« Je leur parle en khassonké, mais ils répondent en bambara. » (un père de famille, Kayes/Mali)
Bonjour Caroline,
laissez-moi d’abord présenter un petit exposé qui répond autant que possible à toutes vos questions posées ... :
Le mandingue (manding) et les langues mandé :
Le manding(ue) fait partie de la famille des langues mandé, elle-même rattachée au phylum Niger-Congo dans la classification de Joseph Greenberg (> The Languages of Africa, 1963).
Les variétés locales du mandingue résultent d’un processus de différenciation ne remontant pas à plus de quelques siècles et constituent un continuum dialectal plutôt qu’un groupe de langues apparentées. Même entre les parlers les plus éloignés, les pourcentages de lexique commun calculé sur la base de la liste de 100 mots de Maurice Swadesh ou d’autres listes analogues restent très élevés (bien au-dessus de 90%), et l’intercompréhension peut seulement se trouver perturbée par des évolutions phonétiques, parfois très divergentes, qui de prime abord peuvent gêner la reconnaissance des variantes locales d’un même terme. Par contre, les langues mandé, comptant entre 60 et 70 en tout, constituent une famille de langues dont l’unité originelle peut être établi par les méthodes de la linguistique comparative, mais dont la séparation remonte à plusieurs millénaires.
Le manding(ue) constitue l’un des éléments de la branche Ouest du sous-groupe du Centre. Par ce terme de manding(ue), on désigne un ensemble de parlers regroupés en continuum linguistique ; le même s’étend de l’embouchure du Fleuve Gambie à l’Ouest jusqu’à la région de Dédougou (Burkina Faso) à l’Est. Les limites au Nord vont de Kayes à Bankass au Mali, tandis que celles au Sud vont de Dabola (Guinée) à Mankono (Côte d’Ivoire) en passant par Macenta (Guinée). Ce continuum comprend une trentaine de variétés qui sont surtout connues sous leur désignation locale respective, chose qui intensifie l’impression de grande hétérogénéité linguistique.
Et le bamana, le jula (dioula, dyula, ...) (1) et le maninka sont les variantes les plus connues et les plus répandues de ce continuum dialectal.
La communauté linguistique mandingue :
Les régions traditionnellement occupées par des populations dont la langue première est l’une des variantes du mandingue constituent une proportion plus ou moins importante du territoire des pays suivants : Sénégal, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire. La prédominance du mandingue est particulièrement marquée au Mali. Des populations de langue mandingue se rencontrent aussi, mais plus marginalement, en Sierra Leone et au Liberia. Sur le nombre de locuteurs du mandingue, en l’absence de données statistiques fiables, on peut estimer que le nombre de personnes ayant comme langue première l‘une des variantes du mandingue n’est certainement pas inférieur à 15 millions (et est peut-être nettement plus élevé). Il conviendrait d’ajouter à ce chiffre un nombre encore plus difficile à estimer de locuteurs d’autres langues utilisant à divers degrés un parler mandingue comme langue de communication inter-ethnique. En effet, dans certaines régions comme l’ouest du Burkina Faso ou le nord de la Côte d’Ivoire, l’utilisation du mandingue comme langue de communication inter-ethnique est générale y compris dans des zones où des divers groupe de locuteurs manding ne représentent qu’une faible proportion de la population.
La désignation des parlers mandingue :
La désignation originelle du terme "mandingue" peut être reconstruite comme *"manden-ka-kan" (-ka = habitant de ; kan = langue), donc la "langue des gens du Manden" .... Le mandingue est donc un terme collectif ne désignant pas une langue ou variante seule ; selon les endroits, les variantes locales du manding peuvent être désignés :
- ou bien par des termes qui sont la forme prise localement par le terme ancien *manden-ka-kan : mandinka(kan), maninka(kan), manenka(kan) ou maninkamori(kan), marika(kan), mèèka(kan), maninkaxanwo, maninkaa, etc. etc.
- ou bien par des termes faisant référence à une région particulière : xasonka(kan) "langue des gens du Khaso" (à l’ouest de Kayes/Mali), fuladugukakan "langue des gens du Fouladougou", maukakan "langue des gens du Maou/CdI", woroduguka(kan) "langue des gens de Worodougou", wojènè(kan) "langue des gens du Wojènè/CdI), kitamaninka(kan) "langue mandingue des gens de Kita", wasulunka(kan) "langue des gens du Wasoulou, etc. etc.
- ou bien par des termes se référant à un groupe ethnique : bamana(kan) ou bamanan(kan) "langue des Bamana(n) ou Bambara"(2), jula(kan) "langue des Dioula"(2), koyaga(kan) "langue des Koyaga", kakolo ou kagoro "langue des Kagoro", koro(kan) "langue des Koro", jaxana ou diakhanke "langue des Diakhanke" (Guinée, Sénégal), le konyaka(kan) "langue des Konya" (Guinée), etc. etc.
- ou bien ou non (?) par d’autres termes (que je ne sais classer clairement, par manque de connaissance, dans un des trois groupes précédents) : maniya(kan) (Liberia), nyoxolonkan (Sénégal), bolon ou bo(ka) (Burkina Faso).
Lectures à recommander : Galtier, Gérard 1980. Problèmes dialectologiques et phonographématiques des parlers mandingues. Thèse du doctorat de 3e cycle de linguistique. Universités Paris III et VII. Vydrine, Valentin F. 1994. « Who speaks ‚Mandekan"? A note on current use of Mande ethnonyms and linguonyms », dans : Mande Studies Association (MANSA) Newsletter 29: 6-9.
Le Mandé et le Mali :
Les deux termes de Mandé et Mali sont à l’origine deux variantes du même terme (empire Manden ou empire du Mali), et je tiens encore une fois à y faire attention pour éviter des confusions.
Le terme de Manden ou Mandé est fondamentalement un terme géographique désignant la haute vallée du Niger, de part et d‘autre de l’actuelle frontière entre le Mali et la Guinée. Mali est à l’origine une simple variante de ce terme, usitée dans les langues de peuples voisins des "Mandingues" mais pas par les "Mandingues" eux-mêmes. Cette région au sud de l’actuelle capitale du Mali, Bamako, a été au 12e siècle le centre à partir duquel s’est développé un empire, que les "Mandingues" eux-mêmes désignent du même terme de Manden, mais qui est généralement désigné par les historiens comme empire du Mali. Aujourd’hui, les termes Mandé/Manden et Mali ont une signification primaire géopolitique qui désignent, selon le contexte, ou l’actuelle République du Mali ou l’empire du Mali (ou l’empire du Manden) à son apogée au 14e siècle. La signification du dernier terme recoupe celle de l’aire culturelle Mandé qui est toutefois moins limitée dans le temps.
Les linguistes pour leur part on repris le terme de Mandé pour désigner la famille linguistique, au sens génétique du terme, dont fait partie le manding(ue). Dans cette acception, ce terme s’applique argitrairement à une famille comprenant des langues qui, du point de vue historique et géographique, n’ont rien à voir avec le Mandé ou Mali au sens géographique ou historique du terme. La séparation des langues mandé remonte en effet à plusieurs millénaires, et rien ne permet de localiser leur ancêtre commun dans lan région où s’est développé il y a quelques siècles l’empire du Mali.
D’ailleurs, au moment des indépendances en Afrique, le terme de Mali, a été repris pour désigner ce qui était à l’époque coloniale le Soudain Français. Il s’agit là d’une désignation plutôt symbolique, car le territoire de l’actuel Mali n’est absolument pas identique avec celui de l’empire du Mali à l’époque ; il n’englobe qu’une partie de l’ancien empire, et englobe par contre des territoires qui n’ont jamais fait partie de lui.
..... c’est bien beau, tout ça ..........................
Caroline, je crois (et espère) que cet exposé susmentionné a répondu essentiellement à vos questions posées.
La différence entre le maninka et le bambara ainsi qu’entre le jula et le bambara est réelle, surtout sur le plan phonologique (p.ex. le maninka de Kita a 5 voyelles, le bambara en a 7, de plus, le maninka a perdu une opposition de longueur vocalique propre au bambara) et aussi sur le plan lexical (autant que je sache, le vocabulaire du jula comprend plus de mots empruntés que le bambara, surtout des mots français quoiqu’il existe des pendants mandingues. Le fait que le jula a beaucoup emprunté est dû, je pense, à la grande mobilité d’un grand nombre de ses locuteurs), en fait, mais un locuteur maninka ou jula et un locuteur bambara peuvent se comprendre l’un à l’autre. Sans problème.
Vous dites "je ne pense pas qu il est aussi facile de trouver des livres pour apprendre le maninka que le bamana" ... C’est sûr. Moi, je ne connais qu’un seul manuel maninka mais il y a plusieurs en bamana. Le bamana est la langue la plus étudiée et la plus connue de toutes les langues mandé. Donc, il y a aussi beaucoup de matériel.
Si vous aimez apprendre le jula, il y a un très bon manuel et aussi une description du jula de la région de Kong, présentée dans la thèse d’Aby Sangaré :
Dumestre, Gérard 1974. Kó dì? Cours de dioula. Abidjan : CERAV, 308pp. (presque entièrement en jula)
Sangaré, Aby 1984. Dioula de Kong (Côte d'Ivoire) : Phonologie, Grammaire, Lexique et Textes. Vol.1-3. Université de Grenoble. Thèse de doctorat de 3e cycle.
Quant au maninka, je ne connais qu'un seul manuel et depuis peu une description détaillée du kitamaninka :
Friedländer, Marianne 1992. Lehrbuch des Malinke. Leipzig : Langenscheidt und Verlag Enzyklopädie. (en allemand)
Creissels, Denis 2009. Le malinké de Kita. Un parler mandingue de l'ouest du Mali. Köln : Köppe.
Petite remarque aux ouvrages mentionnés : je crains que c’est très difficile à les recevoir (sauf Creissels). De plus, sans connaissances linguistiques, les ouvrages de Sangaré et de Creissels ne vous servent à rien, et Dumestre est plutôt pour les Ivoiriens (Dumestre a longtemps enseigné à l’Université d’Abidjan). Je crains qu’aucun de ces livres-ci ne vous convient pour apprendre le jula ou le maninka.
Finalement, moi je vous recommande en aucun doute d’apprendre le bambara. Il y a des manuels en français, en anglais et en allemand. Voici les plus importants ouvrages (manuels, dictionnaires, grammaires) en français :
Bailleul, Charles 2007. Dictionnaire Bambara-Français. 3e édition. Bamako : Donniya, 476pp.
Bailleul, Charles 2006. Dictionnaire Français-Bambara. Réimpression. Bamako : Donniya, 378pp.
Bailleul, Charles 2005. Cours pratique de Bambara. Bamako : Donniya, 316pp.
Dumestre, Gérard 1992. Le bambara du Mali : Essai de description linguistique. 2 tomes. Paris : Linguistique Africaine.
Dumestre, Gérard 2003. Grammaire fondamentale du bambara. Paris : Karthala, 422pp.
Tous ces ouvrages sont bien disponibles : les dictionnaires de Charles Bailleul représentent aujourd’hui en principe "le! dictionnaire standard" du bamana. Pour apprendre la langue, il faut le Cours pratique de Bambara. Quant aux livres de Dumestre, il faut dire qu’ils ne sont forcément pas nécessaires pour l'apprentissage (mais sont dûs d’abord pour linguistes).
VIVE LE MALI !!!
Bon week-end à vous, hgb
(1) Le terme dioula provient du mot mandingue jula qui veut dire "marchand, colporteur (ambulant)" (voir aussi Bailleul 2007). Cela reflète une réalité historique (et aussi moderne) : la pénétration des "Mandingues" au nord de la Côte d’Ivoire, puis à l’ouest du Burkina Faso, se passait sous forme d’une expansion commerciale ; ces commerçants ont dominé pendant des siècles le commerce d’or, du sel, des noix de cola etc. entre la savane et la forêt tropicale. Venant d‘empires du Ghana et du Mali, ils ont emigré aux plusieurs régions de l’Afrique de l’Ouest. Jusqu’à aujourd’hui, leurs descendants sont connus sous les noms de Dioula, Wangara, Yarse, Marka et Dafing. Même aujourd’hui, les Dioula occupent la niche sociale des marchands et financiers, mais aussi des artisans. Cependant, il y a bien sûr des Dioula dans d’autres domaines professionnels, tels que l‘agriculture, le trafic (taxi), le garage, l‘armée ...
Donc, votre affirmation que le dioula "est à la base une profession et non une langue", n’est pas du tout correcte. Le jula est tout à fait une langue ainsi qu’un groupe ethnique qui est premièrement et essentiellement associé à ses activités commerciales, comme les Bozo sont associés à "pêcheurs". De tels classements sont le plus souvent de grandes généralisations qui ne correspondent entièrement pas à la réalité ... Souvent, on qualifie le jula (véhiculaire) de "langue des marchés". Donc, le terme jula comprend en fait une profession mais le terme d’un groupe professionnel s’est transformé en un ethnonym et linguonym ... Il faut ajouter encore que le jula n’a pas de bonne image comparée au bamana et autres langues mandingues.
Le terme linguistique jula couvre plusieurs entités différentes : d’abord, il s’agit du jula comme langue véhiculaire en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso, parlée par 3 à 4 millions de personnes au Burkina Faso et 5 à 7 millions en Côte d’Ivoire. Secundo, jula est le nom commun des variétés mandingues locales dans le Burkina Faso, très limité dans le Mali , mais surtout en Côte d’Ivoire, où leur nombre dépasse 25. Les représenants des plus essentielles variétés de jula sont le jula parlé autour de Sikasso (Mali), le jula au Burkina Faso (1 million de locuteurs), celui de Kong et Bondougou (en Côte d’Ivoire), et celui d’Odienne (aussi qualifié de wojènèkan, en Côte d‘Ivoire). En troisième lieu, le terme jula (dioula) est, dans ces pays, à peu près synonyme de mandingue : tout Maninka ou Bambara venant dans ces pays est considéré comme un Jula (Dioula).
Le terme ethnique de dioula est difficile à expliquer car il a changé au cours de l’histoire, à partir d’une catégorie socio-professionnelle (commerçant musulman) via une catégorie peu nuancée (Nordiste) jusqu’au spectre d’une idéologie nationaliste de l’Ivoirité aujourd’hui, c.à.d. depuis 1995 (peuple dioula suspecté de ne pas être de vrais Ivoiriens mais d’être des migrants des pays voisins comme le Mali, la Guinée et le Burkina Faso). Les plaies du colonialisme s‘y sont ravivées de nouveau : des identités situationnelles ont durci par des processus coloniaux et postcoloniaux. On a "construit" des ethnies par des habitants d’une région, par un groupe professionnel, par des adeptes d’une religion, etc. qui se comprennent aujourd’hui elles-mêmes en tant que telles, et se démarquent d’autres ethnies. De certains intérêts et constellations politiques ainsi que l‘intentionnelle propagation de l’hostilité peuvent avoir pour résultat que ces "nouveaux" groupes deviennent des ennemies mortels. Un scénario qui se joue toujours et encore en Afrique ...
(2) Bamana(n) est le terme par lequel s’auto-désignent les membres de ce groupe ethnique, le plus grand au Mali d’aujourd‘hui. Le terme de Bambara (Banbara), consacré par l’administration coloniale, est une variante utilisée par d’autres peuples (p.ex. les Fulbe) pour désigner l’ethnie en question et sa langue. Très probablement, la forme de Bambara est originelle, parce que celle de bamana (bámàná, à une suite de tons haut-bas-haut) se dérive de banbara d’une façon tout à fait régulière : d’abord la simplification de la combinaison consonantique *-nb- > -m-, puis la nasalisation de la consonne de la syllabe finale *-r- > -n- en raison de la précédente syllabe nasale (-ma-). Sans doute, les Bambara portent ce nom depuis l’époque de l’établissement des empires guerriers de Ségou et du Kaarta (depuis la fin du 17e au 19e siècle). La formation du groupe ethnique bambara s’est passée dans le cadre de ces empires, dans une opposition farouche aux peuples voisins musulmans, et son sémantisme comporte donc une idée de l’opposition à l’islam. (voir un autre message de moi sur ce forum : http://voyageforum.com/v.f?post=1896324;search_string=bamana). Aujourd’hui, le bamana est la langue la plus importante au Mali, et est souvent considéré par la population du Mali comme "la! langue malienne" par excellence. En dehors de plus de 3 millions de Bambara, il est utilisé comme langue véhiculaire par la majorité des autres Maliens et Maliennes. De plus, le bamana est, en quelque sorte, la seconde langue du pouvoir car, lorsque les hommes politiques ne s’expriment pas en français, ils utilisent le bamana pour se faire comprendre de tous. Sans oublier que le bamana en tant que langue véhiculaire est parlé au Sénégal le long du chemin de fer Dakar-Bamako, et partout dans le monde dans les milieux de la diaspora malienne. Le bamana existe sous différentes formes : d’abord, il s’agit du "bamana standard" dont la base est la variante de la capitale du pays, Bamako (cette forme se répand de plus en plus partout au Mali), où se sont mélangés tous les parlers bamana du Mali, avec en plus des influences manenka et manding-ouest. Puis, ce sont les dialectes locaux, parfois fort différents du "bamana standard". Quant au statut des langues au Mali, telles que le bamana, le français (langue de l’ancien colonisateur), et autres langues locales, il faut dire qu’il n’est pas identique et plutôt que de parler de diglossie (langue nationale / le français), il est à préférer de parler de "diglossies enchâssées" (Calvet 1987), entre le français et la langue locale dominante, le bamana, ou le français et les autres langues locales d’une part, et entre le bamana et les autres langues locales d’autre part. Sur ce point, le Mali appartient bel et bien à la catégorie des pays où s’organise selon les termes de Calvet (1987) un "plurilinguisme à langue dominante minoritaire".