Du sable dans mon Sandwich
Sandwich Harbour, à cinquante kilomètres de dunes ou de plage au sud de
Walvis Bay est réputée difficile d’accès et la plupart s’y rendent avec une organisation. J’ai les horaires des marées et je prévois d’alléger la voiture mais elle est chaussée de pneus spécialisés pour la boue avec de fortes sculptures qui ont fait merveille jusqu’ici mais qui, dans le sable, en cas de résistance, se comporteront comme autant de petits godets creusant à qui mieux mieux.
L’expédition est prévue pour le lendemain et ma Co suggère ingénuement qu’une sortie jusqu’à Pelican Point constituerait un bon test aujourd’hui. Après des pistes de sel on se retrouve face à l’Océan : au nord, Pelican Point, au sud, Sandwich Harbour. Vers le nord, les traces s’étendent sur une centaine de mètres de large, le sable est gorgé d’eau, il faut surfer. Tout à coup, la voiture ralentit, la résistance s’accentue puis, en quelques secondes, nous sommes immobilisés. Légère tentative en arrière, presque rien. En avant, encore moins, si ce n’est de s’enfoncer.
Tout en baillant aux flamants et aux cormorans, largement déconcentré, j’avais trouvé que les traces à gauche semblaient plus fermes, le volant à suivi, à mon bras défendant, nous envoyant dans une zone intermédiaire de sables mouvants, sans traces. La voiture est ensablée jusqu’à la garde, posée sur le châssis. Le Nissan qui nous secoure tente un remorquage : le Land Rover ne fait même pas semblant de bouger et le Nissan creuse. Je tente de l’utiliser comme ancre avec le treuil : le Nissan glisse sur le sable et son propriétaire s’inquiète de la résistance de son châssis. Creuser un trou et y ensevelir une roue de secours en guise d’ancre s’avère impossible, le trou se rebouche à mesure de sable gorgé d’eau. Il faudra quatre heures d’efforts pour sortir de là après avoir levé la voiture, roue par roue, pour dégager le châssis.
Autant dire que le permis pour Sandwich Harbour m’est refusé par l’autorité domestique. Pire, la sanction sera inhumaine : je me retrouve le lendemain dans le seul parc du pays interdit aux voitures, des milliers d’hectares dédié à la marche !
Dans la rivière qui coule le long du camp ma zoologiste repère des crabes et des grenouilles, j’hésite entre soupe et cuisses grillées. Ce sera sandwich au salami (sans sable).
Triste Solitaire
Depuis quelques années les lieux évoluaient, on construisait un nouveau lapa où déguster le fameux gâteau aux pommes qui fit la réputation de l’étape, on déconstruisait, l’an dernier, le restaurant historique pour le remplacer par un vulgaire abri couvert de chaume comme dans n’importe quel lodge. On trouvait que les lieux perdaient leur esprit mais Moose Mc Gregor était là, on se disait qu’il se modernisait.
Solitaire perdait son esprit et a désormais perdu son âme, Mc Gregor est mort en janvier. Solitaire est triste.
On a aligné les reliques mécaniques sur des piédestaux en ciment, l’infect désinfectant qu’on retrouve désormais partout dans le monde pollue les commodités, les
curios sans charme sont tristement alignés. Deux douzaines de Toyota, tentes sur le toit, sont agglutinés sous les arbres rares, comme des boeufs cherchant l’ombre.
Solitaire n’est plus qu’une station obligée sur l’autoroute de sable, actuellement en réfection, entre
Sesriem et
Walvis Bay.
Voltige
Sur la piste de gravier, nous suivons de loin une remorque bétaillère qui, tout à coup, s’envole pour se retrouver les quatre fers en l’air. Deux solides bovins en sortent, apparemment indemnes, là où il y avait des portes, et repartent sans rien dire à la maison.
Le conducteur assure qu’il roulait à vitesse modérée et que les bovins auraient déséquilibré la remorque en se portant sur le même côté. C’est toujours la faute des autres. Mais qui donc a si mal attaché ces bovins dans la remorque ?
Les boeufs dodus ont-ils senti que, là où on les menait, l’avenir était écrit ? Se sont-ils offert une dernière pirouette ?
Nous sortons la sangle pour retourner la remorque et la remettre d’aplomb en deux temps. Elle n’a plus aucun angle droit.
Le désert, l’océan et des hommes
Depuis que nous la connaissons,
Luderitz est notre ville préférée en
Namibie.
Parce qu’on y arrive par un désert bien plus spectaculaire qu’à
Swakopmund et que la ville, loin de s’affaler sur le sable, est bâtie sur les rochers et en épouse les accidents.
Pour ses baies, ses îles et presqu’îles.
Pour ses chalutiers et les quelques ketchs perdus dans le port.
Pour sa zone portuaire, avec les usines de transformation et de conditionnement du poisson d’où remontent, le soir, les groupes d’ouvriers en bleus ou d’ouvrières, charlotte sur la tête, gravissant la montagne blanche et sèche vers la cité ouvrière, pimpante et colorée.
Pour ses friches industrielles les pieds dans l’océan. Il y a du Lorient dans cette ville où prime l’activité sur le farniente.
Pour son
waterfront pitoyable réduit à deux immeubles depuis des années là où, ailleurs, les galeries font florès.
Pour ses façades désespérées qui le cachent sous un maquillage criard.
Pour sa cuisine de rue, riche en poissons.
Pour sa ferme ostréicole et son bar de dégustation.
Pour tant d’autres raisons qui font que nous sommes là depuis trois jours et que nous ne nous résolvons pas à la quitter.