Nevsky Prospekt
Le train s'immobilise, c'est le terminus.
Pour moi, la route ne fait que commencer. Je pousse un soupir de soulagement et enfile mon sac à dos, mon partenaire de galères à venir. Je saute sur le quai, déterminé, en me disant que désormais rien ne pourra me retenir. J'ajuste mes sangles, enfonce ma casquette sur le crâne et pars à la découverte de la
Russie.
Le premier contact est plutôt froid, malgré la chaleur surprenante qui règne sur la ville. Des hommes enfoncent des bérets sur des coins de têtes rondes, poussent des cigarettes dans des becs humains. Les femmes braillent dans un silence lourd, gesticulent d'immobilité. Des militaires. Partout des
militaires. Je cherche désespérément à me repérer, ne demandant rien d'autre qu'une poignée de mots anglais sur une pancarte.
Rien n'y fait. Les autorités ne font rien pour encourager le tourisme sur leur territoire. Moi ? Je ne fais pas partie de leur plans. Je n'existe même pas.
En faisant jouer mes connaissances, j'ai déniché, avant de partir, un appartement de rêve pour une adaptation en douceur. Il se situe au 32-34 de la célèbre perspective Nevski. Une adresse qui semble facile à trouver de prime abord. Hélas, en
Russie, rien n'est simple. Ainsi, le 32-34 ne doit pas être confondu avec le 32, le 34 et encore moins avec le 32-34 bureau ou le 32-34 magasin. Je mets un bon quart d'heure à trouver la bonne porte. Mais j'y suis.
Nevski Prospekt.
L'évocation de cette artère vitale de
Saint-Pétersbourg évoque aussitôt en moi la littérature russe et tous les auteurs fascinés par elle. Gogol en chef de file dans ma mémoire. Dieu qu'ils avaient raison de la trouver belle ! C'est la vitrine de luxe du pays.
Je ne me fais aucune illusion. Je sais que ce n'est qu'une façade qui ne reflète en rien la
Russie actuelle. Pourtant je suis un enfant qui écarquille les yeux devant un nouveau jouet.
Parti sans direction, au hasard des trottoirs, à la conquête de la ville, je m'attarde devant chaque bâtiment à l'architecture déroutante. J'admire le moindre pont et contemple les canaux qui coulent sous eux. Ici, des jeunes filles lancent des pièces en faisant un vœu. Là, des pêcheurs attendent patiemment que leurs lignes se tendent.
J'aperçois une cathédrale au loin. Elle pourrait justifier à elle seule ma présence ici. J'attendais celle de Basile le Bienheureux à
Moscou et je tombe sur celle de la Résurrection du Christ quelques jours plus tôt. Un coup de foudre.
Je m'enfonce toujours plus profondément dans la ville, longeant les canaux et découvrant les jardins les uns après les autres. Michailovsky. Champs de Mars. Jardin d'Été. Mais toujours cette cathédrale qui parvient à capter mon regard, où que je sois dans
Saint-Pétersbourg. Je ne parviens pas à saisir la composition de ses coupoles, tantôt striées de bleu, blanc et d'or, tantôt unies. L'une ressemble à une boule à facettes. Une autre à une guimauve de fête foraine. Et toujours des croix orthodoxes surmontant ses sommets innombrables. Elle a trop de couleurs, elle est trop chargée et indéniablement trop kitch mais c'est elle et rien d'autre. Ça ne s'explique pas et je ne cherche d'ailleurs pas à le faire. Je le ressens comme une attirance sincère. Alors je m'assieds dans l'herbe et la regarde, simplement, durant de longues heures.
Plus au nord, je trouve la Néva dont j'ai encore rêvé la nuit dernière. Le fleuve coupe la ville en deux comme la Seine traverse
Paris. Aussitôt je suis sous le charme. Encore. Les deux rives sont magnifiques, la forteresse de Pierre et Paul faisant face à l'Ermitage. Les jeunes Russes se jettent à l'eau et profitent de la chaleur printanière, tandis que je me laisse bercer par le courant régulier qui finira bientôt par endormir la ville.
Une toute autre teinte viendra alors colorer la perspective Nevski. Si les femmes sont toujours très légèrement vêtues - les tenues les plus longues pour une jeune fille à la mode doivent arriver mi-cuisses - j'assiste à un défilé de surprises où les militaires croisent des chevaux sans se soucier des Lada à peine en état de rouler qui côtoient des limousines et une pléiade de motos en plein rodéos urbains. Aucun ne prend garde à tous ces jeunes hommes, et surtout ces jeunes femmes, la bouteille à la main, qui déambulent vers les quelques magasins encore ouverts à cette heure avancée.
Le long du fleuve, à la nuit tombée, je suis songeur. Le voyage c'est l'adaptation, me dis-je, plus sérieux qu'à l'accoutumée. Certes, je plonge volontiers dans ce qui ne m'appartient pas. Pourtant, j'en ressors parfaitement sec. Cette eau qui coule sous moi n'est pas la mienne et le mélange ne s'opère pas tout à fait. Je ne me sens pas suffisamment proche, pas suffisamment à l'aise non plus pour m'imprégner totalement de ce qui m'entoure.
Tout est merveilleux. J'ai une chance insensée d'être ici dans une des plus belles villes du monde, dont je me dis que je pourrais être un habitant comblé dans un futur proche. Et pourtant, il manque quelque chose. Il y a toujours un fossé, un blocage qui m'empêche de franchir le pas comme je le voudrais.
En terre russe, tout pèse une tonne. La barrière de la langue y est certainement pour beaucoup mais je pense aussi que je ne parviens pas à me laisser aller comme il le faudrait. J'ai une certaine retenue du fait même de la ville. Les étrangers sont trop nombreux. Les gens n'ont pas le temps. J'ai peur de déranger, moi qui suis invisible. Je ne suis pas à ma place et je redoute davantage
Moscou où tout est démesuré et où je n'aurai pas un appartement en plein centre ville pour me rassurer un peu.
Oui, la perspective Nevski est belle avec ses devantures illuminant mes soirées, ses longs immeubles réguliers à trois étages et ses réverbères d'un autre temps dont les trois lampes finissent d'éclairer de vains espoirs sous des boules de verre. Mais Nevski est aussi sécurisante car très occidentalisée. Elle permet de m'acclimater en douceur. Je dois me faire violence si je veux plonger à nouveau dans le cœur de la
Russie.
Encore un jour et je serai prêt pour le grand saut.
Le lendemain, je suis bel et bien lancé. Lâché dans la ville, j'ai déserté ma condition de touriste aux yeux des autres pour me fondre dans le décor. Je ne déambule plus au hasard, je suis un presque Russe.
Et là où il n'est nul besoin de parler la langue de Tolstoï, c'est à l'Ermitage, le célèbre musée de
Saint-Pétersbourg. Il me fait forte impression depuis hier, quand je l'apercevais déjà de l'autre rive. Ses fenêtres richement décorées et ses colonnes blanches qui tranchent avec le fond vert du palais finissent de m'achever.
Sans plus attendre, j'attaque les magnifiques galeries du jardin d'hiver.
Et le mal se situe précisément là, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Si les collections sont absolument somptueuses, de l'
Égypte ancienne à des salles remplies de tableaux signés Picasso, j'ai tendance à regarder davantage le bâtiment plutôt que les pièces du musée. Il n'y a pas vraiment de mise en valeur des éléments présentés. Pas la moindre mise en scène ou jeu de lumière, seulement un agencement qui respecte scrupuleusement l'architecture des lieux.
Si je dois reconnaître que l'Ermitage est bien un lieu incontournable, je n'en garderai peut-être que le souvenir du magnifique bâtiment. Dommage. J'en ressors plutôt perplexe, un brin désappointé.
Un dernier tour du côté de la grande mosquée et un autre vers les peintures des artistes de Nevski, je respire une dernière fois l'atmosphère si particulière de
Saint-Pétersbourg. Je reprends mon sac et emprunte pour la dernière fois la fameuse Perspective où les femmes sont toujours aussi jolies, fines et élancées, habillées à la dernière mode comme il se doit, où les militaires sont toujours aussi jeunes, le doigt collé sur une gâchette improbable, et où les Lada sont toujours aussi déglinguées.
Le
melting pot a su s'opérer ici et il en résulte, pour l'observateur que je suis, une formidable impression, une saveur mêlée de fascination et de sérénité. La
Russie ne me laisse plus la moindre trace d'appréhension comme au départ. L'adaptation est désormais achevée, le voyage peut continuer. Je saute dans un train en partance pour la capitale. L'accueil y sera, je le sais, bien plus glacial. Mais je n'ai plus peur.
Saint-Pétersbourg. Russie.