Yangguizi · 17 mai 2007 ŕ 12:58 · 17 photos 79 messages · 25 participants · 23 469 affichages | | | | 17 mai 2007 ŕ 12:58 Message 1 de 79 · Page 1 de 4 · 12 994 affichages · Partager 1. Un consul pas comme les autres
S'il est un voyage dont je ręvais depuis trčs longtemps, et que je n'avais eu de cesse de toujours remettre ŕ plus tard, c'était bien celui-lŕ. Ce ręve était encore plus ancien que mon attrait pour ma Chine, et ce dernier ne lui était d'ailleurs pas tellement étranger. Ca doit en fait remonter au superbe documentaire télévisé d'Haroun Tazieff "retour ŕ Samarcande" qui doit dater du début des années 90. En m'intéressant ŕ Samarcade, j'ai finalement été obligé de me documenter sur l'histoire de l' Asie Centrale, et, inévitablement, d'aborder celle des Mongols. C'est plus tard en visitant la biographie de Gengis Khan et l'histoire de son empire que j'ai été forcé de m'intéresser ŕ la Chine et d'enfin de m'imprégner de ce milieu qui est aujourd'hui le mien. Il n'était donc que justice que je fasse physiquement le trajet inverse, et que de Chine, je rejoigne les villes mythiques de la jeune République d' Ouzbékistan.
La premičre étape fut de demander un visa ouzbčke. J'ai tout d'abord été étonné lorsque l'Ambassade de Pékin m'a donné un numéro de téléphone portable lorsque j'ai demandé comment joindre le consulat de Shanghai. J'ai appelé ledit numéro, et suis tombé sur un homme trčs accueillant qui m'a clairement expliqué les pičces ŕ produire et la marche ŕ suivre. Il m'a également suggéré de lui passer un coup de fil avant d'aller ŕ son bureau, car il y est seul et est parfois en déplacement. Ce fut notamment un peu plus tard lorsque je l'ai appelé quannd il était en déplacement ŕ Pékin. Lorsqu'il eut fini de me réexpliquer la marche ŕ suivre ŕ distance, il se laissa aller ŕ un "merci de venir visiter notre pays", avec une voix émue qui traduisait autre chose qu'une simple formule de politesse. Charmante entrée en matičre!
Je me suis rendu la semaine suivante ŕ son bureau, situé dans une tour de bureau voisine du Bund et toute proche du consulat russe, et qui n'est en fait pas un consulat mais l'agence d' Ouzbekistan Airways qui a cessé d'opérer ŕ Shanghai. La décoration n'a cependant pas changé, et le grand bureau vide et joliment décoré était toujours aux couleurs de la compagnie nationale. Tandis que j'entendais le consul s'entretenir en ouzbčke au téléphone, la secrétaire m'a invité ŕ m'asseoir dans un confortable fauteuil d'oů j'ai fauché quelques brochures touristiques et une carte du pays qui trainaient sur les étagčres. Une fois sa conversation terminée, un grand gaillard au facičs centre-asiatique est venu m'accueillir et m'a fait rentrer dans la salle de réunion en me proposant du thé ou du café.
Il allait m'assister lors du remplissage du formulaire en commentant chaque case malgré la simplicité des questions posées. En fait il en profitait pour faire la conversation car, manifestment, il n'était pas débordé par son activité. Nous avons discuté un bon moment. Ca faisait un an qu'il était ŕ Shanghai et c'est lui qui a ouvert ce bureau. La conversation était donc plutôt celle entre deux expatriés qu'entre un employé consulaire et un demandeur de visa. Puis nous avons discuté un petit moment des possibilités touristiques du pays, cartes et photos ŕ l'appui, et c'est avec plaisir que j'ai répondu ŕ ses questions sur la France.
En début de semaine suivante, sa secrétaire m'a téléphoné pour me dire que le visa était pręt et que je pouvais passer le prendre. Je suis donc retourné ŕ son bureau le lendemain, et cette fois c'est en langue française que Monsieur le Consul est venu m'accueillir, en s'excusant du fait que je doive attendre une dizaine de minutes supplémentaires le temps qu'il prépare le visa et qu'il le colle sur mon passeport. Des excuses??? On croit ręver! Pendant ce temps-lŕ, des ouzbeks déambulaient dans la salle d'accueil, en me saluant d'un geste de la main portée sur le coeur, ŕ la maničre des iraniens.
Le consul m'a finalement tendu mon passeport agrémenté d'un visa bleu et vert aux couleurs du pays, et en me demandant de lui téléphoner ŕ mon retour d' Ouzbékistan pour que je lui raconte mon voyage!
Cette entrée en matičre spectaculaire - tous les demandeurs de visa de par le monde savent ŕ quel point l'arrogance et l'impolitesse du personnel consulaire de tous les postes diplomatiques de tous les pays peut atteindre des sommets - était un prélude au formidable accueil que ses compatriotes allaient me réserver un peu plus tard.
Quelques temps plus tard, j'ai reçu mes billets d'avion, et ai ressenti une émotion certaine en voyant le dernier arriver: Samarcande et mon nom figuraient dessus. | | | Annonce · Sponsorisé | | | Ŕ: Yangguizi · 17 mai 2007 ŕ 13:29 · Modifié le 17 mai 2007 ŕ 18:19 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 2 de 79 · Page 1 de 4 · 12 959 affichages · Partager 2. Les compagnons de galčre
Comme j'avais envie de faire un voyage inoubliable, j'ai décidé d'épuiser mon quota de galčres au moment du départ, pour me réserver de bons moments par la suite. Je n'ai pas chômé, et me suis donc offert quelques moments de stress inoubliables les derniers jours avant le départ. Je passe sur la plus belle d'entre elles qui concernait le renouvellement de mon visa chinois qui aurait en principe dű m'empęcher de quitter le territoire chinois pendant la période des vacances. J'ai finalement réussi ŕ la surmonter, et ai finalement arręté mon itinéraire définitif, qui n'était certes pas le plus simple: Shanghai - Hong Kong - Pékin - Tachkent - Samarcande, le tout en envion 48 heures.
C'est ŕ Hong Kong que les problčmes directement liés au voyage ont commencé ŕ surgir, quand l'avion d'Air China (décidemment, cette compagnie ne m'apporte jamais rien de bon) que je devais prendre ŕ destination de Pékin a décidé de rester immobile ŕ son point de départ, bien que tous les passagers aient embarqué. Toutes les lumičres de l'avion ont fini par s'éteindre, laissant présager un ennui technique qui, je l'espérais, ne nous retarderait pas tôt. Il était hors de question de décoller le lendemain, car tout le parcours et donc le voyage s'effondrerait comme les défenses d'une ville-oasis face aux assauts d'une cavalerie tartare. Les lumičres ont quand męme fini par se rallumer, mais nous n'avons pas décollé pour autant. L'hôtesse a fini par nous dire qu'une tempęte ŕ Pékin rendait incertain notre décollage et que l'équipage était en attente d'instructions. Je n'arrivais pas ŕ avaler son histoire et je bouillais intérieurement.
A côté de moi, des dongbeiren (des chinois du Nord-est) commençaient ŕ s'impatienter aussi. Les dongbeiren ont le sang chaud et une mauvaise réputation mais je m'entends en général bien avec eux. J'allais donc essayer de les mettre de mon côté afin d'organiser une petite cellule de crise dans l'avion et tenter d'avoir des informations plus claires. Je n'ai eu aucun mal ŕ acculer l'hôtesse... dans ses derniers retranchements en mettant le doigt sur les contradictions flagrantes de son discours (la tempęte n'était finalement pas ŕ Pékin mais sur le parcours, et il était interdit de la contourner, si si! Qu'est-ce que ça peut ętre stupide une hôtesse de l'air chinoise quand męme!) Les dongbeiren ont fini par acquiescer ŕ mes propos et hausser le ton. Je n'avais plus qu'ŕ les laisser faire et ŕ regarder le spectacle avec une mine réjouie. Hélas, tout ce qui intéressait les dongbeiren était de savoir quand on allait manger et ils ne m'ont gučre aidé ŕ obtenir des informations pertinentes. J'ai donc fini par demander ŕ l'hôtesse ce que faisaient tous ces techniciens autour de l'avion, et pourquoi on avait amené un énorme tuyau (j'ai supposé que c'était pour le ravitaillement). L'hôtesse a refusé de répondre, mais finalement le tuyau a été évacué et l'avion a décollé. Je suppose que c'était un tuyau anti-orages.
Le lendemain matin, ŕ Pékin, j'ai pu constater la terrible inefficacité du systčme d'enregistrement des passagers d' Uzbekistan Airways, et, aprčs avoir fait une heure de queue au milieu de passagers turkmčnes (la premičre fois que je voyais en chair et en os des ressortissants du mystérieux et totalitaire Turkménistan), et m'ętre finalement présenté quasiment en dernier devant le comptoir, un chinois m'a benoîtement dit que je ne pouvais pas monter ŕ bord car mon billet avait été annulé et qu'il n'y avait pas de place pour moi ŕ bord. L'agent avait manifestement fait une erreur, ce que la compagnie a reconnu, mais la seule solution qui m'a été proposée a été d'attendre 24 heures aux frais de la compagnie. J'ai refusé, et ai dű montrer les crocs pour leur faire comprendre que c'était inacceptable, et finalement, le responsable ouzbek de la compagnie est venu et m'a fait surclasser en Premičre. Merci Monsieur!
Aprčs avoir bousculé quelques nord-coréens qui me faisaient perdre du temps dans l'aéroport, j'ai couru jusqu'ŕ l'avion, en ayant tout juste le temps de remarquer que le vol pour Pyongyang partait juste aprčs ŕ la męme porte d'embarquement, mais je n'ai pas fait tellement attention ŕ ce détail. Une fois ŕ bord, je me suis effectivement retrouvé en premičre, ŕ côté d'un ouzbek qui avait aussi été surclassé et qui profitait de l'aubaine pour vider gratuitement les réserves de vodka de l'appareil (voire de la compagnie). Malgré ses demandes répétées et insistantes, j'ai refusé de me joindre ŕ son entreprise et l'ai laissé tranquillement savourer son breuvage. A ma droite, une dame apparemment de grande importance monopolisait tous les soins de l'équipage, puis du personnel de l'aéroport ŕ l'arrivée. Sans doute une épouse de ministre ou quelque chose comme ça.
Bon an mal an, j'ai finalement atterri ŕ Tachkent avec juste une heure de retard. Le plus gros était fait, j'étais maintenant en Ouzbékistan. | | | Ŕ: Yangguizi · 17 mai 2007 ŕ 15:24 · Modifié le 17 mai 2007 ŕ 18:14 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 3 de 79 · Page 1 de 4 · 12 922 affichages · Partager 3. La faune de l'aéroport
L'aéroport de Tachkent m'a rapidement rappelé celui d' Irkutsk, qui était le seul que je connaisse en ex-union soviétique. Pas trčs grand, un hall ŕ bagages plutôt chaotique, et un passage de la douane assez pointilleux... pour certains. A l'aller comme au retour, c'est le passage de la douane qui s'avérait le plus long et le plus problématique, non pas en raison de la fouille des bagages qui était inexistante, mais en raison de la montagne de papiers que certains devaient remplir, et faire viser et tamponner. Męme la déclaration en douane la plus simple prenait une tournure bureaucratique des plus exaspérantes, mais cela faisant partie du jeu, j'ai fait contre mauvaise fortune bon coeur.
La premičre chose ŕ faire ensuite fut de changer de l'argent au petit bureau de change de l'aérogare. La bonne nouvelle, c'est que le taux de l'euro était trčs intéressant, en raison de son appréciation toute récente. La mauvaise nouvelle, c'est que la monnaie ouzbčke, le sum, ne se décline qu'en petites coupures de 1000 et moins. 1000 sums, ça fait 0.6 euro, ce qui veut dire qu'on est en permanence obligé d'avoir une liasse de billets sur soi, si on veut prévoir une quelconque dépense męme légčre. Quand on aime voyager léger comme moi, ça oblige ŕ avoir une poche un peu gonflée de billets, ce qui n'est jamais agréable. Apparemment, ma réaction en voyant les liasses qu'on m'a mis dans un sac a fait rigoler les deux employées du bureau.
J'avais plusieurs heures ŕ tuer avant de prendre mon avion pour Samarcande, et ai donc décidé de les employer ŕ laisser ma valise quelque part, et ŕ partir en centre-ville avant de retourner ŕ l'aéroport en début de soirée. Il fallait pour cela me rendre ŕ l'aérogare des vols nationaux, ce qui m'a semblé ętre une tâche plus complexe que prévu lorsque j'ai mis le nez hors de l'aérogare. Aucune indication nulle part, ni en anglais, ni apparemment en russe ni en ouzbek. Je suis retourné dans le minuscule aérogare des vols internationaux et ai trouvé, ô miracle, un bureau d'information. La dame ne parlait hélas pas anglais, ou quasiment pas, et je n'ai pas réussi ŕ lui faire comprendre que je cherchais juste le terminal domestique, une question somme toute pas trop difficile ŕ condition de la comprendre. Une fois que j'ai réussi ŕ me faire comprendre, la dame a décroché son combiné pour tenter de trouver la réponse ŕ ma demande. Je ne tiens pas ŕ jeter la pierre ŕ cette brave dame. Aprčs tout, il n'est pas aberrant de ne pas connaître la localisation du terminal domestique lorsque l'on travaille au bureau d'information de l'aérogare international, męme quand les deux aérogares sont en fait séparés d'une centaine de mčtres. Aprčs avoir raccroché, elle m'a finalement indiqué de sortir et de prendre sur la droite, ce que j'ai fait.
En chemin, un petit vieux m'a abordé et a fait mine de demander ce que je cherchais. J'ai baragouiné "airport" " samarkand" et il m'a indiqué la direction ŕ prendre, ŕ cinquante mčtres de lŕ. Je l'ai remercié, mais en échange il m'a demandé de lui payer 5 dollars pour l'aide qu'il venait de m'apporter. Je lui ai expliqué dans un anglais aussi oxfordien que possible qu'une telle demande n'était pas tout ŕ fait conforme ŕ l'idéal de l'hospitalité ouzbčke que je m'étais fait, mais il ne comprenait apparemment pas et se contentait de répéter le mot "dollar". Finalement j'ai réussi ŕ le semer et ai pénétré dans l'aérogare domestique.
Lŕ, la mission se compliquait car il s'agissait d'expliquer que je voulais déposer ma valise quelque part en attendant mon vol, une demande beaucoup plus complexe que la précédente. Aprčs quelques vaines tentatives, j'ai fini par tomber sur une dame qui parlait quelques mots d'anglais, et qui, entendant ma demande, a apostrophé un autre employé de l'aéroport: "hey, Borat, blablabla, blabla, blablabla". Ciel, un Borat, un vrai! Comme dans le film, mais sans la moustache! Comme avant de partir en Ouzbékistan, certains amis peu au fait de la géographie centrasiatique m'avaient chargé de passer le bonjour ŕ Borat, je me suis exécuté et lui ai fait un petit signe de la main en rigolant intérieurement. Finalement, j'ai pu laisser ma valise derričre le comptoir d'enregistrement moyennant une petite somme.
En ressortant, le petit vieux m'a rejoint pour cette fois me proposer les services d'un taxi. Le prix demandé était exorbitant, mais j'ai fini par le ramener presqu'au niveau du prix que la dame de l'aérogare m'avait suggéré comme étant le vrai prix, et je suis monté dedans. Il était temps, la chaleur de ce milieu d'aprčs-midi commençait ŕ devenir pesante. | | | 4. Le tyran du passé
N'ayant aucune idée de ce que je voulais et pouvais faire ŕ Tachkent en quelques heures, j'ai décidé de me rendre sur la Place Amir Temur, et de lŕ, me promener un peu au hasard. Je n'ai en revanche pas pu visiter le musée d'Amir Temur ŕ deux cents mčtres de lŕ, qui était fermé en ce jour de Fęte du Travail.
La statue d'Amir Temur était bien telle que je l'imaginais, majestueuse, le tyran chevauchant une fičre monture, son arme ŕ la main. Amir Temur, c'est en fait le nom local du conquérant plus connu en Occident sous le nom de Tamerlan, ou Timur Leng, ou encore Timur le boîteux. Ce turco-mongol de la fin du 14čme sičcle était sans doute un des plus redoutables et des plus emblématiques conquérants qu'ait connu l' Asie Centrale, dont l'histoire fut et reste encore pourtant riche en tyrans tous plus cruels les uns que les autres. Mais Amir Temur est chez nous le plus connu d'entre eux, notamment grâce au fait qu'il soit ŕ l'origine d'un des âges d'or de Samarcande, et au fait qu'il ait été un allié de circonstance de certaines puissances occidentales combattant d'autres tribus turques (et notamment Byzance qui n'avait pas encore succombé aux assauts des turcs ottomans).
Amir Temur est devenu un symbole national dčs aprčs l'indépendance de la nouvelle République d' Ouzbékistan. Ce pays sans histoire, sans véritable unité géographique ni ethnique avait besoin d'un socle rassembleur, et les dirigeants de l'époque ont alors trouvé en Tamerlan le candidat idéal pour jouer ce rôle. Et pourtant... quelle absurdité! Amir Temur n'était certainement pas ouzbek, ce peuple n'existant d'ailleurs sans doute męme pas encore ŕ l'époque timouride. Son origine ethnique reste d'ailleurs plutôt floue, męme s'il se plaisait ŕ dire qu'il était un des descendants de Temudjin, le Gengis Khan. Ce n'est pas impossible. Mais admettons quand męme qu'il devait bien puiser quelques origines communes proto-turques avec le peuple ouzbek qui allait occuper plus tard sa terre natale. Cette falsification historique est d'autant plus comique que c'est justement un descendant de Timur, Babur le fondateur de l'empire moghol en Inde, qui fut délogé de Samarcande par les ouzbeks quelques générations plus tard. J'ai d'ailleurs posé la question ŕ plusieurs ouzbeks éduqués au cours de mon voyage, qui étaient tous d'accord avec le fait que la récupération du mythe de Tamerlan par le président Karimov et sa clique était une sacrée supercherie, peut-ętre męme une des plus remarquables de l'histoire récente.
Mais lŕ n'est pas le plus préoccupant. Au-delŕ de ces considérations ethniques qui n'intéressent pas grand monde, se pose un problčme ethique bien plus grave. Si Tamerlan fut bel et bien l'initiateur de la splendeur d'une nouvelle Samarcande et probablement un chef politique et militaire de génie, il n'en reste pas moins un incomparable massacreur, un fléau de Dieu, que l'embrassement de la religion musulmane et donc d'un fond civilisateur ne suffit pas ŕ distinguer de ses prédécesseurs gengiskhanides et autres tartares avides de sang. Tamerlan, ce n'est pas que les coupoles et les minarets étincelants de Samarcande, c'est aussi des pyramides de plusieurs dizaines de milliers de tętes érigées ŕ l'entrée des villes prises par le conquérant qui faisait alors réguličrement exterminer la population vaincue. Certes, le procédé n'est pas nouveau, et une telle pratique était déjŕ courante dans la Chine si civilisée ŕ l'époque des Royaumes Combattants, mais Tamerlan avait la particularité de préserver systématiquement la vie des artistes, pour les emmener ŕ Samarcande oů ils pourraient bâtir une cité ŕ sa gloire, ce qu'ils ont fait. L'éclat de sa nouvelle capitale n'a donc été possible que grâce ŕ la ruine de villes entičres et ŕ des pertes humaines colossales. C'est un "détail" qu'il ne faut pas perdre de vue lorsque l'on s'extasie ŕ juste titre devant les merveilles de Samarcande, dont en fait bien peu datent vraiment du rčgne du tyran.
Toujours est-il que l' Ouzbékistan du XXIčme sičcle ne s'encombre pas de telles considérations morales et semble n'avoir aucun problčme ŕ inonder ses villes principales de statues et de portraits d'Amir Temur. La seule légitimité ŕ un tel culte est d'ordre strictement géographique, le territoire d'origine et le centre de l'empire timouride étant effectivement situé dans les frontičres actuelles de l' Ouzbékistan. Mais la mobilité des frontičres des empires et des royaumes, et surtout des peuples, de l'époque était telle qu'une telle coďncidence géographique n'est que bien peu probante.
S'il s'est bien trouvé quelques ouzbeks sur mon chemin pour avoir une telle vision critique du personnage, nombreux sont ceux ŕ qui j'ai posé la question et qui trouvaient qu'Amir Temur était somme toute un gars plutôt bien. Qui sait, peut-ętre que d'ici 600 ans, les gens trouveront-ils normal d'aduler Hitler... Le temps efface toutes les plaies, dit-on. | | | Toujours aussi savoureux ! J'attend déjŕ la suite avec impatience, curieux notamment de lire tes impressions sur Samarcande.
Par ailleurs, c'est toujours amusant de lire le sort que tu réserves ŕ ces pauvres hôtesses de l'air chinoises ! | | | "toujours amusant de lire le sort que tu réserves ŕ ces pauvres hôtesses de l'air chinoises"
Je pense que Yang a un phantasme inaccompli, une frustration qu'il trainera tant qu'il prendra des compagnies chinoises 
@ Yang:
Encore! Et merci pour ce beau début de récit! Encore! | | | Ŕ: Yangguizi · 17 mai 2007 ŕ 18:47 · Modifié le 18 mai 2007 ŕ 3:29 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 7 de 79 · Page 1 de 4 · 12 886 affichages · Partager 5. Le dictateur du présent
L' Asie Centrale, terre de tous les tyrans et terre de tous les excčs devint naturellement un extraordinaire vivier ŕ dictateurs lors de la chute de l'Union Soviétique, et l' Ouzbékistan n'a pas échappé ŕ la rčgle, męme si son président, Monsieur Islam Karimov, n'est pas le pire de la région ni de l'ex-URSS.
Impossible d'ignorer qui est Karimov, son portrait apparaît souvent en ville, sur des affiches de propagande, dans des musées, des journaux, voire męme de petites échoppes. C'est le grand leader du pays, qui a instauré un mini-culte de la personnalité, certes incomparable avec celui du Turkménistan voisin, mais qui pręte quand męme parfois ŕ sourire. Il n'est pas impossible que le personnage se soit trouvé quelques affinités avec Amir Temur mais il est heureusement beaucoup moins violent, impératifs modernes obligent. De Karimov, on sait peut de choses en occident, sinon qu'il dirige le pays avec une main de fer, qu'il a peur des islamistes, qu'il joue un double jeu entre les américians et les russes, et qu'il a donné l'ordre d'une répression dure ŕ Andijan il y a un an ou deux. Mais le bilan de Karimov est probablement plus complexe et subtil que cela, et j'ai tenté pendant ce voyage, ŕ ma modeste échelle, d'en peser le pour et le contre.
J'ai été particuličrement bien servi, car les personnes interrogées m'ont fait part de tous les sons de cloche possibles et imaginables, et il ne m'est gučre facile d'en faire une synthčse. Pour les uns, son bilan est positif et se mesure ŕ l'aune de l'absence de pauvreté dans le pays, au fait qu'il ait réussi ŕ en maintenir l'unité, et au fait qu'il ait fait des efforts pour en restaurer le patrimoine culturel. Pour les autres, son bilan est négatif en ce qu'il est coupable de nombreuses violations des droits de l'homme, ne supporte aucune opposition, et a une politique économique désastreuse qu'il dissimule au peuple. D'autres, enfin, ont simplement éludé la question ou fait semblant de ne pas la comprendre, sans doute de peur de s'attirer des problčmes. Bien que ces quelques briques d'information soient plutôt simplistes, elles permettent néanmoins d'y voir un peu plus clair dans l'oeuvre de Karimov dont le bilan semble assez contrasté: je suppose qu'il mčne une politique suffisamment équilibrée pour garantir la stabilité du pays et de son pouvoir, mais qu'il ne fait rien dans le sens d'une réelle amélioration des conditions de vie de son peuple. En gros, il assure juste le minimum syndical pour se maintenir au pouvoir, en faisant le pari que les gens n'oseront pas se révolter. Reconnaissons-lui quand męme le mérite d'avoir su préserver un pays réellement multiculturel oů, apparemment, il y a trčs peu de frictions entre les différentes ethnies.
Beaucoup de gens semblent en revanche regretter sa rupture avec les Etats-Unis (officiellement en raison des événements d'Andijan, mais bien plus probablement parce que les américains n'ont pas supporté le refus de Karimov de maintenir des bases américaines dans le pays). Cette rupture prive de nombreux ouzbeks de chances d'émigrer ou d'aller se former en Amérique, un ręve que de nombreux jeunes caressent.
Non loin de la Place Amir Temur, Karimov a fait construire un vaste ensemble moderne de places, de jardins et de palais gouvernementaux flambant neufs censés constituer la vitrine d'un Ouzbékistan prospčre. L'ensemble n'est pas particuličrement beau, mais il est intéressant de s'y promener, surtout s'agissant d'une premičre prise de pouls du pays. S'agirait-il d'une pâle copie des monuments mégalomanes construits par les voisins turkmčnes et kazakhs? Un globe terrestre perché au sommet d'une colonne, et sur lequel apparaît une carte de l' Ouzbékistan démesurément grande se dresse ainsi en plein Tachkent, mais également dans d'autres villes jusque dans la lointaine république autonome de Karakalpakie. C'est apparemment un des symboles du pays. | | | 6. Les ouzbeks, les russes, les tadjiks, les karakalpaks, les coréens, et les autres
Un des grands plaisirs de voyager en Ouzbékistan et d'en côtoyer la population, est que sa société est multi-raciale, multi-ethnique et pluri-linguistique. A côté de la majorité ouzbčke, existent une large minorité russe et une tout aussi large minorité tadjike, ainsi que d'autres ethnies plus minoritaires. A Tachkent, il y a męme une minorité coréenne visible au travers d'enseignes écrites en coréen dans la rue. Le bilinguisme ou le trilinguisme sont de rigueur dans cette ancienne république soviétique oů la langue russe est largement pratiquée.
Ce melting pot apparemment réussi est visible ŕ Tachkent plus que dans le reste du pays, et c'est la premičre chose qui saute aux yeux lorsque l'on regarde au travers de la vitre de la lada qui fonce de l'aéroport au centre-ville. La population de la capitale, et ŕ une moindre échelle du reste du pays, est ainsi constituée de visages allant du plus pur type slave ŕ un type sino-mongol qui passerait inaperçu dans une métropole chinoise, en passant par des facičs presque indiens et des moyen-orientaux typiques. A côté de tout cela, toutes les nuances de métissage coexistent, et c'est un réel plaisir que d'en observer les traits et parfois de déceler des caractéristiques communes entre des visages pourtant trčs différents.
Ce métissage est le résultat de plus de deux millénaires de brassages forcés de population. Les foyers de civilisation de la route de la soie étaient au carrefour du monde chinois, du monde indien et du monde iranien, puis plus récemment du monde russe, mais également ŕ la lisičre entre le monde sédentaire et le monde nomade. Les mouvements de population et invasions furent incessants et toutes les grandes familles ethniques du continent eurasiatique sont déjŕ passées par lŕ. Plus récemment, la colonisation russe puis la soviétisation de l' Ouzbékistan ont sans doute encore accéléré ce métissage en introduisant davantage de gęnes slaves.
Pour qui aime regarder les filles, ce paysage multiethnique est un régal permanent, d'autant plus que les tenues vestimentaires sont en général trčs jolies, pour ne pas dire provocantes dans la capitale. Que l'on soit amateur de beautés blondes, extręme-orientales, iraniennes, moyen-orientales ou métisses, il y en a pour tous les goűts, et la proportion de jolies filles dans la population semble ętre largement plus élevée que dans de nombreux autres régions du monde. Tous les autres touristes mâles avec qui j'ai eu l'occasion d'en discuter étaient unanimes sur ce point: l' Ouzbékistan est un des pays au Monde oů les filles sont les plus belles, et ce fut une des trčs nombreuses bonnes surprises du voyage.
Du point de vue linguistique, il est en revanche plus difficile de patauger lorsqu'on ne parle aucune des langues locales. Si le russe et l'ouzbek semblent ętre plus ou moins universellement répandus, ne pas les parler induit de lourds efforts pour se faire comprendre. Le persan fut autrefois lingua franca dans la région, mais a aujourd'hui quasiment dipsaru, si ce n'est dans une forme largement influencée par les apports turcs, le tadjik. A Samarcande et ŕ Boukhara, oů les tadjiks sont je crois majoritaires, j'ai parfois essayé de bredouiller quelques phrases ou mots en persan avec un succčs trčs limité, mais c'était toujours mieux que de ne pouvoir rien dire du tout.
L'anglais progresse assez rapidement, mais reste encore une langue marginale dont la majorité de la population n'a aucune ou quasiment aucune notion. Malgré tout, le nombre de locuteurs de l'anglais, ŕ un plus ou moins bon niveau, est suffisamment important pour ne pas ętre complčtement perdu et pouvoir faire de belles rencontres. Le français et l'allemand progressent aussi, probablement poussés par la pression touristique venant essentiellement d'Europe continentale. | | | 7. Monsieur Antonov
Avant toute chose, qu'il me soit permis de déclarer que je n'ai absolument rien contre les avions russes en général ni les Antonov 24 en particulier, et que j'ai d'ailleurs le plus grand respect pour l'ingénieur soviétique Antonov et son travail, et puis que j'aime bien aussi la vodka, la musique russe et les blagues sur les ladas. Mais ce petit voyage en Antonov 24 de Tachkent ŕ Samarcande, je m'en souviens encore comme si c'était hier, ce qui n'est en fait pas si étonnant puisque ça ne fait gučre qu'une quinzaine de jours.
Et puis d'abord, le retour ŕ l'aéroport de Tachkent, en début de soirée, dans une ambiance surréaliste d'aérogare entičrement vide. Serais-je donc le seul ŕ bord de cet avion? Finalement, quelques minutes avant l'embarquement, une poignée d'autres passagers m'ont rejoint dans la salle d'embarquement, et nous avons été conduits au pied de l'Antonov 24, une bestiole assez robuste flanquée de deux moteurs ŕ hélices et pouvant transporter environ 60 passagers. Les mauvaises langues traitent parfois ce genre d'aéronef de lada volante mais ce n'est pas trčs gentil car l'Antonov 24 a une solide histoire derričre lui. Bon, certes, c'est une histoire plutôt longue, et certes, elle n'a pas toujours été rose, mais statistiquement, j'avais plus de chances d'arriver vivant ŕ Samarcande que mort au Paradis des athées. Nous n'étions en fait que 10 passagers, ce qui assurait une ambiance assez étonnante ŕ bord, d'autant plus que la nuit était en train de tomber. En fait j'étais plutôt content de voler lŕ-dessus, ça me changerait des Tupolev et autres Iliushin que j'avais pris pour aller en Corée du Nord et en Sibérie, et bien sűr des Boeing qu'Uzbekistan Airways réserve aux vols internationaux.
Enfin bref, l'avion a commencé ŕ rouler sur la piste ŕ l'heure, et j'avoue avoir jusqu'alors sous-estimé les vibrations dans la cabine induites par le vrombissement de plus en plus intense des moteurs. Ca bougeait bien! Et puis ça fasait un sacré bruit ces machines! Mais c'est un bruit finalement assez doux, dont on finit par s'accommoder. L'hôtesse nous a rapidement servi un verre d'eau gazeuse avant d'aller se rasseoir. L'avion n'a pas eu besoin de beaucoup d'élan pour décoller, la vitesse d'envol étant atteinte assez vite. Voilŕ une bonne chose de faite, une bonne heure plus tard, je serais enfin ŕ Samarcande au terme d'un périple que je commençais ŕ trouver trčs long.
Ce que je n'avais pas prévu, c'était les éclairs que je commençais ŕ voir quelques minutes aprčs le décollage de Tachkent. Depuis quand y a-t-il des orages dans cette région? Et pourquoi ça arrive quand je suis ŕ bord d'une lada volante? Bon, pas grave, c'était plutôt joli ŕ voir, et je me disais que le pilote ne serait pas assez con pour affronter l'orage. En fait il n'a effectivement pas été assez con pour ça, mais il s'en est quand męme bien approché. Lŕ, je rigolais de moins en moins, d'autant plus que l'avion bougeait de plus en plus, et qu'un trou d'air est différemment ressenti ŕ bord d'un produit de Monsieur Boeing ou de Monsieur Airbus qu'ŕ bord du joujou de Monsieur Antonov. Finalement je me suis aggripé aux accoudoirs qui n'étaient gučre plus stables que l'ensemble de l'appareil, tout en sentant poindre les premičres perles de sueur sur mon front. Le diagnostic était sans appel: j'affrontais ma premičre peur en avion, ainsi q'un mini mal de l'air qui commençait lui aussi ŕ se faire sentir.
Une gamine ŕ l'avant de l'appareil a poussé des cris au début des secousses, histoire de mettre un peu plus d'ambiance ŕ bord, tandis que le reste des passagers était étonnamment stoďque. Je m'étais toujours dit que Samarcande serait un bel endroit pour mourir, mais je préférais quand męme commencer par arpenter cette ville en tant qu'ętre vivant.
Au plus fort des secousses, j'ai regardé autour de moi ŕ la recherche d'un plan B. Męme pas une fille potable ŕ bord pour lui faire subir les derniers outrages avant de mourir dans un crash aérien, c'était bien ma veine! Il y avait bien l'hôtesse mais elle était ŕ l'autre bout de l'avion et je n'avais pas trop envie de me lever pour lui faire une proposition indécente avant de mourir en beauté. Malédiction!
Finalement l'avion s'est éloigné de l'orage, s'est stabilisé, et on a atterri sans encombres ŕ Samarcande. Ce qui est marrant avec cet appareil, c'est qu'on va chercher soi-męme sa valise dans la soute ŕ l'arričre une fois que l'avion est posé, et qu'on n'a donc pas ŕ attendre devant un improbable tapis ŕ bagages ŕ l'aéroport. J'étais enfin ŕ Samarcande, ŕ la fois ému et soulagé, et donc dans des conditions optimales ŕ cette heure avancée pour me faire arnaquer par un chauffeur de taxi. | | | Visiblement, l'Ascension n'est pas un jour férié en Chine !
Je suis en train de tout imprimer pour le lire dans un endroit un peu plus confortable que devant mon ordi, avec un petit verre de quelque chose.
Je sais que je vais me régaler. Merci. | | | 8. Le Registan
"Je suis le Registan, le coeur de Samarcande" proclame en français une voix grave déclamant pendant une bonne demi-heure un počme épique ŕ la tombée de la nuit, pour le plus grand plaisir des groupes de français venus admirer le sons et lumičres donné en leur honneur devant le Registan. Au-delŕ du ridicule assez flagrant du spectacle, il faut bien l'admettre: le Registan a bel et bien une âme, et il est donc tout ŕ fait légitime de lui consacrer un portrait.
Le Registan, c'est cet ensemble composé d'une place fermée par trois superbes medersas (écoles coraniques) et ouverte sur une des principales avenues de Samarcande. C'est le monument le plus célčbre d' Asie Centrale, et incontestablement une des grandes merveilles du Monde. C'est lui qui est ŕ l'origine de ma fascination pour l' Asie Centrale, les noms d'Ulug Beg et de Shir Dar me faisant ręver des heures durant devant les photos et les récits que je me plaisais ŕ consulter. Il était donc inconcevable que je fasse la grasse matinée le lendemain de mon arrivée tardive. Non, je me suis levé tôt, ai pris mon petit-déjeuner dans la cour de l'hôtel judicieusement situé ŕ quelques minutes ŕ pieds du Registan, et ai filé dehors pour l'admirer.
Comment l'aborder? Je l'ai malheureusement d'abord vu de côté, le chemin de l'hôtel longeant la façade latérale de la Merdesa Shir Dar. Puis, une centaine de mčtres plus loin, j'ai enfin débouché sur son entrée principale. J'ai fait le choix de ne pas d'abord y entrer, et suis parti m'asseoir sur les bancs et sur le point de vue légčrement en retrait, afin de profiter longuement de la vue d'ensemble, me contentant de deviner dans un premier temps les sublimes détails de l'extérieur des trois medersas. J'aurais bien aimé y rester plus longuement, mais la pression des mendiants commençait ŕ se faire trop forte, et j'ai été contraint de partir me réfugier ŕ l'intérieur du Registan. Lŕ encore, j'ai choisi de ne pas pénétrer tout de suite dans les medersas, et ai passé un long moment ŕ promener mon regard le long des splendides mosaďques et formes abstraites décorant presque juqu'ŕ l'excčs leurs façades monumentales. Il m'a fallu un petit moment d'acclimatation avant d'apprivoiser les formes d'ensemble des medersas du Registan, avant de finalement remarquer que cette étonnante harmonie était agrémentée de quelques troublantes irrégularités: minarets et façades semblaient penchés, et j'ai fini par me convaincre que je n'avais pas la berlue: rien de tout cela n'était régulier, et les architectes du Registan ont semblé manifester un certain plaisir ŕ rendre imparfait leur travail minutieux. Je n'ai alors pu m'empęcher de penser aux asymétries volontaires que l'on fait remarquer ŕ tous les touristes ŕ l'entrée de la Mosquée de l'Imam d' Ispahan, sans doute un des seuls monuments de style islamique qui puisse sérieusement rivaliser en beauté et en démesure avec le Registan de Samarcande.
Tandis que des groupes de touristes commençaient ŕ investir les lieux, je me suis finalement décidé ŕ explorer l'intérieur des medersas jusqu'ŕ la fin de la matinée et le début de l'aprčs-midi. Je dois admettre que je brűlais d'impatience de pouvoir comparer le joyau de Samarcande au joyau d' Ispahan afin de les départager, et que jusqu'au bout, je persistais ŕ attribuer la premičre place ŕ la grande ville iranienne que j'avais visitée un an plus tôt. Et puis, soudain, alors que je croyais avoir fait le tour des merveilles du Registan, j'ai fini par pénétrer dans le coeur de la troisičme medersa, celle du fond, que l'on nomme Tilla Kari, en plein sous la coupole dont l'extérieur turquoise était en rénovation. Et lŕ, j'ai eu le souffle coupé devant le spectacle de cette immense coupole dorée richement décorée, et j'ai été forcé de destituer Ispahan, ou plutôt de refuser de la départager, pour finalement placer le Registan ex aequo avec la Mosquée d' Ispahan. A la réflexion, je crois que je remettrais finalement le grandiose monument d' Ispahan en tęte, en raison notamment des proportions plus imposantes de la construction, et de l'éblouissement permanent que constituent ses lignes et ses courbes monumentales. Et puis surtout, dans la Mosquée d' Ispahan j'étais quasiment seul, et il n'y avait aucune pollution touristique. Les medersas du Registan sont ŕ l'inverse remplies de marchands de souvenirs, pas vraiment méchants, mais dont les constantes sollicitations dčs que l'on s'intéresse aux mosaďques surplombant leurs échoppes sont pour le moins dérangeantes.
Je ne pourrais évidemment pas dire que j'ai été déçu par l'intérieur des medersas du Registan (honnętement, qui pourrait l'ętre?), mais je les ai quand męme trouvées un peu plus fades que ce ŕ quoi je m'attendais, les plus belles perspectives étant incontestablement celles qui s'offrent au regard ŕ partir de l'extérieur. Je dois cependant confesser un coup de foudre poignant pour les deux splendides bulbes turquoises émergeant derričre la façade de la merdersa Chir Dar, et qui m'ont hypnotisé pendant un long moment.
L'émotion en visitant ces medersas était telle que j'ai un moment eu l'impression que le ciel - ou tout du moins les édifices - me tombaient sur la tęte, alors que ce n'était en fait que la fiente d'un pigeon qui s'était oublié ŕ la verticale de mon crâne, pile sous la coupole de la medersa d'Ulug Beg. Quel honneur de m'ętre ainsi fait asperger dans le repaire du célébrissime prince astronome qui passait son temps ŕ scruter les cieux! Je suis vite parti laver ça aux toilettes, avant de méditer sur ma petite mésaventure: c'était la premičre fois que j'étais victime d'un tel bombardement depuis mon séjour ŕ Rome quand j'avais douze ans. Rome et Samarcande, on peut dire qu'au moins j'ai du goűt dčs lors qu'il s'agit de me faire chier sur la gueule!
Aprčs ces heures ŕ visiter le Registan, j'ai finalement choisi d'aller voir ailleurs, mais les jours suivants je suis passé devant ŕ de trčs nombreuses reprises, prenant męme parfois un malin plaisir ŕ accélerer le pas et ŕ ne jeter qu'un regard dédaigneux ŕ cette merveille, histoire de la forcer ŕ intégrer un quotidien qui n'était pas le mien puisque je n'étais que de passage. | | | 9. Le proxénčte
C'est lors de l'ascension d'un des minarets de la medersa Ulug Beg du Registan que je l'ai rencontré, ou plus exactement, tandis que je m'étais arręté ŕ l'étage de la medersa pour contempler la cour intérieure de pas trop haut avant de commencer la véritable ascension.
Je l'ai tout d'abord pris pour un vendeur de souvenirs comme les autres, mais, voyant que je voyageais seul - un fait relativement rare parmi les touristes visitant l' Ouzbékistan - il a supposé que je recherchais des souvenirs de voyage eux aussi atypiques. Aprčs les présentations d'usage, il m'a demandé si j'étais marié, et, lui ayant répondu que non, cela l'a étonné. Mon âge, 31 ans, n'est pas en Ouzbékistan un âge oů il est décent d'ętre célibataire, et ma réponse a souvent provoqué un gentil étonnement de la part de mes interlocuteurs. Les gens se marient en fait jeunes dans ce pays, souvent entre 20 et 25 ans, et ma situation avait l'air de l'intéresser, surtout quand en rigolant, j'ai ajouté que ne pas ętre marié ça rend libre. Ca l'a fait rigoler aussi et, quand je lui ai retourné la question, il a rétorqué qu'il était marié, mais qu'il avait aussi 3 petites amies. Le bougre, il faisait monter les enchčres!
Je me suis marré de plus belle en faisant semblant de compter sur mes doigts avant de dire que j'avais 5 ou 6 petites amies, que je n'étais pas trop sűr (c'était évidemment un gros mensonge, mais j'avais envie de rentrer dans son jeu). Puis je suis finalement monté en haut du minaret, et ai admiré quelques instants la vue imprenable sur Samarcande et ses monuments. En redescendant, le type m'attendait et m'a finalement proposé ses "souvenirs". ça t'intéresserait de rencontrer des filles ouzbčkes? eh bien, a priori ça ne me déplairait pas, effectivement. je connais des discos oů tu pourras trouver des filles. hum, c'est-ŕ-dire que je ne l'entendais pas exactement comme ça. tu pourrais "rencontrer" une fille ouzbčke si tu veux (dit-il en commençant ŕ mimer des gestes obscčnes) non non, c'est bon, je ne suis pas venu en Ouzbékistan pour ça. ah, mais si tu veux, j'ai aussi des filles russes et tadjikes, tu préfčres? euh, non, pas vraiment. tu es sűr? oui oui. bon, si tu changes d'avis, tu sais oů me trouver.
J'avoue que je n'avais jamais imaginé que le Registan de Samarcande pouvait ętre un repaire oů les touristes sexuels viendraient faire leurs premičres démarches, mais le bonhomme semblait plutôt entreprenant et sűr de lui, et j'en ai rapidement pris congé.
Tard dans l'aprčs-midi, je suis revenu m'asseoir devant le Registan pour profiter du spectacle du jour qui déclinait et de la luminosité changeante qui donnait un nouveau visage au Registan. Sur le banc derričre moi, deux ouzbeks m'ont abordé dans un anglais laborieux, et l'un d'entre eux m'a longuement tenu la jambe avec ses connaissances encyclopédiques sur les militaires de l'histoire de France, et surtout ceux du début XXčme et du XIXčme sičcles. L'histoire militaire du monde avait l'air de le passionner et il était naturellement un grand admirateur d'Amir Temur.
C'est-ŕ-ce moment-lŕ de la conversation que j'ai aperçu le proxénčte sortir du Registan et se diriger dans ma direction. alors? Tu as réfléchi ŕ mon offre? quelle offre? tu sais bien, les discos, les filles. désolé, toujours pas interessé. bon ok, au revoir.
En poursuivant la conversation avec les deux jeunes de derričre, ils se plaignaient justement du fait que Samarcande manque d'endroits oů sortir pour les jeunes, et que les discos étaient souvent clandestines car mal vues par le régime. Difficile ŕ imaginer quand on connaît le bouillonnement de la vie nocturne de la capitale Tachkent. | | | 10. Le vendeur de patisseries
Aprčs la visite du Registan, du Gur Emir (le mausolée de Tamerlan), des parcs de la ville nouvelle, et de la mosquée Bibi Khanoum, je suis allé faire un tour au marché de Samarcande, juste au nord de Bibi Khanoum. Il était agréable de flaner parmi les étals de fruits, d'épices et autres étoffes. Mais c'est au coin des sucreries et patisseries que je me suis le plus longuement arręté. En raison d'un déjeuner peu copieux et franchement pas bon, j'avais un petit creux de plus en plus persistant, et étais bien décidé ŕ lui faire un sort. Aprčs avoir fait le tour des étals, j'ai finalement acheté quelques délicieuses patisseries auprčs d'un jeune homme ravi d'avoir une occasion d'échanger quelques mots en anglais. Finalement nous avons sympathisé et notre conversation a duré une bonne heure et demie, et une partie de sa famille s'y est jointe, bien que Fazli (le jeune homme) soit le seul ŕ posséder quelques notions d'anglais et donc ŕ pouvoir communiquer avec moi. Mais il aimait bien son rôle d'interprčte improvisé. La famille de Fazli était tadjike, mais je n'ai malheureusement pas vraiment réussi ŕ communiquer en farsi avec eux, męme si nous arrivions ŕ échanger quelques mots simples compréhensibles par tous.
Il m'expliqua avec fierté que c'est sa mčre qui avait préparé les pâtisseries, et c'est vrai qu'il y avait de quoi en ętre fier, elles étaient trčs bonnes. Il aurait bien aimé que je lui laisse un livre an langue anglaise car c'est apparemment difficile de s'en procurer hors de Tachkent, mais tout ce que j'avais ŕ lui laisser, c'était un exemplaire du China Daily que j'avais piqué la veille dans l'avion. Qu'ŕ cela ne tienne, je lui ai promis de le lui amener le lendemain. Lui de son côté voulait absolument m'inviter chez lui, et nous nous sommes donc donnés rendez-vous le lendemain aprčs-midi au męme endroit.
Comme convenu, je lui ai amené mon journal, et lui et sa famille se sont précipités dessus avec un sourire radieux, en me demandant de quoi ça parlait. Fazli ne comprenait malheureusement pas suffisamment bien l'anglais pour lire les articles, et je devais donc lui réexpliquer les grandes lignes avec des mots simples. Ils ne voulaient pas en perdre une miette et me posaient des questions sur la moindre photo et męme sur ce que la mčre a identifié comme l'horoscope. Apparemment ça les amusait beaucoup de voir des photos de chinois, car c'est vrai qu'ils sont trčs rares en Ouzbékistan (je n'en ai presque pas croisé lors de mon voyage). J'ai aussi donné ŕ Fazli un petit billet chinois ŕ l'effigie du Président Mao, et il ne savait pas qui c'était et n'en avait jamais entendu parler, de męme que sa mčre qui était ŕ côté. C'est amusant, beaucoup d'ouzbeks étaient plongés dans la męme ignorance quand je leur montrais des billets chinois, alors que Mao est quand męme un des personnages les plus importants du XXčme sičcle et que je pensais naďvement qu'il était universellement connu.
Finalement, Fazli m'a emmené chez lui, dans un quartier résidentiel ŕ l'écart de la vieille ville. Son pčre et un ou deux de ses oncles seulement étaient lŕ, et ils m'ont accueilli avec un grand sourire avant de me faire entrer dans la pičce principale (l'équivalent d'un salon) de leur résidence. L'endroit était spacieux, tout en longueur, et richement décorés de tapis aux couleurs vives recouvrant le sol et une bonne partie des murs. Au fond, quelques armoires et un poste de télévision laissaient supposer que cette pičce était celle oů la famille se réunissait et installait ses invités. Fazli ne voulait pas plaisanter avec les traditions hospitaličres de son peuple et m'a fait asseoir. Malgré mes protestations, il s'est empressé de faire défiler un nombre ahurissant de boissons, de petits plats et d'amuse gueules. J'avais déjŕ déjeuné et ne pouvais pas faire honneur au quart de ce qu'il m'offrait, mais malgré cela, Fazli continuait ŕ apporter des assiettes ŕ n'en plus finir. On a discuté un bon moment et il m'a fait écouter quelques tubes ouzbeks qui m'ont laissé assez sceptique. De toute façon, il préférait largement la musique anglo-saxonne, comme beaucoup de jeunes d'ailleurs.
Finalement nous sommes ressortis dans l'entrée de sa maison, oů son pčre s'empressa de me tendre un bol d'un délicieux breuvage ŕ base de yahourt et d'herbes, comme je n'ai malheureusement pas eu l'occasion d'en déguster ailleurs. Je me suis confondu en remerciements devant leur accueil, ne réalisant alors pas encore ŕ quel point une telle hospitalité est banale dans ce pays. Ca allait m'arriver plus tard ŕ d'autres reprises. | | | 11. Les étudiants en anglais
C'est par Fazli que je les ai connus, car aprčs m'avoir invité chez lui, il proposait que je l'accompagne ŕ son cours d'anglais. Ayant eu mon lot de visites touristiques pendant un jour et demi, et ayant soif de communication, ce dont j'avais plutôt été frustré jusque lŕ, j'ai naturellement accepté sa proposition.
Du marché, nous avons donc contourné le Registan par le nord (passer juste derričre le Registan pour aller en cours, quelle sensation!) avant de rejoindre la ville nouvelle que j'avais commencé ŕ explorer la veille. A la fois trčs soviétique et trčs verte, l'endroit était plutôt agréable, et relativement animé, bien que la largeur des avenues et la faible densité de la population garantissent ŕ ce type de ville un calme minimum. Aprčs avoir dépassé des bâtiments administratifs, nous nous sommes approchés d'un bloc de béton qui était l'Institut des Langues Etrangčres et y sommes entrés. Le bâtiment n'était pas climatisé, mais il faisait néanmoins une température agréable ŕ l'intérieur, ce qui n'était pas du luxe. Nous avons grimpé quelques étages, mais comme Fazli était en retard pour son cours, nous avons dű attendre le suivant dans le couloir. D'autres étudiants sont arrivés et m'ont bombardé de questions. La plupart étaient plutôt débutants en anglais, mais leur niveau était néanmoins étonnant pour des gens qui n'avaient commencé ŕ apprendre la langue que deux ou trois mois plus tôt. Ce qui devait arriver arriva, et plusieurs professeurs ouvrirent leur porte pour nous enjoindre de faire silence et de les laisser les autres travailler. Que de souvenirs cela me rappelait!
Finalement, trois quarts d'heure plus tard, je suis entré avec mes nouveaux amis dans la salle de cours, en ayant bien entendu demandé l'autorisation ŕ la professeur, qui était ravie de pouvoir ainsi offrir des travaux pratiques ŕ ses étudiants en anglais. Les étudiants qui venaient ŕ ce cours n'étaient pas stricto sensu des étudiants inscrits dans un cursus officiel, mais profitaient plutôt d'un programme national d'enseignement proposé ŕ tous ceux qui voulaient connaître la langue de Shakespeare... et de Shell et Exxon. C'était une trčs bonne professeur, sérieuse et rigoureuse, tout en étant pédagogue et pleine d'humour. Il n'était pas étonnant que ces étudiants aient pu progresser si vite. J'ai un peu discuté avec elle au début du cours, et elle me disait que l'anglais était maintenant trčs répandu dans l'enseignement secondaire, mais souvent mal enseigné, ce qui explique que peu de jeunes arrivent vraiment ŕ se débrouiller en anglais. Comme en France en fait. Je n'ai pas osé lui dire que le bouquin sur lequel elle faisait travailler ses élčves comportait quelques erreurs de grammaire, mais j'ai quand męme été surpris de voir que ce manuel édité en Russie faisait apparaître des phrases en mauvais anglais dčs les premičres pages.
Aprčs une bonne heure de cours, nous sommes ressortis pour nous diriger vers le grand parc de la ville nouvelle, et nous livrer ŕ des activités plus intéressantes, comme boire de la bičre et faire des commentaires sur les filles qui passaient. Et c'est vrai qu'il y avait de quoi commenter, mais bon, passons... Une fois encore, malgré mes protestations, on ne m'a pas autorisé ŕ payer ma bičre. "We are gays, we are gays" me dirent-ils tous en choeur. Voyant mon visage thétanisé, ils se sont repris en riant "sorry, we are guests, we are guests". Je crois qu'ils n'ont pas compris le fond de leur erreur de prononciation...
Certains m'ont longuement interrogé sur les possibilités d'obtenir un visa français ou chinois, conformément au désir de beaucoup de jeunes de quitter le pays. Mais c'est difficile pour eux, quelle que soit la destination choisie. L'un d'entre eux voulait męme que je lui envoie des téléphones portables de Chine, qu'il me paierait bien sűr en dollars, histoire de gagner un peu d'argent de poche. J'ai bien entendu refusé un tel plan sulfureux en essayant de lui faire comprendre qu'il n'y gagnerait sans doute rien et que ça allait causer des complications extravagantes.
Finalement, il faisait déjŕ nuit quand j'ai pris congé de mes amis pour aller me mettre en quęte d'un cybercafé et rentrer ŕ l'hôtel. | | | 12. Les architectes russes
C'est en prenant le thé dans la cour de mon hôtel de Samarcande que je les ai rencontrés. Un petit groupe de touristes russes de Moscou partageait en effet les lieux avec moi, et c'est tout naturellement que nous nous sommes adressés la parole. Aux antipodes de la caricature que l'on se fait parfois du touriste russe, nouveau riche, sans-gęne et inculte, ceux-ci étaient ŕ la fois sociables, discrets, cultivés et passionnants ŕ connaître. Ils voyageaient en groupe de 8 ou 9 mais étaient indépendants. La plupart étaient architectes, męme si certains avaient des métiers périphériques. Nous n'avons pas vraiment fait un bout de chemin ensemble, mais leurs dates ŕ Samarcande et Boukhara étant les męmes, nous nous sommes souvent croisés, ŕ tel point qu'ŕ Boukhara, c'est de ne pas les voir sur un site qui m'étonnait.
Comme ils aimaient les promenades nocturnes, nous sommes un soir partis explorer ensemble la Mosquée de Bibi Khanoum ŕ Samarcande aprčs la tombée de la nuit. Je n'avais vu que de jour cet imposant édifice qui m'avait beaucoup plu, et c'est donc naturellement que je les ai accompagnés dans cette balade de nuit. C'est la femme chinoise de Tamerlan qui a fait bâtir cette Mosquée pour faire une jolie surprise ŕ son tyran de mari. Ce monument n'est pas le plus populaire de Samarcande, mais il m'a réellement impressionné, notamment car je l'ai trouvé plus sobre que tous les autres, et aussi qu'il s'intégrait mieux dans la vieille ville, ŕ deux pas du marché. Il m'a impressionné... jusqu'ŕ justement cette balade avec les russes. L'un d'entre eux était venu ŕ Samarcande au début des années 80 pour son stage de fin d'études, alors que la région était encore une République Soviétique. Un quart de sičcle plus tard, son avis sur la restauration des monuments était extręmement critique. D'aprčs les non-architectes du groupe, il était męme démoralisant de voyager avec lui car il avait constamment l'oeil rivé sur le moindre détail et passait son temps ŕ pester contre le travail de sabotage des architectes en charge de la restauration qui ont dénaturé les monuments en croyant bien faire. Voyageant seul et sans explications de ce genre, tout cela m'avait évidemment échappé, et il était interessant de les écouter.
Nous sommes longuement restés sous le porche de la Mosquée Bibi Khanoum avant de rentrer. Le plus âgé des architectes russes avait du mal ŕ contenir son énervement. "Ca n'avait rien ŕ voir il y a vingt-cinq ans, c'était beaucoup plus beau, beaucoup plus vrai, beaucoup plus fort ŕ l'époque." "Regardez toutes ces mosaďques, elles n'y étaient pas avant, on voit bien que c'est du toc, c'est vraiment fait n'importe comment." Et moi qui n'avais rien vu de tout cela, je faisais semblant d'acquiescer avec une mine de réprobation factice. Nous avons fini par rentrer: "ces coupoles bleues sont toutes récentes. Quand je suis venu en 80, le lieu était sauvage. En ruines, mais tellement plus émouvant". Diantre, et dire que c'est celui que j'avais trouvé le plus authentique jusque lŕ...
Je me suis donc hasardé ŕ l'interroger sur les autres monuments. C'est envers le Gur Emir qu'il a été le plus sévčre: reconstruit de toutes pičces, tout simplement! Le Registan en revanche ne l'a pas déçu, il n'a presque pas été refait et les travaux qui ont été engagés ne l'ont pas défiguré. Le plus beau monument de Samarcande, la nécropole de Shah-e-Zinda un peu ŕ l'écart de la ville lui a heureusement beaucoup plu, enfin un qu'il n'a pas critiqué. Ouf! Il est vrai que Shah-e-Zinda n'est peut-ętre pas aussi monumental ni chargé que le Registan, mais cet ensemble de mausolées donnant dans toutes les nuances de bleu, et resserrés les uns contre les autres, presque empilés, était époustouflant.
C'était la pleine lune ce soir-lŕ, ou en tout cas ça n'en était pas loin. Des projecteurs étaient hélas allumés sur toutes les coupoles et plusieurs façades de Bibi Khanoum, ce qui nous empęchait de profiter du clair de lune. Ses reflets sur un tel monument auraient probablement été spectaculaires, et je soupçonne que męme le doyen des architectes aurait été séduit. Malgré cela, nous pouvions quand męme profiter d'une jolie voűte étoilée, et nous sommes assis quelques moments sur les bancs au milieu de la cour intérieure, non loin du lutrin géant. Nous étions seuls, c'était féérique, et j'ai rangé dans un coin les critiques que je venais d'entendre pour profiter innocemment du spectacle. Avec un architecte plus jeune, nous avons un peu discuté de l'histoire de la région, pour naturellement aborder le mythe de Tamerlan. Je lui ai parlé sur un ton léger des pyramides de tętes que le conquérant faisait édifier lors de ses campagnes, ce qui a provoqué une réaction somme toute trčs professionnelle chez lui: pendant environ un quart d'heure, nous avons essayé de calculer le nombre de tętes qu'il fallait couper pour édifier une pyramide de dix mčtres de haut. Finalement, nous avons conclu que les pyramides devaient ętre un petit peu moins hautes que cela, étant donné qu'il est peu probable que le tyran ait fait couper plus de 100.000 tętes par ville.
Les russes m'ont aussi appris qu'ŕ l'époque soviétique, la Mosquée Bibi Khanoum avait servi d'entrepôt, ce ŕ quoi j'ai répondu que les communistes chinois avaient fait beaucoup plus fort puisqu'ils avaient pendant la Révolution Culturelle converti un certain nombre de mosquées d'Asie Centrales en porcheries. Ca les a bien fait rigoler, surtout quand un des russes a lâché "les chinois et les cochons seront toujours de grands amis". En fait moi aussi ça m'a bien fait rigoler, je l'avoue. | | | 13. Les fidčles
Je n'avais pas remarqué leur existence au tout début de mon voyage, mais l' Ouzbékistan est bel et bien un pays musulman, męme si les tenues décontractées de la population féminine et la forte influence russo-soviétique sur le pays ont tendance ŕ le faire oublier.
C'est dans la Mosquée Khazrat Khizr que j'ai croisé les premiers musulmans pratiquants de mon voyage, puisque ce n'est évidemment pas dans un monument comme la Mosquée Bibi Khanoum que l'on peut en rencontrer. Pour ętre tout ŕ fait précis, j'avais vu la veille un groupe de vieilles dames se livrer ŕ des rites apparemment assez pieux dans la medersa Tillia Kari du Registan, mais mon regard était tellement absorbé par les dorures de la coupole que je n'y ai pas vraiment fait attention. La Mosquée Khazrat Khizr de Samarcande est un site assez récent bien peu intéressant comparé aux merveilles que la ville recčle. Mais elle se situe sur le chemin d'Afrosiab, l'antique Samarcande, et puisque je devais de toute façon passer devant, j'en ai profité pour rentrer ŕ l'intérieur.
Pas de touristes ici, sinon un japonais qui avait l'air aussi égaré que moi. Comme j'étais fatigué par la visite matinale de Shah-e-Zinda, et que j'ai trouvé le prix du billet d'entrée disproportionné par rapport ŕ l'intéręt des lieux, je me suis longuement assis dans la salle principale de la Mosquée, en observant du coin de l'oeil deux fidčles abimés en pričre dans les alcoves adjacentes. Puis d'autres sont entrés dans la salle et ont occupé les bancs autour de moi, l'un d'entre eux prononçant un discours que j'ai supposé ętre une pričre, tant les autres avaient l'air de l'écouter... religieusement. A la fin de ce court rituel, les fidčles ont effectué un mouvent synchronisé de leurs mains avant de se lever et de me laisser ŕ nouveau seul. Une fois ayant repris mes forces, je suis sorti ŕ mon tour et suis reparti faire des visites ŕ vrai dire peu intéressantes. Afrosiab et son musée ne m'ont pas vraiment emballé, sinon une fresque antique montrant des ambassadeurs chinois et des coréens, la présence de ces derniers en Asie Centrale il y a deux mille ans me laissant d'ailleurs longuement perplexe. L'astrolabe d'Ulug Beg ne m'a pas intéressé non plus, et je suis donc retourné sur mes pas, en direction de Samarcande, pour visiter le mausolée de Daniel, le prophčte biblique.
Que faisait-il ici celui-lŕ, si loin de la Terre Sainte? A vrai dire, il n'est pas trčs probable que le sarcophage géant contienne vraiment ses restes, męme si la légende dit qu'il grandit de quelques centimčtres de temps en temps, ce qui explique que sa derničre demeure présumée mesure aujourd'hui 18 mčtres de long. Un bien curieux cercueil! Toujours est-il que quand j'ai voulu rentrer dans le modeste bâtiment l'abritant, il était plein de fidčles apparemment en train de prier en écoutant un dignitaire religieux leur exposer je ne sais quels préceptes. Ce petit mančge dura un moment avant que le religieux ne les autorise ŕ se disperser, non sans recevoir quelques dons en monnaie sonnante et trébuchante au passage. C'est ŕ ce moment-lŕ que j'ai entrepris de faire le tour du cercueil. Mal m'en a pris car j'ai senti une main m'aggriper par derričre: le religieux désapprouvait la direction que j'avais prise (dans le sens de aiguilles d'une montre, une habitude prise ŕ force de visiter des lieux bouddhistes) et m'enjoignait gentiment de faire comme tout le monde, et de suivre la foule avançant dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Etant d'une nature plutôt conformiste, et mon voyage un an plus tôt en Iran m'ayant appris ŕ ne pas mécontenter les religieux musulmans, je me suis exécuté.
J'avançais donc au męme rythme de ces hommes et femmes, mélangés pour l'occasion, et qui avaient l'air de considérer la relique avec le plus grand sérieux, tandis que je ne pouvais pas m'empęcher de rigoler intérieurement ŕ l'idée de ce "plus grand cercueil du monde" et des problčmes techniques que cela devait poser pour suivre le rythme de ce cadavre biblique qui s'allongeait indéfiniment. C'est dans ce genre de circonstances qu'on se félicite qu'il n'existe encore aucun procédé technologique permettant de lire les pensées... | | | 14. Les petits hommes verts
Je les ai vus. Ils sont partout dans la population, insidieusement tapis aux endroits stratégiques des villes et des routes ouzbčkes. Ces envahisseurs venus d'une lointaine administration se distinguent du reste de la population en ce qu'ils sont habillés tout en vert. Uniforme propret et sobre, et képi de la męme couleur flanqué d'un drapeau ouzbek allongé sur le côté gauche, ils veillent au bien ętre de la population et ŕ la sécurité publique. Ils y veillent de trčs prčs et ne sont pas avares de tracasseries dčs lors qu'il s'agit de remplir leurs fonctions.
Policier en Ouzbékistan, c'est certainement un bon métier. On se fait respecter par la population, en façade du moins. Et puis je ne sais pas si le salaire est bon, mais il y a des avantages en nature incontestablement attractifs. En est témoin cette intéressante anecdote qui m'est arrivée lorsque j'ai pris un taxi collectif de Samarcande ŕ Shahrizabz, une ville située ŕ une heure et demie plus au sud, et qui a pour particularité historique d'avoir vu naître Amir Temur. Quel qu'en soit l'intéręt historique somme toute limité, il fallait que je la vois de mes propres yeux, pour avoir lu son nom si souvent au cours de mes lectures de jeunesse. Bref, un beau matin, je me suis fait amener au point de départ des taxis vers le sud, ai négocié un prix que j'ai supposé ętre correct, et suis parti. A la sortie de la ville, le chauffeur a acheté ŕ un carrefour quatre gros pains ouzbeks, ces espčces d'énormes étouffe-chrétiens que l'on consomme ŕ et entre tous les repas. Mais bigre, quatre d'un coup! Voudrait-il les partager avec ses passagers qu'il y en aurait encore beaucoup trop pour un trajet aussi court. J'avais donc supposé qu'ils devaient ętre d'une particuličrement bonne qualité ŕ cet endroit-lŕ et qu'il voulait en distribuer ŕ je ne sais quelles connaissances ŕ Shahrizabz.
Sur la route, nous avons rencontré un premier barrage policier, oů les petits hommes verts étaient affairés ŕ contrôler un ou deux véhicules arrętés. Leur supérieur nous a fait signe de continuer et nous avons donc passé ce premier obstacle avec brio. Le suivant, quelques kilomčtres plus loin fut plus acrobatique. Non que cela ait duré longtemps, je crois que le chauffeur n'a męme pas eu le temps de couper le contact, mais lorsque d'un signe de tęte ou par un simple mot, le petit homme vert nous a indiqué que nous et notre véhicule l'intéressions et qu'il ne serait pas contre une inspection approfondie de tous les papiers qu'il pourrait trouver ŕ bord, le chauffeur, bien au fait des moeurs terrestres, se contenta de lui tendre deux galettes de pain par la vitre. Le petit signe de tęte complice du policier fut suivi d'un discret merci du chauffeur, qui repassa une vitesse et laissa loin derričre le fonctionnaire dont la famille aurait ŕ manger ce midi.
Je n'ai pas vu d'autoroutes en Ouzbékistan, mais ils ont inventé un péage d'un genre bien particulier!
Il y a en fait d'innombrables barrages du męme genre sur les routes ouzbčkes, ŕ intervalles réguliers entre les villes et au sein męme de celles-ci. Je n'ai jamais réussi ŕ savoir ce qu'ils étaient sensés contrôlés, mais tous les chauffeurs qui avaient la chance de tirer le bon numéro, c'est-ŕ-dire de passer sans s'arręter avaient l'air soulagés. D'aprčs les dires d'autres touristes moins chanceux, ces petits hommes verts se livrent parfois ŕ des abductions de chauffeurs, ou bien ŕ des expériences scientifiques trčs avancées sur le contenu de leurs portefeuilles. J'ai en ce qui me concerne eu de la chance, puisque je n'ai jamais rien vu d'autre que des petits billets passer d'une main ŕ l'autre. Il y a bien eu des contrôles de passeports de tous les passagers du véhicule sur certains trajets, mais pour une raison qui m'échappe encore je n'ai jamais été concerné, et aucun policier ne m'a jamais demandé mes papiers tandis que tout le monde était contrôlé. Les petits hommes verts doivent avoir peur de ces ętres étranges venus d'ailleurs que sont les touristes étrangers.
J'ai malgré tout un jour voulu prendre l'initiative d'en aborder un pour essayer de lui poser une question (il faut dire qu'il n'y avait personne dans la rue en cette heure trčs matinale dans la ville moderne de Boukhara, et que je n'avais donc gučre le choix). M'entendant parler une langue bizarre, la seule réaction du policier fut de me serrer la main, ce que je n'ai pas su interpréter comme un bonjour ET un au revoir simultanés. Mes questions incompréhensibles avaient l'air de le déranger, et ses réponses en ouzbek ne m'étaient pas d'une trčs grande utilité, d'autant plus qu'elles renvoyaient sans doute ŕ des questions que je n'avais pas posées. | | | 15. Les bazaris de Shahrizabz
Il y a deux choses que l'on retrouve systématiquement dans toutes les villes d' Ouzbékistan: un bazar central et une statue d'Amir Temur (ou de son petit fils Ulug Beg). Shahrizabz ne fait bien entendu pas exception ŕ la rčgle. De sa splendeur passée du temps d'Amir Temur, il ne reste plus grand chose, sinon les ruines de la porte monumentale d'un palais qui devait avoir ŕ l'époque des dimensions extravagantes, et au sommet duquel j'ai consenti ŕ une des nombreuses séances photos auxquelles j'ai été convié durant mon voyage.
Plus au sud, quelques coupoles turquoises (j'avais oublié de préciser que c'est la troisičme chose que l'on retrouve systématiquement dans toutes les villes d' Ouzbékistan) attiraient les touristes venus visiter la ville. Mais ce n'est pas lŕ que j'ai choisi de m'attarder le plus longuement.
Entre les deux, se trouve ŕ mon sens un des plus vivants et intéressants bazars du pays. Non que ce que l'on y vende diffčre vraiment des autres bazars (encore que, les étoffes chatoyantes y tenaient enfin une place digne de leur rang), mais sa structure débordant dans des petites ruelles latérales, et son bouillonnement encore plus intense qu'ailleurs m'ont particuličrement marqué.
J'y ai bien entendu été interpelé ŕ maintes reprises, notamment pour prendre des photos, une demande que j'exécutais toujours avec une joie non feinte. J'ai toujours été trčs réticent ŕ l'idée de prendre les gens en photo, et ne le demande que trčs rarement, plus par obsession du droit ŕ l'image que par véritable timidité. Mais en Ouzbékistan, les gens sont demandeurs, quel que soit leur âge, quel que soit leur sexe, et quelle que soit leur activité. Pour une fois, lors de ce voyage, j'allais donc avoir autre chose que des photos de monuments.
Et puis ce qui est bien dans les bazars ouzbeks, c'est qu'on peut y acheter des fruits. Cela n'a rien d'exceptionnel me direz-vous? Certes non, mais je vous assure qu'avoir l'occasion de manger autre chose que du plov, du kebab ou d'ignobles bouillons, cela donne du baume au coeur. A Shahrizabz, j'ai donc complété mon plov par une livre de cerises que j'ai dévorées devant les vendeuses mortes de rire. Je n'ai pas bien compris si c'est mon soudain appétit ou l'incompréhension linguistique qui leur procurait cette hilarité, ou bien encore le fait qu'elles aient apparemment voulu caser une de leurs jeunes collčgues auprčs d'un bon parti, mais cela m'a en tout cas fourni un spectacle de dents en or absolument mémorable. Car s'il y a bien une profession ŕ succčs en Ouzbékistan, plus encore que les carričres dans la police, ça doit bien ętre la profession de dentiste. Rares sont les gens ŕ partir d'un certain âge, et męme parfois les plus jeunes, qui n'exhibent pas une rangée de dents en or au moindre sourire, ŕ tel point que je me demande s'il ne s'agit pas lŕ plus d'un style plutôt que d'une réelle nécessité médicale. Toujours est-il que ces vendeuses de cerises avaient sans doute fait des heureux parmi les dentistes de la ville, męme la jeune fille avec qui on voulait me marier présentant ce signe intérieur de richesse, qui n'était pas tout ŕ fait ŕ mon goűt, comme je n'ai pas osé l'avouer. Peut-ętre s'agit-il chez certaines jeunes filles ouzbčkes d'un critčre de beauté, mais je persiste ŕ ressentir une certaine gęne ŕ la vue de ces jeunes filles qui seraient sans doute mignonnes au naturel, mais chez qui ces implants métalliques sont bien peu ragoutants.
Un peu plus loin, un homme d'une quarantaine d'années m'a interpelé: il voulait absolument parler business avec moi. Comme il ne parlait pas trop anglais, je ne sais pas quel "business" il voulait me proposer, mais je lui ai malgré tout souhaité bonne chance dans son entreprise. Pour me remercier, il a souhaité bonne chance au candidat Sarkozy, car ayant apparemment décelé chez moi une ressemblance physique avec le candidat (je vous rassure, c'est bien le seul au monde ŕ avoir vu une telle ressemblance), il en a déduit que je le soutenais. | | | Ŕ: Yangguizi · 20 mai 2007 ŕ 9:08 · Modifié le 23 mai 2007 ŕ 5:45 Re: Portraits d' Ouzbékistan Message 20 de 79 · Page 1 de 4 · 12 419 affichages · Partager 16. Le touriste afghan
Je l'avais tout d'abord pris pour un ouzbek, car il est vrai qu'ŕ mes yeux, il en avait un visage plutôt typique, avec ses yeux légčrement bridés et sa mine jouflue. Mais lorsque nous avons engagé la conversation et qu'il s'est laissé aller ŕ un "dans mon pays, ce n'est pas comme ça", mon air surpris lui a permis de se présenter: "Je viens d'Afghanistan, je suis juste de passage ŕ Samarcande". Il est vrai qu'avec son camescope et sa chemise ŕ fleurs, et l'ayant connu dans mon hôtel ŕ touristes, j'aurais dű me douter que ce n'était pas un local mais bien un visiteur. Toutefois, n'étant gučre habitué ŕ croiser des touristes afghans sur ma route, j'étais ŕ mille lieues de deviner de quel pays il venait. C'était en fait la premičre fois que j'en voyais un, et seulement la deuxičme fois de ma vie que je côtoyais un afghan.
Il venait de Mazar-e-Sharif, dans le nord de l'Afghanistan, mais n'était pas d'ethnie ouzbčke comme son origine géographique aurait pu le laisser supposer. C'était un membre de la minorité hazara, c'est-ŕ-dire l'ethnie afghane la plus proche des iraniens, et dont la langue maternelle est le farsi. Lui ayant sorti quelques phrases en farsi, j'ai pu vérifier qu'il me disait bien la vérité. Quelle aubaine de tomber sur quelqu'un comme lui, qui était de sucroît polyglote, trčs cultivé et avec un vécu passionnant! C'est qu'il en avait vécu des choses du haut de ses 29 ans! Assez bon connaisseur de l' Ouzbékistan oů il se rend réguličrement pour ses affaires, il profitait de quelques jours de congés pour faire du tourisme ŕ Samarcande.
Nous nous sommes rapidement trouvés pas mal d'atomes crochus avec Ahmed (ce n'est pas son vrai nom) et avons vite sympathisé, nous racontant nos vies respectives. Il est vrai que la sienne n'était pas banale. Afghan quasi illéttré au départ, les hasards de la vie lui ont permis de se cultiver en autodidacte, et d'apprendre des langues étrangčres. Puis est venu le temps des bouleversements lorsqu'en raison du double jeu du seigneur de la guerre Rachid Dostam, les talibans se sont emparés une premičre fois de Mazar-e-Sharif. La population entičre a pris les armes et a réussi ŕ les chasser le lendemain, Ahmed ayant lui aussi dű tenir une position ŕ contrecoeur. Mais, m'expliquait-il, il n'avait pas le choix, les talibans vouant une haine féroce aux hazaras, c'est sa vie et celle de sa communauté qui étaient en jeu, comme le prouvaient les massacres que les fous de Dieu avaient commencé ŕ commettre en entrant dans la ville. Il était toutefois soulagé de n'avoir eu ŕ tuer personne. Lorsque les talibans sont revenus ŕ la charge quelques temps plus tard, pour s'emparer durablement de la ville, il a fui ŕ Dubai oů une relation lui avait trouvé un travail. Et une nouvelle vie a alors commencé pour lui, une vie de découvertes, de richesse relative, et de ce que les afghans appelleraient de la dépravation. "Mais je n'ai jamais touché une goutte d'alcool de ma vie" me dit-il. "Je me fous complčtement des interdits religieux, mais j'avais fait la promesse ŕ ma mčre, et ne pouvais pas la violer".
Lorsque les talibans se sont retirés ŕ la faveur de l'intervention étrangčre, Ahmed est rentré chez lui, oů il s'est naturellement trouvé en décalage avec la société ultra-traditionnelle et austčre d'Afghanistan. Impossible notamment de se marier avec la fille qu'il aimait car la belle-famille n'avait pas confiance en la vertu d'un homme qui voyageait autant ŕ l'Etranger.
"Les prostituées afghanes sont vraiment trop chčres. 100 dollars la passe, tu te rends compte? Et en plus elles baisent mal" me confia-t-il. Tachkent et sa vie nocturne qu'il avait l'air de connaître par coeur faisaient donc figure de paradis ŕ chaque fois qu'il s'y rendait. "Au début je ne voulais pas, mais quand des filles divines s'offrent ŕ toi pour 5000 sums (3 euros), comment veux-tu résister?" Je n'ai pas cherché ŕ porter le moindre jugement sur lui, bien qu'étant par nature hostile ŕ la prostitution. Il avait son vécu, ses problčmes, son histoire et ses valeurs, qui n'étaient pas les miens. Je l'écoutais parler, ponctuant ses anecdotes les plus drôles de sincčres éclats de rire, sans porter le moindre jugement de valeur. De toute façon, me dit-il, il s'était trouvé une copine russe ŕ Tachkent, et menait maintenant une vie rangée, tout du moins selon nos critčres ŕ nous. Car évidemment, hors de question que qui que ce soit en Afghanistan apprenne sa liaison, sa famille le renierait. Quand tu iras ŕ Tachkent, tu dois absolument aller au Giuliano, c'est le meilleur night club du Monde. Je ne suis pas sűr d'y passer une soirée, mais bon, je note, merci du tuyau. Et puis ne va surtout pas ŕ l'hôtel. Je te laisserai mon appartement (enfin je suppose, celui de sa copine). Oh non, je ne veux pas abuser, et puis ce sera sans doute plus simple d'aller ŕ l'hôtel de toute façon. Oui mais tu ne pourras pas ramener de filles dans ta chambre. Les hôteliers sont pénibles avec ça ici. Pas grave, c'est pas mon intention de toute façon. Bon ok, je respecte ton choix, tu as raison.
On a discuté un long moment comme ça, de tout et de rien, de politique, de religion, de voyages. Il avait trainé sa bosse dans pas mal de pays, mais c'est son témoignage sur l' Iran qui m'a le plus marqué. Tout le monde jusque lŕ m'avait dressé le portrait le plus idyllique de l'accueil et de la gentillesse des iraniens, il ne s'était jamais trouvé personne pour me contredire sur ce point. Mais en tant qu'afghan, Ahmed avait été confronté ŕ une facette beaucoup moins glorieuse de ce peuple, qui sait se montrer xénophobe en certaines circonstances, surtout dčs qu'il s'agit d'Afghanistan. Scčnes d'un racisme ordinaire, aurait pu s'intituler son triste récit, les iraniens ne comprenant pas qu'un afghan ose ętre bien éduqué et faire autre chose que travailler sur un chantier. Mais les iraniennes sont vraiment jolies, ajouta-t-il pour redorer le blason de ce pays. Oui mais bon, c'est pas comme en Ouzbékistan. Pas touche lŕ-bas. Tu plaisantes? Il suffit de connaître. Un jour, je suis allé dans le sous-sol d'un immeuble de bureaux, on a filé de l'argent aux gardes pour acheter leur silence, et quelques minutes plus tard, une nuée de jolies filles est arrivée. Ah la la, si tu les avais vues, je te raconte pas!
Et il ne m'a effectivement pas raconté la suite que je n'avais gučre de mal ŕ deviner. Deux préjugés sur l' Iran qui se sont envolés d'un coup, en juste quelques minutes. Quel choc! Ahmed m'a en revanche fait un portrait plus qu'élogieux des indiens et des ouzbeks, les peuples les plus gentils et admirables qu'il ait côtoyés. Sur ce point, nous étions sur la męme longueur d'onde. Puis il m'a fait part de son dégoűt des extrémistes religieux, talibans et autres, qui d'aprčs lui n'ont absolument rien compris ŕ l'Islam et qui ont déshonoré le message du Prophčte et d'Ali. Dégoűt et consternation aussi ŕ l'évocation des deux humanitaires français qui avaient été capturés par les talibans, et dont on ne savait pas encore qu'il seraient libérés.
Finalement, nous avons décidé d'un commun accord d'aller découvrir la vie nocturne de Samarcande, et de nous encanailler un peu. En tout bien tout honneur bien sűr. Le problčme, c'est que ni lui ni moi ne savions oů aller, et que l'hôtelier refusait de nous donner des informations, car il avait peur qu'on ramčne des filles. L'afghan l'a rassuré et le patron a accepté de nous laisser sortir en faisant en sorte qu'on nous laisse la porte ouverte quand nous rentrerions.
On a pris le chemin du Registan puis avons rejoint la ville moderne, oů la seule option qui s'est présentée ŕ nous était le sous-sol d'un des hôtels de luxe de la ville. Ahmed ne parlait ni russe ni ouzbek (mais il apprenait), mais il pouvait communiquer sans trop de difficultés avec les tadjiks, dont la langue était assez proche du farsi. J'étais jaloux, pourquoi ça ne marchait pas avec moi? Malgré cela, personne n'a su lui recommander d'endroit oů sortir, et on a fini par se rendre ŕ l'évidence: les jeunes que j'avais rencontrés l'avant-veille m'avaient peut-ętre dit la vérité: la vie nocturne a l'air plus ou moins clandestine dans cette ville. Ahmed n'en revenait pas, quel contraste avec Tachkent!
Nous sommes finalement entrés dans le night club qui était quasiment désert et n'avait aucun intéręt. Il devait ętre écrit quelque part que les charmes sauvages de Samarcande ne nous seraient pas accessibles. Mais qu'importe, on a bien rigolé quand męme, et sommes finalement sagement rentrés nous coucher.
Rendez-vous le lendemain pour petit-déjeuner et visiter la ville de jour. Hélas, Ahmed avait reçu un coup de fil du boulot, et devait abréger son séjour. Il ne pourrait pas aller ŕ Boukhara avec moi, mais nous avions quand męme encore une demi-journée ŕ passer ensemble. Nous avons eu le temps d'aller voir le joli Musée ŕ côté du Registan, puis de nous aventurer dans la vieille ville pour aller voir une mosquée secondaire. Puis nous sommes allés graver mes photos de Samarcande sur un CD qu'il garderait, car il n'a pas eu le temps d'en prendre autant que moi.
Finalement, il était temps pour moi de partir ŕ la gare attrapper mon train pour Boukhara. Je n'étais pas vraiment triste de quitter Samarcande car je savais que d'autres merveilles m'attendaient plus loin, mais il était vraiment dommage de quitter aussi tôt un homme aussi intéressant. Mais nous nous sommes échangés nos e-mails, nous resterons en contact. | Carnets similaires sur l'Ouzbékistan: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 2 083 visiteurs en ligne depuis une heure! |