničre chance.
Une dame a fini par monter ŕ bord, et une autre par refuser, son budget étant trop limité. Finalement, deux petites heures aprčs mon arrivée sur le parking, un couple de quinquagénaires s'est ŕ son tour installé ŕ l'arričre et nous avons enfin pu démarrer. Passés quelques barrages de police, nous avons rapidement laissé derričre nous la ville-oasis de Boukhara pour rejoindre la périphérie sud du désert de Kyzyl Koum. Peu nombreux étaient toutefois les paysages réellement désertiques, ce qui s'étendait ŕ perte de vue jusqu'ŕ l'horizon ressemblant en fait plutôt ŕ une étendue de buissons émergeant d'un mélange de terre, de roche et de sable. Sacrés envahisseurs mongols, ce n'était pas un vrai désert qu'ils avaient parcouru sur leurs infatigables destriers. Leur exploit me paraissait désormais bien surfait! Ceci dit, il faut bien reconnaître que la route dont la qualité du revętement était trčs inégale pour parfois ne devenir plus qu'une large piste de graviers n'était gučre fréquentée. Les caravanes que nous croisions sur cette version semi-asphaltée de la route de la soie étaient réduites ŕ quelques voitures isolées et de tout aussi rares camions. Sans doute victime d'un mirage ou d'une hallucination, j'ai męme cru croiser deux bolides recouverts de sponsors et fonçant ŕ vive allure. Sans doute les descendants de Marco Polo...
Au bout de deux heures de route, le chauffeur et les quatre passagers que nous étions avons entrepris d'irriguer une petite parcelle de désert avant de remonter ŕ bord pour grignoter deux ou trois biscuits. Ce fut l'occasion d'une nouvelle tentative de dialogue qui dura bien une heure ou deux. Au risque de me répéter, je suis toujours émerveillé du nombre de choses que l'on peut se dire par gestes et phrases incompréhensibles interposées. C'est en fait surtout avec le chauffeur que j'ai "discuté", car ça lui permettait de continuer ŕ regarder la route et ŕ moi de ne pas attrapper un tortis colis car j'étais assis ŕ l'avant. L'homme était ingénieur, et męme si c'est ŕ peu prčs tout ce que j'ai compris de lui, je me suis dit qu'il a dű en traverser des épreuves pour préférer devenir chauffeur de taxi collectif. Les anciens porte drapeaux de l'industrie soviétique ont en effet souvent dű opérer de telles reconversations, qui seraient perçues comme humiliantes dans nos contrées. Mais il n'avais pas l'air malheureux et semblait bien s'accomoder de son nouveau travail probablement plus rémunérateur.
Tout le monde ŕ bord était ouzbek et ma question de savoir s'ils étaient tadjiks ou autre chose parut incongrue, déclenchant un rire poli chez mes interlocuteurs. Nous avons dépassé un bus de l'intourist rempli de passagers âgés, sans doute français, et dont l'allure semblait proportionnée ŕ la probable vélocité pédestre de ses occupants. Ce fut donc ŕ mon tour de rire en les pointant du doigt tandis que le chauffeur mettait les gaz pour franchir l'obstacle, provoquant ainsi une hilarité générale sur le dos de ces "touristes".
Aprčs avoir roulé ŕ vive allure pendant cinq heures, nous avons atteint Ourgentch oů les trois passagers sont descendus l'un aprčs l'autre. Le trčs bref aperçu que j'ai eu de cette ville sans âme ne me fit pas regretter de ne pas m'y arręter, bien que ce point sur une carte dont le nom me parlait depuis de nombreuses années ait longtemps provoqué une profonde curiosité chez le voyageur en chambre que j'étais alors.
L'impressionnante traversée du mythique fleuve Amou Daria, l'Oxus d'Alexandre le Grand, sur un pont de fortune peu rassurant fut la derničre péripétie avant une arrivée ŕ Khiva sans encombres. | | | Annonce · Sponsorisé | | | Ŕ: Yangguizi · 24 mai 2007 ŕ 16:19 · Modifié le 25 mai 2007 ŕ 4:05 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 42 de 79 · Page 3 de 4 · 3 403 affichages · Partager 28. Les visiteurs multicolores
Alors que je ne croyais pas cela possible, il s'est avéré que Khiva est encore plus une ville-musée que Boukhara. Ses monuments, la plupart récents, en parfait état de conservation ou plutôt de restauration, et la trčs faible population de sa vieille ville font de la "perle de l' Asie Centrale" un ensemble certes tant magnifique que spectaculaire, mais hélas tellement aseptisé qu'il est bien difficile de s'imprégner d'une quelconque atmosphčre. Et pourtant, l'aprčs-midi était déjŕ bien avancée lorsque je suis arrivé ŕ mon hôtel situé prčs du rempart ouest et que j'ai entrepris de parcourir la vieille ville. Les rues étaient déjŕ quasiment désertes, les medersas aussi, et les minarets imperturbablement silencieux. J'avais la ville presque pour moi tout seul. Si je ne pouvais pas l'apprivoiser ce soir-lŕ, cela ne se produirait sans doute jamais. C'est en fait largement aprčs la tombée de la nuit que j'ai enfin pu apprécier la magie des lieux, lorsque j'ai entrepris de dormir ŕ la belle étoile... c'est-ŕ-dire sur la terrasse de ma chambre, sous un superbe ciel étoilé ŕ peine entamé par la silhouette sombre dees crénaux de la muraille qui me faisait face. Un peu plus loin, le sommet de l'emblématique et multicolore minaret Kalta Minor donnait une touche finale ŕ ce typique décor oriental. J'aurais bien pu passer mille et une nuits comme celle-lŕ mais sur les trois que j'allais passer ŕ Khiva, seule la premičre fut la bonne, les suivantes étant nuageuses voire légčrement pluvieuses.
C'est ŕ Khiva que j'ai rencontré le plus de voyageurs individuels occidentaux, la plupart se déplaçant dans le sens inverse du mien, c'est-ŕ-dire devant finir par Samarcande. De nombreux français bien sűr, mais aussi d'autres européens, arpenteurs de la route de la soie ou simples visiteurs de passage comme moi, et puis męme un couple de hongkongais que j'avais déjŕ croisé ŕ Samarcande et Boukhara. A force de nous reconnaître, nous avons fini par nous adresser la parole ŕ l'entrée d'une medersa, et avons passé quelques temps ensemble. C'était agréable de pouvoir parler chinois, d'autant plus qu'on pouvait ętre ŕ peu prčs sűr que personne ne nous comprendrait, ce qui peut ętre trčs utile, par exemple lorsque l'on veut discuter entre nous pour élaborer une stratégie de marchandage. Le français et l'anglais ne sont pas les langues les plus adéquates pour cela lorsqu'on évolue dans des lieux aussi touristiques. J'essayais aussi de profiter de toutes ces rencontres pour chercher des compagnons de galčre avec qui je pourrais partager un taxi pour visiter les forteresses du désert non loin de lŕ. Mais la seule personne enthousiaste que j'ai rencontrée, un français, avait fait le périple la veille de notre rencontre. Malgré tous les avis négatifs que j'avais lus ŕ droite ŕ gauche, il m'a convaincu que ça valait le coup, un amateur de vieilles pierres comme moi ne pouvant ętre déçu.
Mais ŕ Khiva, du matin au milieu de l'aprčs-midi, on croise aussi et surtout une quantité de touristes ouzbeks venus des quatre coins du pays (ou plutôt de ses deux extrémités, pour ętre plus géographiquement correct). Photographes frénétiques, jeunes mariés ou simples visiteurs, c'est paradoxalement eux et leurs tenues colorées qui font l'âme de la ville et lui insuflent la vie qu'elle a dű perdre il y a bien longtemps. Que viennent-ils chercher ŕ Khiva? Des traces de leur passé sans doute, ŕ moins qu'il ne s'agisse d'une simple balade d'agrément ou de la visite d'un parc d'attraction. Ou peut-ętre encore est-ce ŕ qui prendre la photo la plus drôle, ce qui expliquerait que tant d'ouzbeks aient voulu poser avec moi un peu partout. Peut-ętre m'ont-ils présenté ŕ leurs amis et familles comme un envahisseur russe... | | | 29. Les filles ŕ marier
Ce n'est pas que Khiva est trčs étendue, mais l'arpenter dans tous les sens, dans et hors des murailles, cela finit par fatiguer au bout de quelques heures. En milieu d'aprčs-midi, mon pas commençait donc ŕ ralentir lorsque j'ai été interpelé par deux jeunes vendeuses de boissons non loin de la muraille, qui me faisaient des gestes amicaux ponctués de petits éclats de rire. Mon niveau en langage des signes ayant rapidement progressé au bout de 10 jours de voyage, j'ai cette fois vite compris qu'elles m'invitaient ŕ m'asseoir parmi elles et ne me suis pas fait prier deux fois. Pour ne pas changer, nous n'avions pas grand chose ŕ nous dire car elles ne parlaient pas un mot d'anglais, mais une fois encore nous avons réussi ŕ converser un peu.
Un quart d'heure aprčs les avoir rejoint, et aprčs avoir vérifié que je n'avais pas d'enfants et que je n'étais pas marié, elles m'invitčrent ŕ leur tour ŕ aller voir "Lord of the Rings" avec elles, mimant le męme geste autour du doigt que les étudiantes de Boukhara. Comme je n'étais pas tellement d'humeur ŕ regarder un film et que j'étais incapable de faire un long discours, je me suis donc contenté des seuls mots que je connaissais en russe: spassiba, niet (non merci). Cela eut l'air de les décevoir beaucoup, ŕ tel point qu'elles se mirent ŕ piailler entre elles, apparemment afin de trouver un moyen de me convaincre. Me faisant signe d'attendre, l'une d'entre elles s'empara d'un téléphone portable et passa quelques coups de fil. Je n'avais aucune idée de ce que je faisais lŕ, mais on me faisait toujours comprendre avec le sourire que je devais attendre lŕ. Au bout de cinq minutes de cet étrange mančge, la jeune fille me tendit son téléphone, me faisant signe de parler. Ca risquait d'ętre comique, vu mon formidable niveau d'ouzbek. Mais j'ai quand męme accepté, pour rire, et c'est une voix d'homme que j'ai entendue au bout du fil. allo? allo? yes? vous parlez français? euh, oui, je suis français ah, enchanté, bienvenue ŕ Khiva merci c'est gentil. Dites-moi, vous parlez vraiment trčs bien français (il n'avait presque pas d'accent et parlait couramment) ah merci, en fait je suis interprčte ah, c'est trčs intéressant ça donc voilŕ, les deux jeunes filles ŕ côté de vous voudraient que je fasse la traduction quelle bonne idée! Je vous écoute bon alors, elles voudraient savoir si vous voudriez vous marier avec une fille ouzbčke. Je me suis tourné vers elles, et comme elles avaient compris que j'avais enfin la clé de la discussion - nom de dieu, les jeunes filles du pays n'étaient pas passionnées par Lord of the Rings, contrairement ŕ ce que j'avais cru jusque lŕ - elles me firent ŕ nouveau de grands sourires en se désignant du doigt. ah vraiment? vous savez, moi je suis juste un interprčte, je traduis, je n'en sais pas plus je comprends alors? Vous voulez vous marier ou non?
Bon, étant donné que j'avais affaire ŕ quelqu'un parlant parfaitement français, je ne pouvais pas cette fois juste dire spassiba niet, il fallait élaborer. Mais il fallait tout d'abord prendre une décision. Je dois reconnaître que l'une des deux avait ŕ son actif un certain nombre d'arguments assez solides (je pense notamment ŕ un tour de poitrine joliment proportionné et au fait que son sourire ne révélait aucune dent en or), mais d'un autre côté, je ne suis en général pas du genre ŕ accepter la demande en mariage d'une fille que je connais depuis un quart d'heure et avec qui je ne suis pas capable d'échanger un mot. Cette petite gymnastique intellectuelle dura quelques secondes, avant que je ne rende mon verdict: euh, je ne crois pas non. bien, je vais leur dire.
Le résultat de cette expérience eut l'air de leur déplaire (ŕ 23 ans chacune et encore célibataires, elles devaient subir une certaine pression), mais elles continuaient malgré tout ŕ sourire et ŕ vouloir discuter avec moi, aprčs avoir renvoyé le traducteur ŕ des activités probablement plus normales. J'ai fini par prendre congé aprčs avoir réussi ŕ mémoriser leurs prénoms.
Le lendemain matin, tandis que je me promenais avec les hongkongais dans le bazar, ŕ l'autre bout de la ville, l'une des deux filles me reconnut et m'interpela par mon prénom. Les hongkongais, surpris, me demandčrent: tu la connais? oui, on a failli se marier hier. Ils sont restés interdits un petit moment avant de rigoler.
Puis l'aprčs-midi, tandis que mon tour de ville m'avait ramené ŕ proximité du lieu de la rencontre de la veille, je remarquais les hongkongais en train d'acheter une bouteille de coca auprčs de l'autre jeune fille. Je me suis approché, et Sharnaza (la fille) tourna la tęte en me faisant de grands signes et en m'appelant elle aussi par mon prénom. Les hongkongais me demandčrent, blasés: tu la connais? oui, elle aussi elle a voulu m'épouser hier mais tu en as encore beaucoup comme ça dans ce pays? bah pas tant que ça en fait, mais je crois qu'il y en a aussi quelques unes ŕ Boukhara bon ben on va vous laisser alors.
Finalement, aprčs avoir convenu que nous serions amis, nous avons discuté un bon moment avec Sharnaza sur le pas de sa maison. La famille et les voisins nous tournaient autour, ça faisait rire tout le monde. Et c'est lŕ que, miracle, une petite fille m'apporta un livre d'apprentissage de l'anglais qui, ô divine surprise, comprenait ŕ la fin un lexique de quelques centaines de mots en anglais, russe et ouzbek. Cette pierre de Rosette allait nous permettre enfin de communiquer pour de bon! Et cela a duré des heures et des heures. En fait, on peut vraiment se dire beaucoup de choses avec un tel outil, męme quand on ne maîtrise aucune base de grammaire. Mais comme le lexique était seulement organisé par ordre alphabétique des entrées en anglais, j'étais le seul ŕ pouvoir diriger la conversation. Il n'empęche qu'ŕ la fin de l'exercice, alors qu'il faisait déjŕ nuit depuis un moment, j'avais réussi ŕ retenir quelques mots d'ouzbek que j'ai malheureusement pour la plupart oubliés dčs le lendemain.
Lorsqu'il commençait ŕ se faire vraiment tard, j'ai pris congé de tout le monde (toute la famille et beaucoup de jeunes s'étaient joints ŕ nous entre temps) aprčs les traditionnelles séances photo et autres échanges d'adresse. Bon, comme Sharnaza a persisté ŕ vouloir écrire la sienne en alphabet cyrillique, moi j'ai donné la mienne en caractčres chinois. On va dire que ce n'est que justice. | | | Oooouuuuuuffff !!!!!! on l'a échappé belle, un peu plus il se mariait, il restait vendre des sodas ŕ Khiva, il ne voyageait plus et ne pouvait plus nous régaler de ses carnets de voyages !!!! quoique, je l' aurais bien imaginé nous envoyer sa chronique de vie quotidienne de lŕ-bas !
Merci, merci pour ce régal de te lire... | | | Salut Patrick,
C'est toujours un plaisir de lire tes carnets de voyage.
Tiens, je penserai ŕ toi demain aprčs-midi car je vais voir ŕ la Cité de la Musique ŕ Paris un concert de la célebre chanteuse Ouzbek Monajat Yultchieva.
Michel | | | 30. Les aventuriers de l'internet
Tous les charmes de Khiva n'ont pas réussi ŕ me détourner de l'ambition premičre que je nourrissais dans toute ville ouzbčke: trouver une connexion ŕ internet. Lente si possible. Parce qu'en général la connexion est trčs trčs lente, ŕ tel point qu'une simple connexion trčs lente m'aurait souvent satisfait. A Khiva plus qu'ailleurs, cela était un véritable défi que je me plaisais ŕ m'imposer, prenant bien soin d'éviter la connexion pour les touristes en plein coeur de la vieille ville, au tarif absolument prohibitif. Cela me donnait au moins un prétexte pour m'aventurer dans la ville nouvelle, hors des remparts. La nouvelle Khiva n'était pas si moche que ça, plutôt verte męme, bien que les bassins vidés de leur eau au delŕ de la porte nord soient plutôt démoralisants. On m'avait suggéré de tenter ma chance ŕ la poste centrale, et c'est donc dans cette direction que je me dirigeais.
Aprčs ętre entré dans le trčs sinistre édifice et m'ętre rendu compte qu'il était impensable de trouver un ordinateur public en cet endroit, j'ai rejoint le monde extérieur en prenant soin de dissimuler mon air défait. C'est par le plus grand des hasards que j'ai remarqué un cybercafé derričre une entrée latérale. Lorsque j'ai prononcé le mot de passe (internet, da?), le jeune homme affairé derričre son écran me répondit par un simple "niet" d'un air désolé. J'en avais déjŕ essuyé beaucoup des niet, ŕ Boukhara notamment, et n'étais męme pas surpris qu'un des rares cybercafés de la ville soit hors d'état de marche. Voyant mon air malgré tout déconfit, il tenta sans doute de me donner la raison technique de cette défaillance, mais cela ne m'était gučre utile. Comme il parlait deux ou trois mots d'anglais, je tentais de lui demander oů trouver un autre endroit du męme genre. Plein de bonne volonté, il tenta de m'expliquer puis de me dessiner un itinéraire, avant finalement de m'accompagner dehors pour me montrer le chemin. Et comme nous en avons profité pour discuter un peu, il fit en fait tout le chemin avec moi, jusqu'ŕ la porte de l'autre cybercafé, ŕ un quart d'heure de lŕ. Par la męme occasion, il en profita pour papoter avec ses amis sur place et pour me présenter. L'idée était fort judicieuse, car les amis en question parlaient un bien meilleur anglais, et nous avons cette fois réellement pu converser.
Ce n'est pas le temps qui manquait, car ici aussi, l'internet était hors service. Mais au moins, plusieurs jeunes avaient l'air occupés ŕ tenter de rétablir la connexion. Les cinq minutes annoncées se dédoublčrent rapidement, avant de finalement se démultiplier ŕ l'infini. Une longue discussion m'attendait donc avec deux garçons et une fille, qui tous ręvaient d'Amérique, et qui tous se cassaient réguličrement le nez ŕ l'ambassade américaine de Tachkent qui a apparemment cessé de délivrer des visas. "As-tu des informations sur la loterie pour la carte verte américaine?" me demanda-t-on. Non, mais si vous voulez des infos sur les visas chinois, je suis votre homme, répondis-je sans vraiment éveiller leur désir. En attendant que les ordinateurs ne soient connectés, l'un d'entre eux potassait devant son écran un cours de littérature anglaise qui devait circuler sur une disquette, tandis qu'un autre passait en boucle des clips video russes et américains.
Pourquoi venaient-ils faire la queue dans ce cybercafé pour un résultat si incertain, alors que certains disaient avoir internet ŕ la maison? Pour la convivialité de la chose, avais-je supposé, avant que la fille du groupe n'avoue, un peu gęnée, que la connexion était beaucoup plus rapide ici. Connaissant l'état général des connexions dans les cybercafés de province, je frémissais ŕ l'idée de ce que pouvait représenter une connexion "encore beaucoup plus lente". En fait je n'arrivais męme pas ŕ l'imaginer. Toutefois, c'était trois fois plus cher que dans une "grande" ville comme la voisine Ourgentch. Les petites villes c'est comme ça, il n'y a rien et rien ne fonctionne, m'avoua-t-on l'air un peu gęné, tandis qu'un autre avouait qu'il envisageait de pirater le réseau du lointain Kazakhstan pour profiter d'une meilleure connexion. En fait, d'aprčs eux j'avais déjŕ fait sans m'en douter le tour de tous les cybercafés de la ville! Au bout d'un moment, un soupir de soulagement fit le tour de toute l'équipe: l'un des ordinateurs avait pu ętre connecté au réseau, mais ce serait le seul ce jour-lŕ. Il fallait donc faire la queue, et en toute galanterie j'ai laissé ma place ŕ la demoiselle. Ce n'est donc que trois quarts d'heure plus tard que j'ai pu arriver au terme de mon voyage et mettre un pied, trčs laborieux, dans le monde virtuel.
De retour ŕ l'hôtel, je constatais qu'un ordinateur flambant neuf était ŕ la disposition des clients pour un prix ŕ peine plus élevé, et dont la vitesse connexion était fantastique puisqu'elle n'était que, tenez-vous bien, lente. | | | Ŕ: Yangguizi · 25 mai 2007 ŕ 16:08 · Modifié le 25 mai 2007 ŕ 17:12 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 47 de 79 · Page 3 de 4 · 3 315 affichages · Partager 31. Le vieux de la montagne
Alors que j'avais déjŕ abandonné l'idée, la providence me fit croiser le chemin de deux dames françaises qui venaient de se connaître, et qui discutaient du partage d'un taxi pour aller visiter le lendemain les forteresses dites du désert. Je me suis incrusté au milieu de leur conversation pour leur proposer de diviser le prix par trois plutôt que par deux. Naturellement, elles étaient aussi ravies que moi de l'aubaine.
Rendez-vous fut donc pris le lendemain matin pour embarquer ŕ bord du véhicule affręté par l'office du tourisme. Je ne suis pas certain que cela ait été la solution la plus avantageuse, mais au moins le chauffeur connaissait le chemin.
Conformément ŕ mon habitude prise dans la plupart des déserts que j'avais déjŕ visités, j'ai fait éclater un petit orage et fait pleuvoir un bon quart d'heure juste aprčs que nous ayons dépassé Ourgentch pour rejoindre le soi-disant désert, qui était en fait vert et habité. J'ai malgré tout été trčs agréablement surpris par ces vieilles pierres dont il ne restait effectivement plus grand chose, mais qui permettaient au moins de faire travailler l'imagination pour essayer de reconstituer la forme générale de la construction et les éventuels détails de l'intérieur dont il ne restait presque plus rien. Nous devions voir trois forteresses comme celle-ci, la premičre étant la plus petite et parait-il la moins intéressante. La Kyzyl Qara, comme nous l'indiqua le chauffeur, montrant la couleur de mon bras brűlé par le soleil pour expliquer que Kyzyl voulait dire Rouge. Il en existe en fait beaucoup plus dans la région d' Ourgentch, mais faute de connaissances męme générales sur l'histoire de ces constructions, je ne regrettais pas vraiment de n'en voir qu'une infime partie. On ne sait apparemment pas grand chose des civilisations qui ont bâti et tenu ces forteresses pendant des sičcles, de l'irruption d'Alexandre le Grand ŕ l'arrivée de l'islam bien plus tard. Il n'était cependant pas difficile de deviner la puissance des armées et des empires qui devaient ętre maîtres des lieux ŕ cette époque, l'aspect imposant des restes de murailles forçant le respect. La deuxičme forteresse était largement plus étendue et mieux conservée que la premičre, il restait męme des salles ŕ moitié défoncées, dont les parois et le plafond n'étaient parfois pas trop âbimés. Un vrai coup de coeur!
Le taxi nous laissa faire une petite marche pour rejoindre la troisičme forteresse, qui devait ętre aussi la plus grande malgré un pičtre état de conservation. Elle était en fait gigantesque, et c'était la seule qui pouvait mériter le titre de forteresse du désert, se trouvant déjŕ dans une zone semi-aride. Non loin de l'entrée de la forteresse, un groupe d'ouzbeks commençait ŕ s'installer pour pique niquer, et nous proposa un peu de bičre pour nous donner du courage. Nous avons fait comprendre que nous visiterions d'abord la forteresse, mais qu'on reviendrait les saluer au retour. Curieux de mieux les connaître, j'ai en fait accéléré la visite des ruines pour les rejoindre, au moment oů un autre groupe de six français venant de Khiva les avait déjŕ rejoint, mais avait l'air un peu gęné. Les français m'expliqučrent qu'il fallait boire de la vodka si jamais on voulait se joindre ŕ ces sympathiques ouzbeks, qui étaient en fait des karakalpaks venus de Nukus pour une simple promenade. Moi, la vodka, c'est comme les Antonov 24, j'aime bien ça, surtout quand ça secoue, et j'ai donc fait cul sec ŕ la stupéfaction de nos hôtes qui ne s'y attendaient apparemment pas.
Un symathique monsieur ŕ la généreuse moustache en forme d'accent circonflexe me remercia profondément pour ce geste d'amitié, me donnant une chaleureuse accolade. Encore? Mais oui bien sűr, mais cette fois on trinque ensemble mon ami! Inutile de parler la męme langue pour faire passer ce genre de message. Nous avons donc fait cul sec une nouvelle fois: j'avais passé avec brio l'examen d'entrée et pouvais m'intégrer ŕ leur groupe, tandis que les autres français repartirent. Les deux dames françaises nous rejoinrent un peu plus tard, et nous nous sommes tous assis sur les nappes qu'ils avaient amenés avec eux. J'allais vivre une nouvelle fois un superbe exemple d'hospitalité ouzbčke.
Ce petit groupe de deux ou trois hommes ayant la quarantaine, et de quatre ou cinq enfants, était dirigé par un fier patriarche, en costume impeccable, lunettes teintées, et avec une parfaite barbiche bien taillée. Un chapeau noir recouvrait ses cheveux gris, ce qui n'est gučre étonnant car le nom de l'ethnie karakalpak signifie justement "chapeau noir". Comme nous étions au sommet d'un petit relief, cet homme était un véritable "vieux de la montagne", tel ceux décrits dans toutes ces légendes oů ils donnent ŕ la fin une belle leçon de sagesse. Ce grand monsieur était fier de ses 77 ans, et encore plus fier de nous offrir l'hospitalité. A défaut de leçon de sagesse que nous n'aurions pas pu comprendre, c'est en tout cas un bel exemple de dignité, de gentillesse et de respect que nous donna ce vénérable. Nous nous sommes longuement parlés par des échanges de regards, de sourires, et de simples gestes ponctués de quelques paroles en français de notre côté, et en ouzbek de l'autre. Le contact passait merveilleusement bien au milieu de ce paysagé désolé et au pied de ces ruines millénaires. Une véritable histoire de carte postale, trčs émouvante.
Au bout d'un moment, le moustachu tira quelques louchées de l'énorme marmite qu'ils faisaient bouillir depuis déjŕ un bon moment. En plus du pain délicieux et des oignons qu'ils nous avaient fait déguster, ils nous firent goűter ŕ leur succulent ragoűt de mouton et de pommes de terre. C'était un régal, et pas seulement en raison de la magie de notre rencontre. Les trois français que nous étions avons eu la męme pensée au męme moment: mais pourquoi les ouzbeks sont-ils capables de manger aussi bien avec du pain aussi savoureux, alors que dans les restaurants on n'offre aux touristes que d'infâmes bouillons insipides et du pain rassis immangeable? Heureusement qu'il me restait encore en tęte un ou deux mots de mon long dialogue de la veille avec Sharnaza: yaxshi, judda yaxshi (bon, trčs bon), étais-je maintenant capable de dire pour les remercier.
Nous avons fini par prendre congé de nos sympathiques hôtes, aprčs d'interminables et émouvants adieux. Longues étreintes et poignées de main avec le vieux de la montagne et son fils ou neveu moustachu ont finalement cédé le pas ŕ d'amples mouvement du bras et de la main tandis que nous redescendions pour rejoindre notre taxi. "Non merci, nous ne souhaitons pas déjeuner" lui avons-nous dit en éclatant de rire.
C'est encore ému par cette rencontre que nous avons rejoint un peu plus loin un petit lac oů une dizaine de jeunes de la ville voisine faisait trempette. Nouveaux sourires, salam aleykoums et séances de photo ont ŕ nouveau ponctué cette rencontre amusante. La magie de l' Asie Centrale avait opéré ce jour-lŕ. Et dire que tout cela était arrivé car j'étais retourné dans l'office du tourisme de Khiva pour récupérer un magazine ŕ la gloire du Grand Turkmenbashi. Comme quoi, ça a du bon de s'intéresser aux dictateurs... Une heure plus tard, le taxi me fit descendre dans une petite ville oů je pouvais prendre un taxi collectif en direction de Nukus. J'étais impatient de rencontrer enfin ces karakalpaks dont Nukus était la capitale. | | | 32. Anvar
"My name is Anvar". "What is your name"? me demanda Anvar ayant remarqué mon étrange mančge de photographe autour de la statue d'Ulug Beg ŕ Nukus. C'est en fait ŕ peu prčs la seule chose que j'ai pu savoir de lui, et sans doute réciproquement. Peut-ętre savait-il dire autre chose, peut-ętre non, mais il avait une grande envie de converser avec un Etranger, et nous avons réussi ŕ dialoguer pendant un quart d'heure environ sur cette seule base. Mon premier contact avec un karakalpak de Nukus, peu de temps aprčs mon arrivée et mon errance parmi les larges rues bordées d'arbres du centre-ville, était plutôt sympathique au début, avant de prendre un tour de plus en plus étrange et irritant.
Anvar répétait inlassablement la męme question, provoquant les sourires discrets de la dame et de l'homme qui l'accompagnaient. Anvar devait avoir environ 40 ans, était habillé d'une veste maculée de nombreuses taches sans doute anciennes, et avait la bouche pleine de pépites et d'écorces de pépites dont quelques fragments étaient projetés au dehors ŕ chaque fois qu'il se présentait et me demandait mon nom. Le problčme, c'est qu'Anvar tenait absolument ŕ ętre trčs proche de moi lorsqu'il me parlait, ce qui fait que je recevais parfois ses écorces de pépites imprégnées de salive en pleine figure ou sur ma chemise. Mes discrets mouvements de recul et tentatives d'essuyer l'impact de ses sécrétions ne semblčrent gučre l'émouvoir ni entamer sa verve. Un simple regard d'une demi-seconde vers un point d'impact ponctué d'un rapide et léger grognement en signe d'excuses fut le seul résultat que je pus obtenir, tandis que je me demandais comment me débarrasser d'Anvar. Aprčs l'avoir pris en photo en compagnie de sa soeur / épouse / mčre (je n'arrivais ŕ lui donner un âge ni ŕ identifier un air de famille avec Anvar) devant la statue du héros national, ses compagnons de promenade l'incitčrent ŕ me laisser tranquille et ŕ repartir vers l'avenue, me laissant ainsi seul devant le monument ŕ regarder les jeunes mariés qui se photographiaient un peu plus loin, avec deux ou trois personnes âgées ŕ proximité qui avaient eu l'air de trouver la fable amusante.
Tandis que je cherchais toujours le meilleur angle pour prendre Ulug Beg en photo, Anvar revint ŕ la charge. "What is your name?" me demanda-t-il l'air réjoui, tandis que je commençais ŕ me demander s'il ne s'agissait pas lŕ d'une phrase en karakalpak qui aurait voulu dire je ne sais quoi d'autre que ce que je croyais avoir compris. Ses amis avaient l'air blasés et laissčrent faire. Il fallait que je prenne une nouvelle photo de lui et sa soeur / épouse / mčre devant la statue. Ceci fait, Anvar changea de registre lexical puisqu'il sembla m'inviter ŕ aller manger et boire un verre avec eux. C'est vrai qu'une telle perspective, dans l'absolu, m'aurait plutôt intéressé, mais je pensais avoir déjŕ fait le tour de nos conversations potentielles avec Anvar, et ai donc mimé un faux prétexte pour me soustraire ŕ mes devoirs d'invité. Anvar prononça un nouveau mot que j'ai réussi ŕ comprendre: internet. Il voulait sans doute que je lui envoie par internet les photos inoubliables que je venais de prendre de lui, et sa soeur / épouse / mčre. Voyant mon acquiescement matérialisé par le mime d'un stylo glissant sur un bout de papier, Anvar mit ses amis ŕ contribution pour se procurer les précieux outils. Il allait me donner son adresse e-mail, inaugurant sans doute lŕ une des plus profondes correspondances épistolaires de nos vies respectives. En fait d'arobase, tout ce qu'Anvar put me donner fut une succession de chiffres qu'il me tendit fičrement: "My name is Anvar, internet". C'était probablement un numéro de téléphone ou le mélange d'un code postal et d'une adresse, bref, rien qui ne ressemble ŕ une adresse internet. J'ai toutefois promis d'essayer de lui envoyer les photos sur son "adresse e-mail", en sachant parfaitement ce que me répondrait Monsieur Yahoo quand je lui demanderais d'envoyer mes fichiers joints ŕ une adresse inexistante. | | | Ŕ: Yangguizi · 26 mai 2007 ŕ 4:08 · Modifié le 27 mai 2007 ŕ 9:10 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 49 de 79 · Page 3 de 4 · 3 756 affichages · Partager 33. Les mariés de Nukus
Bien plus que la place de l'indépendance, son monument en forme de globe et ses palais administratifs rutilants, c'est le miniscule parc de la statue Ulug Beg qui semblait attirer les rares promeneurs de cette fin d'aprčs-midi. Tandis qu'Anvar et moi devisions sur nos noms respectifs, deux couples de jeunes mariés se faisaient prendre en photo non loin de nous, accompagnés de leurs amis et familles respectifs. Les deux couples n'avaient pas l'air de se connaître, ou du moins d'ętre proches, car les deux groupes étaient imperméables les uns aux autres. Deux cortčges de voitures couvertes de fleurs et d'incroyables décorations les plus kitchs - comme des animaux en peluche fixés sur les pare-chocs avant de l'une d'entre elle - étaient stationnées non loin de la statue, tandis que leurs occupants semblaient prendre un temps interminable pour les regagner. Fait amusant, d'aprčs ce que j'ai compris de l'appel d'un de ses amis, l'un des mariés s'appelait Azamat (oui oui, comme le collčgue občse de Borat dans le film).
En fait, j'avais vu des jeunes mariés se faisant prendre en photo un peu partout dans le pays: nécropole de Chor Bakr ŕ Boukhara, vieille ville de Khiva, statue d'Amir Temur ŕ Shahrizabz, etc... Soit le nombre de mariages chaque année pour 100.000 habitants était l'un des plus élevés du Monde, soit il était écrit dans les étoiles que j'en croiserais constamment sur ma route. Et ŕ Nukus, je n'ai effectivement pas arręté de les croiser! Un peu plus tard, tandis qu'il était temps de dîner, je me suis mis ŕ la recherche d'un restaurant que des français rencontrés ŕ Khiva m'avaient chaudement recommandé. Un restaurant russe, pour changer. Grâce ŕ sa position centrale toute proche de mon hôtel, je n'ai effectivement eu aucun mal ŕ le trouver mais la foule agglutinée ŕ l'entrée me découragea de tenter ma chance: l'un des couples de jeunes mariés était lŕ, et leur suite avait considérablement enflé depuis la séance de photos. Tandis que quelques proches de ce couple esquissčrent un léger sourire en me voyant arriver et en percevant mon rictus de déception, je décidais de remettre mon dîner ŕ plus tard. Un nouveau petit tour de ville plus tard, et je retentais ma chance: les environs du restaurant étaient cette fois désert, et j'allais tenter ma chance ŕ l'étage. Le vacarme que j'entendis en montant les escaliers n'annonçait rien de bon: ils étaient lŕ, tous, bien résolus ŕ ne laisser aucune table de libre. De toute maničre, le personnel du restaurant me fit rapidement comprendre qu'ils ne pourraient rien pour moi aujourd'hui, et me suggérčrent de tenter ma chance dans leur lugubre annexe du rez-de-chaussée tenant lieu de bar, ce que je fis. Mon dîner avalé, il ne restait plus grand chose ŕ faire en ville ce soir-lŕ, bien qu'il fasse encore jour ( Nukus est située bien plus ŕ l'ouest que Samarcande ou Boukhara et il y fait jour plus tard). Je décidais donc de rentrer dans mon sinistre hôtel pour bouquiner un peu, une mission quasiment impossible étant donné le brouhaha qui s'élevait du bâtiment situé juste en face de ma chambre. Mais qu'était-ce donc? Un bar bien animé ou une salle des fętes? J'ai refermé mon livre et suis allé voir. Il s'agissait effectivement d'une salle des fętes occupée par, ô surprise, l'autre couple de jeunes mariés du parc et leur suite d'une centaine de personnes. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tout le monde hurlait, buvait et dansait au rythme d'une musique moderne et hideuse, tandis qu'une danseuse en tenue traditionnelle se tenait au milieu de la piste, tentant d'effectuer quelques mouvements harmonieux au milieu de ce capharnaüm. Je n'étais apparemment pas ŕ ma place ici non plus, et ai ŕ nouveau rejoint ma chambre pour tenter de prendre une douche. Etant donné qu'il n'existe pas 36.000 hôtels ŕ Nukus, je préfčre éviter de décrire l'état de la pičce d'eau de ma chambre afin d'éviter tout risque de procčs en diffamation. Finalement, comme me l'avait promis la charmante réceptionniste de l'hôtel, le vacarme s'arręta net ŕ 23 heures, et j'ai pu regarder une émission russe consacrée aux accidents et catastrophes les plus spectaculaires.
Il est amusant de voir ŕ quel point certains événements peuvent se répéter d'un jour sur l'autre car le lendemain soir, j'ai eu exactement les męmes expériences aux męmes endroits (excepté la statue d'Ulug Beg car je redoutais d'y croiser Anvar). Le restaurant russe était toujours plein ŕ craquer et la salle des fętes toujours animée, les męmes couples ayant pris possession des lieux (ŕ moins qu'ils n'aient interverti les lieux de leurs festivités, je n'ai pas fait attention). Il est vrai que nous parlons lŕ d'un samedi soir et d'un dimanche soir, mais les karakalpaks m'ont donné une impression bien festive. | | | Ŕ: Yangguizi · 26 mai 2007 ŕ 5:47 · Modifié le 26 mai 2007 ŕ 6:24 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 50 de 79 · Page 3 de 4 · 3 752 affichages · Partager 34. La famille du pęcheur
Pour bien comprendre l'histoire d'Alik et de sa famille, un petit cours de géographie s'impose, que je vais m'efforcer de rendre le moins fastidieux possible.
Il existait il n'y a pas si longtemps au coeur de l' Asie Centrale une vaste étendue d'eau, le quatričme lac du monde par sa superficie, bien connu dans le Monde entier sous le nom de Mer d'Aral. La Mer d'Aral, on ne peut pas la rater quand on regarde une carte du monde. Improbable étendue d'eau au milieu du désert, sa situation surprenante ne pouvait qu'exciter l'imagination. Pourquoi en parler au passé? Parce que la mer d'Aral est mourante, triplement mourante. Certes, elle n'a perdu en quarante ans "que" la moitié de sa superficie, et il lui reste encore de l'eau, mais le processus d'assčchement semble inexorable et les plus optimistes des experts semblent avoir perdu espoir de la voir reconquérir son lit d'origine. Mourante aussi car presque toutes les espčces de poissons qui l'habitaient, nourrissant une large population dans la région, se sont éteintes, ŕ l'exception de deux particuličrement résistantes. Mourante enfin car la vie humaine et animale qui entourait cette étendue d'eau salée a payé un trčs lourd tribut ŕ cette catastrophe écologique. La plupart des espčces animales d'origine se sont éteintes ou enfui, tandis qu'une population humaine réduite au minimum survit tant bien que mal dans cette contrée devenue particuličrement inhospitaličre.
Que s'est-il donc passé? Dans les années 60, les planificateurs soviétiques ont décidé de faire de la République Soviétique d' Ouzbékistan un des principaux producteurs mondiaux de coton et de multiplier les surfaces cultivées dans le pays. Jusque lŕ, tout va bien. Le problčme, c'est que la culture du coton est trčs gourmande en eau et qu'il a bien fallu irriguer toutes ces terres. Et en Asie Centrale, l'eau se trouve surtout dans les fleuves Amou Daria et Syr Daria, les seuls ŕ alimenter la Mer d'Aral. L'eau utilisée pour le coton n'arrive par conséquent plus jusqu'ŕ la Mer d'Aral, et l'alimentation de cette derničre se fait donc ŕ un rythme inférieur ŕ son évaporation, impliquant un assčchement inexorable. Les planificateurs soviétiques l'avaient prévu, mais avaient considéré que le jeu en valait la chandelle. Il y eut bien sűr des tentatives de sauver la Mer d'Aral, notamment aprčs l'indépendance des républiques d' Asie Centrale, mais les rivalités et le manque d'argent ont empęché tout résultat substantiel. Le Kazakhstan a fait le pari de restaurer une "Petite Mer d'Aral" alimentée par le fleuve Syr Daria - en fait un lac minuscule -, en la coupant de la "Grande Mer d'Aral" essentiellement située en Ouzbékistan, provoquant l'ire de ce dernier. La survie de la Grande Mer d'Aral en tant qu'étendue d'eau męme réduite n'a aujourd'hui rien de certain. Les dégâts semblent de toute façon irréversibles puisque la Mer d'Aral a cédé 150 kilomčtres au désert sur ses flancs sud et est, notamment dans la région du port de pęche de Moynak, aujourd'hui située en zone semi-aride, non loin de ce qui fut le fertile delta de l'Amou Daria.
Etait-ce par voyeurisme ou par simple curiosité que je voulais voir cela? Toujours est-il que je m'en serais voulu de ne pas aller ŕ Moynak, bien que l'on m'ait dit qu'il était absolument impossible de rejoindre le rivage actuel de la mer: absence de pistes, zones marécageuses, dangereux animaux sauvages étaient autant d'obstacles que l'on a opposé en ricanant ŕ ma demande naďve. Soit, je me contenterais donc de Moynak et de ses cimetičres de bateaux. Eloignée de Nukus de plus de 200 kilomčtres, Moynak a nécessité que je loue seul un taxi ŕ la journée, n'ayant trouvé personne pour le partager et le trajet en bus étant des plus incertains. Le lendemain de mon arrivée, je suis donc monté ŕ bord et nous avons foncé vers le nord. Le chauffeur aurait bien voulu embarquer d'autres passagers pour se faire plus d'argent, mais il fit semblant de ne pas comprendre mon refus de payer pour tout le monde et mon souhait de diviser les coűts. Nous sommes donc partis seuls. Finalement, tandis que nous sortions des régions encore fertiles pour aborder une zone semi-désertique, j'ai accepté que nous prenions en stop trois personnes âgées se rendant d'un coin de désert ŕ un autre coin de désert. Puis un peu plus loin, c'est un moustachu d'une cinquantaine d'années et ses deux enfants que nous avons pris ŕ bord jusqu'ŕ Moynak.
L'un de ses fils, Alik, la vingtaine et étudiant en sciences politiques, parlait un peu anglais, ce qui allait me permettre de comprendre la raison de leur voyage. Le moustachu était né ŕ côté de Moynak et avait quitté la ville en 1967 tandis que la mer commençait ŕ reculer. C'était le fils du capitaine d'un chalutier que la désertification menaçait de priver de travail. Cette famille était kazakh, comme une bonne partie de la population de la région, et fit le choix de s'installer dans la région de Nukus, chez les karakalpaks, dans l'espoir de jours meilleurs qu'ils ont sans doute trouvés. Le fils du capitaine n'était jamais revenu ŕ Moynak en l'espace de 40 ans, mais il voulait montrer ŕ ses fils d'oů ils venaient, et quelle était l'histoire de leur famille. Toute la famille s'était mise sur son 31 pour l'occasion, le vieil homme au béret noir faisant preuve d'un extraordinaire stoďcisme en ces circonstances qui devaient ętre exceptionnelles pour lui. Mais aucune trace d'émotion ne ressortait de son regard digne et de son sourire bienveillant. Ses deux fils en revanche, Alik et Gengis (comme le Khan mais en moins violent), étaient beaucoup plus excités ŕ l'idée de retrouver leurs racines. C'était décidé, c'est ensemble que nous allions faire ce pélerinage. Aprčs quelques visites de courtoisie, Gengis et son pčre allčrent s'installer chez des amis de la famille, tandis qu'Alik et moi ręvions de voir les bateaux et sommes partis ŕ leur découverte.
Le chauffeur nous a déposé sur ce qui était autrefois le bord de mer, ŕ partir duquel un paysage désolé de buissons et de sable s'étendait désormais jusqu'ŕ l'horizon. Les bateaux rouillés n'étaient pas loin et nous avons marché dans leur direction. Zigzaguant entre les buissons et les nuées d'insectes qui avaient pris possession des lieux, nous les avons enfin rejoints. L'émotion était trčs forte tandis qu'Alik se demandait lequel son grand-pčre avait eu l'honneur de faire naviguer. Barges ŕ fond plat, petits bateaux ou navires de plus grande taille, le choix ne manquait pas. Le désert avait commencé ŕ avaler plusieurs de ces navires, certains d'entre eux n'étant plus visibles que par des bouts de métal informes dépassant péniblement au-dessus du sol. La plupart cependant étaient encore visibles en entier, posés au milieu du désert comme si la mer n'avait jamais été lŕ, ou n'était jamais partie. Tous rouillés et en piteux état, certains avaient été désossés et n'étaient plus que des squelettes de métal dont on se demandait comment ils pouvaient encore tenir debout. Alik voulait monter ŕ bord, ce qui n'était pas toujours aisé car ils pouvaient ętre assez haut et il n'y avait aucune échelle pour y accéder, mais nous avons quand męme réussi.
Un peu plus loin, nous sommes tombés en admiration devant le plus gros et le plus beau de tous, un énorme chalutier dont la coque encore entičre révélait une partie de la peinture blanche d'origine, bien que son nom ait été effacé. Pour Alik, c'était clair, cela ne pouvait ętre que le bateau de son grand pčre. Il se hissa ŕ bord le premier, me tendant la main pour que je le rejoigne. Aprčs avoir fait le tour du pont principal, devinant les fűts ŕ poissons dans ses entrailles désormais en partie visibles, nous avons escaladé les ponts supérieurs pour en atteindre le sommet et ce qui fut sans doute le poste de pilotage du capitaine. Alik était trčs ému, tandis qu'il mimait d'amples mouvements sur la barre qui avait disparu depuis longtemps. Et soudain, Alik poussa un cri: regarde lŕ-bas, de l'eau, de l'eau! mais oui, tu as raison! la Mer d'Aral est revenue, la Mer d'Aral est lŕ-bas!, dit-il les larmes aux yeux je suis désolé, mais je ne crois pas que ce soit ça (cette étendue d'eau était trop petite et trop proche pour ętre la Mer d'Aral, c'était en fait le lac artificiel qui avait été reconstitué ŕ l'entrée de Moynak) ne dis pas ça, je le sais bien, mais mon coeur me dit que c'est la Mer d'Aral
J'avais fait une belle gaffe, mais je pouvais encore la rattrapper: oui tu as raison, j'ai mal vu, ça ressemble vraiment beaucoup ŕ la Mer d'Aral.
Il était silencieux, ne pouvant apparemment pas retenir quelques larmes, ce en quoi je l'ai rapidement imité. J'ai fini par lui crier: capitaine, ŕ babord toutes, cap sur le large! ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, regarde les mouettes, elles vont nous accompagner!
Et ce jour-lŕ, la Mer d'Aral ressuscita dans le coeur de deux pčlerins égarés, tandis que pour la premičre fois depuis fort longtemps, quelques larmes d'eau salée mouillčrent ce majestueux chalutier. Le petit-fils du capitaine se tint un bon moment ŕ la barre tandis que je m'évertuais ŕ faire revivre la salle des machines et que nous avions l'impression de quitter le port.
Puis ce fut le moment de faire nos adieux émus ŕ ce cimetičre de bateaux, qui finirait sans doute un jour par disparaître lui aussi, comme la mer qui en était autrefois la raison d'ętre. Tandis que nous nous promenions sur le fond de la mer, traversant les anciens chenaux que la population avait dű creuser en catastrophe lorsque la mer commençait ŕ se retirer mais sans savoir qu'elle était condamnée, nous avons fait la chasse aux coquillages qui jonchaient le sol. Alik m'offrit les siens et je lui rendis la pareille, pour que nous en fassions don pour témoignage ŕ nos copines respectives. Il devait y en avoir des millions de ces petits coquillages, comme si nous étions ŕ marée basse, une marée basse qui durerait en fait pour l'éternité jusqu'ŕ ce que des millions d'années plus tard ces coquillages se transforment en fossiles. | | | 35. Les survivants de la Mer d'Aral
C'est une ville fantôme, abandonnée, triste et mourante que je m'attendais ŕ voir ŕ Moynak, cet ancien port de pęche déserté par la majorité de sa population, comme la famille d'Alik. Et pourtant, ce qui m'a le plus frappé tandis que nous avancions péniblement sur la piste qui relie Moynak ŕ d'autres anciens petits villages de pęcheurs, c'était la quantité de camions qui portaient des matériaux de construction vers des chantiers bel et bien en activité. Sur la "route", de nouvelles maisons, une nouvelle école, et d'autres signes extérieurs de vitalité dont je ne me serais jamais douté, étant donné les témoignages apocalyptiques qu'on peut lire partout.
Les histoires les plus terribles concernant la région, et qui ne sont sans doute pas des légendes urbaines, sont celles attribuant de graves maladies et un taux de mortalité infantile effrayant ŕ cette population sinistrée. Il y a de nombreuses raisons ŕ cela, l'une d'entre elle étant la salinité des sols en raison des vents qui inondent les anciennes régions fertiles du sel de la mer asséchée. Mais le plus terrifiant est sans doute la présence sur ce qui était autrefois une île éloignée au milieu de la Mer d'Aral d'un centre de recherches soviétique sur les armes chimiques et bactériologiques. Lorsque le niveau de la mer a commencé ŕ descendre, pour finalement laisser la place au désert, l'île n'en fut plus une et était reliée de facto aux terres habitées. Que cela soit le fait de rongeurs portant les maladies, ou d'humains s'étant rendus au centre désaffecté pour le piller de ses maigres richesses, le résultat semble unanimement constaté: la population de Moynak est malade ŕ une large échelle.
Et pourtant, je n'ai rien vu de tout cela. Certes, les enfants et les adultes croisés étaient plus maigres que dans le reste du pays mais je n'ai pas décelé d'autres indices que cela, ce qui ne veut bien entendu pas dire qu'il n'y a rien. "Les gens sont malheureux ici", me confia Alik, traduisant les propos de son pčre. Le taxi s'arrętait presque partout pour que la petite famille salue les gens qui habitaient encore lŕ. Une fois encore, les retrouvailles n'avaient pas l'air trčs émouvantes, comme si le pčre ne s'était absenté que quelques semaines. Ils ont retrouvé avec émotion le monument aux morts. Non pas aux morts de la guerre écologique impitoyablement déclenchée et remportée haut la main par le gouvernement soviétique, mais tout simplement la Seconde Guerre Mondiale, celle dont on n'a pas ŕ avoir honte.
A l'entrée de la ville, une dame âgée vida un sac de poissons fraichement pęchés. "Des poissons de la Mer d'Aral" m'assura-t-on, provenant vraisemblablement du lac aménagé non loin de la ville. Un peu plus loin, un bateau de pęche restauré était exposé en plein coeur de la petite ville. La population ne peut pas oublier d'oů elle vient, mais doit aussi penser ŕ son avenir qui ne sera sans doute plus jamais celui d'un port de pęche. Tandis que nous avions dépassé la ville pour nous avancer vers le nord, sur ce qui était autrefois un isthme mais qui n'est aujourd'hui plus qu'une bande de terre légčrement surélevée, j'apercevais au loin une grande tige métallique crachant du feu. Auraient-ils trouvé du pétrole?
Une petite conversation politique avec Alik et des locaux allait me le confirmer: et Poutine, vous l'aimez bien en Ouzbékistan? oui oui, on l'aime beaucoup, vraiment beaucoup. ah bon? Pourquoi? regarde lŕ bas, ce puits de pétrole, c'est notre avenir. On le doit ŕ Gazprom, la société russe.
Ainsi donc, voilŕ quel était le secret de la survie de cette communauté réduite...
Aprčs notre visite du cimetičre des bateaux et avant de repartir pour Nukus, la famille d'Alik et moi avons été invités ŕ manger chez une dame âgée qui devait ętre une ancienne connaissance du pčre. C'était simple et bon, sans doute beaucoup pour cette dame qui avait fait un effort pour cet invité de marque et ceux qui l'accompagnaient. Tandis que nous avalions son ragoűt de pommes de terre, la télévision diffusait un vieux film de guerre soviétique, avec une touche apparemment comique, ce qui mettait tout le monde de bonne humeur. Pas d'eau courante ŕ Moynak, mais possibilité quand męme de se laver les mains avec les moyens du bord, en l'occurence des casseroles d'eau bouillie. Aprčs l'avoir chaleureusement remerciée et joué un peu avec les enfants qui trainaient autour, nous avons repris le chemin de Nukus. A bord, j'en ai profité pour donner ŕ mes nouveaux amis un magazine français que j'avais trouvé ŕ Hong Kong, et qui montrait de nombreuses photos de Sarko et Ségo. Alik et son pčre étaient aux anges, eux qui s'intéressaient beaucoup ŕ la politique. | | | 36. Les artistes inconnus
L'une des principales attractions de Nukus est le Musée Savitsky, dont l'existence-męme au milieu de cette capitale du nulle part est une curiosité en soi. Si la Karakalpakie fait aujourd'hui figure de bout du monde, éloigné des principaux centres urbains de la République d' Ouzbékistan, cela était encore plus vrai ŕ l'époque de l'URSS oů elle était déjŕ une république autonome. Et c'est justement parce qu'éloignée de tout, et ŕ des milliers de kilomčtres de Moscou que le musée Savitsky est lŕ.
Savitsky était un artiste soviétique hors du commun. Pas seulement en raison de son talent artistique certain, mais surtout en raison des péripéties qui ont jalonné sa vie et surtout de son extraordinaire dévouement au service de l'art. A une époque oů la toute puissante association des artistes de l'URSS dictait aux artistes ce qu'ils pouvaient et devaient faire, elle-męme étroitement contrôlée par les plus hautes instances dirigeantes du Parti, peu enviable était le sort des artistes qui en étaient exclus ou tout simplement pas admis. Il faut dire que les canons du réalisme socialiste qui se sont rapidement imposés quelques années aprčs la Révolution d'Octobre ne pouvaient gučre contenter le bouillonnement créatif de nombreux artistes, męme si certains ont fait le choix de s'autocensurer. On aurait pu croire que les oeuvres hérétiques des autres auraient disparu, brűlées ou soigneusement cachées dans un quelconque entrepôt, mais c'était sans compter sur le dévouement d'Igor Savitsky. Exilé plus ou moins volontairement dans la lointaine Asie Centrale soviétique, Savitsky réalisa de nombreuses peintures des scčnes architecturales et humaines de ces régions si hautes en couleurs. Il participa également ŕ quelques missions de recherche archéologique.
Mais sa contribution ŕ l'Art est bien plus étendue que cela, puisque, passionné et collectionneur, il entreprit ce projet inouď du temps de l'URSS de sauvegarder toutes ces oeuvres dissidentes recueillies auprčs d'artistes privés de célébrité et de reconnaissance pour de seules raisons politiques. On compte en dizaines de milliers de pičces les oeuvres ainsi récupérées par Satvitsky, dont un petit nombre sont aujourd'hui exposées dans un musée de Nukus construit il y a quelques années.
Cet immeuble moderne et d'assez bon goűt accueille en fait essentiellement des oeuvres d'art locales ainsi que quelques galeries consacrées ŕ l'histoire et ŕ l'artisanat de cette région. Les oeuvres de Savitsky sont également exposées pour partie, ainsi qu'une trčs petite quantité de pičces rapportées de toute l'Union Soviétique. Il ne faut pas le cacher: cette visite est trčs décevante quand on a entendu parler des trésors entreposés quelque part, ŕ l'abri des regards indiscrets, probablement quelque part dans les sous-sols du bâtiment. En ce lundi matin, j'étais seul ŕ visiter les lieux. Ce n'est pas que les autres visiteurs étaient rares, car ils étaient tout simplement inexistants. Je n'ai croisé absolument personne ŕ part les nombreuses gardiennes qui m'épiaient en rigolant pour vérifier que je ne prenais pas de photos. Comme c'est triste un musée vide, surtout quand on sait que certaines des oeuvres qui y sont exposées ont justement été volontairement privées de regards pendant des décennies. A la fin de la visite, une dame parlant anglais m'a demandé ce que j'en avais pensé, et je n'ai pas pu m'empęcher de regretter ŕ voix haute d'avoir été privé des oeuvres les plus intéressantes. On peut les voir me répondit-elle, elles sont stockées dans un entrepôt, mais il faut payer ****** (une somme supérieure aux tarifs des musées les plus chers du monde, et qui m'a dissuadé). Aprčs la censure communiste, c'est désormais le goűt immodéré du profit qui devait priver ces artistes inconnus de reconnaissance.
Ce que l'on ne m'avait en revanche pas dit, c'est qu'il y avait ŕ Nukus un autre musée, en fait non loin de lŕ, devant lequel je suis passé par hasard et qui ne payait pas de mine, ŕ tel point que quelqu'un a dű m'ouvrir de l'intérieur lorsque j'ai essayé de pousser la porte verrouillée. Et c'est lŕ que, surpris, on me demanda si je voulais voir le "Musée Savitsky". Ciel, des centaines voire des milliers d'oeuvres étaient exposées ici, sans aucune publicité par rapport au Musée principal, et pour une somme ridicule! Et cette fois-ci, les oeuvres que je vis furent ŕ la hauteur de mon appétit!
Classées par artistes dans de nombreuses pičces latérales disposées autour d'un couloir principal rectangulaire, les oeuvres du discret mais principal musée Savitsky s'offrirent enfin ŕ moi. Que dire, sinon qu'il était réellement trčs émouvant de voir ces peintures si anodines mais parfois si fortes, dont je ne devinais dans la plupart des cas męme pas pourquoi elles avaient été censurées. Que les portraits de nus et scčnes de baiser ou de rendez-vous galants au milieu des artčres et monuments des grandes villes soviétiques ait pu heurter le pouvoir en place, cela peut se comprendre. Qu'en revanche des scčnes anodines de famille, de paysages, de natures mortes ou de simples scčnes de la vie quotidienne aient pu valoir les pires difficultés ŕ leurs auteurs dépasse en revanche mon imagination, pourtant plutôt fertile dčs lors qu'il s'agit de totalitarisme. La rčgle était simple et impitoyable: toute oeuvre d'art devait servir l'idéologie, la glorification de la lutte des classes, l'héroďsme et l'optimisme du peuple travailleur, et éventuellement les scčnes de combat. Tout le reste, męme anodin, męme dénué d'une quelconque portée suberversive, devait ętre jeté aux oubliettes. Il est en fait vraisemblable que la tolérance soviétique ait été plus large que cette description caricaturale, mais il aura sans doute suffi qu'un artiste ait un jour produit une peinture déplaisante pour que ce soit l'ensemble de son oeuvre qui soit voué aux gémonies.
Et c'est ainsi que pendant cette visite oů j'ai pris tout mon temps, j'ai pu faire un voyage incroyable dans l'espace et dans le temps ŕ destination de toutes les régions et de toutes les époques de la vaste URSS, me promenant ainsi de Moscou ŕ Samarcande, en passant par la Géorgie, l' Ukraine, la Sibérie ou l'infinie campagne russe, des lendemains de la Révolution d'Octobre ŕ la péréstroďka, m'invitant dans de simples familles soviétiques, assistant ŕ leurs repas de fęte, les accompagnant parfois au travail, enviant la beauté de leurs épouses et le rire de leurs enfants, m'imbibant de l'atmosphčre de leur quartier ou partageant leurs émotions si variées.
Et ce voyage incroyable, unique, je l'ai ŕ nouveau fait seul, sans croiser le moindre visiteur. Merci Monsieur Savitsky! A la fin de la visite, je remarquais un petit panneau rappelant aux gens de payer leur ticket d'entrée car le financement du musée est parait-il critique. Je ne peux pas imaginer que cette collection unique et si chargée d'émotion puisse ętre un jour dissoute et éparpillée aux quatre coins du monde... | | |  ...J'apprends que cette magnifique série de portraits va bientôt s'achever ! Il serait dommage de ne plus te lire..... mais mon petit doigt me dit qu'un autre voyage serait déjŕ en préparation : un vrai bonheur pour tes lecteurs toujours fidčles et admiratifs de ton talent...
Amicalement. | | | 37. L'apprenti dissident
Je l'appellerai Ali pour ne pas divulguer son nom et ne dirai ni oů ni comment je l'ai rencontré.
Un peu moins de trente ans, une silhouette plutôt épaisse et portant un début de moustache ainsi qu'un costume sombre, s'exprimant dans un anglais quasiment parfait car il a passé un peu moins d'un an aux Etats-Unis, Ali n'est pas un jeune ouzbek comme les autres. A Nukus oů il passe le plus clair de son temps, les moeurs ne sont pas aussi libérées que dans une grande ville cosmopolite comme Tachkent, et pour lui, le fait de vivre hors mariage avec sa petite amie est un grand exploit et une vraie marque de courage, étant donné les crises de colčre que cela a provoqué au sein de sa famille, et sans doute aussi du côté de celle de sa compagne qui a dű la traiter de tous les noms. Mais bien qu'Ali ait pu au moins s'émanciper de ces trčs lourdes traditions ancestrales, il n'était pas heureux.
C'est un portrait sans concession de son pays et de son régime politique qu'il m'a livré. Ali n'aime pas ce qu'est devenu l' Ouzbékistan moderne et m'a décrit une réalité ŕ des années lumičres du pays des mille et une nuits que traversent les touristes, oů la gentillesse de la population n'est égalée que par son sens de l'hospitalité. Un florilčge de ses récriminations dresserait un bien vilain portrait de ce pays pourtant si enchanteur au premier abord. Néanmoins, l' Ouzbékistan du XXIčme sičcle, c'est certainement aussi cela: Si par exemple, une belle voiture s'arrętait juste ici, et que son propriétaire descende, nous devrions tous nous lever pour lui témoigner notre respect, nous les humbles. Il s'attendrait ŕ ce que nous faisions acte de déférence, et si nous ne le faisions pas, qui sait quels ennuis il pourrait nous causer. Tu dis qu'en France il y a un chômage des jeunes diplômés? Mais ici cela n'a rien ŕ voir. Ce n'est pas qu'il y a un taux de chômage ici, c'est qu'il n'y a tout simplement pas de travail pour les diplômés. Absolument rien, sauf si tu as les relations. Mais si tu as ces relations ça ne sert de toute façon ŕ rien de faire des études. Et nous ne pouvons męme plus partir en Amérique, le consulat américain ne délivre plus aucun visa depuis la crise entre nos deux pays. Nous sommes un pays pauvre, personne ne peut le nier. Certes, tout le monde a ŕ manger mais si tout le monde peut s'acheter ŕ manger, c'est au détriment de tout le reste: vętements, équipements, loisirs. Ceux qui nous disent que nous sommes un pays prospčre nous mentent. Le droit n'existe pas ici. Personne n'applique aucune rčgle. Tu dois obéir au gouvernement et ŕ la police, c'est tout.
Puis nous en sommes inévitablement arrivés ŕ une discussion plus politique, oů Ali se faisait trčs discret, regardant constamment autour de lui pour ętre sűr que les gens autour ne parlaient pas suffisamment bien anglais pour nous comprendre: et que penses-tu du président Karimov? je déteste le président Karimov. C'est sa faute si notre situation est si mauvaise et le pays si corrompu, il ne veut rien faire pour arręter cela. Mais puisque tu me poses la question, tu dois bien avoir ton idée sur la question, non? pas vraiment en fait, j'essaie juste de m'informer. En France et en Chine, les médias ne parlent jamais de politique ouzbčke ni de ce qui se passe ici. ah ah, tu ne veux pas répondre, pourquoi? Tu es étranger, tu ne crains rien. Dis-ce que tu veux, allez, que penses-tu de notre président? je t'assure que je n'en sais pas grand chose, ŕ part qu'il a ordonné un massacre ŕ Andijan il n'y a pas longtemps. ah oui bien sűr, les événements d'Andijan, on en a beaucoup parlé ŕ l'Etranger. et qu'en a-t-on dit ici? je préfčre ne pas en parler. (dit-il en baissant la voix et en jetant encore des regards de tous les côtés) allez, dis-moi au moins quelle est la version officielle, comme ça tu ne risques rien. je sais beaucoup de choses sur ce qui s'est passé lŕ-bas, mais je n'en parlerai pas. je vois... ne le prends pas mal, mais il y a des choses qui ne doivent pas ętre sues, dans l'intéręt du pays. bon ok, je n'insisterai pas. tout ce que je peux dire c'est que le Président a eu raison de faire ça. Tu sais que je le déteste, mais sur ce point il a eu raison de faire tuer tous ces gens. Sinon, l' Ouzbékistan serait en guerre civile aujourd'hui.
Puis nous avons longuement parlé de démocratie et de son ręve américain. Mais comme il me le fit remarquer, "c'est ŕ vous les français qu'on doit le concept théorique de démocratie moderne, le monde entier vous le doit". Il était étonné de ma description du systčme chinois: tu dis que ce n'est ni communiste ni démocratique, mais c'est quoi alors? une dictature mais les régimes sont divisiés en deux catégories, les républiques et les monarchies, la Chine c'est quoi? on va dire que c'est une république alors mais ce n'est pas une démocratie? non pourquoi ce n'en est pas une? il n'y a aucune opposition tolérée et aucune presse libre c'est encore pire que chez nous alors!
Et Ali me raconta qu'il était en relation ŕ Nukus avec les gens qui ont réussi ŕ faire paraître le premier journal indépendant du pays. C'est grâce ŕ l'appui de la mafia. Sans eux, ils n'auraient jamais pu faire ça, le président serre la vis trčs fort. Mais la mafia est trčs puissante ici. La mafia russe et la mafia ouzbčke sont partout, ils sont assez forts pour faire plier le président. et que dit-on dans ce journal? Il y a des articles impertinents? ils essaient mais c'est difficile, car le pouvoir les menace toujours et essaie par tous les moyens de les faire fermer, donc ils essaient de ne pas taper trop fort. et ils auraient la matičre pour en dire plus? Ali fit un grand sourire, quoi qu'un peu gęné: C'est encore trop tôt. Mais si j'arrive ŕ repartir en Amérique, je les ferai paraître de lŕ-bas les articles... Non, en fait non, je ne le ferai pas. Je suis sűr que męme en Amérique ils pourraient me retrouver, et couic, ajouta-t-il en éclatant de rire.
Cet amoureux de la démocratie me réservait toutefois encore des surprises car nous avons parlé du Turkménistan voisin oů il se rendait de temps en temps comme il y a de la famille. C'est moi qui l'ai entrainé sur ce terrain: mais au moins, votre Karimov n'est pas aussi terrible que le Grand Turkmenbashi et qu'est-ce qui te fait dire ça? et bien d'aprčs ce que j'ai compris, il était fou et a fait tuer beaucoup de gens. Et puis tu sais, il y a le Ruhmana et tout ça. oui et alors? Moi je le trouve plutôt pas mal le Turkmenbashi. ah bon? Pourquoi ça? Toi qui aimes tant la démocratie, son régime c'était justement le contraire. oui c'est vrai, mais au moins les gens sont riches. Tout le monde a une voiture et du confort lŕ-bas. ce n'est pas ce que j'ai entendu dire, bien au contraire. tu as dű mal lire, ah ah jutement j'ai lu des choses sur la fermeture des universités et des hôpitaux ah bon, sérieux? (dit-il en riant) et toi alors, tu trouves qu'il a fait quoi de positif le Grand Turkmenbashi? et bien il a fait des jolies statues ok, ça c'est bien pour lui, mais pour son peuple il a fait quoi? ben je t'ai dit, il a distribué beaucoup de pognon au peuple mais il l'a distribué n'importe comment et en a gardé beaucoup pour lui tu sais, si le Turkmenbashi me donne 20.000 dollars, moi je veux bien chanter pour lui, je m'en fous hummm c'est pour ça que tout le monde chante pour lui et danse pour lui, c'est pour le pognon mais c'est n'importe quoi oui mais au moins, ils ont une meilleure vie qu'en Ouzbékistan.
Ali n'était pas un imbécile, c'était męme quelqu'un de trčs fin, et j'ai eu du mal ŕ appréhender ŕ quel degré il fallait prendre son étonnant discours sur le Turkménistan. Je suis resté sur ma faim, mais tout de męme assez troublé aprčs les deux longues heures de conversation que nous avions eues. | | | Merci Fabricia, venant de toi qui a régalé beaucoup de lecteurs, ça fait trčs plaisir 
En effet, plus que trois portraits et c'est fini, tu as été bien informée.  Ton petit doigt en revanche se trompe, je n'ai pour l'instant aucun voyage en préparation. Il faudra attendre pour cela. | | | Ŕ: Yangguizi · 27 mai 2007 ŕ 10:23 · Modifié le 27 mai 2007 ŕ 10:46 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 56 de 79 · Page 3 de 4 · 3 678 affichages · Partager 38. Les soviétiques
De Nukus, j'ai pris un vol du soir pour rejoindre Tachkent oů il me resterait encore une journée entičre ŕ passer avant de quitter l' Ouzbékistan. Le vol en tupolev 154 fut sans encombre, et arrivé ŕ l'hôtel, j'ai croisé un français avec qui on est allé prendre un verre au bar russe d'ŕ côté. Tachkent n'était plus la province mais une ville beaucoup plus russe que celles que j'avais vues jusque lŕ.
Le lendemain matin, le français me glissa que ce ne serait peut-ętre pas une mauvaise d'aller faire confirmer mon billet retour, par mesure de sécurité. N'ayant pas prévu grand chose pour la journée, je suis donc allé au bureau d' Uzbekistan Airways oů de vrais soviétiques m'ont gentiment accueilli: votre billet a été annulé et l'avion pour Urumqi est plein. Vous ne partirez pas.
Aprčs avoir été baladé de guichet en guichet et avoir eu ŕ chaque fois la męme réponse, j'ai fini par atterrir devant le guichet d'une épaisse blonde de cinquante ans qui s'exprimait plutôt bien en anglais, mais prenait un soin méticuleux ŕ ne pas afficher le moindre sourire: c'était une vraie. pourquoi mon billet a-t-il été annulé? C'est incroyable cette histoire parce que vous ne l'avez pas confirmé et bien justement je viens ici pour le confirmer oui mais on l'a annulé il y a deux jours, il faut faire ça 72 heures ŕ l'avance et comment on fait pour ętre au courant quand l'agent attitré vous dit qu'il n'y a pas ŕ le faire? ce n'est pas notre problčme, vous n'avez pas respecté la procédure, donc vous ne pouvez pas vous plaindre.
Puisque c'est avec succčs que j'avais montré mes crocs aux chinois deux semaines plus tôt, j'allais essayer de faire de męme avec la soviétique: écoutez c'est incroyable. Dans n'importe quel pays (je n'ai pas osé dire civilisé) au monde, quand on achčte une prestation, on reçoit la prestation. J'ai payé pour ce billet, donc c'est votre devoir de m'amener demain en Chine. J'ai des rendez-vous aprčs-demain ŕ Shanghai que je ne peux pas rater. on vous a déjŕ dit que l'avion était complet ce n'est pas mon problčme, débrouillez-vous pour remplir votre contrat c'est vous qui ętes en tort ce n'est pas ma faute si, c'est votre faute non, ce n'est pas ma faute si non La dame grommela un moment et tapota sur son ordinateur avant de me répondre: il reste une place en business. Pour 180 dollars de plus, vous pouvez la prendre (j'étais tellement désespéré aprčs cette heure d'attente que j'étais pręt ŕ accepter cette humiliation, mais je voulais quand męme tenter ma chance une derničre fois) vous voulez dire que je dois payer pour réparer vos erreurs? La dame ne sut pas me répondre et s'absenta une demi-heure tandis que la foule commençait ŕ s'agglutiner derričre moi, promettant sans doute bien d'autres réclamations ŕ cette charmante personne. Lorsqu'elle revint, ses seuls mots furent: vous avez une place pour le vol de demain en classe éco, ne soyez pas en retard ŕ l'aéroport.
Victoire, elle n'avait pas réussi ŕ m'avoir ŕ l'usure!
Puisqu'il me restait encore une fin de matinée et une aprčs-midi de libre, je suis parti visiter Tachkent. Le grand marché au nord-ouest de la ville ne m'a pas intéressé, mais les stations de métro que j'ai traversées pour y arriver étaient dignes de leur réputation: le métro de Tachkent est superbe et trčs pratique. Certes, d'aprčs ceux qui connaissent il n'arrive parait-il pas ŕ la cheville de celui de Moscou, mais le style est plus ou moins le męme, et chaque station est décorée différemment dans la plus pure tradition soviétique. Tout le monde m'avait prévenu, et je ne me suis donc pas hasardé ŕ prendre des photos dans le métro, la présence policičre étant effectivement importante.
Enfin, dans le quartier de la gare, j'ai fini aprčs moult errances ŕ trouver un petit magasin dont on m'avait parlé et qui vendait toutes les médailles soviétiques et les pin's léninistes que j'avais refusé d'acheter ŕ Boukhara. Bien m'en a pris, car ŕ Tachkent les prix étaient ridiculement bas. Et ce n'est qu'ŕ cause de la taille limitée de ma valise que je n'ai pas acheté une superbe veste d'officier soviétique. | | | 39. Le militaire bienveillant
Sur le chemin de la petite boutique de médailles, je m'étais d'abord arręté dans un bien étrange magasin oů l'on vendait surtout des uniformes de l'armée et de la police ouzbčke, ainsi que tous les insignes pour les décorer. Ce n'était pas quelque chose qui m'intéressait a priori, mais une fois mon petit sachet de médailles et de lenines en main, je décidais de revenir y faire un tour, ne serait-ce que pour remercier une des vendeuses de m'avoir indiqué le bon chemin. Je lui ai montré mes acquisitions, et la dame eut l'air émue en voyant tous ces petits lénines sur fond rouge sortir de mon petit sac. Je ne sais pas quelle portée devait avoir cette émotion, mais elle avait l'air sincčre.
Entre temps, plusieurs petits hommes verts avaient faire leur apparition et essayaient plusieurs types de képis, tandis que d'autres s'intéressaient de prčs aux écussons qu'ils espéraient porter lorsque le grade équivalent leur serait attribué. De mon côté, je manifestais un intéręt de plus en plus marqué pour ces couvre-chefs en me disant que ce serait dommage de ne pas en ramener. Le problčme, c'est que je ne savais pas si en tant que civil, étranger de surcroît, j'avais le droit d'en acheter, et personne dans le magasin n'était capable de comprendre ma question.
A l'anglais correct que je préfčre parler lorsque mes interlocuteurs peuvent le comprendre, j'ai rapidement préféré un charabia fait de mots simples mis bout ŕ bout, en espérant qu'ils ne se prononcent pas trop différemment en russe: tourist, uniform, money, ok? Hélas, aucune des vendeuses ne comprenait le sens de ma question et avec tous les policiers qu'il y avait autour, je ne voulais pas créer un incident en prenant quelques képis dans le tas pour essayer la bonne taille.
Parmi les deux hommes en civils qui se tenaient ŕ côté de moi, l'un d'entre eux eut pitié et se hasarda ŕ m'adresser la parole en français: vous parlez français? mais oui, je suis français! ah trčs bien, bienvenue en Ouzbékistan! merci c'est gentil. Oů avez vous appris ŕ parler un si bon français? pardon, je ne me suis pas présenté. Je suis capitaine dans l'armée ouzbčke, et voici mon frčre qui vient me rendre visite de Russie. J'ai passé plusieurs années de formation en France, dans les académies militaires de votre pays. c'est trčs impressionnant, je ne savais pas que des militaires ouzbeks venaient se former chez nous. pas beaucoup c'est vrai, et je regrette de ne plus avoir beaucoup d'occasions de parler votre langue depuis que je suis rentré vous parlez encore trčs bien merci c'est gentil. Mes officiers en France étaient trčs gentils avec moi et m'ont beaucoup aidé ŕ progresser et dans quels autres pays vont se former les officiers de votre pays? beaucoup vont en Angleterre et en Allemagne pas en Amérique? non non, bien sűr que non, plus depuis la rupture (dit-il en riant). Au fait, mon nom est Anvar (ciel! Comme le fou de Nukus! Mais lui au moins ne crachait aucune pépite et avait l'air plus subtil) enchanté, moi c'est yangguizi (oui oui, je sais) vous avez aimé l' Ouzbékistan? oui, c'est vraiment un superbe pays. Dommage que je doive repartir demain merci beaucoup donc voilŕ, je voudrais savoir si en tant qu'étranger j'ai le droit d'acheter tous ces képis et casquettes? je pense que oui mais attendez, je vais demander. [..] aucun problčme, vous pouvez acheter absolument tout ce que vous voyez dans ce magasin, sans exception. męme les képis de policier et les casquettes d'officier? oui oui, pas de problčme ah super, parce qu'il y a des pays oů ce n'est pas possible non non, pas ici. Comme il n'y a aucune arme ici, ni aucun objet dangereux, tout est en vente libre. merci pour votre aide je vous en prie, ça m'a fait plaisir. Je dois y aller maintenant, au revoir merci, au revoir
Puisque j'avais mon feu vert, j'ai donc choisi un képi de petit homme vert, le vrai, le męme, avec le drapeau ouzbek sur le côté gauche. C'était amusant d'essayer les différentes tailles avec de vrais policiers tout autour qui faisaient de męme comme si je n'existais pas. Puis j'ai fait la męme chose avec une belle casquette d'officier, la męme en fait qu'une casquette soviétique avec la faucille et le marteau en moins et l'emblčme ouzbek en plus. Une fois choisie la bonne taille, il fallait encore prendre les écussons et les cordons horizontaux qui allaient avec. Je n'avais aucune idée de la maničre de les attacher et mon ignorance a apparemment provoqué quelques sarcasmes autour de moi. C'est que je ne suis pas un petit homme vert, moi, je n'ai pas appris ça ŕ l'école! Finalement quelqu'un s'est dévoué pour percer les trous et accrocher les accessoires, me permettant ainsi de repartir avec un joli petit sac dont j'essayais de cacher au mieux le contenu ŕ chaque passage de policier sur le chemin de l'hôtel. | | | 40. Les cousins ouighours
Le lendemain aux aurores, mon départ de Tachkent pour Urumqi se fit sans encombres. L'avion survola les spectaculaires monts Tianshan aux confis du Kirghizstan et du Xinjiang chinois, me détournant durablement du livre que j'avais emporté ŕ bord avec moi.
Je n'étais jamais allé au Xinjiang, et ce n'est pas en passant quelques heures dans la capitale de l' Asie Centrale chinoise, Urumqi, que je pourrais prétendre y ętre allé. Mais puisque j'avais cette opportunité, pourquoi ne pas aller la visiter bien que tout le monde la dise sans intéręt? Venant du reste de la Chine, Urumqi ne doit pas ętre trčs dépaysante car elle ressemble ŕ n'importe quelle autre ville chinoise. Seul le double affichage en écriture chinoise et en alphabet arabe, ainsi que la forte minorité ouighoure font la différence. En revanche, venant du reste de l' Asie Centrale, Urumqi procure une impression bizarre. Les ouighours sont les cousins éloignés des ouzbeks et d'autres peuples d' Asie Centrale. Ce sont des turcophones eux aussi, et les deux langues doivent présenter quelques similitudes. Les visages enfin sont aussi trčs métissés, mais pas tout ŕ fait les męmes qu'en Ouzbékistan.
Aprčs la visite du superbe musée de la région, je suis assé passer quelques heures dans le trčs chinois parc du centre-ville, m'amusant ŕ observer les communautés chinoise et ouighoure ne se mélangeant pas, contrairement ŕ ce que j'avais vu la veille ŕ Tachkent oů les communautés semblent coexister en parfaite harmonie. Mais au Xinjiang, la puissance tutélaire ne s'est pas retirée contrairement ŕ ce qui s'est passé dans les ex-républiques soviétiques voisines. Peut-ętre était-ce lŕ une explication, mais sans doute pas la seule.
Dčs mes premiers pas dans le parc, des ouighours m'ont abordé pour que je les prenne en photo avec leur appareil. J'ignore s'ils me prenaient pour un des leurs oů s'ils préféraient demander ce service ŕ un étranger plutôt qu'ŕ un chinois, mais ils s'obstinaient ŕ ne pas me répondre en chinois tandis que je leur expliquais que je ne parlais pas un mot d'ouighour. Je suppose qu'ils me comprenaient, ils n'étaient pas trčs âgés, mais ils faisaient comme si ce n'était pas le cas. Aprčs leur avoir rendu ce petit service, j'ai sursauté en les entendant me dire "khekhmet", exactement le męme mot qu'en Ouzbékistan pour dire merci. Serait-ce des ouzbeks? Voire męme des passagers de l'avion du matin qui m'auraient reconnu? Je leur demandais en les pointant du doigt s'ils étaient ouzbeks, mais ils n'avaient pas l'air de comprendre. "Ouighour? ouighour?" et j'ai pu les voir acquiescer. J'ai été amusé de cette coďncidence lexicale et me suis rendu compte que mon voyage n'était pas tout ŕ fait terminé. Peut-ętre me resterait-il encore quelques intéressantes expériences ŕ vivre pendant les quelques heures qui me séparaient de mon vol retour pour Shanghai.
Rien de particulier ne se passa cependant tandis que j'ai pris une table au milieu du parc pour avaler un bol de nouilles. Les ouighours qui me les servirent avaient une tęte amusante. Pas la męme que celles que j'avais vues en Ouzbékistan, mais pourtant si typiquement centrasiatique. Je ne me lassais pas de contempler cette diversité de visages dont je devinais un dénominateur commun sans pouvoir l'isoler. Dans ma rue ŕ Shanghai, j'avais pourtant l'habitude d'en voir des ouighours, puisqu'il y en a une importante communauté dans le quartier. Mais la principale différence entre les ouzbeks et les ouighours d' Urumqi et les ouighours de Shanghai, c'est que les deux premiers ne me proposent pas de vendre de la drogue ŕ chaque fois que je les croise. Ca change!
Il fut finalement temps de prendre le chemin de l'aéroport. Tandis que je faisais la queue au contrôle des cartes d'embarquement avant de passer les portiques de sécurité, je remarquais qu'un passager ralentissait tout. Apparemment il posait problčme et ne parlait ni anglais ni chinois. Il interpelait quelqu'un dix mčtres plus loin dans une langue que j'ai identifiée comme étant du coréen. Quelle manque de débrouillardise! Incapable de se débrouiller dans un aéroport! J'ai toutefois sursauté en entendant le mot "camarade" revenir plusieurs fois dans la conversation. Serait-ce des nord-coréens? A Urumqi? Non, pas possible... Puis finalement j'en ai vu un se retourner et l'énorme drapeau nord-coréen cousu sur son survętement dissipa mes doutes. Ils étaient trois ou quatre comme cela, probablement une équipe sportive qui revenait de je ne sais pas oů. J'ai tenté d'en aborder un dans la salle d'embarquement en lui récitant deux ou trois phrases de présentation en coréen que j'avais apprises, mais celui-ci resta de marbre. Il est certain qu'aborder un nord-coréen n'est sans doute pas ce qu'il y a de moins déstabilisant quand on a été habitué pendant deux semaines ŕ la chaleur des ouzbeks.
En embarquant dans l'avion, j'ai maugréé en constatant que j'étais assis une rangée derričre deux beautés ŕ côté de qui il ne m'aurait pas déplu de passer les cinq heures de vol qui nous attendaient. Et lorsque deux types se sont assis ŕ côté de moi, dont un voisin immédiat qui puait l'ail et je ne sais quel incroyable mélange culinaire, promettant de faire de ce vol un enfer, mes regrets se sont amplifiés. Et lorsque l'hôtesse me fit remarquer que je m'étais trompé de sičge et que j'aurais dű m'asseoir une rangée plus vers l'avant (donc ŕ côté de vous savez qui), mais qu'il était trop tard car l'occupante de mon sičge a finalement pris la place devant moi, j'ai sans doute eu du mal ŕ cacher mon mécontentement. L'écoute de Borodine et la lecture de mon ouvrage sur les empires nomades surent ŕ peine me faire oublier le châtiment odorifčre qui avait puni mon inattention, et ce n'est qu'en fermant les yeux et en repensant ŕ tous ces visages ouzbeks et ces monuments d'une sublime beauté que j'ai réussi ŕ retrouver la sérénité.
FIN | | | Ton portrait d’ Ouzbékistan est fabuleux. Je vais aller vérifier sur place. Je pars pour la route de la soie en avril prochain avec ma Land-Rover depuis la Suisse. Et pense rester au moins 1 mois (mai) dans ce pays. Malheureusement je n’ai pas tes qualités languistiques pour écrire mon carnet de voyage. Mais je vais essayer de faire de mon mieux. Je prépare ce voyage depuis un certain temps et pensais pouvoir partir cette année. Ce n’est pas si simple d’organiser un voyage de 6 a 8 mois si on ce déplace par la route. Je suis arrivé a ton 40em chapitre et espčre pouvoir te raconter mes expériences en Chine. Je pense y rester 3 mois (juin, juillet, aout). Bonne journée John | | | Bon, déjŕ fini.... Merci, merci, merci! Je me délecte ŕ chaque lecture de Yang et ne pense qu'ŕ une chose: ŕ quand la prochaine??? | Carnets similaires sur l'Ouzbékistan: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 1 389 visiteurs en ligne depuis une heure! |