Quelqu'un a évoqué plus haut la perception différente des nôtres que les femmes locales pourraient avoir de la sexualité, hors de notre pollution judéo-chrétienne. Cela m'a rappelé un passage de l'ouvrage de Charles Renel, "Le décivilisé", écrit à
Madagascar il y a pès d'un siècle.
Comme l'auteur est décédé depuis plus de 70 ans, le texte est donc dans le domaine public et je me permet d'en reproduire un extrait ici:
(Adhémar est instituteur français dans un village Betsimisaraka...)
Le soir, seul dans sa case, il était assailli de pensées tristes. La présence d’une femme, même d’une humble fille du village des Trois-Manguiers, eût suffi à les faire fuir. Aussi Adhémar songeait-il à contracter mariage selon les rites des hommes de la tribu. Les mœurs, chez ces peuples, sont si faciles et si libres que les Européens, habitués à juger vite en rapportant tout à leurs habitudes, les qualifient volontiers de dissolues.
Les filles jusqu’au mariage sont maîtresses de leur corps. Estimant cette liberté fort agréable, elles n’ont aucune hâte de se marier, et, par l’expérience qu’elles prennent d’un grand nombre de maris virtuels, elles se préparent à devenir d’excellentes épouses. Avant de se lier par une union durable, deux jeunes gens se prennent à l’essai, vivent un temps dans la même case. Si cette cohabitation resserre les liens noués par l’amour ou la fantaisie, on procède au mariage rituel qui d’ailleurs peut toujours être rompu par le divorce.
Adhémar cherchait parmi les filles du village celle qui vien-drait habiter sa case, et il ne trouvait pas dénuées de charme les expériences qu’il tentait. Mais il s’apercevait aussi qu’un malen-tendu, toujours le même, le séparait de ses partenaires momen-tanées. Elles et lui ne parlaient pas en amour la même langue. Elles venaient partager la natte qui lui servait de lit, en toute simplicité, sans arrière-pensée aucune, et, pour ainsi parler, comme l’on va dîner en ville. Car une femme malgache aban-donne aux désirs des hommes les parties les plus secrètes de son corps aussi facilement qu’une Européenne livre à leurs re-gards sa figure, ses bras ou ses seins. Encore l’Européenne a-t-elle parfois, en ce cas, quelques scrupules de pudeur, tandis que la Malgache ne connaît point le mal, telle Ève, avant qu’elle eût goûté au fruit décevant de l’arbre. Adhémar au contraire appor-tait aux choses de l’amour un esprit déplorablement monogame. Obscurément déçu que ses compagnes eussent appartenu à d’autres, il admettait mal qu’une possession éphémère ne lui conférât aucun droit sur la vie sexuelle de la femme qui s’était donnée à lui. Il ne pouvait se débarrasser de cette fausse con-ception de l’amour qui fait d’un être au profit d’un autre une espèce de bien inaliénable, et attribue une importance exagérée à un acte tout naturel, assez banal par sa fréquence, s’il reste précieux par le prix qu’on y attache.
Les filles du village venaient volontiers vers l’étranger blanc, par curiosité, non sans quelque secret effroi, puis s’en allaient, l’expérience faite, préférant retourner aux hommes de leur race. Avec un peu d’argent, Adhémar eût aisément fixé l’une de ces inconstantes, car les femmes malgaches se laissent aimer pour des colliers, des anneaux, des bracelets, des bijoux d’or ou d’argent, pour des voiles de soie ou même de coton, pour le don d’un accordéon ou d’une machine à coudre. Mais Adhé-mar n’était pas plus riche que les autres hommes des Trois-Manguiers. Il avait comme seul avantage d’être l’inconnu, l’étranger à peau claire, réputé de caste supérieure. Aussi res-sentait-il quelque humiliation d’être incompris des filles Betsi-misârak. Il se comparait, toutes proportions gardées, et avec interversion des sexes, à une personne de mauvaise vie, en quê-te d’une situation sérieuse et qui ne trouve à faire que des pas-sades. Ridicule conception d’Européen habitué à réglementer et hiérarchiser les gestes de l’amour !
Ce soir-là, Adhémar, avait un rendez-vous. Son repas à peine terminé on gratta doucement à la porte. Il déplaça la claie, et, par l’ouverture, une femme jeune et souple se glissa. C’était une vraie fille de la nature, sans fard au visage ni réticences aux lèvres, née pour l’amour et n’en connaissant que la joie physi-que dans toute sa simplicité. Petite, un peu lourde, les attaches sans finesse, le nez largement épaté, elle avait des chairs fermes, des joues pleines, des seins droits, légèrement piriformes, car elle n’était pas de race pure. Elle appartenait à la famille des Piroguiers-du-lac. Comme son père, ses frères et tous ses pa-rents, elle savait conduire les pirogues soit dans le dédale des marais, soit sur les vastes étendues lagunaires où le vent soulève des vagues. Le maniement quotidien des pagaies lui avait donné de gros bras aux biceps durs. Elle avait vingt ans et s’appelait Ialimanga. Le matin, Adhémar, revenu avec elle en pirogue et pris du désir brutal de cette chair jeune et fraîche avait obtenu un rendez-vous.
Des tisons rouges, au milieu du foyer à demi éteint, ache-vaient de se consumer. Il la voyait mal dans la case enténébrée, la reconnaissait à peine, évoquait l’image de la chair brune pati-née par le soleil, des seins durs comprimés par le mouvement alterné de la pagaie. Maintenant, elle était debout, immobile, statue drapée dans la longue rabane à plis raides. Les globes clairs des yeux luisaient étrangement dans l’ombre bronzée de son visage, comme dans la profondeur noire de la sylve des fleurs blanches d’orchidées.
Deux heures après, le foyer était mort. La nuit enveloppan-te les accueillait dans son repos. Adhémar n’avait rien à dire à sa compagne. Elle, d’ailleurs, n’attendait aucune parole. Satisfaite et lassée, elle s’endormit en lui tournant le dos. Étendu à ses côtés sur la natte fraîche, il percevait le souffle léger de sa respi-ration. Énervé, incapable de dormir, il songeait que les Malga-ches avaient résolu très simplement ou plutôt supprimé l’énigme si compliquée et si troublante de l’amour. Ialimanga la piroguière n’était ni sa maîtresse, ni son amie, ni son épouse ; elle n’était pas non plus une prostituée, car elle ne se donnait ni par vice ni par cupidité. Dans les langues de l’Europe, il n’y a pas de mots pour désigner cette passante sur la natte, cette sœur de chair, cette hôtesse de volupté. Celle-ci, sans doute, ja-mais plus il ne la sentirait à son côté ; ou bien, si elle rentrait dans sa case une nuit, ce serait comme si elle n’y fut jamais ve-nue. Elle ne se préoccuperait ni de celles qui l’auraient précé-dée, ni de celles qui devaient la suivre. Tous deux, vivraient, sans plus, la volupté présente, cueilleraient, sans penser à hier ni à demain, la fleur brève de l’heure. Plus tard, en présence des autres, ils auraient exactement les mêmes rapports sociaux qu’avant de s’être connus. De cette manière, l’acte naturel et presque anonyme de l’amour ne créait chez tous ceux qui l’avaient pratiqué ensemble, gêne, honte, contrainte, ou obliga-tion d’aucune sorte. Adhémar ne pouvait s’empêcher de penser que c’était bien ainsi. Il avait connu déjà plusieurs filles du villa-ge, et ces unions éphémères n’avaient apporté aucun trouble dans sa vie et dans la leur. Il concevait donc parfaitement l’époque où dans la nuit des temps, il en était toujours de même au sein de la horde primitive...