Après la pluie...
La voiture manquait de quelque chose, carburant ou air, et avec la constance d’un âne, refusait d’avancer et nous faisait une dépression. Passer le week-end au Thakadu Camp, avec sa longue carte de gibier, en attendant l’ouverture des garages le lundi n’eut pas été pour nous déplaire mais Thakadu, en plein
Kalahari, est fermé depuis un mois pour cause... d’inondation !
Comme il n’est pas impossible que la panne relève de l’électronique, autant filer, façon de parler, jusqu’à
Windhoek où nous serons aux portes de la concession à la première heure le lundi. A midi, la voiture sort, rugissante. Nous fêtons ça par un lunch au Leo’s.
Au nord-ouest d’
Otjiwarongo, deuxième plus belle ville du monde après
Paris selon la poignée de résidents français,
Outjo est une poste avancé de la civilisation européenne : une bonne
bakery et une étape obligatoire, le Farm House, dont la devise est
Do it or regret it. Pas question de passer à côté de l’excellent
cheese cake, sans doute le dernier avant longtemps, quelle que soit l’heure ; c’est le régime hottentot.
Une élégante, jupe droite à motif pied de poule noir et blanc, corsage gris perle et escarpins, des pin-up, mini robe ultra ajustée, des Himbas, jupe de peau et peau rouge, des Hereros, crinoline bouffante et bicorne de coton, ainsi vont les femmes dans les rues d’
Opuwo, zigzagant entre les flaques. Le distributeur de billets est gardé par un homme armé d’une mitraillette tandis qu’une très jeune et très belle Himba pianote sur son mobile et fait la manche (façon de parler puisque de manche, elle n’en a point). Deux voitures se télescopent formant, en un clin d’oeil, un attroupement d’une centaine de personnes. A la caisse du supermarché, le dernier avant des jours, je suis suivi d’une Herero en grande tenue puis de ma Co, elle-même serrée de près par deux Himbas. Nous avons l’air un peu minable en comparaison.
Au
Kaokoland l’eau des rivières est comme le corps des femmes Himbas ; y plonger et en ressortir la peau rouge ?
Purgatoire
Devant nous, une empreinte de roues récente, pas encore érodée par le vent, à peine troublée par quelques traces animales. Nous sommes partagés entre l’espoir de retrouver quelqu’un au camp, juste avant le Van Zyl’s Pass, pouvoir s’y secourir serait rassurant, et l’envie d’être seuls. Nous suivons les traces jusqu’au camp... désert. Les pierres sous la cendre sont encore chaudes, ils ont un jour d’avance.
C’était comme le chemin d’une vie d’arriver là, avec des pleins et de déliés, des passages de sable doux et des escarpements, des Himbas, secs comme leurs troupeaux, des tombes qu’on ne doit pas approcher, ni photographier et nous sommes, ce soir, au purgatoire (c’est un très joli purgatoire) dans un camp sommaire installé près d’une large rivière à sec. Avec un feu de mopane en perspective –c’est gentil le mopane, ça ne pique pas comme l’acacia et, avec ses feuilles doubles, comme des empreintes d’ongulé, on se dit que s’il se mettait à marcher sur la tête la trace serait facile à identifier.
Au purgatoire parce que demain, avant le paradis de Marienfluss, il faudra franchir le redouté Van Zyl’s Pass qui ressemble plus à une descente aux enfers qu’à une montée au paradis.
Deux jeunes Himbas nous rendent visite et cherchent, sur la carte dépliée, l’endroit où nous sommes. Puis, ils feuillettent l’excellent livre de Johan Snyman sur le
Kaokoland. Ils s’exclament lorsqu’ils voient un animal connu et nous en donnent le nom en herero (les noms gagnent des voyelles, perdent des consonnes et nous, notre latin) jusqu’au moment où arrive une page avec des serpents : les deux compères font, de concert, un bond en arrière et ne reviennent que doucement vers le livre. Ils semblent un peu fâchés de nos rires, d’un air de dire espèces d’ignares.
Nous leur donnons quelques bonbons (ma Co en prend un aussi : détournement caractérisé de l’aide alimentaire).
Ce soir, le gardien est un grand chien de berger, couché à quinze pas, dont le pelage se fond dans le sable du lit de la rivière.
Au point du jour, un vieil homme effilé, veste occidentale à même la peau sur son pagne, s’accroupit près du feu. Il me demande une cigarette qu’il allume d’un tison et fume goulûment. Il assistera, immobile et silencieux, à nos préparatifs, curieux de nous comme nous le sommes d’eux.
Vérification du serrage des roues (ça ne va pas être l’endroit où perdre une godasse), modification du chargement (tout le monde au rez-de-chaussée, la gravité mérite qu’on s’occupe de son centre), vérification du cric hi-lift (cet engin vital mais capricieux et dangereux), sangle de remorquage à poste sur la galerie (si risque de dessalage, ma Co se mettra au rappel –faudra que je pense à l’engraisser et, en attendant, j’ai mis des pierres dans son sac à dos), vérification du treuil (l’accrocher à un rocher lorsque les autres se feront la malle).
C’est bon ? Go !
Paradis ?
Le Van Zyl’s Pass, formant avec le
Sani Pass (
Lesotho) et le Swartberg Pass (
Karoo) un triptyque réputé en
Afrique Australe, n’est pas si terrible, bien qu’étant le plus difficile des trois, mais nécessite une bonne expérience et du sang froid dans deux passages particulièrement périlleux. On peut y casser du matériel.
Tout au long du Pass et aussi dans le sud de Marienfluss nous verrons une bonne dizaine de cadavres de vaches (ce qui en signifie infiniment plus). On nous donne cette explication : pour pallier à la sécheresse des lieux des ONG ont construit des puits, les Himbas et leurs troupeaux viennent donc plus nombreux mais c’est l’herbe qui manque et les animaux ne meurent pas de soif mais de sous-nutrition. Effet collatéral, les animaux sauvages (oryx, springboks, autruches) manquent aussi de nourriture et, eux qui n’ont pas de berger, disparaissent ; nous verrons quatre cadavres d’oryx et les autruches mériteraient d’être remplumées.
Arrivés au nord du Paradis, tout contre la Kunene River et face à l’Angola soutenu par les cubains pendant la guerre d’indépendance, j’allume un cierge de
La Havane pour remercier la vie.
Des enfants remplissent des bidons à la rivière: ici, on a l’eau marchante, occasionnellement courante lorsque les crocodiles les montrent, les crocs.
Je ne voudrais pas vous noyer avec ça mais, en plein désert, là où il tombe entre zéro et cinquante millimètres par an, nous écoperons de trente millimètres dans la nuit du vingt-deux mars ! Dans la rivière, la salle de bain de galets, très tendance, où, hier, quatre hommes ont procédé à une lessive puis à une toilette approfondie est inondée.
Et au milieu, coule la rivière.
A Marble Mine, il a plu pendant quatre jours ; l’eau ne court plus dans le lit de la rivière mais on observe de larges tâches douteuses.
Habituellement, on l’emprunte pendant une journée pour rejoindre Puros et on y rencontre les éléphants du désert. Cette fois nous prendrons la piste qui traverse un désert de pierre et de sable particulièrement inhospitalier.
Avant Orupembe, un antique pick-up Ford plein de chèvres qu’on n’emmène pas à la ville pour faire du shopping est stoppé, un pneu crevé. Nous le regonflons tous les cinq kilomètres ; va-t-on me remercier avec le coeur palpitant d’une chèvre ?
Arrivés sur les hauteurs de Puros nous tentons un verre ou un lunch au superbe lodge en surplomb du village et, contre toute attente, on nous accueille chaleureusement. Il n’y a pas un seul client, ils arrivent ici par avion et la piste d’atterrissage est de l’autre côté de la rivière qui est infranchissable depuis trois jours ! Tous ceux qui sont rive droite, dont nous sommes, sont bloqués et ceux qui sont rive gauche y restent.
Lorsque, sustentés, nous décidons d’aller à la rivière, le manager propose de nous indiquer le passage le plus favorable, un kilomètre en amont de la piste habituelle et rameute un plein pick-up d’amis décidés à porter la voiture s’il le faut. Nous sommes donc une dizaine à tester le passage, large d’une centaine de mètres ; si l’eau était sage elle serait au niveau du bas des portières mais, avec le fort courant, j’en ai jusqu’aux poignées... qui sont plus basses que celles de la voiture. Tous m’encouragent à y aller, ce n’est pas si souvent qu’on a du spectacle à Puros. Nous attendrons au camp, surveillant le niveau de la rivière, mais n’y verrons pas la trompe d’un éléphant, seulement les fèces.
Le lendemain l’Hoarusib a beaucoup baissé et son franchissement est trop facile. Deux jours plus tôt, notre joailler préféré n’était pas à Roidrom mais ce matin, alors que nous sommes arrêtés sur une crête pour profiter du silence, sortie de nulle part, merveilleuse apparition, une Himba riante nous déballe ses trésors sur le sable.
Deux Toyota, bennes remplies de voyageurs, sont en panne d’essence (comment s’y prend-on pour tomber en panne au même moment ?) : il n’y en a plus à la station de Sesfontein. Nous embarquons Manfred qui, comme son nom ne l’indique pas, est un Damara bon teint. Il ne veut pas s’arrêter au village suivant qui est habité exclusivement par des Hereros mais à celui d’après qui est peuplé exclusivement de Damaras. Question de langue explique-t-il en faisant claquer la sienne.