Lesotho solo
Les prévisionnistes y annoncent une semaine de pluie continue et d'orages avec une probabilité supérieure à 80%. Si c'est comme en
Bretagne où leurs collègues ont tendance à minorer les précipitations et à majorer les heures d'ensoleillement, je devrais trouver mon bonheur.
La pluie ça trempe aussi le caractère.
C'est le moment d'aller au plus près de la machinerie voir s'il ne serait pas possible d'en améliorer le fonctionnement. Fermer certaines vannes au Mountain Kingdom, en ouvrir quelques unes dans le
Karoo. Avant, lorsque la Terre était plate, c'était plus simple : il suffisait de l'incliner de quelques degrés vers l'ouest.
De la maison aux contreforts du
Lesotho je tricote au fil de huit cent kilomètres les routes secondaires et le trente-deuxième parallèle sud.
Le couvert végétal passe du brun au blond et vire au vert. Les conifères, les gommiers, les aulnes et les peupliers remplacent les acacias. Les moutons se font plus rares tandis qu'apparaissent vaches et chevaux. Sur les panneaux routiers le koudou est devenu bovin. Dans les champs les étangs déversent leur trop plein et les rivières ont leurs eaux.
Les visages s'assombrissent.
Les habitations xhosas constellent le paysage. Certaines sont anciennes, d'autres modernes et beaucoup au stade de construction abandonnée. Les plus pauvres vivent dans la tôle mais de la tôle neuve.
Je passe la nuit au bord d'une eau assez déterminée pour aller de l'avant et m'épargner le lancinant ressac, assez rapide pour ne pas abriter un concert de grenouilles, assez inhospitalière pour ne baigner ni crocodiles ni hippopotames et encore moins de requins : l'Orange River dont je tutoierai la source dans quelques jours.
Avant d'entrer au
Lesotho j'avais prévu d'emprunter le Joubert's Pass mais ceux d'en bas me disent qu'il a été à demi emporté par les orages et que je n'atteindrai pas le sommet. Ils avaient raison... sans Defender.
Le
Lesotho est vert
autriche. Seuls blondissent le blé dur et le maïs doux il faudra attendre des jours meilleurs pour les battre. Les femmes ont déserté les champs en terrasse, seuls les bergers courent la montagne, trempés à l'os comme elle. Les éboulis recouvrent parfois les pistes et jusqu'aux routes neuves, comme un rappel à l'ordre. Personne ne s'en soucie : il y a encore la place pour le passage des ânes et des chevaux.
Je longe l'Orange River avant qu'elle quitte le
Lesotho. C'est encore la Senqu River mais elle est aussi large ici qu'elle le sera à son embouchure, mille milles plus loin. Entre-temps, les Sud-Africains l'auront exploitée autant que faire se peut. J'ai une tendresse particulière pour ce fleuve qui prend sa source dans un des pays les plus pauvres du continent et sauve bien des régions du plus riche. La source jaillissant parmi des mines de diamants et l'embouchure déversant des cargos de carats dans l'Atlantique, je me demande si ce sont les mêmes. Dans ce cas, il devrait être possible de les retenir à la maison.
La route s'élève sans répit. Parvenu à 2000 mètres, la visibilité est réduite à néant, aucune trace au sol et pas le moindre panneau, pas plus que de glissières alors que le précipice est bien là, il faut progresser à dix kilomètres/heure. Le col est à 2400, je l'atteins en une heure après avoir esquivé deux bus-taxis.
Devant moi une femme marche sur la piste boueuse coiffée d'un baluchon énorme et portant des ciseaux de tonte. Elle est chaussée de bottes léopard en plastique et d'un souvenir de vareuse dépasse une couverture ceinte aux hanches.
Elle m'intime l'ordre de stopper, se penche à la fenêtre et me prie de la conduire chez elle. Elle dégage une odeur forte mais mon antre à roulette ne sent déjà plus la rose de synthèse. Le village est à deux heures de marche, un quart d'heure en voiture. Ni pince-nez, ni pince-fesse, allons-y !
Elle revient de chez une cousine dont elle a tondu les quelques brebis et rapporte sur sa tête le fruit de son travail. Sa tête qui pourtant frise naturellement mais elle n'est pas du genre à se défriser: elle ne sait pas ce qu'est la
France et pas même
Paris. C'est dire !
Les fragrances du suint humide se répandent dans l'habitacle.
Lydia souhaite que nous échangions nos numéros de téléphone et insiste pour m'inviter chez elle. C'est une offre plutôt rare ici mais je dois la décliner. La nuit est proche et le lodge que j'espère trouver porte ouverte est encore loin.
Au bord de la piste, cinq hommes entourent une carcasse fumante. Le cheval s'est cassé un antérieur, il a été achevé sur place. Il est déjà écorché, l'amas de tripes extirpé. Ils en sont à l'équarrissage. Non les gars, ma voiture n'est pas agréée pour le transport de viande. Et non merci, un cuisseau de cheval ça ferait beaucoup pour un seul homme.
Le lodge est ouvert et j'en serai ce soir le seul hôte.
Son Altesse le Roi du
Lesotho et sa suite ont créché ici le week-end passé. Voilà des gens de bon goût et pas bégueules d'élire mon adresse préférée en leur minuscule Royaume.
Bien qu'étant dépourvu de suite, la gérante m'attribue le pavillon royal, le seul doté d'une cheminée. Ce ne sera pas du luxe ce soir.
Demain je la conduirai à la capitale.
Par acquis de conscience, j'avais fait un arrêt au Semonkong Lodge. Trop plein de touristes. Certains revenant des chutes plus bondissantes que jamais, d'autres les redoutant et portant une bombe avant une promenade à cheval. Si au
Lesotho vous rencontrez plus de vingt touristes au même endroit c'est que vous êtes probablement au Semonkong Lodge, à Malealea Lodge ou au
Sani Pass.
Il n'a pas plu aussi tard en saison depuis quelques années dans un pays déjà généreusement arrosé. Tous est détrempé, suinte et perle.
Les routes neuves sont encombrées de coulées de boue et d'éboulis. Certaines sections menacent de démissionner. Des pistes secondaires de terre et de gravier il ne reste parfois que la trace.
Dans ces conditions celle de Kao Mine sera l'occasion de tester les limites de l'équipage. Boue, ravines, les gués emportés qu'on franchit en dansant sur les moellons : la partie est variée.
Alors que je reprends mon souffle après un franchissement de torrent chaotique un vieux cavalier m'engueule dans sa langue m'enjoignant de m'activer pour remettre les lieux en état. Trois dames bien habillées, comme le sont ceux qui ne disposent que d'une tenue de sortie, ôtent leurs chaussures et retroussent leurs chausses avant de traverser pedibus.
Je m'attendais à y laisser des plumes voire une aile, mais je sors le Pathfinder entier pas une parure ne manque. Il nous aura fallu cinq heures pour une soixantaine de kilomètres. Certes la boite automatique n'a pas un Q.I. à trois chiffres et la sensibilité de la pédale d'accélérateur est celle d'une mule trop tannée. Disons que sur ce terrain le Defender est une gazelle et le Pathfinder un veau rétif mais équipée de vitesses courtes, d'un blocage de différentiel et de pneus tout-terrain la voiture regimbe mais fait le job.
J'ai prévu de poursuivre par la piste qui conduit au
Sehlabathebe NP mais sans coup férir je devine que la zone humide après Sehongong sera impraticable.
La route de
Mokhotlong au
Sani Pass, construite et goudronnée il y a trois ans, qui mène les locaux
de nowhere à nulle part n'est pas épargnée. Les Chinois l'ont affublée de quantités de panneaux prévenant des courbes ou que par temps de pluie la route est glissante. Certains avertissent même de l'existence d'une pente sur trois cent mètres. Au
Lesotho, c'est rigolo. Tant qu'il reste un passage de voiture les éboulis restent en place mais sont signalés d'un trait de peinture blanche. Espérons qu'avant l'arrivée de la neige ils auront reçu de la peinture rouge.
Après une pause au plus haut pub d'Afrique j'amorce la descente du
Sani Pass. Il ne restait de délicats que les deux kilomètres avant le sommet. Nous en sommes à huit. Les efforts des dernières années ont été emportés.
Une tortue blanche progresse à la vitesse d'un escargot et je manque l'écraser au sortir d'une des premières épingles. C'est une Volvo de ville même si elle est AWD. Suite à une crevaison il a fallu remplacer une roue avant par ce qu'il y avait : une roue galette ! Pour une marque qui se pique de sécurité, c'est d'une légèreté coupable.
Au poste de police sud-africain, avant de tamponner mon passeport, le policier me demande si j'accepterais de descendre quelques collègues dans la vallée. Comment refuser ? Me voilà sous bonne escorte avec ces trois Zoulous. Ils m'assurent que le
Sani Pass ne sera pas goudronné avant cinq ans. Pourtant les travaux ont débuté dans la partie basse. Plusieurs centaines d'ouvriers et quelques machines élargissent le passage et construisent des ponts.
C'en est fini de cette piste mythique.
Sur la route du retour je traverse l'ancien Transkei, un de ces territoires appelés Bantoustans où les Sud-Africains blancs encourageaient fermement les autres à se regrouper en échange d'une certaine autonomie. Il était question de développement séparé, c'était l'apartheid dont l'objectif réel était à terme qu'aucun noir ne soit de nationalité sud-africaine.
Ici, c'était pour les Xhosas, l'ethnie de Mandela.
Les collines sont mitées d'habitations colorées sans plus de plan d'urbanisme qu'une colonie de termites. Sur les routes principales que des clôtures isolent des champs communautaires la vitesse est limitée à 120km/h mais il y a autant de bétail sur les bermes que derrière les barbelés. Il pleut à seaux, j'ai déjà esquivé des moutons et toréé une vache mais voilà qu'une brebis décide in extremis d'aller voir si l'herbe est plus verte de l'autre côté de la route. Tuée sur le champ et pare-choc enfoncé. C'est pas le
Lesotho.
Peu avant Queenstown je passe la frontière effacée des cartes mais ni des paysages ni des esprits. Le ciel s'éclaircit, la pluie cesse, je suis aux marches du
Karoo. Les moutons sont derrière les clôtures et le paysage est rendu à ce qu'il est depuis toujours à l'exception d'un corps de ferme de loin en très loin.