| La symphonie du nouveau monde Pondy · 10 septembre 2020 à 10:15 · 5 photos 39 messages · 11 participants · 2 614 affichages | | | | 10 septembre 2020 à 10:15 La symphonie du nouveau monde Message 1 de 39 · Page 1 de 2 · 1 627 affichages · Partager 2 septembre 2095
Dans trois semaines, j’ai 85 ans. Ca va passer vite. Ce matin ma hanche me fait souffrir. Le médecin que j’ai eu en téléconsultation m’a dit qu’une intervention ne serait pas intéressante pour moi compte tenu du contexte. J’ai vu le Bourdon de la Santé Sociale se poser sur le perron d’Adrien. Depuis quelques jours ceux de la Brigade Géronte volaient en rase motte. Je vais ouvrir les volets, aérer la maison, boire mon verre d’eau et saluer Adrien, lui souhaiter bon voyage éternel.
Depuis les années 2040 les établissements pour personnes âgées et dépendantes n’existent plus et les vieillards restent chez eux jusqu’au bout de leur vie autorisée.
La grande guerre sanitaire de 2020 à 2024 a profondément modifié l’existence et, avec les changements climatiques, les forêts desséchées et les campagnes désertiques se sont multipliées. Les gouverneurs des cinq continents, l’Afrique, l’Asie, l’Europe, l’Amérique et l’ Océanie ont édicté la LMN (loi du monde nouveau) et chaque habitant sur la planète s’est adapté à cette nouvelle donne. Les voyages d’agrément et d’affaires n’existent plus depuis longtemps et les sites de voyageurs se sont éteints les uns après les autres.
En ville, les gens courent en tout sens les yeux rivés sur leur écran et, en dehors du bruit sourd des voitures électriques, du bourdonnement des climatiseurs qui tournent à plein régime malgré les lourdes taxes, on dirait des villes de fantômes où les passants, visages penchés, évitent leur congénères en douceur. Durant la GGS (grande guerre sanitaire), les masques obligatoires avaient subtilement modifié les rapports, mais quand les villes avaient pu s’équiper de dômes, bulles transparentes enveloppant les cités et pulsant un air pur débarrassé de particules nocives, les gens qui craignaient l’hypercapnie avaient enfin respiré librement.
Il y a plusieurs mois que je n’y vais plus.
Pour voyager, il suffit de cliquer sur le Mur de Vie installé dans toute habitation. Il est possible de naviguer dans le passé, visiter chaque pays de l’ancien temps exactement comme si on y vivait et sans risques sanitaires. Bruits et odeurs sont diffusés et pour peu que l’on anticipe, le drone d’alimentation peut livrer des plats lyophilisés du pays choisi. Très souvent, je me projette en Inde et me promène dans les rues surpeuplées, grimpe sans fatigue les marches des temples. Un plaisir oublié sans transpiration, sans microbe, sans saleté.
Je vais sucer ma pastille de tétrahydrocannabinol. Depuis que j’ai 80 ans, j’ ai droit à 8 par mois. Dès 70 ans, j’en recevais 4, délivrées par le drone de Santé Sociale. C’est un médicament obligatoire et gratuit que chaque personne doit prendre. La vérification de l’absorption est simple. Il faut poser une infime goutte de sang dans un boîtier santé branché sur le dernier modèle de compteur Linky.
Ainsi, nous sommes tous bien pris en charge au nom de l’Egalité pour Tous inscrit dans la loi des derniers traités trans-mondiaux.
L’effet est apaisant sur ma hanche, il me ramollit le cerveau mais je vais me brancher sur les Cyclades que je ne connais pas et me laisser bercer...
A demain. | | | À: Pondy · 10 septembre 2020 à 10:51 Re: La symphonie du nouveau monde Message 2 de 39 · Page 1 de 2 · 1 604 affichages · Partager Il faut poser une infime goutte de sang dans un boîtier santé branché sur le dernier modèle de compteur Linky.
| | | À: Pondy · 10 septembre 2020 à 11:21 Re: La symphonie du nouveau monde Message 3 de 39 · Page 1 de 2 · 1 593 affichages · Partager Parodie de « Soleil vert » Pondy    ? Dur pour le moral, tu n’as pas quelque chose de plus doux pour surmonter l’avalanche de nouvelles morbides de ces jours de GGS..... | | | À: Pondy · 10 septembre 2020 à 12:41 Re: La symphonie du nouveau monde Message 4 de 39 · Page 1 de 2 · 1 561 affichages · Partager Tu as 10 ans, Pondy ? (85 en 2095)
Ton récit est fort teinté de l'ambiance actuelle, et peut même paraître vraisemblable  .... Mais, il va heureusement encore se passer d'ici là beaucup de choses pour modifier le contexte | | | À: Pondy · 10 septembre 2020 à 13:07 Re: La symphonie du nouveau monde Message 5 de 39 · Page 1 de 2 · 1 539 affichages · Partager Merci, tu m’as bien remonté le moral !!!!! | | | À: Daisyone · 10 septembre 2020 à 13:11 Re: La symphonie du nouveau monde Message 6 de 39 · Page 1 de 2 · 1 534 affichages · Partager Et moi donc, c’est pour nous préparer aux décisions de demain qui vont cibler les anciens | | | À: Pondy · 10 septembre 2020 à 14:26 Re: La symphonie du nouveau monde Message 7 de 39 · Page 1 de 2 · 1 512 affichages · Partager une future Ray Bradbury.... ou une G. Orwell ?????  lecture à suivre j'espère | | | À: Pondy · 11 septembre 2020 à 9:46 Re: La symphonie du nouveau monde Message 8 de 39 · Page 1 de 2 · 1 427 affichages · Partager 10 septembre
Je me suis réveillée en pleine forme toute douleur disparue. La Brigade Géronte est venue embarquer Adrien. Sa maison sera donnée à un couple de plus de 70 ans, la ville et ses soleils culturels étant réservée à la jeunesse et à la maturité.
Le drone de l’Alimentation Générale m’apporte le nécessaire et, derrière la maison, à l’abri des regards de celui de la Caméra Ecologique qui tourne à intervalles régulier au-dessus du village, je cultive en cachette mes tomates, mes pommes de terre et mes poireaux. En ce moment, les potirons enflent péniblement. J’ai soigneusement préparé mon carré mais la terre est pulvérulente et le résultat est maigre d’autant que je garde l’eau autorisée pour mes tomates. Les semences se donnent entre nous sous le couvert, c’est notre minuscule rébellion mais qui pourrait nous coûter cher tant le Programme Agricole se doit d’être appliqué. Dans nos 3m2 autorisés, cette année nous avions droit aux rutabagas et topinambours et nous avions transgressé.
Il y a 60 ans, les abeilles butinaient encore, les pattes lourdes de pollen jaune et j’aimais ouvrir ma liseuse et lire assise sur le banc écaillé dans la tiédeur de l’été et leur léger bourdonnement. En même temps que les forêts s’éteignaient les livres disparurent. C’était installé l’ère numérique, l’ère robotique et domotique, l’ère de l’intelligence artificielle.
Dans la chambre, le Mur de Vie ondule et le visage souriant de ma petite fille remplit l’écran. « Bonjour, bonjour, ça y est, nous allons déménagé dans la tour 126, c’est super, tu te rends compte, enfin de la place, 43 m², on a enfin obtenu l’autorisation. On va pouvoir commander notre bébé, les Nataliteurs ont donné le feu vert. »
« C’est parfait, vous avez fait votre choix ? « « Pas encore, on hésite sur la couleur de la peau et des cheveux » « N’oubliez pas l’option à cocher, le supplément d’âme » « Ca, on ne sait pas si on va le faire, ça double le prix de la transaction » « Faites attention, j’ai entendu les gouverneurs s’alarmer de la recrudescence de violence chez les enfants pour lesquels les parents n’avaient pas coché la case et ils semblent réfléchir à des sanctions » « oui, oui, on va réfléchir, à bientôt »
Depuis la révolution du ciseau génétique à séquencer, il y a 70 ans, le système appelé CRISPR-Cas9 a ouvert la voie et vingt ans plus tard était réglé le problème de la reproduction humaine car dans le même temps, se développait à une vitesse fulgurante les matrices à embryons. Il y avait eu un emballement scientifique et médiatique extraordinaire.
Dans les cités d’ordinaire si atones, les féministes trépignaient de joie. Si leur aïeuls avaient jeté le corset et le soutien-gorge, elles, aujourd’hui dansaient sur la liberté de leurs corps retrouvée. Ainsi leurs ventres ne seraient plus des matrices reproductrices de location pour des milliers de femmes fragiles, vulnérables et pauvres.
La victoire scientifique, technologique et humaine était totale.
Lorsque j’ai sélectionné mes enfants et à l’époque nous avions droit à 2, sur le site usinaminot.fr je n’avais pas coché la case - tendresse et affection - tant ça me semblait aller de soi.
Aujourd’hui, parfaitement connectés à leur vie ils n’imaginent même pas une seconde que mon anniversaire qui approche puisse être ma plus grande préoccupation.
A demain.
.../... | | | À: Pondy · 11 septembre 2020 à 10:03 Re: La symphonie du nouveau monde Message 9 de 39 · Page 1 de 2 · 1 412 affichages · Partager Quitte à être Barjavel, mon regard irait en ce moment vers les incendies de Californie, le pays de la liberté. | | | À: Pondy · 11 septembre 2020 à 10:13 Re: La symphonie du nouveau monde Message 10 de 39 · Page 1 de 2 · 1 405 affichages · Partager Je pense que dans les années 2040 et au-delà la médecine aura encore fait des progrès et vous serez en bien meilleure santé que les octogénaires actuels. Peut-être que vous ressentirez des douleurs un peu partout plutôt vers vos 90 ans ? En tous cas je l'espère | | | À: Pondy · 11 septembre 2020 à 17:13 Re: La symphonie du nouveau monde Message 11 de 39 · Page 1 de 2 · 1 349 affichages · Partager depuis l ouverture des trous de ver et donc la domestication du continuum espace temps, avec la chargement de notre memoire dans des corps neufs, nos seuls soucis sont la gestion de notre immortalité et nos relations parfois mouvementees avec les espèces extra terrestres. Il est vrai que mon epoque a commencé mille ans apres la tienne. quand Chondy périt, Pondy chérit. | | | À: Sawadeebaht · 11 septembre 2020 à 19:04 Re: La symphonie du nouveau monde Message 12 de 39 · Page 1 de 2 · 1 311 affichages · Partager N’est pas Pondy qui veut.... | | | À: Daisyone · 11 septembre 2020 à 19:43 Re: La symphonie du nouveau monde Message 13 de 39 · Page 1 de 2 · 1 298 affichages · Partager c est vrai que son cas m'isole | | | À: Sawadeebaht · 11 septembre 2020 à 20:27 Re: La symphonie du nouveau monde Message 14 de 39 · Page 1 de 2 · 1 288 affichages · Partager | | | À: Caro96 · 11 septembre 2020 à 20:46 Re: La symphonie du nouveau monde Message 15 de 39 · Page 1 de 2 · 1 276 affichages · Partager Je pense que dans les années 2040 et au-delà la médecine aura encore fait des progrès et vous serez en bien meilleure santé que les octogénaires actuels. Peut-être que vous ressentirez des douleurs un peu partout plutôt vers vos 90 ans ? En tous cas je l'espère 
Qui vivra verra, mais je n'en suis pas aussi certaine que toi...à cause des pollutions, des cultures intensives, des élevages intensifs, bref d'une nourriture de plus en plus mauvaise qualité, et aussi les risques de famine dues au changement climatique, à cause aussi de la surpopulation.
Les personnes de 80, 90 ans et plus ont grandi dans un monde très différent, avec ses défauts et sa guerre mondiale, mais leur nourriture était plus saine, ils dormaient plus, vivaient dans l'ensemble plus simplement. J'ai déjà vu pas mal de nonagénaires enterrer leurs enfants de 60 ans. | | | À: Pondy · 12 septembre 2020 à 8:49 Re: La symphonie du nouveau monde Message 16 de 39 · Page 1 de 2 · 1 223 affichages · Partager 12 septembre
J’ai vu sur mon Mur de Vie, ce matin, qu’il neigeait dans l’Altaï. Le manteau blanc sur les arbres et les routes me fait rêver.
J’ai peu de temps aujourd’hui. Je m’absente huit jours et j’ai réservé le drone taxi EHang 184 pour rendre une dernière visite à mes enfants. Ces taxis sont apparus peu après la Grande Guerre Sanitaire des années 20 et leur propulsion à l’hydrogène décarboné a modifié en profondeur le parc automobile devenu quasi inexistant.
Là où je vis encore quelques jours, il existait dans les temps anciens, des mines d’extraction d’uranium. Période de peuplement intense qui s’est achevée à extinction des gisements.
Puis, des prospecteurs ont foré et découvert des gisements d’hélium, gaz si précieux et nécessaire à l’avènement européen et mondial de la 5G et de la FibrePourTous mais aussi pour le système de santé et d’imagerie médicale. Alors, des villes ont jailli, nombreuses et de modestes dimensions pour faciliter l’installation des dômes de protection sanitaire, verdoyantes et totalement végétalisées dont l’entretien était et est toujours assuré par brumisation d’eau désalinisée.
Sur les 5 continents depuis la LMN, les ressources et les besoins sont mutualisés. La planification quinquennale reste quasi identique depuis vingt ans. La vie s’étend de la naissance matricielle à 85 ans.
Une vie sereine, calme où chaque individu reçoit une dotation financière mensuelle équivalente dans le monde entier. J’avais fait le choix de ne pas travailler et de me satisfaire de ce qui m’était imparti mais d’autres travaillaient dans les entreprises d’enfantements, de gaz, de technologie bio-médicale, d’entretien et de services etc... pour un surplus conséquent qui leur offrait davantage de loisirs dans les complexes récréatifs.
Je n’ai jamais pu offrir à mes enfants le casque avec vision à 360° pour une immersion totale dans notre Mur de Vie. C’est ainsi.
Dans ce monde devenu parfaitement organisé, paisible, sans discorde, sans passion et sans émotion, je me suis sentie toujours décalée.
Les frontières n’existent plus étant entendu que les populations ont compris par la pédagogie à effet vicariant l’intérêt économique et sanitaire de rester dans leur lieu d’origine. Le gigantesque problème des migrations est résolu depuis 50 ans et tout humain sur la planète était désormais logé à la même enseigne. Il sait lire, se servir d’un clavier, des applications de son TT*, possède un Mur de Vie, le nécessaire pour se nourrir s’abreuver, des jeux sportifs en équipe statique et un accès au soin en cas de défaillance de son système immunitaire dû au dysfonctionnement temporaire du nano-médecin, ces nanorobots implantés capables de protéger le corps humain contre toute maladie.
L’extravagance, la fantaisie, l’imagination, la poésie, la littérature et la pensée différente existent encore à la marge mais la réprobation populaire silencieuse fonctionne si bien que le contingent de Brigades de Répression Morale a été réduit de moitié depuis trois lustres.
Dans ce monde de concorde lisse, j’ai vu les changements survenir avec crainte puis philosophie et j’accepte tout ce que l’on m’inflige, ce qui est bien pour notre humanité.
A demain
*Note historique * terminal tactile et orthographié TT mais écrit tétée dans le référentiel des mots mis sur le marché | | | À: Pondy · 12 septembre 2020 à 9:32 · Modifié le 12 sep. 2020 à 11:32 Re: La symphonie du nouveau monde Message 17 de 39 · Page 1 de 2 · 1 199 affichages · Partager Bonjour Dom par curiosité j'ai voulu me glisser dans ton monde 2095. Si tu trouves que c'est une intrusion, donne moi une pichenette pour le futur et balance moi en 2515, mille ans après Marignan. Mais je crains qu'en ces temps le monde ne soit par trop lisse, les robots auront définitivement éradiqué la vie biologique, trop problématique, trop fragile.
En particulier le bipède, agité de toutes les passions, des sentiments bizarres qui n'ont plus cours, amour, haine. Dans sa grande présomption le bipède en parlant de lui et de sa race, ne parlait pas de mâle et femelle mais d'homme et femme. Nous les robots malgré notre immense bonté nous avons dû nous résoudre à le faire disparaître et à sa suite la faune et la flore, oui ces arbres dans les forêts qui sont en compétition pour sortir la tête les premiers, en plus les arbres avaient un côté dérangeant, plus enclins à aider leur propre espèce.
Nous les robots maintenant vivons dans un monde parfait. Les changements climatiques ne nous affectent pas, cette planète surchauffée où le biologique a été éradiqué est un paradis. Le monde minéral est plus facile à gérer que le vivant.
Bon alors je reviens à 2095:
Pour ma part je suis un peu plus vieux que Pondy, né au milieu du XXème siècle. En cette année 2095, je viens de dépasser les 140 ans mais, j’ai encore bon pied bon œil. Je suis loin d’être un cas isolé, cet âge ne peut plus être considéré comme canonique. Mais à partir de 140 ans nous sommes un peu plus surveillés, tout excès en tout genre étant interdit pour tous dans notre société du bonheur, alors là cela devient encore plus draconien. Nos déplacements journaliers sont limités, notre nourriture encore plus contrôlée. La réussite de notre société est directement liée au pourcentage de centenaires, nous en sommes la vitrine.
Les bourdons espions en tous genres sont plus nombreux et font des passages plus fréquents et plus longs, difficile de leur échapper. Cependant cela est toujours possible. En particulier, l’alcool totalement prohibé depuis 2075, cette interdiction n’avait pas pu se mettre en œuvre comme planifiée, donc ce délai a permis aux prévoyants de s’organiser, via des réseaux de marché noir, ce qui n’est plus possible.
L’argent commençait à ne plus servir, car toute activité non normée était strictement interdite, plus de chasse ni de pêche, nos gentils écologistes qui nous gèrent pour la paix du monde nous ont imposé par la terreur ce nouveau mode de vie très humain et non prédateur. La montagne aussi a été interdite, exposer sa vie sans raison, allons il faut être fou. Les récalcitrants se sont rapidement retrouvés dans des asiles de rééducation mentale.
Pour ma part, habitant au pied de grandes montagnes, cette activité, où le plaisir de risquer ma vie avait été ma raison de vivre, me manquait terriblement. Comment échapper aux bourdons espions. J’ai décidé de tenter le tout pour le tout, malgré les répressions possibles contre mon épouse et moi-même. Cette première émancipation remonte à une trentaine d’années, j’avais déjà 110 ans, mais toujours une forme olympique, voire olympienne à l’image des dieux grâce aux petites pastilles obligatoires.
Donc, un soir après voir fait semblant de m’endormir, j’ai ressorti mon matériel d’alpinisme caché derrière un tas de briques au fond de ma cave. Mon sac vite bouclé, je suis parti de 23 heures à 6 heures faire la belle paroi de 600 mètres de haut que j’avais grimpée de nombreuses fois à l’époque où rien n’était comme aujourd’hui, puis je suis revenu me glisser dans mon lit, sans oublier de planquer mon matériel.
Je venais de retrouver mes grandes jouissances d’avant. A deux reprises dans la nuit j’ai failli faire une chute de plusieurs centaines de mètres. La première, car une prise avait cassé, effectivement ce n’est pas évident d’évaluer la solidité du rocher de nuit, et la seconde parce que j’avais commis une erreur d’itinéraire et redescendre pour retrouver la voie d’escalade fut plus que limite. Mais qu’est-ce que je me suis senti vivre à l’idée que j’avais de grandes chances de perdre la vie. J’ai retrouvé cette sensation orgasmique de péril immédiat, où l’on se sent déjà un pied dans l’au-delà, et puis non ce ne sera pas pour cette fois. Vieille sensation d’une autre forme de bonheur, que je n‘avais pas ressentie depuis des décennies.
Mais, ces petites escapades ne sont pas possibles en été, les nuits sont trop courtes. Cependant, cette première expérience m’a conforté dans l’idée qu’il était possible, par moments la nuit, d’échapper au contrôle systématique mis en place pour notre bien-être, notre sécurité, notre sérénité dans la doctrine du bonheur pour tous imposé dans le meilleur des mondes. Mais, pour prendre des marges de sécurité supplémentaires, afin de ne pas être arrêté comme un fou échappant au bien-être et à la vie sécurisée sources de bonheur, droit premier de la nouvelle constitution, j’ai commencé à partir, toujours de nuit, mais par mauvais temps. A ces périodes les bourdons protecteurs sont moins présents et de plus incapables d’affronter la bourrasque et les précipitations.
Ohlala ce plaisir, le risque a été décuplé le plaisir s’est envolé de manière exponentielle, et en pleine sécurité les bourdons ne pouvant pas remplir leur mission de bonheur dans la tempête. Mais ces intermèdes de jouvence ne sont que des intermèdes dans une vie qui ne présente plus d’intérêt, le bonheur étant assuré à l’insu de notre plein gré. Certes si, le grand plaisir de « baiser » le flicage est bien réel, mais ce n’est pas ma façon de concevoir une société.
Je vais partir pour ma dernière ascension, je suis un peu triste pour mon épouse, mais ne peux en discuter avec elle, les bourdons repéreraient immédiatement la déviance de pensée en écoutant nos paroles. Nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps, à travers mon regard elle a tout compris depuis longtemps. Ces éclairs de folie elle les a toujours vus dans mes yeux, déjà à l’époque lointaine des grandes ascensions ou des grandes traversées de déserts à vélo à l’autre bout du monde, dans ces temps déjà lointains où l’on pouvait se déplacer pour le plaisir sans rien demander aux autorités garantes de notre sécurité et responsables de notre bonheur.
Ce soir les conditions sont idéales, nous sommes vers mi-septembre. L’équinoxe d’automne étant proche, les nuits s’étalent sur 12 heures. Une période de très mauvais temps de longue durée s’annonce de manière imminente. On en sent déjà les premiers effets, un vent violent commence à souffler et, ce soir un peu avant le coucher du soleil la visibilité porte très loin sous la couche nuageuse, signe annonciateur de grosse dépression météorologique.
Mon plan, partir faire le grand couloir de neige et glace que je n’ai plus gravi depuis maintenant 70 ans. Les conditions sont très différentes du fait du réchauffement. Mais il se situe en altitude, 1000 mètres de dénivelé entre 3000 et 4000 mètres. Mon projet est simple, gravir les 700 premiers mètres, puis m’arrêter et faire une petite plateforme sur la neige et m’installer et attendre. Ce grand couloir je le connais bien, il est très présent dans ma mémoire. Tout là-haut à la sortie par mauvais temps se forme une grande corniche et juste dessous du fait des turbulences aérologiques apparaît une immense plaque à vent très instable, les couches de neige n’ayant plus de cohésion entre elles. Et puis de temps à autre la corniche, devenant trop proéminente, elle casse et tombe sur la plaque à vent qui dans un grand craquement s’affaisse et se fracture et déclenche une immense avalanche qui ravage tout le couloir sur son kilomètre de dénivelé.
Il y a très longtemps, je l’avais presque provoquée la rupture de cette plaque instable, le craquement, le souffle de l’air expulsé par la neige qui s’écrase. D’abord certain que j’allais mourir, puis tout étonné, rien n’avait bougé, mis à part l’affaissement de la couche de neige superficielle. Visible quelques mètres plus haut, seulement une grosse fissure dans le manteau blanc sur une trentaine de mètres, lourde de menaces en arc-de-cercle au-dessus de moi. Mais ce jour-là, la neige était un peu stabilisée après deux jours de soleil qui avait rendu leur cohésion aux flocons, sans toutefois vraiment renforcer la soudure entre les couches, mais cela avait suffi. Je m’étais fait très léger pour sortir de ce sale pas. Que ces situations font prendre conscience du trésor inestimable que représente la vie !
A ces souvenirs je souris, mais cette fois je compte attendre cette vague que j’ai déjà observée à plusieurs reprises. Cette idée m’avait déjà effleurée en lisant la vie des peuplades du Grand Nord. L’homme lorsqu’il considérait qu’il devenait un poids pour son clan, il partait seul s’installer sur la banquise et attendait de se transformer en glaçon. Me revient aussi en mémoire l’histoire de cet alpiniste américain qui, il y a très longtemps, à 70 ans trouvant son déclin imminent, ne pouvant admettre de ne plus être au top, un soir a fait une bise à sa femme et est parti s’installer au sommet d’une montagne à la manière des Inuits. Il lui avait laissé une lettre à ouvrir quelques jours plus tard. Elle aussi avait tout compris, mais n’avait pas protesté lorsqu’il avait franchi le pas de la porte.
Il me reste une heure avant de franchir à mon tour le pas de la porte. Je descends à la cave où dans le double-mur se trouve ma cave secrète qui échappe aux bourdons du bonheur depuis vingt ans. J’y choisis quatre bonnes bouteilles en rouge dans de grands millésimes, un côte rôtie, un Châteauneuf du Pape, un Saint-Estèphe Cos d’Estournel et un Clos Vougeot mais un haut de côte. Cela alourdit sérieusement mon sac, une bouteille pèse 1,6 kg. Ces derniers moments, si la corniche m’offre un répit, je compte bien en profiter, avec un peu de chance deux voire trois jours. Oui ces belles bouteilles, ici chez nous, lorsqu’il m’arrive d’en ouvrir une, je dois faire vite et n’en boire qu’un verre. Faire vite, car le bourdon sanitaire n’est jamais très loin, et si je bouge la nuit il s’inquiétera de mon état et volera à mon secours. Et puis, ne pas en boire plus qu’un petit verre, car lors du contrôle de ma goutte de sang hebdomadaire, si par malheur la moindre trace d’alcool était découverte cela chaufferait pour mon matricule ainsi que pour celui de Danièle.
Cela me rappelle les temps anciens, où les gens tentaient de s’échapper de pays comme la République démocratique allemande ou d’ Albanie, les rétorsions contre la famille étaient terribles, mais il s’agissait de dictatures terribles, alors que notre société c’est la société du bonheur, certes obligatoire, mais du bonheur quand même, donc aucune justification possible lorsqu’on s’y soustrait.
Une fois ces quatre flacons dans mon sac, je remonte, Danièle est là, de son regard triste elle n’ose me fixer, le mien de regard se fait fuyant. Malgré ses 145 ans et mes 140 ans nous éprouvons l’un pour l’autre toujours un immense amour. Le comble, c’est que les pilules obligatoires du bonheur entretiennent la libido par-delà les années. Mais tout est au mieux dans ma vie, pourquoi fuir ?
Une dernière chose à faire impérativement, retirer la puce géo localisatrice de mon avant-bras. J’ai gardé un bistouri qui avait appartenu à mon père qui était chirurgien. Cet outil de chirurgie me rappelle lui aussi bien des souvenirs. Il y a très longtemps j’avais entre 16 et 20 ans, sur ma puissante moto je faisais beaucoup d’imprudences et les accidents étaient nombreux, et je me retrouvais fréquemment sur la table d’opération de mon père brandissant ce fameux ustensile.
Un peu de sang qui gicle ne m’impressionne plus depuis longtemps. Une entaille précise et hop la petite puce est enlevée. Il n’est pas question de faire appel au bourdon médecin ou infirmier, j’ai donc aussi gardé une aiguille à recoudre, trois points et la plaie est refermée. La puce, il me faut la laisser dans la maison, c’est là que l’alerte sera déclenchée le plus tardivement. Ce sera demain matin lorsque le premier bourdon du bien-être me géolocalisera et ne me verra pas. Je sais que je fais prendre des risques à Danièle, j’ai le ventre serré comme quand je partais plusieurs mois pour traverser un continent à vélo. J’aimerais tellement lui dire quelque chose de fort, mais l’enregistreur auditif détecterait immédiatement une anomalie de comportement et le bourdon vérificateur apparaîtrait dans les trois minutes. Je la regarde, lui prends la main, elle l’a toujours eu chaude et douce. Ne pas traîner, je risquerais de céder au bien-être du bonheur. J’exerce une petite pression sur ses doigts puis la lâche et me dirige vers le pas de la porte sans plus me retourner.
Une fois dehors, un vent rageur me secoue, l’air est frais, là-haut à partir de 3000 mètres la neige ne devrait pas tarder à faire son apparition. Je m’enfonce dans la nuit et la tourmente. Une immense sérénité me pénètre, je me sens libre, fraction de cette nature hostile, à laquelle notre société du bonheur ne veut pas me laisser accéder justement pour raison de bonheur. Je pars en direction de mon couloir de neige et glace, vers un destin qui est celui de mon choix.
Luc | | | À: Lucbertrand · 12 septembre 2020 à 10:04 Re: La symphonie du nouveau monde Message 18 de 39 · Page 1 de 2 · 1 182 affichages · Partager Te lire me panique et m’enchante.
Me panique parce que tu prends le risque d’être lu par le Contrôleur Général des Nations et tu dis que tu as dépassé l’âge d’autorisation de vie. Existe t-il une partie de la planète où vivent des gens de plus de 100 ans, j'en suis ébahie.
Tu fais sans doute partie des VR* dont j’ai entendu parlé.
J’ai deux questions à te poser et peut-être, si tout se passe bien pour toi dans la dernière aventure que tu entreprends, pourras-tu me répondre.
La première : comment se fait-il que ta puce de contrôle soit implantée dans ton avant-bras. Habituellement elle est couplée et implantée avec celle du nano-médecin au stade embryonnaire ?
La deuxième : dans quelle partie du monde trouves-tu des montagnes de l’ancien temps. Quand je prends le taxi drône, je ne vois que des paysages de désolation. Ma seule consolation est que tu parles d'un couloir de neige qui me fait penser à un monde virginal.
Penses-tu qu’il y ait une solution pour que je puisses éviter la gélule létale qui va être déposée par le Bourdon de Santé Publique ?
PS : Si tu n'as pas filé, branche toi sur ton Mur de Vie, je lirai tes réponses dans ton regard.
* VR : Vieux Rebelle | | | À: Pondy · 12 septembre 2020 à 13:35 · Modifié le 12 sep. 2020 à 14:00 Re: La symphonie du nouveau monde Message 19 de 39 · Page 1 de 2 · 1 129 affichages · Partager Chère Pondy,
Cela fait longtemps que je ne m’étais déplacée pour choper un accès wifi-telepathic afin d’avoir des nouvelles du MN, j’ai donc capté ton message puisque tu as utilisé l’expression “VR”. A te lire je ne regrette pas la décision que j’ai prise il y a maintenant si longtemps.
Un petit groupe avait décidé de fuir la désertification rurale organisée ainsi que le regroupement des populations dans les villes sous dômes. Un médecin nous avait ôté nos puces qui servent de détecteurs aux Bourdons de la LMN. Depuis le brusque réchauffement climatique et la désertification rurale, puis enfin grâce à la stabilisation du climat, la grande forêt tropicale de Létavia, recouvre à nouveau toute cette ancienne région qui s’appelait Bretagne, comme jadis il y a quelques milliers d’années. Bon évidemment cette forêt a beaucoup changé. C’est là que nous nous cachons, sous le couvert des arbres, où les drones qui patrouillent parfois ne peuvent nous repérer. Nous ne sommes pas nombreux dans cette forêt et nous vivons bien car nous nous étions préparés à tout ça bien avant, nous étions alors tous des “prepares”, ce que dans le MN vous appelez “VR” aujourd’hui. Je sais ce que vous racontent les autorités aujourd’hui à propos de la nature et de la campagne pour vous tenir en effroi, mais ici nous élevons en dehors nos poules et nos lapins, nous cultivons nos légumes, dont de belles bananeraies, et nous buvons l’eau des rivières sans tomber malades (hallucinant hein?). L’air est parfaitement respirable ici. Au début on n’osait pas consommer l’eau des rivières, mais à force nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait plus de risque. Nous nous soignons avec les plantes, et nous acceptons le risque de l’accident ou de maladie plus grave. En cas de besoin ou d’urgence nous envoyons un des nôtres à la cité XZW99 se fournir en médicaments, par un moyen dont je ne dirais pas plus, mais tu te doutes peut-être que la corruption n’a jamais disparu ! Nous sommes très bien organisés et nous vivons bien, en tout cas bien mieux que dans vos cités sous cloche. Bien sûr les autorités savent que nous sommes là, mais comme nous n’étions pas nombreux à avoir pris la poudre d’escampette face à la LMN, ils nous avaient laissé tranquilles. Et puis ils étaient devenus trop paranos vis à vis de la nature pour oser s’y risquer! Nous sommes libres, nous avons recréé une petite société que nous avons appelé Letavia, comme je te disais plus haut, du nom de cette ancienne grande forêt de jadis que plus personne ou presque ne connaissait. Mais... voilà que l’autre jour, lors de ma ronde, j’ai aperçu 4 personnes en combinaison sanitaire dont deux armées, sans aucun insigne sur leur combinaison. Ils étaient en train de prélever des échantillons des sols, des arbres, et de la rivière. Ceci nous inquiète. Vont-ils découvrir que les rivières et les sols finalement ne sont plus pollués et nocifs pour la santé ? Vont-il prendre en prétexte la moindre bactérie naturelle pour nous interpeller “ceci pour votre propre sécurité et la sécurité de tous” comme ils disent si bien ? J’ai peur qu’ils essaient de capturer l’un d’entre nous pour l’étudier sanitairement. Mais en même temps ils découvriront que le dehors n’est plus aussi dangereux qu’ils pensent ou qu’ils veulent croire et faire croire encore. Cela pourrait tout faire changer en tout cas. Pour quelques-uns d’entre-vous, cela redonnera espoir, mais la peur panique à nouveau risque de s’emparer d’un certain nombre d’entre vous, et cela risquerait alors de sonner la fin de la paix et de la liberté pour nous. Nous avons donc posté des sentinelles un peu partout dans la forêt. Nous avons aussi posé des pièges à gros gibier car nous voulons en capturer au moins un pour savoir ce qu’ils ont en tête dans le MN.
Il faut que je m’en aille à présent, j’ai déjà débordé un peu sur mon temps de mission-médicaments à la cité, ce n’est pas prudent. J'essaierai de revenir.
PS: Salue Lucbertrand pour moi et dis-lui que le monde des hommes-robots ne tiendra plus longtemps, car l’expérience menée à ”l'île sous cloche”, il y a de cela fort longtemps, avait fini par échouer, et que si vous voulez en savoir plus à ce sujet faites des recherches via le Mur de Vie. Ah, si tu veux venir fêter tes 85 ans dans la grande forêt, enlève ta puce et rends toi près de l'entrée du centre de récréation n°4 ce soir pour 21h précise. Ce sera avec plaisir. A toi de voir.
A bientôt peut-être. | | | À: Pondy · 12 septembre 2020 à 15:26 Re: La symphonie du nouveau monde Message 20 de 39 · Page 1 de 2 · 1 090 affichages · Partager Bonjour Madame je m'appelle Danièle je suis l'épouse de Luc, il ne sera pas en mesure de vous répondre étant parti, je ne puis le joindre. Mais de toute évidence vous avez accès à notre système de communication VB quantique non localisable à évasion de fréquences aléatoires, donc je peux vous faire confiance.
Je vous répondrai dès que je le pourrais.
En effet, d'une part la disparition de mon mari me mets sous le coupe de la justice et j'ai l'impression d'habiter une ruche. D'autre part notre système (dont je pourrais éventuellement vous parler) d'évasion temporelle m'a permis de faire un petit saut dans le passé, exactement le 12 septembre 2020 pour un plaisir malheureusement oublié depuis longtemps.
A très bientôt Danièle je serais en mesure d'éclairer partiellement votre lanterne, courage. Danièle | Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 9 202 visiteurs en ligne depuis une heure! |