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Bonsoir Alain,
Est-ce que mes périples à vélo ont le même sens que les aventures de ma jeunesse ? Question très difficile j’aurais tendance à dire non, très différent car à 65 ans on n’est plus le même qu’à 25 ans. Mais à la réflexion, si on a gardé son âme d’enfant, pas blasée toujours prête à s’émerveiller, je dirais oui. Souvent mon épouse me fait cette remarque tu t’émerveilles comme un enfant d’un rien.
Dans ma jeunesse, ça a été cette découverte de la montagne avec mon père dès tout petit, puis le ski de montagne dès 12 ou 13 ans, parfois dans des conditions de danger. Mon père était cependant conscient de la fragilité de la vie, en tant que chirurgien, cela ne l’a pas empêché de me faire découvrir le monde des grands sommets que l’on parcourt à pied ou à ski. On peut sans doute parler d’aventures initiatiques avec le plus merveilleux des initiateurs son père.
Puis vers l’âge de 15 ans l’escalade s’en est mêlée avec des camarades de mon âge, avec lesquels je suis toujours en relation étroite 50 ans plus tard. Les activités « engagées » forgent des amitiés fortes.
Par-dessus cela la période moto, le permis toutes catégories était à cette époque à 16 ans. Et comme mon père m’achetait tout ce que je voulais, dès le permis obtenu 16 ans et quelques mois j’ai roulé en T500 Suzuki, un des bolides de cette époque. Et comme mon père était chirurgien il m’a souvent recousu. J’ai fait un texte de cette époque de folie de la moto, mais sa place n’est pas sur voyage forum. Et de plus je ne suis plus du tout un adepte de la vitesse en voiture ou moto. Bien évidemment entre alpinisme et moto, j’ai de nombreux camarades qui sont morts. Est-ce que cela donne un certain rapprochement avec la mort ?
Puis aussi dans les expériences de jeunesse il y a les études, qui sont grosses sources d’angoisse, j’en rêve encore maintenant en me réveillant en sueur. Math sup math spé quand on n’est pas spécialement doué, on a l’impression qu’on ne va pas y arriver. Alors après est-ce que le facteur chance au moment des concours joue ? Mais j’ai passé le cap.
Et plus vous réussissez vos études et plus vous avez le droit de rentrer dans les emmerds, et la vie passe comme un tourbillon dans un maelström, où l’on a toujours la sensation d’être sur la crête entre tout va bien et rien ne va plus.
Voilà pour mes voyages initiatiques de ma jeunesse, à quoi il faut ajouter les folles équipées avec mon frère aîné, où entre 10 et 20 ans nous prenions tous les risques en Méditerranée en pêchant parfois très loin des côtes avec un bateau pas du tout homologué, où le risque était bien réel en cas d’arrivée du mistral, vent qui se lève sans préavis, à l’époque les prévisions météo étaient moins sûres.
Le voyage à vélo, je l’ai découvert à ma retraite, et j’ai immédiatement adoré ce mode de voyage. Et très vite j’ai sans doute voulu aussi y retrouver les coups d’adrénaline de mes activités passées. Ce que j’ai retrouvé dans des grandes traversées en particulier des immenses déserts en Asie ou en
Amérique du Sud. Le grand intérêt que l’on éprouve à se lancer dans des défis où l’on n’est pas sûr de réussir. Savoir que les conditions météo seront un facteur important que l’on ne maîtrise pas. Le petit stress que l’on ressent en se demandant si l’on aura assez d’eau pour franchir les 200 km qui séparent deux villages au milieu du Gobi, alors que très vite vous vous rendez compte que la piste est abandonnée, donc plus du tout roulante, par endroits envahie de sable. Être conscient que parfois on dépasse le point de non-retour et qu’il faut foncer vers l’avant.
Se sentir en harmonie avec la nature dans un combat de longue durée avec pour seules armes son vélo son envie et son moral, oui cela provoque une véritable jouissance. Sentir son corps qui s’adapte, et très vite s’imaginer que l’on a retrouvé certaines qualités d’adaptation de nos ancêtres préhistoriques en endurant le froid le chaud, l’altitude l’alimentation minimale, voir son corps fondre en quelques semaines, j’ai perdu 7 kg en 40 jours dans une traversée de désert, oui on le vit comme une ascèse.
Et ces trajets un peu en dehors des chemins habituels on s’y forge des amitiés solides. On apprend à composer avec les autres et on évolue à leur contact. Dans l’adversité les caractères se révèlent, et on est d’autant plus attentif au camarade avec lequel on vit l’aventure, hors Europe je ne roule jamais seul. De voyager avec des hommes et des femmes différents constitue un apport énorme en matière de relations humaines et de découverte de soi. On se révèle au contact des autres. Pour moi ces compagnons ou compagnes toujours différents sont une des composantes les plus intéressantes de l’expérience.
Voilà ce que m’inspire ta question et je pourrais continuer longtemps, mais est-ce une réponse ? Le monde m’a toujours émerveillé et je crois qu’il m’émerveillera toujours.
Mais dans le sens où tu l’entends je suis le vrai bourgeois, une femme super, un coin absolument merveilleux où j’habite, pour rien au monde je n’irais vivre ailleurs, un fabuleux torrent de montagne dont je ne donnerais pas le nom, qui correspond au rêve de mon enfance de la rivière à truites idéales, j’y passe au moins cent jours par an, seul, entre pêche à la mouche, cèpes, myrtilles (dans les Vosges on dit brimbelles) entretien des chemins de randonnée, ski de fond et de randonnée et contemplation des Alpes lorsque j’arrive sur la crête au-dessus de chez moi.
Il y a 6 ans j’ai décidé de changer de lieu de vie, et j’ai fini par vendre ma maison à
Lyon et je ne le regrette pas. La seule chose qui me manque ce sont les belles librairies, mais il suffit de prendre sa voiture et d’aller passer quelques jours dans une grande ville, cependant même des petites villes recèlent des bijoux, par exemple Saint-Dié avec une fabuleuse librairie.
Je pars toujours en voyage à vélo avec le mal au ventre, de laisser mon village et surtout mon épouse qui va être malheureuse, mais je pars. Pourquoi ? Mystère de l’envie de vivre ?
Luc