Wet season
Depuis des années, nous venons ici à la saison humide et nous en portons bien. Cette année, depuis des jours et des semaines, c’est la
Bretagne conjuguée aux orages tropicaux.
Kaapsehoop, autrefois ville de chercheurs d’or puis ville fantôme et maintenant village touristique vit, hors la courte saison, grâce aux cadres en mission de l’immense papeterie de la vallée qui vaut à la montagne d’être couverte d’essences industrielles. Une courageuse tentative de randonnée est interrompue par une pluie d’orage qui vous rouille à l’os en cinq minutes et impose un repli au pub. Un nouvel orage a raison du réseau électrique et on allume des bougies et un feu généreux. Sommes-nous revenus au temps de la fièvre de l’or ? Ces types au bar en ont bien la mine ! Et ce bâtard de chien du tenancier, trempé comme une éponge, qui pollue les canapés les uns après les autres à qui je ferais bien tâter de mon croquenot ! Une dizaine d’habitués boivent et rient.
La goutte d’eau : à Numbi Gate, à l’entrée du
Kruger on nous informe que toutes les pistes secondaires sont fermées pour cause d’inondation. Il ne reste donc qu’environ un tiers de voies, goudronnées où se concentrent les visiteurs. Le large gué de ciment qui permet de franchir l’Olifant River et que je n’ai jamais pu emprunter à cette saison, encombré qu’il est de charriages disparaît, cette fois, sous un enchevêtrement de troncs. En aval, l’un d’eux s’est pris les cheveux dans la berge, racines dans le courant ; un autre arrive et l’encorne sans un barrissement.
Les hippopotames ronchonnent sur la berge de l’indisponibilité de leur piscine –c’est si rare de les voir hors de l’eau dans la journée. N’y tenant plus, deux intrépides s’avancent dans le courant et gagnent un îlot dont ne dépasse que la cime des arbustes ; la proue de l’îlot contraint le courant qui bouillonne mais s’écarte formant un havre où les compères savourent leur hydro-massage.
Un camion de l’armée, chargé d’hommes, nous dépasse et s’enfonce dans le veld à la chasse aux braconniers. Sur qui on tire à vue. Certains, dans ce pays, portent un calicot
«kill a poacher, not a rhino» : la fin justifie-t-elle ces moyens ?
Par chance, le lendemain, les pistes du nord rouvrent... avant d’être à nouveau fermées. Cette année, le
Kruger aura été une étape de liaison.
Mapungubwe NP, bordé par le
Limpopo en crue, est généreux : des gnous, des zèbres, des impalas puis, une compagnie d’une centaine de cigognes venue consulter autant de marabouts en congrès. Plus loin, la piste et le pont ont été emportés, on passe par un gué incertain pour tomber, calandre à trompe, sur une harde d’une grosse cinquantaine d’éléphants de tous âges, qui nous tolèreront longtemps dans leurs pattes. A l’est du parc on peut suivre le
Rhino 4X4 eco-trail (une appellation à rendre vert un écolo urbain), semble-t-il peu emprunté, qui sinue dans et sur d’étranges formations rocheuses au point qu’on perd souvent la trace.
Au nord de la province du
Limpopo, là où trois pays (
Zimbabwe,
Afrique du sud et
Botswana) se côtoient, tout à l’heure, le propriétaire de cette immense
game farm nous expliquait, impérial, que jusqu’où portait le regard –et il portait loin- c’était encore la ferme. C’est si vaste que ce soir, deux orages se partagent le ciel, l’un, lointain éclairant les confins, l’autre, plus proche, éclairant le domaine. L’artificier semble disposer de moyens illimités et d’une imagination à l’envi, ne tirant jamais deux fois la même fusée. Les animaux ont-ils inventé des divinités pour conjurer leur peur du tonnerre de veld? De la terrasse, érigée sur un
kopje, on embrasse ce monde. Au matin, on nous annonce quarante-quatre millimètres de précipitations dans la nuit alors qu’en année normale, la région n’en reçoit que trois cent. C’est la
meilleure année depuis soixante ans... comme en
Bretagne !
Ma Co envisage sérieusement de confier l’organisation de ses futurs voyages à un professionnel.
Botswan’ira, ira pas ?
Au
Lesotho, premier pivot du voyage, la messe fût dite : cette année, ce sera
Namibie et
Botswana plutôt que
Zimbabwe et
Mozambique.
L’hésitation commence à
Mapungubwe NP, à la confluence des fleuves qui séparent les trois pays : puisqu’on nous dit que
Tuli, sur la rive botswanaise, est sous les eaux, restons donc en
Afrique du Sud.
Marakele NP, un autre petit parc, vaut surtout pour sa vertigineuse route en corniche qui vous élève de mille à deux mille mètres en quelques kilomètres jusqu’au nid d’aigle de la plus importante colonie de Vautours du
Cap ; un peu de relief après le
Kruger et une vallée fluviale réjouit le coeur mais n’élève pas au-dessus des nuages bas.
Nous n’irons pas à
Madikwe, un troisième petit parc de la région : on ne peut y circuler avec son propre véhicule. Admettons, pour une fois nous pourrions faire le safari en voiture collective avec des amis d’occasion. Mais on ne peut pas non plus y camper, c’est lodge obligatoire et cher. C’est un parc qui met en avant les services rendus à la communauté locale ; la communauté est maline –à moins que ce ne soit son agence de marketing.
Puis c’est la tentation de
Gaborone, capitale décalée, totalement excentrée (imaginez
Marseille comme capitale française), architecturalement comme une petite capitale du Golfe, oasis moderne dans un pays qui vit encore largement à l’ancienne avec sa cuisine de rue, épis grillés et riz-sauce, au pied des buildings. Je ne serais pas étonné que quelques compagnies trans-nationales aient positionné là des infrastructures de repli : on est à un jet de diamant de
Johannesbourg.
Nous résistons encore pour entrer, plus au sud, par le Trans
Kalahari Highway et jouir de notre premier coucher de soleil de l’année sur la savane du Kgalagadi botswanais dans un campement sommaire où l’eau de source du
Lesotho, embarquée dans les ballasts, fera une toilette de félidé. Des papillons de nuit, désespérés par une vie si courte l’abrègent encore dans l’ivresse du malt.
Zutshwa
A Zutshwa, dernier village botswanais, à trois heures de sable de Kaa, porte du Kgalagadi, où nous serons la première voiture à entrer depuis trois jours, le pan est en eau.
Des troupeaux de vaches, de chèvres, des ânes, des chevaux sont là, en plein soleil. Les animaux sont énervés, ruades, coups de corne, braiments, meuglements emplissent l’air dans des nuées de papillons et le tintement des clochettes. On ne se mélange pas ; il arrive, sans discontinuer, de nouveaux groupes se frayant une voie d’urgence vers l’eau.
Les hommes vont à dos d’âne ou à cheval, les plus anciens dans de petites carrioles attelées, les femmes vont à pied. L’une passe, bob orange sur la tête, portable collé à l’oreille.
Nous grignotons sous un mimosa local (forcément), huit petits au retour de l’école saluent, repartent, s’arrêtent à vingt pas, attendent. J’ai douze bonbons et on joue les quatre derniers à pic et pic et colégram : au premier tour ils ne comprennent pas, au second ils se détendent, rient au troisième. Au quatrième, c’est le délire.
Vous avez dit aléas ?
La pluie nous a tenu compagnie pendant les cinq premières semaines, l’ordinateur a perdu des touches et des fonctions, les symptômes d’une dengue sont apparus puis la voiture est tombée en panne au Kgalagadi, un vendredi, à 600 kilomètres de la première concession Land Rover à
Gaborone.
Je ne sais pas si c’est une bonne idée d’avoir nommé ce voyage Aléafrica.