Bonjour Franck, je vois que le « post » est déjà vieux. Peut-être as-tu accompli ton trajet ?
Le sujet m’intéresse et je vais développer les raisons qui me font apprécier ce type d’aventure dans des coins décalés et pas du tout recherchés.
Ces voyages à pied en
France dans ces coins sans caractère paraissent au mieux sans intérêt aux randonneurs au long cours normalement constitués. Pour ma part, je les trouve tout à fait instructifs sur une multitude de plans. D’abord, je m’y lance sans planification excessive, un coup d’œil sur une carte au 1/200 000 pour avoir les grandes lignes, on y voit bien la topographie et le positionnement des villes et villages. Puis, je pars avec une carte au 1/100 000 où figurent bien évidemment les routes et aussi les chemins principaux, ainsi que les GR. Et puis au gré de l’avancement j’affine mon trajet, soit en fonction de l’inspiration ou des conseils que je récolte en route.
De nombreux auteurs randonneurs voyageurs ont relaté leurs expériences dans des coins de ce genre au cours de traversées de la
France. Je pense entre autres à Axel Kahn dans son livre « Pensées en chemin, Ma
France des Ardennes au Pays Basque » ou à l’un des derniers livres de Sylvain Tesson « Sur les chemins noirs ». Il y en a bien d’autres dont les titres ne me reviennent pas en mémoire, en particulier un auteur qui allait de lieu en lieu, dont les noms avaient une signification dans le vocabulaire courant. Bien souvent, l’impression générale qui se dégage de ces récits est toute empreinte de tristesse et de mélancolie. Mais derrière cet aspect premier, on discerne une grande curiosité à voir le pays dans sa réalité, développement des villes, vie des banlieues. Puis lorsque la zone périurbaine cède (de plus en plus loin) à la campagne, les premiers villages et petites villes ainsi que les premiers paysans vous apportent d’autres éléments aidant à la perception de notre pays.
Il m’est arrivé des expériences étonnantes au cours de ces voyages décalés, surtout hors saison. Déjà l’été on y voit peu de randonneurs, alors l’hiver un « Martien » avec un sac à dos, ça attire le regard. Il y a ceux qui vont vous prendre pour un migrant et qui parfois par peur ne répondront pas à vos questions dans le petit matin. Ils détourneront la tête, voire accélèreront le pas pour mettre de la distance entre vous et eux. On se sent, dans ces situations, plus étranger dans son propre pays qu’au fond du désert de l’Atacama. Les recherches de bivouacs en périphérie de petit village après avoir rempli sa gourde pour la nuit à la fontaine sont une source de joie, par l’incertitude que la situation génère. Il va falloir se cacher. Parfois l’envie d’avancer disparaît, alors on part se dissimuler dans un recoin bien sombre derrière l’église à la nuit tombée. Puis, dans le petit matin brouillardeux très frais d’un début janvier bien humide, on replie tout à la va-vite. On ne prend pas le temps de mettre en branle le réchaud pour un thé. On part au hasard dans les rues sombres de ces villages « presque dortoir », et là parfois le miracle opère.
Un rai de lumière filtre sous une porte et se perd dans le noir. Les rideaux sont tirés mais laissent passer une lumière diffuse. En s’approchant sur le mur gris et sale, on finit par discerner l’inscription « café ». On entre, et là le cours d’ethnologie commence, vous vers les autochtones et eux vers cet étranger randonneur avec gros sac à dos dans un endroit improbable. Les clients sont soit des travailleurs pressés avant l’embauche, ou des anciens qui se réfugient depuis des années dans ce bistrot pour être tranquilles devant un (ou plusieurs) petit blanc ou petit rouge au lever, et qui échappent de ce fait au regard réprobateur de leur épouse.
A ces heures matinales, peu d’intrus troublent les habitudes bien installées. La curiosité délie les langues. Si vous commencez en enlevant votre cagoule (qui ne recouvre que la tête) à dire il ne s’agit pas d’un holdup, les rares clients qui avaient encore le nez dans leur café ou petit blanc dès potron-minet vous regardent vraiment intrigués. La conversation s’engage et souvent elle est très intéressante, sur les difficultés de vie, les interactions ville campagne, le pourquoi d’un randonneur dans un coin où l’on n’imagine pas venir en vacances. Dans ces bistrots de ces coins sinistres, on réalise toute la frénésie avec laquelle certains veulent échapper à leur sort, en espérant le gros lot. Loto, tac au tac, tiercé tout y passe dans la rage de gagner.
Je me souviens de ce paysan au mois de novembre, qui venait au lever du jour voir son champ de maïs qu’il avait récolté la veille, et il me surprend à replier ma tente dans ce que l’on peut qualifier de vrai champ de boue. Il n’avait jamais dû voir un randonneur dans son coin (cette fois c’était à vélo), et il en découvre un en hiver. Les contacts sont toujours intéressants dans ces conditions.
Je me souviens aussi d’une remontée du
Rhône à pied au mois de janvier en partant de
Lyon. Après une nuit pour le moins très humide dans un creux du terrain, le soir suivant au détour de nulle part, je tombe sur un hôtel vers les 15 h. Je m’installe au bar et commande une bière, puis demande à la tenancière, au demeurant fort jolie et sympathique, si elle a une chambre. Elle me répond que tout est complet. De toute évidence, elle me prend pour un vagabond avec ma barbe naissante de trois jours, qui cherche un coin au chaud et qui risque de filer à l’anglaise (les Anglais disent « take French leave »), car sans le sou. Tant pis, je commande une seconde bière et me prépare à partir afin de trouver un coin où mettre ma tente avant la nuit complète. A ce moment, un client intrigué engage la conversation, et on parle de voyage et de questions géopolitiques à travers la planète. Après cet échange de quelques minutes, manifestement la belle tenancière semble avoir changé d’opinion à mon encontre. Elle me demande où je compte dormir. Je lui réponds en montrant mon sac que j’ai tout ce qu’il faut pour aller mettre ma tente un peu plus loin à l’orée du premier champ à la sortie du village ou au bord du
Rhône. Presque toute peinée, elle me dit :
« Je ne peux pas vous laisser dormir dehors, j’ai bien une chambre en réfection, je peux vous la céder pour la moitié du prix, vous voulez la voir ? »
Tout content je réponds :
« Non pas besoin, elle sera de toute façon plus confortable que ma tente mouillée dans ce brouillard persistant. »
Je découvre alors une chambre superbe, pas du tout en réfection, mais cependant le prix restera coupé de moitié. Elle n’avait pas osé me dire que je ne lui avais pas inspiré confiance au début.
Et puis dans ces zones rattrapées par l’urbanisation, les petits cours d’eau sont soumis à rude épreuve. Vous tombez sur des anciens nostalgiques de leur jeunesse. Epoques révolues où les truites et les écrevisses se bousculaient dans une eau claire, transformée en quelques décennies en bras d’eau ayant perdu la majorité de leur vie aquatique. Mais ces anciens ont l’œil perspicace et ont bien vite repéré ce drôle de voyageur à sac à dos qui semble chercher des poissons du regard. Il ne leur en faut pas plus pour vous aborder et vous demander :
« Qu’est-ce que vous regardez ? »
Et là, s’engage une discussion sur le temps passé et resurgissent les souvenirs de jeunesse dans des coins sauvages de bois et forêts, maintenant mangés par l’urbanisation. On a un peu l’impression d’exhumer et de participer à la résurrection d’une vie passée bien différente de ce que l’on perçoit. A les écouter avec passion, narrer avec nostalgie leur bonheur de jeunesse, on se prend un peu pour un psychanalyste qui rend le sourire à son client, tout en bénéficiant soi-même d’une séance.
Bien sûr, parfois on y vit aussi des galères, cependant un arrêt de bus, ou une gare, n’est jamais très loin. Mais justement en résistant à la facilité, on apprend à se connaître un peu plus. Et ces expériences sont une préparation et une éducation aux émotions négatives, que l’on ressent aussi dans les grandes entreprises loin de tout. Je me souviens de quelques journées de mauvais temps à vélo dans le désert de Gobi, par temps très sombre et froid. Cela me faisait penser au livre de Cormac McCarthy « La Route », vision d’un monde glauque à la dérive après une catastrophe non identifiée. Je suis sûr que le souvenir de mes randonnées hivernales, certes pas très nombreuses, en zones périurbaines m’ont permis de relativiser la situation.
Voilà quelques-unes des pensées que m’inspire ce type de randonnée dans des coins où justement on n’a pas du tout l’idée ni l’envie d’aller balader son sac à dos.
Sur un trajet
Lyon-
Grenoble, voilà à peu près sur quoi je partirais :
Place Bellecour, Vénissieux, puis je mettrais le cap sur la Côte Saint-André, et ensuite je viserais Tullins vers la pointe nord du Vercors et je rejoindrais
Grenoble par la piste cyclable qui longe le Drac. Et puis la découverte et la surprise dessineraient le chemin à leur guise.
Mais bien évidemment cela c’est ma vision personnelle, et je conçois très bien que l’on considère qu’il s’agit de celle d’un « désaxé ». Mais si l’on se réfère à la fameuse maxime de Nicolas Bouvier « On ne fait pas un voyage, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait », alors ce n’est pas si pas sûr.