Haute couturePour quitter le confort et la sécurité de l'oasis il faut secouer le corps, mais on ne peut laisser l'esprit se dessécher. Et pour l'irriguer, rien de vaut la route. Je plante donc la jardinière consentante et m'arrache pour une escapade vers le nord jusqu'au Central
Kalahari, si la bête le veut bien et si les prévisions de températures à plus de 40° sont revues à la baisse. Pour l'occasion, je porte un short long sur des chaussettes et des
boots : dans le haut veld, je serai incognito.
Après quelques heures, j'atteins le Great Escarpment qui conduit au plateau de l'Upper
Karoo par un dénivelé modeste, sept cent mètres, mais suffisant pour créer deux régions agricoles différentes. L'hiver, les troupeaux sont au pied de l'escarpement où ils montent pour l'estive. Aujourd'hui encore cette transhumance s'effectue à pied et je croiserai, ou doublerai, trois colonnes de plus de mille têtes chacune. Hélas, aucun moyen de parler chiffons avec les bergers en haillons qui n'entendent que l'afrikaans.
J'ai entrepris d'emprunter ces pistes d'ouest en est, montant l'une, descendant la suivante, un point à l'endroit, un point à l'envers. C'est un parcours décousu. Je tiens le fil mais il faut tantôt contourner une aiguille, parfois se faufiler dans un chas.
Ce que les bergers parcourent en trois ou quatre jours ne me prend que quelques heures mais je fais trois ans d'affilée. Cette année, les brebis, déjà tondues, montent plus tôt qu'à l'accoutumée : il n'y a plus d'eau dans les réservoirs du Lower
Karoo et plus grand chose à ruminer non plus. Sur le plateau, les dépressions naturelles sont à sec mais les réservoirs créés par les hommes sont en eau et la végétation est plus bronze que brune.
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Vu à la télé Jesus superstar. Plusieurs milliers de personnes, toutes endimanchées, sont rassemblées dans une salle pour écouter le prêche du pasteur. En l'espèce une pasteur, noire et crue, avec la voix de Janis Joplin dans
Summertime et la scansion de Patti Smith dans le prélude de
Horses. Un batteur et deux guitaristes l'accompagnent, qui soulignent le propos d'accords et de roulements entendus.
Allongés à même le sol, plusieurs dizaines de croyants gesticulent ou se figent, entre crise d'épilepsie et transe hypnotique. La violence du sermon ne faiblit pas et on transporte les collapsés, ou on traîne ceux qui se débattent, pour regrouper en tas ceux qui ont disjoncté. (1)
Quoiqu'en parie Pascal -Blaise, l'inventeur du principe de précaution?- il est entendu que ces questions-là s'adressent plus à l'esprit qu'à la raison, mais pas au point de la perdre quand même !
Je n'y crois pas.
Les prêches sont entrecoupés de publicités pour les habituels gadgets frappés du logo de l'église (stickers, magnets, stylos, T-shirts, casquettes...). En bas de l'écran défilent des offres de
prayer lines 24/24. Est-ce une émission de télé-réalité ou de télé-achat ? Je regardais
Tswane TV qui officie à temps partiel.
Faith, la chaîne concurrente qui sermonne à plein temps est à peine moins hard.
Me revient Cioran : «Sans la vigilance de l'ironie, qu'il serait aisé de fonder une religion ! Il suffirait de laisser les badauds s'attrouper autour de nos transes loquaces ».
(1) Entre églises concurrentes on se bat à coups de miracles. L'année dernière, un pasteur a demandé à une femme de s'allonger sur la scène -l'autel?- et a fait déposer sur elle une enceinte acoustique de deux cent cinquante livres, assurant qu'il gérait le miracle et qu'elle ne ressentirait rien. De fait, elle n'a pas bronché : la cage thoracique enfoncée elle est morte à l'hôpital. L'apprenti sorcier avait confondu lourde et Lourdes.
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« Crunch crunch crunch »C'est en ces termes que le conducteur de la dépanneuse explique à son pote mécanicien le bruit qu'émet le Defender. Il l'informe par téléphone, qu'il tient d'une main tout en se grattant avec l'autre et en conduisant avec les genoux : c'est rassurant de se sentir secouru. La veille au soir, alerté par des à-coups, j'ai juste eu le temps d'atteindre un camping en bord de route. Au moment de manœuvrer, impossible d'enclencher la moindre vitesse. J'ai eu beau tenter quelques-unes des vingt huit combinaisons possibles, la voiture grignotait (crunch crunch crunch) et ne bougeait pas d'un crampon.
Parvenus au garage d'un passionné et spécialiste de Land Rover -si, si, ils existent- le patron, en dix secondes, confirme la nature de la panne (un pignon usé entre la boite de vitesse et la boite de transfert) et annonce dans un grand sourire qu'il a la pièce en stock : c'est un des talons d'Achille de la bête -qui semble en avoir plus de quatre.
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Bien fait !Je roule à plus de 80 km/h sur une piste de graviers des
Karoo Highlands. Avec le baudet survireur qui me tient lieu de monture, c'est une allure qui demande déjà une attention soutenue.
Un nuage de poussière se rapproche par l'arrière, trop rapide pour être un
dust devil c'est donc un diable d'homme. Il doit bien progresser à 120 km/h alors, pour le laisser doubler, je lève le pied et me déporte au maximum sur la gauche.
Si l'usage est de ralentir lors du dépassement pour éviter les projections de pierres, puis de remercier en actionnant les warnings, ce à quoi on répond par un appel de phares, il ne fera ni l'un ni l'autre, cramponné qu'il doit être à son volant.
J'ai juste le temps d'apercevoir des moutons et leur berger dans la benne d'un pick-up, les premiers défrisent et le second, cramponné aux ridelles, avale la poussière sans grincer des dents. Pas certain que les moutons soient aussi pressés que ça ! Je les retrouverai à l'abattoir de Fraseburg et dirai deux mots au conducteur au sujet du caillou qui a marqué mon pare-brise.
Le nuage creuse l'écart, me sème puis s'immobilise. Quelques minutes plus tard, j'arrive à son niveau. Le cric est déjà sorti : il n'y a plus que des lambeaux du pneu arrière droit. Il a du falloir du sang-froid et de l'expérience pour que les moutons n'y restent pas. Je m'assure qu'il n'a pas besoin d'aide, sans lui parler de l'impact sur le pare-brise. A chaque jour suffit sa peine.
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Selon que vous serez.Arrivant par les hauteurs, on croirait une ville d'
Italie : on ne voit qu'une forêt d'ifs. Mais une fois dans Murraysburg, l'illusion se dissipe, je suis bien dans une ville d'Afrique. Sur les trottoirs, des vaches et des ânes élaguent les arbres, les chèvres s'occupent des déchets.
Les ifs ombragent le cimetière des riches, parfaitement entretenu. Dans le cimetière des pauvres, mitoyen, s'élève aussi une forêt dense mais de tertres de pierres et de croix de bois. Pas un arbre, pas une plante : les chèvres assurent l'entretien. Quelques nouveaux riches se sont saignés de marbre veiné.
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ImmunautarismeLe communautarisme pour se protéger de l'autre, c'était la doctrine de l'apartheid. Vingt ans après on vit encore largement entre soi mais c'est vrai ailleurs, et ce serait même une tendance lourde.
Les Oraniens ont crééune ville sur une propriété privée de trois mille hectares. Deux critères principaux pour y être admis : être Afrikaner et ne pas employer d'ouvriers ou de domestiques -sous entendu, non-blancs-, c'est-à-dire tout faire par soi-même. On croise ainsi des blancs poussant des tondeuses ou des brouettes, armés de marteaux et de pioches ou conduisant des tracteurs.
Pour guère plus d'un millier d'habitants, la ville compte cinq ou six lieux de culte différents, tous d'obédience protestante. La langue en usage est l'afrikaans, exclusivement, et l'ancien drapeau du pays flotte sur la ville.
De fait, je n'ai croisé aucun métis, et encore moins de noirs. Seulement des blancs, et pas spécialement racés. Peut-être devraient-ils envisager de se mêler ?
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Ma nuit chez les sœursSituée dans le Grand
Karoo, la ferme est assez vaste pour contenir les Three Sisters, trois montagnes à chapeaux qui pourraient aussi bien être des frères. Nicolette assure qu'après
Table Mountain, les Three Sisters sont les plus emblématiques du pays. Et ta sœur ! La famille est ici depuis qu'en 1830 l'ancêtre, en route pour le
Diamond Rush, y fut laissé pour mort. Remis sur pied par un Hottentot de passage, il poursuivit sa route vers
Kimberley où il trouva rapidement deux diamants d'un prix suffisant pour acheter la ferme. La génération aux commandes de Three Sisters Farm est réduite à trois sœurs qui s'amusent de la coïncidence. Elles administrent quatorze mille hectares d'un seul tenant où divaguent moutons et chèvres, quelques chevaux et cinq espèces différentes d'antilopes. Babouins et furtifs léopards sont aussi chez eux. Les précipitations et températures sont consignées dans de grands cahiers bruns depuis 1911 et Michelle atteste que sévit actuellement la pire sécheresse depuis un siècle. Le corps de ferme actuel -il a fallu abandonner le précédent à la fin du dix neuvième siècle suite au tarissement des puits- est implanté dans une vallée où l'eau coule encore en abondance. Les tortues et les
porcupines descendus de la montagne sont en villégiature dans le parc en attendant des jours meilleurs.
Si j'osais, je soufflerais que se reposer sur le passé et sous leurs couronnes de tresses ne fera pas l'avenir, qu'une mise à niveau des chambres s'imposerait, que des travaux sur les logements ouvriers ne seraient pas du luxe. Mais trop d'indices indiquent le manque de moyens.
Au crépuscule, le père des trois sœurs s'installe sur la terrasse avec son brandy quotidien et m'invite à le partager. Souvent, il hausse les sourcils : il n'est guère convaincu par le management féminin.
Plus tard, sous une Lune ascendante et à mon corps défendant, j'assisterai à une scène de ménage entre Michelle et son mari. D'une part, c'est elle qui porte la culotte, de l'autre ils semblent peu habitués à la présence de clients.
Au moment de me retirer, un homme dans la quarantaine s'avance vers moi. Il dînait avec les propriétaires, amis d'enfance. Lui s'est exilé en
Australie, il y a douze ans. Il exerce un bon job à
Adélaïde, est marié à une Australienne avec laquelle il a deux filles mais, chaque année, il faut qu'il revienne ici, seul. Pourquoi ?
Sa réponse, triste et laconique, comme une évidence : « Parce que c'est mon pays ».
Au petit matin nous apprenons qu'un semi-remorque transportant de la bière est entré par effraction dans la ferme. Descendant de la montagne, il a oublié de s'arrêter au croisement, a continué tout droit emportant deux lignes de clôtures avant d'utiliser la voie ferrée surélevée comme un tremplin, d'y laisser, en retombant, la moitié de sa cargaison et de se coucher dans le veld.
Lorsque nous arrivons, une quinzaine de pick-up ont emprunté la brèche et les pillards chargent les bennes de packs et de palettes. Ceux d'ici savent qu'on leur laissera les plastiques et le verre éclaté qu'il faudra ramasser pour éviter les incendies.
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.../...
J'ignore si le cerveau des hirondelles est divisé en deux hémisphères mais il ne leur viendrait pas à l'idée d'en changer maintenant. Moi, si.