Chaîne alimentaire
Dans l’immensité de cailloux de Ai Ais/Richtersveld, à la frontière ouest de la
Namibie et de l’
Afrique du sud, à l’heure de la collation, nous disposons les sièges en mode conversation, face à face avec un léger décalage, sur l’avancée de galets dans l’Orange River. Pas seulement pour parler ou nous regarder, nous qui passons des heures côte à côte, mais pour que chacun surveille les crocodiles de chaque côté de la langue de pierre (remettre sa vie dans les yeux de l’autre). D’autant que, idée lumineuse, nous déjeunons des derniers fish cakes achetés à
Luderitz, appât idéal.
Tout à l’heure, la Fish River qui a creusé le deuxième plus grand canyon au monde se jetait, amère, dans l’Orange pour rejoindre l’océan et y reposer.
Les raisins sans colère
La ferme-ville d’Aussenker surgit, improbable oasis au milieu des pierres brûlantes. Attenant aux bâtiments d’exploitation, il y a tout ce dont on a besoin dans un lieu si inhospitalier: un supermarché, un
bottle store et une quincaillerie, comme en ville (est-ce que l’exploitant agricole marge encore sur les achats de ses employés ?). En face trônent les
shebeen (bars autrefois illégaux réservés aux noirs) dont le Kwa Kwa et le Fabulous Bar.
Cette ferme existe par la grâce de l’Orange qui permet l’irrigation des vignes grâce à des pompes alimentées par des panneaux solaires; on étend encore le domaine, plantant les tuteurs après avoir dégagé les pierres. Les centaines de huttes –un millier ?- de roseau des ouvriers agricoles jouxtent, dans le pierrier, les étendues irriguées. Des femmes portent des bidons d’eau (n’y avait-il plus assez de tuyaux pour desservir les cambuses ou bien a-t-on voulu respecter ce haut moment de la vie sociale qu’est le portage d’eau ?).
Le site se nomme Solar Grapes, ce sera vendeur à
CapeTown !
Orange River
Orange amère descendue du
Lesotho, mille fois entravée et pompée, Orange pressée entre deux pays, Orange sanguine qui me refuse son lit impétueux à Sendelingsdrif, Orange, mécanique de la vie dans le
Kalahari. Il me manquait ta
mouth pour avoir embrassé toutes les
côtes d’Afrique du Sud.
Recette: Gigot à la Tarzan
Dans la bibliothèque de la plus charmante maison à trois cent kilomètres à la ronde je trouve cette recette :
Quatre à cinq heures à l’avance, chercher un arbre (éviter les conifères)
Tenir le gigot vertical et, vous en servant comme d’un vase, l’inciser et le piquer de bouquets de plantes aromatiques.
Suspendre le gigot par le manche à une branche de l’arbre à l’aide d’une liane (si vous en êtes dépourvu, du fil de fer fera l’affaire) à un mètre cinquante du sol
La cuisson est longue et le vent versatile, un feu au sol pourrait devenir mal placé, faites votre feu dans une brouette que vous déplacerez à l’envi.
Découpez les tranches extérieures, comme on le fait d’un kebab, tout en continuant la cuisson.
Port Nolloth
Je suis venu à Port Nolloth il y a quinze ans, par procuration. Rien ne semble avoir changé sauf que Grazia, fougueuse italienne, admirée de tous, est morte. On a renommé le front de mer en son honneur. Elle avait épousé un De Beer, plongeur de diamants, à qui il manquait juste un «s» pour siéger à l’autre bout de la rivière de diamants contrôlée, comme le marché mondial dudit caillou, par De Beers. Son métier consiste à plonger en mer pour repérer les lieux potentiellement riches en diamants puis à conduire une monstrueuse goulotte aspirante, reliée à un bateau. Ils ne sortent que quelques jours par mois et ceux qui en reviennent sont vieux avant l’âge, les yeux encore brillants.
Dans la baie, les bateaux pompeurs de diamants semblent des poulpes en relâche avec leurs longs tuyaux flottants. Les bouées sonores du chenal d’approche, fourches caudines qui conduisent au quai de la De Beers, tintent comme un appel à la célébration du Dieu Diamant.
Au musée,
George, ancien plongeur et ancien roi de beauté, moulé dans un mini short, conduit une visite passionnante.
Pas une maison de Port Nolloth n’affiche de défenses barbelées et encore moins de clôtures électriques; la nôtre a un portail de bois qui tient par la peinture. Seule la De Beers est grillagée et entretient deux molosses fous qu’on lâche le soir dans l’enceinte.
Melting Pot
Ce pays me désoriente et pas seulement parce que, à midi, le soleil indique le nord.
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Dans les zones minières on met les autruches à contribution (elles seules y circulent librement) : lorsque leurs yeux deviennent bleus, on est sur un gisement de cuivre, lorsque leur plumage prend une teinte mordorée, c’est qu’elles picorent un filon d’or et si, sans raison apparente, elles se mettent à danser la gigue, le flot de diamants est garanti !
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La ferme ostréicole est implantée dans la zone diamantifère, interdite d’accès. Y élève-t-on des huîtres perlières ?
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A ce bivouac sauvage sur la plage je construis un feu qui (re)tiendra la nuit. Nul félin ici, il s’agit de repousser les otaries qui, l’an dernier, déguisées en sirènes, ont soulevé puis porté dans les flots une voiture. Eau tarie, drôle de nom pour un animal marin !
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La minuscule Kleinzee est incrustée dans la zone diamantifère, vous y montrez passeport à l’entrée avant de déjeuner dans la cabane de plage d’amis qui vous informent que c’est la journée la plus chaude depuis sept ans !
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Un pêcheur métis qui ressemble à Jamel mais qui n’a qu’un doigt en moins nous propose des langoustes, quelques jours avant la date légale de pêche. Le calendrier ne le concerne pas.
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Face au feu d’enfer de laminaires séchées, avec leur odeur de caoutchouc, une pensée pour les gars des laminoirs et une pour les vulcanisateurs.
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Dans ce lodge de la Cederberg Wilderness, les maisons portent les noms de planètes : Orion, Pluton, Vénus, Jupiter, Mars. Vous choisissez Vénus en mémoire de cette malheureuse hottentote exhibée et martyrisée en Europe, il y a deux siècles.