(An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Pas vraiment une galère, mais un souvenir qui m'a beaucoup marqué: le passage à l'an 2000 dans la province du Hunan, en
Chine.
Tandis que je remontais en train de HK à
Shanghai en faisant quelques arrêts, l'envie me prit de visiter le village natal du Président Mao, non loin de la ville de Changsha, capitale du Hunan. J'allais donc profiter de l'occasion pour passer quelques jours dans cette ville, histoire de me reposer après quelques étapes fatiguantes.
Mon Lonely Planet m'indiquant des tarifs élevés pour les hôtels de Changsha, je décidais de loger sur le campus universitaire un peu à l'écart de la ville, au pied des collines de l'autre côté de la rivière Xiang. Un coin très chouette où il fait bon se reposer. Changsha, haut lieu du communisme chinois, capitale d'une des dernières régions où on trouve encore de vrais maoistes allait me réserver bien des surprises.
L'après-midi de mon arrivée, j'entreprenais donc la visite de la forêt, des collines et de l'Académie de Yuelu, au-dessus du campus. En marchant dans les bois, j'entendais au loin un haut-parleur, et en me rapprochant, il me semblait bien reconnaître quelque chose. Oui, aucun doute, c'était un des discours les plus célèbres du Président Mao qui passait en boucle. En effet, au détour du sentier, un petit musée maoiste accueillait gratuitement quelques visiteurs. Je suis entré dans la maisonnette et ai regardé les quelques photos et reliques communistes qui décoraient l'intérieur.
Tout d'un coup, une fille d'environ vingt ans, vraiment pas belle, m'aborda en anglais en me demandant d'où je venais. Comme je refusais à cette époque de parler anglais aux chinois, c'est en chinois que je répondis que j'étais français. En m'entendant parler chinois, la fille rougit et parut gênée. "je suis vraiment désolée, tu as donc compris ce que j'ai dit tout à l'heure?"
Et moi "euh... oui" (sans savoir de quoi elle parlait)
"je suis désolée, je n'aurais pas dû te traiter de yangguizi (diable étranger=un mot pas très gentil pour désigner les étrangers), je ne savais pas que tu comprenais.
"pas grave, pas de problème"
Elle décida alors de me faire la visite du mini-musée. La fille était une folle de Mao, elle vénérait le personnage comme au plus fort de la révolution culturelle. "J'aime Mao, il était tellement beau et tellement grandiose" dit-elle, émue, en me montrant sa photo. Un autre maoiste se joint alors à la conversation, et chacun en rajouta de plus belle.
"As-tu déjà lu les oeuvres de Marx et Engels?" me demanda-t-elle toute excitée.
"euh... non, et toi?" répondis-je
"mais oui, tous les soirs!!!"
Hum..
"que penses-tu du président Mao" me demandèrent-ils en choeur?
"oh vous savez, moi j'y connais pas grand chose" répondis-je, en mentant effrontément puisque je me suis en fait pas mal documenté sur le bonhomme, et ne voulais pas créer d'incident. Devant leur insistance, l'idée m'est venue de commenter la doctrine officielle (Mao avait raison à 70% et tort à 30%) en disant que j'inversais les proportions. Je commençais donc:
"d'après votre gouvernement, Mao avait raison à 70% et..."
"ils me coupèrent: "non, le gouvernement se trompe. Mao avait raison à 100%!"
Hum... ça commence à sentir le roussi. "bon ben c'est pas tout ça, mais j'ai encore des trucs à visiter moi. Sympa de vous avoir connus, à bientôt au revoir" ai-je lancé.
La fille a alors tenu à me faire un cadeau d'adieu: un petit badge à l'effigie du président Mao, que je pourrais porter sur mon blouson. Nous avons échangé nos noms, et uniquement nos noms, et ai refusé de lui dire où je logeais. "quelque part sur le campus" ai-je quand même laché.
J'ai donc poursuivi ma visite et suis rentré dans la soirée dans ma chambre où je me suis rapidement endormi.
Le lendemain matin, le téléphone me réveilla à 7 heures du matin. "encore ces cons de la réception qui ont dû oublié de me faire remplir un papier" ai-je pensé. Mais non, c'était autre chose
"hey! c'est moi, on s'est rencontré hier et on a parlé du président Mao"
"ah? ah oui, je me souviens. Salut. (merde! comment a-t-elle pu me retrouver? Elle a dû téléphoner à toutes les résidences avant de tomber sur LE français.)
"je viens te prendre à ta résidence dans 10 minutes, ok?"
(merde merde et merde) "bon, laisse moi plutôt une heure, que je me douche et que je m'habille, ok?"
"ok, à tout à l'heure".
Naturellement la fille se pointa en avance, et heureusement on ne la laissa pas monter ("je suis une chinoise et tu es un étranger, je n'ai donc pas le droit de monter" se lamenta-t-elle) Lorsque je descendis, elle frétilla de joie et me demanda quel était mon programme de la journée.
"ben je comptais aller à la gare pour m'acheter un billet de train pour Shaoshan (le village du président Mao)"
Ses yeux se sont illuminés: "tu vas voir le village du Président Mao??? Mais c'est génial, il faut que je t'accompagne à la gare pour t'aider dans ce noble projet!" Bon, après tout elle était plutôt sympathique, pourquoi pas donc? En traversant le campus, je remarquais une banderolle géante "les étudiants de l'université normale du Hunan accueillent chaleureusement leurs camarades de
Cuba".
"que se passe-t-il avec
Cuba?" demandais-je?
"hein? quoi?"
"ben oui, on parle de
Cuba là-bas"
"
Cuba??
Cuba???? Mais j'adoooooooooore Fidel Castro!"
"certes..."
Bon, nous sommes arrivés à la gare, et la demoiselle me fit "tu vas aller voir le village du Président Mao. Depuis toute petite, je rêve d'y aller, je peux y aller avec toi?"
Grrrrrrrrrr, je suis incapable de dire non. Bon, après tout elle est rigolote, ça pourrait être intéressant de visiter ce patelin avec une vraie maoiste. J'achète donc deux billets de train au lieu d'un seul et lui donne rendez-vous pour le lendemain, dans le train, les places étant numérotées. Elle devait retourner à la fac pour suivre ses cours. Après avoir visité Changsha, je rentrais à l'hôtel en fin d'après-midi. Au moment où j'ouvrais la porte, mon téléphone sonna
"allo?"
"allo! C'est toi, tu réponds enfin, j'ai essayé de t'appeler toute la journée"
"ben ouais, j'étais dehors"
"j'ai une terrible nouvelle à t'annoncer"
"ah bon? que se passe-t-il?"
"j'ai parlé de toi à mon père et, et, et il ne veut plus que nous nous fréquentions"
(j'étouffe mon rire et mon soulagement)
"je comprends, ce n'est pas ta faute."
"je suis tellement désolée."
"non non, je comprends, il faut obéir à ses parents."
(quel hypocrite je fais quand même)
Le lendemain matin à la première heure, je descends donc pour prendre un taxi pour la gare. La porte de la résidence était grillagée et fermée à clé. Impossible de sortir. Merde! Je tambourine et crie "wei!" à qui veut l'entendre. La gardienne que j'avais réveillée ronchonna. "j'ai un train à prendre, ouvrez-moi cette porte!" Elle s'exécuta, mais un doute me traversa l'esprit:
"le soir, vous fermez à quelle heure?"
"onze heures du soir"
"mais ce soir c'est le passage à l'an 2000, vous ne faites pas une exception?"
"non"
"mais c'est débile! C'est une soirée exceptionnelle. Si on veut sortir et faire la fête, on fait comment?"
"on rentre à 7 heures du matin"
Bon, je ne commente pas et cours chercher un taxi. Je saute quelques étapes dans le récit et nous nous retrouvons maintenant dans le train pour Shaoshan, où des camarades passagers m'apprennent les paroles de Dongfang Hong (l'orient est rouge), un chant maoiste très célèbre.
Je saute encore beaucoup d'étapes et nous nous retrouvons maintenant dans le train de retour pour Changsha. Trois heures de trajet avec arrivée prévue à 10h30 du soir. Le train était incroyablement bordélique. Un vrai omnibus de campagne! C'était tellement sale et désordonné qu'il fallait que je prenne une photo, ce que je fis avant d'aller me rassoir avec les paysans avec qui je discutais.
Dix minutes plus tard, un type de la police militaire entra dans le wago et regarda tout le monde. Puis il vint à ma hauteur et me parla avec un accent tellement fort que ça en était quasi incompréhensible. Mais je vous reconstitue en clair le dialogue qui fut vraiment laborieux (en plus de parler en très mauvais mandarin, le soldat puait l'alcool):
"passeport!"
"hein?"
"lève toi et prends tes affaires"
"bon ok"
Je me lève et le militaire me fait traverser tout le train jusqu'à tomber sur une porte close.
"ouvrez-cette porte" hurla-t-il à l'employée des chemins de fer.
La porte s'ouvrit et on est entré dans un wagon vide, avec juste quelques poulets (les volailles, pas les flics). Un wagon vide dans un train bondé, c'est bizarre... Est-ce la chambre des tortures?
"assieds-toi là et attends moi!"
"yes sir"
Qu'allait-il donc m'arriver? Je n'étais pas vraiment inquiet, mais quand même un petit peu. Le type revint dix minutes plus tard:
"passeport!"
"le voilà"
"bon ok, t'es en règle"
Son ton devint alors moins aggressif et il engagea la conversation.
"tu as pris une photo tout à l'heure dans le wagon"
"euh, vous croyez?"
"ne nie pas, il y a des témoins" (qqun m'avait donc dénoncé)
"ben en fait oui, c'est p'têt possible"
"et bien c'est interdit. Donne moi ton appareil"
Merde, merde et merde!
Le type regarda donc mon numérique sous toutes les coutures en cherchant apparemment la pellicule qu'il ne trouva évidemment pas. Je lui ai donc expliqué comment ça fonctionnait, et comment on pouvait effacer les photos en les sélectionnant. Lorsque la photo du train s'afficha, il s'excita en me répétant que c'était interdit, et je lui alors montré la fonction d'effacement: "vous voyez, il y a 67 photos stockées, et bien maintenant il n'y en a plus que 66".
Le type fut soulagé et commença à regardes mes autres photos de voyage: Shaoshan, Changsha,
Guilin, etc... Je me souvins alors que j'avais pris des photos de
Macao illustrant des dissidents manifestant le soir de la rétrocession du 20 décembre, et se faire maltraiter par la police. Il ne vallait mieux pas qu'il les voit et j'ai inventé une fausse panne de batterie pour lui reprendre l'appareil au bon moment.
Le militaire se leva et repartit en me laissant seul. Je ne sais toujours pas si c'était pour me punir ou pour me rendre service. Je me suis donc mis à écrire mes cartes postales. Une demi-heure plus tard il revint accompagné de trois employés des chemins de fer qui se mirent en arc de cercle autour de moi en riant. La vieille finit par lacher:
"tu sais écrire le chinois?"
"euh, oui"
"alors prends un stylo et un papier"
"voilà"
"écris ce que je vais dire"
"ok"
"Shaoshan est le soleil rouge dans le coeur du peuple" (un vieux slogan communiste)
Je me suis exécuté et ils furent satisfaits. Le train prit du retard et je ne suis arrivé en gare de Changsha qu'à 11h30 du soir. Ouf, 30 minutes avant l'an 2000. Ca aurait quand même été dommage de le passer seul dans un wagon en rase campagne. Je me suis donc rendu dans le parc du centre-ville, ai regardé les feux d'artifice et suis rentré vers 2 heures du mat' à la résidence universitaire. J'ai tambouriné à la porte et la bonne femme du matin vint m'ouvrir en ronchonnant. "bonne année!!!!" ai-je lancé en rigolant avant d'aller m'effondrer sur mon lit.
A 7 heures du matin, le 1er janvier 2000, le téléphone sonna. C'était la folle maoiste du premier jour.
"bonne année!!!!"
"... ah... oui, merci, au revoir"
Je me rendormis et elle me rappela une demi-heure plus tard:
"lève toi vite et allume la télé, le président Jiang Zemin fait un discours, tu dois l'écouter!
"ah ok, merci du tuyau"
Je me suis évidemment recouché.
Le lendemain à 5 heures 30 du matin (!!!!!), le téléphone sonna à nouveau:
"c'est aujourd'hui que tu pars à
Shanghai, n'est ce pas?"
"et oui"
"oh c'est terrible, on ne se reverra plus jamais"
"et non"
"tu m'appelleras, dis, hein, tu m'appelleras?"
"mais oui"
Et, j'ai honte de l'avouer, je ne l'ai pas rappelée.
Voilà, c'était mes aventures dans le dernier carré maoiste de
Chine, lors du passage à l'an 2000.