Des gens d'ici
Le vieux médecin obèse souffle aussi bruyamment que le très ancien climatiseur cacochyme qui balaie ses longs cheveux filasses. Il s'enquiert du menton, déshabille d'un coup d’œil, examine sans un mot, triture, pique, et retourne s'asseoir. Rédige une ordonnance qu'il tend par dessus son bureau.
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Coiffée d'une toison savane fin de saison sèche, la bouche minuscule en cul-de-poule où pointent deux incisives d'écureuil, la pharmacienne revient avec deux bocaux d'un litre, l'un rempli de comprimés de cortisone, l'autre de gélules d'antibiotique. Je fais l’œil ovule, elle s'esclaffe et me rassure : tout ça n'est pas pour moi. Elle compte les remèdes jusqu'à atteindre la quantité prescrite et remet le surplus en réserve.
Le système informatique fait de moi le doyen de l'humanité: je suis né le 30 décembre 1899. Pas pressé qu'arrive ici la reconnaissance faciale qui nuit tant à Jeanne.
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Rétif ingénieur chimiste, il mitonne dans sa cuisine des huiles essentielles de
dagga. Sa jeune femme, anorexique et végane (qui de l’œuf ou de la poule ? Je l'ignore) ne doit guère peser plus de quarante kilos mais elle donne encore un sein étique à son bébé de quatorze mois, aussi dodu que les fioles vendues par son père.
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1,50m, 45 kg, tout en muscles noués, contre 2,80m, 35 kg et quelques nœuds : le combat du jour toutes catégories. C'est le San qui l'emporte sur l'arbre. Je l'ai vu passer ce matin sur la piste, armé d'une scie (mais aucun arbitre sur le ring sauvage). Maintenant il transporte sa victime jusqu'au township mais doit poser sa charge tous les vingt mètres pour reprendre son souffle. Il accepte que nous chargions le tronc sur le toit de la voiture. Nous n'avons pas un seul mot en commun mais beaucoup de maux, sans doute. Il m'explique par gestes qu'il va le débiter et vendre les bûches pour manger.
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Un gringalet charge de gros galets dans une remorque tandis que son colosse de boss bulle.
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De très haute taille, d'une minceur confinant à la maigreur et de constitution fragile, il est vétérinaire. Installé dans une ferme à quelque distance de la ville, il est aussi maraîcher. Un matin par semaine, Brett propose à quelques privilégiés ses légumes cultivés en bio-dynamie, jette un œil rapide aux paniers et donne son prix au jugé. En moins de temps que n'en demande la récolte, l'étal est désert.
Sur les hauteurs arides sont installées des pierres debout simplement posées dans une légère excavation rocheuse, comme dans la paume d'une main. Une acropole rupestre.
L'une d'elle a été renversée par la tempête. Concentré, prenant les bons appuis, cet anti-Samson la replace avec une facilité déconcertante.
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Elle avait jusqu'alors la cinquantaine resplendissante et sportive. Appartenant à la classe moyenne, elle pouvait payer une assurance santé, pas la totale genre Sécurité Sociale, mais quand même. Bien qu'elle réside à plus d'une semaine à pince de l'océan, un crabe lui a mis le grappin. Il ne la lâche pas, contrairement à l'assurance.
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En sus de son emploi, l'homme au sourire de doux Dracula travaille ici une journée par semaine. Il me demande de ne pas le payer pour les six prochains mois, plus précisément d'être sa caisse d'épargne (ça me repose du crédit). Le salaire, versé en une fois fin septembre, permettra l'intervention que nécessite la santé de sa femme
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Au milieu du bush, ce bus bondé est immobilisé dans l'attente que la voie se libère. Les touristes étrangers ouvrent les fenêtres et proposent aux cantonniers les reliefs de leur repas. Je prends ma place dans la file mais quand arrive mon tour, je ne recueille que des quolibets. La prochaine fois, pour faire le clown, je sacrifierai au
blackface.
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Un peu avant sept heures, quatre cent lycéens déferlent sur la ville. Ils ont marché entre trente minutes et une heure. Tous portent l'uniforme : pantalon ou jupe grise, chemise blanche et pull bleu marine. Les filles ont tombé la jupe courte pour se couvrir les jambes, elles sont ainsi mieux protégées des premiers frimas et de la permanente concupiscence.
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Vous n'allez pas en revenir : Pénélope est un homme ! (Oui, je sais bien, Homère, toutes ces histoires qu'on nous raconte). Tout juste libéré des contraintes professionnelles, il entreprit d'aménager des jardins de Babylone dans le désert et fit la promesse à sa femme d'un long voyage en Europe sitôt son ouvrage achevé. Vrai-faux improvisateur, il défait en une semaine ce qu'il avait mis en place la précédente.
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Mixeur racial
Il tourne à la vitesse d'un
wind mill dans la pétole.
Seule une poignée de couples
Coloured habitent la ville historique, comme on revient chez soi après un bannissement. Hors l'école, leurs enfants s'ennuient dans les rues désertes.
Dans le township, quelques dizaines de
White se vivent comme des déclassés. Ils sont à tu et à toi avec les
Black African de leur condition, mais les nouveaux riches les snobent.
Il va falloir connecter ce mixeur à l'électricité.
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Les Japonaises
Sans préjudice du code de la nationalité puisque beaucoup voient le jour ici, elles sont les étrangères en plus grand nombre. Silhouettes torturées comme les pieds d'une geisha, optiques bridées, le charme d'un char, ainsi sont celles conçues au
Japon. Lorsque c'est réussi, c'est souvent copié. Mais les voitures japonaises ont l'abnégation d'un samouraï et la résilience d'un tracteur.
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Des ronds dans le désert
La voilà encore pleine, rebondie. Une gestation de lapin, presque treize fois l'an : la lune donne le la.
Près du jardin de simples, une trentaine de cyclistes au repos forment une ronde silencieuse en sifflant des bières, ça les change de la pipette en file indienne.
Devant le four de briques où ronfle le feu, la pizzaïola callipyge manie avec dextérité un long râteau pour rassembler les braises, souffle dans une sarbacane plus haute qu'elle afin de dégager la cendre et braque un pistolet électronique qui mesure la température, comme d'autres la vitesse.
Une dernière pincée d'herbes du bush et elle enfourne les pizzas. J'ai choisi la spécialité du chef qui a cru bon de remplacer le prosciutto par un carpaccio de koudou. Sans être Parmesan, je tique. Quant à la pizza de ma commensale, elle ferait enfourcher son scooter à un Napolitain.
Comme ils sont loin, les
fairy circles.*
Barbie et les soldats de plomb
Nous tolérons quelques squatters dans les sous-pentes. Ces geckos partent en chasse dès la nuit venue, patrouillant les murs. La meilleure planque est dans l'ombre des déflecteurs des appliques de la terrasse.
Là, ils sont d'invisibles snipers pour les insectes aveuglés qui virevoltent dans la lumière comme de vulgaires internautes. Quand l'un deux suspend son vol, tente une pause et se pose, il est rare qu'il en réchappe.
C'est pour nous un safari minuscule mais économique et confortable.
Une fois l'étonnement passé, nos invités du soir adoptent des comportements genrés : elle se couvre les yeux à chaque attaque, il se réjouit du succès de l'assaut.
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Miroir, mon beau miroir
Dans ce restaurant branché, responsable, durable et solidaire (ouf!) l'embase du comptoir d'accueil est tapissée de miroirs.
De la place qui m'est assignée je vois les clients arriver. Je n’aperçois que leurs jambes, jusqu'à l'aine ou jusqu'au nombril selon la taille et la distance. Un petit jeu s'impose alors: qu'y a-t-il au dessus des jupes des filles, quel chapeau avec ces chaussures et quelle gueule coiffe cette démarche ?
Le miroir ne trahit pas : le bas trahit souvent le haut.
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Mi-figue, mi-raisin
Le jour point sans peine lorsque les deux camions quittent la ville. Dans les bennes, serrés pour se retenir et se réchauffer, ceux de l'extérieur cramponnés aux grilles, deux cent saisonniers ont pris place. Une demi-heure de piste poussiéreuse et chaotique les amène à la ferme que les véhicules traversent soudain au ralenti : les arbres fruitiers n'apprécient pas la poussière.
Ce matin, je suis du voyage.
Tandis qu'une échelle est dépliée pour les femmes, les hommes sautent des camions et les chargent aussitôt de caisses de fruits conditionnés qui seront en quelques heures dans les entrepôts d'exportateurs.
Les camions reviendront à vide : le commerce triangulaire n'a plus cours, place au commerce équitable.
Les hommes sont chargés de la cueillette, les femmes de la transformation. Lavage des seaux et caisses, équeutage, épluchage, disposition sur les claies de séchage, retournement des figues une à une, chaque matin. La ferme est située dans une vallée formant là un cirque qui est un four solaire. En cinq jours les fruits sont secs.
Les plus abîmés deviendront produits de beauté, chutney ou confitures. Tout cela transformé sur place. Le clou de la production étant un remarquable
panforte.
D'une beauté rare ici, entre Vénus noire et Eve mordorée, ma guide s'amuse de mes questions.
Le patron passe dans les rangs au volant d'un antique pick-up qui fut un Land Rover et semble gronder en afrikaans. Les travailleurs s'esclaffent.
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Les Russes
Voilà trois ans qu'elles me font du gringue, à demi-allongées dans la méridienne d'une vitrine. J'ai testé les strasbourgeoises, tenté les toulousaines mais n'avais encore jamais goûté une
russian.
Voilà, c'est fait et le verdict est sans appel : roses, rigides, insipides, quelque soit la façon de les accommoder.
Russians, go home !
Même pour rire, je sais qu'il est désormais inconvenant de tenir de tels propos.
Si quelque gardien, quelque défenseure ou -pire- quelque virago dont cette époque sans boussole ne saurait dire l'orientation, si l'une ou l'autre parvient jusqu'ici et que lui prenne la légitime envie de me passer des menottes de boyaux et de m'en faire avaler un chapelet, qu'on accepte mes excuses -et n'en fasse pas du boudin.