Dans un farmstall où l'affichage et jusqu'à l'étiquetage des produits fermiers, sont exclusivement en afrikaans j'achète ce qui semble être un filet mignon ficelé dans du bacon : idéal pour le braai. A la découpe, surprise du chef : il est fourré d'une banane ! Je veux bien être le cousin du babouin mais il y a des limites ! Je veux bien être progressiste mais une banane dans le rôti, point trop n'en faut ! Déjà que je me sens à moitié cannibale en mangeant mon filet de porc, ils me refont ça une fois et je vire créationniste !
*
Dans le Cederberg il faut découcher tôt pour profiter des 50 nuances de grès des falaises dominantes. On allume un feu pour se réchauffer tandis que le soleil allume les crêtes. Plus tard, dans une fulgurante accélération de la Terre, il apparaît entièrement en moins de trente secondes.
*
La ferme occupe le fond d'une minuscule vallée dans les mâchoires de l'étau serré des montagnes gréseuses. On y élève des moutons et y accueille les campeurs. Tout à l'heure, dans la ferme voisine d'une vallée adjacente, j'ai croisé un troupeau de brebis dotées d'un profil hottentot : stockent-elles là des réserves pour les périodes de disette en une manifestation de la fonction crée l'organe ? Un très vieil homme, cheveu d'écume et iris océan délavé, sec comme du bois mort, se déplace à petits pas cassés. Ses jambes sont comme celles du springbok domestiqué qui l'accompagne et, s'il voit, il ne regarde pas. Il quitte parfois la terrasse de la maison qu'il occupe seul depuis que ses enfants ont construit la leur de l'autre côté de la piste, pour surveiller des arrosages qui n'en ont pas besoin et, le soir, vient jusqu'au lapa désert arranger une guirlande d'ampoules et s'en jeter un petit au passage.
*
A fleur de peau. Dans la nuit de samedi à dimanche, une altercation oppose deux groupes d'étudiants de la même université qui en viennent aux mains. Pourquoi ce fait divers, quasi folklorique de la vie estudiantine, fait-il la Une du Cape Times sur cinq colonnes ? Les uns, blancs, auraient « mal parlé » au personnel noir du bar, les autres, noirs, s'en seraient offusqués et se seraient vu rétorquer que les lieux ne leur appartenaient pas, qu'ils n'étaient pas chez eux (you don't belong here), eux qui ne parlent même pas afrikaans. En mars, il y aura la WAR, la Week Against Racism.
*
Tandis que Dee, Graham et Johan assistent aux cours à l'Université de
Stellenbosch, Bongani, Moses et Nampumelelo lavent leurs voitures sur le parking.
*
Il faut une heure pour parcourir les trente kilomètres du Bain's Kloof Pass, route étroite et sinueuse qui ne manque ni d'aplombs ni de surplombs. On pourrait être dans les Alpes de Haute-
Provence, même relief et même végétation de garrigue et maquis (le fynbos, ici). Ce n'est pas pour rien que le climat de la région du Cap est dit méditerranéen. Les géographes eussent-ils été africains, la
Provence serait elle sous climat capetownien ?
*
André Brink, écrivain sud-africain, est décédé cette année. Proche de Mandela, il s'est battu, comme d'autres intellectuels blancs, contre le régime de l'apartheid. Cette maison fut la sienne pendant dix ans, alors qu'il ensaignait à l'Université de
Grahamstown et c'est là qu'il écrivit son livre le plus connu, Une saison blanche et sèche. La maison étant devenue une pension, Nelson Mandela y séjourna à trois reprises, dont deux alors qu'il était président.
Je loge dans les écuries transformées en chambres.
Beaucoup de livres dans les rayonnages du salon dont un Mankell en afrikaans et Le Rouge et le Noir, en français et, dans le bar aux murs vernissés, la photo d'une femme à l'échelle ½ (j'ai mesuré), nue sur un sofa comme elles savaient le faire ingénument dans les années trente -Brink était un écrivain aux engagements multiples.
On se sent bien ici, on aimerait qu'une étincelle de ces deux-là nous éclaire.
*
Ladybrand,
Ladysmith, Ladygrey. Quand les hommes, qui leur concédaient peu de place dans l'espace public, leur souverain fut-elle une souveraine, donnaient aux villes qu'ils fondaient le nom de leur femme.
*
J'avais le projet d'entrer au
Lesotho par
Qacha's Nek. A vingt kilomètres de la frontière de grosses pierres sont disposées sur la piste, forçant au gymkhana, puis elle est jonchée de restes de feux de pneus dont il ne demeure que les armatures jusqu'au moment où un attroupement de fourgons de police et de manœuvres empêchent le passage. Ils rebouchent une tranchée creusée en travers de la piste. On m'informe que, la nuit passée, les habitants desservis par cette piste ont installé des barrages avec tout ce qu'ils trouvaient parce qu'ils veulent une route goudronnée. Les policiers me proposent de les suivre au fur et à mesure qu'ils ouvrent la route ; les échanges avec les habitants sont tendus et l'importance des barrages augmente : il va falloir un bulldozer et on ne sait pas quand il arrivera. La police me conseille d'emprunter une piste plus à l'est qui conduit au minuscule poste de Ramatseliso. Les derniers kilomètres à l'assaut du
Lesotho tiennent plus du lit de torrent que de la piste. Qui passe par là ?
*
Un ciel anthracite, si bas que les montagnes crèvent les nuages -comme si ce n'était pas assez vert ; il fait froid, le silence est absolu. Les lieux ont cinq ans mais la volée de panneaux solaires, pourtant dûment orientés plein nord, ne produit pas d'électricité : le temps est trop couvert et les batteries de stockage sont hors-service mais n'ont pas été remplacées. Il n'y a pas d'argent pour mettre du gas-oil dans le générateur flambant neuf. Les équipements, réfrigérateur, bouilloire, four et eau chaude sont donc inutilisables. Par contre il y a une bougie... mais pas de bougeoir, je vais tenir la chandelle. Pas question d'espérer un siège et une table qu'on installerait sous le auvent -auvent que l'architecte a par ailleurs oublié de concevoir- pour admirer le panorama. En lieu et place, dans les larges arrondis que forme la terrasse, sont installés des bancs en fer, sur mesure, qui, lorsqu'on s'y installe permettent d'admirer la façade du bâtiment avec le paysage dans le dos.
C'est le nouveau lodge du Selhabathebe NP dans l'extrême sud-est du pays. L'ensemble mériterait un Gérard d'architecture et remplace l'ancien lodge au charme suranné qu'un premier ministre avait fait construire, il y a un demi-siècle, pour ses parties de pêche à la truite.
Le lieu se pique de pédagogie : grande case avec rétro-projecteur, chemin retraçant notre présence sur terre avec un dinosaure en résine et, sous un surplomb rocheux naturel, un groupe de San à taille réelle se livrant aux tâches quotidiennes
La gardienne habite là avec sa famille et je suis, semble-t-il, le premier client depuis un moment. Est-ce parce que je l'ai fatiguée de questions ? Au jour tombant, elle me gratifie d'une heure de groupe électrogène et, tout d'un coup, c'est
Las Vegas, allées et restaurant illuminés, même la fille de la maison repasse en chantant mais c'est comme si un camion avait débarqué dans la vallée. Le vice d'un groupe électrogène c'est que, lorsqu'il produit de l'électricité, il faut impérativement la consommer sous peine de l'endommager et je suggère qu'on installe des ampoules dans les yeux du dinosaure et dans la grotte des San. Au matin, le soleil brille, c'est beau, c'est le
Lesotho.
*
Un des objectifs de ce voyage était de remonter vers la source du Senqu (qui est l'autre nom de la rivière Orange) au nord est du
Lesotho, comme fraient les saumons. La piste qui remonte du Selhabathebe NP en passant par le Matebeng Pass (2945m) est d'abord assez difficile et la progression très lente puis, passé le col, on descend vers le Senqu qu'on a en ligne de mire de très haut. Il s'offre un joli canyon qui, bien que ne jouant pas à celui qui a le plus long, est d'autant plus beau qu'il est inattendu. Dans six semaines, je serai à l'embouchure de l'Orange River sur l'Atlantique, cette eau-là sera-t-elle arrivée ? Restera-t-il une seule molécule d'eau d'ici ?
*
Il a du repérer la voiture hier soir, il est là avant le soleil et se prépare, sérieux comme un concertiste, dispose un sac en plastique sur l'herbe humide en guise de tabouret, sort ses instruments -cette année il en a amené trois-, fait semblant de les accorder puis attend son public. Son public c'est moi, et il me faut sortir de la tente avant qu'un nouvel orage ne ruine le festival. Il joue d'un instrument qu'il nomme « lessiba » fait d'une branche courbe, d'une corde en crin et d'un bec d'oiseau. C'est un vieux musicien, doigts gourds et souffle court, et les oiseaux n'ont rien à craindre de sa concurrence. Sa brève prestation terminée, il emmaillote ses instruments dans des chiffons et du plastique comme s'il s'agissait de Stradivarius et s'en va léger, lesté de trois pièces.