Bonjour Madame,
à l’époque de l’internet, du portable, du youtube et je ne sais quoi d‘autres, j’ai vraiment des scrupules de vous recommander – hmmm, dois-je le risquer ?! – un LIVRE. Svp, ne riez pas, je sais bien qu‘un tel est, comparé à un portable, une relique préhistorique ... mais pourtant assez utile, toujours et encore ...
Mme, la berbérologie a une longue tradition en France. Juste en France (A. Basset !). Donc, vous allez trouver, j’en suis sûr, un bon nombre de grammaires, dictionnaires et manuels berbères, soit dans une librairie, soit dans une bonne bibliothèque municipale. Je peux bien comprendre si vous n‘aimeriez pas acheter un dictionnaire qui coûte cher mais l’achat d’une grammaire n’est pas ruineux. Ça vaut le coup !
En tout cas, je voudrais vous renvoyer à deux livres que je connais un peu :
Michel Quitout 1997. Grammaire berbère (rifain, tamazight, chleuh, kabyle). 189pp. Paris : L’Harmattan.
Miloud Taifi 1991. Dictionnaire Tamazight – Français. Préface de Lionel Galand. 880pp. Paris : L’Harmattan-AWAL. (prix : 390 FF en 1992 !!!)
Bien sûr, il y a aussi des grammaires qui coûtent la peau des fesses, p.ex. ...
Jeffrey Heath 2005. Grammar of Tamashek (Tuareg of Mali). Mouton Grammar Series. 745 pp. The Hague : Mouton de Gruyter. (prix : 160 Euros). Œuvre gigantesque !!! Je cherche encore un sponsor ...
Sur le net, il y a le dictionnaire suivant :
http://www.scribd.com/doc/14939857/dictionnairetamazightfrancaisAutre site à recommander vivement :
http://www.africanlanguages.org/berber.htmlAvez-vous des connaissances en arabe ?! Ça vous aiderait beaucoup ...
Autant que je sache, la langue berbère (si ce concept existe en tant que tel) est caractérisée par une extrême dialectalisation. Pourtant, les données structurales fondamentales, elles, sont les mêmes partout et le degré d’unité notamment grammaticale des parlers berbères est tout à fait établi. Ce sont essentiellement trois dialectes se partageant l’aire linguistique du berbère au Maroc : le tarifiyt au nord et nord-est, le tachelhiyt au sud et sud-est et le tamazight au centre. Je suis très désolé de ne pas connaître bien la géographie du Maroc, donc, c’est à vous de classer le Haut Atlas dans un de ces trois dialectes cités.
Selon Taifi 1991: I-II, le tamazight englobe plusieurs parlers qu’on classe généralement en deux groupes. Le premier groupe (nord) comprend les Zemmours, Igerwan, Ayt Ndhir, Ayt Myill, Ayt Sadden, Iziyan, Icheqqir, Ayt Ayyach, Ayt Seghrouchen, Ayt Warain. Le second groupe (sud) est composé de Ayt Izdeg, Ayt Hadiddou, Ayt Merghad, Ayt Atta, Ayt Qebbach. Ces parlers occupent de vastes étendues au delà de Midelt et du Ibel Ayyach jusqu’au Tafilalt. Ces deux groupes linguistiques présentent néanmoins dans les faits des différences qui en particularisent chacun. Lesdites différences sont phonétiques, morphologiques ou lexicales et constituent un ensemble de caractéristiques suffisant pour distinguer un parler d’un autre ...
En ce qui est moi, je ne m’intéresse pas grandement aux langues berbères, excepté au tamasheq, langue des Touaregs (surtout ses parlers au Mali et au nord-est du Burkina Faso). J‘ai au mieux des connaissances de base en grammaire berbère ... Voici les quelques explications :
LE GENRE
En berbère, le nom a deux genres, un masculin et un féminin. Les noms débutant par a, i ou u, sont tous du genre masculin (à part un petit nombre de noms qui ne correspondent pas à cette règle !) :
aserdun "mulet"
ifri "grotte"
udem "visage"
Le nom féminin berbère a en règle générale un t en position initiale juste devant soit un a, soit un i, soit un u (ces trois voyelles étant la marque du masculin en tamazight ; voir en haut). La plupart du temps, ces noms féminins singuliers ont un autre t, et ce en position finale :
tasa "foie"
tini "datte"
tisi "coin"
tizi "col"
tiziri "lune"
tamazirt "pays"
tamazight "langue berbère" ; "femme berbère" (intéressant !)
tacurt "ballon"
tisent "sel"
tizemt "lionne"
tudert "vie"
Pour former le pendant féminin d’un mot masculin, il faut adjoindre un t antéposé et un t postposé au nom masculin :
isem "lion" > tizemt "lionne"
isli "marié" > tislit „mariée"
aqzin "chien" > taqzint "chienne"
agellid "roi" > tagellidt "reine"
Certains noms forment leur pendant féminin irrégulièrement, c.à.d. ils ont recours à un mot entièrement différent du mot masculin :
baba "mon père" – yemma "ma mère"
argaz "homme" – tamettut "femme"
azger "bœuf" – tafunast "vache"
Il y a une sorte de règle générale : je me souviens bien de mes cours d’arabe. Le professeur a toujours dit : "Le t aime le féminin" (et moi aussi) ou, si vous voulez, "Le féminin aime le t". Et cela vaut pour l’arabe ainsi que pour le berbère. Voir les énoncés tamasheq qui veulent dire "Un homme/Une femme venait" et "Cet homme/Cette femme est vieux/vieille" :
ahales eyyan os-id.
tamatt eyyat tos-id.
ahales wa i wassaran.
tamat ta ti wassarat.
Je crois qu’il n’est pas nécessaire de vous dire expressément quels énoncés parlent de la femme, quels de l’homme, non ?!
LE NOMBRE
En berbère, le nom a deux nombres : le singulier et le pluriel (contrairement à l’arabe qui a le duel de plus).
Il n’existe pas de règles fixes et bien définies pour la formation du pluriel, autrement dit, il y a un bon nombre de mécanismes pour former le pluriel en berbère. Pas toujours facile ! Donc, il faut quasiment apprendre un mot singulier et sa forme plurielle à la fois. Les quelques exemples :
Masculin :
azru > izra "pierre/s"
itri > itran "étoile/s"
iff > iffan "sein/s"
uzzal > uzlan "couteau/x"
amazigh > imazighen "berbère/s"
awal > awliwen "parole/s"
ameddakkul > imeddukkal "ami/s"
Féminin :
tabrat > tibratin "lettre/s"
tamellalt > timellalin "œuf/s"
tamazirt > timizar "pays, sg./pl."
tamettut > tisednan/tilawin "femme/s"
LE VERBE
Une forme verbale berbère consiste au moins en trois éléments : 1. une racine lexicale (formée d’une ou plusieurs consonnes porteuses des sèmes essentiels et dont l’ordre est impératif !!!!!!!!), 2. un indice de personne (préfixe et/ou suffixe), et 3. une marque aspectuelle ou schème (surtout des voyelles qui indiquent le temps ou l’aspect du verbe. Ces trois éléments sont obligatoires !!!!!!!! mais il y a bien d’autres marques qui peuvent s’y ajouter, p.ex. des marques dérivationnelles concernant le passif, le réciproque, le causatif, etc. etc. ... Cette combinaison racine/schème du mot berbère est un des traits qu’il partage avec le sémitique (l’arabe ! Voir en bas).
Pour vous illustrer ces remarques considérables, voici la forme verbale yezra qui veut dire "il a vu" :
- y(e) : indice de 3e personne du masc. sing., "il"
- ZR : racine lexicale du verbe zer/izir "voir, regarder"
- a : marque de l’aspect accompli
Une racine verbale berbère peut être constituée d’une ou plusieurs consonnes appelées radicales ou consonnes radicales :
une seule consonne, dite monolitère, ex. R "fermer"
deux consonnes, dite bilitère, ex. ZR "voir, regarder"
trois consonnes, dite trilitère, ex. GRM "grignoter, ronger"
quatre consonnes, dite quadrilière, ex. ZGRT "allonger"
cinq consonnes, dite quinquilitère, ex. SGZDF "errer, vagabonder"
Un verbe est énoncé conventionnellement à la 2e personne du singulier de l’impératif. C’est la forme la plus réduite du verbe ; celle-ci correspond à la forme infinitive du français (en arabe, c‘est la forme de verbe de la 3e personne du singulier masculin du parfait/accompli ; p.ex. le verbe kataba veut dire "il a écrit" et est pris comme forme infinitive du verbe "écrire". Une convention ...).
Une racine peut fournir un mot isolé ou au contraire toute une famille lexicale. Par exemple : la racine FRD représente un mot isolé, la racine RD une vaste famille lexikale ...
iferd "pintade sauvage"
-arid "être lavé"
ssird "laver, se laver"
ttuyarid "être lavé, être lavable"
msird "se laver mutuellement"
tarda "lavage"
isird "lavoir"
yessird "il a lavé"
tardiwin "action de (se) laver"
isiriden "eaux usées"
amsird "laveur"
Voilà, vous voyez ! Quant à RD, tous ces termes se partagent la même racine et sont formés de schèmes différents. On peut donc les regrouper en une famille lexicale (dont les diverses formes se tournent toutes sémantiquement autour de „laver"). A l’inverse, la racine étant la base consonantique commune à une famille lexicale, peut être dégagée en retranchant des mots tous les éléments à valeur grammaticale et toutes les voyelles. Exemple : tamsirtt (< tamsirdt) : on enlève le morphème discontinu du féminin t--t, on retire ensuite les morphèmes de dérivation m (réciproque) et s (causatif) et à la fin les deux voyelles a et i ; il reste RD. Par conséquent, la forme tamsirtt est bien de la famille lexicale RD ("laver").
En arabe, vous trouvez la même chose. Comme déjà dit, la racine KTB veut dire "écrire", dont les formes multiples sont comme suit ...
kataba "il a écrit"
naktubu "nous écrivons"
kitaab "livre"
maktaba "bibliothèque, librairie"
kaatibuuna "personnes en écrivant"
kutub "livres"
maktuub "l’écrit"
kaatib "écrivain"
uktub "écris (masc.) !"
kuttaab "écrivains"
maktab "bureau (meuble ; pièce)"
Bon ... Espérons que je n'ai pas réussi à vous démoraliser (ce n'était pas mon intention). Mais vous avez vu que le fonctionnement de cette langue était totalement différent de celles que nous connaissons chez nous. Je ne crois pas qu'on puisse apprendre cette langue, même ses bases, à la va-vite. Il faut en tout cas investir un peu de temps et un minimum d'effort. Je vous souhaite de trouver un forumeur berbère qui peut vous aider ...
Bon week-end à vous & Ala ka tile hèrè caya, hgb
(en ce qui est la notation, il était nécessaire de simplifier parce que plusieurs caractères du berbère ne peuvent pas être présentés correctement sur ce forum, dont les consonnes affriquées, labio-vélarisées et emphatisées. Désolé !)