Et puis soyons honnêtes, ces présentations d’auteurs et de bouquins n’intéressent guère les lecteurs de VF alors akoibon
Je prends quelques minutes pour
rebondir (et reprendre une de ces expressions plus qu’énervantes à la mode dans les médias) sur une de tes remarques. J’ai toujours été étonnée de constater combien le récit de voyage a tendance à être - au pire - ignoré, au mieux considéré comme un sous-genre sur un forum où on se connecte non seulement pour lire et commenter des pages de carnets de voyage, mais aussi pour en commettre.
Qui sont donc ces bougres de gratte-papier à qui on tente à grand-peine de coller une étiquette ? Journalistes, écrivains, essayistes, voyageurs, chercheurs, scientifiques, ethnologues, archéologues, anthropologues, sinologues, transsibérienophiles, orientalistes, désorientés, errants, exilés, poètes aux semelles de vent, scientifiques, aventuriers, explorateurs, témoins, pousseurs de limites, passeurs de frontières, chercheurs d’altérité, métaphoristes, marins, alpinistes, cavaliers, aviateurs, pèlerins, curieux, mélancoliques, intranquilles, va-nu-pieds,
astronautes d’eau douce,
bernard-l’hermite planétaires, Irkoutsk-pékinois, usagers du monde*... Il faut des kilomètres de terminologie pour faire le tour du genre. Et c’est bien là son intérêt, sa diversité.
Qu’un spécialiste des chrétiens d’Orient ou un clochard céleste m’invite au voyage ou à la rêverie, peu importe la forme de narration (introspective, métaphorique, avec arrière-plan politique ou historique, chronologique, littéraire etc.), pourvu que le style (qu’il soit aride comme le Sahara ou limoneux comme le Nil) soit une des priorités de l’auteur et pour peu que je sois disposée à larguer les amarres (il m’arrive souvent de ne pas en avoir envie, de préférer jeter un regard caustique sur le monde du haut d’un tabouret de rade miteux où partir à la pêche avec un auteur sédentaire et ancré profondément dans sa terre natale), je le suis aveuglément. Si le récit est haut en couleurs (façon de parler pour la banquise), iodé et plein d’humour comme Briser la glace de Julien Blanc-Gras, alors la lecture n’en est que plus savoureuse.
Je pousse même le vice jusqu’à lire les écrivains voyageurs qui partent sur les traces des précurseurs (lu il n’y a pas si longtemps
René Leys, puis dans la foulée Jean-Luc Coatalem qui a mis les pas dans ceux de son auteur, Victor Segalen**). C’est te dire si je me soigne peu.
A propos de précurseur, y’en a un qu’a placé le gouvernail très haut : Bouvier. C’est un peu la naissance du calendrier en littérature de voyage. On lira sûrement dans des centaines d’années :
Deux cent ans apr. N.-B, le bouleversant récit d’introspection de Trucmuche qui s’est retiré six mois dans un cratère martien n’augure rien de bon pour la composition moléculaire de notre atmosphère...
*Dédicace toute spéciale à Mathews
**Rien à rajouter à la très belle formule d’Hubert Prolongeau (Télérama) à propos du livre
Mes pas vont ailleurs : « Et si Coatalem se met parfois en scène, ce n’est pas aveuglé par un narcissisme incongru, mais pour faire mieux sentir la force des liens qui peuvent se nouer entre deux hommes qui, à un siècle de distance, ont cherché à rendre par l’or des mots la grandeur de l’ailleurs. »