Aprés l'avoir lue, dites-moi comment vous voyez la suite de cette A...
Merci
L'histoire :
RETOUR
Qui est cet homme qui s'éloigne ? Quelle vie rejoint-il ? Il vient de prendre son gros sac à dos et il avance d'une démarche chaloupée, lourde ; las mais sûr, vivant, satisfait. Qui est-il en réalité ?
Exit.
Il va franchir la porte de sortie de l'aéroport et puis plus rien. Seul me restera le souvenir de ces épaules larges se balançant, de cette chevelure et de cette peau colorée par le soleil, de ces yeux. Comment décrire ces yeux ? Il y a de l'indéfinissable, de l'indicible. De l'indicible car ce qu'il a vu, ce qu'il a ressenti c'est
ce que les hommes ont cru voir. Arthur Rimbaud du voyage, il est allé voir ce que les milliers de touristes sont certains d'avoir vu en ne faisant, au plus, que frôler l'essentiel. Aventurier des temps modernes, il a déréglé, pour quelques semaines ou quelques mois, le chronomètre de sa vie.
Pendant une semaine je l'ai accompagné jusqu'à ce retour dans le monde réellement fictif.
13 heures. Chaleur étouffante. Merde, qu'est-ce qu'il fout ? La petite piste d'atterrissage est chauffée à blanc. Chaleur écrasante. Et si je l'attendais pour rien ? L'horizon vibre comme derrière un mur d'eau. Mes yeux n'en peuvent plus de scruter ce paysage ocres semblable à des tôles brillantes et rouillées, afin d'apercevoir celui que j'ai eu hier soir au téléphone. « Très bien, demain 12 heures 30 sur la piste de l'aérodrome. »
Comment peut-il être ? Va-t-on s'entendre ? Une masse sombre, ondulante, avance au loin. La masse devient moins dansante et plus humaine. Gros sac fixé sur des épaules larges qui se balancent, cheveux déteints par le soleil, humides de sueur et collés sur le visage hâlé. Il avance vers moi d'une démarche chaloupée ; las mais encore plein d'entrain.
- Bonjour, je suis A...
- Pas trop attendu ?
- Non...
- Bon on décolle dans cinq minutes. Deux ou trois trucs à régler.
Dernières signatures. Dur retour dans le monde de l'administration. Serrement de mains et échange de paroles avec le douanier. Est-il un habitué ? Qui pourrait se permettre de ces familiarités avec ces représentants de l'autorité ? Mais lui ne fait pas de différence. De nombreuse fois il est arrivé en pays inconnu. Il n'y avait aucune différence entre l'ouvrier jouant au cricket durant son jour de congé et le haut-fonctionnaire zélé, dégoulinant de sueur dans les rues encombrées des pays surpeuplés.
Où est-il ? Pourquoi m'a-t-il dit qu'il n'en avait que pour une minute ? Table crasseuse. Assiette remplie d'une mixture indéfinissable et baignante dans une sauce huileuse douteuse. Gargote de rue. Je suis là, assise au milieu des chercheurs de minerais des différentes mines qui encerclent cette petite ville pionnière sale et poussiéreuse. Seule en milieu d'hommes. Combien sont-ils ? Cinquante. Cent. On ne saurait le dire. Ils grouillent dans ce coin de rue transformé en cantine pour mineurs affamés. Il est neuf heures du soir et tous ces visages noirs qui lorgnent la femme blanche que je suis ne m'inspirent aucune confiance. Visages creusés, défigurés, burinés, ridés. Visages inhumains qui traduisent la souffrance, la cruauté de leur travail.
Mais je ne suis pas la seule femme. Deux jeunes métisses sont assises sur les genoux de deux mineurs. Impossible vue les circonstances de ne pas comprendre le réel enjeu de cet étonnant et soudain élan de tendresse profane. Assis près de ces deux couples de la nécessité, un enfant mange. Son menton dépasse à peine de la table, sa bouche n'est pas assez grande pour la cuillère porteuse de la seule nourriture depuis ce matin, avant la mine. Sa petitesse me rappelle que ce n'est qu'un bambin, mais ses yeux sombres, cernés et son visage déjà fatigué et marqué par le travail me font hésiter. Pauvre petite créature à peine née et déjà si vieille !
Il est là. Unique chevelure pâle. Il écoute, il acquiesce, il sourit, se lève, tend la main et pause l'autre sur l'épaule de l'homme voûté, poussiéreux et édenté. Le connaît-il ? Non. Il s'est assit et par de mots simples il est allé ouvrir le cœur de cet homme qui croyait l'avoir fermé pour toujours. Et maintenant qu'il revient vers moi, le vieux mineur continu de sourire parce que pour quelques instants il est redevenu un être vivant, un poids qui pèse dans la balance de l'humanité.
La femme qu'il a bousculé à continué de sourire. Est-il un charmeur ? Charmeur malgré lui alors. Médecin des âmes,
médecin malgré lui. Il ne cherche pas a modifier ; il recherche l'authenticité, la simplicité des mots, la limpidité des sentiments.
Pourquoi s'attarde-t-il dans ce hall d'aéroport ? Retarde-t-il le moment du retour à sa vie sociale de détenu dans la prison du quotidien ?
Route immense, droite et déserte. A droite, à quelques mètres, une petite piste de latérite défoncée s'enfonce dans le lointain, vers un monde rural que la grande route laisse de côté. Coup de volant sec vers la droite. Il se tourne vers moi : « Cette route manque d'humanité ; elle oublie ceux qui font l'humanité ; si on la suit jusqu'au bout, on arrive directement à B... et ses prisons de luxe pour touristes fortunés béats devant le béton sans âmes qu'ils ont vu mille fois sur la brochure de leur agence. »
C'est la plus longue phrase qu'il m'est venu de lui.
« A..., chérie, tu te dépêches ? J'ai hâte de retrouver les enfants. Une semaine passée sans eux est si difficile...» Et je le vois passé la porte vitrée de l'aéroport. « Chérie, mais à quoi penses-tu ? Ah ! toi tu es encore à B..., n'est-ce pas ? C'est vrai que c'était beau, l'agence ne nous a pas trompé : l'hôtel était splendide. »
Je ne sais qui il est. Il s'en va. Mais vers où, vers quoi ? Pendant des semaines il s'est gonflé de vie vivante. Va-t-il raconter aux illusionnés, qui le prendront pour un illuminé, qu'il a côtoyé la vraie réalité ? Pendant des semaines il a vécu. Pendant un quart d'heure j'ai rêvé...