Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied 321 · 26 novembre 2006 à 15:31 · 27 photos 239 messages · 61 participants · 94 588 affichages | | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:40 · Modifié le 5 août 2025 à 11:55 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 21 de 239 · Page 2 de 12 · 31 314 affichages · Partager 10 octobre - Ban Sumpoy NeuLes trafiquants
Que d'eau, que d'eau ! Il pleut quasiment sans discontinuer depuis bientôt quarante-huit heures, des trombes la nuit, moins abondamment en journée, mais de manière tout de même presque incessante. Je passe la matinée assis sous l'auvent de telle ou telle hutte, allant de l'une à l'autre, rédigeant là mes notes, discutant et plaisantant en compagnie d'hommes et d'enfants, qui composent en permanence autour de moi des assemblées de tailles variables. Durant tout ce temps le spectacle qui s'offre à nous n'est que ce perpétuel rideau d'eau qui s'abat continuellement et de toute celle qui s'écoule au sol, sur la pente de terre, formant des ruissellements qui la ravinent sans cesse. Oisifs, mes compagnons d'infortune ne se lassent pas de fumer, dans les énormes bangs, les pipes à eau, cet étrange tabac d'une teinte jaune vif et d'un aspect finement filandreux, presque comme de la ouate, expirant après chaque bouffée de volumineux panaches, de véritables nuages de fumée blanche. J'accomplis un rapide aller et retour obligé vers les buissons afin d'assouvir un besoin naturel, armé de mon parapluie et d'un bâton - puisqu'escorté de trois ou quatre cochons intéressés que, dans ces situations, il est rigoureusement impossible de chasser. Mon retour au village peu après s'opère cette fois accompagné de quelques sangsues, qu'il ne faut en aucun cas se contenter d'éjecter d'une pichenette si on ne veut pas s'attirer la réprobation de ses compagnons du moment, mais brûler sans pitié. En définitive, seules ces répugnantes bestioles et les cochons semblent satisfaits de ce contexte pour le moins humide.
Depuis mon arrivée dans le village l'avant-veille, je n'ai eu l'occasion de déjeuner qu'une unique fois en compagnie de ma famille hôte, sous le toit de laquelle je ne fais alors presque que passer la nuit, invité ou m'invitant à chaque repas dans une hutte différente. J'ai ce matin, chez des voisins, enfin pu profiter d'un peu plus de diversité culinaire puisqu'un plat du tofu s'ajoutait aux incontournables pousses de bambou bouillies pour accompagner le riz. Patiemment obtenu après une longue séance de broyage des graines de soja entre des meules circulaires de pierre actionnées à la main, puis une cuisson en règle, il ne s'agit pas du tofu que l'on a l'habitude d'observer en Occident, celui qui se maintient en blocs homogènes d'aspect plus ou moins gélatineux, mais plutôt d'une sorte de purée - ou épaisse bouillie - dont on peine à prélever, dans le plat commun et à l'aide des seules baguettes, des bouchées bien volumineuses. Je laisse généralement quelques milliers de kips aux familles qui me nourrissent, mais depuis mon arrivée ici je suis parvenu à les faire accepter à une seule d'entre elles.
La journée s'écoule alors de manière semblable à celle de la veille, oisive, paresseuse, et même un peu désœuvrée à vrai dire. Grâce à tout ce temps libre et à cette réclusion forcée à l'intérieur du hameau durant les plus grandes parties de ces journées, je familiarise plus aisément avec mes compagnons que dans certains autres endroits, où je me trouve généralement de plus bref passage - mais probablement aussi que le tempérament doux et la nature foncièrement attachante des Yao y contribuent pour une large part. Les enfants ont passé outre leur timidité, et s'amusent désormais de ma présence, mon apparition dans leur village démarquant à coup sûr à leurs yeux ces journées de la majeure partie de celles de leur quotidien. Leur petite bande me suit maintenant dans presque tous mes déplacements, d'une hutte à l'autre, et certains d'entre eux s'attachent à relater je ne sais quelles anecdotes me concernant dans chacune des nouvelles maisonnées auxquelles nous rendons visite. D'avoir pu parcourir le paquet de photographies que je transporte - que je vais distribuer les prochains jours et qui montrent en grande partie d'autres Yao - quelques femmes se sont complaisamment laissées photographier, ce qui n'est pas le cas des adolescentes et des plus jeunes filles, que ma présence effarouche encore largement. Toujours, partout, ici ou ailleurs, je croise des visages magnifiques, parfois également de véritables "tronches" ou "gueules", des faciès qui en ont vu, et dont les corps ont surtout travaillé très dur pour survivre jusqu'à maintenant. Hier soir, alors que je faisais part de l'engourdissement du mien après une journée aussi dépourvue du moindre effort physique, le grand-père de ma famille d'accueil s'est proposé de me masser. Je ne me suis pas fait prier et, durant près d'une heure, il s'y est attelé, tout en discutant avec un vieux camarade à lui, qui nous avait rejoints pour fumer l'opium à nos côtés, et qu'il a ensuite accompagné dans cette occupation.
L'eau, la pluie incessante, ravine le sol pentu du village. Au fil du temps, deux crevasses majeures sont apparues sur ses flancs, l'encadrant de près de part et d'autre, et y drainant sans interruption une eau opaque et boueuse. Là et partout ailleurs, les déjections animales se diluent à mesure qu'elles sont déposées. Là-dessus, les enfants gambadent et courent pieds nus, de vrais cabris qui glissent et chutent rarement, là où pour ma part je dois veiller à prendre mille précautions pour ne pas me retrouver étalé au sol. Hommes et femmes, lorsque cela est nécessaire, ne se privent pas de se racler la gorge et de cracher, bruyamment et abondamment, ou encore de se moucher dans leurs doigts, avant de les essuyer contre la paroi d'une hutte, ou plus opportunément sur le dos d'un cochon de passage.
Je visite ainsi plusieurs familles, essayant parfois de me rapprocher plus particulièrement des femmes, autant afin de pouvoir profiter de leur agréable compagnie que de les observer à certaines tâches. Je parviens cependant difficilement à m'affranchir de la promiscuité d'un noyau dur de jeunes hommes, presque des adolescents en vérité qui, victimes de leur désœuvrement, aiment eux aussi m'accompagner dans mes déplacements et qui, avec leurs blagues peut-être pas toujours très drôles, finissent malheureusement par faire s'éloigner la gent féminine. Nous tuons ainsi le temps à nous tenir assis, tantôt à l'extérieur sous les étroits auvents de chaume, à deux pas de quelques cochons qui ont eux aussi momentanément fui l'humidité ambiante, tantôt à l'intérieur, autour d'un foyer, sur des tabourets de rotin ou de bois, alors de simples blocs mal équarris, les uns et les autres rarement plus hauts que d'une dizaine de centimètres, nous obligeant à rapprocher nos genoux jamais bien loin de nos mentons.
Chacun de mes objets, ceux qui restent le plus souvent visibles, ma boussole, mon sifflet de secours, ma gourde en aluminium ou mon cadenas à code par exemple, tous de belle fabrication occidentale, attisent sans cesse la curiosité des villageois, qui se les passent alors continuellement de main en main. Il suffit par ailleurs que je me mette à fouiller durant quelques instants dans la sacoche que je porte en permanence en bandoulière, pour que la majorité des regards alentours se concentrent sur elle, dans l'attente de découvrir ce qui va en sortir. Alors, maintenant que je suis bloqué ici depuis près de trois jours, est venu un moment où il m'a fallu me résoudre à extirper des entrailles de mon sac principal - lui-même déjà suffisamment auréolé de mystères comme ça - la boîte en plastique à fermeture hermétique dans laquelle je conserve à l'abri mille trésors, des pellicules photographiques, des médicaments, des piles de rechange et divers accessoires supplémentaires, parmi lesquels quelques petits cadeaux, des papiers, etc. Généralement je m'arrange pour parvenir à effectuer cette opération - comme celle de l'accès à mon "magot" - de manière très discrète, m'y penchant le plus souvent en dehors des villages, aux moments où je me trouve en chemin entre l'un et l'autre de ceux-ci, et toujours dans des endroits où je ne risque en aucun cas d'être surpris ou aperçu par autrui. Lorsque je m'y suis cet après-midi attelé, à l'intérieur même de la hutte, le silence s'est imposé d'un seul coup, au moment où la grosse boîte blanche apparaissait. Ne souhaitant bien entendu pas laisser mes hôtes dans l'expectative à son sujet, je leur ai rapidement montré et décrit son contenu, sous leurs regards attentifs.
À la différence de celui-ci, il semblerait que le prochain village, nommé Ban Poutcha Maï et qui est également habité par les Yao, soit d'une dimension particulièrement conséquente, comme un des plus imposants de la région. Le grand-père opiomane-masseur s'est proposé de m'y guider. J'aurais voulu m'y rendre dès aujourd'hui mais l'homme "au bonnet", mon hôte et qui n'est autre que son propre fils, a insisté pour que je reste là une troisième nuit, m'encourageant à reporter mon départ au lendemain, lorsque la pluie aura peut-être cessé. J'ai abdiqué, bien qu'il faille que je commence à surveiller d'un peu plus près le défilement des jours sur le calendrier.
Trois étrangers chinois qui étaient apparus dans le village au lendemain de mon arrivée l'ont finalement quitté ce matin, malgré la pluie et pour, m'ont-ils affirmé, "quatre heures de marche" jusque quelque part en Chine voisine. M'enquérant après d'eux pour savoir s'il existait véritablement un chemin pour s'y rendre, ils m'ont assuré que ce n'était pas le cas. Il est bien entendu qu'ils allaient emprunter un sentier, mais sans doute ne faudrait-il pas s'attendre à autre chose qu'une vague trace, à peine dégagée car trop peu souvent foulée par des pieds d'hommes. Ce qui ne fait en revanche aucun doute, c'est que, dans ces zones situées à l'écart de tout, ces franchissements transfrontaliers se réalisent en totale illégalité, la ligne de démarcation délimitant les deux pays voisins se présentant ici d'une manière tout à fait informelle - c'est-à-dire inexistante - et donc en aucun cas surveillée par qui que ce soit. En tout état de cause cela représenterait en effet, sur tant de dizaines de kilomètres linéaires de territoires forestiers denses et escarpés, une tâche dont il serait définitivement impossible de venir à bout. Un quatrième Chinois réside, pour sa part, à demeure dans le village, aux côtés d'une femme Yao qu'il a vraisemblablement épousée. Tous deux occupent une très modeste cabane de bambou - alors que toutes les autres sont bâties en bois - implantée à une quinzaine de mètres en dehors de la palissade qui cerne en totalité le hameau. Elle compose de la sorte le seul habitat du village qui est disposé de cette façon inhabituelle. Peut-être l'homme est-il lui-même un Yao de Chine, mais son allure générale et vestimentaire le distingue cependant immédiatement de l'ensemble des autres villageois. Il porte ainsi la tenue caractéristique de la majeure partie des paysans du sud profond de la Chine voisine, pantalon et veste "de ville" mais de qualité exécrable et très mal taillés. C'est aussi l'unique personne du village que j'ai aperçue en possession de cigarettes industrielles. En trois jours, je ne l'ai pas vu une seule fois visiter une des autres huttes du hameau, et c'est sous son toit, dont la porte reste close en permanence, que ses trois compatriotes partis ce matin ont effectué leur court séjour. Il ne fait aucun doute que ces quatre-là sont négociants en opium. En effet, si la majeure partie des trafiquants, qui tiennent généralement bien en main leurs territoires de production respectifs, ont plutôt pour habitude de périodiquement les sillonner afin de pouvoir continuellement sonder les vendeurs potentiels qui s'y trouvent, il arrive que quelques-uns d'entre eux décident de stationner, comme ici, presque à demeure dans les hameaux des zones probablement les plus productives et rentables. Ils assurent ainsi un rôle de guet permanent sur les opportunités d'achat qui se présentent régulièrement parmi les villageois. Ces derniers ont en effet pour coutume, du moins lorsque cela semble envisageable, notamment s'ils en ont engrangé des quantités suffisantes, de capitaliser une partie de leur récolte opiacée de l'année. Ils se réservent ainsi la possibilité de pouvoir s'en défaire à d'autres périodes plus tardives, à des moments où les prix auront évolué à la hausse, ou lorsqu'un besoin crucial d'argent se fera sentir, quand par exemple il devient nécessaire d'acquérir du riz à l'extérieur, aux instants critiques où on réalise qu'on ne parviendra pas à opérer la soudure alimentaire entre deux moissons annuelles successives.
J'ai décrit plus haut les vêtements traditionnels masculins Yao, et ceux des femmes dans un autre texte. Aussi je ne reviendrai pas à ces derniers, sauf pour faire part d'un détail inattendu dont je viens de me rendre compte. J'ai ainsi découvert que les espèces de larges "cravates" portées par les femmes et les jeunes filles Yao, ces attributs décoratifs composés de deux ou trois centaines de fils de soie tressés de couleur rose fuchsia quasi fluorescent qu'elles arborent sur leur buste avaient deux fonctions : les embellir encore bien sûr, mais aussi, lorsqu'elles se tiennent assises près d'une hutte pour broder, sous l'auvent formé par la toiture, composer une surface réfléchissante qui réverbère la lumière naturelle sur leur gorge, sur le dessous de leur menton, dans l'intérieur de leurs mains. Cette lumière provenant de l'extérieur se trouve de la sorte vivement "concentrée" sur le cœur de leurs travaux d'aiguille, les fines et subtiles broderies remarquablement élaborées pour lesquelles une parfaite acuité visuelle est requise. Lorsque je m'en suis rendu compte, j'ai même d'abord cru que la jeune fille disposait d'une petite lampe placée entre les jambes. Ceci est aussi emblématique que les caractères chinois brodés sur les bonnets, et illustre tout autant sublimement le subtil et discret raffinement des femmes Yao. Je suis passablement fier de ma découverte car intimement convaincu que peu d'autres en avaient connaissance jusque là.
Quel dénuement auquel je suis ici confronté. Les enfants, pour ceux parmi les plus jeunes qui ne vont plus nus, sont vêtus de véritables loques. Ou encore, bien que ce ne soient là que quelques exemples tout à fait symboliques, mais finalement révélateurs du degré de pauvreté ambiant, je note que les villageois n'utilisent ici même plus de briquets pour allumer leurs pipes à eau, et se contentent de tisons qu'ils prélèvent dans les foyers. Ils ne se déplacent plus, la nuit d'une hutte à l'autre, équipés d'une mauvaise torche électrique de fabrication chinoise, mais d'une simple poignée de fuseaux de bois qui sont enflammés les uns après les autres, au fur et à mesure de leur combustion. Dans certaines familles on ne mange plus sur les petites tables basses de rotin, mais sur un van à riz posé directement sur le sol de terre. Le lao-lao, l'alcool de riz, n'abonde plus car la céréale est préservée pour la nourriture. Même la poudre à fusil et les plombs de chasse sont confectionnés artisanalement sur place.
Il ne fait désormais plus de doute que le discret et mystérieux homme chinois qui réside dans le village est un acheteur d'opium. On a fini, après quelques insistances de ma part, par me l'avouer. Cet après-midi, j'ai rôdé un instant à proximité de sa cabane, en me mettant même ostensiblement à tousser pour bien lui signifier ma présence, et donc essayer de le rencontrer, mais il n'en est jamais sorti. Dans une hutte voisine, située pour sa part à l'intérieur du hameau, mais tout de même un peu à l'écart des autres, et que je n'avais jusqu'alors pas visitée une seule fois depuis mon arrivée - ayant observé que cette porte là aussi restait close en permanence - j'ai fini aujourd'hui par m'y rendre et y ai rencontré deux gars que je n'avais pas encore aperçus de tout mon séjour. Opiomanes addictifs, ils fumaient là, dans un dénuement presque total, vêtus de loques et laissant apparaître des physionomies d'un aspect presque inquiétant, rachitiques, semblant comme dénutris. Une vieillarde vaguement dégénérescente se tenait également là, assise dans un coin, occupée à très lentement égrener à la main des épis de maïs, détachant laborieusement un à un chaque grain. | | | Annonce · Sponsorisé | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:41 · Modifié le 5 août 2025 à 11:53 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 22 de 239 · Page 2 de 12 · 31 306 affichages · Partager 11 octobre - Ban Poutcha KhaoLes crétins
Je suis enfin parvenu à m'extirper du village de Ban Sumpoy Neu, après y avoir tout de même passé trois journées consécutives, occupées à pas grand-chose de plus qu'y tuer le temps. Mon guide-masseur-opiomane fut de la partie, pour parcourir le bout de chemin qui allait nous conduire au village de Poutcha Khao. Amusant, et même en définitive particulièrement sympathique, durant notre marche il a pris soin de me montrer des choses et d'autres dans la forêt, ici une plante, là une colline, là je ne sais quoi, en accompagnant chacune de ces désignations de quelques commentaires, auxquels je ne comprenais malheureusement rien du tout. Finalement, il s'est mis à chanter, se prenant d'un petit rire communicatif entre chaque strophe. J'ai néanmoins encore une fois pu me rendre compte de visu et en sa compagnie que l'opium constitue résolument, et même par excellence, la drogue de la lenteur. Il faut dire que mon camarade avait prestement clos la dernière de ses séances de fumerie - mais peut-on vraiment parler de séances au pluriel lorsque cette pratique est devenue un mode de vie à part entière ? - quelques minutes seulement avant notre départ, le temps qu'il lui fallait pour enfourner sa pipe et ses indispensables accessoires dans une minuscule besace toute rapiécée, accessoires complétés de rien de plus qu'un misérable morceau de bâche de nylon censé le protéger de la pluie le cas échéant. Au bout de pas plus d'une demi-heure de cheminement, il nous a déjà fallu nous arrêter au bord du torrent, afin qu'il lave le bout de chiffon qui lui servait de chemise, opération qui lui a bien nécessité vingt minutes. Plus loin, il s'est pris d'une envie de cueillette de je ne sais quelles herbes, dont il a patiemment réuni une belle poignée, ensuite enfouie dans son sac. Ce fut pourtant là une fois de plus, dans ces parages chargés d'humidité, un royaume de sangsues, le genre d'endroit où je n'aime pas du tout devoir stationner. Aussi, un peu contrarié par cet engourdissement des gestes et cette lente nonchalance, je l'ai congédié dès le premier village traversé. C'était cette fois-là un très gros village Yao, d'une taille contrastant alors exagérément avec le minuscule hameau dans lequel je venais de passer trois nuits, puisqu'on devait bien y compter jusqu'à une centaine d'habitats, un nombre peu commun au regard d'un lieu si excentré des principales voies de communication de la province.
Mon guide et moi nous y sommes tous deux autorisés une halte, et lui m'a immédiatement entraîné dans une hutte dans laquelle une famille célébrait, visiblement depuis déjà trois ou quatre jours, la naissance d'un enfant. Aubaine inespérée, nous avons alors pu y profiter de viandes en quantité, de la poule et même du cochon, rien de moins que les tout premiers morceaux carnés que j’apercevais dans un village Yao, et ceci depuis maintenant quatre ou cinq jours. Jugeant cependant l'atmosphère de ce village un peu trop agitée, j'avais à cet instant déjà pris la décision de ne pas y faire de halte pour la nuit. J'ai alors dû m'entourer de mille précautions pour ne pas me faire déborder par les innombrables tournées de lao-lao qui se sont mises à défiler devant mes yeux, ni me laisser entraîner par des invitations un peu hâtivement et "ivrement" adressées par quantité de villageois aux haleines éthérées. Plus tard, commençant malgré tout à passablement ressentir les effets de l'alcool, je repartais, seul. Je ne le fus cependant pas très longtemps, puisque peu après un homme me rattrapait, alors qu'il se dirigeait pour l'heure dans la même direction que moi.
Ce nouveau camarade de route porte en bandoulière, d'un côté une petite besace, de l'autre un fusil, une de ces sommaires et rustiques pétoires de fabrication artisanale que l'on peut fréquemment apercevoir aux mains des montagnards. Lui aussi profite de ce déplacement pour effectuer quelques cueillettes aux abords du sentier, se concentrant pour sa part sur de minuscules baies rouges qui poussent le long des tiges d'une sorte de liane, qui tantôt rampe au sol, tantôt s'accroche aux troncs de certains arbres. Je m'enquiers de savoir si elles sont comestibles et, après une réponse affirmative, m'y essaye, avant de me rendre compte qu'elles n'offrent qu'un goût poivré et acide au possible. J'ouvre la marche, mais dois reconnaître que l'apparition de ce compagnon s'avère bienvenue pour dissiper quelques doutes quant aux directions à suivre. Il n'est d'ailleurs pas improbable que, sans sa présence, j'eusse fini par décider de faire demi-tour pour tâcher de recruter un nouveau guide. Nous quittons enfin les berges de la rivière Ngeun Li, le cours d'eau qui m'accompagnait depuis déjà quelques jours, puis gagnons les hauteurs pour basculer finalement dans la vallée voisine. La sente est littéralement noyée sous la végétation, nous franchissons des fourrés ainsi que des étendues de ces très grandes herbes dites "à paillotes" et dont la hauteur dépasse allègrement les deux mètres. Dans ces zones, il faut véritablement se frayer un passage à l'aide de mouvements des bras, et on en arrive parfois à ne plus y apercevoir ses pieds. À nouveau la pluie fait son apparition, peu abondamment toutefois, et à nouveau les sangsues sont de la partie. J'en compte jusqu'à une bonne vingtaine d'entre elles accolées sur une seule de mes jambes, certaines parvenant même à atteindre mes cuisses avant que je puisse me charger de leur sort. Cet état d'ensauvagement des sentiers interpelle une fois de plus, tant il est révélateur du fait que les villageois de ces secteurs reculés disposent de très peu d’occasions de les parcourir, quand bien même il s'agit là de dessertes principales, et de plus, dans ce cas précis, conduisant à un village à la démographie relativement importante.
En revanche, les fortes pluies de ces trois derniers jours ont probablement eu pour effet bénéfique, sur les pentes, de finir par laver les boues de surface puisque le chemin me semble plus praticable et moins glissant qu'auparavant. L'intérieur de mon sac commence cependant à sérieusement souffrir de l'humidité car, tout aussi efficace qu'il puisse se faire parfois, mon grand parapluie est rendu inutilisable dans les passages les plus étroits, et même si j'ai à peu près protégé son contenu le plus fragile, cette humidité omniprésente finit par s'insinuer et par l'emporter. En outre, ces conditions climatiques ne me permettent plus d'opérer une lessive quotidienne, puisque celles-ci nécessitent ensuite trop de temps pour sécher. Également un peu dommageable, j'ai omis de réapprovisionner ma réserve de savon et de lessive lors de mon passage à Phongsaly-ville, six jours plus tôt. J'en suis ainsi réduit à une portion congrue du premier, et définitivement privée de la seconde, et ce n'est visiblement pas dans les parages que je vais pouvoir en dénicher à nouveau. Il n'est même pas sûr que dans le grand village de Poutcha Khao récemment traversé, une seule famille s'occupait d'en revendre, parmi quelques autres produits de base de ce type. Toujours est-il que la célébration de la naissance à laquelle j'avais momentanément pris part là-bas m'a détourné de cette préoccupation.
L'homme au fusil a finalement bifurqué au bout d'un peu plus de deux heures trente de marche commune et je ne suis pas parvenu à savoir où il se rendait ensuite, trop évasif qu'il est resté sur le sujet. Trente minutes plus tard, j'entrais alors seul dans un nouveau village Yao, celui de Ban Poutcha Khao. D'un aspect assez similaire à celui de Ban Sumpoy Neu dans lequel je venais de passer trois nuits, c'est-à-dire d'une esthétique à la fois pittoresque et âpre, bucolique et sauvage, il réunit une grosse quinzaine de huttes. Elles aussi sont bâties en recourant uniquement à des matériaux naturels directement issus de la forêt, qui ici également, épaisse et verdoyante, le cerne de très près, quelques "langues" de végétation y pénétrant même çà et là. Ce hameau n'est pour sa part toutefois pas clôturé avec une palissade de protection, et quelques arbustes ont en outre été préservés à proximité des huttes, ce qui accentue encore son aspect champêtre. Ces huttes présentent une architecture à nouveau sensiblement différente de celles observées dans les hameaux précédents puisqu'elles apparaissent à la fois plus massives et trapues, une impression encore renforcée par leurs vastes toitures de chaume qui les couvrent - elles étaient exclusivement composées de lauzes de bois à Ban Sumpoy Neu - dont les pans retombent très bas devant les façades, parfois à pas plus d'un mètre cinquante du sol, obligeant à se pencher avant de pouvoir faire face à la porte. Ces ravancements des toitures offrent du même coup de larges espaces extérieurs abrités des intempéries. Enfin, les parois sont entièrement construites soit en planches de bois, soit en pisé jusqu'à la mi-hauteur, de courtes planches complétant alors la partie supérieure.
Ce matin, aux alentours de 6 heures, une femme accompagnée de deux de ses enfants quittait le village de Ban Sumpoy Neu, chacun d'eux affublés d'une charge proportionnelle à leur taille et à leur force physique. Alors qu'on avait harnaché à même le dos d'un des gamins deux épaisses couettes, puis équipé son frère d'une petite hotte emplie de quelques ustensiles et vêtements, celle de la mère, excessivement volumineuse, débordait d'une couverture, d'un sac de riz, de marmites noircies, d'outils divers, elle aussi de quelques vêtements, et je ne sais quoi d'autre encore. Ils s'en allaient ainsi rejoindre le reste de la famille, déjà parti quelques jours plus tôt dans la même direction, vers les rays - les rizières de pente en forêt - les plus éloignés du village. Les familles procèdent régulièrement de la sorte au moment des phases de travaux lourds, tels le défrichage des parcelles, leur sarclage ou encore la moisson, afin de ne pas perdre quotidiennement un temps précieux nécessaire pour s'y rendre. Ces familles résident ainsi plusieurs nuits d'affilée dans les minuscules abris éphémères que l'on y élève chaque année, s'attelant du matin au soir aux travaux agraires, et y vivant dans des conditions bien spartiates le reste du temps, les soirées et les nuits. Il m'est arrivé une seule fois, par le passé, de profiter d'une nuit en compagnie d'une famille dans ces conditions, c'est-à-dire quasiment au cœur de la forêt, où on se rend alors pleinement compte que c'est à ces instants qu'elle vit vraiment, tant les bruissements, les froissements de la végétation, les appels et les cris animaux y sont incessants.
C'est un placide et sympathique grand-père qui m'a accueilli sous son toit, ici à Ban Poutcha Khao. Avec lui, ne cohabitent en ce moment dans la hutte que trois ou quatre jeunes enfants, les autres membres de la famille étant absents pour quelques jours, justement partis travailler dans des rays éloignés du village. À ses côtés je bénéficie alors d'une paix et d'une tranquillité particulièrement appréciables, ce qui me change du village de Ban Sumpoy Neu où, des trois jours derniers, je parvenais même parfois difficilement à me ménager quelques moments de solitude. Ici, il me suffit de me réfugier dans sa hutte pour en profiter sans gêne. D'un calme confondant, il ne s'évertue en outre pas à m'assaillir de questions - à vrai dire il ne m'en a même pas posé une seule depuis mon arrivée - ni à attirer les habituelles assemblées autour de moi. En réalité, il ne m'adresse pas plus de quelques paroles de la journée, celles à caractère pratique nécessaires, telles « Mangeons maintenant », « Oui, j'approuve » et « Oui, va dormir ». Je relève aussi qu'il s'applique à remarquablement bien tenir son intérieur en l'absence des femmes. Le sol est propre et débarrassé de tout encombrant, rien ne traîne non plus autour des foyers de cuisson. Il y a en outre de l'eau bouillie à disposition tout au long de la journée, ce qui ne se constate pas toujours ailleurs, où il faut parfois se contenter de seaux, de tubes de bambou ou de jerricans emplis d'une eau directement rapportée de la source proche, et dans lesquels chacun se sert sans plus de cérémonie, le plus souvent à l'aide d'une simple louche ou d'un gobelet commun. Hier soir, après avoir pris soin de préparer la soupe de pousses de bambou des enfants, il m'a entraîné dans une hutte voisine où, là aussi, heureux hasard, l'on fêtait la venue au monde d'un bébé. Nouvelle aubaine gastronomique, il y avait du cochon et pas moins de six plats différents pour accompagner le riz. Je me rends malheureusement à nouveau compte, comme cela est le cas depuis déjà quatre ou cinq jours que je sillonne ce secteur, que les villageois peinent à comprendre une large part du pauvre vocabulaire lao que je m'efforce pourtant d'employer, et que moi-même, de mon côté, je ne parviens pas à démêler la majeure partie de leurs propos.
À Ban Sumpoy Neu, j'avais remarqué que deux maisonnées abritant chacune un "idiot de village" étaient réunies dans le même recoin. Étant donné le faible nombre de familles qui résidaient dans ce hameau - une quinzaine seulement - on pouvait légitimement attribuer cette circonstance au hasard, mais je constate ici, à Ban Poutcha Khao, qu'un schéma identique se produit à nouveau, avec cette fois trois maisonnées concernées, qui sont alors elles aussi implantées un peu à l'écart des autres, regroupées sur le même flanc du village. Chacune de ces familles présente ainsi un membre atteint de crétinisme. Peut-être que cette appellation - "les crétins" - employée pour titre de ce chapitre, aura semblé exagérément péjorative, voire moqueuse, à certains lecteurs, aussi je précise tout de suite que j'en fais ici usage dans son sens premier, et donc médical, en faisant de la sorte référence au crétinisme pathologique. Les individus que j'observe en cet endroit, de même que ceux aperçus il y a quelques jours à Ban Sumpoy Neu, ont l'avantage de pouvoir vivre en compagnie et à l'abri de leurs familles respectives. Il m'est en effet plusieurs fois arrivé, par le passé, d'en rencontrer qui n'avaient pas d'autres choix que de survivre seuls, maintenus plus ou moins à l'écart de la communauté, mais alors systématiquement dans des conditions plus que misérables, dans des huttes à peine dignes de ce nom, presque des tanières, parfois de minuscules cabanons finissant même par être gangrenés par des plantes envahissantes. Ils vivaient là d'expédients cédés par des voisins ou de vagues parents, puisque incapables de cultiver ou de se procurer par eux-mêmes la moindre ressource.
Presque toujours au moins un individu atteint de crétinisme, d'une gravité plus ou moins prononcée, est visible dans chaque hameau de montagne, et il est généralement difficile de leur attribuer un âge tellement cette maladie déforme les corps, et aussi les traits, à tel point qu'il est même parfois délicat de pouvoir deviner leurs sexes. Leurs co-villageois les désignent le plus souvent sous le terme - pour le coup indubitablement péjoratif - de " ngan bo ngam", c'est-à-dire les beaux pas beaux, si on traduit l'expression de manière littérale. Assez régulièrement affublés d'un goitre plus ou moins volumineux et proéminent - il n'est par ailleurs pas rare d'observer, dans tout le pays, autant dans les montagnes que dans les villages de plaine, des femmes elles aussi affectées d'un goitre, mais dans leur cas non associé au crétinisme - ces individus présentent donc des physionomies malheureusement presque toujours repoussantes, entre nanismes disgracieux, postures "bancales" et autres malformations physiques, et surtout de réelles déficiences mentales.
Bien que ne disposant d'aucune référence à mentionner à ce sujet, je reste persuadé que les causes et origines de ces pathologies sont identiques à celles que subissaient, encore jusqu'au dix-neuvième siècle, certaines populations hôtes de nos massifs montagneux européens, et qu'elles ne sont en aucun cas provoquées par suite d'un improbable excès d'endogamie et des problèmes de consanguinité qui pourraient en résulter, comme on pourrait peut-être trop hâtivement y songer de prime abord. En effet, les populations de ces contrées ont parfaitement conscience des conséquences possibles de telles dérives, et sont donc aptes à prendre les dispositions sociales nécessaires pour s'en prémunir. Il faut ainsi, à coup sûr, tout simplement rechercher l'origine de ces pathologies dans des carences persistantes en iode. Rappelons effectivement à ce sujet que nous nous situons très loin de la mer, que les produits issus de celle-ci sont bien entendu pour l'heure totalement inexistants dans les parages, et qu'ils n'ont d'ailleurs aucune chance d'y parvenir avant longtemps, de même que le lait, et enfin que le sel iodé est ici trop souvent remplacé - en outre avec exagération - par du glutamate de sodium.
Fréquemment lors des repas, notamment ceux du soir - peut-être est-ce uniquement dû à ma présence - les jeunes filles et parfois également les femmes ne se joignent pas à notre "table", autour du van à riz posé au sol. Elles s'assoient alors un peu à l'écart de notre cercle et se contentent, en guise "d'assiette", d'un fragment de feuille de bananier qu'elles passent préalablement brièvement au-dessus des flammes du foyer afin de l'assouplir puis, l'ayant empli de riz et d'un peu de légumes - plus souvent de pousses de bambou - le portent d'une main et s'y servent de l'autre.
Chez les Yao, on l'a dit, la couleur rose fuchsia est prégnante dans les parures traditionnelles des femmes. Même si elle n'est employée que pour l'élaboration de quelques ornements, notamment brodés, cette couleur contraste nettement et vivement - et s'impose alors aux regards - avec le fond dominant de toile de coton bleu indigo, sombre, presque noir, qui compose la base de tout vêtement. Cette couleur rose semble résolument exercer une fascination sur les Yao. Ainsi, outre ces attributs décoratifs rapportés sur les tuniques, on remarque de manière flagrante, à la simple contemplation générale d'un village, que nombre des articles textiles manufacturés qu'ils ont acquis à l'extérieur - c'est-à-dire les vêtements et couvertures acquis auprès d'un colporteur ou sur un marché et qui sèchent ou s'aèrent çà et là dehors sur des tringles de bambou - ont eux-mêmes également été sélectionnés spécifiquement en raison de leur couleur puisque c'est là aussi celle-ci - le rose donc - même si elle peut varier entre différentes nuances, qui domine, et très largement encore, sur ces objets. J'ai déjà remarqué autrefois que les quelques rares colporteurs itinérants chinois qui sillonnent ces secteurs, chargés de leur barda porté à la palanche d'épaule, l'avaient eux aussi bien compris et ne s'y trompaient pas à ce sujet, en dédiant une partie de leur stock à des vêtements d'enfant empreints de cette caractéristique "rosée". | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:42 · Modifié le 5 août 2025 à 11:52 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 23 de 239 · Page 2 de 12 · 31 289 affichages · Partager 12 octobre - Ban Poutcha KhaoL'intimité
Je me suis ce matin décidé, peu après le réveil, à ne pas quitter le village de Poutcha Khao trop hâtivement, mais de passer cette nouvelle journée ici, puis donc à nouveau la nuit suivante. Alors qu'il devenait nécessaire que je me rase la barbe, ayant négligé cette opération depuis maintenant trop longtemps déjà, les gamins, et même deux ou trois adultes, qui avaient pour le coup volontairement un peu prolongé leur corvée de ravitaillement en eau à la source, ont été captivés par ce rare "spectacle", que je leur ai ainsi malgré moi offert. De fait, la visite d'un falang dans la région compose elle-même un événement éminemment exceptionnel - un homme m'a affirmé que j'étais le premier d'entre eux que les plus jeunes mômes rencontraient - mais un falang qui se rase, c'était probablement une première pour un plus grand nombre encore. Il faut à ce sujet préciser que, dans ces contrées, les hommes, tous foncièrement imberbes, ne se rasent jamais. Tout au plus surprend-on parfois l'un ou l'autre d'entre eux, équipé d'un éclat de miroir et d'un coupe-ongles usé en guise de pince à épiler, occupé à éliminer quelques poils rebelles apparus sous leur menton.
Alors que je m'étais enquis à ce sujet auprès du grand-père, un des gamins a déniché pour moi dans le village un fond de sachet de quelques dizaines de grammes de lessive. Avec le seul paquet de cigarettes aperçu de tous ces jours derniers, tous les deux sont de fabrication chinoise. Ces petites doses de lessive sont ici communément utilisées pour différents usages, pour laver les vêtements, mais aussi les corps, et parfois même les cheveux. Quant à la vaisselle, on en vient le plus souvent à bout avec rien de plus qu'un peu d'eau froide, à peine un fond de marmite est-il de temps en temps réchauffé pour aider à récurer certains plats.
La pluie n'est plus tombée depuis hier soir. Ce matin, pour nourrir deux cochons qu'il tente visiblement d'engraisser, mon grand-père les a volontairement laissés pénétrer à l'intérieur de la hutte, dans laquelle il venait tout juste de répandre, jetées à même le sol de terre battue, quelques poignées de grains de maïs. Ce fut une scène inédite et assez effarante à observer, ces monstres noirs se ruant sur la nourriture - qu'ils ont littéralement "gloutonnée" en quelques instants seulement - à deux pas des enfants, des foyers de cuisson et du reste des objets familiers. Ce maïs promptement englouti, il a ensuite fallu user de quelques coups de pied pour les chasser vers la sortie. Il semble qu'on ne se donne ici même plus la peine de cuire leurs traditionnelles rations quotidiennes, et que les habituels déchets végétaux et troncs de bananiers hachés qui composent ordinairement leurs repas leur soient servis crus. Je n'observe d'ailleurs plus les woks géants généralement prévus à cet effet, et les foyers de cuisson que j'ai pu apercevoir dans quelques huttes se résument à de simples trépieds métalliques ou trios de pierres posés au sol. Pour le nourrissage des chiens, mon grand-père ne s'y prend pas autrement. Notre repas terminé, durant lequel la présence de certains d'entre eux aura été tolérée à nos côtés - et qui pendant tout ce temps se seront disputé les os et autres déchets que nous aurons recrachés au sol - il y jette quelques louches de riz puis les fait tous entrer, pour là aussi les laisser opérer une ruée en règle, montrer les crocs et grogner sourdement lorsque deux d'entre eux se rapprochent trop l'un de l'autre.
Riz, pousses de bambou et piment s'affichent aux menus trois fois par jour, matin, midi et soir. Cela semble sain, du moins si on se fie aux cycles de digestion, qui sont parfaitement réglés et rythmés ; les cochons n'en sont que plus satisfaits. Bien que je reste sceptique à ce sujet, les Yao m'affirment qu'ils ne mangent pas leurs chiens, alors que c'est le cas de la majorité des autres groupes ethniques du nord du pays, incluant nombre de Lao. Si cela est vrai - et même si ça ne l'est pas - s'ils en élèvent autant c'est aussi, sans aucun doute, pour bénéficier de leur rôle de prévention et d'alerte de certains dangers et autres incursions animales sauvages, grosses ou petites, aux abords des villages, notamment la nuit. En journée, il n'est pas rare d'assister à la ruée de l'un d'eux sur un rat surmulot ou un autre rongeur en train de s'échapper d'une hutte ou d'un grenier à riz, et qui tente ainsi de regagner le couvert des bois. Généralement, une fois que je suis accepté au sein d'une famille, je suis toléré par leurs chiens, mais pas forcément par ceux des voisins. Un jour, alors que j'avais voulu chasser à l'extérieur un des chiens de ma famille hôte, qui s'était furtivement introduit dans la hutte à un moment où la présence de ceux-ci n'y était plus admise, à l'heure d'aller se coucher, il m'avait "intelligemment" happé la main pour y exercer une pression, trop faible pour la blesser mais suffisante pour nettement la ressentir, comme pour bien me signifier que je débordais là de mes prérogatives de simple invité. Il faut par ailleurs savoir que, dans ces endroits, on ne caresse absolument jamais un animal, tous reçoivent en revanche de temps en temps, chiens ou cochons, quelques coups de pied et jets de pierres lorsque c'est nécessaire. Quant aux quelques chatons qui apparaissent parfois - ces animaux sont néanmoins relativement rares dans ces villages de forêt - au mieux ils se font un peu triturer par les plus jeunes enfants, immuablement privés du moindre jouet en peluche. Les seules fois où des adultes "caressent" des animaux, cochons ou chiens, c'est que ceux-ci sont opportunément de passage à leur proximité au moment même où ces personnes ont besoin de s'essuyer les mains, scènes définitivement cocasses que l'on observe parfois, alors que l'on est venu à bout de la dégustation d'un fruit juteux, par exemple un de ces melons-pastèques sans goût mais gorgés d'eau.
Le ciel, en se dégageant largement ce matin, m'avait laissé espérer de pouvoir réaliser quelques photographies de cet harmonieux village en fin d'après-midi, et tirer profit des belles lumières déclinantes dont on peut souvent bénéficier lors de ces instants. Cependant, alors que je pensais en avoir enfin terminé avec elle, voilà que la pluie fait sa réapparition en ce milieu de journée. Les bambins sont ravis, ils peuvent reprendre leurs jeux, se remettre à allègrement patauger dans deux ou trois rigoles d'eau opaque qui sillonnent le village.
Les huttes des groupes montagnards, qu'elles soient construites en bois, en bambou ou en pisé, qu'elles soient élevées sur pilotis ou bâties à même le sol de terre battue, n'autorisent aucunement les temps d'intimité, qui ne peuvent alors jamais s'y envisager, pour quelconque des membres de la famille et à aucun instant du jour ou de la nuit. L'étroitesse des lieux, l'absence du moindre cloisonnement digne de ce nom et l'inévitable et permanente promiscuité excluent en effet toute possibilité de se préserver des moments à soi, des moments de solitude, et donc des moments de couple. En outre, même si des "placards à dormir" sont parfois aménagés dans les intérieurs - ce qui n'est pas toujours le cas, loin de là - les parois de ces recoins étriqués, façonnées à la va-vite avec des planches disjointes, ou plus souvent encore avec de fines claies de bambou, qui composent alors comme des moucharabiehs, laissent tout filtrer, la vue et bien sûr les sons, les conversations, les rumeurs. Même d'une hutte voisine à l'autre, surtout dans le calme des soirées et des nuits, il est aisé de deviner ce qu'il s'y passe, tant les paroles et les multiples échos qui en proviennent se font parfaitement audibles. J'ai ainsi habituellement supposé que les couples n'avaient quasiment aucun espoir de pouvoir s'unir chez eux et la problématique relative à cet aspect de la vie maritale m'a, jusqu'à aujourd'hui encore, régulièrement posé question, me demandant notamment quelles alternatives ces couples pouvaient adopter pour y remédier. Mon trop maigre vocabulaire - je n'allais tout de même pas me renseigner à ce sujet à l'aide de mimes ! - et surtout la dose de pudeur qu'il faut ici il me semble conserver à ce propos, m'ont toujours empêché d'essayer d'investiguer sur ce thème. J'ai alors généralement supposé que les couples ne pouvaient profiter de leur intimité physique que dans les champs, sur les chemins, dans la forêt, que sais-je encore, peut-être dans les éphémères abris de rizière. Me retrouvant par hasard en fin d'après-midi près de la source avec deux ou trois jeunes hommes mariés, et en arrivant à plaisanter à ce sujet, certes bien naïvement, je crois néanmoins avoir pu déceler que mes suppositions ne sont peut-être pas tant fantasmées que cela.
Deuxième fin de soirée en compagnie de mon calme grand-père. Toujours aussi peu loquace, il consacre celle-ci à sa pipe à eau, et le temps qui s'écoule est ainsi rythmé par les borborygmes aquatiques qu'elle produit lors de chacune de ses amples inhalations. Un peu plus tôt, quelques voisins nous avaient rendu visite, et j'avais alors opportunément pu profiter de leur présence pour me renseigner sur les possibilités de poursuite de promenades dans la région. Grâce à quelques-uns d'entre eux, j'ai ainsi pu ébaucher en quelques minutes seulement une carte schématique de l'ensemble de la zone géographique qui me sépare encore du bourg de Utay, où je pourrais parvenir dans deux à quatre jours, cela dépendant des haltes que je déciderai de m'offrir d'ici là. Alors que j'annonce à mon grand-père mon intention de m'en aller le lendemain, il devient tout à coup nettement plus volubile, se mettant même en devoir de me présenter, en leur absence - ils sont en effet partis travailler aux champs pour quelques temps - le reste de la famille, que je n'aurai donc pas rencontrée. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:42 · Modifié le 5 août 2025 à 11:51 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 24 de 239 · Page 2 de 12 · 31 288 affichages · Partager 13 octobre - Ban Pamlan KhaoLes vautours
Départ, seul cette fois, du village de Ban Poutcha Khao. Je me retrouve bientôt à nouveau dans les hauteurs et n'ai donc plus à traverser et retraverser sans cesse le lit du torrent, qui me guidait les jours précédents. Du côté des sangsues en revanche, aucune amélioration n'est à noter, puisqu'elles continuent de m'assaillir, et toujours par dizaines. Je n'ai par ailleurs, une fois de plus, pas rencontré un seul être humain à une distance supérieure d'environ deux cents mètres du village de départ et de celui d'arrivée, ce qui explique là encore l'état du sentier, d'apparence abandonnée. Trop peu emprunté et foulé, il semble par endroits comme des passages de bêtes, où il faut se baisser, écarter les buissons, se frayer un accès. À mi-parcours, je me suis fait assaillir par une nuée d'insectes, dont j'ai probablement dérangé l'essaim, mais que je n'ai pas eu le temps d'identifier. Deux d'entre eux sont parvenus à me piquer, sur la partie inférieure d'une jambe, et la douleur ressentie sur le coup fut extrêmement violente, suscitant presque comme une décharge électrique. Je crois même que cela m'a arraché un cri, avant que je me mette à détaler pour m'éloigner au plus tôt de l'endroit. Quatre heures plus tard, les deux piqûres en elles-mêmes demeurent à peine visibles mais l'une d'elles, visée à la cheville, a provoqué un fort renflement de la zone concernée et m'impose désormais une douleur s'apparentant presque à celle d'une entorse. La seconde piqûre, localisée dans le mollet, a elle aussi fait gonfler la chair, mais elle m'inflige toutefois pour sa part des élancements heureusement moins violents.
C'est seulement parvenu à environ quelques centaines de mètres d'un nouveau village que l'on commence parfois à suspecter sa présence, grâce à certains échos familiers qui en émanent, un chant de coq ou le cri d'un enfant par exemple. Mais le hameau lui-même, généralement implanté au cœur d'une frêle clairière conquise sur la forêt, ne se dévoile souvent qu'aux tout derniers instants, quand on ne s'en trouve plus distant que de quelques dizaines de mètres seulement. Parfois même, strictement aucun bruit n'a été décelé avant d'y accéder, et on se fait alors surprendre par sa soudaine apparition, lorsqu'il se situe cette fois tout à fait proche, au détour d'un dernier coude du sentier par exemple. Inversement, marchant en forêt, loin de tout lieu habité, on se fait régulièrement berner par les résonances alentours, notamment celles, puissantes et stridentes, qu'émettent presque continuellement certains insectes chanteurs, et parmi lesquelles on croit avoir perçu un son typiquement villageois.
Les informations relatives à la géographie de la région et aux nombres d'heures de marche nécessaires que je collecte dans les villages se révèlent souvent notablement contradictoires de l'un à l'autre. Je ne m'en étonne pas outre mesure car j'ai remarqué, et l'ai déjà dit plus haut, que les villageois ont de trop rares occasions de se déplacer sur ces distances, pour pouvoir mémoriser avec suffisamment d'exactitude leurs caractéristiques, sans compter qu'ils ne se montrent sans doute pas aussi polarisés que moi sur ces chiffres. À ma charge alors de me faire repréciser dans chaque hameau visité les informations enregistrées précédemment. Quoi qu'il en soit je pense avoir, dès le départ de cette nouvelle boucle, sous-estimé la longueur des trajets à parcourir, marchant de plus actuellement très peu chaque jour, entre deux et quatre ou cinq heures, ne résistant pas assez au plaisir de passer au moins une nuit dans chaque hameau rencontré. Je crois désormais me situer, grosso modo, à mi-distance entre Ban Sone Taï, le village Taï Lue traversé le 6 octobre juste avant d'entamer cette boucle, et le bourg de Utay, où je me rends. Je crains alors qu'il me reste ensuite trop peu de journées disponibles pour pouvoir repartir vers l'est, en direction du cœur de la province, qui composait tout de même à l'origine le principal objectif de ce séjour. Quelque part là-bas, j'espère retrouver les Akha, dont j'aime particulièrement la nature farouche ; en comparaison, une veillée parmi les Yao, s'avère en effet beaucoup plus calme. Je n'aurai cependant aucun regret d'avoir dépensé autant de jours à m'aventurer vers ce groupe de villages Yao, qui offrent tous un régal pour les yeux, et dont je soupçonnais auparavant à peine l'existence.
Seulement deux heures de marche m'auront été nécessaires pour relier le petit hameau de Ban Pamlan Khao - c'est-à-dire le village de Pamlan d'en-haut - mais j'ai un peu trainaillé en chemin, notamment en raison de la profusion de sangsues qui le hantaient et des précautions que j'ai dû prendre pour éviter les glissades. Je m'étais même aujourd'hui équipé à cette fin de deux bâtons de marche en bambou afin de pouvoir parfois mieux assurer mon équilibre dans les secteurs les plus critiques. La région est résolument un fief Yao, et ce nouveau village n'y fait donc pas exception. Il devient par ailleurs probablement le plus beau de tous ceux de cette ethnie que j'ai visités jusqu'alors, peut-être même le plus séduisant, toutes les populations confondues. Une trentaine de huttes sont implantées sur une aire de terre dénudée, qui accuse une pente relativement marquée. L'ensemble de ces habitats sont construits en bois et en chaume, à l'exception de deux ou trois d'entre eux qui emploient du pisé jusque mi-hauteur. Le hameau surplombe une vallée étroite mais escarpée, et nombre de gigantesques arbres ont été préservés sur ses abords immédiats.
Environ deux heures après mon arrivée, il s'est produit une scène peu commune. Un vol d'une quinzaine de grands rapaces est apparu, tournoyant haut au-dessus de la forêt. Avec mimes, les villageois m'ont confirmé qu'il s'agissait de vautours. Les volatiles ne m'ont pas volé la vedette, mais cela a tout de même provoqué un certain remue-ménage à travers tout le village durant une bonne vingtaine de minutes.
Les villageois se montrent sceptiques lorsque je leur expose mon projet de trajet pour les jours suivants. Ils font notamment allusion à une rivière - la Nam Pakone - qui pourrait actuellement s'avérer problématique à franchir, à gué comme toujours, sans doute en raison des importantes pluies tombées ces temps derniers. Un homme m'a mimé un niveau d'eau qui lui atteindrait la hauteur du cou, et bien que je ne doute pas qu'il a certainement un peu exagéré la situation - peut-être même qu'il ne s'y est pas rendu récemment et ne parle "que" d'après ses expériences antérieures - il est néanmoins parvenu à refroidir mes ardeurs. Devoir revenir sur mes pas, à travers les six ou sept derniers villages traversés, ne m'enchanterait en effet guère, eu égard au précieux temps que je perdrais alors et à la lassitude que j'ai toujours éprouvée à devoir arpenter une seconde fois un trajet en sens inverse. En tout état de cause, je ne pourrai m'en rendre compte par moi-même que lorsque je serai parvenu sur place. Le prochain hameau se situerait à trois heures de marche, j'ai tâché de persuader un nouveau compagnon pour me guider, mais pour l'heure absolument personne ne s'est prononcé, tous ayant argué de travaux importants à accomplir. J'aviserai à ce sujet demain matin. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:42 · Modifié le 5 août 2025 à 11:50 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 25 de 239 · Page 2 de 12 · 5 798 affichages · Partager 14 octobre - Ban OuychounLes aigrettes
Mes douleurs à la jambe se sont apaisées, mais les zones concernées restent cependant toujours autant enflées, et largement encore, autour des deux piqûres. Je n'ai finalement pas eu à me préoccuper de convaincre quiconque de m'accompagner aujourd'hui sur les sentiers, puisqu'un gars s'est ce matin de lui-même proposé pour cela. Hier soir, alors que je faisais part de mes intentions à quelques hommes réunis au centre du village, il se tenait présent, légèrement à l'écart mais à l'écoute attentive de tout ce qui se disait là. Malgré sa discrétion, il était instantanément repérable de par un accoutrement atypique, voire notablement comique, étant vêtu d'un short vingt fois rapiécé, mais surtout d'une veste de nylon jaune arborant des motifs léopard, et allant par ailleurs partout pieds nus. Il est en outre un des très rares individus un peu barbus que l'on peut rencontrer dans ces régions. Bien qu'il n'ait pas atteint un état de dégénérescence physique comparable à certains autres adeptes de cette pratique - il affiche même une corpulence plutôt robuste - il ne fait aucun doute qu'il est opiomane, à un degré de dépendance toutefois peut-être point trop développé. Ce matin donc, se montrant cette fois très nettement plus volubile que la veille, comme si c'était l'assemblée réunie à cette occasion qui l'avait inhibé, il est venu à ma rencontre pour me proposer illico ses services. Tout à fait ravi de cette opportunité, je ne me suis pas fait prier, nous avons rapidement conclu l'affaire, et dix minutes plus tard nous nous mettions en chemin, juste le temps pour chacun de nous d'aller récupérer notre nécessaire dans les huttes. Ce nouveau compagnon a pris la route affublé exactement du même équipement - ou l'absence d'équipement - que le jour précédent, c'est-à-dire le short ravaudé, la veste de nylon léopard et à nouveau sans la moindre protection aux pieds. Le seul élément supplémentaire qu'il emportait était son sac d'épaule, d'une conception typiquement Yao, qui avait donc sans conteste arboré à l'origine la traditionnelle teinte rose fuchsia, et depuis lors transité par le rosâtre délavé puis le blanc avant d'acquérir ce patchwork de couleurs indéfinissables et désormais souillées, ternes, et terreuses. Il était aisé de deviner qu'il ne contenait pas grand-chose d'autre que sa pipe à opium et le reste des instruments nécessaires à la fumerie, tout au plus aussi peut-être un vêtement.
Après avoir d'abord parcouru une crête durant quelque temps, il a fallu de nouveau gagner un fond de vallée, pour y retrouver un torrent dont il s’agissait de longer le cours, le franchir et refranchir à plusieurs dizaines de reprises, sans la moindre difficulté toutefois, le niveau de l'eau ne m'atteignant là non plus jamais plus haut qu'à la ceinture. L'itinéraire a ainsi sans cesse alterné entre portions de sentiers boueux, traversées à gué, et zones sensiblement plus sèches mais néanmoins toujours autant encombrées de végétations. Durant tout ce temps, mon guide-léopard, décidément loquace en définitive, s'est attaché à me faire part de nombre de courtes anecdotes, des phrases cependant malheureusement incompréhensibles pour la plupart d'entre elles, lancées en me désignant tantôt un recoin de la forêt, tantôt une petite parcelle de rizières, ou d'autres choses encore. Il a ainsi tout du long marché pieds nus, n'ayant pas emporté la moindre paire de chaussures, pas même des simples tongs, les robustes et universels modèles chinois en plastique souple que pourtant presque tous ici utilisent. On le devinait coutumier de cette pratique, tellement même ses pieds étaient musculeux, laissant apparaître de puissantes phalanges se déployant en deux larges éventails.
Au bout de trois heures de cette alternance d'une grande variété de terrains, nous atteignions le village de Ban Pamlan Maï, c'est-à-dire le village de Pamlan d'en-bas. D'allure assez similaire au hameau de Ban Pamlan d'en haut quitté ce matin, mais d'une étendue légèrement plus restreinte, il réunit une petite vingtaine de huttes. Nous nous situons néanmoins ici à une plus faible altitude, en outre dans le creux d'un vallon, et ne bénéficions donc plus d'aucun panorama, mais faisons au contraire face à des frondaisons vertes qui nous surplombent sur deux flancs opposés. De leurs aboiements furieux, la horde des chiens a immédiatement alerté les villageois de notre arrivée, et rapidement une quarantaine d'entre eux, curieux, venaient à notre rencontre. J'ai pu laisser mon guide se charger des présentations, c'est-à-dire relater tout ce qu'il savait de moi, tandis que j'allais débarbouiller mes jambes à la source suivi, à une distance cependant extrêmement prudente, de la bande de gamins du lieu.
Je décide de poursuivre ma route dès aujourd'hui. Je progresse en effet beaucoup trop lentement, et conserve surtout désormais en tête l'éventualité d'une prochaine rivière potentiellement infranchissable - l'information que l'on m'a communiquée la veille - et qui pourrait alors le cas échéant me faire perdre un temps substantiel et précieux. Ainsi, malgré ses protestations chaleureuses, j'insiste auprès de notre hôte avec cette intention de reprendre le chemin, tandis que lui m'encourage ardemment à passer la nuit ici. Il nous a d'ailleurs pour l'heure invités, moi et mon guide, à nous restaurer sous son toit. En notre honneur, rare aubaine ces jours-ci, il nous fait frire de la couenne de porc boucanée, qui devait cependant nous attendre depuis un certain temps déjà dans un recoin car, même préparée de la sorte, elle reste affreusement dure sous les dents, presque comme du caoutchouc. Cela me change malgré tout des indéfectibles pousses de bambou, bien qu'hier soir et ce matin, au village de Ban Pamlan Khao, elles furent avantageusement remplacées par la bouillie de tofu. À cet instant du repas, j'ai pu constater que mon guide-léopard transportait aussi dans son sac d'épaule une belle portion, un bon kilogramme en totalité, de riz cuit soigneusement empaqueté dans un fragment de feuille de bananier. Par politesse, il s'en est presque exclusivement contenté, accompagné de son piment, se permettant à peine de toucher dans les plats de pousses de bambou et de viande de cochon qui nous étaient servis. Ma famille d'accueil m'avait ce matin à moi-même préparé un paquet de riz similaire, que j'avais cependant décliné, sachant pertinemment que je me ferais nourrir dans un prochain hameau.
Comme cela se produit assez fréquemment lorsque je parviens dans un nouveau village, un groupe d'hommes, extérieurs à la maisonnée, n'a pas participé au repas, mais est néanmoins resté à nos côtés pour y assister, se tenant durant ce temps assis un peu en retrait de notre cercle familial. Là, ils patientent, en prenant tout de même part aux conversations et en fumant les pipes à eau. Pour embraser les pincées de tabac dont ils rechargent continuellement les petits foyers de ces bangs, les hommes n'emploient ici à nouveau aucun briquet mais de fines et longues mèches qu'ils ont tressées à l'aide d'une fibre végétale que je n'identifie pas. Présentant une texture légèrement grasse et se consumant très lentement, sans dégager aucune flamme, ils font ainsi circuler de l'un à l'autre fumeur cet accessoire naturel remarquablement pratique pour cet usage.
Je profite régulièrement de n'importe quels moments disponibles, durant les journées, pour écrire un peu, tâchant de la sorte de ne pas me faire dépasser par les circonstances, je veux dire par là de ne pas prendre du retard dans la relation de ce périple, et de risquer d'en oublier de mentionner certaines anecdotes. J'évite généralement simplement de ne pas m'y atteler trop rapidement dès après mon arrivée dans un nouveau village ou, si je m'y consacre tout de même, de m'astreindre à rendre compte de ma démarche à mes hôtes afin qu'ils ne se questionnent pas à ce sujet. Je profite aujourd'hui cependant opportunément de la présence de mon accompagnateur pour ne pas avoir à renouveler une fois de plus ces explications - qui m'apparaissent un peu rébarbatives je l'avoue - me doutant qu'il s'en chargera lui-même immédiatement, puisqu'il a eu maintes occasions la veille, dans son propre village, de me voir affairé à cette occupation. De fait, dès mon repas achevé, comme le veut ici l'usage je m'écarte du cercle, puis m'attelle sans tarder à remplir quelques pages supplémentaires de cahier. Cela provoque toujours dans un premier temps de vifs étonnements autour de moi, jusqu'à ce que l'un ou l'autre de mes compagnons se décide à venir observer cela d'un peu plus près, puis, le plus souvent, de s'amuser de ma vélocité d'écriture et du caractère totalement indéchiffrable de ces signes latins.
Mon guide-léopard m'informe qu'il ne me conduira pas plus loin, en aucun cas, sans doute en raison du fait qu'il se retrouverait alors obligé lui aussi de passer la nuit dans le prochain hameau, celui de Ban Ouychoun, situé à deux ou trois heures supplémentaires. Étant averti qu'il me faudra continuer à longer le torrent et à marcher dans son lit, je tiens là aussi à ne pas devoir effectuer seul ce trajet, qui s'annonce à nouveau "paumatoire". Je m’enquiers à ce sujet auprès du jeune père de famille qui nous a accueillis, mais il n'est pour sa part pas disposé à m'accompagner. Je crois surtout qu'il ne le pourrait pas car, je ne sais si un abus de bang est chez lui à l'origine cet état - étant par ailleurs intimement convaincu qu'il n'est pas opiomane - mais il semble effectivement las et ses yeux sont enflammés, injectés de sang. Il me désigne alors un autre homme, âgé d'à peine une vingtaine d'années, c'est lui qui m'accompagnera.
Nous nous mettons en chemin un peu plus tard, tandis qu'il a entretemps été décidé que ce seront, non plus un seul, mais finalement deux garçons qui me guideront, avec qui je renégocie alors le prix de la course qui fut initialement convenu avec le premier d'entre eux. Nous redescendons le long du même cours d'eau suivi précédemment - la rivière Nam Nisom - et devons rapidement le traverser une première fois. Là, la situation devient sensiblement plus critique qu'auparavant puisque le niveau de l'eau atteint cette fois ma taille, la puissance du courant ne se montrant cependant heureusement pas encore trop importante. Les traversées se succèdent ensuite et après chacune d'elles il nous faut, pour pouvoir remonter sur les berges, emprunter des voies qui paraissent parfois n'être que des coulées de bêtes, d'étroits et profonds couloirs ravinés dans la terre boueuse, tout en se frayant le passage à travers la végétation qui les encombre systématiquement.
L'aigrette garzette, cette espèce d'oiseau de la famille des hérons, est très commune dans l'ensemble des pays de l' Asie du Sud-Est, du Myanmar au Vietnam et de la Chine du Sud à l' Indonésie - à noter qu'elle colonise par ailleurs également progressivement l'Europe depuis le pourtour méditerranéen. On peut régulièrement apercevoir ce beau volatile d'un blanc éclatant et immaculé dans les rizières de plaine, mais très rarement dans celles situées, comme ici, au cœur de vastes forêts. C'était d'ailleurs aujourd'hui peut-être la deuxième ou troisième fois seulement que pour ma part j'observais cette espèce dans ce type d'environnement forestier et ce contexte particulier. L'apparition soudaine de deux individus a même passablement animé notre petit groupe, mes compagnons se prenant à me simuler un tir au fusil pour bien me signifier qu'elles auraient à leurs yeux composé un excellent gibier. Quant aux proies de chasse plus sérieuses, par exemple les phacochères, les muntjacs, les cerfs sambars, les gaurs, les dholes, les serows, les innombrables espèces de singes, et tant d'autres encore, il est assuré que nous ne les observerons jamais dans ces conditions de déplacements - bien insuffisamment discrètes - alors qu'il est certain qu'elles sont présentes en nombre à travers toute la région. Une très faible pression démographique a en effet jusqu'à ce jour permis d'aisément et largement maintenir cet environnement acceptable et vivable pour l'ensemble de la faune sauvage, mais pour combien de temps encore, tant il est inévitable que les ressources forestières de la région - et les surfaces cultivables qui en résulteront lorsque celles-ci auront été exploitées et anéanties - ne perdureront pas indéfiniment face à l'appétit sans cesse grandissant du pays géant voisin, avide de colonisation économique. Pour l'instant, faute d'observations animalières plus spectaculaires que celle des aigrettes, je me contente amplement de celles de certains insectes, aux morphologies et aux couleurs toutes plus étranges les unes que les autres. Parmi eux il faut accorder une place toute particulière aux papillons, qui abondent toujours aux abords des cours d'eau, parfois sous la forme de véritables nuées de sujets de petites tailles, qui sirotent je ne sais quelles substances sur les étendues de boues, et qui prennent leur envol à notre passage, ou d'individus de tempérament plus solitaires et qui peuvent atteindre des envergures résolument prodigieuses.
La nature qui abrite cette faune est belle et riche, nous côtoyons beaucoup de très grands arbres, des bananiers sauvages, des bosquets de bambou géants, des fougères arborescentes aux proportions démesurées puis, depuis une proéminence du terrain depuis laquelle nous le dominons d'abord, débouchons finalement sur le village Yao de Ban Ouychoun. Nous ne sommes pas remontés dans les hauteurs de tout le parcours, et il se trouve donc lui aussi implanté de manière un peu encaissée, au creux d'un vallon débordant de verdure. Comme ce fut déjà le cas dans le hameau précédent, et en définitive assez régulièrement dans ceux localisés de la sorte, il est entièrement cerné d'une palissade de protection, composée non pas de pieux en bois fichés en terre, mais d'une succession de claies de bambou, destinée là aussi à empêcher les animaux domestiques de s'éloigner durant la nuit. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:45 · Modifié le 5 août 2025 à 11:49 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 26 de 239 · Page 2 de 12 · 5 796 affichages · Partager 15 octobre - Ban Soulane NoyLa rivière
Après une soirée et une nuit dans le village de Ban Ouychoun - à l'occasion desquelles il ne se produisit aucun événement notable - je reprends la route de bonne heure ce matin pour rejoindre, en à peine deux heures et sans aucun encombre, le village de Ban Soulane Noy. Petit hameau particulièrement séduisant et pittoresque, qui donne donc résolument envie d'y passer un peu de temps, je décide néanmoins de n'y consacrer qu'une courte halte de pas plus d'une ou deux heures, résigné au fait qu'il me faut désormais progresser un peu plus efficacement.
De là, trois heures sont annoncées requises pour rejoindre le village de Ban Thamkone, qui ne sera apparemment cette fois pas de population Yao, mais à nouveau Taï Lue. Une fois de plus un homme me parle d'une "grande rivière", dont le franchissement pourrait, selon lui également, s'avérer problématique. Par prudence, et notamment afin qu'il puisse m'orienter vers le gué le plus praticable une fois que je serai parvenu sur place, je convaincs un jeune gars de me conduire jusqu'au hameau suivant. À l'instar de ce qu'il s'était déjà produit la veille, lui aussi insiste pour qu'un camarade nous accompagne. Je n'y vois bien entendu aucun inconvénient, au contraire même, dans la mesure où, assuré qu'ils deviendront de la sorte tous deux bien moins intimidés par ma présence, l'ambiance se fera alors plus décontractée durant notre périple. Bien plus parce que c'est de coutume dans ces contrées que par une volonté d'en tirer le meilleur tarif, nous négocions bien sûr là aussi la course.
Sur ce sujet de l'argent, je dois préciser que, de mon côté, il est très rare que j'en aperçoive en circulation dans ces recoins reculés. En réalité, des huit à neuf dernières journées désormais passées à parcourir ce "fief" Yao, je crois que cela n'est arrivé en tout et pour tout qu'à deux seules reprises. Ce fut la première fois un billet d'un yuan chinois exhibé par un gamin face à ses camarades, et la seconde une coupure de vingt yuans qui transitait d'une main adulte à une autre, en échange de je ne sais quel bien ou service. Rien de plus, ce qui après tout n'est pas pour m'étonner, tant il est vrai qu'on ne trouve dans les parages strictement rien à acquérir, rien qui ne puisse tenter les natures dépensières. Une semaine à résider dans un même village et je resterais probablement de tout ce temps la seule personne à échanger quelques sommes monétaires. Une situation qui peut cependant devenir passablement problématique - et qui se présente en ce moment même - est lorsque ma réserve de petites coupures s'amenuise sensiblement, puisqu'il ne serait bien entendu en aucun cas envisageable, ni convenable, que j'exige des villageois, c'est-à-dire de mes hôtes, qu'ils me rendent du change de monnaie sur un quelconque "gros" billet.
Après avoir passé un peu de temps à visiter le village, puis été invité à manger aux côtés d'une famille, nous nous mettons en route, mes deux guides et moi. La végétation reste dense, parmi laquelle se distinguent des bananiers sauvages aux proportions particulièrement importantes qui s'accrochent aux pentes inclinées, nombre de lataniers qui déploient en éventails de gigantesques palmes, puis à nouveau de grands arbres d'où dégringolent de longs et fins faisceaux de lianes.
Le chemin descend continuellement, comme laissant présumer que nous quitterions de la sorte ce "pays" Yao, territoire éminemment discret s'il en est, comme j'ai eu largement le temps de le constater de visu durant ces neuf ou dix dernières journées passées à le traverser, isolé et même presque dissimulé dans cette marge occidentale de la province. De fait, un peu plus tard nous surplombons une sorte de petite dépression, un vallon relativement plat au fond duquel a été aménagée une rizière irrigable de peut-être deux ou trois hectares, une parcelle découpée en multiples casiers légèrement étagés qui permettent ainsi de compenser quelques dénivellations du terrain. Puis plus loin une autre, et encore une troisième peu après. Mes compagnons de route m'indiquent qu'elles appartiennent aux Taï Lue, sans conteste l'ethnie la plus favorisée du secteur, celle qui s'est accaparé les meilleures terres et les emplacements les plus stratégiques, les moins distants de la piste carrossable. Les Taï Lue donc, dont la présence ici compose en quelque sorte une "frontière" supplémentaire - mais culturelle cette fois - entre les montagnards Yao reclus et les Lao Loum, les Lao des plaines, les "vrais" Lao, pour parler un peu trivialement.
Au bout d'environ une heure de marche additionnelle, elle apparaît soudainement au détour d'une combe, mais encore loin en contrebas, au fond du ravin, presque à l'aplomb du sentier. Pour l'instant seulement quelques mètres de son cours sont visibles entre les denses frondaisons. L'eau est opaque, d'une teinte oscillant entre le brun et l'ocre rouge et son flux, ici canalisé entre deux pentes abruptes, gronde sourdement. Une inquiétude me gagne, avant même que mes deux compagnons émettent chacun, et presque simultanément, une exclamation de surprise. Nous descendons progressivement, la végétation encombre littéralement l'étroite sente, elle érafle les bras et les jambes nus. Dans ce secteur, nous n'apercevons pas moins de quatre serpents en pas plus d'une demi-heure, et l'un d'eux, surpris tardivement à notre approche vient, en s'enfuyant, à frôler la cheville du meneur de notre marche. Quelques beaux oiseaux se carapatent également.
Nous parvenons enfin à proximité de la rivière, la Nam Pakone, et devons encore suivre son cours durant un certain temps, depuis sa haute berge à peine praticable. Et puis nous y sommes, c'est là qu'il nous faut traverser. Je crois que dès les premiers instants, je devine que l'opération s'annonce fort improbable. Un de mes camarades s'y engage pourtant, après avoir ôté son pantalon, l'avoir noué autour de sa tête tel un turban, dans lequel il a fiché ses deux tongs, qui l'affublent alors comme d'une drôle de paire d'oreilles. Le franchissement doit totaliser une bonne trentaine de mètres. À mi-parcours, au plus profond, le niveau de l'eau lui atteint l'abdomen - pour ma part ce devrait être la ceinture seulement - mais le courant se montre particulièrement puissant, ce qui ne m'étonne guère au regard des pluies que j'ai vues s'abattre sur la région les jours précédents. Le lit semble être entièrement tapissé de cailloux plus ou moins stables et glissants, et il faut également compter avec l'opacité de l'eau qui oblige à progresser à tâtons. J'admire le courage du garçon, qui lutte véritablement contre la force de l'élément aquatique, le buste incliné vers l'amont et le visage contorsionné de grimaces. À deux ou trois reprises, on y lit aussi indéniablement de brefs éclairs de frayeur et même de panique, en des instants où il frôle la perte d'équilibre. Emporté là, on aurait toutes les chances de pouvoir regagner la berge à la nage, plus loin en aval, mais moyennant à coup sûr quelques chocs peut-être violents contre des rochers, et à la condition expresse de ne pas avoir de charge sur le dos. Bon an mal an, le garçon triomphe néanmoins de sa périlleuse traversée, mais à ce stade je sais déjà qu'en ce qui me concerne, je ne tenterai strictement rien. J'accepte en effet de temps en temps la prise de quelques risques bien pesés mais celui-ci, surtout en étant affublé d'un sac de quelques kilogrammes sur le dos, je le juge potentiellement mortel, et donc rédhibitoire. D'ailleurs mon deuxième camarade, pour l'heure resté à mes côtés, et tout aussi subjugué que moi par le spectacle auquel nous venons d'assister, ne m'y pousse pas le moins du monde. Il a en outre déjà deviné que j'abandonnais la partie et en paraît lui-même soulagé, puisqu'il n'aura donc lui non plus pas à affronter cette périlleuse traversée - je me demande même comment il s'y serait pris, au regard de sa petite taille. J'ai bien sûr quelques scrupules à faire signe au plus audacieux d'entre nous de revenir sur ses pas, de lui avoir en définitive inutilement fait prendre ce risque. Il se réarme alors de courage et nous rejoint, heureusement à nouveau sans encombre.
À cette heure je me trouve passablement accablé, puisque cela semble signifier de devoir ré-effectuer à rebours la totalité du parcours réalisé ces derniers jours en pays Yao. Autant dire que cela mettrait sérieusement en question les projets que j'envisageais pour la suite, sans compter que j'ai toujours eu en horreur de devoir remarcher sur mes propres pas. Dans l'immédiat, il est toutefois inutile de s'apitoyer et il ne reste qu'une seule chose à faire, s'en retourner vers le dernier village traversé, celui de Ban Soulane Noy. Consolation faible mais réelle, il est résolument magnifique et je pourrai ainsi en jouir aux instants de la journée que j'apprécie le plus, en l'occurrence le crépuscule et l'aurore, même si sous ces latitudes tropicales, ils sont tous les deux de très brève durée.
Nous nous accordons une pause sur le chemin du retour, n'ayant pas souhaité nous éterniser aux abords du cours d'eau, fortement bruyant. Nous profitons d'un des abris de rizière des Taï Lue aperçus à l'aller pour nous débarrasser à notre aise des sangsues qui nous ont assaillis et, pour mes camarades, fumer dans une pipe à eau laissée sur place par les propriétaires et occupants temporaires du lieu. Là je propose à mes compagnons, contre la promesse d'une honnête indemnité pécuniaire, que nous revenions le lendemain accompagnés du renfort nécessaire, afin de tendre une corde au dessus de la rivière, ce qui nous permettrait alors d'effectuer la traversée sans trop de risques. L'idée ne leur semble pas trop farfelue, on en reparlera plus tard.
De retour au village de Ban Soulane Noy, je tiens à ne pas dépendre de mes deux jeunes camarades pour l'hébergement, et donc à choisir moi-même une famille d'accueil qui ne sera pas une des leurs, car j'aime répartir au maximum les quelques gratifications que je laisse habituellement aux villageois pour tous ces services qu'ils m'offrent. Nous nous quittons alors peu avant de pénétrer dans l'enceinte du hameau, et je leur donne rendez-vous pour légèrement plus tard, afin que nous reparlions du nouveau projet de franchissement de la rivière. Je ne tergiverse pas et porte mon dévolu sur la toute première hutte que je côtoie, et sous l'auvent de laquelle se tient justement un homme, sensiblement âgé, presque un vieillard. Entièrement revêtu de la tunique Yao traditionnelle, son allure me plaît immédiatement. Peu après je le prends en photo tandis qu'il fume le bang, la pipe à eau.
Je me situe désormais à un stade de ce séjour où il me reste encore suffisamment de journées disponibles - une petite dizaine au total - pour ne pas avoir à trop m'en apitoyer, mais où je dois aussi commencer à planifier leurs déroulés avec une certaine rigueur et précision, afin de m'assurer ainsi de ne pas manquer le moment où il me faudra entamer le long trajet routier de retour vers le sud, en direction de la capitale du pays, Vientiane, via les étapes d'Oudomxaï et de Luang Prabang. M'étant en effet toujours attaché à profiter jusqu'au bout des seuls lieux que j'aime et qui m'intéressent dans ce pays - c'est-à-dire ces villages "de bouts du monde" - je ne m'autorise jamais une importante marge d'erreur calendaire, en fait généralement une ou deux journées tout au plus, et voici donc finalement venu ce moment où je dois veiller à consciencieusement garder à l’œil le défilement des dates.
Je n'ai pas choisi la meilleure famille d'accueil. Cinq gamins sans cesse pleurnicheurs finissent par m'abrutir de leurs gémissements, le patriarche et son épouse ne me paraissent pas être les personnes les plus éclairées que j'aurai rencontrées durant ce séjour, la grand-mère est assez sérieusement dégénérescente, et surtout les plus jolies femmes semblent être les voisines. Mauvaise pioche, en quelque sorte. Le repas s'annonce toutefois sous les meilleurs auspices, avec de la citrouille bouillie et surtout à nouveau de la couenne de porc frite, réjouissances que nous abordons agrémentées de quelques verres de lao-lao remarquablement fort. Mais alors que nous sommes parvenus à ce stade, un voisin survient pour me convier lui aussi et séance tenante à faire bombance sous son toit. C'est le nay ban, le chef du hameau, et cette invitation ne semble pas refusable. C'est d'ailleurs mon sympathique grand-père qui me le fait comprendre, et qui m'y accompagne lui-même immédiatement. J'ai cependant quelques regrets pour la couenne de porc que nous abandonnons ici.
J'apprends que le nay ban est tout juste rentré au village, et qu'il est venu à ma rencontre dès qu'il a été informé de ma présence. Parvenu dans sa hutte , je continue toutefois de déchanter car son repas est entamé, et les deux plats que j'aperçois indistinctement dans la pénombre ambiante semblent avoir déjà refroidi. Une bouteille de lao-lao fait ici aussi rapidement son apparition, et je commence alors à piocher du bout des baguettes dans les mets présentés là. Le premier d'entre eux contient une viande brune. Pas de doute, ce n'est pas du cochon, elle est tendre mais absolument pas grasse, et en outre particulièrement savoureuse. Le deuxième ingrédient apparaît plus surprenant encore, et je ne l'identifie pas immédiatement. Ce sont de petites bouchées aux formes longilignes, à peine craquantes à l'extérieur et fondantes à l'intérieur, largement assaisonnées au glutamate de sodium et additionnées d’herbes fraiches hachées menu. En définitive, mes hôtes auront mis les petits plats dans les grands puisque cela aura finalement composé un des meilleurs repas de mon séjour. Nous nous serons ainsi régalés de chair de muntjac, de larves et de chrysalides de frelons, puis de viande et de couenne de cochon frites, ainsi que d'une soupe d'herbes et bien entendu d'abondance de pousses de bambou. Nous buvons du lao-lao, beaucoup. Craignant de pouvoir difficilement supporter ces multiples tournées d'alcool qui m'assaillent, je demande à pouvoir entamer le riz au plus tôt - j'ai expliqué plus haut que l'usage voulait qu'on ne touche pas à celui-ci tant que l'on continuait de consommer de l'alcool - "dérogation" que l'on m'accorde sans peine, sans doute au regard de mon statut d'étranger aux mœurs curieuses. Mon grand-père, sans refuser aucun des verres qui lui sont tendus, se contente pour sa part de grignoter les plus minuscules portions qu'il déniche. Même le riz est excellent et, en ce qui me concerne, je ne me fais alors pas prier pour abondamment me gaver, peut-être néanmoins à peine suffisamment pour pouvoir éponger tout l'alcool que nous ne cessons d'absorber, puisque je dois bien avouer que je ne me souviens pas de la totalité des événements qui se sont déroulés par la suite. Je nous vois cependant, mon grand-père et moi, regagner cahin-caha sa hutte dans l'obscurité, lui en éclaireur tenant à bout de bras une poignée de tisons enflammés, moi m'évertuant à le suivre de près sans chuter, tout en remarquant confusément que cela lui adviendra finalement peut-être avant moi, tant ses pas n'ont pas l'air beaucoup plus assurés que les miens. Mes souvenirs de la veille s'arrêtent là. Vers 4 heures 30 je me réveillais, encore tout habillé, sur une natte que l'on m'avait installée au beau milieu de la pièce, à peut-être deux mètres seulement du plus gros foyer que la mère de famille venait de réactiver. Là elle cuisait, dans le plus grand des woks, la soupe matinale des cochons. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:45 · Modifié le 5 août 2025 à 11:47 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 27 de 239 · Page 2 de 12 · 5 795 affichages · Partager 16 octobre - Ban Poukhoua KhaoL'argent
Excellente nouvelle ce matin, puisqu'on me propose un itinéraire alternatif, une "tangente" qui me permettrait d'éviter la traversée de la rivière Nam Pakone, du moins dans le secteur problématique abordé hier, là où je l'ai découverte à la fois presque trop profonde et au courant trop puissant. Tout ce que je comprends pour l'instant est que cela implique d'effectuer un détour - ce qui bien entendu ne me surprend pas - et que nous allons dans un premier temps rejoindre le village de Ban Sakhane, à deux heures de marche au nord. J'en suis bien heureux même si je regrette, et suis surtout étonné, que l'on ne m'ait pas proposé cette alternative plus tôt, dès le jour précédent, que personne n'ait songé à me prévenir plus formellement de l'éventualité de l'obstacle auquel nous allions faire face. Mais enfin, je m'en réjouis tout de même, car ce n'est donc pas encore cette fois-ci que j'aurai à revenir sur mes pas lors d'un périple. À propos de ces événements de la veille, mes compagnons d'infortune se font ce matin parfaitement invisibles, et je n'obtiens aucune nouvelle à leur sujet. Je me garde alors bien de parler à quiconque de mon projet initial de tendre une corde au-dessus du cours d'eau.
Deuxième objet de satisfaction, alors qu'hier encore une bruine persistante finissait par nous tremper convenablement, le ciel se montre pour l'heure presque totalement dégagé, d'épais cumulus isolés l'encombrant à peine. Le père de famille qui m'a accueilli ici s'est de lui-même proposé pour m'accompagner ce matin. Ce n'est pas un des personnages les plus drôles que j'aurai rencontrés ces derniers temps, et je ne l'aurais probablement pas choisi de moi-même pour cette tâche, je profite donc simplement de cette opportunité qui se présente. Nous nous mettons en route aux environs de 8 heures, pour rejoindre le hameau de Ban Sakhane, toujours localisé en pays Yao, et que l'on aperçoit au loin au bout d'un peu plus de deux heures de cheminement. Les territoires qui nous cernent restent similaires à ceux parcourus le jour précédent, recouverts de belle forêt épaisse la plupart du temps. À nouveau également, nous surprenons quelques serpents. Le village se situe finalement sur la rive opposée de la fameuse rivière Nam Pakone, mais nous franchissons cette fois celle-ci effectivement sans encombre. Le niveau de l'eau dépasse de peu celui de ma ceinture, mais son écoulement est lent, et le lit est en outre nettement moins encombré de rochers que dans le secteur visité la veille. Nous sommes toutefois contraints de veiller à protéger mon sac de l'immersion. Pour cela mon compagnon débite rapidement une solide perche de bambou à l'aide de la machette qu'il transportait jusque là dans un fourreau suspendu à sa taille. Il y attache à mi-longueur mon sac, nous en agrippons chacun une extrémité à bout de bras élevés au dessus de nos têtes, et accomplissons ainsi sans encombre la traversée à gué du cours d'eau.
Le village de Ban Sakhane n'est pas très esthétique, et en aucun cas pittoresque, notamment si on s'autorise à le comparer avec les quelques joyaux visités ces derniers jours. Formant un quadrilatère parfaitement dessiné, presque régulier, les huttes s'alignent sur ce pourtour d'une forme peut-être un peu trop géométrique à mon goût. Pour ne rien arranger, pas un seul arbre n'a été préservé sur pied à l'intérieur de son enceinte. Il présente ainsi l'allure et toutes les caractéristiques d'un hameau ayant récemment transmigré, c'est-à-dire déplacé sous les encouragements - pour ne pas dire plus - des autorités, probablement depuis des profondeurs forestières qui s'avéraient trop peu aisément contrôlables pour elles. Mon guide du jour m'invite à le suivre sous le toit d'une famille de sa connaissance, où de nombreux villageois, curieux, nous rejoignent rapidement. Là nous mangeons puis, passant outre l'insistance de mon hôte qui souhaite me décider à résider ici la nuit prochaine, je me remets promptement en chemin, accompagné de deux jeunes gars que je suis parvenu en un temps record à convaincre de me guider en direction du hameau suivant. Je sais que nous n'allons désormais plus tarder à rallier la seule piste carrossable de la région, celle qui la parcoure du sud vers le nord, jusqu'à atteindre la pointe la plus septentrionale de la province, piste que j'avais abandonnée il y a de cela maintenant exactement dix jours. Elle mène au bourg de Utay - chef-lieu de district, et qui constitue mon prochain objectif - situé à peut-être quarante ou cinquante kilomètres de l'endroit où je la recouperai, puis elle s'achève au bout d'une cinquantaine de kilomètres supplémentaires, sur un minuscule et pathétique poste-frontière, dont le franchissement est à ce jour autorisé uniquement aux Chinois et aux Lao. Sorte d'improbable no man's land, seul point de passage officiel entre deux fins fonds d'arrière-pays, autant dire que les douaniers ne doivent pas y apercevoir grand monde de toutes leurs journées.
Au bout de deux heures de marche à peine, alors que nous évoluons toujours en forêt, nous surprenons l'écho de quelques rires et, au détour d'une courbe du sentier, une femme et deux jeunes filles Akha qui progressent dans la même direction que la nôtre. Toutes trois croulent sous des charges, deux d'entre elles des hottes débordant de pousses de bambou, d'écorces et d'herbes diverses, la troisième deux troncs de bananiers directement harnachés verticalement sur son dos. Peut-être rassurées par la présence de mes deux guides - si j'avais été seul, si loin de tout village, il est probable qu'elles auraient tenté de fuir et d'aller se dissimuler dans les broussailles - elles ne s'effarouchent pas, mais nous observent passer avec consternation et un peu de circonspection. Mes compagnons Yao ne leur adressent pas la moindre parole, quant à moi je devine qu'il est parfaitement inutile que je me risque à quoi que ce soit à leur encontre, pas même un sourire, sachant d'expérience qu'il ne serait pas compris et ne ferait qu’exacerber leur inquiétude. Encore une heure et nous l'apercevons en contrebas, le tout dernier village, cette fois implanté en bordure immédiate de la piste. C'est un village Akha, formant là comme un premier "rempart", précédant celui de la dense forêt, ceux des rivières et des discrets sentiers, qui tous participent à une forme d'isolement de ce territoire Yao du reste du pays. Deux ans plus tôt, alors que j'avais parcouru à pied la cent cinquantaine de kilomètres que compose la piste qui passe là, et que j'avais donc à cette occasion déjà transité une première fois par ici, pas un seul instant je n'avais eu le moindre soupçon de l'existence de tous ces villages Yao situés à l'ouest, ne supposant dans ces directions rien de plus que de la forêt.
Mes deux compagnons Yao, avant de rapidement faire demi-tour, s'en vont dépenser une part de leur rétribution dans une minuscule échoppe posée en bordure de la piste, un cabanon de bois gardé par une femme Taï Lue. Ils y acquièrent deux ou trois paquets de cigarettes et une poignée de bonbons puis disparaissent immédiatement, sans donc avoir eu le moindre contact ou échange avec les Akha de la place.
Les Akha, fidèles à eux-mêmes, farouches et vénaux, mais tellement attachants. Deux ans plus tôt pourtant, alors que je venais de les côtoyer durant huit ou neuf journées consécutives, ils étaient toutefois parvenus à m'exaspérer, notamment de leur décomplexion à quémander telle ou telle chose. Depuis lors, j'ai moi aussi appris à ne plus trop me gêner à leur égard. Aujourd'hui, en rémunérant bien sûr chacun d'une manière ou d'une autre, je charge un môme d'aller m'acheter un petit sachet de lessive, une gamine de laver ma chemise et mon short puis, en soirée, six femmes et jeunes filles de m'administrer un énergique massage Akha, tout aussi pittoresque et rieur que celui que l'on m'avait offert - et que j'avais alors décrit - huit jours plus tôt. Peu après je badigeonne de Bétadine et applique un pansement sur une plaie qu'un grand-père vient exhiber sous mes yeux, s'étant récemment assez sérieusement blessé à la main, à la jonction du pouce et de l'index, avec une machette, pendant que sa femme en profite pour me soutirer quelques coton-tiges. À ce stade, je sais déjà que je réalise une erreur et cela ne tarde effectivement pas, toutes veulent alors à leur tour obtenir quelque chose de ma part. Un peu plus tôt, personne n'a pourtant songé à rémunérer le docteur improvisé...
En soirée, feufa fait son apparition à l'intérieur de la hutte dans laquelle je m'apprête à passer la nuit. Feufa c'est la fée électricité. Une petite turbine hydraulique portative placée dans la rivière proche a ainsi permis de charger une batterie, qui à son tour peut désormais alimenter, en cet instant même, un téléviseur et un lecteur de DVD. Nous pouvons de la sorte visionner un insipide et mièvre programme de karaoké thaï. Je suis convaincu que mes hôtes s'attachaient de la sorte à vouloir me faire plaisir, mais cet écran lumineux ne m'apparaît utile que pour éclairer mes cahiers, dans lesquels je poursuis alors la rédaction de ces notes.
Se montrant aujourd'hui cupides au possible, mes hôtes tentent de me vendre la visualisation du DVD suivant. Pour l'instant, cela reste très drôle ces petits jeux de provocation, mais pour l'instant seulement. Le DVD en question est à nouveau un programme de karaoké, mais cette fois de lam wong, une musique lao typique et traditionnelle, mais ici arrangée en une version amplement modernisée, ce qui compose une sorte de pop - la plus largement écoutée à travers tout le pays - à base de mélodies d'un caractère sensiblement mièvre, et sans doute trop "mielleux" pour une oreille occidentale, même si elles peuvent aussi parfois malgré tout se faire relativement entraînantes. Dans les deux cas, cela se danse le plus souvent en couple, les deux partenaires se déplaçant lentement et côte-à-côte dans le sens de la marche d'une ronde générale, ceux-ci ne se touchant jamais mais faisant chacun tournoyer leurs mains dans le vide, alternativement à gauche puis à droite, en une gestuelle une peu inconsistante. Une femme voudrait que je danse devant tous. Je sollicite pour cela à mon tour une rémunération, ça pouffe de rire.
J'ai eu l'occasion plus haut de décrire, lors de mes passages à travers leurs territoires respectifs, les costumes traditionnels des femmes Akha Djepiah, Akha Pouli Noy, puis celui des A kha Loma. Celui des femmes Akha Nuqui est peut-être encore plus spectaculaire et exubérant que les précédents. Les tuniques en elles-mêmes, à nouveau confectionnées dans de la lourde toile de coton teinte à l'indigo sombre, sont les plus longues de toutes celles des groupes Akha puisqu'elles retombent cette fois presque jusqu'aux chevilles. Elles sont ouvertes sur les côtés et laissent ainsi apparaître un large et ample pantalon taillé dans la même toile et qui descend aussi bas. Ces tuniques sont ornées, sur les bustes, d'anciennes pièces de monnaie en argent massif - le plus souvent des piastres datant de l'Indochine française - percées et cousues là ainsi que, à ces mêmes emplacements et sur les extrémités des manches, de broderies et de petits motifs de patchworks assez grossiers mais très vivement colorés, réalisés avec des fils et quelques chutes de tissus manufacturés bleu, rouge, jaune, vert et blanc. Les décorations en argent cousues sur les bustes peuvent varier d'une famille à l'autre et, à côté des piastres, on peut aussi parfois observer une plaque rectangulaire ou une rosace gravée de motifs symboliques, ou encore des séries de cupules du même métal agencées pour former des triangles successifs.
Chez ce groupe Akha comme chez la plupart des autres, ce sont à nouveau les coiffes qui détonnent le plus. Elles sont composées d'une structure plate - très probablement en bambou, je n'ai toutefois jamais eu l'occasion de le vérifier pour pouvoir l'affirmer avec certitude - recouverte d'un carré de la même étoffe bleu indigo que celle employée pour les tuniques et fixée verticalement à l'arrière de la tête. Cet élément, apparaissant d'une forme quadrangulaire lorsqu'on l'observe de face, dépasse d'une dizaine de centimètres au-dessus de la tête et se trouve chargé de nombre de colliers de fines perles colorées agencés dans ses coins supérieurs, de quatre autres de grosses "billes" d'argent, enfin également de quelques floches de laine. De part et d'autre de cette coiffe pendent quelques chaînettes en argent, ainsi que deux plus lourdes chaines du même métal qui descendent jusqu'au niveau de la poitrine, et dont les extrémités sont parfois reliées l'une à l'autre par quelques colliers de fines perles supplémentaires. Par ailleurs une large variété de modèles de bracelets, des plus légers aux plus lourds et eux aussi constitués d'argent massif, sont visibles aux poignets des femmes et des jeunes filles. Ainsi friandes de tous objets métalliques qui arborent l'aspect de l'argent, elles aiment adjoindre parfois à leurs coiffes quelques accessoires "intrus" qui en ont l'apparence, par exemple une ou deux grosses épingles à nourrice, un coupe-ongles en inox, de petites clés de cadenas, etc. Indiquons enfin qu'il est fréquent que les femmes allaitant un jeune enfant conservent presque en permanence un sein découvert. Se montrant de la sorte particulièrement photogéniques dans ces insolites tenues, on souhaiterait pouvoir fixer à travers l'objectif de nombreuses scènes du quotidien qui impliquent ces femmes Akha si ce n'était le risque, de la sorte, de souvent les effaroucher. Pas plus tard que tout à l'heure, sous une magnifique lumière rasante de fin d'après-midi, une quinzaine d'entre elles, toutes chargées d'une hotte emplie de végétaux, revenaient des champs par la piste, en une longue file indienne, un tableau, comme tant d'autres chaque jour, que j'aurais souhaité pouvoir immortaliser.
Ce que nous venons de décrire sont les tuniques portées au quotidien par les femmes, des vêtements qu'elles ne quittent donc à aucun moment de la journée, quels que soient les travaux ou les activités qu'elles entreprennent, que ceux-ci soient domestiques, ou qu'ils doivent s'exécuter en forêt ou dans les champs. Chacune d'elles possède également une tunique de fête, qui n'est peut-être exhibée qu'à une ou deux seules occasions dans l'année, lors des événements festifs traditionnels majeurs - le Nouvel An Akha par exemple. Ces tuniques, encore plus spectaculaires, débordent alors littéralement d'éléments décoratifs et colorés. Les broderies ne se limitent plus au buste mais s'étendent en deux larges bandes courant de haut en bas, et surtout la profusion de pièces de monnaie cousues peut être telle que ces séries finissent par composer de véritables "cottes de mailles" recouvrant buste et abdomen.
Les lourds et nombreux éléments en argent massif qui ornent ces costumes traditionnels féminins, c'est-à-dire les piastres indochinoises cousues sur les tuniques, et les chaînettes, chaînes, billes et cupules fichées sur les coiffes, se montrent de moins en moins abondants au fur et à mesure que les femmes Akha avancent en âge et se rapprochent de la vieillesse. En effet, au fil des années, elles les cèdent progressivement à leur descendance, notamment lorsque celle-ci en vient à se marier. Ces précieux "bijoux" se transmettent ainsi de génération en génération, et le buste des grands-mères les plus âgées est généralement débarrassé de la quasi totalité des piastres alors que leurs coiffes ne laissent plus apparaître qu'une ou deux rangées de billes d'argent, additionnées des deux plus lourdes chaînes qui sont conservées pendantes sur les côtés. La plupart de ces grands-mères n'en gardent pas moins, malgré la perte de ces objets d'apparat, des allures superbes et dignes. Le soir, lorsque certaines d'entre elles se tiennent, assises sur leurs talons, devant un foyer encore allumé, fumant là leurs fines et longues pipes - les femmes font rarement usage du bang - elles me font songer à de vieilles Indiennes de certaines tribus d'Amérique d'autrefois, à qui elles pouvaient peut-être ressembler un peu.
Les piastres indochinoises consistent en de belles pièces de monnaie de près de quatre centimètres de diamètre pour vingt-sept grammes d'argent titré à 900 millièmes. Naguère émises là en abondance par les colons français, elles affichent le plus souvent des dates de frappe allant des années 1890 à 1930 environ - leur diffusion et leur utilisation officielles ont toutefois probablement un peu débordé cette période. Les pièces de vingt et de cinquante centimes, également en argent, sont elles aussi avidement convoitées par les Akha. D'ailleurs, au delà même de ce goût immodéré pour cet usage à des fins d’apparat vestimentaire, tel que nous venons de les décrire, ces populations continuaient d'employer, à une vaste échelle jusqu'aux années 1990 - et même encore assez largement de nos jours - ces "antiques" monnaies dans leurs échanges commerciaux d'importance, celui de l'opium notamment, les préférant résolument à la devise laotienne officiellement en vigueur mais au cours tellement instable, soumis presque incessamment à une inflation démesurée. Notons qu'en parallèle des piastres, de petits lingots d'un poids d'environ deux-cents grammes du même métal restent aux aussi activement en circulation parmi les groupes montagnards de la région. Ces lingots ont pour leur part été assez abondamment distribués par les Français, puis par les Américains, lors des deux guerres indochinoises de la seconde moitié du vingtième siècle, ces belligérants successifs les ayant à l'époque employés pour acquérir de l'opium directement auprès de ces populations. Ce commerce présentait deux avantages, d'abord contribuer au financement de ces conflits, mais surtout inféoder ces groupes à leurs propres camps, et les impliquer ainsi dans les combats contre l'avancée des communistes. Sur certains petits marchés de l'arrière-pays - j'en ai assez souvent été témoin sur ceux de la province de Xieng Khouang, dans laquelle j'ai autrefois passé un peu de temps - on peut parfois apercevoir des femmes montagnardes, Hmong principalement, venues proposer un ou deux de ces petits lingots à un orfèvre en échange de liquidités. Enfin, pour en conclure avec le sujet de l'argent, et plus spécifiquement à nouveau avec celui des anciennes piastres indochinoises, il semble qu'à une époque il ait existé une sorte de marché parallèle frauduleux car j'ai un jour pu acquérir, dans un village, une étonnante pièce. En plus d'être assez maladroitement fondue, une de ses faces était frappée de l'inscription " République française" alors que l'autre l'était de " Républica Mexicana". Il est aisé de deviner qu'un ou deux autres de ces objets numismatiques également en ma possession sont eux aussi issus de contrefaçons puisque, même s'ils s'avèrent pour leur part plus soigneusement fondus et qu'ils affichent les frappes appropriées, ils émettent, lorsqu'on les fait tinter, des sons bien moins purs que ceux que produisent les vraies pièces en argent, sans compter que leurs poids ne se montrent pas conformes à la norme.
J'ai toujours suspecté les villageois montagnards, quelle que soit l'ethnie à laquelle ils appartiennent, de maintenir bien au secret, enfouis dans leurs "placards à dormir, " enfermés dans des petits coffres en bois dont j'ai tout de même pu apercevoir parfois quelques exemplaires - ceux-ci alors inéluctablement scellés d'un cadenas - leurs trésors. J'y imagine aisément, tenus à l'abri des convoitises, outre les économies en numéraire, les piastres et les lingots d'argent, sans nul doute également des bijoux et divers autres éléments d'apparat du même métal et provenant d'époques immémoriales, des instruments rituels et chamaniques tout aussi ancestraux, d'antédiluviennes pipes à opium ouvragées, et peut-être plusieurs antiquités et objets supplémentaires plus ou moins insolites. Sans conteste, je donnerais parfois cher pour avoir le droit d'inspecter le contenu de quelques-uns de ces mystérieux coffres. Je me suis toutefois bien sûr toujours gardé de la moindre sollicitation à ce sujet, bien conscient qu'il en va là de la plus stricte intimité des personnes.
J'en ai ainsi aujourd'hui terminé avec cette boucle en pays Yao. Dès demain soir je retrouverai tout de même à nouveau une famille de cette ethnie, que j'avais rencontrée deux ans plus tôt, dans un village beaucoup moins isolé que ceux que je viens de visiter les jours précédents, puisqu'il est pour sa part implanté à proximité immédiate du bourg de Utay, et dans lequel je rapporte environ cent-cinquante tirages photographiques réalisés là à l'époque. L'unique transport quotidien qui s'y rend devrait passer par ici demain aux alentours de midi. Je me mettrai cependant probablement en chemin avant cette heure et commencerai à marcher dans la même direction, cela m'autorisera ainsi enfin un peu de solitude, dont je n'ai pas pu profiter un seul instant de ces trois ou quatre derniers jours. Il faut en effet que j'accède à mon "magot", geste que je n’entreprends bien entendu jamais lorsque je me trouve "en famille". Pour la suite, tout ce que j'espère est que nous ne parvenions pas au bourg de Utay trop tardivement, du moins pas après la tombée de la nuit, ce qui en cas contraire m'empêcherait de me présenter le jour même auprès de la famille Yao. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:46 · Modifié le 5 août 2025 à 11:45 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 28 de 239 · Page 2 de 12 · 5 794 affichages · Partager 17 octobre - Ban NanoyLe retour
La nuit fut sensiblement agitée. Le massage délivré par les femmes Akha la veille au soir a été bénéfique, notamment après les marches de la journée, mais de petits animaux sont parvenus à largement perturber mon sommeil. Pour commencer, des rongeurs n'ont cessé d'aller et venir sur ce qui servait de mezzanine - en réalité rien de plus que quelques planches posées sur les poutres de la charpente - où était stocké tout un bric-à-brac d'ustensiles, quelques sacs de grains et des brassées de végétaux secs. Mais surtout, alors que je venais enfin de plus ou moins somnoler et que j'ouvrais momentanément les yeux, je fis face à une belle mygale, qui se tenait immobile sur la paroi de planches disjointes, éloignée de moins d'un mètre de mon visage. Velue à souhait et affublée de pattes bien épaisses, c'était un large spécimen atteignant bien au total une longueur de huit centimètres environ. Il ne suffit pas d'être informé que ces grosses araignées s'avèrent finalement relativement inoffensives pour l'homme pour ne pas les craindre... En effet, simultanément à une brusque montée d'adrénaline et une véritable sensation d'avoir les cheveux qui se dressent littéralement sur la tête, alors que je ne disposais d'aucun objet sérieux à portée de main pour la chasser, mon tout premier réflexe a été de tenter de m'emparer de ma timbale en aluminium pour l'immobiliser puis l'éjecter ailleurs, loin surtout. Elle a cependant trop rapidement fui dans une fissure de la cloison aussitôt que je fis un mouvement pour, qui sait, peut-être même aller se réfugier juste sous nos corps, c'est-à-dire à l'intérieur de notre estrade à dormir, celle des hommes. Je n'ai pu alors me retenir de répandre une bonne dose de répulsif à moustique à base de DEET tout du long de ma paillasse, entre celle-ci et la cloison. Presque la moitié du petit flacon y est passée, un produit que j'emporte jusqu'ici toujours, mais dont je me sers finalement rarement dans ces endroits. Plus tard, pour achever cette pénible nuit, la nichée des huit ou neuf chiots est venue s'agglutiner contre mes pieds. Je me suis toutefois bien gardé de les chasser, me disant, certes peut-être bien naïvement, que leur présence pourrait éventuellement dissuader toute nouvelle tentative d'approche de l'effrayant arachnide.
Ce matin je relate à mes hôtes, en recourant autant à de la gestuelle qu'à des mots, l'épisode de la mygale. Je le regrette néanmoins assez rapidement puisque cette anecdote semble provoquer parmi eux une sorte de gêne, comme si le sujet s'avérait tabou. Je n'insiste donc pas et, pour faire diversion et oublier cet insolite incident, propose dès lors au grand-père de s'attacher à renouveler le pansement que je lui avais appliqué la veille. Peu après je me mets en chemin, à pied le long de la piste, en route vers le nord et le bourg de Utay, avec l'idée d'intercepter puis monter dans le songteaw ou le minibus quotidien qui devrait un peu plus tard me rejoindre. Çà et là, quelques sentiers s'éloignent en direction de l'est, mais il m'est presque toujours impossible de deviner s'ils mènent à des villages ou uniquement à des parcelles, voire à rien de plus que des lieux de cueillettes forestières. Je finis par surprendre un homme qui débouche tout juste de l'un d'eux, une vague sente pas plus large que d'une vingtaine de centimètres. Il appartient au groupe Taï Lue et m'affirme que de nombreux hameaux, se rattachant principalement à l'ethnie Hô, existent bien dans cette direction, et que le premier d'entre eux se situerait à seulement deux heures de marche. Il est toujours déconcertant, surprenant en tout cas, de s'entendre dire que des sentiers aussi étroits, aussi insignifiants et discrets, peuvent mener à des lieux habités voire, comme ici, à plusieurs d'entre eux. J'envisage d'ici deux ou trois jours, après ma visite à Utay, de revenir fureter dans les parages puis d'aller me promener cette fois dans cette direction.
C'est un vieux minibus qui m'a finalement récupéré là, moins d'une heure plus tard, un véhicule qui offre, lorsqu'il doit affronter ce type de piste de terre cahoteuse, à peine plus de confort que les songteaws. Nous n'y sommes en outre même pas mieux abrités des nuages de poussière qui sont soulevés à notre passage puisque la chaleur ambiante nous interdit, dès le milieu de matinée, de totalement clore les fenêtres. C'est peu dire que les passagers déjà en place se sont montrés stupéfaits de voir apparaître un falang dans un secteur aussi improbable. De là, il nous restait moins de quarante kilomètres à parcourir, mais à une vitesse moyenne que j'ai calculée être de dix-huit kilomètres à l'heure. Le véhicule n'était pas bondé au moment où j'y suis monté, mais j'ai néanmoins dû me contenter d'un de ces petits tabourets d'enfant en plastique que l'on dispose dans l'allée centrale lorsqu'il n'y a plus d'autres places assises disponibles. Parvenus à Utay, un petit et modeste bourg implanté à l'extrémité d'une plaine d'à peine deux kilomètres de longueur, et en partie aménagée en rizières inondables, je ne flemmarde pas. J'effectue d'abord un bref détour par le minuscule marché pour dénicher du savon, un sachet de lessive, deux nouveaux cahiers, puis des pâtisseries industrielles à l'intention d'une famille Yao vivant non loin d'ici, rencontrée une première fois il y a deux ans, et à qui je compte retourner rendre visite dès ce jour. Je descends ensuite sur les berges de la rivière Nam Ou pour m'offrir un bain salvateur et m’atteler à un rapide lavage de mes frusques, deux opérations rendues nécessaires pour me décrasser de la poussière qui nous a assaillis lors du trajet, puis me mets en route vers le village Yao de Ban Nanoy, localisé à seulement quelques kilomètres de là.
Pour rejoindre ce hameau, il me suffit de continuer à remonter le cours d'une portion de la piste, puis de m'en écarter à peine. Je devine tout de suite que la situation économique de la famille à laquelle je rends à nouveau visite aujourd'hui a considérablement évolué en tout juste deux années, puisque de l'ancienne hutte en bois dont je me souvenais, il ne subsiste plus rien, et une spacieuse et solide baraque en dur et munie d'un étage s'érige désormais à la même place. Son rez-de-chaussée est bâti en briques rouges et le niveau supérieur en bois, tandis que la toiture est constituée de feuilles de tôles ondulées légères. Si la situation économique de cette famille s'est aussi bien améliorée depuis ma précédente visite, c'est grâce au négoce de graines de céréales diverses, et de quelques autres produits agricoles, auquel elle s'est attelée. Une des deux pièces du rez-de-chaussée est ainsi actuellement presque totalement encombrée d'une trentaine de sacs, emplis pour la plupart de grains de maïs, quelques-uns également de soja, et au moins un ou deux d'arachides non décortiquées. C'est la proximité immédiate avec la piste qui a permis ce commerce, les marchands itinérants pouvant de la sorte aisément venir prendre livraison de ces denrées, que cette famille a préalablement acquises auprès des petits paysans.
Le père de famille est absent, parti chasser en forêt, et devrait être de retour au plus tard en soirée. Je ne l'attends pas pour distribuer la cent-cinquantaine de portraits que j'avais réalisés deux ans plus tôt dans ce seul hameau. Tous sont ravis de les recevoir, et les rires fusent à la vue de presque chaque nouvelle image que je remets. Malheureusement, presque aucune des jeunes filles du village, elles que j'avais pourtant le plus abondamment photographiées à l'époque, n'est présente à cet instant, toutes s'étant vraisemblablement absentées à l'extérieur pour quelques jours, pour un motif que l'on a bien tenté de m'expliquer mais que je ne suis pas parvenu à saisir. Durant cette distribution des photos, il s'est produit un léger incident. J'avais préalablement trié toutes celles qui montraient les membres de la famille qui m'accueille, afin de ne pas risquer de les disperser, et de pouvoir les remettre en une seule fois à la mère - j'avais même par ailleurs, exclusivement à leur attention, réalisé des agrandissements de quelques-uns des clichés. Or, dans ce lot de tirages photographiques, j'avais malencontreusement inclus celui montrant une grand-mère n'appartenant pas à la famille, et de plus désormais décédée. Cela a provoqué un léger embarras et, lorsqu’on est enfin parvenu à m'expliquer l'erreur, et que quelqu'un a tout de même souhaité remettre cette photographie à la petite-fille de la personne défunte, celle-ci n'a d'abord même pas osé la toucher. Véritablement apeurée, elle a fini par consentir à l'emporter sous l'insistance des autres, alors que je tentais pour ma part de la récupérer, afin de lui éviter ce qui s'apparentait là à un supplice, et peut-être également à une part de tabou.
Les femmes et les jeunes filles Yao - les hommes aussi parfois - ainsi que celles de quelques autres groupes de populations que je qualifie de "chinoisants", tels les Hô et les Lolo par exemple, ont la charmante habitude de régulièrement et naturellement ponctuer leurs conversations de douces exclamations, de calmes et langoureuses interjections pourrait-on dire. Chantantes et modulées, elles sont destinées à exprimer tantôt la surprise ou l'enthousiasme, tantôt l'étonnement ou la désapprobation, et d'autres dispositions et états d'âme encore. Ainsi ce sont périodiquement des « Ooohihoooo », « Ooohiiiiyéééé », « Aouuuhiyaaa », qui jalonnent et soulignent très agréablement, de manière drôle aussi parfois, les échanges.
Bien qu'il me soit arrivé d'y faire exception à quelques reprises, alors généralement après qu'ils me les aient eux-mêmes proposés, par exemple s'il m'avait pris d'y porter une attention toute particulière, je me suis la plupart du temps contraint à ne pas tenter d'acquérir d'objets auprès des villageois que je côtoie quotidiennement de la sorte. Ceci a constamment été motivé avant tout par le souhait de ne pas les en priver, puisqu'il s'agit presque toujours d'accessoires fonctionnels qu'ils tiennent encore en usage. Les occasions et les tentations sont pourtant nombreuses et fréquentes pour une personne intéressée par ces modes de vie traditionnels. Même s'ils ont rarement été conçus dans cette optique - sauf sans doute pour les pièces vestimentaires et quelques autres ustensiles - ce peut être des caractéristiques esthétiques qui valoriseront tel ou tel objet à mes yeux, mais le plus souvent des singularités plus difficiles à définir, liées à leur histoire ou pour ce que ces objets eux-mêmes disent de l'originalité des modes de vie, des pratiques et des croyances de ces peuples. Affectionnant tout particulièrement le travail artisanal, mon attention peut aussi plus prosaïquement être attirée par le simple fait que tel ou tel accessoire, outil ou instrument a donc été minutieusement et patiemment façonnés à la main. Anciens ou de fabrications plus récentes, la liste est longue des objets que l'on peut alors ici être tenté de négocier. Cela va de pièces textiles emblématiques de chacune de ces ethnies jusqu'aux accessoires rituels et cérémoniels des chamans, en passant par les pipes à opium ouvragées, les sacs d'épaule, les couteaux de chasse d'apparat, les boîtes à bétel ou à opium, les bijoux, les aiguilles et crochets en corne, les coffrets et hottes en vannerie, les reliques animales rares - crânes, griffes, cornes, plumes, dents, peaux, écailles, etc. - les clochettes et grelots de bétail en bronze, les lames à récolter l'opium, les astucieux petits pièges à animaux, les rudimentaires mécanismes forgés de fusils, les livres rituels en papier de bambou, les gongs ancestraux, les vieilles pièces de monnaie, les balances et les poids à opium, et encore tant d'autres objets divers et variés. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:46 · Modifié le 5 août 2025 à 11:44 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 29 de 239 · Page 2 de 12 · 5 793 affichages · Partager 18 octobre - Ban NanoyLa cabane
"Ma" famille Yao me propose, avec une belle dose d'insistance, de passer à nouveau la soirée suivante parmi eux. Je n'avais à aucun instant envisagé cette éventualité, surtout au regard du peu de temps qui me reste disponible avant de devoir sérieusement songer au retour vers la capitale, mais face à tant de gentillesse, il m'est difficile de refuser. Pour l'instant j'abandonne tout ce petit mondepour une partie de la journée, souhaitant profiter de mon passage dans le secteur pour déambuler un moment aux alentours de Utay, chef-lieu du district du même nom, un des plus excentrés du pays, affichant par ailleurs une très faible démographie. Ce bien modeste bourg se résume à la piste de terre menant à la Chine, en bordure de laquelle s'alignent des baraques. Un peu en contrebas, du côté où s'étend la plaine, un regroupement de bâtisses Taï Lue traditionnelles en bois et chaume, toutes élevées sur pilotis, lui font cependant bénéficier d'un cachet plus attrayant, plus "authentique". Cette plaine irrigable qui le jouxte, un quadrilatère d'à peine deux kilomètres de côté, est la toute dernière surface plane cultivable de quelque importance au Nord- Laos, avant d'atteindre la frontière avec la Chine, localisée à environ cinquante kilomètres en amont. C'est un secteur éminemment rural et, si ce n'est sans doute un petit nombre de fonctionnaires, quasiment tout le monde ici est paysan. J'opère un détour par l'école, une prairie largement ravinée sur laquelle est disséminée une douzaine de baraquements, la plupart en bois, deux ou trois d'entre eux en briques et ciment. Il ne manque qu'un mirador et quelques fils de fer barbelés pour obtenir le décor d'un vieux camp de prisonniers de guerre.
Le marché aux produits frais se déroule tôt le matin seulement, et vers neuf heures presque tout a déjà été remballé. Le petit édifice qui l'abrite paraît presque dans un état d'abandon, n'étant rien de plus qu'une sobre structure ouverte à tous les vents, quelques plaques de tôles ondulées soutenues par des poteaux en ciments. Il ne réunit qu'une poignée de paysannes venues là vendre leurs maigres richesses - en tout cas si on les considère d'un point de vue quantitatif - quelques légumes, œufs ou volailles, ainsi que deux bouchers qui se sont partagé la carcasse de l'unique bête abattue ce jour, exhibant chacun leurs monstrueuses pièces de chair sanguinolentes sur des étals de bois brinquebalants. Les plus modestes de ces paysannes ne font même pas usage d'un de ces étals, mais se contentent de déployer sur le sol un morceau de bâche en nylon de pas plus d'un mètre carré, d'y étaler leurs trésors, et de patienter là en position assise, sur un tabouret d'enfant en plastique qu'elles ont elles-mêmes apporté. Nous sommes loin des marchés des petites villes, qui se tiennent généralement tout au long de la journée, ici le chaland est rare, la plupart des villageois du lieu se limitant en effet, au quotidien, à consommer ce qu'ils produisent, cultivent, cueillent, pêchent eux-mêmes.
Je traverse la petite plaine et ses rizières, y croise quelques paysans, dont il est parfois difficile de percevoir quels motifs les ont conduits là ce jour, untel semblant s'être déplacé uniquement pour venir contempler son buffle, tel autre équipé d'une houe et ayant visiblement pris le prétexte d'aller consolider une diguette mais ne paraissant pas le moins du monde pressé de s'y atteler, tel autre enfin se tenant définitivement oisif. Les villages Taï Lue offrent toujours des allures résolument champêtres et bucoliques, avec leurs élégantes demeures en bois élevées sur pilotis, invariablement disposées de manière très rapprochée les unes des autres, formant de la sorte un réseau d'étroites allées presque naturellement abritées par les dépassements des toitures de chaume. Hameaux systématiquement implantés à proximité immédiate d'un cours d'eau, les sols y sont généralement plus ou moins sableux et on y trouve immanquablement, disséminés de-ci de-là, des kapokiers, des manguiers, des bananiers, des papayers, et maints autres arbres vivriers ou exploitables d'une façon ou d'une autre. Les métiers à tisser sont positionnés à demeure sous les bâtisses, là où l'on se réunit fréquemment de manière informelle entre voisins, pour rire et bavarder.
Le réseau d'électricité du pays n'a à ce jour pas encore atteint le bourg de Utay. Quelques-uns des villageois les plus aisés, parmi ceux dont la demeure est implantée le long de la piste de terre, ont acquis de petits groupes électrogènes, ces universels moteurs à essence extrêmement modulables que l'on peut apercevoir à travers tout le pays, et qui sont employés aussi bien pour faire fonctionner un motoculteur, une décortiqueuse à riz, ou donc générer de l'énergie électrique. Quelques autres familles ont installé des mini-turbines dans la rivière, ces dispositifs dont on a déjà parlé plus haut, et qui leur permettent sans doute à peine d'alimenter une ou deux ampoules lumineuses. Les derniers enfin continuent alors de se contenter chaque soir des antiques lampes à huile. Utay n'est donc rien de plus qu'un modeste bourg de "bout du monde" d'où, lorsque tout se passe bien, un seul départ de transport journalier est proposé. En définitive, il n'offre pas beaucoup d'occupations pour un touriste. Vivement demain, que je retrouve les reliefs, les forêts et les villages "ethniques".
Cela fait maintenant vingt-sept jours que je ne me suis pas adressé à un congénère occidental. De même qu'à Phongsaly un peu moins de deux semaines plus tôt, je m'étais vaguement imaginé qu'avec un peu de chance - sans grand espoir néanmoins - j'en croiserais peut-être un, ici à Utay, puisqu'avant mon départ de France j'avais constaté que dans son édition précédente consacrée au Laos, un célèbre livre-guide de voyage, le Lonely Planet, avait pour la toute première fois cité dans ses pages - lui accordant toutefois en tout et pour tout pas plus de deux lignes - cette bourgade du bout du pays, en la qualifiant de « centre important de nombreuses minorités ethniques ». Jusqu'alors, la localité la plus septentrionale du Laos mentionnée dans cet ouvrage était Phongsaly-ville, le petit chef-lieu de cette province du même nom, située à environ cent quarante kilomètres au sud. Je reste cependant absolument convaincu que cet humble bourg, établi résolument à l'écart des principaux axes de communication, et impliquant alors de sacrifier beaucoup trop de temps et d'énergie pour s'y rendre - actuellement pas moins de quatre journées de route sont nécessaires pour y parvenir depuis la capitale Vientiane - n'aura jamais le temps de se faire un nom parmi les voyageurs. Je gage en effet que, trop rapidement, dès ces prochaines années, les beaux villages "ethniques" qui l'entourent auront disparu, en tout cas se seront bien trop acculturés pour continuer à présenter un intérêt quelconque aux yeux de la plupart de ces visiteurs occidentaux.
En milieu d'après-midi, après avoir absorbé une soupe de nouilles et un peu de riz dans une des deux seules gargotes du lieu, je reprends le chemin de mon village Yao, portant fièrement sous le bras une belle poule bien grasse acquise auprès d'un paysan Taï Lue, et que nous mangerons ce soir en famille. Arrivé là-bas, je me lance dans un de mes passe-temps favoris, errer de hutte en hutte, me faire inviter - ou m'inviter moi-même lorsqu'il nécessaire de brusquer un peu les événements - à m'asseoir ici, puis là, devant ou à l'intérieur de presque chacune d'elles durant quelques instants, puis observer, interroger, plaisanter aussi. Je peux presque dire que les villageois de Ban Nanoy me "connaissent" désormais, en tout cas qu'ils ont eu le temps de se rendre compte de mon désintéressement et de mon entière inoffensivité. Je les approche alors sans peine, et peux même assez facilement les solliciter pour réaliser quelques photos, mais qui, programmées de la sorte, leur font malheureusement adopter des postures un peu trop figées.
J'en ai déjà vu beaucoup, des huttes sordides dans les hameaux des minorités ethniques - les pires d'entre elles, on en a parlé précédemment, sont généralement occupées par des "idiots de village"- mais une de celles du village de Ban Nanoy bat pour l'instant tous les records. Il faut avant tout cette fois préciser qu'elle abrite une famille entière, et a minima un couple, quatre enfants et une grand-mère, qui s'entassent alors comme ils le peuvent dans ce cabanon fait de bric et de broc, présentant une pièce unique d'une surface de peut-être quatre mètres sur cinq seulement. Un des principaux piliers de soutien de l'édifice n'est rien d'autre que le tronc d'un jeune arbre encore enraciné en terre et qui a simplement été décapité. Les murs consistent en une improbable juxtaposition de grossières planches de bois récupérées çà et là et de plaques d'acier issues de fûts de pétrole démantelés et aplatis à coups de marteau, un tas de bûches à brûler achevant même de combler une large ouverture dans un des flancs. Quant à la toiture, c'est un amoncellement hétéroclite de brassées de chaume, de morceaux de bâche plastique, et d'une ou deux vieilles tôles ondulées récupérées et rouillées. Une maison "avec presque pas d'murs", en quelque sorte. M'étant fait inviter à y pénétrer durant quelques instants, j'ai pu y entrevoir deux "niches" à dormir, un seul petit foyer de cuisson disposé à même le sol de terre, et nombre d'objets plus ou moins identifiables répandus en vrac dans les recoins, ou suspendus là où c'était possible. Le rouet à filer le coton de la grand-mère est constitué d'un assemblage d'une vieille roue de vélo et de quelques bouts de bois, et pour y travailler elle prend place assise sur une des énormes courges amassées dans un coin. Ici deux ou trois sacs de riz - dont on devine sans peine qu'ils composent actuellement l'unique stock alimentaire - là des épis de maïs, quelques outils, des loques vestimentaires abandonnées un peu partout, en définitive le règne d'une misère crasse, dont on perçoit difficilement quel miracle pourrait en faire émerger un jour ces braves gens.
Le contraste entre la situation économique de cette maisonnée avec celle de ma famille d'accueil - qui doit être la plus confortable du village - est alors saisissant. Je ne parviens toutefois pas à interroger efficacement cette dernière au sujet de leur nouvelle activité, ce négoce de graines et de céréales. Je serais en effet très désireux d'en apprendre un peu plus, savoir par exemple jusqu'où s'étendent leurs réseaux d'achat et de revente, mais sans doute y a-t-il là de ma part un peu de curiosité mal placée, aussi je m'abstiens de trop insister.
Conservant un œil alerte sur le calendrier, je ne peux plus m'accorder, en tout et pour tout, qu'une seule semaine de crapahutage dans la région, avant d'inexorablement devoir entamer le trajet routier de retour vers la capitale. Dans ces conditions, il ne m'est donc désormais plus envisageable de quitter la piste pour m'aventurer dans une direction quelconque sans préalablement connaître assez précisément le nombre de jours qui me seraient nécessaires pour effectuer telle ou telle randonnée en boucle. Et puisqu'on ne peut presque jamais me renseigner à propos de secteurs localisés à des distances correspondant à l'éloignement de plus de deux ou trois villages, il faut que je réfrène d'éventuelles envies de périples trop ambitieux. J'ai ainsi décidé que dès demain, je réemprunterai la piste en transport jusqu'à Ban Sone Taï, c'est-à-dire le hameau Taï Lue d'où, il y a de cela douze jours, j'avais débuté la précédente boucle en pays Yao. De là, je repartirai cette fois dans la direction opposée, vers l'est et le centre de la province, via ce qui semble d'abord s'avérer un large chemin, repéré lors de mon dernier passage dans la région, deux ans plus tôt. J'entamerai au moins de la sorte ce qui fut pourtant un des objectifs principaux de ce séjour, et que j'aurais déjà réalisé si je ne m'étais pas laissé distraire par d'autres desseins. Pour l'heure je sais uniquement que ce chemin devrait rejoindre plusieurs villages des ethnies Akha et Hô, et que l'un d'entre eux se nomme Ban Chomsang. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:47 · Modifié le 5 août 2025 à 11:42 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 30 de 239 · Page 2 de 12 · 5 792 affichages · Partager 19 octobre - Ban NongfeuLes bêtes
Vers 6 heures ce matin, alors que je m'apprêtais à quitter le village Yao de Ban Nanoy, deux femmes Keun - autre groupe ethnique minoritaire de la région, que je connais par ailleurs très peu - y faisaient pour leur part tout juste leur entrée, s'étant données la peine de se déplacer jusqu'ici pour proposer à mes hôtes rien de plus que sept ou huit kilogrammes de graines de soja décortiquées. Il leur a cependant préalablement fallu, là sur place, avant la pesée, vanner une fois de plus le produit de leur récolte, qui était vraisemblablement chargé d'encore trop de déchets et de cosses. Je ne suis pas parvenu à me faire indiquer la valeur de cette récolte car l'unité de mesure employée n'était pas la masse, mais le volume, jaugé à l'aide d'un simple vieux bidon d'huile en acier. J'ai tout de même pu me rendre compte que les billets froissés qui ont changé de main par la suite ne représentaient pas plus de quelques milliers de kips. J'ai profité du fait que le modeste contenu de ce sac était ensuite rapidement transporté à l'étage supérieur de la petite maison de briques et de bois pour y monter également, et y découvrir un sol jonché d'épis de maïs, que la famille s'attelait vraisemblablement, dès qu'elle avait un peu de temps disponible pour cela, à égrener à la main. Trois lits de planches, ceux des enfants, étaient par ailleurs disposés dans un coin, et les crottes de souris largement visibles çà et là laissaient présager que les nuits devaient être animées dans cette partie de la maison.
Il fallait aujourd'hui que je m'en aille relativement tôt, au plus tard à 7 heures, afin de ne pas risquer de manquer le départ du l'unique transport quotidien qui me ramènerait vers le sud. J'avais ainsi dès hier au soir prévenu ma sympathique famille que je ne mangerais pas en leur compagnie ce matin, mais que je me contenterais de rapidement avaler un bouillon aux nouilles à Utay. Sans surprise, ils avaient alors tout simplement avancé le moment du repas à une heure inhabituelle. Pour accompagner une sorte de soupe de haricots, il y eut un plat de larves de frelons, issues d'un énorme essaim sauvage - certains villageois en élèvent aussi dans des ruches - que le père avait rapporté l'avant-veille d'une sortie de chasse. Trois ou quatre volumineux fragments gisaient encore au sol ce matin, au fond d'un sac de nylon jeté dans un coin, presque la totalité de leurs alvéoles abritant une belle larve blanche, parfois mouvante, de trois ou quatre centimètres de longueur, ou alors une chrysalide désormais parfaitement immobile. Les unes et les autres se consomment ici avec le même engouement et un non moindre appétit, à l'état cru ou cuit. Parler dans ce cas de cuisson est sans nul doute exagéré puisqu'elles sont simplement frites dans une poêle posée sur le feu, durant quelques secondes seulement. Cette trop rapide "cuisson" suffit parfois à peine à les achever, et la consistance de leur chair est de la sorte conservée parfaitement intacte, c'est-à-dire laiteuse. Nombreux sont d'ailleurs ceux qui apprécient également de les consommer crues. Pour ma part je ne cacherai pas qu'à cette heure particulièrement matinale - il n'était pas encore 6 heures - j'ai eu toutes les peines du monde à m'imposer d'en engloutir quelques exemplaires, ne souhaitant en aucun cas décevoir mes hôtes après les efforts qu'ils avaient consentis pour ne pas me laisser partir sans avoir déjeuné.
Retour à Ban Sone Taï en songteaw, pour un trajet dont la vitesse moyenne n'a, à nouveau aujourd'hui, pas dépassé les dix-huit kilomètres à l'heure. Arrivé à destination, avant de m'engager, cette fois à pied, sur le chemin tant convoité, j'interroge des villageois à ce sujet et qui m'apprennent que le premier lieu habité se situerait à exactement vingt-deux kilomètres - une précision chiffrée qui m'impressionne tant je n'y suis pas habitué dans ces contrées. Pour le coup c'est une surprise car j'étais convaincu que je trouverais de premiers hameaux à des distances nettement inférieures. Il est plus de 13 heures, je ne peux donc pas me permettre de musarder si je veux m'assurer d'y parvenir avant la nuit, qui sous ces latitudes s'abat particulièrement tôt. Par chance, j'avais pris la précaution d'acquérir quelques bananes avant de quitter Utay ce matin. Je dégote alors ici un peu de riz gluant auprès d'une famille - l'association de ces deux aliments s'avérant un régal - et me voilà pourvu, je peux me mettre en route sans plus attendre.
Le sentier, nettement tracé et courant presque continuellement à flanc de hautes collines escarpées, ne présente aucune difficulté d'orientation. Il surplombe cependant régulièrement de profonds ravins et, de temps à autre, des portions entières s'y sont effondrées, sans nul doute durant les saisons des pluies antérieures. Il en résulte des affaissements de terrain ayant en outre entraîné, çà et là, le déracinement d'arbres, quelques-uns barrant même dorénavant la voie en plusieurs endroits, et cela visiblement depuis de nombreux mois déjà au regard de leur état - il faut savoir que des outils mécaniques comme les tronçonneuses sont ici totalement inexistants, ce qui implique que ce genre de situation peut perdurer des années avant que les villageois se décident à venir dégager les sentes. Selon toute vraisemblance, des deux-roues s'aventurent pourtant de temps en temps sur ce parcours, ce que laissent entrevoir quelques traces de pneus de scooter imprimées dans la terre désormais sèche. Dans ces secteurs effondrés, la conduite doit en conséquence se faire singulièrement acrobatique puisque la voie se resserre alors drastiquement en de très étroits passages, obligeant à frôler de très près le gouffre adjacent, lorsqu'il n'est donc pas en plus nécessaire de soulever l'engin au-dessus des obstacles. Ailleurs, des ornières se montrent si profondes qu'on devine sans peine qu'en plein cœur de la saison des pluies elles doivent se transformer en des bassins de boue infranchissables.
Tout de même, de ces hauteurs les paysages sont ouverts et le regard porte alors à de très grandes distances. Bien qu'à cette heure les brumes de chaleur troublent un peu l'ensemble, elles laissent apparaître, après une enfilade de crêtes qui se succèdent jusqu'à l'horizon, une immense étendue forestière. Au cœur de ce vaste décor, j'ai dans l'après-midi pour la toute première fois aperçu un Calao bicorne, une observation toutefois bien trop fugace, dont j'ai pu profiter seulement durant quelques courtes secondes, le délai nécessaire à ce spectaculaire oiseau pour prendre son envol d'une haute branche puis s'éloigner rapidement vers l'aval. À peine plus tard, au détour d'un coude du sentier, j'ai juste eu le temps de surprendre un phacochère, une belle bête sombre de la gueule de laquelle émergeaient les deux grosses canines inférieures caractéristiques de l'espèce. Il furetait sur le bas-côté, nez au sol, émit un bref grognement dès qu'il me repéra, avant de disparaître hâtivement dans les épais fourrés. Ainsi ces rencontres animales, avec quelques autres plus anecdotiques car moins rares, auront été les seules faites en chemin, durant un peu moins de quatre heures.
Par sécurité, j'ai marché à belle allure et j'atteins donc le premier village avant la nuit. Ban Nongfeu est un très petit et modeste - à vrai dire presque insignifiant - hameau Akha qui ne réunit pas plus de huit à dix huttes sommaires, bâties uniquement en recourant à des matériaux prélevés en forêt et dans les savanes alentours, du bois, du bambou et du chaume. Au vu de la proximité avec ce sentier potentiellement motocyclable, je m'attendais à ce que des tôles ondulées légères soient parvenues jusque dans ces parages, mais il n'en est rien pour l'instant.
Une trentaine de villageois m'entourent rapidement. Je me présente et sollicite sans tarder l'hospitalité auprès d'un homme entre deux âges. Je tâche en effet de hâter un peu les événements car la pénombre va bientôt s'abattre. Sous ces latitudes il ne faut en effet effectivement pas beaucoup plus d'un quart d'heure pour passer de la clarté du jour à l'obscurité presque complète et j'ai remarqué que la rivière, l'endroit où je devrai me rendre pour prendre un indispensable bain et laver mes frusques, coulait bien plus bas. Je crains alors de ne plus pouvoir y distinguer grand-chose d'ici peu de temps. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:47 · Modifié le 5 août 2025 à 11:41 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 31 de 239 · Page 2 de 12 · 5 757 affichages · Partager 20 octobre - Ban MoukhangL'eau
Je quitte le village de Ban Nongfeu au petit matin car je ne m'y sens pas très à l'aise. Il y a eu une petite fête hier au soir sous notre toit, quelques réjouissances que l'on m'a présentées comme un « phimay khao », que l'on pourrait alors traduire par "Nouvel An du riz", agapes probablement destinées à marquer une des étapes emblématiques de la culture de la céréale, peut-être tout simplement la moisson, qui s'achève effectivement actuellement dans certains secteurs, qui débute ou a encore cours dans d'autres. De nombreux voisins nous ont rejoints et tous ont beaucoup bu ; en ce qui me concerne je me suis cette fois-ci modéré. Au moment d'entamer le repas proprement dit, c'est-à-dire le riz, tous les plats se trouvaient bien entendu froids et souillés par les incessants picorages plus ou moins adroits des buveurs, les mets présentant alors à cet instant des aspects bien peu engageants. J'avais pourtant une formidable faim à assouvir. À ce stade l'inhabituel événement que représentait ma visite n'avait pas encore apaisé l'enthousiasme dont faisaient preuve mes hôtes et, avec outrance, j'ai dû faire face à d'innombrables discours alcoolisés et postillonnés à mon visage, la plupart non pas malintentionnés mais, au fur et à mesure de l'avancement de la soirée, finalement presque provocateurs, notamment dès que des questions relatives à l'argent étaient abordées. J'ai fini par parvenir à m'échapper pour rejoindre le groupe des femmes, réunies à cet instant autour des deux foyers, ultime extravagance d'un étrange étranger, dont on ne pouvait alors pas se formaliser outre mesure.
Le village suivant n'est pas distant de plus d'une heure de marche. Je le distingue même de loin, accroché à une pente de colline, ayant fière allure et paraissant alors particulièrement joli dans son écrin de verdure. Le sentier emprunté ce jour dévoile pour sa part un aspect identique à celui de la veille, de nouveau enserré entre un flanc abrupt et un ravin. Il descend progressivement, jusqu'à atteindre les rives de la rivière Nam Boun, qu'il faut elle aussi franchir à gué. Cette traversée ne présente toutefois aucune difficulté, d'autant moins qu'un arbre tombé là au travers de son lit permet de s'y agripper. Il ne reste ensuite plus qu'à remonter sur environ trois ou quatre centaines de mètres pour accéder au hameau. Avant de le rejoindre je profite ici, puisque je l'ai finalement négligé hier, me contentant alors d'une "toilette de chat", des premiers rayons du soleil qui transpercent enfin les nappes de brumes matinales pour prendre un bain intégral, et laver à grande eau mes hardes. Une femme Akha se tient sur l'autre berge, à une bonne centaine de mètres en amont, une distance respectable qui m'autorise à me déshabiller sans crainte, malgré toutes les interrogations qu'elle doit se poser à mon sujet, ayant sans nul doute immédiatement deviné qu'elle avait là affaire à un falang, la blancheur des parties de mon corps non exposées quotidiennement au soleil ne pouvant lui laisser aucun doute à ce sujet.
C'est précisément à cet endroit que la catastrophe s'est produite. Tandis que je lavais la seconde, ma première sandale, que je venais tout juste de reposer sur la rive, sans doute un peu trop négligemment, a été emportée par le courant. Lorsque je m'en suis aperçu, il était déjà bien trop tard, elle avait totalement disparu, le plus déconcertant étant que je ne l'ai même pas vue s'éloigner sur les flots, comme si elle s'était tout simplement volatilisée. J'ai eu beau me mettre immédiatement à courir sur les berges - en sous-vêtement et probablement sous le regard médusé de la femme Akha - vers l'aval, puis à escalader les rochers pour tenter une récupération, espérant qu'elle ait pu rester accrochée à une branche ou coincée entre deux blocs rocheux, rien n'y a fait. Je me suis ensuite lancé à pas moins de deux reprises dans des inspections systématiques et minutieuses des premières centaines de mètres du cours d'eau, pour pas plus de résultats, la configuration du terrain ne me permettant par la suite plus de progresser. Ce qui m'est arrivé là est préoccupant, mes sandales composaient mes seuls outils de marche, de robustes modèles particulièrement adaptés à ces terrains. Sans elles, il ne me reste qu'une misérable paire de tongs, de médiocres spécimens de plage en mousse souple ne présentant donc aucune densité, et qu'a contrario j'avais sélectionnés pour leur extrême légèreté, et en aucun cas pour leur solidité puisqu'elles ne devaient m'être utiles qu'aux instants de repos, lors des soirées notamment. D'ailleurs, malgré cet usage relativement peu intensif que j'en ai fait durant les quelques dernières semaines, leurs semelles se retrouvent pourtant déjà bien tassées au niveau des principaux points d'appui. Autant dire qu'il est illusoire d'escompter pouvoir crapahuter longuement avec ça, elles ne résisteraient pas à un parcours de plus de vingt kilomètres, sans compter les douleurs et les échauffements qu'elles provoqueraient sans doute très rapidement. Le problème est qu'ici je me situe à cinq heures de marche du premier transport motorisé, et qu'il me reste encore cinq jours disponibles avant de devoir m'en retourner vers le sud par la route, journées que j'espérais mettre largement à profit pour poursuivre mes vagabondages dans les montagnes.
Pour l'heure, bien que très sérieusement affligé par cet incident, il ne me reste rien de mieux à faire que rejoindre le joli village de Ban Moukhang tout proche, ainsi chaussé de mes seules tongs, ce qui là-bas n'interpellera absolument personne puisque c'est ce que portent par ici tous ceux qui ne vont pas pieds nus. Après m'être pour une fois plutôt hâtivement présenté, cette péripétie est ensuite bien entendu la toute première chose que j'ai relatée aux villageois, me figurant même assez naïvement qu'ils parviendraient à trouver une solution miraculeuse à mon problème, que peut-être des gamins accourraient à la rivière et m'en rapporteraient triomphalement le précieux objet. De ma position toutefois, depuis le village qui surplombe une large portion du lit de cette rivière, je comprends vite qu'il ne subsiste plus guère d'espoir d'y parvenir, de retrouver la sandale. En effet ce torrent, sauvage et dont le cours se fait à partir d'un peu plus loin nettement plus tumultueux, disparaît ensuite rapidement vers l'aval, s’engouffrant dans un fouillis impénétrable, au creux d'un ravin aux abords exagérément escarpés. Ces sandales, j'y veillais pourtant avec une attention toute particulière, puisqu'elles constituaient sans doute le troisième objet par ordre d'importance que je transportais jusqu'alors, après mon passeport et mon argent. Jamais par exemple je ne les oubliais à l'extérieur pour la nuit - comme cela m'arrive cependant assez régulièrement avec mes vêtements, notamment lorsqu'ils n'ont pas fini de sécher à la suite de leur nettoyage quotidien - craignant les assauts des animaux domestiques qui pourraient les dégrader. Une nuit précédente par exemple, chez les Yao, ce sont probablement des poules qui étaient parvenues à faire chuter au sol mon short que j'avais suspendu sur une perche de bambou. Un zébu s'était alors essayé à le mâcher et au petit matin je n'avais plus retrouvé qu'une chose informe imbibée de boue et d'une bave épaisse, et bien sûr déchirée à deux ou trois endroits. Une femme dont j'avais sollicité l'aide avait pu repriser et venir à bout des plus gros dommages, mais il conserve depuis lors, en dehors de ces généreuses cicatrices, un aspect pouvant laisser croire qu'il a été largement attaqué par des mites.
Pour consolation de ces déboires, en ce milieu de journée dans le village de Ban Moukhang, je réalise qu'il compose à l'évidence un des plus beaux hameaux Akha que j'ai pour l'heure visité. Cramponné à flanc de colline, à environ deux-cents mètres au-dessus du torrent qui coule en contrebas - et qui forme là, avant de dévaler vers l'aval, un vaste bassin d'eau calme et profonde, prometteur de belles baignades à venir - il réunit une petite quarantaine de huttes de conceptions très sommaires, voire précaires. Beaucoup d'entre elles paraissent même fragiles, bâties avec rien de plus que quelques rondins de bois juste ébranchés en guise de structures porteuses, et des parois de remplissage en claies de bambou. Contrastant nettement avec les autres, deux de ces huttes arborent tout de même des toitures rutilantes en tôles ondulées rigoureusement neuves - de légères et fines feuilles en acier zingué qui, aisément enroulables, se transportent ainsi sans trop de difficulté, même sur de longues distances - tandis que toutes les autres se contentent, pour leur protection contre les intempéries, des traditionnelles couvertures de chaume ou de tuiles de bambou. Si la configuration du terrain le permet, les huttes Akha peuvent parfois reposer à même un sol de terre battue, qui a alors préalablement été apprêté, nivelé puis aplani. Il est toutefois plus fréquent, puisque ces demeures s'accrochent le plus souvent sur des pentes accusant des inclinaisons plus ou moins prononcées que, pour compenser cette déclivité, l'arrière seulement des huttes repose au sol tandis que l'avant est élevé sur des pilotis, afin d'assurer une parfaite horizontalité du plancher intérieur. Il arrive communément que la différence de niveau qui résulte ainsi entre l'avant et l'arrière d'un habitat - et qui donc se distingue via la hauteur des pilotis frontaux - atteigne celle d'un homme adulte.
Dans certains villages bien établis, les structures porteuses des huttes peuvent être constituées de solides madriers qui ont été débités et équarris, un à un, à la scie à refendre et au prix d'une extrême patience, et surtout de rudes efforts physiques, des opérations effectuées en forêt, sur les lieux mêmes d'abattage des arbres sélectionnés, comme je le mentionnais déjà plus haut. Les lourdes pièces qui en résultent sont ensuite attelées puis trainées, l'une après l'autre, jusqu'au village, grâce à la force des buffles. Mais le hameau de Ban Moukhang, avec ses petites huttes aux allures bien chétives, n'en est pas là. Au regard de sa physionomie et de son environnement immédiat, en considérant par exemple plusieurs souches qui ont jusqu'à ce jour été laissées fichées en terre, ou quelques troncs d'arbres que l'on ne s'est toujours pas donné la peine de débiter ou de débarder, et qui continuent de gésir çà et là, il semble résolument neuf. Je veux dire par là qu'on devine aisément que le défrichage de la parcelle forestière qui a permis son implantation est encore tout récent. Je me fais confirmer ce point par un homme, auprès de qui je m'enquiers de " l'âge du hameau", et qui m'annonce le chiffre de " une année". Comme quelques autres groupes ethniques du nord du pays, les Akha sont en effet restés jusqu'à ce jour d'une tradition semi-nomade, et c'est donc là la toute première phase de l'installation d'un nouveau village. C'est plus tard, au fur et à mesure d'une potentielle élévation du niveau économique des foyers, que certaines huttes pourront éventuellement être consolidées, voire reconstruites, les efforts devant sans aucun doute pour l'heure être prioritairement concentrés sur le travail des rays, les cultures vivrières, elles également gagnées sur des surfaces forestières défrichées au prix de luttes intenses.
La rivière proche, la "mangeuse de sandale", est la Nam Boun, un cours d'eau offrant un débit relativement important. Il est peu fréquent que les Akha s'implantent à proximité aussi immédiate d'un tel gisement aquatique, eux qui, à l'instar des autres minorités dites sino-tibétaines de la région, affectionnent tant l'altitude, la proximité des crêtes mais où, en contrepartie, ils doivent alors généralement se contenter d'un maigre filet d'eau, d'une unique résurgence ou d'un ruisseau à l'écoulement capricieux. Il arrive cependant qu'une source ait été captée au beau milieu du village, captation aménagée en fontaine, en réalité rien de plus qu'une grossière dalle et colonne en ciment d'où jaillit le flux d'eau. Ces installations, lorsqu'elles existent, permettent d'améliorer substantiellement la vie quotidienne des villageois, et surtout des villageoises, puisque ce sont elles seules qui ont la charge, et cela plusieurs fois par jour, des corvées d'eau, et qui n'ont ainsi plus à descendre au fond d'une combe, via un sentier abrupt, en outre entretenu presque en permanence glissant en raison des quelques inévitables pertes de liquide qui se produisent lors de chacun de leurs passages. Ces fontaines sont également vectrices d'une augmentation du confort de tous aux heures des toilettes, exemptant alors chacun en ces instants d'avoir à se tenir sur une berge caillouteuse, ou plus fréquemment encore nettement boueuse. Quelques jours plus tôt, le point de ravitaillement en eau d'un hameau Yao, bien qu'il n'offrait certainement pas un accès aisé ni pratique, présentait en revanche un cadre original, et même enchanteur. Là, il ne s'agissait pour une fois pas de descendre au creux d'une ravine, mais au contraire, après s'être légèrement écarté du village, de remonter sur une cent-cinquantaine de mètres le cours d'un minuscule ruisseau, jusqu'à atteindre sa résurgence, enfouie à l'extrémité d'un véritable tunnel de verdure, de végétation aux abords impénétrables, et que seuls de minces rayons de soleil pouvaient occasionnellement transpercer. À cet endroit, une gouttière en bambou canalisait efficacement le flux de la source jaillissant de l'élévation du terrain, le projetant à une hauteur permettant de le recueillir confortablement, et même de s'y pencher pour profiter d'une sorte de douche naturelle.
Pour opérer le transport de l'eau, alors que les Yao privilégient un portage à la palanche d'épaule, soulevant un seau empli à chacune de ses extrémités, les femmes Akha ont le plus souvent pour habitude de charger leurs hottes dorsales de quelques gros tubes en bambou, de bidons en plastique ou de calebasses. Il m'est aussi arrivé, à une ou deux reprises, d'observer un mode de manutention de l'eau un peu plus original, à nouveau du côté des femmes Akha. Elles employaient un unique tube de bambou, mais présentant cette fois des proportions démesurées, un tronc - à la paroi amincie afin d'alléger le poids de ce gigantesque contenant - parmi ceux les plus volumineux que l'on peut trouver dans ces contrées. Chacun de ces cylindres en bambou affichait bien une longueur frôlant les deux mètres, pour un diamètre compris entre quinze et vingt centimètres.
Désormais irrémédiablement privé de mes sandales de marche, et finalement résigné à ce sujet, je tâche de provisoirement ne plus y songer, de reporter à plus tard le moment où il faudra aviser sur ce point et, malgré l'heure encore relativement matinale, décide de passer alors la journée et la nuit prochaine ici. Peu après, je me fais inviter à manger aux côtés d'une famille puis, abandonnant mon sac sous leur toit, m'en vais flâner quelque temps dans le village avant de descendre, suivi par quelques-uns des gamins parmi les plus téméraires, me baigner dans la rivière qui coule en contrebas. Là, un vaste bassin d'une eau étonnamment claire et limpide permet même d'y effectuer des longueurs de brasse. Un large banc de sable en compose une rive tandis que celle opposée, où la profondeur se montre autrement plus importante, n'est qu'une paroi rocheuse abrupte, sur laquelle bute la forêt. Non loin en aval, les villageois ont érigé comme une petite digue de pierres et de troncs d'arbre, afin de canaliser l'eau de manière optimale vers quelques mini-turbines électriques.
Dans l'après-midi, un scooter a soudainement fait son apparition sur le chemin, conduit par un gars qui provenait vraisemblablement d'un village localisé plus loin en amont, dans la direction vers laquelle j'aurais aimé poursuivre plus tard. Dès qu'ils ont perçu les premiers ronronnements du moteur, les gamins se sont précipités pour aller l'observer. De mon côté, désormais donc privé de sandales, je me suis alors sérieusement mis à envisager cette possibilité de transport, qui pourrait me permettre de parcourir à rebours et sans peine les vingt ou vingt-cinq kilomètres qui m'ont amené jusqu'ici depuis la piste.
Le sentier qui m'a conduit dans ces parages se prolongerait jusqu'à Ban Chomsang, un hameau situé, m'affirme-t-on à nouveau avec une surprenante précision, à trente-cinq kilomètres supplémentaires. Je suis toutefois presque assuré qu'il se poursuit encore bien plus loin, car les chemins ne s'interrompent par ici jamais en culs-de-sac. Ils permettent au contraire le plus souvent de boucler la boucle et même, lorsqu'ils atteignent cependant de telles proportions, ont plusieurs fois l'occasion de se ramifier en de multiples directions. Je peux alors supposer que cette distance de trente-cinq kilomètres qui m'est mentionnée corresponde uniquement à sa portion motocyclable. Un ou deux villages de l'ethnie Taï Lue seraient à dépasser avant d'entrer ensuite dans un territoire Hô. Tout cela annonce un programme particulièrement alléchant mais, au delà du handicap que présente désormais la perte de mes sandales, ce sera pour une autre fois, car il s'agit là d'un vaste secteur pour lequel j'ai peu de peine à deviner qu'il faudrait pouvoir y consacrer au moins deux semaines entières, afin de pouvoir confortablement et sans hâte le sillonner.
Mon problème de sandale manquante n'intéresse absolument personne, mais celle qui subsiste continue à alimenter les conversations depuis que j'ai démontré son extrême robustesse et son caractère presque increvable. On la montre régulièrement aux voisins, on la soupèse, on teste ses attaches velcro ainsi que la densité de sa semelle. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:48 · Modifié le 5 août 2025 à 11:40 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 32 de 239 · Page 2 de 12 · 5 756 affichages · Partager 21 octobre - Ban MoukhangLe coton
Ban Moukhang est un village Akha Nutchi, un groupe ethnique culturellement très proche des Akha Nuqui rencontrés les jours précédents. Les tuniques féminines respectives des unes et des autres affichent par exemple d'évidentes similarités, mais aussi plusieurs caractéristiques esthétiques bien spécifiques, qui transparaissent notamment dans les coiffes. Je ne détaillerai pas ici l'ensemble de ces particularismes, pour me contenter de mentionner que, les jours de fête, les jeunes filles Nutchi restant non mariées exhibent des parures éminemment spectaculaires. Ces jours-là, leurs bustes se trouvent en effet littéralement caparaçonnés de pièces de monnaie et de plaquettes d'argent gravées, et les bonnets d’apparat réservés à ces occasions festives révèlent un charme inouï. Eux aussi placardés de pièces de monnaie, mais également de cupules d'argent, il y pend par ailleurs, de tous côtés, diverses séries d'ornements. À l'arrière par exemple, ce sont d'innombrables colliers de perles qui retombent dans le haut du dos et dont les extrémités s'achèvent par des grappes de petits pompons colorés. De chaque côté, à droite et à gauche, on retrouve à nouveau des grappes de ces mêmes pompons puis, pendant un peu plus bas que ceux-ci, deux séries de chaînes d'argent, les unes descendant au-dessus de la poitrine et retenant là en suspension deux ou trois lourds anneaux du même métal, les autres nettement plus courtes, composant comme de petits rideaux. Ces dernières rangées de chaînettes d'argent, en encadrant ainsi très joliment et étroitement le visage, vont jusqu'à obstruer en partie le regard, ménageant presque comme des œillères. Enfin un minuscule grelot est par ailleurs attaché à l'extrémité de chacune de ces chaînettes.
J'essaye d'obtenir de quatre ou cinq adolescentes qu'elles revêtent leurs tuniques de fête durant quelques instants, à titre exceptionnel, afin que j'en prenne un cliché. Elles minaudent cependant. Au sujet des photographies, désormais malheureusement presque à court de pellicules, j'étais avec bonheur pourtant parvenu à en dénicher deux exemplaires quelques jours plus tôt à Utay, auprès d'un quincaillier chinois, avant de me rendre compte, qu'au delà même de leur origine plus que douteuse et des conditions de stockage non moins hasardeuses qu'elles avaient dû subir en m'attendant, elles affichaient des dates limites d'utilisation périmées depuis déjà pas moins de trois années. Inutile de préciser que, en conséquence, je reste plus que sceptique quant à la qualité des tirages que j'en obtiendrai. J'ai même à ce sujet remarqué que mon petit appareil photographique - un modèle compact extrêmement basique ne proposant par ailleurs pas la moindre option ni n'autorisant le plus infime réglage, quels qu'ils soient - imposait, en les employant, des temps de pose nettement rallongés, jusqu'à quelques dixièmes de secondes, ce qui ne présage évidemment rien de bon.
Une des huttes du hameau, en réalité rien de plus qu'un misérable et minuscule cabanon grossièrement construit à l'aide de quelques troncs de jeunes arbres juste ébranchés, de claies de bambou - tiges fendues, aplaties puis tressées - puis de maigres brassées de chaumes, m'avait interpellé dès la veille, à l'instant même où je fis mon entrée dans le village. Je me doutai, à son aspect certes indigent mais non défraîchi, qu'elle était habitée, mais je n'avais jusqu'ici pas encore eu l'occasion d'apercevoir son occupant. Or il s'avère qu'un homme, résolument aveugle, y vit, seul. Je suis allé lui rendre visite et, en signe de bienvenue, il m'a rapidement offert deux bananes sauvages. Ces fruits, qui par ailleurs renfermaient chacun des graines parfaitement développées, ne semblent pas courants en cette saison, ce sont d'ailleurs les toutes premières repérées dans ce village. Comme de coutume, une bande de gamins m'accompagnait et leur présence apparu cette fois particulièrement opportune puisqu'ils ont ainsi pu se charger de me décrire, moi-même et mes drôles d'actions et habitudes, auprès du vieil homme non-voyant. Sa condition misérable m'ayant touché - qui ne l'eut pas été ? - en partant je lui ai glissé un billet de vingt-mille kips dans la main. Il en fut extraordinairement ému et s'est instantanément mis à me parler de « phaw » et de « mae », de père et de mère. Je n'ai pas saisi ce qu'il a voulu me communiquer mais je sais que les "esprits" des ancêtres qui, sans conteste, restent "habiter" les villages, occupent une place singulièrement et éminemment importante aux yeux des Akha. Alors, allez savoir...
La piste qui m'a mené ici cumulerait donc une longueur totale d'environ soixante kilomètres, depuis son embranchement initial emprunté la veille, et jusqu'au prochain hameau de Ban Chomsang, où des chemins piétonniers doivent sans aucun doute prendre le relais et permettre de rallier d'autres villages, localisés pour leur part à des distances bien plus importantes encore. Cette piste est par ailleurs d'une construction relativement récente, datant de six ou sept années peut-être tout au plus. Cela signifie qu'auparavant, au regard du relief omniprésent et fortement escarpé de la région, ces villages se retrouvaient encore nettement plus enclavés qu'aujourd'hui, et alors accessibles en peut-être quatre ou cinq jours de marche. Les premiers groupes Akha sont parvenus au Laos il y a environ cent-vingt ans, et d'autres ont suivi depuis, en provenance de différentes zones de l'extrême nord de la Birmanie et de l'est du Tibet, où ils furent sans doute continuellement persécutés par des peuples expansionnistes, ainsi que tout du long de leurs errances et pérégrinations. Ils ont finalement été repoussés jusqu'ici, dans ces régions montagneuses difficiles d'accès et situées à l'écart des grands axes de communication. Quelles invraisemblables expéditions, quelles ahurissantes équipées cela a dû représenter à l'époque, alors qu'aucun chemin n'était encore tracé, pas la moindre sente, de plus sans jamais pouvoir réellement bénéficier de vues dégagées permettant de se repérer géographiquement, dans ces environnements densément forestiers. On sait par ailleurs que l'ensemble des groupes Akha sont issus de cultures résolument montagnardes, ne possèdent dès lors aucune connaissance de la navigation et n'ont donc pas pénétré ces régions par voie fluviale, via la rivière Nam Ou par exemple, et qu'ils ont ainsi été contraints d'ouvrir eux-mêmes leurs itinéraires. Sont-ils dès l'origine arrivés ici avec du bétail ? Avec des semences ? Et les toutes premières installations, dans quelles effarantes conditions se sont-elles déroulées ? Il a tout à la fois fallu se protéger des bêtes sauvages, défricher, semer, sans doute chasser et manger des racines en attendant la première récolte. Époque héroïque, plus vraisemblablement maudite. Il n'en reste malheureusement aucune trace, écrite tout du moins, probablement néanmoins nombre d'allusions dans leurs légendes, fort peu documentées au demeurant.
L'ensemble des femmes et des jeunes filles du hameau évoluent au quotidien en habit traditionnel. Je crois que seule la mère de ma famille d'accueil ne se donne guère la peine de dissimuler une loque de ticheurte qui apparaît directement sous sa première tunique. Du côté des hommes et des enfants, ce n'est en revanche pas le cas. Quelques anciens ont tout de même conservé le pantalon caractéristique de leur groupe ethnique Akha, noir, court et très ample, ainsi que la typique casquette "Mao", adoptée il y a probablement déjà quelques décennies par ces populations. Quelques beaux bonnets de bébés sont également visibles et les pièces de monnaie utilisées ici en motifs décoratifs sur les coiffes et les bustes des femmes, ainsi que sur ces bonnets des très jeunes enfants, se montrent d'une diversité inouïe. On y aperçoit des piastres indochinoises françaises datant d'un siècle, des bahts thaïlandais récents, de la vieille monnaie lao qui n'a plus cours - seuls des billets papier sont désormais usités - mais aussi de très anciennes pièces chinoises, birmanes, thaïes. Certaines d'entre elles sont probablement dotées d'une certaine valeur nominale mais dorénavant souvent devenues complètement polies, usées par d'incessants frottements contre les grossières étoffes textiles qui les soutiennent, des objets ayant été portés sans aucun doute par plusieurs générations, sans cesse transmis de l'une à l'autre, de mères en filles.
Dans ce village de Ban Moukhang, plusieurs jeunes enfants exhibent, attachés autour du cou, de petits sacs de tissu cousus, et de la sorte définitivement scellés, insignifiants contenants d'environ un à deux centimètres de côté et renfermant chacun, maintenus ainsi hermétiquement et efficacement à l'abri des regards, un à trois ou quatre minuscules objets indéfinissables. Je ne parviens pas à me faire expliquer de quoi il en retourne. Lorsque j'interroge les villageois à ce sujet, ils me désignent leurs cheveux mais les petits objets en question sont durs, solides, comme s'il s'agissait de fragments de cristaux. Pour l'heure rien n'y fait, j'ai beau m'entêter à les sonder à ce propos, le mystère demeure entier. C'est la toute première fois que j'observe ces pendentifs très particuliers, du moins que je remarque leur présence.
Il a dû récemment, depuis mon précédent passage dans la région deux ans plus tôt, se produire l'arrivée d'un stock appréciable de ticheurtes d'une fabrication chinoise très bas de gamme. Ceux-ci ont probablement été acheminés jusqu'ici par un ou plusieurs colporteurs itinérants chinois ou vietnamiens, de ceux que l'on croise parfois dans ces contrées, toujours croulant sous un barda invraisemblable s'ils sont à pied, ou qui déborde de toutes parts d'une bicyclette, qu'ils poussent alors devant eux plus souvent qu'ils ne la chevauchent. Ces ticheurtes sont en effet actuellement assez abondamment visibles parmi les montagnards, principalement portés par des enfants et quelques jeunes filles, mais aussi par un nombre significatif d'hommes adultes. De coloris rose, vert ou bleu, ils arborent immuablement une inscription floquée " Sweet Heart" assortie du dessin d'une flèche transperçant un cœur. Généralement, à l'image de celui qu'a enfilé la mère de ma maison d'accueil, ils deviennent très rapidement et définitivement crasseux et déchirés, leur inconsistante qualité ne permettant en aucun cas d'envisager des raccommodages. Effectivement chez les montagnards, et incontestablement parmi les Akha encore plus que d'autres groupes ethniques de la région, la saleté, omniprésente, inévitable, colonise tout, le moindre recoin, le moindre objet, le moindre vêtement donc. Tout est poussiéreux, terreux plutôt. Si les femmes et les jeunes filles tâchent visiblement, mais avec maintes difficultés, de préserver du naufrage leurs plus beaux atours traditionnels - qu'elles se sont donné la peine de confectionner elles-mêmes - la plupart se montrent résignées face au phénomène, résolument invincible dans ces environnements si précaires puisque, à moyen et à long terme, il n'y a définitivement rien à faire pour le contrer, la lutte s'avérant perdue d'avance.
Plusieurs des femmes mariées vont, déambulent et accomplissent leurs tâches, au quotidien, que ce soit dans le village ou en forêt, avec un sein découvert, une attitude très fréquente chez les Akha. Certaines mères sont magnifiques. Du côté des jeunes filles, parmi celles que l'on pourrait qualifier de "prêtes à marier", leur apparence est de prime abord assez troublante. Elles aussi arborent la longue tunique bleu indigo ou noire emblématique mais leurs cheveux sont coupés courts et ne dépassent du bonnet qui les recouvre que d'une faible longueur, quelques centimètres seulement, formant comme un étroit bandeau périphérique, les affublant de la sorte d'expressions sensiblement masculines, comme si on avait ainsi souhaité les rendre provisoirement moins attrayantes, moins désirables, du moins selon mes canons de beauté.
Les femmes Akha consacrent un temps infini au travail du coton. Je crois qu'il n'y a que les étapes de la culture et de la récolte de la plante auxquelles je n'ai pas encore assisté. Les fleurs recueillies sont ensuite nettoyées, séchées puis égrenées en recourant à un petit appareil de bois fabriqué par les hommes : elles sont insérées une à une entre deux rouleaux tangents actionnés par une manivelle et la graine, trop grosse pour s'y infiltrer à la suite des fibres, s'en détache alors. Le matériau qui en résulte, s'apparentant à de la ouate, est ensuite battu à l'aide d'un arc, sa corde tendue sans cesse pincée puis relâchée, durant de longues séances sonores, au milieu de l'amas de ces fibres d'un blanc immaculé répandues au sol sur une natte, afin de les aérer, les distendre et les dilater. Les volumineux et légers "nuages blancs" ainsi obtenus peuvent alors être modelés en fuseaux, pour composer des mèches d'une quinzaine de centimètres de longueur desquelles seront extraits plus tard, à la toupie, les kilomètres de fil nécessaires à la confection des toiles.
Les femmes Yao filaient le coton au rouet, les femmes Akha le filent donc à la toupie. Elles peuvent ainsi filer cette matière à tout moment de la journée. Ce peut être à l'intérieur des huttes, durant quelques instants disponibles entre deux autres travaux domestiques, ou à l'extérieur, tout en marchant, par exemple lorsqu'elles sont en chemin vers les rays avec leurs hottes sur le dos. Cette étape du filage requiert dextérité et adresse et la gestuelle qui en résulte est d'une élégance admirable. Le matériel nécessaire, la toupie à filer et une réserve de fuseaux de coton, sont alors transportés dans un petit récipient de bambou suspendu à la taille. La mèche de coton d'où est extrait le fil d'une main, la toupie qui permet de le vriller puis de le recevoir de l'autre, les femmes élancent celle-ci d'un geste rapide, la faisant préalablement rouler contre leur cuisse qu'elles auront découverte durant une demi-seconde, juste le temps que requiert l'action. Il restera ensuite à composer les liasses de fil, en recourant à différentes méthodes, puis à confectionner les bobines, et encore à s'atteler à la laborieuse et délicate étape de la mise en place des fils de chaîne sur le très rudimentaire métier à tisser. Seulement alors pourront débuter les très longues heures nécessaires au tissage, à la navette. Viendront enfin la teinture, la découpe, les broderies.
Devant presque chaque hutte Akha est bâtie, accolée à celle-ci ou à peine distante, une "terrasse", en réalité une très sommaire mais solide plateforme de bois élevée sur pilotis, sur laquelle on se déplace tout de même avec précaution lorsqu'on n'y est pas accoutumé tant les rondins qui la composent peuvent aisément rouler sous les pieds et faire chuter. Ces structures sont mises à profit pour s'atteler là à nombre de tâches du quotidien tout en se tenant à l'abri des volailles, des cochons et du bétail divaguant au sol. On y fait par exemple sécher du riz ou d'autres végétaux que l'on étale sur des nattes ou suspend à des tringles, on y prépare certains ingrédients des repas, on y lave à grande eau des choses et d'autres, ou plus simplement on y profite des rayons du soleil aux instants les plus frais de la journée, tout en cousant ou bavardant. Y sont également très souvent visibles, suspendues en courbes sinusoïdes à des perches de bambou et mises là à sécher entre deux bains tinctoriaux, les longues bandes de toile de dix, douze, et même jusqu'à dix-huit ou vingt mètres tissées à la main par les femmes, à partir du coton préalablement filé lui aussi manuellement à la toupie, tel que décrit juste précédemment. Ces bandes d'épaisse toile écrue d'une longueur démesurée sont ainsi ensuite teintes, via des trempages successifs dans des bains de feuilles d'indigotier macérées avec de la chaux, un rituel répété nombre de fois, quotidiennement durant près d'un mois, jusqu'à obtenir cette couleur indigo, sombre, presque noire à l'issue du traitement. Celui-ci vise deux fonctions, bien entendu tout d'abord colorer les étoffes - même si, faute de fixatif réellement efficace, un phénomène de décoloration débute plus tard, dès le premier lessivage des vêtements confectionnés dans ces toiles, les affublant progressivement de teintes nous rappelant nos pantalons occidentaux en jeans délavés - mais aussi tenir à l'écart les insectes, naturellement friands de ces fibres, tels les mites, grâce au pouvoir répulsif de l'indigo végétal.
Alors que les femmes et les jeunes filles Hmong se réunissent fréquemment en duos, trios, ou assemblées intergénérationnelles parfois un peu plus importantes pour broder - souvent pour des séances de plusieurs heures successives si les travaux des champs le permettent, tout en papotant, riant, cancanant aussi sans doute - il est rare que les jeunes filles ou les femmes Akha les imitent, si ce n'est de temps à autre le soir, durant les veillées. Il faut toutefois reconnaître aux premières que leurs spectaculaires travaux d'aiguille se présentent d'une finesse et d'une qualité incomparables, inégalables, et qu'elles nécessitent ainsi autrement plus d'heures de labeur, là où les femmes Akha se contentent pour leur part de quelques ornements textiles "patchworkés" qu'elles cousent sur les bustes ou sur les extrémités des manches, ouvrages relativement grossiers mais très colorés. Toutefois il n'empêche pas que chez elles aussi chaque motif dessiné aux ciseaux et à l'aiguille soit empreint d'une signification toute spécifique, traditionnelle - peut-on dire spirituelle ou rituelle ? Du côté des Akha le spectaculaire, on l'a dit, est obtenu via l'argent gravé et ciselé, les bijoux et les pièces de monnaie.
J'envisageais assez sérieusement d'acquérir un pantalon Akha mais le prix que l'on m'en demande me surprend, et il semble surtout à peine négociable. Il est vrai que ces vêtements sont particulièrement élégants, dessinés courts aux chevilles mais d'une coupe exagérément ample, et qu'ils nécessitent une quantité non négligeable de l'étoffe de coton obtenue selon l’archaïque procédé résumé plus haut. Dès lors que j'ai porté mon attention sur un exemplaire, quelques femmes sont venues ce soir vers moi, un tison enflammé à la main, pour me proposer quelques fripes. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:48 · Modifié le 5 août 2025 à 11:37 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 33 de 239 · Page 2 de 12 · 5 770 affichages · Partager 22 octobre - Ban MoukhangL'habitat
Troisième soirée au sein du village de Ban Moukhang. Quelques jeunes filles ne rechignent presque plus lorsque je les sollicite pour une photographie, même si elles minaudent toujours autant. Il me reste alors à espérer que les pellicules chinoises, vétustes et surtout largement périmées, donneront tout de même un minimum de satisfaction lors du développement ultérieur des films.
Les femmes travaillent dur, quotidiennement. Pour schématiser la répartition des tâches dans le couple Akha, on pourrait dire que la hutte et les champs échoient aux femmes, le village et la forêt aux hommes. Ces derniers sont ainsi en charge de la construction et de la réparation des huttes, des palissades et des clôtures de protection, du défrichage des parcelles forestières, de la chasse, etc. Pendant ce temps, tout un tas d'ouvrages incombent continuellement aux femmes, cultures, cueillettes et récoltes, préparation des repas - aussi bien ceux des humains que ceux des animaux - corvées d'eau, confection et entretien des vêtements, etc. Les quelques instants, les quelques dizaines de minutes qu'elles s'accordent, le soir, peu après le repas, semblent composer les seuls moments libres réellement significatifs dont elles bénéficient dans la journée. Elles les emploient alors le plus souvent à cancaner, dehors dans l'obscurité, réunies par petits comités, chacune d'elles portant communément un enfant harnaché dans le dos, se balançant élégamment d'un pied sur l'autre pour le bercer, tout en filant des mèches de coton à la toupie.
Les très jeunes enfants, qu'ils dorment ou qu'ils soient éveillés, ne sont jamais laissés seuls, pas même durant de courts instants. Cela n'empêche aucunement les mères, les pères, les grands-parents, très souvent aussi une "grande" sœur - parfois âgée de pas plus de 7 ou 8 ans - de s'adonner à toutes sortes de travaux, ou de jeux, tout en portant continuellement en écharpe un jeune enfant. Certains iront ainsi accompagnés et chargés, sans aucune peine ni gêne, tantôt cueillir en forêt, labourer une parcelle de terre, pêcher en rivière, faucher une récolte de riz, cuisiner, tisser, jouer, que sais-je encore. Dès leur plus jeune âge les enfants prennent de cette manière part, certes de manière passive, à la majeure partie des activités quotidiennes du village et des événements qui animent la petite communauté. Aux personnes âgées incombe de leur côté la charge de veiller sur ceux qui n'ont pas accompagné leurs parents ou frères et sœurs ainés dans les travaux ou les trajets les plus fastidieux, les plus longs et les plus rudes. J'ai par exemple aperçu la veille un groupe de jeunes gens, une dizaine de filles et trois ou quatre garçons, qui se rendaient à Ban Sone Taï vendre quelques produits frais dont leurs hottes étaient emplies, les pieds des uns affublés de tongs, des autres de ces mauvais souliers en plastique vert que les quincailliers chinois proposent communément à la vente sur les marchés de plaine. Pour eux, plus de cinquante kilomètres de marche, aller et retour, dans la journée.
Malgré les deux premiers aperçus l'avant-veille, aucun autre scooter n'a depuis lors fait son apparition sur la piste, contrariant ainsi mes projets, notamment celui d'une expédition motorisée jusqu'au village de Ban Chomsang, a priori localisé à l'extrémité de cette sente empruntable par les deux-roues. Plus gênant, il devient désormais de plus en plus probable que mon trajet de retour vers Ban Sone Taï devra à nouveau s'accomplir à pied, ceux-ci donc nus ou équipés de rien de plus que mes tongs légères en mousse, du moins tant qu'elles résisteront à l'épreuve.
Pour l'heure je décide de poursuivre mon séjour à Ban Moukhang, donc pour une troisième journée consécutive. Par précaution j'ai tout de même préalablement remis ce matin au père de ma famille d'accueil quelques dizaines de milliers de kips, en remerciement et dédommagement des deux premières nuits déjà passées sous son toit et pour les quelques repas consommés en sa compagnie. Je craignais en effet qu'en cas contraire il ne se montre passablement réservé ou circonspect - bien que j'en doute fortement - puisqu'habituellement jamais je ne stationne aussi longtemps dans un même village, sans compter que je ne sais jamais très exactement quelles questions les villageois se posent à mon encontre, au sujet de ma présence parmi eux et surtout des motivations qui m'animent.
Nos voisins les plus proches s'accoutument à cette présence, au moins les adultes, car après pourtant dorénavant deux pleines journées parmi eux, certains des enfants, les fillettes principalement, ne m'approchent toujours pas à moins d'une trentaine de mètres et certaines sont allées jusqu'à fondre en larmes lorsque par inadvertance j'ai fait quelques pas dans leur direction, alors que la rivière était ma seule destination. Les chiens pour leur part et sans surprise, puisqu'il en est ainsi dans presque la totalité des hameaux que je visite, restent singulièrement hargneux à mon encontre, et même parfois féroces. Ce matin encore l'un d'eux est allé jusqu'à happer l'extrémité de mon bâton et un autre mordre méchamment le coin de mon sac alors que je me tenais simplement et calmement assis sur une bûche de bois posée au seuil de la hutte. Le soir, ces animaux émettent des alertes efficaces dès l'approche du moindre intrus, s'excitant, aboyant, même lorsque ce n'est qu'un voisin qui nous rend visite. Moi-même je dois prendre de sérieuses précautions lorsque je m'invite sous le toit d'autrui.
La famille qui m'accueille aujourd'hui - plus exactement parmi laquelle je me suis justement invité - se montre sympathique. Les parents ne me harcèlent pas de questions et, exceptionnelle présence d'un hôte étranger oblige, les trois jeunes filles de la maisonnée en attirent quatre ou cinq autres tous les soirs. Elles ne sont pas les seules, loin de là, à me rendre visite puisque des hommes font également régulièrement leur apparition, certains d'entre eux que j'aperçois d'ailleurs pour la toute première fois à ces occasions, ayant sans nul doute regagné tout récemment le village après une absence prolongée, et s'étant empressés de venir m'observer dès l'instant où quelqu'un les a informés de ma présence. Je me rends parfaitement compte que, bien que me tenant seul parmi eux, celle-ci intimide nettement même certains adultes. D'autres se montrent au contraire beaucoup plus enhardis et les inévitables et habituelles questions relatives à l'argent font surface. J'ai toutefois fait évoluer ma "stratégie" à ce sujet car ces conversations à caractère pécuniaire engendrent rarement un climat sain, du moins apaisé. De plus, afin de ne pas troubler voire ébranler mes interlocuteurs avec certains nombres lorsqu'ils m'interrogent au sujet du prix de tels ou tels objets ou services accessibles en Occident - des montants qui paraîtraient ici, dans ce contexte, définitivement et scandaleusement astronomiques - il est fréquent que je maquille ces chiffres en les modifiant de manière plus ou moins fantaisiste. Or, m'y perdant moi-même à la longue avec les ordres de grandeur que j'inventais et improvisais au fur et à mesure des sollicitations, mes propos devenaient parfois ambigus, peut-être même suspects. Ainsi, en définitive, je me refuse désormais radicalement à aborder ce sujet délicat et me sors de ces situations sans trop de difficulté avec des « Bo hou ! », Je ne sais pas ! énoncés de manière sensiblement péremptoire.
C'est peu dire que les intérieurs des huttes Akha sont spartiates et, reconnaissons-le, relativement insalubres, et même très insalubres si on les confronte à nos standards occidentaux. Il suffit par exemple de rapporter que leur construction en matériaux naturels non traités - bois, bambou, chaume, feuillages - et par ailleurs le stockage permanent en leur sein, jetés ou suspendus çà et là, d'innombrables variétés d'ingrédients végétaux, favorisent la présence continuelle d'une quantité honorable d'insectes plus ou moins affriolants, araignées, charançons et cafards pour les plus communs, ainsi que de rongeurs et même de reptiles parfois. Pour l'anecdote, lors d'un séjour précédent dans le pays, alors que je passais la nuit en compagnie d'une famille de l'ethnie Khui, aux confins de la province de Luang Nam Tha, il est arrivé que l'on débusque un nid de serpent qui se trouvait discrètement lové sous le bat-flanc en bambou à dormir des hommes. Du côté des arachnides, il n'est pas rare que l'on surprenne, en soirée ou au beau milieu de la nuit, des spécimens velus - visiblement apparentés aux mygales - d'une taille parfois nettement intimidante et qui ont profité de l'obscurité et du relatif calme pour s'extirper de leurs tanières et s'en vaquer à leurs raids carnassiers nocturnes. Ainsi, je ne pense pas trop m'avancer en affirmant que nombre de mes contemporains occidentaux rechigneraient, voire refuseraient catégoriquement, à résider une seule nuit dans une de ces cahutes.
J'ai indiqué plus haut que ces huttes Akha pouvaient, en fonction des régions et des traditions propres aux différents groupes qui les occupent, reposer à même un sol de terre battue ou être élevées sur des pilotis. Il arrive aussi que, afin de compenser une extrême déclivité du terrain, seule leur façade postérieure touche au sol tandis que celle antérieure est de son côté montée sur ces pieux de bois. Le hameau de Ban Moukhang étant accroché à flanc de colline, une majorité des huttes ont donc adopté cette dernière configuration, même si quelques autres, implantées en contrebas, là où la pente se fait moins accentuée, reposent à même le sol de terre, qui fut alors préalablement dûment nivelé. L'intérieur de la hutte dans laquelle je me suis invité, installée sur la pente, est représentatif de la majeure partie de celles du village. Au sol, une poutre maîtresse placée longitudinalement la délimite en deux espaces, de largeur à peu près égale, chacune équipée d'un plancher mouvant façonné de tiges de bambou aplaties prenant appui sur des traverses de bois régulièrement disposées. Une de ces zones est dédiée à la vie diurne - employée alors quotidiennement pour se réunir, travailler, cuisiner, manger - l'autre pour se reposer et dormir. Les éléments centraux de la première sont les foyers de cuisson, ceux de la seconde les bat-flancs de repos, sortes d'estrades de bois et de bambou élevées à une soixantaine de centimètres du sol. Une cloison sépare le bat-flanc des hommes de celui des femmes et chacun d'eux comporte encore une ou deux subdivisions supplémentaires, composant comme des box permettant d'isoler la paillasse de telle ou telle membre de la famille, généralement celles des personnes âgées, qui auront par ailleurs parfois choisi d'obstruer l'ouverture à l'aide d'un vieux morceau de toile tendue. En tant que visiteur, je suis la plupart du temps invité à occuper pour la nuit la partie commune, me retrouvant donc directement aux côtés d'un ou plusieurs hommes de la famille ou alors, comme cette fois, dans un de ces "placards à dormir" individuels, comme je les appelle. Une natte de fibres végétales, une paillasse de trois ou quatre centimètres d'épaisseur qui ne semble pas de toute fraîcheur puis une vieille couette mille fois rapiécée la meublent. Les huttes ne sont équipées d'aucune ouverture autre que celle que compose la ou les portes - au nombre d'une ou deux selon la dimension de la demeure - puisque les fenêtres n'existent pas, un concept totalement absent des habitats Akha, de même que de ceux de la majorité des autres groupes ethniques montagnards de la région. Il faut dire qu'on estime sans doute, à juste titre d'ailleurs, que l'aération du lieu est déjà suffisamment pourvue de manière naturelle via les innombrables interstices de toutes sortes qui apparaissent un peu partout, criblant les parois de bois ou de bambou ainsi que les planchers, du fait de la grossièreté des assemblages ici mis en œuvre. Aussi, si en journée suffisamment de lumière extérieure parvient à filtrer au travers de ces multiples ajourages et de la porte si elle est maintenue ouverte, c'est au contraire rapidement la pénombre puis l'obscurité qui s'imposent dès la fin du jour, lorsqu'on doit alors le plus souvent se contenter d'une ou deux seules lampes à huile ou à graisse. Les plus chanceux auront installé dans le torrent qui s'écoule en contrebas une de ces petites turbines hydrauliques déjà mentionnées plus haut, même s'il ne faut pas beaucoup compter sur l'efficacité des faibles crachotements de rayons émis par l'unique ampoule que chacune d'elles permet généralement d'alimenter. Je me suis ainsi toujours montré admiratif du nombre de tâches domestiques auxquelles les femmes parviennent à s'atteler même dans ces conditions de pénombre permanente.
J'augure que, pour cette fois, peu de rongeurs furètent la nuit dans notre hutte. Ils ne m'ont en effet pas beaucoup dérangé jusqu'alors. Il faut en revanche s'accommoder des multiples sons émanant de la forêt, les incessants cris des insectes et les chants des oiseaux nocturnes, associés à ceux plus proches, les récurrents aboiements d'un ou de plusieurs chiens qui flairent sans doute périodiquement la proximité d'une bête sauvage, les chahuts des cochons qui, pour dormir, s'agglutinent à quelques centimètres seulement des humains, entassés à l'extérieur juste de l'autre côté de la paroi de planches, enfin les lancinants monologues du grand-père opiomane dont seule une claie de bambou sépare la paillasse de la mienne. Ces décors sonores finissent néanmoins par composer la normalité et même par bercer, du moins jusqu'aux aurores lorsque, dès 4 ou 5 heures chaque matin, comme dans l'ensemble des villages du pays, les innombrables coqs se mettent à leur tour en branle pour chanter et se répondre sans cesse l'un l'autre.
Par le passé, il m'est arrivé de commettre au moins deux maladresses majeures, impairs objets mêmes de tabous, en relation avec les espaces consacrés au repos. Cela se produisit chez les Akha mais concerne aussi finalement nombre d'autres minorités ethniques montagnardes du pays. La première fois, alors que je souhaitais simplement m'assoupir durant quelques instants en journée, les circonstances du moment firent que je m'exécutai bien maladroitement, en me couchant à l'envers sur la paillasse, c'est-à-dire la tête à l'emplacement des pieds et vice-versa. Alors que les villageois font sans aucun doute maintes fois l'impasse sur tout un tas de "bizarreries" qu'un étranger Occidental comme moi doit continuellement se montrer capable de commettre parmi eux et en de tels lieux, on me le fit au contraire cette fois immédiatement remarquer, en m'invitant à corriger rapidement la situation. J'avais il est vrai pourtant bien lu un jour quelque part que durant le repos, en position allongée donc, la tête devait toujours impérativement être orientée vers l'extérieur de l'habitat, mais cette prescription m'était à cette occasion malheureusement totalement sortie de l'esprit. Une autre fois, plus grave, alors qu'avec le père de la famille qui m’accueillait sous son toit nous nous tenions assis près du foyer de cuisson situé le plus proche du bat-flanc à dormir des femmes, je voulus me délasser quelques instants, me dirigeant alors sans trop de réflexions vers la natte la moins éloignée d'où nous nous trouvions, et qui appartenait donc à une femme. Mes hôtes, profondément gênés, s'empressèrent de me le faire remarquer, m'invitant à immédiatement me déplacer. Deux leçons que j'ai depuis lors définitivement intégrées.
Avec mes nouveaux hôtes, nous ne prenons que deux repas par jour, un premier le matin aux alentours de 8 heures, puis un second en fin d'après-midi - notons par ailleurs que dans ces contrées tropicales la nuit tombe très peu de temps après 18 heures, quelle que soit la période de l'année. Le jour de mon arrivée, étant parvenu dans le village vers 11 heures, je fus passablement étonné de ne pas me voir proposer de nourriture avant une heure bien tardive, en fin de l'après-midi. Cela m'importe toutefois désormais peu puisque, résidant sur place pour maintenant la troisième journée consécutive, je ne produis guère plus d'efforts physiques véritables, à peine quelques mouvements de natation aux instants les plus chauds dans la rivière qui coule en bas du village.
Ce cours d'eau compose en effet ici un très large et profond bassin, flanqué d'un côté d'une plage de galets et de sable jaune, de l'autre d'une paroi rocheuse, l'une et l'autre encadrées de plusieurs bouquets de bambous géants judicieusement préservés et qui, en déployant chacun d'immenses panaches vers le ciel, offrent des zones d'ombre appréciables sous les rayons du soleil parfois brûlant des milieux de journée. Là, on se baigne de temps en temps au milieu de quelques buffles, qui profitent tout autant que nous de ce milieu enchanteur et rafraîchissant et dont il arrive que seules les extrémités des têtes - nasaux, yeux, oreilles et cornes - émergent à la surface. Un pêcheur opère parfois non loin, lançant adroitement à maintes reprises, inlassablement, son filet épervier, qui s'ouvre alors majestueusement dans les airs avant de s'abattre, parfaitement déployé, sur la nappe d'eau, puis de s'immerger grâce à des plombs de lestage disposés en périphérie. Ensuite lentement et précautionneusement ramené à lui afin de s'assurer que les poissons parfois pris au piège ne risquent pas de reprendre le large, ceux-ci transitent fréquemment par sa bouche, tête mordue entre ses dents, en attendant qu'une de ses mains se libère et qu'il puisse le transvaser dans le panier d'osier qu'il transporte en bandoulière.
En début d'après-midi je me suis rendu, précédé de deux gamins, en direction des premiers rays, les cultures de friche sur abattis-brûlis gagnées sur la forêt et ici localisées à pas plus d'une demi-heure de marche du village. Comme bien souvent, il s'agit en fait de minuscules parcelles, chacune cernée de tout un fouillis inextricable de haies et de barricades, denses amas de troncs calcinés et de lourds branchages préservés lors du défrichage préalable des pans de forêt puis plus tard repoussés en périphérie. Ces fortifications composent de grossières mais très robustes clôtures - par ailleurs elles-mêmes désormais envahies de nouvelles pousses végétales qui ainsi les renforcent encore - destinées à circonscrire, tout du moins à contenir, les incursions de bêtes sauvages au cœur des lopins cultivés, et les protéger au mieux des destructions que ces dernières y perpétueraient. Dans ces endroits escarpés - les parcelles accusent parfois des pentes spectaculaires - on n'y aperçoit plus le moindre sentier et il faut être doté d'un assez bon sens de l'orientation si l'on ne veut pas risquer de s'y perdre, entre taillis et fourrés impénétrables, buissons compacts et combes profondes.
Plus loin, au creux d'un vallon nettement encaissé et lui aussi bordé d'une végétation épaisse et luxuriante, nous traversons deux minuscules parcelles, que délimite une haie de bosquets de bambous géants et qui cumulent à elles deux une superficie de guère plus d'un hectare au total. La rare planéité de ce terrain a cependant permis aux villageois de le rendre irrigable sans trop d'efforts, moyennant l'aménagement d'un réseau de circulation d'eau et de diguettes, étroits monticules de terre enclavant les casiers de retenue. Les aires naturellement nivelées comme celles-ci se montrent d'une part extrêmement peu nombreuses dans cette région de montagnes - certes peu élevées mais foncièrement escarpées - et ne présentent de plus presque toujours que des surfaces très réduites. Elles sont néanmoins très convoitées et presque systématiquement exploitées lorsqu'elles existent car l'irrigation artificielle qu'elles autorisent - au prix donc de quelques travaux de terrassement - peut par la suite faire miroiter à ceux qui les occupent jusqu'à deux, et même parfois trois, récoltes annuelles de riz, alors que les cultures de pentes, celles dites de friche sur abattis-brûlis mentionnées plus haut, pour leur part irriguées uniquement via les pluies de mousson, ne peuvent en faire espérer qu'une seule.
Nous surprenons pas moins de trois serpents durant notre petite excursion, des animaux qui affectionnent effectivement tout particulièrement ces endroits, où la stagnation quasi permanente de surfaces d'eau calme et peu profonde entretient une riche faune aquatique qu'ils pourchassent avidement. Plus loin nous nous accordons une halte sous un éphémère abri de rizière bâti là, frêle cabanon élevé sur pilotis qui permet usuellement aux travailleurs de se protéger du soleil durant les pauses, mais aussi de se maintenir à distance de toute une vermine rampante au sol, des sangsues notamment. Trois femmes, un jeune garçon et quelques enfants y prennent justement en cet instant une collation, chacun modelant d'une main des boulettes de riz froid prélevées dans le tas répandu sur un large fragment de feuille de bananier, boulettes qu'ils "tamponnent" ensuite dans un mélange de piment pilé et de sel, avant de les gober avec appétit. Quelques légumes cuits sont également servis dans une demi tige de bambou vert fraîchement débitée.
Les pieds dorénavant équipé de mes seules tongs, il m'est laborieux de me déplacer dans ces terrains sans cesse encombrés de végétation et de divers autres obstacles. C'est pourtant du même équipement que doivent se contenter ces travailleuses, occupées là à moissonner des épis de riz désormais mûrs, fauchant une à une des brassées de gerbes à l'aide des fines et légères faucilles dédiées à ces travaux harassants. Scènes à nouveau éminemment photogéniques que ces femmes, vêtues des emblématiques et spectaculaires tuniques indigo et de leurs lourds bijoux d'argent, œuvrant dans ces décors d'un caractère résolument champêtre. Les épis de riz encore sur pied sont envahis de tout un tas d'herbes et autres adventices, notamment d'une variété de papyrus. L'ensemble est fauché, le tri interviendra naturellement plus tard lors du battage des gerbes pour en extraire les grains. Je me suis attelé durant quelques instants à ces travaux de moissonnage, sous le regard bien entendu hilare de mon public, et je ne vous cache pas que c'est harassant.
Parvenus sous un second abri de rizière, celui-ci dans un état de décrépitude nettement plus avancé, un de mes deux jeunes acolytes, adolescent âgé de peut-être douze ou treize ans, entreprend de confectionner là, dans un tronc de bambou vert qu'il vient de sectionner à l'aide de sa machette, un bang, une de ces imposantes pipes à eau. L'opération nécessite moins de cinq minutes. Il verse alors un peu de liquide dans le fond de l'objet, puis se met à consommer les quelques pincées de ce fin et soyeux tabac jaune qu'il a vraisemblablement pu barboter quelque part et qu'il cachait jusqu'ici au creux de sa poche. Cet instrument rudimentaire est ensuite laissé sur place, et il ne fait aucun doute qu'il resservira plus tard à autrui, les pipes à eau "de chemin" étant fréquemment abandonnées de la sorte dans des lieux emblématiques, rendues ainsi disponibles pour les prochains visiteurs de passage.
Sur le chemin du retour, repassant par le premier abri, une des femmes s'est installée au soleil pour réajuster sa lourde coiffe. En position assise elle maintient, coincé entre ses jambes étendues au sol, un éclat de miroir, indispensable accessoire rendu nécessaire pour bien contrôler le subtil et compliqué agencement du couvre-chef féminin Akha. Du coin de l'œil, je ne manque rien de la scène, tant il est extrêmement rare d'assister à une telle séance, et même de simplement surprendre du regard une femme allant la tête nue. Ainsi, après avoir d'abord mis en place - s'en être coiffée donc - la structure de bambou habillée de l'épaisse étoffe de coton teint à l'indigo, la disposition et la fixation des multiples éléments décoratifs s'opèrent artistiquement. En premier lieu les bandeaux brodés, puis les colliers de billes et de cupules d'argent et ceux de perles colorées, ensuite les floches de laine aux nuances vives, les anciennes pièces de monnaie, les chaînes et les chaînettes d'argent, enfin les quelques incontournables accessoires "intrus" qu'elles aiment collecter et s'en parer, du moment qu'ils apparaissent scintillants comme l'argent, épingles à nourrices, coupe-ongles, que sais-je encore. Cette ravissante femme exhibe également pas moins de quatre lourds bracelets d'argent pur ciselé dont trois sont portés sur un même poignet. C'est alors avec regret que je me remémore le fait que je ne peux plus réaliser aucune photographie.
Car ça y est, en effet, le dernier cliché de l'ultime pellicule chinoise a été consommé. Il faut dire qu'on se laisse facilement charmer, et donc tenter, tant maintes scènes et sujets du quotidien se font ici extrêmement photogéniques pour un œil occidental. À ce sujet j'avais tout de même, hier au soir, essuyé avec regret un rare refus, le tableau d'un duo de grands-mères, toutes deux couchées en chien de fusil sur le bat-flanc à dormir et fumant là leur opium. Elles ont fermement rejeté ma sollicitation et c'était sans appel possible.
Parmi bien d'autres matériaux végétaux naturels - pièces de bois, feuilles de latanier, herbes, paillages et surtout troncs de bambous d'une invraisemblable diversité d'espèces - nécessaires aux travaux de vannerie auxquels ils s'adonnent avec passion, et maîtrisent par ailleurs admirablement, les hommes rapportent aussi régulièrement de la forêt des tiges de rotin dont de volumineux "rouleaux" ou paquets sont presque toujours visibles dans chaque hutte. Ils sont généralement stockés suspendus au-dessus des foyers de cuisson, où ils finissent de sécher en attendant un hypothétique usage ultérieur. À l'image du bambou, il en existe de multiples espèces, depuis de minces "ficelles" de seulement quelques millimètres de diamètre, mais s'allongeant parfois sur plusieurs dizaines de mètres, jusqu'à de très robustes tiges d'une grosseur de deux à trois ou quatre centimètres, et qui peuvent elles aussi s'étirer sur des longueurs singulièrement surprenantes. D'une section parfaitement ronde, la résistance à l'effort et la flexibilité de ces dernières les rendent adaptées à la fabrication des rares éléments de mobiliers domestiques usités dans ces régions, tabourets et tables basses légères, celles-ci par ailleurs utilisées uniquement à l'occasion des repas, suspendues le reste du temps en hauteur, déposées par exemple sur une poutre de la charpente. C'est toutefois le bambou qui, dans ces contrées, s'impose comme le matériau roi, tant il entre dans la confection d'une interminable quantité d'objets, de dispositifs et d'outils indispensables au quotidien. Je n'ai jamais entrepris le projet que j'imaginai pourtant un jour d'inaugurer une liste de la totalité de ces objets en bambou aperçus au moins une fois, mais il est assuré que l'on se retrouverait de la sorte assez rapidement avec un inventaire recouvrant plusieurs pages de carnet. Mentionnons alors pour l'heure uniquement quelques exemples, les paniers, les boîtes et les coffres de stockage, les hottes de transport, les clôtures, cages et enclos, les ponts et les passerelles, les meubles, les huttes, les rouets, les pièges à animaux, les outils, les instruments de musique, les gouttières et "tuyauteries" de canalisation, les nattes, les pipes, les radeaux, et tellement d'autres choses encore.
Quelques signes prouvent sans aucun doute - et des hommes me l'ont effectivement confirmé plus tard - que la fondation du village de Ban Moukhang est toute récente. Ainsi, même la centaine de mètres de terrain cette fois à peu près plat qui sépare les premières huttes du bas de la pente des berges du cours d'eau n'a jusqu'à ce jour toujours pas été totalement défrichée. Par ailleurs, quelques lourds troncs abattus et désormais calcinés depuis la mise à feu de la parcelle de forêt qui auparavant s'élevait ici gisent encore, çà et là, éparpillés à travers tout le village. Enfin, la fragilité et la précarité des huttes elles-mêmes témoignent du fait que celles-ci sont temporaires, qu'elles ont été bâties dans l'urgence d'une première implantation sur le lieu, et destinées à être remplacées plus tard par des constructions plus solides, plus viables et plus pérennes. On peut ainsi sans trop de risque de se tromper affirmer que le hameau se situait auparavant plus à l'écart, également plus haut dans la montagne, et que son déplacement fut concomitant à la percée de la piste presque carrossable qui désormais le jouxte. Il s'agit là d'un des aspects visibles de la politique gouvernementale d' assimilation des minorités ethniques du pays. En les incitant - à vrai dire les forçant, le plus souvent - à se rapprocher des voies de communication, on leur permet certes un accès substantiellement facilité aux marchés et à quelques autres services, mais on les rend aussi de la sorte tout de suite beaucoup plus administrables, plus contrôlables. Il devient ainsi en effet plus aisé de les "éduquer", également de surveiller de près leurs activités, notamment celle de la production du pavot à opium.
À propos de la consommation de cet opium produit localement, elle est comme toujours à peine visible pour un visiteur qui se contenterait de trop rapidement traverser à pied le village - sans s'inviter à l'intérieur de quelques huttes - tant les fumeurs se montrent bien entendu à ce sujet éminemment discrets et que cette pratique ne peut se mettre en œuvre que dans l'intimité des habitats, puisqu'une position couchée est pour cela requise. Il suffit pourtant de lentement déambuler d'une hutte à l'autre pour pouvoir, assez régulièrement, capter depuis l'extérieur quelques effluves de cette odeur si caractéristique, et par ailleurs pas du tout désagréable, qui s'apparente un peu à celle d'une préparation de caramel légèrement trop cuit augmentée d'une pointe d'amertume. Je ne sais si j'ai déjà mentionné le fait que la production et la consommation de l'opium ne faisaient auparavant traditionnellement pas partie des cultures de la plupart des montagnards de la région, qu'ils soient Akha, Hani, Hmong, Yao, Hô ou encore Sila, mais que c'est la colonisation du pays par nos aïeux qui a favorisé puis encouragé ce phénomène, bien entendu à des fins de profit économique.
Finalement loin de m'en lamenter, j'en arrive à considérer la perte de ma sandale comme un aléa pas si malheureux, tant le village et ses habitants me plaisent et que, sans la survenue de cet incident, j'aurais probablement déjà quitté ces lieux afin de "maximiser" - pas forcément à juste titre bien sûr - les tout derniers jours que je peux encore me permettre de consacrer à sillonner la région, avant de devoir sous peu reprendre le long trajet de retour vers la capitale. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:49 · Modifié le 5 août 2025 à 11:35 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 34 de 239 · Page 2 de 12 · 5 769 affichages · Partager 23 octobre - Ban KioukhoLa riziculture
Hier, de retour au village après ma promenade à travers les rays, seules les deux jeunes filles de ma famille d'accueil se tenaient présentes sous le toit. Les convenances locales impliquent que, en tant qu'homme étranger à la maisonnée, il était inconcevable que je m'y tienne alors également. Du reste, la situation s'annonçait tellement embarrassante pour ces jeunes filles elles-mêmes qu'elles ont préféré s'extirper sans délai de la hutte, prenant par ailleurs bien soin de clore la porte derrière elles pour bien me signifier, sans aucun risque d'ambiguïté, que ma présence n'y était pour l'heure pas la bienvenue. La majeure partie des autres membres de la famille se trouvait en effet en cet instant invitée chez des voisins. Je m'y rendis à mon tour, bien convaincu de pouvoir profiter là-bas, de la même façon qu'il y a trois jours dans le village de Ban Nongfeu, d'un « phimay khao », c'est-à-dire d'un "Nouvel An du riz", qu'on y célébrait effectivement avec allégresse. À mon arrivée, une belle quantité de nourriture était déjà servie et, parmi les plats présentés, figurait notamment de la viande de chien, préparée selon différentes recettes, des morceaux frits, d'autres bouillis en soupe. Dans la pénombre ambiante qui, comme habituellement, règne dans ce type d'intérieur résolument confiné car dépourvu d'ouvertures, je ne réalisai pas immédiatement que quelques-uns des bols de "sauce", dans lesquels nous trempions alternativement boulettes de riz gluant et bouchées de viande - assaisonnement que par ailleurs j'estimai de prime abord tout à fait appréciable - ne contenaient en réalité rien de plus que le sang frais de l'animal, agrémenté de quelques herbes hachées. Plusieurs des hommes présents là se trouvaient dans des états d'ébriété déjà assez prononcés quand je les rejoignis et je décidai, après m'être abondamment sustenté, de ne pas les accompagner une fois de plus dans ces excès, mais d'assez rapidement m'éclipser pour pouvoir profiter avec bonheur des derniers rayons de soleil de la journée. J'ai en effet, sous ces latitudes, de tout temps particulièrement apprécié les épisodes d'aurores et de crépuscules, qui malheureusement ici offrent toujours des durées trop brèves.
J'ai, dans la nuit, pris la décision de quitter le village de Ban Moukhang ce matin, après tout de même un total de trois journées passées sur place. Je me mets alors en chemin relativement tôt, dès l'aurore, puisqu'il me faudrait en théorie cinq heures pour regagner le hameau de Ban Sone Taï si j'étais toujours pourvu de mes sandales, et qu'il m'en nécessitera donc sans doute un peu plus étant donné que je dois désormais me contenter de mes pauvres tongs légères en mousse. De plus je souhaite me donner toutes les chances de parvenir à intercepter, lorsque j'aurai atteint la piste carrossable, l'unique transport quotidien qui pourra alors me ramener en direction du sud. Je ne prends ainsi même pas le temps de manger et m'en vais simplement solliciter deux ou trois bananes sauvages auprès du vieil aveugle, fruits que je pourrai consommer plus tard en chemin.
En cette heure matinale je profite en route de jolis panoramas, notamment une fois atteint le premier modeste col. Des nappes de brume remontent des vallons escarpés et se mêlent aux collines et aux sommets, tous débordants de végétation luxuriante. Tableau relativement rare, j'aperçois là un gibbon, vision assez furtive de l'animal se tenant haut perché dans un arbre, bondissant déjà d'une branche à l'autre pour fuir en hâte. Plus loin ce sont deux beaux oiseaux que je peux observer cette fois un peu plus longuement, oiseaux d'une espèce dont je ne connais pas le nom, de la taille d'un gros pigeon et dont chaque individu est affublé de couleurs vives et surtout de deux longues plumes caudales aux rachis dépouillés, si ce n'est en leur extrémité, où ils retiennent une sorte d'ocelle. À deux reprises des pipes à eau sont visibles au bord de la piste, déposées à chaque fois de manière plus ou moins bien abritée contre le tronc d'un arbre. Il s'agit de versions sommaires et rustiques de ces objets qui sont communément usités par presque tous ici, fabriqués puis utilisés sur place, avant d'être abandonnés là, ou plus exactement laissés à disposition du prochain marcheur de passage, qui souhaitera alors peut-être lui aussi profiter d'une pause tabagique en ces mêmes endroits. C'est à nouveau le fameux bang dont j'ai déjà parlé plus haut à plusieurs reprises, la pipe à eau de bambou emblématique de cette province de Phongsaly, et également de la Chine du Sud toute proche, d'où cette tradition de fumerie toute particulière provient d'ailleurs sans doute initialement.
Quant à mes tongs légères en mousse, elles résistent finalement mieux que ce que je pouvais d'abord redouter - et craignais - puisque pour l'heure tout juste ai-je à me plaindre de quelques échauffements aux plantes de pieds. J'observe tout de même que le matériau, extrêmement ténu, dans lequel elles sont découpées se tasse déjà de manière sensiblement alarmante. À ce sujet, ai-je précédemment mentionné que trois jours plus tôt, alors que j'arpentais une première fois cet itinéraire mais dans l'autre sens, j'y avais croisé un groupe de jeunes filles qui s'apprêtaient pour leur part à le parcourir en aller et retour dans la même journée, soit pour un total d'une dizaine d'heures de marche et d'une cinquantaine de kilomètres ? Comme c'est couramment le cas dans ces contrées, la plupart d'entre elles également n'étaient pourvues que de tongs, mais de cet universel modèle chinois bon marché en plastique dense que l'on observe en abondance dans tout le pays, certes solide mais lourd et qui tend alors à douloureusement cisailler les orteils de ceux qui n'y sont pas accoutumés.
Je parviens à Ban Sone Taï, hameau de l'ethnie Taï Lue, une vingtaine de minutes seulement avant que je n'entende hurler le moteur de l'unique minibus quotidien, qui peine alors dans une montée de cette affreuse piste de terre, celle-ci par ailleurs presque tout du long creusée de profondes ornières. Que mes médiocres tongs aient tenu le coup jusque là s'avère une bonne nouvelle puisque cela va semble-t-il me permettre de continuer à passer un peu de temps - en réalité les deux seules dernières nuits qui me restent disponibles - dans des villages des environs, avant de ne plus avoir d'autres choix que d'entreprendre finalement le long trajet de retour vers la capitale du pays, trajet qui pour sa part ne nécessitera pas moins de trois journées de transport au total. Mais pour l'heure, le minibus m'emmène à Boun Neua, un modeste bourg-carrefour poussiéreux, néanmoins chef-lieu du district du même nom, où se rejoignent les deux principales voies de communication de la région. Je m'accorde un rapide repas dans une des deux gargotes chinoises du lieu, dégote un petit sachet de lessive pour mon usage personnel, quelques paquets de cigarettes et de gâteaux secs à offrir - je déniche même avec bonheur une pellicule photographique auprès d'un quincaillier chinois - puis reprends sans tarder le large. J'ambitionne cette fois de m'engager sur un sentier repéré deux années plus tôt, fermement persuadé qu'il mènera lui aussi à des villages Akha. Il est déjà 15 heures et le départ de ce sentier, c'est-à-dire l'intersection qu'il compose avec la piste, se situe à environ trois kilomètres en amont du bourg. Ne souhaitant pas marcher le long de cette piste, trajet bien peu intéressant et monotone, je retourne au petit restaurant chinois pour convaincre un jeune gars qui y travaille de me transporter avec le scooter de la famille jusqu'à la bifurcation convoitée, ce qu'il accepte. Une fois déposé à cet endroit, je prends tout de même la précaution de m'assurer, auprès d'un paysan occupé là à je ne sais quelle activité, de la présence de hameaux Akha dans la direction visée, ce qu'il me confirme, m'indiquant même que le premier d'entre eux ne serait localisé qu'à un peu plus de deux heures de marche. Je me mets alors en chemin.
C'est actuellement la moisson du riz et elle s'étalera sur quelques semaines, au fur et à mesure de la progression du mûrissement des parcelles et des types de variétés cultivées. La totalité des étapes s'opèrent bien entendu à la main, à l'unique force des bras de chaque personne valide, depuis les plus jeunes enfants jusqu'à celles ayant déjà atteint un âge parfois avancé. Le fauchage se réalise en recourant à de fines et légères faucilles. Il s'agit pour les moissonneurs, qui doivent pour cela se maintenir en permanence penché vers le sol, de rabattre dans le creux de leur coude de volumineuses brassées d'épis, qui sont alors tranchées de leur main restant libre. Ces gerbes sont déposées telles quelles au sol s'il est nécessaire qu'elles finissent de sécher, ou immédiatement fagotées, solidement liées à l'aide de quelques tiges préalablement torsadées de la même plante. Vient ensuite le battage de ces gerbes, afin d'en extraire les grains. De vastes nattes de vanneries de feuillages - encore très rarement des bâches de nylon dans ces contrées reculées - spectaculaires ouvrages atteignant une surface de plusieurs mètres carrés et généralement confectionnés par les anciens à d'autres époques de l'année, sont alors étalées au sol et différentes techniques de battage peuvent être mises en œuvre, en fonction peut-être des variétés de riz cultivées, de leur degré de mûrissement, ou simplement des pratiques agraires locales. La plus commune de ces techniques consiste tout bonnement à prendre en main les gerbes les unes après les autres puis à les frapper à maintes reprises contre le sol jusqu'à ce qu'elles se soient totalement déchargées de leurs grains, qui se répandent alors à la surface les nattes, et sur lesquelles il est ensuite aisé de les récupérer. Une méthode alternative fait appel à un outil spécifique, comme un pendant local du fléau qui était jadis employé pour battre les céréales - blé, orge, et autres - dans nos contrées occidentales. Il s'agit d'une sorte de lourde "canne" de bois ressemblant comme deux gouttes d'eau aux crosses dont se servent les joueurs de hockey. Les gerbes déposées en vrac sur les nattes sont alors régulièrement brassées, puis surtout longuement battues avec fracas par deux ou trois moissonneurs, chacun d'eux équipé de cet étrange outil. Il reste ensuite à vanner les précieux grains pour en évacuer les déchets et autres scories, innombrables particules végétales qui s'y sont immanquablement mêlées. Tâche incombant le plus souvent aux femmes, elles emploient pour cela un van à riz, ample plateau confectionné en vannerie de bambou, sur lequel elles déversent une certaine quantité de grains. Puis, en recourant à des gestes experts et non moins élégants de manipulation de ces vans, elles élancent en hauteur ces grains en s'assurant que durant ce rapide vol aérien le vent chassera plus loin les déchets et les résidus, les éléments les plus légers et donc les plus volatils. Même s'il n'y a malencontreusement pas le moindre souffle d'air dont elles pourraient opportunément profiter lors de cette manœuvre, elles se montrent tout de même capables, via d'habiles gestes de mouvement latéral, de faire en sorte que ces déchets s'évacuent. Ce travail de vannage est également parfois opéré un peu plus grossièrement, alors tout simplement en agitant au-dessus des grains répandus au sol de larges éventails de façon à provoquer des tourbillons d'air qui emporteront là aussi les particules les plus légères.
À ce stade il reste encore à nos travailleurs à transporter les sacs jusqu'au village, le plus souvent à dos d'hommes et à travers les sentiers escarpés, en s'aidant de rien de plus qu'une sangle, voire une corde, passée sous la charge et devant le front des porteurs. Cette manutention peut aussi s'effectuer sur le dos des petits chevaux pour ceux qui ont la chance d'en posséder, ou parfois - en réalité de plus en plus fréquemment - entre les jambes d'un conducteur de scooter lorsque la présence d'une piste ou d'un chemin carrossable proche l'autorise.
Il sera encore nécessaire de s'assurer du séchage optimal et définitif des grains avant de pouvoir les stocker, enfermés bien à l'abri dans les petits greniers à riz individuels et familiaux, sans risque qu'ils y pourrissent en raison de quelques traces d'humidité qui auraient persisté. Ces greniers à riz, sortes de répliques miniatures des huttes d'habitation, sont eux aussi élevés sur pilotis et ceux-ci sont généralement équipés de divers dispositifs, plus ou moins efficaces, destinés sans doute plus à décourager qu'à empêcher les rongeurs d'y grimper. Ce peut être le recouvrement d'une portion de chacun de ces piliers par une feuille de tôle d'acier plus ou moins lisse, la mise en place à mi-hauteur d'une "couronne" de bouteilles en verre ou d'un large disque de bois, ces différents agencements étant tous supposés être difficilement franchissables par les rats, les souris et autres campagnols. Chaque famille possède un ou deux de ces greniers à riz et tous ceux d'un même village sont toujours systématiquement regroupés légèrement à l'extérieur des hameaux, afin de préserver ainsi des flammes la richesse qu'ils contiennent en cas d'incendie des habitats.
Pour assurer ce séchage optimal des grains avant leur stockage définitif à l'abri des intempéries, ils seront encore, inlassablement, durant de nombreuses et longues après-midis, à nouveau répandus sur les nattes, cette fois déployées et étendues sur le sol de terre à proximité immédiate des huttes, ou sur leurs terrasses attenantes, ainsi idéalement exposées aux rayons dessicants du soleil. Les personnes âgées sont presque toujours en charge de cette tâche, opération certes relativement peu éprouvante physiquement et pour laquelle il s'agira de la sorte, jour après jour, de surveiller et prévenir les tentatives d'incursions et de chapardage des poules et des cochons, de repousser continuellement ceux-ci par des interjections et autres onomatopées plus ou moins efficaces, mais aussi, lorsque nécessaire, d'utiliser pour les chasser une longue perche de bambou au caractère résolument plus menaçant et dissuasif que de simples paroles.
Enfin, précisons qu'à ce stade les grains ne sont bien entendu toujours pas propres à être consommés puisqu'il reste encore à les décortiquer. Cette opération s'effectue cependant plus tard, au fur et à mesure des besoins quotidiens de chaque famille. Ainsi, chaque jour, une des premières tâches dévolues aux femmes ou des jeunes filles de chaque maisonnée consistera à s'atteler au décorticage d'une portion de ce paddy - le paddy désigne les grains de riz encore non décortiqués - pour séparer ces grains du son, les enveloppes qui ne sont pas comestibles. Il s'agit alors de le pilonner et c'est à ces moments-là, dans les semi obscurités matinales, ou même plus souvent avant l'aurore, que les villages s'éveillent réellement, aux sons sourds, rythmés et cadencés des pilons à balancier actionnés au pied et qui font entendre leurs martèlements, simultanément ou successivement, les uns après les autres. Il restera enfin à vanner les grains de riz blanc ainsi obtenus pour en chasser le son, près des poules qui guetteront avec avidité quelques miettes, éclats de riz brisé échappés. J'évoquerai à une autre occasion ces opérations de décorticage, qui elles aussi font appel à toute une série de gestes experts.
Nous avons ainsi décrit, étroitement résumé plutôt, uniquement la toute dernière étape d'une harassante saison de culture des rays. Il resterait en effet encore à parler des plus grosses phases, en commençant par les travaux cycliques annuels de défrichage - une même parcelle n'étant jamais réensemencée deux années consécutives en raison d'une chute drastique des rendements que cela engendrerait - de mise à feu, de débardage, de clôture, puis de préparation des lopins ainsi obtenus, le labour à la houe, l'ensemencement, l'entretien et les interminables séances de sarclage, tout au long de la croissance des épis, autant d'opérations elles aussi exécutées exclusivement manuellement, à l'unique force des bras et à l'aide de très rudimentaires outils. Durs labeurs d'un autre âge, que je prendrai le temps, eux également, de décrire un jour avec plus de détails.
Un peu plus de cinq heures de marche ce matin, près de deux heures ce soir, une de mes plus longues étapes, et parcourue en tongs encore. Les limites de ces dernières se font toutefois finalement cruellement sentir, puisque les échauffements ont fini par provoquer l'ouverture d'une sorte de fissure, d'une crevasse de la peau ordinairement visible sur la plante de mon pied droit. En fin de journée, cela se concrétise par une profonde plaie, particulièrement douloureuse, sur laquelle bien entendu aucun pansement ne parvient à se maintenir et où s'insinue tantôt de la poussière, tantôt de la boue.
Arrivé au village de Ban Kioukho, tandis que je tâche tant bien que mal de nettoyer puis de désinfecter cette blessure, s'engage alors devant moi un défilé de quelques vrais malades - et d'autres beaucoup moins - qui viennent à ma rencontre pour tenter de "m'extorquer" du yàà, c'est-à-dire un médicament quelconque, qui pourra miraculeusement les soulager de maux, ceux-ci aussi fréquemment imaginaires que réels. Pour untel c'est une vue défaillante, pour cet autre une plaie purulente, un autre encore des plaques rougeâtres sur la peau ou des douleurs chroniques à l'abdomen. Si je me défends en leur expliquant que je ne connais pas la médecine et que je pourrais tout juste tenter d'infléchir un mal de crâne - en l'occurrence en recourant à de l'aspirine - alors les troubles au ventre ou je ne sais quelles autres afflictions se transfèrent instantanément vers la tête...
Sans surprise, les quelques pâtisseries industrielles chinoises acquises un peu plus tôt dans l'après-midi à Boun Neua affichent toutes une date limite de consommation dépassée de plusieurs mois. Résultat, elles sont ramollies, et de la sorte pour moi presque immangeables, ce qui n'est toutefois absolument pas le cas pour mes hôtes. Quant à la pellicule photographique, elle se montre elle également largement suspecte puisqu'en fonctionnant, non seulement mon appareil produit un son tout à fait curieux et jusque là inconnu, mais j'avais aussi préalablement remarqué à son sujet, en réalité dès l'ouverture de son emballage, que la coque de protection du dit film se présentait comme usée, finement rayée, de la même manière que si elle avait déjà subi un ou plusieurs cycles d'utilisation. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:49 · Modifié le 5 août 2025 à 11:31 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 35 de 239 · Page 2 de 12 · 5 753 affichages · Partager 24 octobre - Ban Nangoy KhoLa veillée funèbre
De retour chez les Akha, je fais malheureusement pour l'heure face à une atmosphère assez peu cordiale parmi mes nouveaux hôtes. Le patriarche s'est en effet autorisé, dès la veille au soir, à me réclamer un peu d'argent, soi-disant en dédommagement de l'accueil dont il me fait bénéficier sous son toit, une attitude - que je sais par ailleurs être bien peu respectueuse en ces contrées - très rarement rencontrée par le passé, après pourtant désormais au total plusieurs dizaines de nuits vécues en compagnie des villageois montagnards. Passablement contrarié, mais également fatigué après mes sept heures de marche en tongs du jour précédent, je suis alors rapidement allé me coucher, sans plus de cérémonie, souhaitant aussi de la sorte pouvoir ostensiblement lui signifier mon agacement et mon exaspération. Il semble cependant que cela n'ait pas suffi puisque ce matin il a osé récidiver dans son impolitesse. J'ai de fait cette fois à peine pris le temps d'avaler quelques bouchées de riz, ai abandonné quelques vieux billets froissés près de mon bol, puis ai repris ma route, malgré l'heure précoce.
Le village suivant est localisé à pas plus de deux heures de marche, aussi je m'autorise à m'attarder et musarder en chemin, m'accordant plusieurs arrêts dans les rays, bavardant là avec quelques paysans. Plus loin, m'étant suffisamment écarté des zones cultivées, je réalise plusieurs détours en direction de la forêt, pour tenter d'y observer un peu de faune, sans grand succès néanmoins, si ce n'est quelques oiseaux et insectes. Sans surprise, les tongs s'avèrent totalement inadaptées à cet environnement, m'obligeant par exemple à me montrer particulièrement vigilant face aux assauts des sangsues et des fourmis. De plus, une seconde plaie s'est à son tour ouverte, cette fois sous mon autre pied, lui aussi échauffé et donc fragilisé par les précédentes marches entreprises avec cet équipement résolument inapproprié à ces circonstances. Parvenu dans ces conditions au hameau Akha de Ban Nangoy Kho, bien que la journée soit peu avancée, je décide tout de même d'y faire halte, pas mécontent par ailleurs de pouvoir ainsi consacrer aux villageois la plus grosse part de mes dernières heures dans la région.
Ayant repéré la plus grande hutte du lieu, une des plus vastes encore jamais aperçues chez des Akha, je sollicite la famille qui l'occupe pour m'héberger la nuit suivante. La totalité des habitations sont ici élevées sur pilotis, et pas moins de trente-cinq de ces robustes piliers de bois sommairement dégrossis sont requis pour supporter la nôtre. Les villages Akha sont - je l'ai dit plus haut - presque toujours implantés sur des pentes et celle-ci présente cette fois une déclivité particulièrement prononcée. Cela a pour conséquence, alors que le plancher de l'arrière de la hutte affleure presque le sol, de nécessiter en façade des pilotis dont la hauteur atteint ma taille. La plus grande longueur de cet habitat presque hors norme approche la trentaine de mètres et son intérieur dévoile un volume d'un seul tenant, car à peine quelques morceaux de toiles tendues isolent certains "placards à dormir" et une seule claie de bambou délimite en son extrémité un des espaces de sommeil des hommes. Étrangement, ce dernier n'est cette fois pas surélevé, pour composer le traditionnel bat-flanc, les nattes de bambou étant ici directement déposées sur le plancher. Aux poutres de la charpente sont suspendus, liés en grappes, des milliers d'épis de maïs, et une sorte de mezzanine encadrée de claies en est par ailleurs de son côté remplie à un tel point que j'en viens à douter de la suffisante solidité de la structure qui la porte.
Le grand-père de la famille est décédé, l'étrange cercueil gît dans un coin, affublé de tout un tas de "fétiches" à caractère animiste, certains sculptés dans du bois, d'autres taillés dans du bambou, d'autres encore découpés dans du papier rituel que les femmes savent fabriquer à partir de fibres broyées de ce même végétal. Je ne parviens pas à m'informer du temps déjà écoulé depuis le décès, ne me permettant bien entendu pas de trop investiguer sur la question. On me parle d'une durée de " onze jours", ce qui ne me semble bien sûr pas concevable, les Akha ne respectant par ailleurs à ma connaissance aucune tradition d'embaumement des corps. J'émets alors la vague hypothèse que la dépouille n'est plus présente là et que le maintien en place du cercueil ne vise désormais qu'un statut symbolique. Je n'ai encore toutefois que très rarement été confronté à la mort dans les villages montagnards et n'ai en outre aucune idée des coutumes et pratiques relatives à ce sujet. Je ne sais pas non plus où se situent les limites de la bienséance et m'abstiens donc en conséquence, dans le doute, de poser trop de questions.
Pour l'heure, ce sont presque exclusivement des hommes qui tiennent compagnie au macchabée - ou donc à ce qui le représente - la majeure partie des femmes devant sans doute durant ce temps œuvrer aux champs. Nous buvons du lao-lao et, bien que le milieu de la journée soit à peine atteint, la plupart se trouvent déjà dans un état d'ébriété avancé. À tour de rôle ils me tiennent alors de longs discours incompréhensibles, ne se privant pas, pour certains d'entre eux, de les accompagner d'abondants jets de postillons. De mon côté je veille à la modération, en leçon notamment de quelques abus opérés ces jours derniers et ces semaines passées. Quelques verres peuvent néanmoins difficilement se refuser dans de telles circonstances. L'avantage toutefois de ce type d'événement est qu'il me permet de manger de la viande, et à satiété encore, du porc, du poulet, du buffle même parfois, de la chèvre ou du chien assez fréquemment.
De temps à autre un chaman, sans doute à peine moins alcoolisé que ses comparses et se tenant assis à proximité du corps, se prend à psalmodier, durant plusieurs dizaines de minutes à chaque fois, je ne sais quelles incantations rituelles, l'agitation alentour et les conversations animées des uns et des autres ne cessant jamais pour autant. Tout le long de l'après-midi, une assemblée mouvante de dix à quinze hommes a ainsi en permanence occupé la hutte, en compagnie du cercueil et du lao-lao. Il y a beaucoup à manger, c'est gras, c'est bon, je me refais une santé. En début de soirée, réunis en cercle autour du principal foyer, les hommes se sont de nouveau attelés à découper puis à cuire de la viande - quelles que soient les circonstances, dans les villages montagnards, ce sont en effet traditionnellement toujours les hommes qui ont la charge de la préparation des viandes - nouveau prétexte à engloutir nombre de rasades de lao-lao.
La veillée, de plus en plus animée, bruyante et arrosée, se poursuit de la sorte, à proximité immédiate du cercueil. Pas moins de six bangs, les pipes à eau, sont en service, circulant ainsi sans arrêt de main en main. Deux de ces pipes, particulièrement volumineuses, présentant des fûts de pas loin d'une dizaine de centimètres de diamètre. Elles deviennent prétextes à quelques rires lorsque je m'essaye à employer l'une d'elles, ne parvenant pas à adopter la position adéquate, là où mes compagnons appliquent avec aisance, méthodiquement et hermétiquement, bouche, menton et la totalité de la surface d'une joue sur l'embouchure avant d'allumer le foyer garni d'une pincée de tabac, puis d'aspirer l'énorme volume de fumée ainsi produit.
Les hommes fument abondamment. Pour cela on l'a dit, la pipe à eau, le bang, est le principal instrument employé dans cette province de Phongsaly, mitoyenne de la Chine du Sud et d'où elle provient sans aucun doute initialement. L'usage de la pipe à eau compose en effet chez les montagnards la manière essentielle et incontournable de consommer le tabac. Il arrive toutefois également assez régulièrement que les hommes se confectionnent des "cigarettes" d'un épais et fort odorant tabac brun, tabac qu'ils auront eux-mêmes cultivé puis apprêté - c'est-à-dire séché puis haché - ou acquis en vrac lors d'une de leurs rares visites sur un marché de plaine. Ces grossières et volumineuses clopes, le plus souvent roulées dans des pages arrachées à de vieux cahiers d'écoliers usagés, sont immédiatement reconnaissables, notamment aux lignes d'écriture et aux traces d'encre qu'elles laissent largement apparaître à leur surface.
Plus tard en soirée, sous les vifs encouragements, mais aussi un peu d'insistance, du chef de famille et de quelques autres hommes invités, alors que je viens d'exprimer une vague allusion à ma fatigue générale, la mère abdique et accepte de me faire bénéficier d'un massage. Il s'agit là du même remède traditionnel Akha dont j'ai déjà profité à deux reprises par le passé lors de ce séjour et que j'avais relaté à ces occasions, il y a de cela un peu plus de deux semaines. Je suis alors invité à m'allonger sur une natte puis, une fois installé là à la vue de tous, la femme, sa fillette de peut-être sept ou huit ans ainsi que deux jeunes filles plus âgées, chacune s'étant agenouillée de part et d'autre de mon corps étendu, s'appliquent à l'exercice, pressant avec force sur mes jambes, mes bras, mon dos. Affublée de sa spectaculaire coiffe et de sa tunique traditionnelle, la jolie femme arbore indéniablement des allures de déesse égyptienne. La fillette quant à elle vient à bout de sa tâche avec beaucoup de sérieux et de dignité, à défaut de réelle efficacité, étant évidemment dotée de bien trop peu de puissance physique pour cela. À l'opposé, certaines des pressions exercées par la femme se font presque douloureuses.
Les rares fois où des femmes Akha, rongées par la curiosité, souhaitent m'adresser directement la parole, par exemple pour m'interroger à propos de telle ou telle chose me concernant, elles recourent à un homme, qui s'improvise alors intermédiaire et interprète. Car si cela est sans conteste à mettre parfois sur le compte de la timidité ou de la pudeur, voire de l'appréhension, il ne faut pas négliger le fait que la plupart d'entre elles ne savent réellement s'exprimer qu'en leur dialecte et ne possèdent sans doute que quelques mots de vocabulaire lao, tant les occasions qu'elles ont d'employer la langue nationale officielle se présentent avec une extrême rareté.
Je l'ai dit plus haut, les tôles ondulées légères, utilisées en recouvrement des huttes en lieu et place des chaumes ou autres matériaux végétaux, à la fois plus laborieux à mettre en œuvre et moins pérennes, gagnent peu à peu les arrière-pays, avec une nette accélération du phénomène ces deux dernières années. Je ne saurais alors trop conseiller à celles et ceux qui souhaitent pouvoir observer des villages de minorités ethniques encore conçus en totalité d'après des techniques traditionnelles, et faisant exclusivement appel à des matériaux naturels issus de la forêt, de ne plus attendre pour visiter ces régions restées situées "hors du temps". Je présage en effet que ce n'est plus l'affaire que de quelques années à peine avant de les voir intégralement disparaitre, tout du moins les huttes progressivement consolidées ou reconstruites en recourant à ce type de matériaux manufacturés contemporains. Ainsi ici, à Ban Nangoy Kho - qui est toutefois il est vrai un hameau assez facilement et rapidement accessible - près de la moitié des huttes sont désormais protégées par ces feuilles d'acier légères, qui présentent par ailleurs une qualité et une épaisseur bien inférieures à celles que l'on connaît et emploie en Occident. Un exemple patent de ce phénomène de modernisation est par exemple incarné par le village Taï Lue de Ban Sone Taï, qui fut en quelque sorte le hameau "carrefour" de mes promenades de ces deux dernières semaines dans la région. Le traversant une première fois en minibus quelques années plus tôt, alors que je me rendais dans l'extrême nord de la province, je fus frustré, ne m'y arrêtant pas, de ne pouvoir photographier l'étendue des toits de chaume qu'il présentait à l'époque - les villages Taï Lue sont en effet bâtis sur des terrains plats et les habitats y sont disposés d'une manière parfois tellement rapprochée que les retombées des toitures se touchent presque, composant par ailleurs ainsi comme des allées semi couvertes. Espérant alors pouvoir me rattraper cette année, en prenant le temps de réaliser le cliché autrefois manqué, je dus constater avec dépit que près des trois quarts des habitats étaient désormais équipés de ces tôles métalliques, ôtant tout caractère photogénique à l'ensemble.
La veillée funèbre se poursuit, de nombreux autres hommes nous ont rejoints. La si douteuse pellicule photographique chinoise dénichée la veille à Boun Neua promettait vingt-quatre poses, mais elle ne m'en a offert que quinze. Je le regrette véritablement car, venant enfin de parvenir à m'extraire de la proximité des haleines éthérées et des denses brouillards de fumée que sont capables de produire une quarantaine de paysans confinés en un endroit aussi étriqué et à peine ventilé, j'ai désormais rejoint le foyer des femmes, et j'aurais alors pu avantageusement employer là ce précieux dernier film. Car la gent féminine se montre bien entendu beaucoup plus photogénique que les hommes, ne serait-ce que grâce à leurs spectaculaires oripeaux, tuniques et coiffes traditionnelles, mais aussi parce qu'elles sont la plupart du temps occupées à une large diversité d'activités et tâches domestiques, ce qui dote les scènes d'encore plus d' authenticité.Ce n'est pas beaucoup le cas en cette soirée toute particulière, mais elles m'offrent tout de même, comme souvent, de jolis "tableaux". Une telle en épouille une autre, telle autre brode à la faible lueur d'une lampe à graisse, pendant que les plus âgées, toutes empreintes d'une allure digne et sage, fument un peu de tabac dans leurs fines pipes droites. Une jeune fille en est à coudre sa vingt-troisième pièce - des piastres indochinoises en argent et d'autres, plus récentes et moins précieuses, d'origine birmane et chinoise - sur un veston d’apparat, et elle s'apprête à en ajouter encore cinq ou six.
Voici venue la toute dernière soirée que je peux passer en compagnie des montagnards. Dès demain en effet il me faudra retourner au bourg de Boun Neua avant, le jour suivant, d'entamer le trajet de trois journées en bus vers la capitale du pays. J'aurais bien sûr aimé pouvoir profiter d'une soirée qui se serait déroulée dans d'autres circonstances que celle-ci, en l'occurrence sous un toit abritant un défunt, mais l'ambiance générale n'incline toutefois pas à la tristesse, sans aucune mesure par exemple avec les atmosphères éplorées et accablantes que l'on rencontre communément en Occident lors des veillées funèbres qui ont lieu de nos jours. Elle se rapproche au contraire sans doute beaucoup plus de celles, incomparablement plus joyeuses et animées, qui avaient visiblement cours encore quelques décennies plus tôt, du moins dans certaines régions et sociétés rurales françaises, si on en croit quelques témoignages écrits à ce sujet qui sont parvenus jusqu'à nous. Pour l'heure donc, nous continuons à boire, à rire, à nous interpeller bruyamment, à jouer même aux cartes pour certains, avec d'autant plus de tapage que de petites sommes d'argent sont pariées à chaque fois. Vient un moment où deux ou trois hommes se prennent à chanter, alternativement, nous offrant des performances plus ou moins jolies et agréables à l'oreille en fonction sans doute du taux d'alcoolémie que chacun d'eux affiche. Les paroles ainsi déclamées semblent en grande partie participer d'improvisations, ce que laissent en tout cas présager les effets de surprise qui parcourent l'assemblée réunie là ainsi que les éclats de rire généralisés qui s'ensuivent.
Comme cela se pratique à la fin de chaque repas, des bouilloires d'eau infusée d'herbes et écorces circulent parmi les convives. Même si je ne me suis encore jamais penché sur une tentative d'identification des ingrédients employés dans la préparation de ces décoctions, je me suis toujours plu à faire le constat que leurs goûts pouvaient tellement différer d'un toit à l'autre, voire d'une bouilloire à l'autre au sein d'une même famille.
J'apprends qu'une étape importante du rite funéraire va avoir lieu cinq jours plus tard. Je me trouverai malheureusement à cette heure déjà loin étant donné que cette date correspond exactement à celle de mon vol de retour vers la France. Est-ce l'inhumation ? Ou, puisque je doute de plus en plus sérieusement que le corps soit présentement conservé ici, une simulation qui en ferait office ? Je ne parviens toutefois pas à en apprendre plus à ce sujet, la moindre tentative d'explication que je finis par arracher, au prix de quelques efforts, se présentant de manière extrêmement confuse, et je ne dispose en outre d'aucune connaissance des traditions mortuaires des montagnards. Ce qui est assuré en revanche, c'est que ces protocoles ont été entamés il y a plusieurs jours déjà et qu'ils vont effectivement se poursuivre durant un certain temps encore puisque, éminemment prévoyants, mes hôtes ont accumulé dans un coin de la hutte plusieurs jerricans terreux emplis de lao-lao.
Il me reste en poche, en tout et pour tout, à peine trois-cent-mille kips, soit l'équivalent d'à peu près vingt-cinq euros. Hasard malencontreux du calendrier, durant mon trajet de retour vers la capitale, qui débutera après-demain, je transiterai par Oudomxaï, premier endroit où se présentera une banque, un jour ouvré - un vendredi - mais y arriverai cependant bien trop tardivement pour profiter de l'ouverture de celle-ci, avant qu'elle ne ferme ses portes jusqu'au lundi suivant, et où je ne pourrai en aucun cas me permettre de patienter jusque là. Il ne me reste en outre plus aucun dollar américain en poche, seule devise que j'aurais assez aisément pu troquer au marché noir. Je n'aurai donc accès à aucune possibilité de change monétaire avant l'étape suivante, celle de Luang Prabang, spot touristique où des changeurs de rue accrédités officient cette fois tous les jours de la semaine, incluant ceux du week-end. Dans ces conditions je dois désormais me soumettre à certaines restrictions, et donc ne plus m'autoriser aucune dépense accessoire d'ici là, m'apprêtant même à devoir marchander le prix des chambres de mes deux prochaines nuits, dès demain soir à Boun Neua puis à nouveau à Oudomxaï le jour suivant. Il faudra par ailleurs que je me contraigne durant ce temps à me restaurer à moindres frais, sur les marchés. Le transport restera ainsi le seul service au coût non négociable, celui qui fera rapidement fondre ma dernière liasse de billets lao. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:50 · Modifié le 5 août 2025 à 11:28 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 36 de 239 · Page 2 de 12 · 5 752 affichages · Partager 25 octobre - Boun NeuaLes obsèques
Tôt ce matin, un nouveau cochon est abattu. Deux de ses congénères avaient déjà subi le même sort la veille, et sans doute d'autres encore les jours précédents. Des quartiers de viande sont répandus au sol, sur des morceaux de bâches en nylon et à proximité immédiate du macchabée. Plusieurs hommes, armés de machettes, s'attellent alors aussitôt à les débiter et les premières pièces sont instantanément emportées en direction des foyers qui flambent déjà. Trente minutes plus tard - il est 5 heures 30 du matin - nous entamons le premier festin de la journée et les flacons de lao-lao reprennent simultanément le chemin des tablées. Tous les foyers de la hutte étant occupés pour la cuisson des viandes ou de légumes, le riz est apprêté chez des voisins et deux femmes ne tardent pas à faire leur apparition, chacune d'elles équipée d'une hotte dorsale chargée d'un de ces fûts de bois évidés et noircis, dont on se sert habituellement pour préparer cet aliment. Ceux-ci étant emplis de riz cuit à point, de volumineux panaches de fumée s'élèvent au-dessus des têtes des porteuses.
Il est 7 heures, le chaman, celui qui la veille déjà s'occupait de temps à autre à psalmodier je ne sais quelles invocations, vient cette fois d'exécuter un rite plus tangible, plus étonnant aussi, et que je ne saurais en aucun cas expliquer, un "cérémonial" que je n'ai même encore jamais eu l'occasion d'observer par le passé. Ce fut un spectacle singulièrement surprenant, un peu répugnant également, notamment lorsqu'on y est confronté à une heure autant matinale. Un panier d'osier abritant une couvée de poussins, bien vivants et piaillant avec anxiété, est suspendu dans un coin de la hutte. Dans l'indifférence générale d'une large assemblée à nouveau réunie - de nombreux voisins nous ont en effet rejoints dès l'aurore et certains ont même passé la nuit parmi nous, étendus ici ou là sur de simples nattes étalées par terre - l'homme a extirpé un de ces jeunes oiseaux puis, sans crier gare, l'a aussitôt violemment projeté au sol, pour l'abattre. Il l'a ensuite négligemment plongé dans une marmite d'eau bouillante afin, de même qu'on procède généralement pour les volailles matures, de faciliter sa plumée, puis l'a déposé et retourné le temps de quelques secondes directement sur les braises d'un foyer pour achever l'opération. S'étant emparé d'une machette, outil d'un gabarit pour le coup totalement disproportionné au regard du volume de la bête, il a alors entrepris de grossièrement débiter celle-ci, là sur le sol. Sans en laisser perdre un seul fragment, il en a enfin confectionné une petite brochette qui, agitée durant quelques instants au-dessus des flammes, fut très rapidement cuite. Autant dire que ce fut là une bien pathétique préparation, d'où pendouillait misérablement, notamment la minuscule tête du jeune volatile - pas plus grosse qu'une bille à jouer - ainsi que les pattes si chétives et quelques autres morceaux tout aussi rachitiques. L'homme a finalement distribué ces ridicules portions aux proches du défunt, des personnes de sexe masculin uniquement, qui les ont prestement englouties. On m'a appris que ce rituel se reproduisait chaque matin durant tout le temps de ces festivités mortuaires. Je suis allé inspecter le panier d'osier, il y subsiste encore cinq ou six poussins.
Parfois, durant les repas, et notamment ceux de la sorte au caractère festif et qui réunissent de nombreux convives, la présence de quelques chiens peut être tolérée à l'intérieur des huttes, ou bien est-ce plus prosaïquement dû au fait qu'en ces instants personne ne se préoccupe vraiment de les chasser, ou encore que leur compagnie parmi nous soit moins remarquée que les jours plus ordinaires. Là, ils se disputent alors assidûment les reliefs carnés que nous crachons allègrement et régulièrement au sol. Ils vont ainsi de l'un à l'autre des convives au gré des opportunités, se faufilant sans beaucoup de gêne entre nos jambes. Dans la compétition pour l'accès à ces morceaux de choix, une altercation survient inévitablement de temps à autre parmi eux. À ces occasions, ou s'ils ont plus simplement fini par excéder untel ou untel par leurs allées et venues incessantes, il arrive qu'ils se voient gratifiés de quelques généreux coups de pied dans les côtes.
Sans surprise, et j'en ai fait le constat depuis bien longtemps déjà, la faculté des villageois montagnards à exaspérer le visiteur étranger est proportionnelle à la proximité de leur hameau avec les principales voies de communication du pays. Dit autrement, moins les villages sont isolés, plus leurs habitants sont capables de se montrer "agaçants". Depuis que certains d'entre eux m'ont aperçu ce matin absorber un fragment de comprimé de vitamine C, ils me tarabustent pour l'obtention de yaa, c'est-à-dire d'un médicament quelconque qui pourra les soulager de tels ou tels maux, réels ou imaginaires, de la même manière que cela s'était déjà produit deux jours plus tôt au village de Ban Kioukho. À leur décharge, je dois aussi avouer que la veille je m'étais défait auprès d'eux de quelques menus objets - sifflet de secours, cordelettes d'alpinisme, épingle à nourrice, etc. - qui allaient désormais définitivement ne m'être d'aucune utilité en cette fin de périple, ce qui a sans doute attisé les convoitises. Le jour précédent j'avais par ailleurs déposé sur le cercueil, parmi d'innombrables petites coupures de kips laotiens qui s'y trouvaient déjà, abandonnés là en guise d'offrandes rituelles, un dernier billet de un dollar américain que je venais de retrouver au fond de mon sac. Au delà du fait que l'objet, extrêmement rare dans les parages, avait vivement éveillé la curiosité des uns et des autres, qui se l'étaient alors longuement passé de main en main pour l'inspecter, le geste avait visiblement plu, mais ce matin ils m'en réclament un deuxième, soi-disant pour équilibrer la décoration. Pendant ce temps-là, un autre voudrait échanger mon short, pourtant désormais parvenu dans un bien piètre état, contre une fripe encore plus improbable. Même mon précieux stylo fait des envieux. Simuler un peu d'agacement suffit cependant à refroidir les ardeurs, et il y a par ailleurs longtemps que je ne me gêne plus pour envoyer paître les plus insistants. L'un de mes assaillants toutefois, un gars qui n'a pas dessaoulé depuis la veille, alors que déjà il m'accablait avec un discours - plus exactement avec une seule et même phrase, totalement incompréhensible et répétée, rabâchée, postillonnée cent fois à mon visage - récidive ce matin. Les autres le plaisantent, jusqu'aux femmes qui lui adressent des remontrances, pour qu'il me fiche enfin la paix, mais cela semble définitivement vain car il est malheureusement manifestement atteint d'une maladie mentale.
9 heures, le chaman s'est installé, seul, à l'extérieur, sur l'aire de terre battue qui fait face à la hutte. Il y a apporté un tabouret bas, un flacon de lao-lao, une bouilloire d'eau et des cigarettes. Il ne porte aucun accoutrement particulier, simplement la tunique traditionnelle Akha masculine, qui au demeurant doit composer son vêtement du quotidien, ample veste et tout aussi large pantalon confectionnés dans les épaisses étoffes de coton indigo que tissent les femmes, le second habit coupé court et laissant ainsi nettement apparaître les chevilles. Avec quelques autres hommes, nous nous tenons légèrement à l'écart, accroupis à la mode Akha, une position qu'ils sont capables d'adopter durant des heures, sans en éprouver aucune gêne. Notre chaman reprend ses incantations, mais cette fois plus longuement et sans interruption. Sa "mélodie" se montre en outre, toute proportion gardée, un peu moins monotone que celles de la veille, désormais devenue sensiblement plus chantante. Cela n'empêche toutefois nullement tous ceux regroupés là de n'y prêter strictement aucune attention, les conversations des adultes et l'agitation des enfants suivant leurs cours habituels, les femmes continuant pour leur part de vaquer à leurs occupations.
J'apprends que le surlendemain « beaucoup de personnes » se réuniront ici, et que nombre d'entre elles arriveront de deux autres villages de la région. Peut-être est-ce à ce moment-là, en prévision de la probable inhumation du corps que l'on m'a annoncée pour dans cinq jours, que sera élevé le "tombeau", un de ces imposants et spectaculaires édifices déjà aperçus à deux ou trois reprises à proximité immédiate de hameaux Akha, généralement enfouis isolément dans des fourrés de végétation sauvage et dense qui les avaient promptement envahis, et même à vrai dire submergés. Ces constructions funéraires exubérantes sont toutefois peu fréquemment visibles, puisque tout au plus peut-on parfois en compter deux - rarement trois - dans les alentours forestiers d'un village. Le plus souvent même je n'en repère aucune, soit qu'elles n'existent pas, soit que, nullement entretenues, elles se dégradent et dépérissent extrêmement hâtivement sous les assauts d'un tel climat tropical humide, soit enfin - et c'est le plus probable - que la végétation foisonnante les masque rapidement aux regards. Au vu de leur rareté on peut avancer, sans trop de risque de se tromper, que ces sépulcres abritent les dépouilles de personnalités notables des villages, à coup sûr toujours des vieillards.
Ces tombes sont composées d'un petit tumulus de terre - sous lequel est assurément à chaque fois enfouie le corps du défunt - surmonté d'une hutte miniature élevée sur des pilotis qui font culminer la structure à environ un mètre cinquante du sol. Il s'agit là véritablement de répliques réduites des huttes d'habitation traditionnelles, auxquelles on n’omet d'ailleurs généralement pas d'adjoindre certains détails réalistes, comme une frêle échelle d'accès, une terrasse, une porte, une toiture à pans inclinés, etc. Les dimensions et proportions de ces constructions - en bois - pourraient facilement laisser croire qu'elles abritent les corps, mais je suis intimement convaincu que ce n'est pas le cas car, outre que des odeurs putrides empesteraient dès lors inévitablement les lieux, elles deviendraient en outre trop aisément la cible de toutes sortes de bêtes sauvages carnassières et charognardes. Encore affublés de leurs imposantes paires de cornes, les crânes d'un ou de deux buffles - je n'en ai jamais observé plus que cela - abattus et consommés durant les cérémonies mortuaires préalables, sont déposés au sol, à même les petits tumulus, aux côtés de plusieurs autres objets ayant sans doute directement appartenu aux défunts du temps de leur vivant. On peut ainsi indifféremment y apercevoir une ou deux hottes de portage, une pipe à eau, une arbalète, quelques vêtements, des paniers ou des nasses de pêche, etc., également quelques accessoires supplémentaires, pour leur part symboliques et confectionnés pour l'occasion en bois ou en bambou, des fusils par exemple, ou encore des machettes. Tout un tas d'ornements rituels sont par ailleurs suspendus de-ci de-là, sous les pilotis de ces huttes miniatures ou fichés sur leurs parois, des floches de laines et des lambeaux de tissus colorés, des billets de banque de modestes valeurs, des motifs à caractère animiste découpés dans du papier de bambou, etc. L'élément toutefois le plus spectaculaire de ces tombeaux, et qui domine largement chacun de ces ensembles, consiste en un imposant mât planté verticalement à la tête du tumulus. À son sommet, qui culmine aisément à cinq voire six ou sept mètres de hauteur, est arrimé une sorte de parasol cérémoniel d'où pendent, là aussi, nombre de floches et bandes de tissus colorées. Plus bas, à peu près à mi-hauteur de ce mât, sont amarrés des bannières, étendards ou fanions - je ne sais trop comment les nommer - ainsi que de nouveaux objets symboliques faits de bois ou de bambou mais dont la forme ne s'avère pas toujours clairement identifiable, soit qu'ils sont positionnés trop haut, soit qu'ils ont déjà été amplement détériorés sous l'effet des intempéries, soit encore que leur nature ou signification m'échappe en totalité. Plus bas encore, cette fois à une hauteur correspondant environ à celle du seuil de la hutte miniature qui le côtoie, se déploie toute une couronne de quelques dizaines de drapeaux, dont les longues et fines hampes, fichées de biais dans cette mâture, composent alors comme un très vaste "entonnoir" du bord duquel pendent autant de pavillons de tissu aux couleurs blanches et rouges. L'accumulation de tant d'éléments colorés "égaye" un tant soit peu ces édifices funéraires, qui sans cela pourraient paraître sensiblement sinistres, d'autant plus qu'ils sont le plus souvent implantés dans des environnements de forêts épaisses et sombres. Enfin, une clôture de bambou cerne toujours systématiquement de près ces "mausolées", les tenant ainsi à l'abri des ravages que pourrait y perpétrer le bétail domestique qui vaque quotidiennement en liberté aux alentours des hameaux.
Je l'ai dit plus haut, ces impressionnants arrangements mortuaires sont manifestement réservés aux vieillards vénérables des villages. Reste alors la question de savoir ce que deviennent les dépouilles des autres défunts, hommes ou femmes plus jeunes, enfants, etc., puisque je n'ai à ce jour encore jamais eu l'occasion d'apercevoir dans ces endroits quelque chose qui pourrait s'apparenter à un cimetière, de quelque type que ce soit, sachant aussi par ailleurs avec certitude que les Akha n'incinèrent pas leurs morts.
De nouveaux préparatifs battent leur plein. Des hommes ont rapporté de la forêt de volumineux troncs de bambou, les ont sectionnés en portions d'environ quatre-vingts centimètres de longueur puis, toujours équipés des mêmes machettes utilisées pour ces étapes préparatoires, s'attellent désormais à en amincir les parois, tout en les percutant périodiquement afin de tester leurs sonorités. Sans aucun doute, ce sont là d'éphémères instruments de musique qui sont mis en œuvre. Je remarque par ailleurs qu'au sein de quelques familles, des jeunes filles ont déballé leurs tuniques d'apparat, certaines s'appliquant ensuite à les retoucher, les réajuster, quelques-unes ayant même entrepris d'aller les laver à grande eau dans la rivière. Il ne fait aucun doute que les festivités funéraires qui se préparent s'annoncent d'envergure, que le défunt dut de son vivant demeurer un personnage important du village, et je me retrouve alors d'autant plus contrit de ne pas avoir la possibilité de résider sur place plus longtemps pour y prendre part.
Voici en effet venue la fin du périple, puisque cette nuitée fut la toute dernière que je pouvais me permettre de passer dans un village. Il me faut désormais partir, rejoindre les routes, les transports motorisés et les petites villes du pays. Ainsi, hormis une seule d'entre elles, rien de moins que les trente-quatre précédentes nuits se seront déroulées en compagnie des villageois, sous leurs toits. Que de hameaux traversés, que de huttes visitées, heureux bilan.
J'avais pour projet d'attendre la fin des chants incantatoires du chaman pour marquer l'heure de mon départ mais, alors que ma montre affiche maintenant 10 heures 30, il ne semble toujours pas vouloir s'arrêter. Je m'en vais donc, quittant une fois de plus avec regret ces endroits, jamais lassé de consacrer autant de journées à les visiter, d'aller à la rencontre de leurs habitants.
Les villageois m'ont indiqué un itinéraire alternatif, qui va me permettre de regagner le bourg de Boun Neua via un chemin différent, au moins en partie, de celui parcouru à l'aller, deux jours plus tôt. Ce dernier se trouvait alors certes largement boueux par endroits mais ne présentait, hormis cela, aucune difficulté, sans commune mesure avec nombre d'improbables sentiers forestiers et montagneux empruntés précédemment dans la région. Il avait suffi de traverser la plaine de Boun Neua avant de gagner les hauteurs puis de longer les crêtes. J'imaginais bien que le trajet du retour n'exposerait pas plus de contraintes, mais en aucun cas qu'il s'imposerait sur une telle longueur. Après un peu moins de trois heures à cheminer au cœur de collines forestières, de temps à autre de rizières qu'il faut alors à chaque fois contourner, je dois finalement, avec répugnance, affronter une vaste plantation de cannes à sucre qui s'étale sur des dizaines d'autres éminences, cette fois définitivement ratiboisées. Il s'agit là d'une exploitation d'investisseurs chinois, comme on en aperçoit de plus en plus dans le nord du pays, qu'elles soient cultivées de cannes à sucre, d'hévéas, de bananiers ou que sais-je encore. Le décor s'affiche austère, monotone, invariablement déprimant. Sorti de cet enfer écologique, je plonge à nouveau dans la plaine de Boun Neua, traverse quelques dernières sections boisées, modestement jolies - mais sans doute dois-je désormais me retrouver un peu blasé après maintenant plus d'un mois à sillonner la région, à travers nombre de grandioses, denses et verdoyants paysages. Je parviens à Boun Neua après quatre heures trente de marche au total. Deux pansements aux pieds, relativement soignés, que je m'étais préparés la veille au soir, ont assez bien supporté l'épreuve, mais les plaies m'ont tout de même sérieusement fait souffrir. Même si ce matin, pour des raisons d'économies, je m'étais interdis de tenter de terminer le trajet à l'arrière d'un scooter si j'en croisais un, j'aurais probablement finalement renié ma parole si l'occasion s'était présentée, afin d'abréger ces souffrances. Malheureusement je n'ai, une fois de plus, rencontré strictement personne de tout l'itinéraire. En fin de parcours les douleurs, de plus en plus intenses, m'obligeaient même à compenser ma démarche, provoquant alors sans tarder d'autres gênes, notamment aux chevilles et sur le bord extérieur des pieds.
Mais voici venu le bout du chemin, et cela est bienvenue car ni ces pieds ni les tongs en mousse ne seraient en capacité de poursuivre beaucoup plus loin. Quoi qu'il en soit, les trois prochaines journées seront reposantes pour eux puisqu'elles se passeront assis à l'intérieur des bus. À Boun Neua je déniche pour la nuit une sordide pension chinoise, le départ de l'unique transport quotidien qui relie Oudomxaï ayant lieu le matin, aux alentours de 9 heures. Trois chambres, que l'on pourrait sans beaucoup exagérer qualifier de "placards", offrant chacune une surface de moins de trois mètres carrés, bricolées avec des planches mal jointées et des sacs de nylon récupérés, sont disposées à l'étage, juste à l'aplomb de la petite salle du restaurant, au sol de béton et dont les murs sont maculés de salissures. Nuit négociée à huit-mille kips, soit soixante-sept centimes d'euro, un record.
Le trajet du retour vers la capitale Vientiane ne doit en théorie nécessiter que trois journées mais, par sécurité, je m'en suis préservé une supplémentaire au cas où - et ce n'est absolument pas rare dans le pays - un problème quelconque me retiendrait à mi-parcours. Si au contraire tout se passe bien, je pourrai alors consacrer ce temps libre à Luang Prabang ou à Vientiane, pour manger de bonnes choses et tâcher de dénicher quelques trésors dans les boutiques et sur les marchés touristiques qui y abondent. J'y rencontrerai aussi sans nul doute quelques-uns du million d'autres touristes qui visitent annuellement le Laos, ce qui ne sera pas pour me déplaire puisque cela fait exactement trente-cinq jours que je n'ai plus aperçu un seul congénère occidental. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:50 · Modifié le 5 août 2025 à 11:26 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 37 de 239 · Page 2 de 12 · 5 750 affichages · Partager 26 octobre - OudomxaïLe bordel
Étape en minibus entre Boun Neua et Oudomxaï, cent-soixante kilomètres sillonnés en dix heures vingt exactement, mais un sérieux problème technique nous a cloués sur place à mi-parcours, en pleine campagne, durant plus de deux heures. Sur ce trajet, il faut continuellement subir l'état calamiteux de la piste, cheminement chaotique de terre ravinée et de cailloux, pour affronter des cycles qui se répètent inlassablement, presque toujours à l'identique et à la même cadence. D'abord, une accélération durant dix ou quinze secondes, jusqu'à atteindre peut-être une vitesse de quarante ou cinquante kilomètres à l'heure, puis une brusque décélération pour "encaisser" le nid-de-poule suivant, et laisser envahir l'habitacle par le nuage de poussière ainsi soulevé et qui nous rattrape alors. Nausée. Après un énorme choc, provoqué par le passage dans un nid-de-poule plus profond que les autres, c'est tout l'essieu arrière du véhicule qui s'est déséquilibré, ou du moins quelque chose de cet ordre. Pour y accéder et effectuer les réparations nécessaires, il a alors fallu surélever cette partie du bus, puis l'étayer dans cette position avec tout ce qui nous tombait sous la main, de grosses pierres laborieusement poussées jusque là, et même les troncs de deux jeunes arbres que des hommes se sont attelés à abattre à la machette.
Ayant récemment fait leur apparition à travers tout le pays pour tâcher de remplacer peu à peu l'improbable panoplie de véhicules que l'on rencontrait encore presque exclusivement à la toute fin des années 90 sur les pistes des campagnes reculées - vieux camions militaires russes reconvertis, bahuts pourvus d'habitacles charpentés en bois, multiples modèles de songteaws, etc. - les minibus actuellement employés dans ces endroits sont le plus souvent des engins coréens, parfois thaïlandais, recyclés. Ils sont prévus pour accueillir vingt-sept passagers exactement, mais on s'y entasse fréquemment à près du double, notamment après que des tabourets d'enfants en plastique aient été alignés dans la travée centrale, et que nombre de personnes se soient contentées de se maintenir debout là où elles y sont parvenues. Il ne s'y trouve qu'un seul et très étroit rayonnage pour y stocker les bagages. Les universels et nombreux sacs de marchandises en nylon tressé que presque tous ici transportent ne s'y insérant pas, on les cale alors dans les moindres espaces vides, notamment entre les jambes de chacun.
Nuit à Oudomxaï, dans une pension-bordel chinoise. C'est sensiblement sordide, passablement lugubre, logiquement bruyant, mais très peu onéreux, et donc extrêmement pratique lorsque l'on voyage dans le pays avec en poche un budget particulièrement restreint. Quinze-mille kips la petite chambre pour la nuit, soit un euro et vingt centimes. Les filles, âgées d'environ seize à vingt ans, certainement pas plus, arborent des mines désolantes et même, à vrai dire, attristantes, tant on devine la misère de laquelle elles proviennent, et peut-être encore plus celle où elles baignent désormais. Littéralement louées à des familles paysannes excessivement pauvres, elles viennent souvent de l'est du pays, de la province de Sam Neua, une région aussi parfois dénommée le Houa Phan. Une dépendance au ya-baa se lit aisément sur le visage de la plupart d'entre elles. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:51 · Modifié le 5 août 2025 à 11:24 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 38 de 239 · Page 2 de 12 · 5 749 affichages · Partager 27 octobre - Luang PrabangLa mixité
Au menu de la journée, le trajet routier entre Oudomxaï et Luang Prabang. La chaussée étant désormais bitumée, nous n'avons donc plus à endurer les assauts des nuages de poussière. Le revêtement asphalté s'avérant cependant d'une qualité déplorable, les nids-de-poule restent nombreux. Le véhicule, vieux bus sans âge, peut néanmoins s'autoriser une vitesse de déplacement légèrement plus élevée que celle à laquelle nous fûmes par la force des choses contraints la veille, même si le parcours apparaît, au cœur de ces paysages montagneux, toujours autant sinueux. Les virages se succèdent sans fin, et plusieurs des passagers locaux, toutefois presque exclusivement des femmes, subissent le martyre, enchaînant les séries de vomissements. Deux-cents kilomètres, sept heures de transport, incluant un seul arrêt d'une vingtaine de minutes.
Fin d'après-midi à Luang Prabang. Je rencontre T., un Français expatrié et marié ici à une femme Hmong qu'il a "achetée" à crédit à ses beaux-parents. Il lui reste à ce jour cinquante-quatre mensualités de vingt-cinq dollars à leur régler. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:51 · Modifié le 5 août 2025 à 11:24 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 39 de 239 · Page 2 de 12 · 5 749 affichages · Partager 28 octobre - VientianeLe transport
Levé à 5 heures, puis transport en tuk-tuk, petit véhicule ouvert à trois roues qui fait ici office de taxi, vers la petite gare des bus. Cette heure matinale, c'est justement celle de l'aumône quotidienne des nuées de moines et moinillons, vêtus de robes safran et portant leur obole à riz en bandoulière, qui vont silencieusement, en de multiples processions, à travers la ville en quête d'une nourriture journalière que leur accordent les fidèles, se tenant pour l'occasion agenouillés en bordure des calmes ruelles.
" On the road again", cette fois de Luang Prabang à Vientiane, trois-cent-quatre-vingts kilomètres parcourus en douze heures. Les virages se succèdent, indéfiniment, de surcroît plus nombreux que les deux jours précédents. Des femmes vomissent, une sorte de routine. Jusqu'à aujourd'hui encore, un gars armé, un civil, continue à escorter presque chaque bus qui emprunte cette fameuse route numéro 13 reliant Luang Prabang à Vientiane, la kalachnikov à crosse repliable portée ostensiblement en bandoulière pour tenter de dissuader toutes attaques des rebelles Hmong. Depuis que cette mesure a été prise, il y a de cela peut-être trois ou quatre ans, je crois que plus une seule embuscade ne s'est effectivement produite sur ce trajet. Ailleurs aussi dans le pays, sur d'autres itinéraires, des transports sont convoyés de la sorte, mais les armes se font généralement plus discrètes, le plus souvent dissimulées sous une banquette ou sous une bâche. | | | À: 321 · 26 novembre 2006 à 15:52 · Modifié le 5 août 2025 à 11:21 Re: Laos, au cœur de la province de Phongsaly, trente-cinq jours d'itinérance à pied Message 40 de 239 · Page 2 de 12 · 5 749 affichages · Partager 29 octobre - VientianeLa fin
Profiter, jusqu'à la dernière minute, du charme rétrograde et désuet de la capitale du Lane Xang, le pays du « Million d'éléphants », le Laos. | Carnets similaires sur le Laos: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 26 792 visiteurs en ligne depuis une heure! |